Histoires (page 15)
LXX. Il y a différentes manières de les prendre. Je ne parlerai que de celle qui paraît mériter le plus d’être rapportée. On attache une partie du dos d’un porc à un hameçon, qu’on laisse aller au milieu du fleuve afin d’amorcer le crocodile. On se place sur le bord de la rivière, et l’on prend un cochon de lait en vie, qu’on bat pour le faire crier. Le crocodile s’approche du côté où il entend ces cris, et, rencontrant en son chemin le morceau de porc, il l’avale. Le pêcheur le tire à lui, et la première chose qu’il fait après l’avoir mis à terre, c’est de lui couvrir les yeux de boue. Par ce moyen il en vient facilement à bout ; autrement il aurait beaucoup de peine.
LXXI. Les hippopotames qu’on trouve dans le nome Paprémite sont sacrés ; mais dans le reste de l’Égypte on n’a pas pour eux les mêmes égards. Voici quelle en est la nature et la forme : cet animal est quadrupède ; il a les pieds fourchus, la corne du pied comme le bœuf, le museau plat et retroussé, les dents saillantes, la crinière, la queue, et le hennissement du cheval ; il est de la grandeur des plus gros bœufs ; son cuir est si épais et si dur, que, lorsqu’il est sec, on en fait des javelots.
LXXII. Le Nil produit aussi des loutres. Les Égyptiens les regardent comme sacrées. Ils ont la même opinion du poisson qu’on appelle lépidote, et de l’anguille. Ces poissons sont consacrés au Nil. Parmi les oiseaux, le cravan est sacré[44].
LXXIII. On range aussi dans la même classe un autre oiseau qu’on appelle phénix[45]. Je ne l’ai vu qu’en peinture ; on le voit rarement ; et, si l’on en croit les Héliopolitains, il ne se montre dans leur pays que tous les cinq cents ans, lorsque son père vient à mourir. S’il ressemble à son portrait, ses ailes sont en partie dorées et en partie rouges, et il est entièrement conforme à l’aigle quant à la figure et à la description détaillée. On en rapporte une particularité qui me paraît incroyable. Il part, disent les Égyptiens, de l’Arabie, se rend au temple du Soleil avec le corps de son père, qu’il porte enveloppé dans de la myrrhe, et lui donne la sépulture dans ce temple. Voici de quelle manière : il fait avec de la myrrhe une masse en forme d’œuf, du poids qu’il se croit capable de porter, la soulève, et essaye si elle n’est pas trop pesante ; ensuite, lorsqu’il a fini ces essais, il creuse cet œuf, y introduit son père, puis il bouche l’ouverture avec de la myrrhe : cet œuf est alors de même poids que lorsque la masse était entière. Lorsqu’il l’a, dis-je, renfermé, il le porte en Égypte dans le temple du Soleil.
LXXIV. On voit dans les environs de Thèbes une espèce de serpents sacrés qui ne fait jamais de mal aux hommes : ces serpents sont fort petits, et portent deux cornes au haut de la tête. Quand ils meurent, on les enterre dans le temple de Jupiter, auquel, dit-on, ils sont consacrés.
LXXV. Il y a, dans l’Arabie, assez près de la ville de Buto, un lieu où je me rendis pour m’informer des serpents ailés. Je vis à mon arrivée une quantité prodigieuse d’os et d’épines du dos de ces serpents. Il y en avait des tas épars de tous les côtés, de grands, de moyens et de petits. Le lieu où sont ces os amoncelés se trouve à l’endroit où une gorge resserrée entre des montagnes débouche dans une vaste plaine qui touche à celle de l’Égypte. On dit que ces serpents ailés volent d’Arabie en Égypte dès le commencement du printemps ; mais que les ibis, allant à leur rencontre à l’endroit où ce défilé aboutit à la plaine, les empêchent de passer, et les tuent. Les Arabes assurent que c’est en reconnaissance de ce service que les Égyptiens ont une grande vénération pour l’ibis ; et les Égyptiens conviennent eux-mêmes que c’est la raison pour laquelle ils honorent ces oiseaux.
