Les Plateaux de la balance (page 10)
Saint Denys, ayant en effet vu, de ses yeux, Marie la Sainte Vierge, écrivit à Saint Paul :
« Denys serviteur du Christ, au vase choisi du ciel, à Paul, mon précepteur et maître, salut.
« Je confesse devant nous, mon Seigneur et maître, devant la Majesté plus qu’angélique de la très sacrée mère de Notre-Seigneur le Christ-Jésus, laquelle je viens de contempler de mes propres regards mortels, devant la toute-puissance de Dieu, la bonté et la clémence du Sauveur qui m’a donné de contempler sa mère, que Jean, le sommet de l’Évangile et des prophètes, qui, enchaîné dans la captivité du corps, reluit déjà comme un soleil dans les cieux, m’ayant introduit dans la présence de la très liante Vierge, une splendeur si grande, si immense, si divine, m’a environné extérieurement et intérieurement, une si vive lumière a irradié mon âme et avec tant de plénitude, une si grande surabondance de tous les plus exquis parfums m’a embaumé, que ni mon corps de misère ni mon esprit abattu ne pouvaient soutenir les suavités et le poids immense d’une telle félicité. Mon cœur a défailli et mon esprit a succombé, opprimé par la majesté d’une si grande gloire. Oui, j’en prends pour témoin ce Dieu véritable, dont la présence se manifestait en cette incomparable Vierge ; si je n’avais été éclairé par les célestes enseignements que j’ai reçus de vous, j’aurais cru qu’elle était la véritable Divinité, objet de toute adoration, car je ne pouvais comprendre dans les esprits bienheureux qui contemplent Dieu même, ni plus de gloire, ni plus de bonheur que ce que je goûtais, tout indigne que j’en étais, moi si heureux alors, et maintenant si malheureux. Grâces au Dieu très haut et très bon, grâces à la Vierge Marie et au très éminent apôtre Jean, grâces à vous-même. Sommet glorieux, chef triomphant de l’Église, de m’avoir procuré un si céleste spectacle et valu tant de bonheur. Adieu. »
Au-dessus des neuf chœurs des Anges, au-dessus de toutes les montagnes créées connues et inconnues, au-dessus des flammes, des neiges et des aigles, voici donc, à l’aurore de l’Église, sainte Marie, mère de Dieu, et voilà comment la regardaient ceux qui allaient changer la face du monde ; Saint Denys s’éclaira et se réchauffa près d’elle, comme à un foyer incandescent.
Or, depuis ce temps, depuis Hiérothée, depuis saint Denys, le monde est façonné par cette lumière qu’il reçoit et par cette chaleur qu’il sent, quelquefois sans le vouloir et très souvent sans le savoir. Tous n’ont pas plongé dans les sublimes profondeurs de la philosophie catholique ; eh bien ! cependant, regardez le globe terrestre : c’est la proximité ou l’éloignement de cette lumière qui fait ou qui défait les civilisations : les vérités admirables, que le vulgaire croit inutiles à sa vie pratique, protègent les corps comme les âmes : les rayons qu’il croit lointains, le gardent jour et nuit. L’orthodoxie catholique veille sur cette terre, et quand l’orthodoxie est attaquée, la terre tremble, même sans savoir pourquoi.
Les aveugles ont dit de tout temps : « Qu’importe à ma vie pratique de savoir si le Saint-Esprit procède ou non du Père et du Fils ? »
Regardez le globe terrestre : comparez les régions qui affirment aux régions qui nient : dites-moi quelle contrée produit des saints ? Songez aux rapports intimes et mystérieux de la lumière et de la nourriture. J’ai nommé tout à l’heure le soleil et le pain. Certes, la lumière et la chaleur qui tombent à flots dans les champs bénis sur la moisson dorée ne ressemblent pas à un morceau de pain. Si les hommes étaient aussi étrangers à l’ordre physique qu’ils le sont quelquefois à l’ordre moral, ils diraient, en face du pain : Que nous importe la lumière ? que nous importe la chaleur ? Et pourtant, qu’est-ce que le pain, sinon un rayon de soleil pétri dans la matière terrestre par le travail de l’homme ?
Nous verrons un autre jour comment dans l’ordre du mal s’enchaînent les choses, comment l’homme, qui a travaillé, qui devrait ensuite se reposer, au lieu de se reposer, s’enivre, et fait le mal sans remords, après avoir fait le bien sans amour. Il mêle le bien et le mal, il dit : qu’importe ! Il n’a pas lu Hegel, mais il l’a respiré dans l’air sans le savoir, et dit à sa façon : L’être et le néant sont identiques.
