Le Pasteur d'Hermas

Hermas · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Pères de l’Église/Tome 1/Auteurs inconnus/Saint Hermas · 2 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

DU LIVRE INTITULÉ LE PASTEUR.

Saint Hermas, Grec d’origine et d’une famille distinguée, habitait l’Italie. Il fut disciple des apôtres. Saint Paul, dans son épître aux Romains, le fait saluer de sa part. Mais est-ce bien cet Hermas qu’on doit regarder comme l’auteur de l’ouvrage intitulé : le Pasteur. Les savants ne s’accordent pas sur ce point, qu’il est d’ailleurs fort difficile d’éclaircir. C’est pour cette raison que nous avons rangé ce livre parmi les ouvrages dont les auteurs ne sont pas connus, mais qui ne sont pas pour cela supposés.

L’Hermas dont il s’agit ici était-il prêtre ou simple laïque ? Nous n’avons à cet égard que des conjectures. Le livre du Pasteur nous apprend qu’il avait été marié, qu’il éprouva des peines domestiques causées par l’indiscrétion de sa femme et par l’ambition de ses enfants ; qu’il manqua de courage pour réprimer leurs écarts, mais qu’il se repentit dans la suite de sa faiblesse et en fit une sévère pénitence.

Le livre du Pasteur est écrit en forme de dialogues, et divisé en trois parties, sous les titres de Visions, de Préceptes, de Similitudes.

Dans la première partie, l’ange tutélaire d’Hermas lui apparaît sous la figure d’un berger pour l’instruire. De là vint à tout l’ouvrage le nom de Pasteur : témoignage incontestable de la croyance de l’Église, dès la plus haute antiquité, touchant les anges gardiens.

Les sentiments sur le mérite de ce livre sont extrêmement partagés. Chez les Latins, les premiers Pères seulement en ont fait de grands éloges. Mais il a mieux conservé sa réputation chez les Grecs, plus amateurs d’allégories. Clément d’Alexandrie et Origène en parlent comme d’un ouvrage inspiré : ils lui donnent la plus haute antiquité. Du reste, tous les savants s’accordent à le regarder comme un des plus précieux et des plus anciens monuments de nos traditions ecclésiastiques. On y trouve, en effet, des détails pleins d’intérêt sur la foi et sur la discipline des premiers temps, sur les mœurs primitives des Chrétiens. Il appartient évidemment aux temps apostoliques. Il fut écrit sous le pontificat de saint Clément et avant la persécution de Domitien, c’est-à-dire vers l’an 92. Il est facile de démontrer par certains détails qu’il est antérieur à saint Hermas, frère de Pie I, pape en 142, et ne peut lui être attribué.

Le livre du Pasteur était écrit en grec ; il ne nous en reste plus qu’une traduction latine faite dans les temps les plus reculés. C’est encore une raison de ne pas lui donner la même importance qu’aux ouvrages dont les auteurs sont certains et les textes conservés. Aussi nous permettrons-nous d’abréger ce livre en le resserrant dans de justes proportions, sans toutefois détruire son ensemble et sans rien omettre d’essentiel.

Les Visions.

I.

En ce temps-là, c’est-à-dire sous le pontificat de saint Clément, deuxième successeur du prince des apôtres, vivait à Rome un homme d’une piété singulière, le bon et simple Hermas, que saint Paul salue dans l’épître aux Romains. Celui qui l’avait nourri avait pour esclave et vendit une petite fille qu’Hermas retrouva au bout de quelques années, qu’il reconnut et qu’il aima comme une sœur ; le jeune homme se disait : « Heureux si j’avais une telle épouse !… »

Plus tard, et devenu père de famille, Hermas se promenait un jour le cœur plein du souvenir de celle qu’il avait aimée, et tout à coup il s’endormit et fut enlevé dans un lieu sauvage où jamais homme n’avait passé ; il arriva ensuite dans une plaine, et, se mettant à genoux, il commença à prier Dieu et à confesser ses fautes. Il priait, et soudain le ciel s’ouvrit, et la jeune fille qu’il avait chérie dans sa jeunesse le saluait d’en haut, disant : « Hermas ! bonjour ! — Que fais-tu là ? répondit Hermas. — Je suis ici, disait-elle, pour t’accuser devant Dieu. — M’accuser ! toi !… que t’ai-je fait ? — Hermas ! reprit en souriant la jeune fille, il est des pensées qui ne naissent jamais dans le cœur des justes. » Elle dit, et le ciel se referma.

