L'Année liturgique — La Passion et la Semaine Sainte (t. 6) (page 88)
Alors, prenant du pain azyme qui était resté du repas, il élève les yeux au ciel, bénit ce pain, le rompt et le distribue à ses disciples, en leur disant : « Prenez et mangez ; ceci est mon corps ». Les Apôtres reçoivent ce pain devenu le corps de leur Maître, ils s'en nourrissent ; et Jésus n'est plus seulement avec eux à la table, il est en eux. Ensuite, comme ce divin mystère n'est pas seulement le plus auguste cies Sacrements, mais qu'il est encore un Sacrifice véritable, qui demande l'effusion du sang, Jésus prend la coupe ; et, transformant en son propre sang le vin dont elle est remplie, il la passe à ses disciples, et leur dit : « BuvezI. JoHAN. xni, lO.
en tous : car c'est le sang de la Nouvelle Alliance, qui sera répandu pour vous )). Les Apôtres participent les uns après les autres à ce divin breuvage, et Judas à son tour; mais il boit sa condamnation, comme tout à l'heure, dans le pain sacré, il a mangé son propre jugement 1. L'inépuisable bonté du Sauveur cherche cependant encore à faire rentrer le traître en lui-même. En donnant la coupe aux disciples, il a ajouté ces terribles paroles : « La main de celui qui me trahit est avec moi à cette table 2 ».
Pierre a été frappé de cette insistance de son Maître. Il veut connaître enfin le traître qui déshonore le collège apostolique; mais n'osant interroger Jésus, à la droite duc^uel il est placé, il fait signe à Jean, qui est a la gauche du Sauveur, pour tâcher d'obtenir un éclaircissement. Jean se penche sur la poitrine de Jésus et lui dit à voix basse: « Maître, quel est-il ? )> Jésus lui répond avec la même familiarité : « Celui à qui je vais envoyer un morceau de pain trempe. » Il restait sur la table quelques débris du repas; Jésus prend un peu de pain, et l'ayant trempé, il l'adresse à Judas. C'était encore une invitation inutile à cette âme endurcie à tous les traits de la grâce : aussi l'Evangéliste ajoute : « Après qu'il eut reçu ce morceau, Satan entra en lui ^ ». Jésus lui dit encore ces deux mots : « Ce que tu as à faire, fais-le vite *. »
Et le misérable sort de la salle pour l'exécution de son forfait.
Telles sont les augustes circonstances de la Cène du Seigneur, dont l'anniversaire nous réunit aujourd'hui; mais nous ne l'aurions point suffisamment racontée aux âmes pieuses, si nous n'ajoutions un trait essentiel. Ce qui se passe aujourd'hui dans le Cénacle n'est point un événement arrivé une fois dans la vie mortelle du F'ils de Dieu, et les Apôtres ne sont pas seulement les convives privilégiés de la table du Seigneur. Dans le Cénacle, de même qu'il y a plus qu'un repas, il y a autre chose qu'un sacrifice, si divine que soit la victime oftérte par le souverain Prêtre. Il y a ici l'institution d'un nouveau Sacerdoce Comment Jésus auraitil dit aux hommes : « Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang, vous n'aurez Doint la vie en vous ^ », s'il n'eût songé à établir sur la terre un ministère par lequel il renouvellerait, jusqu'à la fin des temps, ce qu'il vient d'accomplir en présence de ces douze hommes? Or voici ce qu'il dit à ces hommes qu'il a choisis : « Vous ferez ceci en mémoire de moi ~ ». Il leur donne par ces paroles le pouvoir de changer, eux aussi, le pain en son corps et le vin en son sang; et ce pouvoir sublim.e se transmettra dans'^TE- glise, par la sainte ordination, jusqu'à la fin des siècles. Jésus continuera d'opérer, par le ministère d'hommes mortels et pécheurs, la merveille qu'il accomplit dans le Cénacle ; et
en môme temps qu'il dote son Eglise de l'unique et immortel Sacrifice, il nous donne, selon sa promesse, par le Pain du ciel, le moyen de « demeurer en lui, et lui en nous ». Nous avons donc à célébrer aujourd'hui un autre anniversaire non moins merveilleux que le premier : l'institution du Sacerdoce chrétien.