Le paysan qui ne sait pas lire, mais qui, au moment où il remue la terre, s’arrête et tire son chapeau quand l’Angélus sonne, se nourrit de la lumière et a besoin de Dieu.
Nul ne connaît, dans son ensemble et dans ses détails, l’action de la lumière sur le monde, nul ne peut savoir quel bien fera une parole vraie, quel mal fera une parole fausse. Nul ne peut suivre sa parole à travers l’espace pour en surveiller les ricochets. Nul ne peut imposer aux conséquences lointaines d’une vérité, aux conséquences lointaines d’une erreur les limites qu’il voudrait leur imposer. Nul homme, au moment où il attaque, même sur le point le plus étranger en apparence à la vie pratique, l’inviolable orthodoxie, nul homme ne peut savoir par quel acte se traduira un jour, dans l’ordre des faits, sa négation.
Admirable Unité de l’Église ! Continuité solennelle du discours que rien n’interrompt ! Perpétuité de la parole qui annonce toujours aux siècles qui passent la vérité qui ne passe pas ! Parole qui ne peux tromper, tu me dis ce que tu disais à saint Denys ! tout a changé depuis ce jour, excepté toi ! Et les jeunes filles qui font leur première communion, affirment, en robe blanche, ce que saint Paul affirmait !
Ô Pierre, Pierre ! beaucoup se sont séparés de vous, tous auraient dû faire leur œuvre, sous le feu de vos regards ; mais nous, nous vous disons ce que vous disiez à Jésus-Christ : Vous avez les paroles de la vie éternelle ! Quand vous parlez, ô Simon Pierre, le silence se fait d’un bout du monde à l’autre, et la création vous écoute. Même ceux qui vous ignorent, nos frères séparés, les hérétiques, les schismatiques, sont émus quand vous parlez. Même aux oreilles de ceux qui ne vous connaissent pas, votre voix, Simon Pierre, ne ressemble à aucune autre ! Par où je regarde, en avant, en arrière, je suis enveloppé par la continuité de votre Parole : votre Parole, ô Simon Pierre, a enseigné saint Denys et enseigne les enfants chinois que nos missionnaires baptisent ! Je salue la science et la foi qui s’allient dans l’Unité. Vous devant qui passent tour à tour, vous devant qui passent, affamées de lumière, les générations, la tête découverte, je me prosterne devant vous, ô vieillard immortel, dépositaire des clefs trois fois saintes, représentant de la lumière incréée et son organe infaillible.
LA RÉPUTATION ET LA GLOIRE
Deux routes sont ouvertes à l’homme qui parle aux hommes. En supposant le succès, ces deux routes aboutissent, l’une à la réputation, l’autre à la gloire.
Que représentent ces deux mois ? Quelle est la distance qui sépare la réputation de la gloire ?
Les plus aveugles sentent qu’elle est grande, sans savoir en quoi elle consiste : instinctivement, l’homme est obligé de ne pas les confondre : la langue se refuse à la confusion. Qui donc oserait parler de la réputation de saint Augustin, ou de la gloire d’Helvétius ?
La réputation n’est donc pas la gloire. Mais on croit généralement qu’il existe entre elles deux une différence de degré, et que la réputation n’aurait qu’à grandir un peu pour se changer en gloire. Voilà l’erreur. La différence qui existe entre elles est une différence de nature. La réputation est la parodie et le contraire de la gloire.
L’art est l’expression de l’idéal manifesté par un signe sensible. Il a pour but évident, pour fin naturelle, d’élever vers l’idéal quiconque approche de ce signe sensible Mais l’artiste est déchu, puisque l’homme est déchu ; et l’artiste, plein de sa déchéance, plein de vide, plein de vanité, oubliant qu’il doit élever les hommes à lui, c’est-à-dire vers l’idéal qu’il exprime, consent à descendre vers les hommes, non pas pour les attirer avec lui sur les hauteurs, mais pour demeurer avec eux dans les bas-fonds. Alors, au lieu de chercher la loi de l’art dans la loi éternelle et dans la vérité absolue, il a cherché sa loi dans le caprice du public. Au lieu de chercher à élever les hommes, il a cherché à leur plaire. L’artiste cherche à plaire ! quelle épouvantable dégradation ! Il faut toute l’habitude que nous avons des choses extraordinaires pour ne pas nous étonner de cette complaisance.
