Histoires (page 14)
XLVI. Les Mendésiens, ceux des Égyptiens dont j’ai parlé, ne sacrifient ni chèvres ni boucs. En voici les raisons : ils mettent Pan au nombre des huit dieux, et ils prétendent que ces huit dieux existaient avant les douze dieux. Or les peintres et les sculpteurs représentent le dieu Pan, comme le font les Grecs, avec une tête de chèvre et des jambes de bouc : ce n’est pas qu’ils s’imaginent qu’il ait une pareille figure, ils le croient semblable au reste des dieux ; mais je me ferais une sorte de scrupule de dire pourquoi ils le représentent ainsi. Les Mendésiens ont beaucoup de vénération pour les boucs et les chèvres, et encore plus pour ceux-là que pour celles-ci ; et c’est à cause de ces animaux qu’ils honorent ceux qui en prennent soin. Ils ont surtout en grande vénération un bouc, qu’ils considèrent plus que tous les autres ; quand il vient à mourir, tout le nome Mendésien est en deuil.
Le bouc et le dieu Pan s’appellent Mendès en égyptien. Il arriva, pendant que j’étais en Égypte, une chose étonnante dans le nome Mendésien : un bouc eut publiquement commerce avec une femme, et cette aventure parvint à la connaissance de tout le monde.
XLVII. Les Égyptiens regardent le pourceau comme un animal immonde[31]. Si quelqu’un en touche un, ne fût-ce qu’en passant, aussitôt il va se plonger dans la rivière avec ses habits : aussi ceux qui gardent les pourceaux, quoique Égyptiens de naissance, sont-ils les seuls qui ne puissent entrer dans aucun temple d’Égypte. Personne ne veut leur donner ses filles en mariage, ni épouser les leurs : ils se marient entre eux.
Il n’est pas permis aux Égyptiens d’immoler des pourceaux à d’autres dieux qu’à la Lune et à Bacchus, à qui ils en sacrifient dans le même temps, je veux dire dans la même pleine lune. Ils en mangent alors. Mais pourquoi les Égyptiens ont-ils les pourceaux en horreur les autres jours de fête, et en immolent-ils dans celle-ci ? Ils en apportent une raison qu’il n’est pas convenable de rapporter. Je la tairai donc, quoique je ne l’ignore point.
Voici comment ils sacrifient les pourceaux à la Lune : quand la victime est égorgée, on met ensemble l’extrémité de la queue, la rate et l’épiploon, qu’on couvre de toute la graisse qui est dans le ventre de l’animal, et on les brûle. Le reste de la victime se mange le jour de la pleine lune, qui est celui où ils ont offert le sacrifice ; tout autre jour, ils ne voudraient pas en goûter. Les pauvres, qui ont à peine de quoi subsister, font avec de la pâte des figures de pourceaux ; et, les ayant fait cuire, ils les offrent en sacrifice.
XLVIII. Le jour de la fête de Bacchus, chacun immole un pourceau devant sa porte, à l’heure du repas ; on le donne ensuite à emporter à celui qui l’a vendu. Les Égyptiens célèbrent le reste de la fête de Bacchus, excepté le sacrifice des porcs, à peu près de la même manière que les Grecs ; mais, au lieu de phalles, ils ont inventé des figures d’environ une coudée de haut, qu’on fait mouvoir par le moyen d’une corde. Les femmes portent dans les bourgs et les villages ces figures, dont le membre viril n’est guère moins grand que le reste du corps, et qu’elles font remuer. Un joueur de flûte marche à la tête ; elles le suivent en chantant les louanges de Bacchus. Mais pourquoi ces figures ont-elles le membre viril d’une grandeur si peu proportionnée, et pourquoi ne remuent-elles que cette partie ? On en donne une raison sainte ; mais je ne dois pas la rapporter.
XLIX. Il me semble que Mélampus, fils d’Amythaon, avait dès lors même une grande connaissance de cette cérémonie sacrée. C’est lui en effet qui a instruit les Grecs du nom de Bacchus, des cérémonies de son culte, et qui a introduit parmi eux la procession du phalle. Il est vrai qu’il ne leur a pas découvert le fond de ces mystères ; mais les sages qui sont venus après lui en ont donné une plus ample explication.