Hermas, remplit d’épouvante, repassa dans son cœur ce qu’il venait d’entendre, et voilà qu’à ses côtés se dresse une grande chaire faite de laines blanches comme la neige, et une vieille femme, magnifiquement vêtue, s’y asseoit un livre à la main, et lui dit : « Pourquoi pleurez-vous ? Ce n’est pas vous, mais vos enfants qui excitent la colère du Très-Haut, car ils ont péché contre leurs parents et contre Dieu. Vous les aimez trop, Hermas ! vous permettez qu’ils agissent avec violence ; et c’est pour cela que le Seigneur est irrité, c’est pour cela que vos affaires temporelles vont si mal. Consolez-vous, cependant, prêchez-leur la parole sainte, ne cessez pas de les avertir, Dieu sait qu’ils feront pénitence, et il écrira votre nom au livre de vie. Maintenant, voulez-vous m’entendre lire ? » Et ayant ouvert le livre qu’elle avait à la main, elle lut. Mais Hermas ne put retenir ce qu’elle lisait et ce qui jetait la terreur dans son âme ; ces dernières paroles seulement se gravèrent dans son esprit : « Voici le Dieu des vertus, qui par son invisible force et sa grande sagesse a créé le monde, qui par son conseil glorieux a environné de beauté sa créature, qui par la force de sa parole a affermi le ciel et fondé la terre sur les eaux, et par sa souveraine puissance a formé sa sainte Église, qu’il a bénie ; voici qu’il transportera les cieux et les montagnes, les collines et les mers, et tout sera rempli de ses élus, afin qu’il accomplisse en eux sa promesse, après qu’ils auront observé avec respect et avec joie les lois du Seigneur, qu’ils reçurent avec une foi si pleine et si grande. » Lorsqu’elle eut fini, elle se leva, et quatre jeunes hommes vinrent et emportèrent la chaire à l’orient ; alors elle appela Hermas, lui toucha la poitrine, et lui dit : « Ma lecture vous a-t-elle plu ? — Vos dernières paroles m’ont plu, répondit Hermas, mais les autres sont effrayantes. — Mes dernières paroles sont pour les justes, et les autres pour les apostats et les païens, répartit la vieille femme. » Et soudain deux hommes apparurent qui la prirent sur leurs épaules et la portèrent là où était la chaire à l’orient. Et la vieille était contente, et en partant elle disait : « Courage ! Hermas ! »

II.

L’année suivante, l’esprit enleva de nouveau Hermas dans le même lieu, et après qu’il eut fait sa prière, il vit encore cette même vieille, marchant et lisant un livre qu’elle lui donna à copier : il l’écrivit lettre à lettre, sans pouvoir distinguer les syllabes. À peine eut-il fini que le livre fut arraché de ses mains, mais Hermas ne put voir par qui. Il jeûna et pria beaucoup pendant quinze jours, après lesquels le sens de cet écrit lui fut révélé : c’étaient encore des avis sur les péchés de ses enfants et de sa femme, qui était médisante ; il lui était ordonné de les corriger, mais sans leur vouloir du mal pour le tort qu’ils lui avaient fait. Cela lui fut révélé pendant son sommeil par un beau jeune homme, qui lui dit encore : « Cette vieille femme qui t’a donné ce livre est l’Église de Dieu. — Pourquoi est-elle vieille, demanda Hermas ? — Parce qu’elle a été créée la première, et que le monde a été fait pour elle. » Elle lui apparut ensuite une autre fois, en sa maison : « J’ai encore quelque chose à vous dire, Hermas ; écrivez ces deux mémoires : vous enverrez l’un à Clément, et l’autre à Grapté. Clément l’enverra aux villes du dehors, cela le regarde ; Grapté avertira les veuves et les orphelins ; et vous, Hermas, vous lirez ces mémoires dans cette ville avec les prêtres qui gouvernent l’Église[1]. »

III.