L’artiste qui flatte le public va vers la réputation.
L’artiste qui élève le public va vers la gloire.
La gloire vient d’en haut, la réputation d’en bas. La gloire est le rayonnement que la vérité dépose sur la tête de l’homme qu’elle a choisi. La gloire est le reflet de Dieu, à qui seul elle appartient en propre et essentiellement.
La réputation est l’œuvre de la réclame. La lumière ne préside pas à sa naissance.
Elle se forme et s’accroît souvent par des menées, par des intrigues ; elle connaît les voies souterraines.
La réputation suit le courant des opinions reçues ; la gloire va contre le courant.
La réputation s’avance en spirale et glisse comme le serpent, elle rampe pour s’insinuer ; la gloire vole, et son vol est une lutte, car la terre n’aime pas qu’on la domine : elle fournit le plomb pour tuer les oiseaux.
Le théâtre de la gloire, c’est le monde invisible. Le succès n’a rien à voir avec elle.
La réputation qui commence fait que vos rivaux parlent de vous et se disent : Prenons garde ; en voilà encore un !
La gloire qui commence laisse ceux qu’elle va renverser dans un calme extérieur absolu. Elle n’a rien de menaçant, du moins en apparence, pour personne. Ses ressources étant nulle, ses ennemis pensent qu’elle va mourir, sans qu’on se donne la peine de la tuer ; ils lui opposent un genre particulier de dédain, ce dédain de la médiocrité riche, qui dit en regardant le génie : je suis plus forte que toi, et ma place est déjà faite.
Et cependant le grain de sénevé germe et grandit. L’inquiétude de ses ennemis commencera bientôt ; les premières étincelles du soleil qui va se lever les tracassent dans leur sommeil, et ils ont le cauchemar.
Une réputation naissante cause aux rivaux du nouveau venu une certaine inquiétude extérieure, mais petite et médiocre, comme la situation : ils ne sentent qu’un rival. Une gloire naissante cause à ceux qui regardent une tranquillité extérieure absolue, car les moyens de succès sont quelquefois nuls ; mais s’ils descendaient au fond d’eux-mêmes, ils y trouveraient une crainte étrange, d’un genre à part, dont ils ne savent pas le nom, et dont ils ne voudraient pas parler : ce serait le sentiment de leur défaite prochaine, et si ce sentiment muet était obligé de pousser un cri, il crierait : Voilà mon vainqueur. Cette attitude de la médiocrité en face du génie est un des spectacles les plus tristes que la terre puisse offrir.
La réputation se fonde sur des assises connues ; ses progrès sont appréciables. Elle avance prudemment et calcule tous ses pas ; puis, quand elle a bien calculé, elle s’aperçoit qu’elle a mal calculé. Elle manque presque toujours le but qu’elle visait, et aboutit souvent, dans sa vieillesse, à une obscurité qui est une punition.
La gloire naît dans une obscurité d’une autre espèce, l’obscurité de l’initiation ; elle en sort comme elle est y est entrée, sans savoir pourquoi. Puis elle grandit toujours et atteint le but sans l’avoir visé.
Dans la vie et la marche de la réputation, tout est calcul.
Dans la vie et la marche de la gloire, tout est mystère.
La gloire mène les siens à gauche quand elle veut qu’ils arrivent à droite.
Les hommes médiocres qui se sont fait une réputation proposent toujours, pour régler les affaires de ce monde, des arrangements d’une apparente clarté, qui ressemblent au bon sens des hommes inférieurs, limpides, accessibles à toutes les intelligences, faciles à saisir, présentant au premier coup d’œil la ressemblance de l’évidence. Ces arrangements-là n’ont qu’un défaut, c’est de ne pas tenir compte du mystère, qui est au fond de tout. Leurs arrangements ne dépassent pas la sphère des probabilités. Aussi sont-ils déjoués par ce ministre de Dieu qui s’appelle l’imprévu, et qui est le représentant visible du mystère.
Les hommes peuvent faire à un homme une réputation ; ils ne peuvent pas lui faire une gloire. La réputation se prépare ; la gloire éclate. La réputation se fait par tel ou tel moyen ; la gloire n’a aucun moyen à son service : elle est, ou elle n’est pas, comme la vie. La réputation brille, la gloire resplendit. L’habileté peut mener à la réputation ; rien ne mène à la gloire, excepté celui qui dirige vers le soleil le regard de ses aigles.