C’est donc Mélampus qui a institué la procession du phalle que l’on porte en l’honneur de Bacchus, et c’est lui qui a instruit les Grecs des cérémonies qu’ils pratiquent encore aujourd’hui.
Mélampus est, à mon avis, un sage qui s’est rendu habile dans l’art de la divination. Instruit par les Égyptiens d’un grand nombre de cérémonies, et, entre autres, de ce qui concerne le culte de Bacchus, ce fut lui qui les introduisit dans la Grèce, avec quelques légers changements. Je n’attribuerai point en effet au hasard la ressemblance qu’on voit entre les cérémonies religieuses des Égyptiens et celles que les Grecs ont adoptées. Si cette ressemblance n’avait pas d’autres causes, ces cérémonies ne se trouveraient pas si éloignées des mœurs et des usages des Grecs, et d’ailleurs elles n’auraient pas été nouvellement introduites. Je ne dirai pas non plus que les Égyptiens aient emprunté des Grecs ces cérémonies, ou quelque autre rite : il me semble bien plutôt que Mélampus apprit ce qui concerne le culte de Bacchus par le commerce qu’il eut avec les descendants de Cadmus de Tyr, et avec ceux des Tyriens de sa suite, qui vinrent de Phénicie dans cette partie de la Grèce qu’on appelle aujourd’hui Béotie.
L. Presque tous les noms des dieux sont venus d’Égypte en Grèce. Il est très-certain qu’ils nous viennent des Barbares : je m’en suis convaincu par mes recherches. Je crois donc que nous les tenons principalement des Égyptiens. En effet, si vous exceptez Neptune, les Dioscures, comme je l’ai dit ci-dessus, Junon[32], Vesta, Thémis, les Grâces et les Néréides, les noms de tous les autres dieux, ont toujours été connus en Égypte. Je ne fais, à cet égard, que répéter ce que les Égyptiens disent eux-mêmes. Quant aux dieux qu’ils assurent ne pas connaître, je pense que leurs noms viennent des Pélasges ; j’en excepte Neptune, dont ils ont appris le nom des Libyens ; car, dans les premiers temps, le nom de Neptune n’était connu que des Libyens, qui ont toujours pour ce dieu une grande vénération. Quant à ce qui regarde les héros, les Égyptiens ne leur rendent aucun honneur funèbre.
LI. Les Hellènes tiennent donc des Égyptiens ces rites usités parmi eux, ainsi que plusieurs autres dont je parlerai dans la suite ; mais ce n’est point d’après ces peuples qu’ils donnent aux statues de Mercure une attitude indécente. Les Athéniens ont pris les premiers cet usage des Pélasges ; le reste de la Grèce a suivi leur exemple. Les Pélasges demeuraient en effet dans le même canton que les Athéniens, qui, dès ce temps-là, étaient au nombre des Hellènes ; et c’est pour cela qu’ils commencèrent alors à être réputés Hellènes eux-mêmes. Quiconque est initié dans les mystères des Cabires, que célèbrent les Samothraces, comprend ce que je dis ; car ces Pélasges qui vinrent demeurer avec les Athéniens habitaient auparavant la Samothrace, et c’est d’eux que les peuples de cette île ont pris leurs mystères. Les Athéniens sont donc les premiers d’entre les Hellènes qui aient appris des Pélasges[33] à faire des statues de Mercure dans l’état que nous venons de représenter. Les Pélasges en donnent une raison sacrée, que l’on trouve expliquée dans les mystères de Samothrace.
LII. Les Pélasges sacrifiaient autrefois aux dieux toutes les choses qu’on peut leur offrir, comme je l’ai appris à Dodone, et ils leur adressaient des prières ; mais ils ne donnaient alors ni nom ni surnom à aucun d’entre eux, car ils ne les avaient jamais entendu nommer. Ils les appelaient dieux en général, à cause de l’ordre des différentes parties qui constituent l’univers, et de la manière dont ils l’ont distribué. Ils ne parvinrent ensuite à connaître que fort tard les noms des dieux, lorsqu’on les eut apportés d’Égypte ; mais ils ne surent celui de Bacchus que longtemps après avoir appris ceux des autres dieux. Quelque temps après, ils allèrent consulter sur ces noms l’oracle de Dodone. On regarde cet oracle comme le plus ancien de la Grèce, et il était alors le seul qu’il y eût dans le pays. Les Pélasges ayant donc demandé à l’oracle de Dodone s’ils pouvaient recevoir ces noms qui leur venaient des Barbares, il leur répondit qu’ils le pouvaient. Depuis ce temps-là ils en ont fait usage dans leurs sacrifices, et dans la suite les Grecs ont pris des Pélasges ces mêmes noms.
