Les Plateaux de la balance (page 17)
Le désespoir et l’obscénité ne se ressemblent pas en apparence, et ne s’appellent pas logiquement ; mais ils s’appellent en fait, parce qu’ils sont deux émanations d’en bas. Peu d’œuvres, sur cette terre, ont eu autant qu'Hamlet, la puissance d’éveiller l’écho.
Il y a quelque chose de géant et de royal dans la nature de Shakspeare. Mais comme l’orgueilleux d’autrefois, il marche à quatre pattes et son œil est fixé à terre. Or les oiseaux chantent, mais les quadrupèdes ne chantent pas.
LE ROI LEAR
La critique cherche à sortir de l’enfance ; mais, parmi toutes les barrières qui lui ferment la route, la plus insurmontable, est l’injustice des noms célèbres, et le préjugé des réputations.
L’injustice nuit à tout. Si elle exalte telle œuvre qui ne mérite pas d’être exaltée, elle déprécie du même coup ce qui est vraiment admirable.
Ainsi l’idolâtrie contemporaine déprécie Shakspeare parce qu’elle l’adore. Elle déprécie le Roi Lear, parce qu’elle exalte Roméo et Juliette.
La confusion qu’elle établit entre ce qui est beau et ce qui ne l’est pas, a tous les inconvénients. Elle est injuste envers le mal, car elle lui enlève les moyens de se redresser ; elle est injuste envers le bien, car elle le confond avec le mal.
Les idolâtries littéraires contiennent toujours, parmi leurs erreurs, une grande somme d’insultes ; l’insulte suprême est celle que M. Hugo a adressée à Shakspeare, le jour où il a déclaré d’une voix solennelle qu’il l’admirait tout entier, comme une brute.
Il est vrai qu’il s’est insulté lui-même au même moment ; mais la seconde injustice ne répare pas la première. M. Hugo n’est pas une brute !
Le fait d’admirer Shakspeare tout entier, par cela même qu’il se déclare brutal, contient mille enseignements. La brute vraie n’admire rien. Mais celui qui s’appelle brute, par injustice et pour s’insulter, admire tout. C’est par là qu’il essaye, mais en vain, de mériter son injure.
L’injustice qui englobe Shakspeare tout entier dans le même sentiment a donc deux faces. Elle exalte et elle rabaisse.
Nous avons essayé de réparer l’injustice qui exalte ; nous allons essayer de réparer celle qui rabaisse.
Il y a, dans l’œuvre de Shaskpeare, une magnifique et éclatante exception : c’est le Roi Lear. Il serait injuste de parler du poète anglais sans mettre à part ce drame singulier, sans le faire sortir des rangs, et d’insister sur Roméo et Juliette, sans insister sur le superbe contraste que la critique a le devoir de constater.
La première splendeur qui éclate dans le Roi Lear, c’est que le sujet du drame, c’est l’indignation.
L’indignation est un des plus beaux mouvements de l’âme humaine. Il faut se mettre en colère, dit l’Écriture, se mettre en colère et ne pas pécher. Il y aurait des volumes à écrire là-dessus. Mais, sans entrer dans la discussion profonde qu’il faudrait soulever, sans entrer dans l’appréciation morale de la colère qui ne pèche pas, il est certain que l’indignation est un des cris les plus sublimes que puisse entendre une terre déchue.
Le sujet du drame constate toujours, ou une grande faiblesse, ou une grande force de conception.
La beauté de l’Iliade tient à deux choses : la colère d’Achille, et la prière de Priam.
Le sujet, c’est la colère d’Achille, manifestée par sa retraite.
L’action du poème, c’est l’inaction du héros ; de là tout l’intérêt. Mais la colère d’Achille porte sur l’enlèvement d’une esclave, ce sujet est léger.
Βὴ δ’ακέων παρὰ τίνα πολὺφλοσϐοῖο θαλάσσης.
Mais, pour se promener terrible, et dans un silence redoutable, au bord de l’Océan, pour s’exalter au bruit des vagues, il faudrait penser à quelque chose de plus profond que l’enlèvement de Briséis, et de plus digne d’une grande fureur.
La dignité, qui manque aux occasions de la colère d’Achille, ne manque pas à la colère du roi Lear.
Il est indigné par l’ingratitude : or l’ingratitude est purement la chose qui réclame l’indignation.