Quand un homme a fait sa réputation il peut retrouver sur le sable les traces des pas qui l’ont conduit là où il est arrivé, et ses amis essayent de le suivre, en marchant comme il a marché.
Quand la gloire éclaire un homme, nul ne peut suivie, sur aucune carte de géographie, la carte qu’a suivie l’auréole pour rencontrer son front.
Pour se faire une réputation, il faut beaucoup de choses, beaucoup d’instruments, beaucoup de procédés.
Pour naître à la gloire, il n’y a qu’un moyen, c’est de naître, et, en général, Dieu vous ferme longtemps toutes les routes de la réputation, s’il a décreté pour vous la gloire.
Il laisse la fusée tracer dans l’air son sillage presque invisible, puis, quand il l’a conduite bien haut dans le ciel, il la fait éclater au milieu des ténèbres, et les têtes se tournent là où elles voient le feu.
La réputation commence dans le bruit, la gloire dans le silence ; la réputation s’arrange dans le plaisir, la gloire se prépare dans les larmes.
Les hommes de la gloire sont peut-être ceux qui, sentant la personne humaine inférieure à ses destinées, s’abandonnent à l’Esprit qui souffle, plus confiants en lui qu’en eux ; ceux-là sont assez sages pour savoir que leur sagesse ne suffit pas à les conduire, et prêtent les mains à la sagesse invisible qui conspire avec les grands hommes pour accomplir par eux les grandes choses.
Dieu laisse, pendant qu’il dort, se faire les réputations.
Quand il se réveille, il fait apparaître des gloires.
La gloire a pour symbole naturel le soleil. Et pourtant elle obéit, dans son développement, à la loi du grain de sénevé.
Les réputations ressemblent à ces cris vides de sens poussés la nuit, dans les ténèbres, par des ivrognes qui se battent et ne s’entendent pas.
La gloire a le cachet de l’unité. Chaque gloire représente une idée. La réputation est l’œuvre du multiple. L’homme à réputation ne représente aucune idée, mais, en général, des intérêts mal entendus. Il a conquis sa place, non par un acte, mais par beaucoup de démarches, qui ne laisseront dans l’histoire aucun sillon lumineux.
La gloire est la patrie de l’aigle. Le domaine des réputations est le champ plein de fumier, où les insectes, symbole de la pourriture, se vautrent, se battent et se dévorent.
LE COMIQUE
Parmi les phénomènes les plus bizarres et les moins étudiés de la nature humaine, il faut compter le rire. Le rire est inconnu dans sa cause, bizarre dans ses effets. Ce n'est pas au point de vue physiologique, mais au point de vue littéraire que je vais le regarder aujourd'hui.
Dans le temps où l’on divisait en genres les manifestations de la parodie et de l'art. on avait inventé le genre comique. L'association de ces deux mots est assez bonne pour faire comprendre la nature des pédants; mais, sans parler du genre comique, parlons du comique. Qu'est-ce que ce mot veut dire ?
Il y a une manière d'avoir de l'esprit (je prends ce dernier mot dans le sens le plus bas qu'il puisse avoir), il y a une manière d’avoir de l'esprit qui consiste à rapprocher inopinément deux idées qui ne semblent pas s’appeler l’une l’autre. C’est une aptitude à découvrir les rapports apparents, extérieurs, superficiels des choses entre elles. C’est assez bien là ce qu'on appelle quelquefois l'esprit français. M. Scribe possédait cet esprit-là : ses vaudevilles en fournissent de nombreux exemples ; les gamins de Paris ont quelquefois ce talent.
Mais est-ce là le comique ? Pas le moins du monde. C’est le plaisant quelquefois, ce n’est jamais le comique.
La plaisanterie court en jouant sur le bord des choses : elle les regarde extérieurement, et son coup d’œil oblique les groupes d’une façon capricieuse et originale. On rit, et le but est atteint. Quand Gavroche, dans les Misérables, voit un chien très maigre dont les côtes se dessinent sous la peau, il lui dit : Mon pauvre toutou, tu as donc avalé un tonneau, il fait une plaisanterie et ne demande pour réponse que le rire. Sa phrase peut bien être plaisante, le comique est à mille lieues de là.
Quand un homme veut se donner une importance qu’il n’a pas, quand il a des prétentions, quand il vise plus haut que sa portée ne le lui permet, on se moque de lui. Est-il donc comique ? Pas encore, ou du moins pas toujours. Est-il plaisant ? Pas le moins du monde.
