Les Plateaux de la balance (page 18)

Ernest Hello · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Plateaux de la balance · 19 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Résumons-nous. Shakspeare, l’homme des ténèbres, est et demeure l’homme des ténèbres. Sa manière d’aborder le crime humain et le crime infernal, est un certain mélange de complaisance et d’horreur. Les sorcières de Macbeth lui paraissent nécessairement affreuses ; mais le regard prolongé qu’il arrête sur elles ne lui est pas complètement et absolument désagréable. Le poète qui aurait la notion du mal et de l’enfer ne s’arrêterait jamais devant leur étalage avec la même froideur, la même lenteur, et ne leur accorderait jamais ce dénouement. Il piétinerait avec fureur sur la tête des scélérats écrasés, et sa fureur bienfaisante se ferait sentir dès le commencement de l’œuvre, et la promesse de la Justice serait la paix du drame entier.

Or, dans Shakspeare, la justice n’arrive pas. Shakspeare laisse tomber le rideau sur le triomphe du mal. Il peut s’endormir sur la tombe de Cordélia ! Sa fantaisie invente différemment toutes choses et leur donne indifféremment un résultat heureux ou malheureux. Il a cueilli les fruits de l’arbre du bien et du mal. Il les mange tous les deux alternativement. Jamais la pureté radieuse des colères divines n’éclaire ses jours ni ses nuits.

Voici une remarque assez singulière.

Les noms des démons apparaissent à chaque page dans ses œuvres. Edgar, dans le Roi Lear, en a la bouche pleine.

Que signifie cette préoccupation de la part d’un homme comme Shakspeare ? Quand on nomme souvent les démons, il faudrait nommer encore plus souvent les anges. Shakspeare semble avoir une certaine science mystique qui se bornerait absolument à la mystique infernale. Il connaît les sorcières, il ne connaît pas les saintes. Il ne suffit pas, pour avoir le droit de nommer l’enfer, il ne suffit pas de dire : voilà le mal. Il faut avoir puisé dans les régions d’en haut la force nécessaire pour introduire dans l’âme un contre-poison totalement divin. Quand on est versé dans les secrets de l’abîme, il faut être encore plus versé dans ceux de la montagne. Mais non ; les fantômes et les apparitions dont Shakspeare est rempli sont nocturnes. Nocturnes dans leurs apparences, ils sont aussi nocturnes dans leurs effets. Ils déposent dans l’Âme une couleur sombre ; ils attristent ; ils épouvantent. Leurs effets premiers et leurs effets derniers sont la peur et la tristesse. Les exhibitions infernales sont stériles ; donc elles sont funestes. Shakspeare est et demeure l’homme des ténèbres.

En outre, et pour aggraver la situation du porte, il est très souvent faux, fade et froid, alambiqué, subtil et menteur, dans le domaine de l’humanité. Exemple : Roméo et Juliette.

Quelquefois aussi il est éloquent, ardent, magnifique dans l’ordre humain. Mille traits épars sont là pour l’attester. Il peut même se faire qu’il arrive à construire une œuvre humainement grande.

Exemple : Le Roi Lear.

Mais alors même, même alors, le rayon divin n’intervient jamais, et l’enfer réclame, à la fin de la pièce, sa proie.

Le Roi Lear ne déroge donc pas essentiellement et virtuellement aux habitudes de Shakspeare. Il est, dans l’ordre humain, un magnifique accident. Il montre jusqu’où pouvait aller l’homme qui s’est tant surpassé une fois dans sa vie. Mais il montre en même temps à quel point les habitudes infernales de la tristesse invincible et navrante dominaient le drame shakspearien, puisqu’elles réapparaissent même dans le Roi Lear et remplissent le cinquième acte.

Le Roi Lear confirme cette vérité générale : Shakspeare est ténébreux. Il la confirme même plus que les autres drames ; car il la montre présente, même dans l’occasion où elle pourrait le plus vraisemblablement faire défaut. Il faut être bien ténébreux pour le devenir violemment, même quand on est porté par un sujet magnifique et par un génie profond vers les régions de la lumière. Il faut être bien étranger au monde supérieur pour ne pas y pénétrer, même le jour où l’on a vu Cordélia. Il faut être bien familier avec le monde inférieur, pour y retomber même le jour où l’on pourrait faire vivre et triompher Cordélia.

