L'Année liturgique — La Passion et la Semaine Sainte (t. 6) (page 61)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 6, éd. 1911 (OCR) · 150 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

obscuratus est ilîe. Quomodo namque videre poAUJOURD'hui Judas a quitté son Maître pour se faire le disciple du diable ; la passion de l'argent l'a aveuglé ; ébloui par la lumière, il est tombé. Peut-on dire qu'il avait encore l'usage de

la vue, celui qui a vendu pour trente pièces d'argent la Lumière du monde ? Mais celui qui a souffert pour le monde s'est levé sur nous comme un soleil. Crions vers lui et disons : Vous qui avez eu compassion des hommes, et avez souffert pour eux, gloire à vous 1

Qui t'a porté , Judas, à trahir le Sauveur ? T'a-t-il retranché du collège des Apôtres ? T'a-il privé du don de guérir les maladies ? Dans la cène qu'il faisait avec les autres, t'a-t-il chassé de la table ? Quand il a lavé les pieds des autres, a-t-il négligé les tiens ? Que de bienfaits envers toi ! et tu les as tous oubliés. Ton ingrat complot t'a rendu infâme. Son incomparable patience, son immense miséricorde sont connues de tous.

Hommes injustes, dites, qu'avez-vous entendu de la bouche de notre Sauveur .'' N'a-t-il pas exposé la Loi et les enseignements des Prophètes ? Pourquoi donc ce Verbe, qui est de Dieu et qui vient racheter nos âmes, voulezvous le livrer à Pilate ?

terat ille qui Luminare vendidit triginta argenteisPSed nobis exortus est ille, qui passus est pro mundo. Ad quem clamemus : Qui passus, et compassus es hominibus, gloria tibi.

Quasnam te ratio, Juda, Salvatoris proditorem effecit ? Numquid ille ab Apostolorum te choro segregavit ? Numquid sanitatum te gratia privavit ? iNumquid cum cœnartt una cum illis, a mensa te expulit ? Numquid aliorum cum lavisset, pedes tues neglexit ? O quantorum factus es immemor benefîciorum ! et tuum sane consilium ingratum infamia notatur : illius autem praedicatur incomparabilis patientia et misericordia magna,

Dicite iniqui quidnam a Salvatore nostro audistis ? Nonne Legem ac documenta Prophetarum exposuit ? Quomodo ergo Verbum quod ex Dec est, et nostras animas redimit, Pilato tradere cogitatis ?

bant ii qui tuis semper muneribus fuerant dclectati ; petebantque ut maIcfactorem accipercnt pro bcnefactore intcrfectorcs illi justorum. Sed tacebas, Christe, eorum proterviam suslinens : volens pati, nosque salvare, ut hominum amans.

qui avaient été comblé» de vos continuelles faveurs, criaient : Qu'il soit crucifié 1 Ces meurtriers des justes demandaient que celui c^ui avait fait le bien fut traité comme un malfaiteur ; mais vous gardiez le silence et vous supportiez leur méchanceté : vous vouliez souffrir et nous sauver, ô ami des hommes !

Nos péchés nombreux nous enlèvent la hardiesse de parler : mais vous. Vierge Mère de Dieu, suppliez pour nous celui qui est né de vous. La prière d'une mère a un grand pouvoir sur la clémence du Seigneur. Ne méprisez pas l'humble demande des pécheurs, ô très chaste 1 car il est miséricordieux et puissant pour sauver, celui qui est allé jusqu'à souffrir pour nous.

Loqucndi libertatem non habemus propter multa peccata nostra ; tu ex te genitum exora, Virgo Deipara : multum enim valet deprecatio Matris apud clementiam Domini. Ne despicias pec" catorum supplicationes, o castissima ; quia misericors est et potens ad salvandum, is qui pro nobis etiam pati sustinuit.

Nous ajouterons cette belle Préface du Missel Ambrosien , qui exprime d'une manière si touchante les sentiments que doit éprouver le chrétien en cette veille de la Gène du Seigneur.

DIGNUM et justum est, œquum et salutare, nos libi semper hic et ubique gratias agere, Domine sancte, Pater omnipotens, asterne Deus,

IL est digne et juste, équitable et salutaire, que nous vous rendions grâces, sans cesse, ici et en tout lieu, Seigneur saint, Père toutpuissant, Dieu éternel, par

Jésus-Christ notre Seigneur, qui a daigné souffrir, quoique innocent, pour les impies, et être injustement condamné pour les coupables. C'est sa mort qui a effacé nos péchés, et sa résurrection qui nous a ouvert Jes portes du Paradis. C'est en son nom que nous supplions votre miséricorde de nous purifier aujourd'hui de la tache de nos péchés, et demain de nous rassasier du mets sacré de l'auguste Cène. Acceptez aujourd'hui la confession de nos fautes : demain accordez-nous l'accroissement des dons spirituels. Aujourd'hui vous recevez le sacrifice de nos jeûnes : demain introduisez-nous dans la salle du divin festin. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

per Christum Dominum nostrum, qui innocens pro impiis voluit pati, et pro sceleratis indebite condemnari. Cujus mors delicta nostra detersit, et resurrectio Paradisi fores nobis reseravit. Per quem tuam pietatem suppliciter exoramus; ut nos hodie a peccatis emacules: cras vero venerabilis Coenae dapibus saties ; hodie acceptes nostrorum confessionem delictorum : cras vero tribuas spiritualium incrementa donorum ; hodie jejuniorum nostrorum vota suscipias : cras vero nos ad sanctissimae Cœnae convivium introducas. Per eumdeih Christum Dominum nostrum.

