Histoires
Hérodote Histoire d’Hérodote Traduction par Pierre-Henri Larcher. Charpentier, 1850 (Tome 1, p. 21-132).
Les Perses. — Les Mèdes. — Babylone. — Crésus. — Solon. — Candaule et Gygès. — Cyrus. — Sémiramis. — Thomyris, etc.
En présentant au public ces recherches, Hérodote d’Halicarnasse se propose de préserver de l’oubli les actions des hommes, de célébrer les grandes et merveilleuses actions des Grecs et des Barbares, et, indépendamment de toutes ces choses, de développer les motifs qui les portèrent à se faire la guerre.
I. Les Perses les plus savants dans l’histoire de leur pays attribuent aux Phéniciens la cause de cette inimitié. Ils disent que ceux-ci étant venus des bords de la mer Érythrée[2] sur les côtes de la nôtre, ils entreprirent de longs voyages sur mer, aussitôt après s’être établis dans le pays qu’ils habitent encore aujourd’hui, et qu’ils transportèrent des marchandises d’Égypte et d’Assyrie en diverses contrées, entre autres à Argos. Cette ville surpassait alors toutes celles du pays connu actuellement sous le nom de Grèce. Ils ajoutent que les Phéniciens y étant abordés se mirent à vendre leurs marchandises ; que cinq ou six jours après leur arrivée la vente étant presque finie, un grand nombre de femmes se rendit sur le rivage, et parmi elles la fille du roi ; que cette princesse, fille d’Inachus, s’appelait Io, nom que lui donnent aussi les Grecs. Tandis que ces femmes, continuent les mêmes historiens, achetaient près de la poupe ce qui était le plus de leur goût, les Phéniciens, s’animant les uns les autres, se jetèrent sur elles. La plupart prirent la fuite ; mais Io fut enlevée, et d’autres femmes avec elle. Les Phéniciens, les ayant fait embarquer, mirent à la voile, et firent route vers l’Égypte.
II. Voilà, selon les Perses, en cela peu d’accord avec les Phéniciens, comment Io passa en Égypte : voilà le principe des injustices réciproques qui éclatèrent entre eux et les Grecs. Ils ajoutent qu’ensuite quelques Grecs (ils ne peuvent les nommer, c’étaient peut-être des Crétois) abordés à Tyr en Phénicie enlevèrent Europe, fille du roi : c’était sans doute user du droit de représailles ; mais la seconde injustice ne doit, selon les mêmes historiens, être imputée qu’aux Grecs. Ils disent que ceux-ci se rendirent sur un vaisseau long[3] à Æa, en Colchide, sur le Phase, et qu’après avoir terminé les affaires qui leur avaient fait entreprendre ce voyage, ils enlevèrent Médée, fille du roi ; que ce prince ayant envoyé un ambassadeur en Grèce pour redemander sa fille et exiger réparation de cette injure, les Grecs lui répondirent que puisque les Colchidiens n’avaient donné aucune satisfaction de l’enlèvement d’Io, ils ne lui en feraient point de celui de Médée.
III. Les mêmes historiens disent aussi que, la seconde génération après ce rapt, Alexandre (Pâris), fils de Priam, qui en avait entendu parler, voulut par ce même moyen se procurer une femme grecque, bien persuadé que les autres n’ayant point été punis, il ne le serait pas non plus. Il enleva donc Hélène ; mais les Grecs, continuent-ils, s’étant assemblés, furent d’avis d’envoyer d’abord des ambassadeurs pour demander cette princesse, et une réparation de cette insulte. À cette proposition les Troyens opposèrent aux Grecs l’enlèvement de Médée, leur reprochèrent d’exiger une satisfaction, quoiqu’ils n’en eussent fait aucune, et qu’ils n’eussent point rendu cette princesse après en avoir été sommés.