Hermas continua ses jeûnes et ses prières. Une nuit, il vit encore l’Église qui lui donna rendez-vous dans un lieu écarté, pour l’heure de midi : il n’y manqua pas. Et d’abord il apperçut un banc avec un oreiller et un linge étendu dessus ; ces apprêts dans un lieu si solitaire lui faisaient peur : il se mit à genoux, confessant ses péchés. Cependant l’Église arriva accompagnée de six jeunes hommes, et le touchant par derrière, elle lui dit : « Hermas, ne prie pas tant pour tes péchés, et prie pour la justice, afin que ta maison y ait part. » Et, le faisant lever, elle le prit par la main, le mena vers le banc, et dit aux jeunes hommes qui l’accompagnaient : « Allez ! bâtissez ! » Ensuite elle fit asseoir Hermas à sa gauche, la droite étant, dit-elle, réservée aux martyrs, et elle lui montrait une grande tour carrée que les six jeunes hommes bâtissaient sur les eaux, avec des pierres carrées et luisantes, apportées les unes de la terre, les autres du fond de l’eau, par des milliers d’hommes tous uniquement occupés à cela. Les pierres qu’ils tiraient du fond de l’eau étaient toutes taillées et joignaient si bien, que la tour semblait d’une seule pierre ; mais parmi les autres quelques-unes seulement étaient admises, on jetait le reste ; et il y avait aussi près de la tour beaucoup de pierres, ou raboteuses, ou fendues, ou blanches et rondes, qui ne pouvaient servir : et entre les pierres qu’on jetait, les unes roulaient dans le chemin et de là dans des lieux déserts, d’autres dans le feu où elles brûlaient, quelques autres roulaient jusqu’au bord de l’eau sans pouvoir jamais y tomber, si rapide et si précipitée que fût leur chute. « Cette tour, Hermas ! c’est moi, dit l’Église : elle est bâtie sur les eaux régénératrices du baptême, par la foule innombrable des anges, sous la direction des premiers d’entre eux ; et quand le bâtiment sera achevé, ils feront tous ensemble un festin près de la tour, pour glorifier le Seigneur. Elle a pour fondement les apôtres, les évêques, les docteurs, les prêtres et les diacres qui s’acquittent de leur devoir avec sainteté ; les anges tirent, pour la construire, les âmes des martyrs des eaux de la douleur, et celles des néophytes et des fidèles des terres de l’incrédulité.

Celles qu’ils trouvent pures et saintes, ils les emploient ; celles qui ont péché et qui veulent faire pénitence, ils les placent auprès de la tour. Les unes sont raboteuses, elles n’ont pas fidèlement gardé la vérité après l’avoir connue ; les autres sont fendues, l’esprit de discorde est dans leur cœur ; les autres trop petites, elles ont embrassé la foi, mais en conservant la plus grande partie de leurs vices. D’autres sont blanches, mais rondes, et il faudra pour qu’elles soient bonnes à quelque chose, en retrancher beaucoup ; elles sont riches, il faudra, pour les rendre saintes, que leurs richesses leur soient enlevées : elles y tiennent trop. Quand tu étais riche, Hermas, tu étais mort ; aujourd’hui tu es vivant, car tu as été de ces pierres. Enfin, les anges brisent et jettent au loin celles qui ont embrassé la foi avec dissimulation et sans se dépouiller en rien de leur malice ; les unes ont abandonné la voie véritable, elles roulent dans les sentiers de l’hérésie et de là dans les champs déserts de l’erreur ; d’autres ont renoncé à Dieu pour toujours et sont tombées vivantes dans le feu de l’impénitence ; d’autres ont connu la vérité, elles désirent ardemment les eaux du baptême, elles viennent jusqu’au bord de ces eaux sacrées ; mais la sainteté de la religion les effraie, la pensée de leur faiblesse les épouvante ; elles se retirent. Hermas ! continua l’Église, vois-tu ces sept femmes qui soutiennent la tour et y font entrer tous ceux qui les servent ? ce sont la Foi, la Mortification, la Simplicité, l’Innocence, la Modestie, la Discipline et la Charité ; chacune est fille de celle qui la précède. » À ces mots elle disparut.

Chaque fois que l’Église apparut à Hermas, ce fut sous une forme nouvelle, et il souhaitait en savoir la raison : il jeûna et pria beaucoup plein de ce désir. Le jeune homme qui lui avait révélé le nom de la vieille femme vint enfin le lui dire. « Vous êtes faibles et languissants, vous n’avez pas de confiance en Dieu ; le soin de vos affaires temporelles vous rend tristes et paresseux comme dans une vieillesse décrépite ; vous êtes infirmes et demeurez toujours assis, sans pouvoir bouger : voilà pourquoi l’Église a paru d’abord sous la forme d’une femme tout à fait vieille, assise et immobile dans sa chaire. Dieu a eu pitié de vous, il vous a donné un peu de force, il vous a guéris de vos infirmités ; voilà pourquoi l’Église a paru ensuite sous la forme d’une femme qui avait la chair et les cheveux d’une vieille, il est vrai, mais dont le visage était jeune, mais qui parlait debout et en riant. Dieu vous a comblés de biens, il a renouvelé vos cœurs, il vous a fait asseoir sur le siège inébranlable de la sincère pénitence ; voilà pourquoi l’Église a paru la dernière fois sous la forme d’une femme aux cheveux blancs, à la vérité, mais toute jeune et toute belle, pleine de douceur et d’une grande joie, assise sur un banc à quatre pieds. »

IV.

