Histoires (page 17)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CXVI. Ce fut ainsi, au rapport des prêtres, qu’Hélène vint à la cour de Protée. Il me semble qu’Homère avait aussi ouï raconter la même histoire ; mais comme elle convenait moins à l’épopée que celle dont il s’est servi, il l’a abandonnée : il a montré cependant qu’elle ne lui était pas inconnue. Il nous en donne un témoignage certain dans l’Iliade, lorsqu’il décrit le voyage d’Alexandre ; témoignage qu’il n’a rétracté en aucun autre endroit de ses poëmes. Il nous y apprend qu’Alexandre, après avoir erré longtemps de côté et d’autre avec Hélène qu’il emmenait, aborda à Sidon en Phénicie. C’est dans l’endroit où il s’agit des exploits de Diomède. Voici ses vers[75] : « Là, se trouvaient des voiles brodés, ouvrage des Sidoniennes, que le beau Pâris avait emmenées de Sidon, lorsqu’il revint à Troie avec l’illustre Hélène. » Dans l’Odyssée[76], il fait aussi mention du voyage d’Hélène : « Tels étaient les spécifiques efficaces et excellents que possédait Hélène, fille de Jupiter ; elle les avait reçus de Polydamna, femme de Thonis, dans son voyage en Égypte, dont le terroir produit une infinité de plantes, les unes salutaires, les autres pernicieuses. » Il en parle aussi dans ces vers que Ménélas adresse à Télémaque[77] : « Quoique je désirasse de m’en retourner, les dieux me retinrent en Égypte, parce que je ne leur avais pas offert des hécatombes parfaites. » Homère, par ces vers, nous montre assez qu’il n’ignorait pas qu’Alexandre avait été en Égypte. La Syrie touche en effet à l’Égypte ; et les Phéniciens, à qui appartient Sidon, habitent dans la Syrie.

CXVII. Ces vers du poëte, et principalement les deux derniers, prouvent que les Cypriaques[78] ne sont pas d’Homère, mais de quelque autre ; car on lit dans ce poëme qu’Alexandre, profitant de la tranquillité de la mer et d’un vent favorable, arriva à Troie avec Hélène, trois jours après son départ de Sparte ; au lieu qu’Homère dit dans l’Iliade qu’en revenant avec elle il erra longtemps. Mais en voilà assez sur Homère et les vers cypriaques.

CXVIII. Je demandai ensuite aux prêtres si ce que les Grecs racontaient de la guerre de Troie devait être mis au rang des fables : ils me répondirent qu’ils s’en étaient informés à Ménélas lui-même, et voici ce qu’il leur en avait appris : Après l’enlèvement d’Hélène, une nombreuse armée de Grecs passa dans la Teucride pour venger l’outrage fait à Ménélas. Sortis de leurs vaisseaux, ils n’eurent pas plutôt assis leur camp, qu’ils envoyèrent à Ilion des ambassadeurs, au nombre desquels était Ménélas. Ces ambassadeurs, étant entrés dans la ville, demandèrent Hélène, ainsi que les richesses qu’Alexandre avait enlevées furtivement ; et ils exigèrent une réparation de cette injustice. Les Teucriens les assurèrent alors et dans la suite, sans serment et même avec serment, qu’ils n’avaient ni Hélène, ni les trésors qu’on les accusait d’avoir enlevés ; que tout ce qu’on leur demandait était en Égypte, et qu’on avait tort de les poursuivre pour des choses que retenait Protée, roi de ce pays : mais les Grecs, s’imaginant qu’ils se moquaient d’eux, firent le siége de Troie, et le continuèrent jusqu’à ce qu’ils se fussent rendus maîtres de cette ville. Quand ils l’eurent prise, Hélène ne s’y étant point trouvée, et les Troyens leur tenant toujours le même langage, ils ne doutèrent plus de ce qu’on leur avait dit dès le commencement ; et ils envoyèrent Ménélas lui-même vers Protée.

