L'Année liturgique — La Passion et la Semaine Sainte (t. 6) (page 87)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 6, éd. 1911 (OCR) · 150 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L'Evoque salue ensuite Tampoule qui contient l'huile à laquelle il vient de conférer de si hautes prérogatives, en disant : « Huile sainte, je te salue I » il est imité dans cet acte de respect par les douze Prêtres ; après quoi deux des Diacres ayant pris, Tun le saint Chrême et l'autre l'Huile des Catéchumènes, le cortège se met en marche pour reconduire les deux ampoules au lieu d'honneur où elles doivent être conservées. Elles sont, ainsi que l'Huile des Malades, couvertes d'une enveloppe d'étoffe de soie: blanche pour le saint Chrême, verte pour THuile des Catéchumènes, et violette pour celle des Malades.

Nousn'avons donnéqu'en les abrégeant les détails de cette grande cérémonie; mais nous ne voulons pas priver le lecteur catholique de la belle Hymne composée par saint Venance Fortunat, évêque de Poitiers, au vi^ siècle, et dont les strophes majestueuses, empruntées par l'Eglise romame à l'antique Eglise des Gaules, accompagnent si noblement l'arrivée et le retour des saintes ampoules.

ORedemptor , sume y^ Rédempteur, agréez les Carmen temet conci- V-/ cantiques de ce chœur oui

Juge des morts, espoir unique des mortels, écoutez les voix de ceux qui s'avancent portant le suc de l'olive, symbole de paix.

Un arbre fertile, sous un soleil fécond, l'a produit pour qu'il devînt sacré ; ce cortège vient humblement l'offrir au Sauveur du monde.

Debout à l'autel, où il offre ses prières, le Pontife paie sa dette annuelle en consacrant le Chrême.

Roi de l'éternelle patrie, daignez bénir cette huile, symbole de vie, instrument de victoire contre les démons.

L'Onction du Chrême renouvelle l'un et l'autre sexe ; tlle rétablit dans l'homme sa dignité violée.

Quand l'âme est lavée dans la fontaine sacrée, le péché la quitte; quand le front est marqué de l'huile sainte, les dons divins descendent en elle.

Audi, judex mortuorum, Una spes mortalium, Audi voces proferentum Donum pacis praevium.

Arbor fœta aima luce Hoc sacrandum protulit: Fert hoc prona prœsens

Stans ad aram immo supplex Infulatus Pontifex, Debitum persolvit omne, Consecrato Chrisrnate.

Consecrare tu dignare, Rex perennis patriae, Hoc olivum, signum vivum, Jura contra daemonum.

Ut novetur sexus omnis Unctione Chrismatis, Ut sanetur sauciata Dignitatis gloria.

Lota mente sacro fonte Aufugantur crimina : Uncta fronte, sacrosancta Influunt charismata.

Corde natus ex Parcntis Alvum implens Virginis, Prrcsta lucem, Claude

Sit haec dies festa nobis Saeculorum sœciiHs : Sit sacrata, digna laude, Nec senescaî tempore. ^ O Redemptor.

Vous qui, sorti du sein du Père, avez habite le sein d'une Vierge, maintenez dans la lumière et préservez de la mort ceux qu'un même Chrême a unis.

Que cette journée demeure pour nous à jamais une journée de fête ; qu'elle soit sainte et glorieuse, et que son souvenir résiste au temps.

LA sainte Eglise se proposant aujourd'hui , de renouveler, avec une solennité toute particulière, l'action qui fut accomplie par le Sauveur dans la dernière Cène, selon le précepte qu'il en fit à ses Apôtres, lorsqu'il leur dit : « Faites ceci en mémoire de moi », nous allons reprendre le récit évangélique que nous avons interrompu au moment où Jésus entrait dans la salle du festin pascal.

Il est arrivé de Béthanie ; tous les Apôtres sont présents, même le perfide Judas, qui garde son affreux secret. Jésus s'approche de la table sur laquelle Tagneau est servi ; ses disciples y prennent place avec lui; et l'on observe fidèlement les rites que le Seigneur prescrivit à Moïse pour être suivis par son peuple. Au commencement du repas, Jésus prend la parole, et il dit à ses Apôtres: « J'ai désiré ardemment de manger avec vous cette

Pâque, avant de souffrir 1. » Il parlait ainsi, non que cette Pâque eût en elle-même quelque chose de supérieur à celles des années précédentes, mais parce qu'elle allait donner occasion à l'institution de la Pâque nouvelle qu'il avait préparée dans son amour pour les nommes : car « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, dit saint Jean, il les aima jusqu'à la fin » 2.