IV. Jusque-là, disent les Perses, il n’y avait eu de part et d’autre que des enlèvements ; mais depuis cette époque les Grecs se mirent tout à fait dans leur tort, en portant la guerre en Asie avant que les Asiatiques l’eussent déclarée à l’Europe. Or, s’il y a de l’injustice, ajoutent-ils, à enlever des femmes, il y a de la folie à se venger d’un rapt, et de la sagesse à ne s’en pas mettre en peine, puisqu’il est évident que, sans leur consentement, on ne les eût pas enlevées. Les Perses assurent que, quoiqu’ils soient Asiatiques, ils n’ont tenu aucun compte des femmes enlevées dans cette partie du monde ; tandis que les Grecs, pour une femme de Lacédémone, équipèrent une flotte nombreuse, passèrent en Asie, et renversèrent le royaume de Priam. Depuis cette époque, les Perses ont toujours regardé les Grecs comme leurs ennemis ; car ils s’arrogent[4] l’empire sur l’Asie et sur les nations barbares qui l’habitent, et considèrent l’Europe et la Grèce comme un continent à part.
V. Telle est la manière dont les Perses rapportent ces événements, et c’est à la prise d’Ilion qu’ils attribuent la cause de la haine qu’ils portent aux Grecs. À l’égard d’Io, les Phéniciens ne sont pas d’accord avec les Perses. Ils disent que ce ne fut pas par un enlèvement qu’ils la menèrent en Égypte : qu’ayant eu commerce à Argos avec le capitaine du navire, quand elle se vit grosse, la crainte de ses parents la détermina à s’embarquer avec les Phéniciens, pour cacher son déshonneur. Tels sont les récits des Perses et des Phéniciens. Pour moi, je ne prétends point décider si les choses se sont passées de cette manière ou d’une autre ; mais, après avoir indiqué celui que je connais pour le premier auteur des injures faites aux Grecs, je poursuivrai mon récit, qui embrassera les petits États comme les grands : car ceux qui florissaient autrefois sont la plupart réduits à rien, et ceux qui fleurissent de nos jours étaient jadis peu de chose. Persuadé de l’instabilité du bonheur des hommes, je me suis déterminé à parler également des uns et des autres.
VI. Crésus était Lydien de naissance, fils d’Alyattes, et tyran[5] des nations que renferme l’Halys dans son cours. Ce fleuve coule du sud, passe entre le pays des Syriens (Cappadociens) et celui des Paphlagoniens, et se jette au nord dans le Pont-Euxin. Ce prince est le premier Barbare, que je sache, qui ait forcé une partie des Grecs à lui payer tribut, et qui se soit allié avec l’autre. Il subjugua en effet les Ioniens, les Éoliens et les Doriens établis en Asie, et fit alliance avec les Lacédémoniens. Avant son règne, tous les Grecs étaient libres ; car l’expédition des Cimmériens contre l’Ionie, antérieure à Crésus, n’alla pas jusqu’à ruiner des villes : ce ne fut qu’une incursion, suivie de pillage.
VII. Voici comment la souveraine puissance, qui appartenait aux Héraclides, passa en la maison des Mermnades, dont était Crésus. Candaule, que les Grecs appellent Myrsile, fut tyran de Sardes. Il descendait d’Hercule par Alcée, fils de ce héros ; car Agron, fils de Ninus, petit-fils de Bélus, arrière-petit-fils d’Alcée, fut le premier des Héraclides qui régna à Sardes ; et Candaule, fils de Myrsus, fut le dernier. Les rois de ce pays antérieurs à Agron descendaient de Lydus, fils d’Atys, qui donna le nom de Lydiens à tous les peuples de cette contrée, qu’on appelait auparavant Méoniens. Enfin les Héraclides, à qui ces princes avaient confié l’administration du gouvernement, et qui tiraient leur origine d’Hercule et d’une esclave de Jardanus, obtinrent la royauté en vertu d’un oracle. Ils régnèrent de père en fils cinq cent cinq ans, en quinze générations, jusqu’à Candaule, fils de Myrsus.