L’indignation est due à l’ingratitude comme le payement d’une dette à un créancier.
Mais voici ce qu’il y a de superbe. Le roi Lear subit l’injustice de ses filles, à cause de l’injustice qu’il a fait subir à sa fille.
Gonérille et Régane vengent Cordélia.
La première scène nous introduit admirablement dans l’injustice, et c’est le roi qui la commet.
Les deux filles menteuses et froides accablent leur père sous les protestations d’amour les plus insensées. Elles n’aimeront jamais leur mari : elles n’aimeront que leur père. Mais alors, dit Cordélia, pourquoi se marier ? Il est clair que si je me marie, j’aimerai toujours mon père, mais je ne l’aimerai pas uniquement.
La simplicité de sa tendresse vraie éclate supérieurement auprès des emphases de la tendresse fausse, et le malheureux vieillard dupé par celle-ci, laisse tomber le cri naïf de sa naïve injustice : Quoi ! si jeune et si peu tendre !
Il n’insiste pas, et il a raison. Il met à nu toute son erreur, et se dépouille bien vite en faveur des menteuses. Le châtiment ne se fait pas attendre. Il est supérieurement approprié au crime, car ce vieillard injuste, qui a été roi, est puni dans sa vanité. La première chose qu’on lui enlève, c’est sa suite. On la lui enlève sous un prétexte très bien adapté à la chose. Il n’en a plus besoin. On la lui enlève petit à petit, et la cruauté se sent dans les détails de la progression. On la lui enlève avec des duretés ironiques, parfaitement choisies pour provoquer la fureur.
Les coups qui le frappent le frappent un à un, mais se succèdent rapidement. Chacun d’eux se fait savourer, mais aucun d’eux ne se fait attendre. Il y a d’admirables raffinements dans la dureté de Régane ; car la dureté, comme la tendresse, apparaît immense dans les plus petites choses. Le vieux père en appelle à l’autre. Mais la plus méchante est toujours celle à laquelle il parle. Et comme il a résumé l’injustice qu’il faisait, quand il s’est écrié, en dépouillant Cordélia : Si jeune et si peu tendre ! il résume l’injustice qu’il subit quand il se voit dépouillé :
Malheur à l’homme qui se repent trop tard !
Régane abrite sa dureté derrière la prudence. Elle trouverait dangereux de garder son père une seule nuit sous son toit, et cette nuit est une nuit d’orage, car la nature fait sa partie dans l’affreux concert.
Glocester. — Le roi est dans une violente fureur.
Cornouailles. — Où va-t-il ?
Glocester. — Il ordonne qu’on monte à cheval ; mais il veut aller je ne sais où.
Cornouailles. — Le mieux est de lui céder. Il se conduira lui-même.
Le dernier mot n’est-il pas merveilleux ? Ils donnent à leur férocité les aspects de la complaisance, ils craignent de contrarier le vieillard ! Ils le laissent libre de partir !
Gonérille. — Milord, ne le pressez nullement de rester.
Glocester. — Hélas ! la nuit approche : un vent glacé agite l’air : à peine se trouve-t-il dans nos environs un petit arbre.
Régane. — Il faut bien que ces hommes opiniâtres reçoivent quelques leçons des maux qu’ils se sont attirés à eux-mêmes. Fermez vos portes. Il a avec lui des gens déterminés à tout. Il est facile à tromper : La sagesse nous ordonne de redouter tout ce que ses gens pourraient obtenir du vieillard en colère.
Il est facile à tromper ! le mot est admirable dans la bouche de Régane. Elle le sait très bien et profite de son expérience !
Cornouailles. — Fermez vos portes : milord, il fera mauvais temps cette nuit ; ma chère Régane est de bon conseil.
Ainsi, ils se font des compliments. Il suit les bons conseils de sa chère Régane, et cependant le vieillard s’enfuit, en poussant ce cri terrible :
« Je ne sais pas ce que je ferai ; mais ce sera l’épouvante de la terre ! »
Il ne sait pas ce qu’il fera ! car c’est l’ingratitude qui vient de le toucher. S’il faisait une menace, il craindrait de donner une limite à sa colère. Sa colère est quelque chose d’indéterminé qui répugne à une vengeance circonscrite. Il veut épouvanter le monde, parce que cela présente un tableau immense et vague ; mais toute précision dans l’acte qu’il médite serait une gêne pour sa colère qui demande une vengeance infinie. La détermination de la vengeance circonscrirait la colère ; il craindrait d’attenter à l’immensité de sa fureur, s’il assignait une forme au châtiment dont il a soif.