Mais la main habituée à tracer des caractères abjects, n’a pas pu faire vivre et triompher Cordélia. Shakspeare a caché Cordélia dans la mort, comme dans le seul refuge qu’il fût capable de préparer pour elle. Il était affaibli, énervé, diminué, dégradé par la misère habituelle de ses longues plaisanteries. L’homme qui peint le vice avec une horreur pleine, intègre et franche, peut bien, pour éveiller en nous le même sentiment, nous le présenter d’une certaine manière. Mais cette certaine manière sauvegarde toutes choses, cette certaine manière est le contraire d’une complaisance. Le poète qui flétrit vraiment, jette sur les tableaux qu’il déteste un regard rapide et austère. Sa pureté éclate dans sa sobriété. Shakspeare se complaît, se repose dans la plaisanterie douteuse, grossière. Chaque fois qu’il rencontre la boue, il s’y plonge, pour un bain. C’est une ficelle pour le succès. Il fait rire des gens ivres en leur montrant leur image.

L’art, au contraire, est sobre essentiellement, et austère par-dessus tout. Il n’ emprunte à la i terre que la moindre somme possible : il prend à la matière, il prend à la réalité ce que l’idéal demande, et non pas une obole de plus.

L’école qu’on appelait, je ne sais pourquoi, romantique, et qui a Shakspeare pour dieu, a fait de l’art une reproduction de la réalité, en vue d’un système.

Si j’ai insisté sur le Roi Lear, c’est pour satisfaire aux exigences de la vérité.

Il fallait d’abord payer largement au génie humain de Shakspeare la dette que l’admiration lui doit.

Il fallait aussi montrer que, même en cette occasion, le dénouement est ténébreux ! Il fallait choisir et analyser son chef-d’œuvre pour aborder son génie, dans tout son éclat, et pour rendre justice à son plus beau monument.

Il fallait aussi choisir et analyser son chef-d’œuvre, pour montrer que le caractère général qui domine son drame, n’est pas absent même de son chef-d’œuvre.

LES SABLES MOUVANTS

Tous ceux qui ont la parole s’étonnent de l’inconstance humaine ; je ne sais pas pourquoi. Il serait vraiment étrange que l’homme déchu fût constant. C’est un effort de la Vérité et de la Puissance que de le fixer. En dehors de la Vérité et de la Puissance, comment s’étonner si la ruine branle ? Nous sommes une ruine avide de sa reconstruction. Tantôt nous croyons tenir le secret de la solidité, et nous nous précipitons sur nous-mêmes, afin de nous reconstruire suivant le plan que nous venons d’apercevoir, tantôt nous sentons branler l’édifice fragile au premier vent qui passe, et l’outil nous tombe des mains, et nous renonçons, et nous pleurons ; et après avoir pleuré, les plus faibles, incapables de porter le sérieux de la douleur, se mettent à rire. Mais quel rire que le rire de l’homme qui a renoncé à la joie ! C’est une des formes les plus tristes du sanglot humain !

Écoutez le charivari des derniers siècles ; voyez comme le rire et les larmes se mêlent, et se ressemblent et se succèdent, et s’interrompent et se confondent à la fois !

L’homme a perdu la foi ; il pleure : voilà Rousseau. Trop léger, et d’ailleurs trop bas pour porter le sentiment de son malheur, il rit : voilà Voltaire. Voltaire et Rousseau sont les deux grimaces du désespoir.

Rousseau a une certaine conscience de son malheur ; le malheur de Voltaire est inconscient. Cet homme est si bas, que son rire n’est pas même forcé ! Voltaire est descendu si bas, qu’après avoir tué (dans la mesure de son pouvoir) Dieu, l’homme, la société, l’Art, il rit de bon cœur, et danse sur les cadavres qu’il croit avoir faits.