VIII. Ce prince aimait éperdument sa femme, et la regardait comme la plus belle des femmes. Obsédé par sa passion, il ne cessait d’en exagérer la beauté à Gygès, fils de Dascylus, un de ses gardes, qu’il aimait beaucoup, et à qui il communiquait ses affaires les plus importantes. Peu de temps après, Candaule (il ne pouvait éviter son malheur) tint à Gygès ce discours : « Il me semble que tu ne m’en crois pas sur la beauté de ma femme. Les oreilles sont moins crédules que les yeux : fais donc ton possible pour la voir nue. Quel langage insensé, seigneur ! s’écria Gygès. Y avez-vous réfléchi ? Ordonner à un esclave de voir nue sa souveraine ! Oubliez-vous qu’une femme dépose sa pudeur avec ses vêtements ? Les maximes de l’honnêteté sont connues depuis longtemps : elles doivent nous servir de règle. Or une des plus importantes est que chacun ne doit regarder que ce qui lui appartient. Je suis persuadé que vous avez la plus belle de toutes les femmes ; mais n’exigez pas de moi, je vous en conjure, une chose malhonnête. »
IX. Ainsi Gygès se refusait à la proposition du roi, en craignant les suites pour lui-même. « Rassure-toi, Gygès, lui dit Candaule ; ne crains ni ton roi (ce discours n’est point un piége pour t’éprouver) ni la reine : elle ne te fera aucun mal. Je m’y prendrai de manière qu’elle ne saura pas même que tu l’aies vue. Je te placerai dans la chambre où nous couchons, derrière la porte, qui restera ouverte : la reine ne tardera pas à me suivre. À l’entrée est un siége où elle pose ses vêtements, à mesure qu’elle s’en dépouille. Ainsi, tu auras tout le loisir de la considérer. Lorsque de ce siége elle s’avancera vers le lit, comme elle te tournera le dos, saisis ce moment pour t’esquiver sans qu’elle te voie. »
X. Gygès ne pouvait plus se refuser aux instances roi : il se tint prêt à obéir. Candaule, à l’heure du coucher le mena dans sa chambre, où la reine ne tarda pas à se rendre. Gygès la regarda se déshabiller, et, tandis qu’elle tournait le dos pour gagner le lit, il se glissa hors de l’appartement ; mais la reine l’aperçut en sortant. Elle ne douta point que son mari ne fût l’auteur de cet outrage : la pudeur l’empêcha de crier, et même elle fit semblant de ne l’avoir pas remarqué, ayant déjà conçu dans le fond du cœur le désir de se venger de Candaule : car chez les Lydiens, comme chez presque tout le reste des nations barbares, c’est un opprobre, même à un homme, de paraître nu.
XI. La reine[6] demeura donc tranquille, et sans rien découvrir de ce qui se passait dans son âme. Mais, dès que le jour parut, elle s’assure des dispositions de ses plus fidèles officiers, et mande Gygès. Bien éloigné de la croire instruite, il se rend à son ordre, comme il était dans l’habitude de le faire toutes les fois qu’elle le mandait. Lorsqu’il fut arrivé, cette princesse lui dit : « Gygès, voici deux routes dont je te laisse le choix ; décide-toi sur-le-champ. Obtiens par le meurtre de Candaule ma main et le trône de Lydie, ou une prompte mort t’empêchera désormais de voir, par une aveugle déférence pour Candaule, ce qui t’est interdit. Il faut que l’un des deux périsse, ou toi qui, bravant l’honnêteté, m’as vue sans vêtements, ou du moins celui qui t’a donné ce conseil. » À ce discours, Gygès demeura quelque temps interdit ; puis il conjura la reine de ne le point réduire à la nécessité d’un tel choix. Voyant qu’il ne pouvait la persuader, et qu’il fallait absolument ou tuer son maître ou se résoudre lui-même à périr, il préféra sa propre conservation. « Puisque, malgré mes réclamations, dit-il à la reine, vous me forcez à tuer mon maître, je suis prêt à prendre les moyens d’y réussir. — Le lieu de l’embuscade, répondit-elle, sera celui-là même d’où il m’a exposée nue à tes regards, et le temps de l’attaque celui de son sommeil. »
XII. Ces mesures prises, elle retint Gygès : nul moyen pour lui de s’échapper. Il fallait qu’il pérît, lui ou Candaule. À l’entrée de la nuit elle l’introduit dans la chambre, l’arme d’un poignard, et le cache derrière la porte : à peine Candaule était endormi, Gygès[7] avance sans bruit, le poignarde, s’empare de son épouse et de son trône. Archiloque[8] de Paros, qui vivait en ce temps-là, fait mention de ce prince dans une pièce qu’il a composée en vers ïambes trimètres.