CXIX. Ménélas, étant arrivé en Égypte, remonta le Nil jusqu’à Memphis, où il fit à ce prince un récit véritable de ce qui s’était passé. Il en reçut toutes sortes de bons traitements ; on lui rendit Hélène, qui n’avait souffert aucun mal, et on lui remit tous ses trésors.

Ménélas ne reconnut ces bienfaits que par des outrages. Comme il voulait s’embarquer, et que les vents contraires le retenaient, après avoir longtemps attendu, il imagina d’immoler deux enfants du pays. Cette action impie, qui parvint bientôt à la connaissance des Égyptiens, le rendit odieux : on le poursuivit, et il fut obligé de se sauver par mer en Libye. Les Égyptiens ne purent m’apprendre de quel côté il alla ensuite ; ils m’assurèrent qu’ils avaient une connaissance certaine d’une partie de ces faits, parce qu’ils s’étaient passés chez eux, et qu’ils avaient appris les autres par leurs recherches. Les prêtres d’Égypte me dirent ces choses.

CXX. Je suis du sentiment des prêtres d’Égypte au sujet d’Hélène, et voici quelques conjectures que j’y ajoute : Si cette princesse eût été à Troie, on l’aurait sûrement rendue aux Grecs, soit qu’Alexandre y eût consenti, soit qu’il s’y fût opposé. Priam et les princes de la famille royale n’étaient pas assez dépourvus de sens pour s’exposer à périr, eux, leurs enfants et leur ville, afin de conserver à Alexandre la possession d’Hélène. Supposons même qu’ils eussent été dans ces sentiments au commencement de la guerre, du moins, lorsqu’ils virent qu’il périssait tant de Troyens toutes les fois qu’on en venait aux mains avec les Grecs, et qu’en différents combats il en avait déjà coûté la vie à deux ou trois des enfants de Priam, ou même à un plus grand nombre, s’il faut en croire les poëtes épiques ; quand Priam aurait été lui-même épris d’Hélène, je pense qu’il n’aurait pas balancé à la rendre aux Grecs, pour se délivrer de tant de maux.

D’ailleurs Alexandre n’était pas l’héritier présomptif de la couronne ; il n’était pas chargé de l’administration des affaires dans la vieillesse de Priam. Hector était son aîné, et jouissait d’une plus grande considération. Priam venant à mourir, ce prince devait lui succéder ; ainsi il ne lui eût été ni honorable ni avantageux de favoriser les injustices de son frère, et cela tandis qu’il se voyait tous les jours, ainsi que tous les autres Troyens, exposé pour lui à de si grands maux. Mais il n’était pas en leur pouvoir de rendre Hélène ; et si les Grecs n’ajoutèrent point foi à leur réponse, quoique vraie, ce fut, à mon avis, par une permission du ciel, qui, en détruisant les Troyens, voulait apprendre à tous les hommes que les dieux proportionnent les châtiments à l’énormité des crimes. J’ai dit ces choses de la manière qu’elles m’ont paru.

CXXI. Les prêtres me dirent que Rhampsinite succéda à Protée. Il fit faire le vestibule du temple de Vulcain qui est à l’occident ; il fit aussi élever vis-à-vis de ce vestibule deux statues de vingt-cinq coudées de haut : l’une au nord, les Égyptiens l’appellent Été ; l’autre au midi, ils la nomment Hiver. Ils adorent celle qu’ils appellent Été, et lui font des offrandes : quant à celle qu’ils nomment Hiver, ils la traitent d’une manière tout opposée.

Ce prince possédait tant de richesses, que, de tous les rois d’Égypte qui lui succédèrent, il ne s’en est trouvé aucun qui en ait eu de plus grandes, ou même qui en ait approché.