L’homme qui a perdu la foi la regrette souvent, la regrette quelque temps ; puis s’il descend dans l’abîme, ses regrets baissent comme ses désirs ; puis, quand il touche le fond, il méprise l’Infini. Quum in profondum venerit, contemnit.

Le caractère propre de Voltaire, c’est le mépris de l’Infini.

Ce rire veut du sang, parce qu’il porte en lui un désespoir inaperçu, mais mortel. L’âme humaine réclame toujours. Il faut bien une revanche à la partie sérieuse de nous-même. L’ironie trompe, et ne satisfait pas. Il y a dans notre cœur des abîmes intimes et sacrés, d’où sortent, quand ils sont vides, d’inexprimables gémissements. Vous essayez de rire avec calme, comme un homme bien élevé. Le blasphème n’est pas loin, vous dis-je ; car derrière l’homme bien élevé il y a l’homme ; sous votre habit, il y a un cœur.

Sous le rire de Voltaire, et à l’insu du rieur, le sang humain bouillonnait ; le sang humain voulait sortir, la volupté et la rage se battaient et s’accordaient. Il y avait des grincements de dents, comme en enfer. L’éclat de rire a fini par 93, qui était son dénouement naturel. Pour satisfaire l’homme qui rit sans joie, toute l’humanité n’a pas trop de sang dans les veines. La haine et la mort sont enfin sorties des cœurs serrés qui en avaient fait provision. Je ne m’étonne que d’une chose, c’est que la gaieté de Voltaire ait pu se contenter à si peu de frais, qu’elle n’ait pas tari la race humaine, et que l’histoire ait continué… Elle a continué pourtant, et ceux qui ont survécu au rire de l’Encyclopédie, obligés au sérieux par le spectacle des égorgements, ont subitement changé de ton. Une école nouvelle s’est formée, qui, au lieu de rire toujours, a pris le parti de pleurer sans interruption. Le romantisme, tel est le nom qu’a pris cette école, a deux origines : l’origine littéraire, que j’ai expliquée ailleurs, c’est la révolte de l’homme contre la mécanique des pédants ; puis l’origine sentimentale, qui est le retour forcé de l’homme vers les aspirations sérieuses, séparées des idées capable de satisfaire, ou, au moins, de guider ces aspirations.

Tout jeune homme qui n’a pas reçu une éducation forte et sainte, éprouve, pendant un temps plus ou moins long, des aspirations sans objet. Toute la littérature a été ce jeune homme, et voilà le romantisme. Le romantisme, c’est l’état de l’âme rappelée au sérieux par le malheur, et complètement ignorante de son but et de sa route. Alors elle constate ses maux, sans en chercher le remède, et la parole humaine n’est plus qu’une plainte. On est fatigué de l’ancien rire, on est fort éloigné de la joie, on se lamente et on appelle de ses cris la chose sans nom qui ne répond pas. Aussi le désir romantique renonce-t-il à toute satisfaction, présente et même future : il est l’acceptation musicale du désespoir organisé ! On cherche, on ne trouve pas : on ne s’en étonne pas trop, car ce qu’on cherchait n’existe pas. On sait qu’on ne trouvera pas ; on cherche encore, on appelle, rien ne vient ; on est dégoûté de ce qu’on voit. On demande autre chose, mais quoi ? on n’en sait rien, on se drape là-dedans et voilà le vague des passions. Le romantisme est le désir de l’Infini destitué de celui qui est Infini.

Le romantisme est un essai de mysticisme sans Dieu.

Le romantisme est une passion qui commence par déclarer que son objet n’existe pas.

Aussi l’époque du romantisme a-t-elle dû être marquée par plusieurs tentatives de religions nouvelles.

Aux époques de découragement, l’homme incline vers l’adoration de la nature. Affamé d’adoration, et ignorant du monde invisible, il se jette sur le monde visible et lui dit : sois Dieu. Puis, comme ce Dieu n’est pas Dieu, l’homme s’irrite, il adore et maudit alternativement la nature qui passe, sous ses adorations et sons ses colères, de l’hiver au printemps, et du printemps à l’été.