LIII. On a longtemps ignoré l’origine de chaque dieu, leur forme, leur nature, et s’ils avaient tous existé de tout temps : ce n’est, pour ainsi dire, que d’hier qu’on le sait. Je pense en effet qu’Homère et Hésiode ne vivaient que quatre cents ans avant moi[34]. Or ce sont eux qui les premiers ont décrit en vers la théogonie, qui ont parlé des surnoms des dieux, de leur culte, de leurs fonctions, et qui ont tracé leurs figures ; les autres poëtes, qu’on dit les avoir précédés, ne sont venus, du moins à mon avis, qu’après eux. Ce qui regarde les noms et l’origine des dieux, je le tiens des prêtresses de Dodone ; mais, à l’égard d’Hésiode et d’Homère, c’est mon sentiment particulier.
LIV. Quant aux deux oracles, dont l’un est en Grèce et l’autre en Libye, je vais rapporter ce qu’en disent les Égyptiens. Les prêtres de Jupiter Thébéen me racontèrent que des Phéniciens avaient enlevé à Thèbes deux femmes consacrées au service de ce dieu ; qu’ils avaient ouï dire qu’elles furent vendues pour être transportées, l’une en Libye, l’autre en Grèce, et qu’elles furent les premières qui établirent des oracles parmi les peuples de ces deux pays. Je leur demandai comment ils avaient acquis ces connaissances positives : ils me répondirent qu’ils avaient longtemps cherché ces femmes sans pouvoir les trouver, mais que depuis ils en avaient appris ce qu’ils venaient de me raconter.
LV. Les prêtresses des Dodonéens rapportent qu’il s’envola de Thèbes en Égypte deux colombes noires ; que l’une alla en Libye, et l’autre chez eux ; que celle-ci, s’étant perchée sur un chêne, articula d’une voix humaine que les destins voulaient qu’on établît en cet endroit un oracle de Jupiter ; que les Dodonéens, regardant cela comme un ordre des dieux, l’exécutèrent ensuite. Ils racontent aussi que la colombe qui s’envola en Libye commanda aux Libyens d’établir l’oracle d’Ammon, qui est aussi un oracle de Jupiter. Voilà ce que me dirent les prêtresses des Dodonéens, dont la plus âgée s’appelait Preuménia ; celle d’après, Timarété ; et la plus jeune, Nicandra. Leur récit était confirmé par le témoignage du reste des Dodonéens, ministres du temple.
LVI. Mais voici mon sentiment à cet égard : s’il est vrai que des Phéniciens aient enlevé ces deux femmes consacrées aux dieux, et qu’ils les aient vendues, l’une pour être menée en Libye, l’autre pour être transportée en Grèce, je pense que celle-ci fut vendue afin d’être conduite dans le pays des Thesprotiens, qui fait partie de la Grèce actuelle, et qu’on appelait alors Pélasgie ; que, pendant son esclavage, elle éleva sous un chêne une chapelle à Jupiter ; car il était naturel que celle qui dans Thèbes avait desservi les autels de ce dieu lui donnât, dans le lieu où on l’avait transportée, des marques de son souvenir, et qu’ensuite elle instituât un oracle ; et qu’ayant appris la langue grecque, elle dît que sa sœur avait été vendue par les mêmes Phéniciens pour être conduite en Libye.
LVII. Les Dodonéens donnèrent, à ce qu’il me semble, le nom de colombes à ces femmes, parce que, étant étrangères, elles parlaient un langage qui leur paraissait ressembler à la voix de ces oiseaux ; mais quelque temps après, quand cette femme commença à se faire entendre, ils dirent que la colombe avait parlé ; car, tant qu’elle s’exprima dans une langue étrangère, elle leur parut rendre des sons semblables à ceux des oiseaux. Comment, en effet, pourrait-il se faire qu’une colombe rendit des sons articulés ? Et lorsqu’ils ajoutent que cette colombe était noire, ils nous donnent à entendre que cette femme était égyptienne.