LXXVI. Il y a deux espèces d’ibis : ceux de la première espèce sont de la grandeur du crex ; leur plumage est extrêmement noir ; ils ont les cuisses comme celles des grues, et le bec recourbé ; ils combattent contre les serpents. Ceux de la seconde espèce sont plus communs, et l’on en rencontre souvent : ils ont une partie de la tête et toute la gorge sans plumes ; leur plumage est blanc, excepté celui de la tête, du cou, et de l’extrémité des ailes et de la queue, qui est très-noir : quant aux cuisses et au bec, ils les ont de même que l’autre espèce. Le serpent volant ressemble, pour la figure, aux serpents aquatiques ; ses ailes ne sont point garnies de plumes, elles sont entièrement semblables à celles de la chauve-souris. En voilà assez sur les animaux sacrés.
LXXVII. Parmi les Égyptiens que j’ai connus, ceux qui habitent aux environs de cette partie de l’Égypte où l’on sème des grains sont sans contredit les plus habiles, et ceux qui, de tous les hommes, cultivent le plus leur mémoire. Voici quel est leur régime : ils se purgent tous les mois pendant trois jours consécutifs, et ils ont grand soin d’entretenir et de conserver leur santé par des vomitifs et des lavements, persuadés que toutes nos maladies viennent des aliments que nous prenons : d’ailleurs, après les Libyens, il n’y a point d’hommes si sains et d’un meilleur tempérament que les Égyptiens. Je crois qu’il faut attribuer cet avantage aux saisons, qui ne varient jamais en ce pays ; car ce sont les variations dans l’air, et surtout celles des saisons, qui occasionnent les maladies. Leur pain s’appelle cyllestis : ils le font avec de l’épeautre. Comme ils n’ont point de vignes dans leur pays[46], ils boivent de la bière ; ils vivent de poissons crus séchés au soleil, ou mis dans de la saumure ; ils mangent crus pareillement les cailles, les canards et quelques petits oiseaux, qu’ils ont eu soin de saler auparavant ; enfin, à l’exception des oiseaux et des poissons sacrés, ils se nourrissent de toutes les autres espèces qu’ils ont chez eux, et les mangent ou rôties ou bouillies.
LXXVIII. Aux festins qui se font chez les riches, on porte, après le repas, autour de la salle, un cercueil avec une figure en bois si bien travaillée et si bien peinte, qu’elle représente parfaitement un mort : elle n’a qu’une coudée, ou deux au plus. On la montre à tous les convives tour à tour, en leur disant : « Jetez les yeux sur cet homme, vous lui ressemblerez après votre mort ; buvez donc maintenant, et vous divertissez. »
LXXIX. Contents des chansons qu’ils tiennent de leurs pères, ils n’y en ajoutent point d’autres. Il y en a plusieurs dont l’institution est louable, et surtout celle qui se chante en Phénicie, en Cypre et ailleurs : elle a différents noms chez les différents peuples. On convient généralement que c’est la même que les Grecs appellent Linus, et qu’ils ont coutume de chanter. Entre mille choses qui m’étonnent en Égypte, je ne puis concevoir où les Égyptiens ont pris cette chanson du Linus. Je crois qu’ils l’ont chantée de tout temps. Elle s’appelle en égyptien Manéros. Ils disaient que Manéros était fils unique de leur premier roi ; qu’ayant été enlevé par une mort prématurée, ils chantèrent en son honneur ces airs lugubres, et que cette chanson était la première et la seule qu’ils eussent dans les commencements.
LXXX. Il n’y a parmi les Grecs que les Lacédémoniens qui s’accordent avec les Égyptiens dans le respect que les jeunes gens ont pour les vieillards. Si un jeune homme rencontre un vieillard, il lui cède le pas et se détourne ; et si un vieillard survient dans un endroit où se trouve un jeune homme, celui-ci se lève. Les autres Grecs n’ont point cet usage. Lorsque les Égyptiens se rencontrent, au lieu de se saluer de paroles, ils se font une profonde révérence en baissant la main jusqu’aux genoux.