Vingt jours après, Hermas se promenait seul dans un lieu solitaire. Il entendit tout à coup une grande voix ; elle disait : « Courage, Hermas ! » Il vit ensuite de la poussière qui s’élevait de la terre au ciel : « Ce sont des chevaux, » pensa-t-il. Mais la poussière augmentant toujours, il soupçonna quelque chose de divin, et bientôt, en effet, une bête grande comme une baleine et vomissant par sa bouche immense des sauterelles de feu s’avança vers lui, et elle marchait avec une impétuosité capable de renverser tout une ville d’un seul coup. Saisi de frayeur, Hermas se prit à pleurer et à prier le Tout-Puissant ; mais se rappelant la voix qu’il avait entendue, le courage lui revint, et il alla lui-même vers la bête d’un pas intrépide. Dès qu’il approcha, elle se coucha par terre, et tirant seulement un peu la langue elle ne bougea point qu’il ne l’eût dépassée tout entière. Il alla trente pas plus loin, et là il rencontra une jeune fille parée comme au sortir de sa chambre ; elle était vêtue de blanc et portait une mitre, ses cheveux qui étaient luisants la couvraient tout entière. Hermas, plein de joie, reconnaît l’Église. « Le Seigneur, lui dit-elle, a envoyé son ange Nigrin qui commande aux bêtes ; il a fermé la gueule à celle-ci, de peur qu’elle ne te dévorât ; va donc, et raconte les merveilles de Dieu à ses élus. Cette bête est la persécution qui doit venir ; qu’ils aient confiance, s’ils veulent, ce ne sera rien. » Elle parlait encore, et un grand bruit se fit, et Hermas regarda derrière lui, car il eut peur : il lui semblait que la grande bête était là qui revenait ; il ne vit rien, mais quand il retourna la tête, il n’y avait plus de jeune fille.

Les Préceptes.

LIVRE SECOND.

Hermas venait de prier et il s’était assis sur son lit : un homme vénérable, en habit de pasteur, avec un manteau blanc, une pannetière sur l’épaule, un bâton à la main, entra dans sa chambre, et l’ayant salué, lui dit : « Je suis envoyé par l’ange qui t’est apparu, pour habiter avec toi le reste de tes jours. — Qui es-tu ? dit Hermas craignant qu’il ne fût venu pour le tenter ; je connais celui à qui cet ange m’a confié. — Tu ne le connais pas, car c’est moi. » À ces mots il change de figure, et aussitôt Hermas le reconnaît ; son cœur se trouble, car il lui avait parlé sans réflexion, mais l’ange l’ayant rassuré : « Écris, lui dit-il, mes préceptes et mes similitudes. Hermas écrivit :

« Croyez en un seul Dieu créateur, conservateur et maître de toutes choses.

II.

« Ne dites jamais de mal de personne ; n’écoutez pas ceux qui en disent, n’ayez aucune foi à leurs paroles ; donnez à tout pauvre indistinctement ; ceux qui reçoivent rendront compte de ce qui leur est donné.

« Fuyez le mensonge ; mentir, c’est nier le Seigneur.

IV.

« Soyez chastes, l’adultère est égal dans l’homme et dans la femme ; que celui qui a péché fasse pénitence, la pénitence est une grande sagesse ; si l’un des époux meurt, les secondes noces sont permises à celui qui survit, mais il acquiert une grande gloire devant Dieu, s’il demeure seul.

V.

« Ne soyez point inquiets ; quand l’inquiétude apperçoit un homme ou une femme au cœur vide et chancelant, elle se jette dans ce cœur, qui se remplit d’amertume pour la moindre chose, pour la nourriture, pour une parole, pour un accident, pour un ami, pour une dette, ou d’autres vanités semblables. L’égalité d’âme, au contraire, est puissante et forte ; elle a une grande vertu ; toujours à l’aise, elle est dans la paix, se réjouissant et glorifiant Dieu en tout temps et avec douceur. L’inquiétude et l’Esprit saint ne peuvent demeurer dans le même vase ; comment cet esprit de douceur habiterait-il avec l’esprit de malice ? Il se retire, et alors, vide de l’Esprit saint, l’homme se remplit d’esprits méchants ; les pensées mauvaises l’aveuglent. Laissez donc l’inquiétude et vivez dans l’égalité d’âme.