Pour mettre ces richesses en sûreté, il fit élever un édifice en pierres, dont un des murs était hors de l’enceinte du palais. L’architecte, qui avait de mauvais desseins, imagina ceci : il arrangea une des pierres avec tant d’art, que deux hommes, ou même un seul, pouvaient facilement l’ôter. L’édifice achevé, Rhampsinite y fit porter ses richesses. Quelque temps après, l’architecte, sentant approcher sa fin, manda ses fils ; il en avait deux. Il leur dit qu’en faisant le bâtiment où étaient les trésors du roi, il avait usé d’artifice, afin de pourvoir à leurs besoins, et de leur procurer le moyen de vivre dans l’abondance ; il leur expliqua clairement la manière de tirer la pierre, ses dimensions et ses bornes ; enfin il ajouta que, s’ils observaient exactement ce qu’il leur avait dit, ils se verraient les dispensateurs de l’argent du roi.

L’architecte mort, ses fils se mirent bientôt après à l’ouvrage. Ils allèrent de nuit au palais, trouvèrent la pierre désignée, l’ôtèrent facilement, et emportèrent de grosses sommes. Le roi, étant un jour entré dans son trésor, fut fort étonné, en visitant les vases où était son argent, de les trouver considérablement diminués : il ne savait qui en accuser, parce que les sceaux étaient entiers, et que tout était bien fermé. Y étant revenu deux ou trois fois, et s’étant toujours aperçu que l’argent diminuait (car les voleurs ne cessaient point de piller), il fit faire des piéges qu’on plaça par son ordre autour des vases où étaient ses trésors. Les voleurs vinrent comme auparavant. Un d’eux entre, va droit au vase, donne dans le piége et s’y prend. Dès qu’il se voit dans cette fâcheuse situation il appelle son frère, lui conte son malheur, le conjure d’entrer au plus vite et de lui couper la tête, de crainte qu’étant vu et reconnu, il ne fût la cause de sa perte. Celui-ci, voyant qu’il avait raison, obéit, remit la pierre, et s’en retourna chez lui avec la tête de son frère.

Dès que le jour parut, le roi se rendit à son trésor. À peine fut-il entré, qu’il fut frappé d’étonnement à la vue du corps du voleur, sans tête, pris et arrêté dans le piége ; il ne le fut pas moins, en remarquant que l’édifice n’était pas endommagé, de n’apercevoir ni entrée ni sortie. Dans cet embarras, voici le parti qu’il prit : il fit pendre sur la muraille le cadavre, et plaça des gardes auprès, avec ordre de lui amener celui qu’ils verraient pleurer à ce spectacle, ou en être touché de commisération. La mère du voleur, indignée du traitement fait à son fils, s’adressant à celui qui lui restait, lui enjoignit de mettre tout en œuvre pour détacher le corps de son frère et le lui apporter, le menaçant, s’il négligeait de lui donner cette satisfaction, d’aller elle-même le dénoncer au roi. Ce jeune homme, ne pouvant fléchir sa mère, quelque chose qu’il pût dire, et craignant l’effet de ses menaces, imagina cet artifice :

Il chargea sur des ânes quelques outres remplies de vin, les chassa devant lui ; et lorsqu’il fut près de ceux qui gardaient le corps de son frère, il délia le col de deux ou trois de ces outres. Le vin s’étant mis aussitôt à couler, il se frappa la tête en jetant de grands cris, comme un homme au désespoir, et qui ne savait auquel de ces ânes il devait aller le premier. Les gardes, voyant le vin couler en abondance, accoururent pour le recueillir, comptant que c’était autant de gagné pour eux. Le jeune homme, feignant d’être en colère, leur dit beaucoup d’injures ; mais comme ils cherchaient à le consoler, il cessa ses emportements, et, faisant semblant de s’apaiser, il détourna ses ânes du chemin, et se mit en devoir de refermer les outres. Il s’entretint ensuite avec les gardes ; et, comme ils tâchaient de l’égayer, en lui faisant des plaisanteries, il leur donna une de ses outres. Ils s’assirent aussitôt dans le lieu où ils se trouvaient, et, ne pensant plus qu’à boire, ils pressèrent le jeune homme de rester et de leur tenir compagnie. Il se laissa sans doute persuader, et demeura avec eux ; et parce qu’en buvant ils le traitaient avec honnêteté, il leur donna encore une outre. Les gardes, ayant bu avec excès, s’enivrèrent, et, vaincus par le sommeil, ils s’endormirent à l’endroit même où ils avaient bu. Dès que le jeune homme vit la nuit fort avancée, il leur rasa par dérision la joue droite, détacha le corps de son frère, le chargea sur un de ses ânes, et retourna chez lui, après avoir exécuté les ordres de sa mère.