Afin d'exprimer d'une manière sensible aux yeux du peuple fidèle la majesté et l'unité de cette Gène que le Sauveur donna à ses disciples, et à nous tous en leur personne, la sainte Eglise interdit aujourd'hui aux Prêtres la célébration des Messes privées, hors le cas de nécessité. Elle veut qu'il ne soit offert dans chaque église qu'un seul Sacrifice, auquel tous les Prêtres assistent; et au moment de la communion, on les voit tous s'avancer vers l'autel, revêtus de l'étole, insigne de leur sacerdoce, et recevoir le corps du Seigneur des mains du célébrant.
La Messe du Jeudi saint est une des plus solennelles de l'année; et quoique l'institution de la fête du Très-Saint-Sacrement ait pour objet d'honorer avec plus de pompe le même mystère, l'Eglise, en l'établissant, n'a pas voulu que l'anniversaire de la Cène du Seigneur perdît rien des honneurs auxquels il a droit. La couleur adoptée à cette Messe pour les vêtements sacrés est le blanc, comme aux jours mêmes de Noël et de Pâques; tout l'appareil du deuil a disparu. Cependant plusieurs rites extraordinaires annoncent que l'Eglise craint encore pour son Epoux, et qu'elle ne fait que suspendre un moment les douleurs qui l'oppres*
sent. A l'autel , le Prôtre a entonné avec transport l'Hymne angclique : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux! » Tout à coup les cloches ont retenti en joyeuse volée, accompagnant jusqu'à la fin le céleste cantique; mais à partir de ce moment elles vont demeurer muettes, et leur silence durant de longues heures va faire planer sur la cité une irnpression de terreur et d'abandon. La sainte Eglise, en nous sevrant ainsi du grave et mélodieux accent de ces voix aériennes, c^ui chaque jour parcourent les airs et vont jusqu'à notre cœur, veut nous faire sentir que ce monde, témoin des souffrances et de la mort de son divin Auteur, a perdu toute mélodie, qu'il est devenu morne et désert ; et joignant un souvenir plus précis à cette impression générale, elle nous rappelle que les Apôtres, qui sont la voix éclatante du Christ et sont figurés par les cloches dont le son appelle les fidèles à la maison de Dieu, se sont enfuis et ont laissé leur Maître en proie à ses ennemis.
Le Sacrifice poursuit son cours ; mais au moment où le Prêtre élève l'Hostie sainte et le Calice du salut, la cloche reste déjà dans son silence, et rien n'annonce plus au dehors du temple l'arrivée du Fils de Dieu. La communion générale est proche, et le Prêtre ne donne pas le baiser de paix au Diacre, qui, selon la tradition apostolique, doit le transmettre aux com.muniants par le Sous-Diacre. La pensée se reporte alors sur l'infâme Judas, qui, aujourd'hui même, a profané le signe de l'amitié, et en a fait l'instrument du meurtre. C'est pour cela que
l'Eglise, en exécration du traître, et comme si elle craignait de renouveler un si fatal souvenir en un tel moment, s'abstient aujourd'hui de ce témoignage de la fraternité chrétienne qui fait partie essentielle des rites de la Messe solennelle.
Mais un rite non moins insolite s'est accomEli à l'autel, dans l'action même du Sacrifice. e Prêtre a consacré deux hosties, et, après en avoir consommé une, il a réservé l'autre et l'a placée dans un calice qu'il a soigneusement enveloppé. C'est que l'Eglise a résolu d'interrompre demain le cours du Sacrifice perpétuel dont l'offrande sanctifie chaque journée. Telle est l'impression que lui fait éprouver ce cruel anniversaire, qu'elle n'osera renouveler sur l'autel, en ce jour terrible, l'immolation qui eut lieu sur le Calvaire. Elle restera sous le coup de ses souvenirs, et se contentera de participer au Sacrifice d'aujourd'hui, dont elle aura réservé une seconde hostie. Ce rite s'appelle la Messe des Présanctijîés, parce que le Prêtre n'y consacre pas, mais consomme seulement l'hostie consacrée le jour précédent. Autrefois, comme nous le dirons plus tard, la journée du Samedi saint se passait aussi sans qu'on offrît le saint Sacrince ; mais on n'y célébrait pas, comme le Vendredi, la Messe des Présanctifiés.