î'oFFiCE des Matines et des Laudes des trois derniers jours de la Semaine sainte ditîère en beaucoup de choses de celui des autres jours de l'année. Tout y est triste et sombre, comme à des funérailles ; et rien n'est plus propre à nous donner une idée de la tristesse à laquelle l'Eglise est en proie, en ces jours de deuil. Elle s'interdit, à tous les Offices du Jeudi, du Vendredi et du Samedi, ces cris de joie et d'espérance par lesquels elle commence la louange de Dieu. On n'entend plus retentir: Domiyie, labia mea aperies: Seigneur, ouvre:^ mes lèvres pour votre louange ; ni Deus, in adjutorium meum intende : O Dieu, vene.'^ à mon aide; ni Gloria Patrie à la tin des Psaumes, des Cantiques et des Répons. Les Offices divins ne conservent plus que ce qui leur est essentiel dans la forme, et ils ont perdu toutes ces aspirations

vives que les siècles y avaient ajoutées. Une psalmodie sévère, des lectures lamentables, des chants lugubres: voilà ce qui leur reste. Chacune des Heures Canoniales se termine par le Psaume Miserere^ et par une mention de la Mort et de la Croix du Rédempteur.^

On donne vulgairement le nom de Ténèbres à l'Office des Matines et des Laudes des trois derniers jours de la Semaine sainte, parce que cet Office se célébrait autrefois la nuit, comme dans les autres jours de l'année. Ce nom lui appartient encore pour une autre raison ; c'est qu'on le commence à la lumière du jour, et qu'il ne se termine qu'après le coucher du soleil. Un rite imposant et mystérieux, propre seulement à ces Offices, vient aussi confirmer cette appellation. On place dans le sanctuaire, près de l'autel, un vaste chandelier triangulaire sur lequel sont disposés quinze cierges. Ces cierges, ainsi que les six de l'autel, sont en cire jaune, comme à l'Office des Défunts. A la fin de chaque Psaume ou Cantique, on éteint successivement un des cierges du grand chandelier; un seul, celui qui est placé à l'extrémité supérieure du triangle, reste allumé. Pendant le Cantique Éenedictiis, à Laudes, les six cierges qui brûlaient sur l'autel sont pareillement éteints. Alors le Cérémoniaire prend l'unique cierge qui était demeuré allumé sur le chandelier, et il le tient appuyé sur l'autel durant le chant de l'Antienne qui se répète après le Cantique. Puis il part et va cacher ce cierge, sans l'éteindre, derrière l'autel. Il le mamtient ainsi loin de tous les regards pendant la récitation du Miserere et

de rOraison deconclusion cjui suit ce Psaume. Cette Oraison étant achevée, on frappe avec bruit sur les sièges du chœur, jusqu'à ce que le cierge qui' avait été caché derrière 1 autel reparaisse, et annonce par sa lumière toujours conservée que l'Omce des Ténèbres est terminé.

Expliquons maintenant le sens de ces diverses cérémonies. Nous sommes dans les jours où la gloire du Fils de Dieu est éclipsée sous les ignominies de sa Passion. Il était « la lumière du monde », puissant en œuvres et en paroles, accueilli naguère par les acclamations de tout un peuple; maintenaiit le voilà déchu de toutes ses grandeurs, « l'homme de douleurs, un lépreux », dit Isaïe; « un ver de terre, et non un homme», dit le Roi-Prophète; « un sujet de scandale pour ses disciples », dit-il lui-même. Chacun s'éloigne de lui : Pierre même nie l'avoir connu. Cet abandon, cette défection presque générale sont figurés par l'extinction successive des cierges sur le chandelier triangulaire, même jusque sur l'autel. Cependant la lumière méconnue de notre Christ n'est pas éteinte, quoiqu'elle ne lance plus ses feux. et que les ombres se soient épaissies autour d'elle. On pose un moment le cierge mystérieu-^sur l'autel. Il est là,comm.e le Rédempteur sur le Calvaire où il souffre et meurt. Pour exprimer la sépulture de Jésus, on cache le cierge derrière l'autel ; sa lumière ne paraît plus. Alors un bruit confus se fait entendre dans le sanctuaire, que l'absence de ce dernier flambeau a plongé dans l'obscurité. Ce bruit, joint aux ténèbres, exprime

les convulsions de la nature, au moment où le Sauveur ayant expiré sur la Croix, la terre trembla, les rochers se fendirent, les sépulcres furent ouverts. Mais tout à coup le cierge reparaît sans avoir rien perdu de sa lumière ; le bruit cesse, et chacun rend hommage au vainqueur de la mort.

Après ces explications générales, nous allons donner maintenant le texte de la sainte Liturgie, en l'accompagnant de nos gloses, selon que le besoin s'en fera sentir.

Le premier Psaume fut inspiré à David lorsqu'il fuyait devant les poursuites parricides de son fils Absalon. Il se rapporte aia Christ, dont il décrit les douleurs et l'abandon aux jours de sa Passion. Le fiel pour nourriture et le vinaigre pour breuvage, offerts à celui qui se plaint dans ce Psaume, montrent suffisamment qu'il est prophétique, puisque l'on sait que David n'a jamais éprouvé ce traitement.

LE zèle de votre , maison m'a dévoré ; et vos injures sont devenues les miennes. ,

ZELUS domus tuae comedit me, et opprobria exprobrantium tibi ceciderunt super me.

ODiEU, sauvez-moi : car un torrent de maux a inondé mon âme.

Je suis descendu dans un abîme, et je ne trouve pas le fond.

S4.LVUM me fac, Deus : * quoniam intraverunt aquae usque ad animam meam.

Laboravi damans, raucas factae sunt fauccs mcae : * defccerunt oculi mei, dum spero in Dcum meum.

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