Le roi, apprenant qu’on avait enlevé le corps du voleur, se mit fort en colère ; mais, comme il voulait absolument découvrir celui qui avait fait le coup, il s’avisa d’une chose que je ne puis croire : il prostitua sa propre fille dans un lieu de débauche, lui ordonnant de recevoir également toutes sortes de personnes, mais de les obliger, avant de leur accorder ses faveurs, à lui dire ce qu’ils avaient fait en leur vie de plus subtil et de plus méchant ; et, s’il s’en trouvait un qui se vantât d’avoir enlevé le corps du voleur, il lui recommanda de l’arrêter, et de ne le point laisser échapper. La fille obéit aux ordres de son père ; mais le voleur, ayant appris pourquoi tout cela se faisait, voulut montrer qu’il était plus habile que le roi. Il coupa près de l’épaule le bras d’un homme nouvellement mort, et, l’ayant mis sous son manteau, il alla de ce pas trouver la fille du roi. La princesse lui ayant fait les mêmes questions qu’à tous ceux qui s’étaient déjà présentés, il lui conta que la plus méchante action qu’il eût jamais faite, était d’avoir coupé la tête à son frère pris à un piége dans le trésor du roi, et que la plus subtile était d’avoir détaché son corps, après avoir enivré ceux qui le gardaient. Elle ne l’eut pas plutôt entendu qu’elle voulut l’arrêter ; mais comme ils étaient dans l’obscurité, il lui tendit le bras du mort, qu’elle saisit, croyant que c’était celui du voleur. Il lâcha ce bras, courut à la porte et se sauva.

Le roi, informé de ce qui s’était passé, fut extrêmement surpris de la ruse et de la hardiesse de cet homme ; mais enfin il fit publier dans toutes les villes de son obéissance qu’il lui accordait sa grâce, et que, s’il voulait se présenter devant lui, il lui donnerait outre cela de grandes récompenses. Le voleur, se fiant à sa parole, vint le trouver. Rhampsinite conçut pour lui une si grande admiration, qu’il lui donna sa fille en mariage, le regardant comme le plus habile de tous les hommes, parce qu’il en savait plus que tous les Égyptiens, qui sont eux-mêmes plus ingénieux que tous les autres peuples.

CXXII. Après cela, me dirent les mêmes prêtres, Rhampsinite descendit vivant sous terre, dans ces lieux que les Grecs croient être les enfers. Il y joua aux dés avec Cérès : tantôt il gagna, tantôt il perdit. Quand il revint sur terre, la déesse lui fit présent d’une serviette d’or. Les mêmes prêtres me dirent aussi que les Égyptiens avaient institué une fête qui dure autant de temps qu’il s’en passa depuis la descente de Rhampsinite jusqu’à son retour. Je sais que, de mon temps, ils célébraient encore cette fête ; mais je ne puis assurer s’ils l’ont établie pour ce sujet ou pour quelque autre.