LVIII. L’oracle de Thèbes en Égypte, et celui de Dodone, ont entre eux beaucoup de ressemblance. L’art de prédire l’avenir, tel qu’il se pratique dans les temples, nous vient aussi d’Égypte ; du moins est-il certain que les Égyptiens sont les premiers de tous les hommes qui aient établi des fêtes ou assemblées publiques, des processions, et la manière d’approcher de la Divinité et de s’entretenir avec elle : aussi les Grecs ont-ils emprunté ces coutumes des Égyptiens. Une preuve de ce que j’avance, c’est qu’elles sont en usage depuis longtemps en Égypte, et qu’elles n’ont été établies que depuis peu chez les Grecs.
LIX. Les Égyptiens célèbrent tous les ans un grand nombre de fêtes, et ne se contentent pas d’une seule. La principale, et celle qu’ils observent avec le plus de zèle, se fait dans la ville de Bubastis, en l’honneur de Diane ; la seconde, dans la ville de Busiris, en l’honneur d’Isis. Il y a dans cette ville, qui est située au milieu du Delta, un très-grand temple consacré à cette déesse. On la nomme en grec Déméter (Terre-Mère, Cérès). La fête de Minerve est la troisième ; elle se fait à Saïs. On célèbre la quatrième à Héliopolis, en l’honneur du Soleil ; la cinquième, à Buto, en celui de Latone ; la sixième enfin à Paprémis, en celui de Mars.
LX. Voici ce qui s’observe en allant à Bubastis[35] : on s’y rend par eau, hommes et femmes pêle-mêle et confondus les uns avec les autres ; dans chaque bateau il y a un grand nombre de personnes de l’un et de l’autre sexe. Tant que dure la navigation, quelques femmes jouent des castagnettes, et quelques hommes de la flûte ; le reste, tant hommes que femmes, chante et bat des mains. Lorsqu’on passe près d’une ville, on fait approcher le bateau du rivage. Parmi les femmes, les unes continuent à chanter et à jouer des castagnettes, d’autres crient de toutes leurs forces, et disent des injures à celles de la ville ; celles-ci se mettent à danser, et celles-là, se tenant debout, retroussent indécemment leurs robes. La même chose s’observe à chaque ville qu’on rencontre le long du fleuve. Quand on est arrivé à Bubastis, on célèbre la fête de Diane en immolant un grand nombre de victimes, et l’on fait à cette fête une plus grande consommation de vin de vigne[36] que dans tout le reste de l’année ; car il s’y rend, au rapport des habitants, sept cent mille personnes, tant hommes que femmes, sans compter les enfants.
LXI. J’ai déjà dit comment on célébrait à Busiris la fête d’Isis. On y voit une multitude prodigieuse de personnes de l’un et de l’autre sexe, qui se frappent et se lamentent toutes après le sacrifice ; mais il ne m’est pas permis de dire en l’honneur de qui ils se frappent. Tous les Cariens qui se trouvent en Égypte se distinguent d’autant plus dans cette cérémonie, qu’ils se découpent le front avec leurs épées ; et par là il est aisé de juger qu’ils sont étrangers, et non pas Égyptiens.
LXII. Quand on s’est assemblé à Saïs pour y sacrifier pendant une certaine nuit, tout le monde allume en plein air des lampes autour de sa maison : ce sont de petits vases pleins de sel et d’huile, avec une mèche qui nage dessus, et qui brûle toute la nuit. Cette fête s’appelle la fête des lampes ardentes[37]. Les Égyptiens qui ne peuvent s’y trouver, ayant observé la nuit du sacrifice, allument tous des lampes ; ainsi ce n’est pas seulement à Saïs qu’on en allume, mais par toute l’Égypte. On apporte une raison sainte des illuminations qui se font pendant cette nuit, et des honneurs qu’on lui rend.