Nous sommes ici fort loin des caprices qui ont donné naissance à Roméo et Juliette. Nous sommes dans l’âme humaine, profonde et sérieuse. Nous ne sommes plus dans les jeux de mots. Nous sommes dans les cris. Le troisième acte est beau.
La folie est dangereuse sur la scène, et partout où l’art la représente. Elle court deux risques, celui d’être comique et celui d’être arrangée. Comique ! quel étrange danger, et pourtant il est réel. Telle est la misère de la nature humaine que la folie peut être comique, et telle est la nature mystérieuse du rire qu’il peut côtoyer le désespoir. L’extravagance la plus lugubre peut produire le rire chez l’auditeur dans l’art et dans la vie réelle, et même chez l’auditeur désolé ; car le rire n’est pas du tout le compagnon de la joie : il se produit toutes les fois que la série naturelle des relations se brise, lors même que cette brisure est désolante. Quand la relation reprend ses droits et se fait sentir de nouveau, les larmes interviennent. Aussi le rire et les larmes peinent coexister, quand l’affection, le souvenir, la réflexion, la tendresse font revivre, entre les idées et les choses, les relations que la folie brise au même moment.
L’homme peut rire, parce que le fou a oublié la relation des idées et des choses. Il peut pleurer au même moment parce qu’entre le fou et lui la relation existe et se fait sentir. Il peut rire, parce que les choses sont brisées. Il peut pleurer au même moment, parce que les personnes restent unies, et le lien des âmes peut être d’autant plus sensible que la rupture est faite entre les intelligences. Et néanmoins, quand la folie entre dans le domaine de l’art, le rire serait fatal aux intentions du poète. Si, pour l’éviter, il arrange à dessein une folie théâtrale, c’est la terreur qui fait défaut, parce que la nature n’est plus là. Ici, comme partout, nous retrouvons dans l’art la loi qui lui interdit l’imitation, la reproduction, et qui lui ordonne la création. Le poète qui ose mettre en scène un fou, s’oblige à chercher et à trouver dans le monde idéal, et non pas dans le monde réel, quelque chose qui ressemble à une folie typique. Il s’oblige à être terrible sans affectation, et absurde sans plaisanterie. Il s’oblige à rencontrer toujours des extravagances naturelles, redoutables, vraisemblables et sérieuses. Il s’interdit cette immixtion de l’élément comique au milieu des angoisses humaines, immixtion dont le romantisme avait voulu faire une loi. S’il heurtait contre cet écueil, il rencontrerait le fou officiel, le fou du roi, le bouffon de cour. Il s’interdit en même temps la raideur et l’emphase qui peuvent résulter d’une excitation continuellement sérieuse. Il est dans une des attitudes les plus difficiles à garder.
Le problème est compliqué ! Shakspeare l’a résolu.
La folie du roi Lear est dramatique, à cause de l’idée fixe et du sentiment réel, qui persistent dans le délire.
Voilà le secret, voilà la solution. La folie vague, purement physique et qui réclame seulement le médecin, est absurde et rien autre chose. Mais la folie qui a sa cause dans l’âme, peut trouver dans l’idée fixe qui l’a produite des secrets singuliers, des enseignements ou des terreurs d’un genre à part. La folie fait alors le même mouvement que le bras du roi Lear quand il déchire ses vêtements, en criant à tue-tête :
« Enlevez-moi ces apparences. »
La folie est la nudité de la fureur :
« Souffle, tempête, éclats, vents et tonnerre, je vous pardonne : vous n’êtes pas mes filles ! »
Voilà un des coups de foudre du génie humain, et le plus éclatant peut-être qui ait retenti sur la scène.
Et cependant le cinquième acte viendra, et avec lui l’abomination.
Quelque chose manque aux éclairs du troisième acte : l’azur n’est pas au-dessus d’eux. Cet orage est sans couronne. Il n’a pas de ciel au-dessus de lui. Si la sécurité était là, si nous pouvions avoir confiance dans le poète, quelle justice nous attendrions !
Mais la barque va au hasard, le gouvernail est brisé. Quels drames nous aurait donnés Shakspeare fidèle ! Qu’aurait donc été le temple, puisque voilà les ruines ?