LXXXI. Leurs habits sont de lin, avec des franges autour des jambes : ils les appellent calasiris ; et par-dessus ils s’enveloppent d’une espèce de manteau de laine blanche ; mais ils ne portent pas dans les temples cet habit de laine, et on ne les ensevelit pas non plus avec cet habit : les lois de la religion le défendent. Cela est conforme aux cérémonies orphiques, que l’on appelle aussi bachiques, et qui sont les mêmes que les égyptiennes et les pythagoriques. En effet, il n’est pas permis d’ensevelir dans un vêtement de laine quelqu’un qui a participé à ces mystères. La raison que l’on en donne est empruntée de la religion.
LXXXII. Entre autres choses qu’ont inventées les Égyptiens, ils ont imaginé à quel dieu chaque mois et chaque jour du mois sont consacrés : ce sont eux qui, en observant le jour de la naissance de quelqu’un, lui ont prédit le sort qui l’attendait, ce qu’il deviendrait, et le genre de mort dont il devait mourir. Les poëtes grecs ont fait usage de cette science, mais les Égyptiens ont inventé plus de prodiges que tout le reste des hommes. Lorsqu’il en survient un, ils le mettent par écrit, et observent de quel événement il sera suivi. Si, dans la suite, il arrive quelque chose qui ait avec ce prodige la moindre ressemblance, ils se persuadent que l’issue sera la même.
LXXXIII. Personne en Égypte n’exerce la divination : elle n’est attribuée qu’à certains dieux. On voit en ce pays des oracles d’Hercule, d’Apollon, de Minerve, de Diane, de Mars, de Jupiter ; mais on a plus de vénération pour celui de Latone, en la ville de Buto, que pour tout autre. Ces sortes de divinations n’ont pas les mêmes règles ; elles diffèrent les unes des autres.
LXXXIV. La médecine est si sagement distribuée en Égypte, qu’un médecin ne se mêle que d’une seule espèce de maladie, et non de plusieurs. Tout y est plein de médecins. Les uns sont pour les yeux, les autres pour la tête ; ceux-ci pour les dents, ceux-là pour les maux de ventre et des parties voisines ; d’autres enfin pour les maladies internes.
LXXXV. Le deuil et les funérailles se font de cette manière : quand il meurt un homme de considération, toutes les femmes de sa maison se couvrent de boue la tête et même le visage ; elles laissent le mort à la maison, se découvrent le sein, et, ayant attaché leur habillement avec une ceinture, elles se frappent la poitrine, et parcourent la ville accompagnées de leurs parentes. D’un autre côté, les hommes attachent de même leurs habits et se frappent la poitrine : après cette cérémonie, on porte le corps à l’endroit où on les embaume.
LXXXVI. Il y a en Égypte certaines personnes que la loi a chargées des embaumements, et qui en font profession. Quand on leur apporte un corps, ils montrent aux porteurs des modèles de morts en bois, peints au naturel. Le plus recherché représente, à ce qu’ils disent, celui dont je me fais scrupule de dire ici le nom[47]. Ils en font voir un second qui est inférieur au premier, et qui ne coûte pas si cher. Ils en montrent encore un troisième, qui est au plus bas prix[48]. Ils demandent ensuite suivant lequel de ces trois modèles on souhaite que le mort soit embaumé. Après qu’on est convenu du prix, les parents se retirent : les embaumeurs travaillent chez eux, et voici comment ils procèdent à l’embaumement le plus précieux.
D’abord ils tirent la cervelle par les narines, en partie avec un ferrement recourbé, en partie par le moyen des drogues qu’ils introduisent dans la tête ; ils font ensuite une incision dans le flanc avec une pierre d’Éthiopie tranchante ; ils tirent par cette ouverture les intestins, les nettoient, et les passent au vin de palmier ; ils les passent encore dans des aromates broyés ; ensuite ils remplissent le ventre de myrrhe pure broyée, de cannelle et d’autres parfums, l’encens excepté ; puis ils le recousent. Lorsque cela est fini, ils salent le corps, en le couvrant de natrum pendant soixante et dix jours. Il n’est pas permis de le laisser séjourner plus longtemps dans le sel. Ces soixante et dix jours écoulés, ils lavent le corps, et l’enveloppent entièrement de bandes de toile de coton, enduites de commi[49] dont les Égyptiens se servent ordinairement comme de colle. Les parents retirent ensuite le corps ; ils font faire en bois un étui de forme humaine, ils y renferment le mort, et le mettent dans une salle destinée à cet usage ; ils le placent droit contre la muraille. Telle est la manière la plus magnifique d’embaumer les morts.