XIII. Gygès étant monté de la sorte sur le trône, il y fut affermi par l’oracle de Delphes. Les Lydiens, indignés de la mort de Candaule, avaient pris les armes ; mais ils convinrent avec les partisans de Gygès que, si l’oracle le reconnaissait pour roi de Lydie, la couronne lui resterait ; qu’autrement elle retournerait aux Héraclides. L’oracle prononça, et le trône fut, par ce moyen, assuré à Gygès. Mais la Pythie ajouta que les Héraclides seraient vengés sur le cinquième descendant de ce prince. Ni les Lydiens ni leurs rois ne tinrent aucun compte de cette réponse avant qu’elle eût été justifiée par l’événement. Ce fut ainsi que les Mermnades s’emparèrent de la couronne, et qu’ils l’enlevèrent aux Héraclides.
XIV. Gygès, maître de la Lydie, envoya beaucoup d’offrandes à Delphes, dont une très-grande partie était en argent ; il y ajouta quantité de vases d’or, et entre autres six cratères d’or du poids de trente talents[9], présent dont la mémoire mérite surtout d’être conservée. Ces offrandes sont dans le trésor des Corinthiens, quoique, à dire vrai, ce trésor ne soit point à la république de Corinthe, mais à Cypsélus[10], fils d’Éétion. Gygès est, après Midas, fils de Gordius, roi de Phrygie, le premier des Barbares que nous connaissions qui ait envoyé des offrandes à Delphes. Midas avait fait présent à ce temple du trône sur lequel il avait coutume de rendre la justice : cet ouvrage mérite d’être vu ; il est placé dans le même endroit où sont les cratères de Gygès. Au reste, les habitants de Delphes appellent ces offrandes en or et en argent gygadas, du nom de celui qui les a faites.
Lorsque ce prince se vit maître du royaume, il entreprit une expédition contre les villes de Milet et de Smyrne, et prit celle de Colophon. Mais, comme il ne fit rien autre chose de mémorable pendant un règne de trente-huit ans, nous nous contenterons d’avoir rapporté ces faits, et n’en parlerons pas davantage.
XV. Passons à son fils Ardys. Ce prince lui succéda ; il subjugua ceux de Priène, et entra avec une armée dans le territoire de Milet. Sous son règne, les Cimmériens, chassés de leur pays par les Scythes nomades, vinrent en Asie, et prirent Sardes, excepté la citadelle.
XVI. Ardys régna quarante-neuf ans, et eut pour successeur Sadyattes son fils, qui en régna douze. Alyattes succéda à Sadyattes. Il fit la guerre aux Mèdes et à Cyaxare, petit-fils de Déjocès. Ce fut lui qui chassa les Cimmériens de l’Asie. Il prit la ville de Smyrne, colonie de Colophon. Il entreprit aussi une expédition contre Clazomènes, de devant laquelle il se retira, non comme il le voulut, mais après avoir reçu un échec considérable. Il fit encore durant son règne d’autres actions, dont je vais rapporter les plus mémorables.
XVII. Son père lui ayant laissé la guerre contre les Milésiens, il la continua, et attaqua Milet de la manière que je vais dire. Lorsque la terre était couverte de grains et de fruits, il se mettait en campagne. Son armée marchait au son du chalumeau, de la harpe, et des flûtes masculines et féminines[11]. Quand il était arrivé sur les terres des Milésiens, il défendait d’abattre les métairies, d’y mettre le feu et d’en arracher les portes ; il les laissait subsister dans l’état où elles étaient : mais il faisait le dégât dans le pays, coupait les arbres, ravageait les blés ; après quoi il s’en retournait sans assiéger la place ; entreprise qui lui eût été inutile, les Milésiens étant maîtres de la mer. Quant aux maisons, Alyattes ne les faisait pas abattre, afin que les Milésiens, ayant toujours où se loger, continuassent à ensemencer et à cultiver leurs terres, et qu’il eût de quoi piller et ravager lorsqu’il reviendrait dans leur pays.