Ainsi 1830 succède à 93, comme 93 a succédé à Voltaire, et rien n’avance, et le gouffre humain est toujours béant. En 1830, les mélodrames portent à l’admiration des crimes qu’on croit grandioses ; les jeunes filles sont fières quand elles sont poitrinaires : celles qui sont poitrinaires méprisent les autres, les autres leur portent envie, toussent avec enthousiasme, maigrissent avec joie, et peut-être quelques-unes, jadis assez malheureuses pour avoir les poumons sains, deviennent poitrinaires par imitation. La douleur et la mort, en 1830, sont à l’ordre du jour. Le rire du XVIIIe siècle avait porté sur toutes les grandeurs ; l’homme avait cherché dans la petitesse un refuge contre sa propre ironie. Le XVIIIe siècle trouvait ridicule tout ce qui était sublime ou divin.

En 1830, l’homme tomba amoureux de la grandeur, et, pour se rendre intéressant à ses yeux, il se réduisit à un état qui faisait pitié. Martyr de toutes ses manies, l’homme de 1830 adorait les femmes qui le condamnaient au dernier supplice. Pour une enfant qui de ses pleurs se joue, il eût été ravi d’expirer sur la roue. Expirer sur la roue, voilà le bonheur idéal pour le vrai romantique. L’homme de 1830 estimait et pratiquait le suicide ; je m’étonne qu’il n’ait pas établi la torture. Il se serait mutilé avec transport pour attirer l’ admiration des autres et la sienne. Il se trouvait trop grand pour agir. Ses yeux contractèrent une certaine maladie, en vertu de laquelle toutes choses prirent pour lui des proportions colossales. Voltaire avait cru que l’homme était un nain. L’homme de 1830 coudoya continuellement, dans la rue du Bac, des géants. Le moindre garçon qui sortait du collège armé de quelques rimes, apparut à lui-même et à ses amis comme un Titan foudroyé, et, comme aux cris de ce Titan les comètes n’ébranlaient pas en frémissant leur chevelure d’or, le grand homme devait à sa grandeur d’allumer un réchaud pour le venger des astres.

Épris d’amour pour les étoiles, il attendait d’elles un vague bonheur. Avec une ingratitude monstrueuse les étoiles le laissaient sans consolation : de là le réchaud ou les tours Notre-Dame. Il était de bon goût de se précipiter. Un homme suspendu à une corniche, entre le ciel et la terre, et tout près de tomber, eût fait commettre à un romantique timide, en 1830, d’épouvantables péchés d’envie.

Les pâles amateurs de choses funèbres ont promené longtemps au bord des lacs leur deuil prétentieux ; puis se rencontrant avec leurs longs cheveux et leurs figures mélancoliques sous l’ombre des saules pleureurs, ils ont imité les augures, et voilà le rire qui est revenu.

Impossible à l’homme de jouer longtemps la même comédie, son masque tombe ; impossible d’arrêter son navire, les câbles cassent ; impossible de dire : voilà qui je suis ; le vent change, et l’homme n’est plus le même. Il n’a pas le temps de faire son portrait, l’impression de la figure a déjà changé.

En dix-huit cent cinquante, les enfants au collège riaient des illusions qu’ils croyaient avoir eues. Dix-huit cent trente n’avait que vingt ans d’âge, il était mort de vieillesse.

On essayait de rire, mais sans succès : le rire était aussi usé que les larmes.

Les fils de Voltaire, en haine de leurs pères, inventaient, il y a trente ans, des religions nouvelles.

Les petits-fils de Voltaire, en haine des religions nouvelles, essayent de revenir vers Voltaire.

Mais l’athéisme est aussi usé que les religions nouvelles, les religions nouvelles sont aussi usées que l’athéisme.

L’ennui reste debout.

C’est lui qui, après chaque déroute, fait prisonniers ceux qui survivent.

On rit et l’on s’ennuie, on pleure et l’on s’ennuie.

On se moque et ce personnage ne se soutient pas. L’homme est vivant. Quand il n’aime pas, il faut qu’il haïsse. L’impassibilité ne lui est pas accessible. Quand il dit : Je prends mon parti, l’homme ment. Jamais l’ironie n’a le dernier mot chez l’homme.