LXIII. Ceux qui vont à Héliopolis et à Buto se contentent d’offrir des sacrifices. À Paprémis, on observe les mêmes cérémonies et on fait les mêmes sacrifices que dans les autres villes ; mais, lorsque le soleil commence à baisser, quelques prêtres en petit nombre se donnent beaucoup de mouvement autour de la statue de Mars, tandis que d’autres en plus grand nombre, armés de bâtons, se tiennent debout à l’entrée du temple. On voit vis-à-vis de ceux-ci plus de mille hommes confusément rassemblés, tenant chacun un bâton à la main, qui viennent pour accomplir leurs vœux. La statue est dans une petite chapelle de bois doré. La veille de la fête, on la transporte dans une autre chapelle. Les prêtres qui sont restés en petit nombre autour de la statue placent cette chapelle, avec le simulacre du dieu, sur un char à quatre roues, et se mettent à le tirer. Ceux qui sont dans le vestibule les empêchent d’entrer dans le temple ; mais ceux qui sont vis-à-vis, occupés à accomplir leurs vœux, venant au secours du dieu, frappent les gardes de la porte, et se défendent contre eux. Alors commence un rude combat à coups de bâtons : bien des têtes en sont fracassées, et je ne doute pas que plusieurs personnes ne meurent de leurs blessures, quoique les Égyptiens n’en conviennent pas.
LXIV. Les naturels du pays racontent qu’ils ont institué cette fête par le motif suivant : la mère de Mars demeurait dans ce temple. Celui-ci, qui avait été élevé loin d’elle, se trouvant en âge viril, vint dans l’intention de lui parler. Les serviteurs de sa mère, qui ne l’avaient point vu jusqu’alors, bien loin de lui permettre d’entrer, le chassèrent avec violence ; mais, étant revenu avec du secours qu’il alla chercher dans une autre ville, il maltraita les serviteurs de la déesse, et s’ouvrit un passage jusqu’à son appartement. C’est pourquoi on a institué ce combat en l’honneur de Mars, et le jour de sa fête.
Les Égyptiens sont aussi les premiers qui, par un principe de religion, aient défendu d’avoir commerce avec les femmes dans les lieux sacrés, ou même d’y entrer après les avoir connues, sans s’être auparavant lavé. Presque tous les autres peuples, si l’on excepte les Égyptiens et les Grecs, ont commerce avec les femmes dans les lieux sacrés, ou bien, lorsqu’ils se lèvent d’auprès d’elles, ils y entrent sans s’être lavés. Ils s’imaginent qu’il en est des hommes comme de tous les autres animaux. On voit, disent-ils, les bêtes et les différentes espèces d’oiseaux s’accoupler dans les temples et les autres lieux consacrés aux dieux : si donc cette action était désagréable à la Divinité, les bêtes mêmes ne l’y commettraient pas. Voilà les raisons dont les autres peuples cherchent à s’autoriser ; mais je ne puis les approuver.
LXV. Entre autres pratiques religieuses, les Égyptiens observent scrupuleusement celles-ci. Quoique leur pays touche à la Libye, on y voit cependant peu d’animaux ; et ceux qu’on y rencontre, sauvages ou domestiques, on les regarde comme sacrés. Si je voulais dire pourquoi ils les ont consacrés, je m’engagerais dans un discours sur la religion et les choses divines ; or j’évite surtout d’en parler, et le peu que j’en ai dit jusqu’ici, je ne l’ai fait que parce que je m’y suis trouvé forcé. La loi leur ordonne de nourrir les bêtes, et parmi eux il y a un certain nombre de personnes, tant hommes que femmes, destinées à prendre soin de chaque espèce en particulier. C’est un emploi honorable[38] : le fils y succède à son père. Ceux qui demeurent dans les villes s’acquittent des vœux[39] qu’ils leur ont faits. Voici de quelle manière : lorsqu’ils adressent leurs prières au dieu auquel chaque animal est consacré, et qu’ils rasent la tête de leurs enfants, ou tout entière, ou à moitié, ou seulement le tiers, ils mettent ces cheveux dans un des bassins d’une balance, et de l’argent dans l’autre, Quand l’argent a fait pencher la balance[40], ils le donnent à la femme qui prend soin de ces animaux : elle en achète des poissons, qu’elle coupe par morceaux, et dont elle les nourrit. Si l’on tue quelqu’un de ces animaux de dessein prémédité, on en est puni de mort ; si on l’a fait involontairement, on paye l’amende qu’il plaît aux prêtres d’imposer ; mais si l’on tue, même sans le vouloir, un ibis ou un épervier, on ne peut éviter le dernier supplice.