XVIII. Il leur fit de cette manière onze ans la guerre, pendant lesquels les Milésiens essuyèrent deux échecs considérables : l’un à la bataille qu’ils donnèrent dans leur pays, en un endroit appelé Liménéion ; l’autre, dans la plaine du Méandre. Des onze années qu’elle dura, les six premières appartiennent au règne de Sadyattes, fils d’Ardys, qui dans ce temps-là régnait encore en Lydie. Ce fut lui qui l’alluma, et qui entra alors, à la tête d’une armée dans le pays de Milet. Alyattes poussa avec vigueur, les cinq années suivantes, la guerre que son père lui avait laissée, comme on l’a rapporté un peu plus haut. De tous les Ioniens, il n’y eut que ceux de Chios qui secoururent les habitants de Milet. Ils leur envoyèrent des troupes, en reconnaissance des secours qu’ils en avaient reçus dans la guerre qu’ils avaient eu à soutenir contre les Érythréens[12].
XIX. Enfin, la douzième année, l’armée d’Alyattes ayant mis le feu aux blés, il arriva que la flamme, poussée par un vent violent, se communiqua au temple de Minerve surnommée Assésienne[13], et le réduisit en cendres. On ne fit d’abord aucune attention à cet accident ; mais Alyattes, de retour à Sardes avec son armée, étant tombé malade, et sa maladie traînant en longueur, il envoya à Delphes des députés pour consulter le dieu sur sa maladie, soit qu’il eût pris cette résolution de lui-même, soit qu’elle lui eût été suggérée. Ses envoyés étant arrivés à Delphes, la Pythie leur dit qu’elle ne leur rendrait point de réponse qu’ils n’eussent relevé le temple de Minerve qu’ils avaient brûlé à Assésos, dans le pays des Milésiens.
XX. J’ai ouï dire aux habitants de Delphes que la chose s’était passée de la sorte. Mais les Milésiens ajoutent que Périandre, fils de Cypsélus, intime ami de Thrasybule, tyran de Milet, sur la nouvelle de l’oracle rendu à Alyattes, envoya un courrier à Thrasybule, afin qu’instruit d’avance de la réponse du dieu, il prît des mesures relatives aux conjonctures.
XXI. Alyattes n’eut pas plutôt reçu cet oracle, qu’il envoya un héraut à Milet pour conclure une trêve avec Thrasybule et les Milésiens, jusqu’à ce qu’on eût rebâti le temple. Pendant que le héraut était en chemin pour se rendre à Milet, Thrasybule, bien informé de tout, et qui n’ignorait point les desseins d’Alyattes, s’avisa de cette ruse : tout le blé qu’on put trouver à Milet, tant dans ses greniers que dans ceux des particuliers, il le fit apporter sur la place publique. Il commanda ensuite aux Milésiens de se livrer aux plaisirs de la table au signal qu’il leur donnerait.
XXII. Thrasybule publia ces ordres, afin que le héraut, voyant un si grand amas de blé, et que les habitants ne songeaient qu’à leurs plaisirs, en rendît compte à Alyattes ; ce qui ne manqua pas d’arriver. Le héraut, témoin de l’abondance qui régnait à Milet, s’en retourna à Sardes aussitôt qu’il eut communiqué à Thrasybule les ordres qu’il avait reçus du roi de Lydie ; et ce fut là, comme je l’ai appris, la seule cause qui rétablit la paix entre ces deux princes. Alyattes s’était persuadé que la disette était très-grande à Milet, et que le peuple était réduit à la dernière extrémité. Il fut bien surpris, au retour du héraut, d’apprendre le contraire. Quelque temps après, ces deux princes firent ensemble un traité, dont les conditions furent qu’ils vivraient comme amis et alliés. Au lieu d’un temple, Alyattes en fit bâtir deux à Minerve dans Assésos, et il recouvra la santé. C’est ainsi que les choses se passèrent dans la guerre qu’Alyattes fit à Thrasybule et aux Milésiens.