Il est seulement ridicule.
Le ridicule est l’effet immédiat de l’amour-propre. De quelque côté que souffle le vent, les fleurs ne sont pas ridicules. Les animaux ne le sont jamais, à moins que l’homme ne fausse à dessein leur nature. C’est que les fleurs et les animaux ne font aucune réflexion sur l’effet qu’ils produisent. Voilà le secret de leur grâce. La fleur qui se balance et le chevreuil qui court ne posent devant aucun spectateur. Ils cèdent au mouvement qui les emporte sans se soucier de l’œil qui les regarde. Ils sont admirables parce qu’ils remplissent, sans s’occuper de nous, leurs fonctions. Ils font ce qu’ils sont chargés de faire, et ne s’interrompent pas pour se faire regarder. Le lion qui bondit dans le désert ne se demande pas si sa beauté a des témoins ; s’il se complaisait dans la pensée de sa force et de sa souplesse, il deviendrait raide et guindé.
L’homme vise à l’effet ; de là le ridicule. La passion, même la plus coupable, quand elle se jette sur sa proie sans souci d’être admirée, n’est pas ridicule. Mais à l’instant où elle se complaît dans la pensée de la violence, phénomène bizarre mais très fréquent chez l’homme, elle ajoute à son crime le ridicule.
L’homme qui fait une bonne action, si par malheur il mêle à l’intention la plus louable une pensée d’amour-propre, n’échappe pas au ridicule. Quand vous sauveriez la vie, dans un naufrage, à tout l’équipage d’un navire au péril de votre vie, si, au lieu de vous livrer à la joie pure de l’acte accompli, vous visez à l’admiration d’un spectateur quelconque, le ridicule intervient. L’héroïsme ne suffit pas pour le chasser. La simplicité seule lui ferme la porte. Nul homme ne sera jamais simple et ridicule. Tout homme qui cessera d’être simple deviendra immédiatement ridicule, quoi qu’il fasse d’ailleurs et quoi qu’il dise ; les larmes mêmes deviennent ridicules, si elles ont l’air, en coulant, de penser qu’on les voit.
La simplicité des créatures a pour condition l’abandon de l’amour-propre. Cet abandon conviendrait essentiellement à l’art qui ne vit pas sans beauté. L’art qui songe aux applaudissements, abdique. Il regarde en bas au lieu de regarder en haut. Il pose sa couronne sur le front de la foule. Dans beaucoup de tableaux, les personnages semblent étrangers les uns aux autres et occupés du spectateur qui se promène dans la galerie. Ils ne pensent pas à ce qu’ils font, ils pensent à nous, ils nous regardent : c’est pour nous qu’ils sont là, non pour l’acte qu’ils accomplissent. Ceci arrive surtout aux tableaux qui représentent des enfants, et en ce cas, il se produit un accident étranges et fâcheux ; l’art rend les enfants ridicules.
L’amour-propre est le sentiment qu’éprouverait le néant, s’il se repliait sur lui-même, pour se complaire en lui, au lieu d’aspirer à l’être. Le ridicule découle de ce sentiment qui est son essence elle-même.
Jusqu’ici nous nous promenons dans les domaines du rire sans rencontrer le comique. Qu’est-ce donc que le comique ?
La vie a bien des aspects. Le même fait peut être envisagé de mille manières. Plus le regard pénètre au fond, plus le sérieux éclate. Mais le regard de l’homme, pour se reposer, aime souvent à se promener au lieu de pénétrer, ou du moins, à montrer l’extérieur et non l’intérieur de l’objet aperçu.
Or la situation qui, vue au fond par son aspect intérieur, est pathétique, devient comique quand on la regarde du dehors, au point de vue de l’erreur humaine qui a produit un accident.
Le pathétique est l’endroit de la chose qui, montrée à l’envers, devient comique.
Voilà pourquoi Molière est si triste. Tous les tableaux qu’il présente sont lugubres. Mais il ne montre que l’envers de la situation. Quelquefois l’aspect comique d’un événement est plus déchirant que l’aspect pathétique du même événement : c’est que, dans le comique, le pathétique est sous-entendu, et quelquefois les choses sous-entendues parlent plus haut que les choses dites. Molière est beaucoup plus triste que Racine assurément.
Racine semble chercher le pathétique. Molière semble le fuir, le trouver en le fuyant, et jeter sur lui un voile transparent qui s’appelle le comique.