Pendant le repas, Jésus, pour qui les cœurs n'avaient rien de caché, proféra cette parole qui émut les disciples : « En vérité, je vous le dis, l'un de vous me trahira; oui, l'un de ceux qui mettent en ce moment la main au plat avec moi est un traître 2, » Que de tristesse dans cette plainte ! que de miséricorde pour le coupable qui connaissait la bonté de son Maître! Jésus lui ouvrait la porte du pardon ; mais il n'en profite pas : tant la passion qu'il avait voulu satisfaire par son infâme marché avait pris d'empire sur lui ! Il ose même dire comme les autres : « Est-ce moi, Seigneur ? » Jésus lui répond à voix basse, pour ne pas le compromettre devant ses frères : « Oui, c'est toi ; tu l'as dit » Judas ne se rend pas; il reste, et va souiller de sa présence les augustes mystères qui se préparent. Il attend l'heure de la trahison.

Le repas légal est terminé. Un festin qui lui succède réunit encore à une même table Jésus et ses disciples. Les convives, selon l'usage de l'Orient, se placent deux par deux

sur des lits qu'a préparés la munificence du disciple qui prête sa maison et ses meubles au Sauveur pour cette dernière Cène. Jean le bicn-aime est à côté de Jésus, en sorte qu'il peut, dans sa tendre familiarité, appuyer sa tête sur la poitrine de son maître. Pierre est placé sur le lit voisin, près du Seigneur, qui se trouve ainsi entre les deux disciples qu'il avait envoyés le matin disposer toutes choses, et qui représentent l'un la foi, l'autre l'amour. Ce second repas fut triste ; les disciples étaient inquiets par suite de la confiaence que leur avait faite Jésus; et l'on comprend que l'âme tendre et naïve de Jean eût besoin de s'épancher avec le Sauveur sur le lit duq^uel il était étendu, par les touchantes démonstrations de son amour.

Mais les Apôtres ne s'attendaient pas qu'une troisième Cène allait succéder aux deux premières. Jésus avait gardé son secret; mais, avant de souffrir, il devait remplir une promesse. Il avait dit en présence de tout un peuple: « Je suis le pain vivant descendu du « ciel ; si quelqu'un mange de ce pain, il <( vivra éternellement. Le pain que je douce nerai, c'est ma chair, pour la vie du monde. « Ma chair est vraiment nourriture, et mon « sang est vraiment breuvage. Celui qui « mange ma chair et boit mon sang demeure « en moi, et moi en lui ^ » Le moment était venu où le Sauveur allait réaliser cette merveille de sa charité pour nous. Mais comme il avait promis de nous donner sa chair et son sang, il avait dû attendre l'heure de son

immolation. Voici maintenant que sa Passion est commencée; déjà il est vendu à ses ennemis; sa vie est désormais entre leurs mains; il peut donc maintenant s'offrir en sacrifice, et distribuer à ses disciples la propre chair et le propre sang de la victime.

Le second repas finissait, lorsque Jésus se levant tout à coup, aux yeux des Apôtres étonnés, se dépouille de ses vêtements extérieurs, prend un linge, s'en ceint comme un serviteur, met de l'eau dans un bassin, et annonce par ces indices qu'il s'apprête à laver les pieds à des convives. L'usage de l'Orient était qu'on se lavât les pieds avant de prendre part à un festin; mais le plus haut aegré de 1 hospitalité était lorsque le maître de la maison remplissait lui-même ce soin à l'égard de ses hôtes. C'est Jésus qui invite en ce mom^ent ses Apôtres au divin repas qu'il leur destine, et il daigne agir avec eux comme l'hôte le plus empressé. Mais comme ses actions renferment toujours un fonds inépuisable d'enseignement, il veut, par celleci, nous donner un avertissement sur la pureté qu'il requiert dans ceux qui devront s'asseoir à sa table. « Celui qui est déjà lavé, dit-il, n'a plus besoin que de se laver les pieds » 1 ; comme s'il disait : Telle est la sainteté de cette divine table, que pour en approcher, non seulement il faut que l'âme soit purifiée de ses plus graves souillures; mais elle doit encore chercher à effacer les moindres, celles que le contact du monde nous fait contracter, et qui sont comme cette

poussière légère qui s'attache aux pieds. Nous expliquerons plus loin les autres mystères signifies dans le lavement des pieds.

Jésus se dirige d'abord vers Pierre, le futur Chef de son Eglise. L'Apôtre se refuse à permettre une telle humiliation à son Maître ; Jésus insiste, et Pierre est contraint de céder. Les autres Apôtres qui, ainsi que Pierre, étaient restés sur les lits, voient successivement leur Maître s'approcher d'eux et laver leurs pieds. Judas même n'est pas excepté. Il avait reçu un second et miséricordieux avertissement quelques instants auparavant, lorsque Jésus, parlant à tous, avait dit: « Pour vous, vous êtes purs, mais non pas tous cependant i. w Ce reproche l'avait laissé insensible. Jésus, ayant achevé de laver les pieds des douze, vient se replacer sur le lit près de la table, à côté de Jean.

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