XXIII. Ce Périandre, qui donna avis à Thrasybule de la réponse de l’oracle, était fils de Cypsélus ; il régnait à Corinthe. Les habitants de cette ville racontent qu’il arriva de son temps une aventure très-merveilleuse dont il fut témoin, et les Lesbiens en conviennent aussi. Ils disent qu’Arion de Méthymne, le plus habile joueur de cithare qui fût alors, et le premier, que je sache, qui ait fait et nommé le dithyrambe, et l’ait exécuté à Corinthe, fut porté sur le dos d’un dauphin jusqu’au promontoire de Ténare.
XXIV. Ils assurent qu’Arion, ayant passé un temps considérable à la cour de Périandre, eut envie de naviguer en Sicile et en Italie. Ayant amassé dans ces pays de grands biens, il voulut retourner à Corinthe. Prêt à partir de Tarente, il loua un vaisseau corinthien, parce qu’il se fiait plus à ce peuple qu’à tout autre. Lorsqu’il fut sur le vaisseau, les Corinthiens tramèrent sa perte, et résolurent de le jeter à la mer pour s’emparer de ses richesses. Arion, s’étant aperçu de leur dessein, les leur offrit, les conjurant de lui laisser la vie. Mais, bien loin d’être touchés de ses prières, ils lui ordonnèrent de se tuer lui-même s’il voulait être enterré, ou de se jeter sur-le-champ dans la mer. Arion, réduit à une si fâcheuse extrémité, les supplia, puisqu’ils avaient résolu sa perte, de lui permettre de se revêtir de ses plus beaux habits et de chanter sur le tillac, et leur promit de se tuer après qu’il aurait chanté. Ils présumèrent qu’ils auraient du plaisir à entendre le plus habile musicien qui existât, et dès lors ils se retirèrent de la poupe au milieu du vaisseau. Arion se para de ses plus riches habits, prit sa cithare et monta sur le tillac, exécuta l’air orthien[14] ; et dès qu’il l’eut fini, il se jeta à la mer avec ses habits, et dans l’état où il se trouvait. Pendant que le vaisseau partait pour Corinthe, un dauphin reçut, à ce qu’on dit, Arion sur son dos, et le porta à Ténare, où ayant mis pied à terre, il s’en alla à Corinthe vêtu comme il était et y raconta son aventure. Périandre, ne pouvant ajouter foi à son récit, le fit étroitement garder, et porta son attention sur les matelots. Ils ne furent pas plutôt arrivés, que, les ayant envoyé chercher, il leur demanda s’ils pouvaient lui donner des nouvelles d’Arion. Ils lui répondirent qu’ils l’avaient laissé en bonne santé à Tarente, en Italie, où la fortune lui était favorable. Arion parut tout à coup devant eux, tel qu’ils l’avaient vu se précipiter à la mer. Déconcertés, convaincus, ils n’osèrent plus nier leur crime. Les Corinthiens et les Lesbiens racontent cette histoire de la sorte, et l’on voit à Ténare une petite statue de bronze qui représente un homme sur un dauphin : c’est une offrande d’Arion.
XXV. Alyattes, roi de Lydie, mourut longtemps après avoir terminé la guerre de Milet. Il régna cinquante-sept ans. Il fut le second prince de la maison des Mermnades qui envoya des présents à Delphes : c’était en action de grâces du recouvrement de sa santé. Ils consistaient en un grand cratère d’argent et une soucoupe damasquinée, la plus précieuse, de toutes les offrandes qui se voient à Delphes. C’est un ouvrage de Glaucus de Chios, qui seul a inventé l’art de la damasquinure.
XXVI. Alyattes étant mort, Crésus son fils lui succéda à l’âge de trente-cinq ans. Éphèse fut la première ville grecque que ce prince attaqua. Ses habitants, se voyant assiégés, consacrèrent leur ville à Diane, en joignant avec une corde leurs murailles au temple de la déesse. Ce temple est éloigné de sept stades de la vieille ville, dont Crésus formait alors le siége. Après avoir fait la guerre aux Éphésiens, il la fit aux Ioniens et aux Éoliens, mais successivement, employant des raisons légitimes quand il en pouvait trouver, ou des prétextes frivoles à défaut de raisons.