« Éclate, feu ! jaillis, pluie ! Je ne vous accuse pas d’ingratitude : je ne vous ai pas appelés mes enfants ! »
Tous les mots du vieux roi fou ressemblent aux éclairs qui traversent la nuit dans la forêt. Tout est sombre, désespéré, éclatant et livide. Et quels déchirements ! Le fou du roi est là, près du roi fou. La folie grotesque et la folie terrible se touchent et se coudoient. La nécessité les rapproche, mais comme leur nature les distingue !
« Pauvre garçon, dit le roi à son fou : j’ai encore dans mon cœur une place qui souffre pour toi ! »
Et un peu plus loin :
« L’ingratitude de mes enfants ! N’est-ce pas comme si ma bouche déchirait ma main pour lui avoir porté sa nourriture ! Régane ! Gonérille ! votre vieux père dont le cœur sans défiance vous a tout donné ! Oh ! c’est de ce côté qu’est la folie ! Évitons-le ; n’en parlons plus. »
Lear sent sa folie ; il cherche à tourner la tête du côté opposé, il a sa raison, dès que sa pensée évite ses filles, mais sa tête se retourne d’elle-même : Régane, Gonérille l’obsèdent comme deux fantômes. Il les voit partout, et quand Edgar arrive à son tour, le roi l’apostrophe par cette question qui est le sublime de la folie :
« As-tu donc tout donné à tes filles ? En es-tu réduit là ? »
L’univers entier devient un miroir où le père trahi voit l’image de son malheur partout reproduite. Dans Edgar, comme dans tout malheur, il voit un père chassé par des enfants ingrats. Edgar parle et divague à dessein.
« Quoi ! répond le roi Lear, ses filles l'ont-elles réduit à cette extrémité. — N’as-tu pu rien garder ? Leur as-tu donné tout ? »
Et il maudit les filles d’Edgar.
Et Kent répond : « Il n’avait pas de filles, seigneur. » Mais le roi : « Traître, rien dans le monde, rien que des filles ingrates ne peuvent mettre un homme en cet état. Est-ce donc la coutume aujourd’hui que les pères chassés trouvent si peu de pitié pour leur corps ? »
Et ce regret du roi qui cesse d’être fou dès que sa pensée évite ses filles :
« Oh ! quand j’étais sur le trône, je ne pensais pas assez à ceux qui passaient les nuits sans asile, les nuits d’orage ! »
La bonté perce, la folie revient ; la raison reparaît, Régane et Gonérille vont et viennent dans la pensée du roi, et sa raison meurt, dès que ses filles paraissent. Le bouffon qui tient compagnie à son vieux maître, ajoute au concert des notes discordantes, qui deviennent déchirantes, dès que le roi répond.
Le Bouffon. — Mon oncle, dis-moi, je t’en prie, un fou est-il noble ou roturier ?
Lear. — C’est un roi, c’est un roi.
Le vieux roi fou se confond avec son fou.
Il ne sait plus de qui on lui parle. Il se souvient d’avoir été roi, et devine qu’il est maintenant fou. Il devine plutôt qu’il ne sait ; ce n’est pas une connaissance, c’est un soupçon, il a besoin d’intuition pour apercevoir sa folie.
« Voyons, dit le roi, voyons leur procès : qu’on amène les témoins. » Il se croit à l’audience, devant une assemblée de juges.
« Citez d’abord celle-ci, c’est Gonérille : j’affirme ici, par serment, devant cette honorable assemblée, qu’elle a chassé à coups de pied le pauvre roi son père…
« Tenez, en voici une autre dont les yeux hagards annoncent de quelle trempe est son cœur. Arrêtez-la, ici, aux armes ! aux armes ! Feu et flamme ! La corruption est entrée ici ; juge inique, pourquoi l’as-tu laissé échapper ?
Edgar. — Dieu bénisse tes cinq vents !
Lear. — Les petits chiens sont comme les autres. Vray, Blanche, Petit-Cœur ; les voilà qui aboient contre moi.
Et Kent fait semblant d’écarter ces petits chiens que Lear croit voir ; ces petits chiens, qui, peut-être, en effet, ont aboyé au moment du départ du roi, se confondent avec ses filles dans sa pensée perdue.