VI.

« Lorsqu’il viendra dans votre cœur, le bon ange vous parlera de la justice, de la pureté, de la chasteté, de la bienfaisance, du pardon, de la charité, de la piété ; il le remplira d’une douceur ineffable ; il vous donnera la paix. L’ange mauvais vous amènera, au contraire, l’inquiétude et l’amertume ; il ne vous parlera que de richesses, de festins, d’honneurs, de tout ce que vous n’avez point. Repoussez ces suggestions perfides ; écoutez votre bon ange.

VII.

« Il faut craindre Dieu, il ne faut pas craindre le démon ; Dieu seul est fort, le démon n’a aucune force ; qui craint Dieu est plus fort que lui.

VIII.

« Vous devez non-seulement vous abstenir de tout mal, mais encore faire le bien et pratiquer toutes sortes de bonnes œuvres.

IX.

« Demandez à Dieu avec confiance ; croyez qu’il accordera ce que vous demandez ; croyez, n’en doutez pas. Si votre prière n’est pas exaucée, attribuez-le à vos péchés, ou dites-vous que c’est une épreuve ; mais sur toutes choses ne cessez pas de prier, vous recevrez tôt ou tard. Le manque de confiance fait beaucoup de mal ; fils du démon, il a déraciné la foi de plusieurs qui étaient pourtant fidèles et forts.

X.

« Les païens ont de faux prophètes qui leur répondent suivant leurs désirs : quelquefois aussi ils disent la vérité, car le démon les inspire pour faire tomber les justes. Les forts dans la foi qui sont attachés à la vérité les fuient ; mais le manque de confiance fait que d’autres les consultent comme les païens, et qu’ils tombent dans l’idolâtrie par trop d’attachement à leurs affaires temporelles ; car c’est là-dessus que ces hommes les interrogent. Le manque de confiance et l’inquiétude ont pour sœur la tristesse : bannis-la de ton cœur, l’esprit de Dieu ne peut la souffrir ; le vin où l’on a mis du vinaigre n’a plus le même goût ; la prière mêlée de tristesse ne monte plus aussi pure vers le Très-Haut. Que ton âme soit toujours dans la joie ; la joie est agréable au Seigneur.

XI.

« L’esprit terrestre fuit l’Église des vivants. Il parle dans les lieux cachés aux hommes qui manquent de confiance : il les charme, car il prophétise suivant tous leurs désirs. Ne l’écoute pas ; tu le reconnaîtras à ses œuvres. Prends une pierre, jette-la en l’air ; remplis d’eau un verre, jette-le en l’air ; crois-tu que la pierre ou l’eau parviennent jamais jusqu’au ciel ? Un grain de grêle est fort petit, et pourtant s’il tombe sur la tête d’un homme, il lui fait mal. Qu’est-ce qu’une goutte d’eau ? et pourtant elle creuse le rocher sur lequel elle tombe. Tu le vois, ce qui part de la terre n’a aucune force, mais la moindre chose en a beaucoup quand elle vient du ciel.

XII.

« L’esprit de Dieu est humble et paisible ; il ne parle pas à l’homme quand l’homme veut, mais quand Dieu veut. On reconnaît au contraire l’esprit terrestre, vain, sans sagesse et sans force, en ce que celui qu’il agite s’élève et affecte la première place. Il est importun, parleur, vivant dans la mollesse et les plaisirs ; il se fait payer et ne devine point sans récompense. Un prophète de Dieu n’agit pas ainsi. Tu les distingueras donc à leurs œuvres ; le prophète de Dieu suit les bons désirs, le faux prophète n’écoute que les désirs mauvais. Fuis les désirs mauvais, arme-toi contre eux de la crainte de Dieu ; la crainte de Dieu amène les bons désirs, qui chassent tous les autres de notre âme. »