LXXXVII. Ceux qui veulent éviter la dépense choisissent cette autre sorte : on remplit des seringues d’une liqueur onctueuse qu’on a tirée du cèdre ; on en injecte le ventre du mort, sans y faire aucune incision, et sans en tirer les intestins. Quand on a introduit cette liqueur par le fondement, on le bouche, pour empêcher la liqueur injectée de sortir ; ensuite on sale le corps pendant le temps prescrit[50]. Le dernier jour, on fait sortir du ventre la liqueur injectée : elle a tant de force, qu’elle dissout le ventricule et les entrailles, et les entraîne avec elle. Le natrum consume les chairs, et il ne reste du corps que la peau et les os. Cette opération finie, ils rendent le corps sans y faire autre chose.
LXXXVIII. La troisième espèce d’embaumement n’est que pour les plus pauvres. On injecte le corps avec la liqueur nommée surmaïa ; on met le corps dans le natrum pendant soixante et dix jours, et on le rend ensuite à ceux qui l’ont apporté.
LXXXIX. Quant aux femmes de qualité, lorsqu’elles sont mortes, on ne les remet pas sur-le-champ aux embaumeurs, non plus que celles qui sont belles et qui ont été en grande considération, mais seulement trois ou quatre jours après leur mort. On prend cette précaution, de crainte que les embaumeurs n’abusent des corps qu’on leur confie. On raconte qu’on en prit un sur le fait avec une femme morte récemment, et cela sur l’accusation d’un de ses camarades.
XC. Si l’on trouve un corps mort d’un Égyptien ou même d’un étranger, soit qu’il ait été enlevé par un crocodile, ou qu’il ait été noyé dans le fleuve, la ville sur le territoire de laquelle il a été jeté est obligée de l’embaumer, de le préparer de la manière la plus magnifique, et de le mettre dans des tombeaux sacrés. Il n’est permis à aucun de ses parents ou de ses amis d’y toucher ; les prêtres du Nil[51] ont seuls ce privilége ; ils l’ensevelissent de leurs propres mains, comme si c’était quelque chose de plus que le cadavre d’un homme.
XCI. Les Égyptiens ont un grand éloignement pour les coutumes des Grecs, en un mot pour celles de tous les autres hommes. Cet éloignement se remarque également dans toute l’Égypte, excepté à Chemmis, ville considérable de la Thébaïde[52], près de Néapolis, où l’on voit un temple de Persée, fils de Danaé. Ce temple est de figure carrée, et environné de palmiers ; le vestibule est vaste et bâti de pierres, et sur le haut on remarque deux grandes statues de pierre : dans l’enceinte sacrée est le temple, où l’on voit une statue de Persée. Les Chemmites disent que ce héros apparaît souvent dans le pays et dans le temple ; qu’on trouve quelquefois une de ses sandales, qui a deux coudées de long ; et qu’après qu’elle a paru, la fertilité et l’abondance règnent dans toute l’Égypte. Ils célèbrent en son honneur, et à la manière des Grecs, des jeux gymniques, qui, de tous les jeux, sont les plus excellents. Les prix qu’on y propose sont du bétail, des manteaux[53] et des peaux.
Je leur demandai un jour pourquoi ils étaient les seuls à qui Persée eût coutume d’apparaître, et pourquoi ils se distinguaient du reste des Égyptiens par la célébration des jeux gymniques. Ils me répondirent que Persée était originaire de leur ville, et que Danaüs et Lyncée, qui firent voile en Grèce, étaient nés à Chemmis. Ils me firent ensuite la généalogie de Danaüs et de Lyncée, en descendant jusqu’à Persée ; ils ajoutèrent que celui-ci étant venu en Égypte pour enlever de Libye, comme le disent aussi les Grecs, la tête de la Gorgone, il passa par leur ville, où il reconnut tous ses parents ; que, lorsqu’il arriva en Égypte, il savait déjà le nom de Chemmis par sa mère ; enfin que c’était par son ordre qu’ils célébraient des jeux gymniques en son honneur.