Lear. — Maintenant, qu’on dissèque Régane. Voyez de quoi se nourrit son cœur ; y a-t-il dans la nature quelques éléments qui puissent former des cœurs si durs ? (À Edgar.) Vous, mon cher, je vous prends au nombre de mes cent chevaliers. Seulement, la mode de votre habit ne me plaît pas ; vous me direz peut-être que c’est un costume persan. Cependant, changez-en.
Shakspeare manie l’horreur avec une redoutable supériorité, mais il ne tarde pas à abuser de son arme. L’épisode de Glocester et de ses yeux crevés devient fatigant et lourd. L’auditoire succombe sous le fardeau du monstrueux. Shakspeare appelle à son secours l’horreur physique, il n’en avait pas besoin, et elle diminue l’impression de l’autre. La célèbre scène où Glocester aveugle croit se précipiter du haut d’une montagne ne manque pas d’effet, et l’entrecroisement des crimes ne manque pas de profondeur. À défaut de toute autre unité (car ce drame est un monstre à mille têtes), une certaine idée plane et règne, celle de l’horreur.
« Pauvres misérables, dit le vieux roi dans sa folie lucide, quelque part que vous soyez, qui endurez les coups redoublés de cet orage impitoyable, comment vos têtes sans abri, comment vos corps sans nourriture, couverts de haillons déchirés, se défendront-ils contre cette tempête horrible ! Oh ! je n’ai pas pris assez soin de vous, quand j’étais sur le trône ! »
Superbe repentir qui éclaire la démence et la déchire, sans la détruire, comme l’éclair entr’ouvre la nuit, sans rendre le jour ! Il y a des choses que le Roi Lear sait beaucoup mieux, depuis qu’il est fou.
Mais bientôt la fatigue vient. Pourquoi vient-elle ? Je l’ai déjà dit. C’est que l’azur manque au-dessus de la foudre. La profondeur des abîmes exige et appelle l’élévation des montagnes. Mais dans Shakspeare, l’élévation des montagnes ne répond pas à la profondeur immense des abîmes.
Le paysage n’a pas de ciel. Le dénouement, c’est la part de Dieu. C’est pourquoi le dénouement est inconnu à Shakspeare. Le dénouement, c’est le secret, c’est l’éclat, c’est la satisfaction, c’est la joie obligatoire du poète et du lecteur.
Mais Shakpeare veut un dénouement qui navre, et l’esprit qui le guide apparaît dans l’acte qui termine et couronne son œuvre.
Il est beau que Régane dise :
« Je me sens mal, très mal. »
Et que Gonérille réponde à part :
« Si tu ne l’étais pas, je ne me fierais plus jamais au poison. »
Mais Cordélia meurt et le drame est perdu !
Cordélia meurt, et cette passion du désespoir, qui est la délectation de l’enfer, apparaît telle qu’elle est, et Shakspeare, après avoir montré ce qu’il pouvait être, a montré ce qu’il est. Il est resté l’homme des ténèbres. Le Roi Lear n’est qu’un magnifique accident. Ce n’est pas une conversion. Et cet accident déclare avant de finir qu’il ne modifie en rien l’essence de l’homme. C’était une lueur et non une lumière, c’était un transport et non un dégagement. L’homme des ténèbres reste fidèle aux ténèbres.
Et, cependant, que l’occasion était belle, puisqu’il s’agissait de châtier l’ingratitude ; que l’occasion était belle pour entrer dans le monde d’en haut et pour entr’ouvrir, d’une main tremblante, les sanctuaires où sont cachés les trésors de la Justice !
Il est superbe d’interroger, relativement à l’ingratitude, la tradition catholique.
En général, à propos du péché, elle parle d’abord et surtout de miséricorde. Mais, à propos de l’ingratitude, il est beau de voir à quel point la justice revient souvent, et de quelle façon et dans quels termes.
Après l’institution de l’Eucharistie, après avoir reçu la communion, Judas se leva de table et s’en alla bien vite. Saint Jean Chrysostome étudie profondément le mystère de ce départ. Judas, selon lui, se leva de table sans avoir rendu grâces. Tous ceux qui acceptent et s’en vont sans remercier sont des Judas. Tous ceux qui tournent contre le donateur le don qu’ils ont reçu sont des Judas.
Saint Jean Chrysostome ne craint pas d’affirmer que si Judas avait pris le temps de remercier, il n’eût pas livré son maître. L’ingratitude de son départ causa l’ingratitude de sa trahison.