L’ironie appelle les larmes. Petit-Jean dit plus vrai qu’il ne pense :

Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera.

Mais les larmes sont un cri qui appelle, et le cri qui reste sans réponse se fatigue et s’arrête. Après avoir cherché longtemps, l’homme qui ne trouve pas, s’assied sur la pierre.

L’homme de 1830, s’étant assis sur la pierre, est devenu l’homme de 1850, qui retourne à une forme plus calme de l’ennui. Ses cris n’ont pas été entendus. Le voilà désillusionné. Depuis quelque temps, chez les jeunes gens, l’illusion a pris la forme de la désillusion. Dans cet état, plus ridicule et plus bas que l’état précédent, on croit que la vérité est glaciale, et que l’enthousiasme est le partage de l’erreur ; mais, comme on aime l’erreur, on lui donne un nom qu’on croit joli, on l’appelle illusion. L’homme de 1830 se livrait à ses illusions ; mais il aimait le genre échevelé. Le même homme, en 1850, a renoncé à ses illusions, mais il les regrette ; il s’est rangé, et il s’ennuie. Voici comment certains hommes conçoivent la conversion. Ils croient que la conversion, c’est le refroidissement. Ils croient que les jeunes gens doivent jeter leur feu, pendant un certain temps, mais qu’à un autre âge, il est temps de se convertir, c’est-à-dire de s’ennuyer suivant certaines règles. Ils ne s’aperçoivent pas que le contraire est vrai exactement. Se convertir, c’est se tourner vers le Dieu qui est un feu dévorant. Se convertir, c’est s’associer au transport des joies.

Se convertir, c’est se tourner vers l’amour, demander à Dieu de nous prêter sa vie, afin d’aimer divinement. Se convertir, c’est se livrer sans mesure et sans réserve aux ardeurs inextinguibles de l’amour immense !

Ceux qui prenaient l’ennui calme du romantique dégoûté pour une conversion, feront bien de remarquer un symptôme assez curieux, qui se manifeste en ce moment. L’homme de 1830, qui a voulu une religion nouvelle, et qui, ne la trouvant pas, a fait le mort pendant quelques années, s’il ne se convertit pas aux ardeurs dévorantes de la Religion éternelle, va, entendez-le bien, plutôt que de dormir toujours, recommencer ses anciennes illusions, et revenir à ses vingt ans. Ses vingt ans l’ont trompé ; soit. Ses cinquante ans le trompent encore davantage. Il aime mieux courir sans jamais tenir que s’ennuyer toujours sans tenir et sans courir. Ainsi, voyez ! on reprend des vieilleries : les murs de Paris sont couverts de vieilles affiches. L’ancien mélodrame, que j’aimais tant à l’époque où je n’aimais rien ; l’ancien mélodrame, qui trompait ma soif, et dont j’ai tant ri depuis, l’ancien mélodrame revient. Il revient avec les cris féroces, avec les fureurs et les désespoirs qui ébranlaient, il y a quelques années, les murs des théâtres. Que voulez-vous ? l ’homme aime mieux cela que rien. L’homme a besoin d’une pâture. Quand il n’a pas de pain, il s’empoisonne. Il lui faut quelque chose, à cette impérieuse nature humaine, et, quand elle ne se nourrit pas du feu divin qui désaltère et rafraîchit, elle se précipite dans le feu qui brûle, afin de sentir quelque chose ! À l’homme qui s’est trompé, il faut le pain de vie, et non le néant. À l’homme qui a égaré ses désirs, il faut le Christianisme. L’homme qui a égaré ses désirs, loin d’avoir désiré trop, a désiré trop peu. Il n’a pas porté assez haut ses regards. Le vulgaire croit qu’égarer ses désirs c’est être trop ambitieux. C’est le contraire qui est vrai. Égarer ses désirs, c’est manquer d’ambition, c’est vouloir se contenter de ce qui n’est pas infini. C’est l’Infini seul qui peut rassasier l’homme : à celui qui a désiré une religion nouvelle, il faut la parole de Dieu ; il lui faut le Christianisme tel qu’il est, le Christianisme embrasé !