LXVI. Quoique le nombre des animaux domestiques soit très-grand, il y en aurait encore plus s’il n’arrivait des accidents aux chats. Lorsque les chattes ont mis bas, elles ne vont plus trouver les mâles. Ceux-ci cherchent leur compagne ; mais, ne pouvant y réussir, ils ont recours à la ruse. Ils enlèvent adroitement aux mères leurs petits, et les tuent sans cependant en recevoir aucun dommage. Les chattes les ayant perdus, comme elles désirent en avoir d’autres, parce que cet animal aime beaucoup ses petits, elles vont chercher les mâles. Lorsqu’il survient un incendie, il arrive à ces animaux quelque chose qui tient du prodige. Les Égyptiens, rangés par intervalles, négligent de l’éteindre, pour veiller à la sûreté de ces animaux ; mais les chats, se glissant entre les hommes, ou sautant par-dessus, se jettent dans les flammes. Lorsque cela arrive, les Égyptiens en témoignent une grande douleur. Si, dans quelque maison, il meurt un chat de mort naturelle, quiconque l’habite se rase les sourcils seulement ; mais, quand il meurt un chien, on se rase la tête et le corps entier.
LXVII. On porte dans des maisons sacrées les chats qui viennent à mourir ; et, après qu’on les a embaumés, on les enterre à Bubastis. À l’égard des chiens, chacun leur donne la sépulture dans sa ville, et les arrange dans des caisses sacrées. On rend les mêmes honneurs aux ichneumons. On transporte à Bute les musaraignes et les éperviers, et les ibis à Hermopolis ; mais les ours, qui sont rares en Égypte, et les loups, qui n’y sont guère plus grands que des renards, on les enterre dans le lieu même où on les trouve morts.
LXVIII. Passons au crocodile et à ses qualités naturelles. Il ne mange point pendant les quatre mois les plus rudes de l’hiver. Quoiqu’il ait quatre pieds, il est néanmoins amphibie. Il pond ses œufs sur terre, et les y fait éclore. Il passe dans des lieux secs la plus grande partie du jour, et la nuit entière dans le fleuve ; car l’eau en est plus chaude que l’air et la rosée. De tous les animaux que nous connaissons, il n’y en a point qui devienne si grand après avoir été si petit. Ses œufs ne sont guère plus gros que ceux des oies, et l’animal qui en sort est proportionné à l’œuf ; mais insensiblement il croît, et parvient à dix-sept coudées, et même davantage[41]. Il a les yeux de cochon, les dents saillantes et d’une grandeur proportionnée à celle du corps. C’est le seul animal qui n’ait point de langue[42] ; il ne remue point la mâchoire inférieure[43], et c’est le seul aussi qui approche la mâchoire supérieure de l’inférieure. Il a les griffes très-fortes, et sa peau est tellement couverte d’écailles sur le dos, qu’elle est impénétrable. Le crocodile ne voit point dans l’eau, mais à l’air il a la vue très-perçante. Comme il vit dans l’eau, il a le dedans de la gueule plein de sangsues. Toutes les bêtes, tous les oiseaux le fuient ; il n’est en paix qu’avec le trochilus, à cause des services qu’il en reçoit. Lorsque le crocodile se repose sur terre au sortir de l’eau, il a coutume de se tourner presque toujours vers le côté d’où souffle le zéphyr, et de tenir la gueule ouverte : le trochilus, entrant alors dans sa gueule, y mange les sangsues ; et le crocodile prend tant de plaisir à se sentir soulagé, qu’il ne lui fait point de mal.
LXIX. Une partie des Égyptiens regardent les crocodiles comme des animaux sacrés ; mais d’autres leur font la guerre. Ceux qui habitent aux environs de Thèbes et du lac Mœris ont pour eux beaucoup de vénération. Les uns et les autres en choisissent un qu’ils élèvent, et qu’ils instruisent à se laisser toucher avec la main. On lui met des pendants d’oreilles d’or ou de pierre factice, et on lui attache aux pieds de devant de petites chaînes ou bracelets. On le nourrit avec la chair des victimes, et on lui donne d’autres aliments prescrits. Tant qu’il vit, on en prend le plus grand soin ; quand il meurt, on l’embaume, et on le met dans une caisse sacrée. Ceux d’Éléphantine et des environs ne regardent point les crocodiles comme sacrés, et même ils ne se font aucun scrupule d’en manger. Ces animaux s’appellent champses. Les Ioniens leur ont donné le nom de crocodiles, parce qu’ils leur ont trouvé de la ressemblance avec ces crocodiles ou lézards que chez eux on rencontre dans les haies.