Les passions humaines sont tristes quand on les regarde dans leur cause, qui est l’erreur, et dans leur effet, qui est le malheur.
Elles sont comiques quand on les regarde sous un certain angle, quand on considère, par un côté accidentel, l’erreur qui les produit, et par son côté accidentel, la méprise qu’elles produisent.
Alceste s’étonne quelque part d’être plaisant, parce qu’il voit rire autour de lui. La Harpe croit qu’ Alceste est en effet très plaisant par cela même qu’il se croit bien sérieux. Alceste et La Harpe se trompent tous deux.
Alceste n’est pas plaisant le moins du monde. Personne n’est aussi loin que lui de la plaisanterie.
Mais il est par moment très comique. Il est comique parce qu’il essaye de concilier en lui des passions contradictoires, et parce que ses souffrances, qui raisonnent, au lieu de pleurer, ne connaissent ni leur nature ni leur vrai remède. S’il se bornait à gémir, Alceste ne serait pas comique. Il est comique, parce qu’il disserte.
Molière était doué, à un degré éminent, du sens comique. Il possédait le don de saisir les choses vaines dans leur vanité et de les montrer aux hommes bouffies de leur néant. Mais n’ayant dans l’intelligence aucune notion du vrai et dans l’âme aucune pureté, il n’indiqua jamais le remède du mal qu’il montrait. Le mal ne lui apparaissait jamais dans sa profondeur et dans son horreur, mais seulement dans son vide. Ce vide lui-même était insuffisant : ce n’était pas un abîme, c’était un trou. Et pour combler ce trou, Molière ne propose rien ! rien ! rien ! absolument rien ! Ainsi son ironie, au lieu de porter sur l’abus, sur le mal, sur la corruption, semble porter sur la nature intrinsèque des choses, et si l’on voulait conclure de lui quelque chose, la conclusion serait qu’il est ridicule de vivre. Il semble se moquer non seulement de la vie, telle que la vivent les hommes qui se trompent, mais de la vie en elle-même. On dirait que l’écueil est partout et que la route n’est nulle part. Comme l’élévation d’esprit manque à Molière aussi complètement que la connaissance du vrai, il ne cherche pas la lumière plus qu’il ne la possède. Il promène dans les bas-fonds sa lanterne qui jette une lueur fausse et s’égare avec ses personnages dans les impasses sombres où il se promène lui-même avec eux. Aussi Molière en se moquant des autres, se moque de lui-même continuellement. C’est lui qui est Alceste, c’est lui qui est Georges Dandin. Mais son ironie, juste Bans miséricorde, frappe et ne redresse pas. On sent qu’il sera stérile pour lui comme pour les autres. Elle ne contient pas la paix.
Elle est vide de l’espérance. Il semble considérer la vie comme un jeu où tout le monde perd la partie. Si Molière avait raison, le comique serait l’essence des choses, de sorte que si l’on voulait considérer sérieusement son œuvre, et lui donner un sens philosophique, il faudrait dire que chez lui le comique est l’envers du blasphème.
Mais jamais il n’eut cette intention.
Pour traiter un sujet, il faut le dominer. Si jamais il arrive un écrivain comique, cet homme possédera le rire, au lieu d’être possédé par lui. Il ne rira pas à propos de tout. Il saura la place du rire, et placera toujours dans le voisinage quelques larmes rafraîchissantes. Cet homme saura que le comique devient horrible, s’il est isolé, que nul ne doit loucher une plaie humaine, s’il n’a rien pour la bander. Cet homme saura manier l’élément comique, au lieu d’être sa dupe : il faudra une grande tendresse et une grande pureté de cœur. Il faudra aussi une main très légère, pour ne pas blesser les malades. Il faudra un esprit élevé pour circonscrire le comique dans les régions qui sont à lui. Il faudra une grande puissance pour féconder cette terre stérile.
Considérée dans sa cause et d’une façon abstraite, la passion est comique parce qu’elle est au fond un quiproquo, un malentendu. La conversation de deux hommes qui causeraient dans la nuit sans se reconnaître, ne sachant pas à qui ils ont affaire, se prenant pour d’autres, et se donnant des noms qui ne leur appartiennent pas, cette conversation pourrait être très comique. Or cette supposition se vérifie dans le langage des passions humaines. L’homme passionné se trompe sur le nom, sur la nature, sur la qualité, sur la valeur de la personne ou de la chose qui est l’objet de sa passion.