LES TÉNÈBRES ET LA FOULE

Nous avons étudié l’action de la lumière sur la foule humaine.

Étudions aujourd’hui celle des ténèbres.

L’erreur est une négation qui, en général, se présente d’abord sous la forme d’une affirmation.

Chaque siècle a son erreur.

Comme il s’agit de venir au secours du dix-neuvième, c’est l’erreur du dix-neuvième siècle que nous allons regarder en face.

Jusqu’ici les siècles ont épelé l’alphabet du mensonge ; l’un d’eux niait une vérité, le siècle suivant niait l’autre ; on décomposait, on niait. L’histoire niait en détail ; elle n’osait pas nier en bloc.

Un homme niait une vérité d’un air savant ; il avait des disciples. Ses disciples eux-mêmes avaient, non pas pour disciples, mais pour suivants, ceux qui avaient le goût de la révolte : le maître commençait, en général, par leur promettre à tous l’affranchissement de la pensée, continuait en leur imposant, toutes ses fantaisies personnelles, et finissait en les maudissant, à cause de leur désobéissance.

Mais l’impulsion de mort était donnée : quand la guerre s’élevait entre le maître et les disciples, l’esprit d’erreur avait fait son œuvre.

Alors, l’Église faisait resplendir la vérité d’un éclat plus lumineux, sur le point qu’on venait d’attaquer. L’affirmation et la négation se regardaient en face, et chacune d’elles entraînait ses amis. Notre poids, c’est notre amour ; chaque homme pesait là où il aimait.

Mais voici le siècle radical. Il ne discute plus tel ou tel dogme. Dans sa partie satanique, le dix-neuvième siècle nie tout. Il nie en bloc. Il nie absolument. Il fait ce que n’avaient pas fait ses pères.

Il s’attaque à l’Être. Il lance au front de Dieu le Non absolu, que les lèvres humaines tremblaient jadis de prononcer.

Et, comme il est docteur, ce dix-neuvième siècle, il dit à Jéhovah :

« Je suis ton créateur. Tu es l’enfant de ma pensée. Tu n’as d’être que ce que je veux bien t’en donner. Quand je te pense, tu existes un peu. Si je ne te pensais pas, tu n’existerais pas. Dans la prochaine leçon, Messieurs, nous créerons Dieu.

« Son essence dépend de la conception que j’ai de lui. »

Donc, le dix-neuvième siècle monte sur la montagne, et dit à celui qui parla à Moïse, au milieu du tonnerre et des éclairs :

« Moi, l’homme, je suis Celui qui suis ; et toi, Dieu, tu es celui qui n’es pas. »

Un homme s’est rencontré, comme parlait Bossuet. Il fut donné à celui-ci de tromper les intelligences, et de se prévaloir contre les lois mêmes de la pensée.

L’intelligence, qui se sert d’elle-même pour nier le vrai, se tourne contre Dieu. Mais il semble que Hegel soit l’exemple et le type du retournement. Placé en face, du problème, il ne l’a évité, ni amoindri ; il l’a retourné. Il a fait directement le contraire de l’œuvre. Il a condensé les ténèbres.

Hegel est le prince de ce siècle. Depuis qu’il a parlé, tous les ennemis de la lumière répètent sa parole, chacun à sa manière. C’est lui qui a informé la négation actuelle du monde.

Or croyez-vous que Hegel, pour avoir entraîné le siècle, ait parlé un langage populaire ?

Le contraire est arrivé Hegel a parlé une langue métaphysique, une langue hérissée, inflexible, barbare, illisible pour les Français.

Si j’essayais de vous faire connaître sa théorie de l’essence et de la limite, sa théorie de l’équation, sa théorie de l’identité, vous tourneriez probablement la page de ce livre, afin de rentrer dans le domaine de la parole ordinaire, et vous diriez :

« L’homme qui s’est trompé d’une façon si obscure, si étrange, si ennuyeuse pour la public, n’a dû tromper personne. L’homme qui songe si peu en écrivant, au plaisir de son lecteur, a dû rester seul dans son nuage, isolé dans son erreur inaccessible. »

Le contraire est arrivé. Si Hegel eût parlé un langage populaire, son navire eût échoué contre le bon sens.