Toutefois, si l'Eglise suspend durant quelques heures l'offrande du Sacrifice éternel, elle ne veut pas cependant que son divin Epoux y perde quelque chose des hommages qui lui sont dus dans le Sacrement de son amour. La piété catholique a trouvé
le moyen de transformer en un triomphe pour l'auguste Eucharistie ces instants où l'Hostie sainte semble devenue inaccessible à notre indignité. ICllc prépare dans chaque temple un reposoir pompeux. C'est là qu'après la Messe d'aujourd'hui l'Eglise transportera le corps de son Epoux; et bien qu'il y doive reposer sous des voiles, ses fidèles l'assiégeront de leurs vœux et de leurs adorations. Tous viendront honorer le repos de l'Homme-Dieu; « là où sera le corps, les aigles s'assembleront^ w ; et de tous les points dii monde catholique un concert de prières vives et plus affectueuses qu'en tout autre temps de l'année , se dirigera vers Jésus, comme une heureuse compensation des outrages qu'il reçut en ces mêmes heures de la part des Juifs. Près de ce tombeau anticipé se réuniront et les âmes ferventes en qui Jésus vit déjà, et les pécheurs convertis par la grâce et déjà en voie de réconciliation.
 Rome, la Station est dans la basilique de Latran. La grandeur de ce jour, la réconciliation des Pénitents, la consécration du Chrême, ne demandaient pas moins que cette métropole de la ville et du monde. De nos jours cependant, la fonction papale a lieu au palais du Vatican, et, ainsi que nous l'avons dit plus haut, la bénédiction apostolique est donnée par le Pontife Romain, à la loggia de la basilique de Saint-Pierre.
Dans rintroït, l'Eglise se sert des paroles de saint Paul pour glorifier la Croix de JésusChrist; elle célèbre avec effusion ce divin
Rédempteur qui, en mourant pour nous, a été notre salut ; qui, par son Pain céleste, est la vie de nos âmes, et, par sa Résurrection, l'auteur de la nôtre.
GLORIFIONS-NOUS dans la Croix de Jésus-Christ notre Seigneur; c'est lui qui est notre salut, notre vie et notre résurrection, lui par qui nous sommes sauvés et délivrés.
Ps. Que Dieu ait pitié de nous, et qu'il nous bénisse ; qu'il fasse luire sur nous la lumière de son visage, et qu'il ait pitié de nous.
Nos autem gloriari oportet in Cruce Domini nostri Jesu Christi, in quo est salus, vita, et resurrectio nostra : per quem salvati, et liberati sumus.
Ps. Deus misereatur nostri, et benedicat nobis, illuminet vultum suum super nos, et misereatur nostri.
Dans la Collecte, l'Eglise nous renaet sous les yeux le sort si différent de Judas et du bon larron : tous deux coupables , mais l'un condamné , tandis que l'autre est pardonné. Elle demande pour nous au Seigneur que la Passion de son Fils, dans le cours de laquelle s'accomplissent cette justice et cette miséricorde, soit pour nous la rémission des péchés et la source de la grâce.
ODiEU, de qui Judas a reçu la punition de son crime, et le larron la récompense de sa confession: faitesnous ressentir l'effet de votre miséricorde, afin que, comme notre Seigneur Jésus-Christ, dans sa Passion, a traité
DEUS, a quo et Judas reatus sui pœnam, et confessionis suag latro praemium sumpsit : concède nobis tuse propitiationis effectum : ut sicut in passione sua Jésus Christus Dominusnoster
divcrsa utrisquc intulit stipendia meritorum, ita nobis ablato vetustatis errore, resurreclionis suae gratiam largialur. Qui tecum vivit et rcgnat in saîcula saecuiorura. Amen.
l'un et l'autre selon son mérite, de même il détruise ca nous le mal qui procède du vieil homme, et nous accorde d'avoir part à sa résurrection; Lui qui, étant Dieu, vit et règne avec vous dans les siècles des siècles. Amen.
Lectio Epistolai bcati Pauli Apostoli ad Corinthios. I Cap. xi.
FRATRES, Convenientibus vobis in unum, jam non est Dominicam Cœnam manducare.
Unusquisque enim suam cœnam praesumit ad manducandum. Et alius quidem esurit : alius autem ebrius est. Numquid domos non habetis ad manducandum et bibendum ? Aut Ecclesiam Dei contemnitis, et confunditis eos qui non habent ?Quid dicam vobis ? Laudo vos ? In hoc non laudo. Ego enim accepi a Domino, quod et tradidi vobis : quoniam Dominus Jésus in qua nocte tradebatur, accepit panem, et gratias agens fregit, et dixit : Accipite et manducate : hoc est corpus meum, quod pro vobis tradetur; hoc facile in meam commemorationem. Similiter
Lecture de l'Epître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Corinthiens. I Chap. xi.