XCII. Les Égyptiens qui habitent au-dessus des marais observent toutes ces coutumes[54] ; mais ceux qui demeurent dans la partie marécageuse suivent les mêmes usages que le reste des Égyptiens, et, entre autres, ils n’ont qu’une femme chacun, ainsi que les Grecs.
Quant aux vivres, ils ont imaginé des moyens pour s’en procurer aisément. Lorsque le fleuve a pris toute sa crue, et que les campagnes sont comme une espèce de mer, il paraît dans l’eau une quantité prodigieuse de lis que les Égyptiens appellent lotos[55] ; ils les cueillent, et les font sécher au soleil ; ils en prennent ensuite la graine : cette graine ressemble à celle du pavot, et se trouve au milieu du lotos ; ils la pilent et en font du pain, qu’ils cuisent au feu. On mange aussi la racine de cette plante ; elle est d’un goût agréable et doux ; elle est ronde, et de la grosseur d’une pomme. Il y a une autre espèce de lis, ressemblante aux roses, et qui croît aussi dans le Nil. Son fruit a beaucoup de rapport avec les rayons d’un guêpier : on le recueille sur une tige qui sort de la racine, et croît auprès de l’autre tige. On y trouve quantité de grains bons à manger, de la grosseur d’un noyau d’olive : on les mange verts ou secs.
Le byblus[56] est une plante annuelle. Quand on l’a arraché des marais, on en coupe la partie supérieure, qu’on emploie à différents usages : quant à l’inférieure, ou ce qui reste de la plante, et qui a environ une coudée de haut, on le mange cru, ou on le vend. Ceux qui veulent rendre ce mets plus délicat le font rôtir dans un four ardent. Quelques-uns d’entre eux ne vivent que de poissons : ils les vident, les font sécher au soleil, et les mangent quand ils sont secs.
XCIII. Dans les différentes branches du fleuve, on trouve très-peu de ces sortes de poissons qui vont par troupes ; ils croissent dans les étangs. Quand ils commencent à sentir les ardeurs de l’amour, et qu’ils veulent frayer, ils se rendent à la mer par bandes. Les mâles vont devant, et répandent sur leur route la liqueur séminale : les femelles, qui les suivent, la dévorent, et c’est ainsi qu’elles conçoivent. Lorsqu’elles se sont fécondées dans la mer, les poissons remontent la rivière, pour regagner chacun sa demeure accoutumée. Ce ne sont plus alors les mâles qui vont les premiers ; les femelles conduisent la troupe. En la conduisant, elles font ce que faisaient les mâles : elles jettent leurs œufs, qui sont de la grosseur des grains de millet ; et les mâles, qui les suivent, les avalent. Tous ces grains sont autant de petits poissons. Ceux qui restent, et que les mâles n’ont pas dévorés, prennent de l’accroissement, et deviennent des poissons.
Si l’on prend de ces poissons lorsqu’ils vont à la mer, on remarque que leurs têtes sont meurtries du côté gauche ; ceux au contraire qui remontent ont la tête froissée du côté droit. La cause en est sensible. Quand ils vont à la mer, il côtoient la terre du côté gauche ; et, lorsqu’ils reviennent, ils s’approchent du même rivage, le touchent, et s’y appuient tant qu’ils peuvent, de peur que le courant de l’eau ne les détourne de leur route. Quand le Nil commence à croître, l’eau se filtre à travers les terres, et remplit les fossés et les lagunes qui sont près du fleuve. À peine sont-ils pleins, qu’on y voit fourmiller de toutes parts une multitude prodigieuse de petits poissons : mais quelle est la cause vraisemblable de leur production ? Je crois la connaître.
Lorsque le Nil se retire, les poissons qui, l’année précédente, avaient déposé leurs œufs dans le limon, se retirent aussi avec les dernières eaux. L’année révolue, lorsque le Nil vient de nouveau à se déborder, ces œufs commencent aussitôt à éclore, et à devenir de petits poissons.