Il y a deux armes contre Hegel : le gros bon sens, et la lumière supérieure.

S’il eût parlé le langage vulgaire, il se fût heurté contre le bon sens.

S’adressant à quelques penseurs égarés, il ne s’est heurté en eux, ni contre le bon sens qu’ils trouvaient indigne d’eux, ni contre la lumière supérieure dont ils étaient privés. Ses disciples l’ont présenté à l’Europe traduit et déguisé. Dans leur traduction, ils ont évité les formules qui auraient trop évidemment choqué le bon sens. Prenant les précautions que leur maître aurait dédaignées, ils ont inoculé Hegel à l’Europe inattentive.

Pour entraîner le monde, il ne suffit pas de parler à ceux qui écoutent. Il faut parler à ceux qui parlent. Il faut se faire un public d’écrivains. Il faut être le maître des maîtres

Avoir beaucoup de lecteurs, cela n’est rien. C’est l’ambition vulgaire des esprits sans portée. Avoir des disciples, c’est être une puissance. L’homme qui a des disciples agit, en bien ou en mal, sur le monde, parce que les doctrines sont puissantes.

Un homme qui a déposé profondément une doctrine, vraie ou fausse, dans la tête d’un autre homme, a fait beaucoup de bien ou beaucoup de mal à l’humanité : ce germe grandira à travers l’histoire, et sera donné en spectacle au monde, pour sa joie ou pour son malheur.

Quittons le terrain de la science égarée : abordons celui du bavardage, du bavardage creux et vain. Nous allons entendre partout les échos de la voix d’Hegel.

Les petits hommes dont je parle ici connaissent peu celui dont ils sont indirectement à la troisième ou quatrième génération, les disciples. Ils l’ont dépouillé de sa sévérité, des aspérités de son langage. Ils l’ont dépouillé le son audace. Ils donnent à l’Allemand Hegel leur taille, leur habit et leur cravate blanche. Ils le promènent, pour sa punition, dans leurs salons, dans leurs salons où l’on bavarde, oui, vraiment, dans leurs salons !!! Esprit d’erreur et de ruine, ô menteur, qui as tenté Hegel, que tu dois être humilié ! Si Hegel entrait, vers dix heures du soir, dans beaucoup de salons, à Paris, il entendrait l’écho travesti, l’écho devenu ridicule de sa formule terrible. Il sentirait peut-être que sa pièce d’or était fausse, s’il en voyait la monnaie. Il entendrait des causeurs, hommes du monde, qui se trouvent graves, parler philosophie. Ils ne proclameraient pas comme lui, en propres termes, l’identité de l’Être et du néant. Mais ils diraient, d’un air mesuré, sérieux, convenable, poli, et même bienveillant, que tout, ou, si l’on veut, à peu près tout, est également vrai : que le christianisme est parfois sublime, le rationalisme aussi, et le panthéisme également ; que la Foi est bien respectable, mais que le doute est bien respectable de son côté ; que l’Église est une admirable institution, qui a beaucoup fait pour le bonheur du genre humain, mais que Luther mérite bien notre reconnaissance.

Ils diraient que sans doute la figure du Christ est une admirable figure historique, que l’esprit de Dieu a, si l’on veut, parlé par sa bouche, mais que l’humanité sort de tutelle et que voici l’émancipation de la raison humaine, l’âge viril de l’homme.

Ce qui veut dire :

« L’esprit de Dieu pouvait avoir autrefois ses avantages ; car, tout bien considéré, Dieu, si l’on veut, a du bon. Mais cet esprit n’est tout au plus capable que de diriger des enfants à la mamelle. Maintenant que nous sommes grands, il nous faut l’erreur, le mensonge. À quoi me servirait ma dignité d’homme, sinon à me précipiter fièrement, la tête la première, dans un abîme ? »

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