Le pasteur ayant donné ces douze préceptes à Hermas, lui recommanda de les mettre en pratique. « Mais un homme le peut-il ? » s’écria Hermas. À ces mots, le pasteur changea de visage, et sa colère était si terrible, que personne n’eût pu supporter son regard. « Ces commandements sont faciles, reprit-il, mais tu ne les garderas point, si tu te mets dans l’esprit qu’on ne peut les garder ; et si tu y manques, tu ne seras point sauvé, ni toi, ni tes enfants, ni ta maison, je te le dis. » Mais voyant le trouble et l’épouvante d’Hermas, il se mit aussitôt à lui parler avec plus de douceur et de gaîté : « Insensé ! ne vois-tu pas que le Tout-Puissant a donné à l’homme l’empire sur les créatures et la force de faire ce qu’il lui prescrit ? — Mais le diable, disait Hermas, n’a-t-il pas aussi puissance sur l’homme ? — Il n’en a aucune sur les serviteurs de Dieu qui croient en lui de tout leur cœur ; le diable peut les combattre, il ne peut les vaincre. Ne le craignez donc pas, mais craignez le Seigneur ; comprenez que rien n’est plus facile que sa loi, que rien n’a plus de douceur, plus de mansuétude, plus de sainteté ; tournez-vous donc vers lui, faites pénitence, et il guérira vos infirmités ; il vous donne tout pouvoir contre le démon. Purifie ton cœur, si tu veux garder les commandements que je t’ai donnés ; ceux-là les garderont qui sauront purifier leurs cœurs de tous les vains désirs du siècle, et ils vivront en Dieu. »

Les Similitudes.

I.

Le pasteur dit à Hermas : « Savez-vous, serviteur de Dieu, que vous êtes en voyage et que votre patrie est loin de ce monde ? Mais si vous n’ignorez pas quelle doit être votre demeure, pourquoi achetez-vous ici des champs ? pourquoi préparez-vous des festins ? pourquoi bâtissez-vous des palais ? pourquoi vous inquiétez-vous de tant de choses superflues et vaines ? Qui achète ici-bas ne pense pas à revenir dans son pays. Ô insensé ! ô homme misérable et sans confiance ! Il ne comprend pas qu’en ces lieux tout lui est étranger et appartient à d’autres ! Le roi de la patrie te dit : Sois soumis à mes lois ou sors de mon royaume ; que feras-tu ? La loi qui régit ta patrie, tu la connais ; la voudrais-tu nier à cause de tes champs et de tes richesses ? La nier, à la bonne heure ; mais un jour tu voudras revenir dans ta patrie, et alors on refusera de te recevoir, on te chassera. Vois donc, tu es en voyage ; n’achette que ce qui est nécessaire à tes besoins, que ce qui te suffit : soit prêt, afin d’obéir au souverain lorsqu’il t’appellera pour aller dans ta patrie jouir du bonheur et de la paix sous ses lois ineffables. »

II.

Hermas se promenait un jour dans la campagne ; il vit une vigne et un orme, et s’arrêta pour les considérer. Le pasteur lui apparut pendant qu’il les regardait : « Cette vigne, dit-il, porte beaucoup de fruits ; l’orme n’en donne pas ; mais, si elle n’était appuyée sur lui, la vigne elle-même n’en produirait que fort peu, et celui qu’elle produirait ne vaudrait rien, rampante comme elle le serait sur la terre. Ainsi, comme elle ne peut avoir du fruit en abondance et de bonne qualité qu’avec son appui, l’orme n’est pas moins fécond que la vigne. Celui qui est dans l’opulence est pauvre ordinairement aux yeux du Seigneur ; car ses trésors le détournent de Dieu, et sa prière est courte, faible, sans aucune vertu ; s’il donne au pauvre ce qui lui est nécessaire, le pauvre qui est riche aux yeux du Seigneur, et dont la prière est puissante, le pauvre prie pour lui et Dieu l’exauce ; ainsi le riche l’ayant pris pour soutien, ils sont tous deux féconds devant le Très-Haut, l’un par l’aumône, l’autre par la prière. »

III.

Le pasteur montrait à Hermas des arbres dépouillés de leurs feuilles. « Pendant l’hiver, disait-il, aucun arbre ne porte de feuilles, et l’on ne saurait distinguer des autres ceux qui sont morts : en ce monde, on ne peut distinguer les justes des hommes pervers.

IV.

« Le printemps viendra, alors on coupera, on jettera au feu les arbres morts, et tous les autres seront couverts de feuilles, de fleurs et de fruits. Travaille donc, Hermas, afin qu’on te reconnaisse à tes œuvres quand l’été sera venu ; fuis la multitude des affaires : elles sont comme des chaînes qui empêchent de servir Dieu ; et comment celui qui néglige de le servir pourra-t-il lui demander et espérer d’en obtenir quelque chose ? »

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