Les prêtres revêtent pendant cette fête l’un d’entre eux d’un manteau tissu et fait le jour même de la cérémonie, et, lui couvrant les yeux d’un bandeau, ils le mettent dans le chemin qui conduit au temple de Cérès[79] ; ensuite ils se retirent. Ils me dirent qu’après cela deux loups conduisaient le prêtre, qui avait les yeux ainsi bandés, au temple de Cérès, qui est éloigné de la ville de vingt stades, et qu’ensuite ils le ramenaient au même endroit où ils l’avaient pris.

Si ces propos des Égyptiens paraissent croyables à quelqu’un, il peut y ajouter foi ; pour moi, je n’ai d’autre but dans toute cette histoire que d’écrire ce que j’entends dire à chacun.

CXXIII. Cérès et Bacchus ont, selon les Égyptiens, la puissance souveraine dans les enfers. Ces peuples sont aussi les premiers qui aient avancé que l’âme de l’homme est immortelle ; que, lorsque le corps vient à périr, elle entre toujours dans celui de quelque animal ; et qu’après avoir passé ainsi successivement dans toutes les espèces d’animaux terrestres, aquatiques, volatiles, elle rentre dans un corps d’homme qui naît alors ; et que ces différentes transmigrations se font dans l’espace de trois mille ans. Je sais que quelques Grecs ont adopté cette opinion, les uns plus tôt, les autres plus tard, et qu’ils en ont fait usage comme si elle leur appartenait. Leurs noms ne me sont point inconnus, mais je les passe sous silence.

CXXIV. Les prêtres ajoutèrent que, jusqu’à Rhampsinite, on avait vu fleurir la justice et régner l’abondance dans toute l’Égypte ; mais qu’il n’y eut point de méchanceté où ne se portât Chéops, son successeur. Il ferma d’abord tous les temples, et interdit les sacrifices aux Égyptiens ; ils les fit après cela travailler tous pour lui. Les uns furent occupés à fouiller les carrières de la montagne d’Arabie, à traîner de là jusqu’au Nil les pierres qu’on en tirait, et à passer ces pierres sur des bateaux de l’autre côté du fleuve ; d’autres les recevaient, et les traînaient jusqu’à la montagne de Libye. On employait tous les trois mois cent mille hommes à ce travail. Quant au temps pendant lequel le peuple fut ainsi tourmenté, on passa dix années à construire la chaussée par où on devait traîner les pierres. Cette chaussée est un ouvrage qui n’est guère moins considérable, à mon avis, que la pyramide même ; car elle a cinq stades de long sur dix orgyies de large[80], et huit orgyes de haut dans sa plus grande hauteur ; elle est de pierres polies et ornées de figures d’animaux. On passa dix ans à travailler à cette chaussée, sans compter le temps qu’on employa aux ouvrages de la colline sur laquelle sont élevées les pyramides, et aux édifices souterrains qu’il fit faire, pour lui servir de sépulture, dans une île formée par les eaux du Nil, qu’il y introduisit par un canal. La pyramide même coûta vingt années de travail : elle est carrée ; chacune de ses faces a huit plèthres de largeur sur autant de hauteur[81] ; elle est en grande partie de pierres polies, parfaitement bien jointes ensemble, et dont il n’y en a pas une qui ait moins de trente pieds.

CXXV. Cette pyramide fut bâtie en forme de degrés ; quelques-uns s’appellent crosses, quelques autres bomides. Quand on eut commencé à la construire de cette manière, on éleva de terre les autres pierres, et, à l’aide de machines faites de courtes pièces de bois, on les monta sur le premier rang d’assises. Quand une pierre y était parvenue, on la mettait dans une autre machine qui était sur cette première assise ; de là on la montait par le moyen d’une autre machine, car il y en avait autant que d’assises : peut-être aussi n’avaient-ils qu’une seule et même machine, facile à transporter d’une assise à l’autre toutes les fois qu’on en avait ôté la pierre. Je rapporte la chose des deux façons, comme je l’ai ouï dire. On commença donc par revêtir et perfectionner le haut de la pyramide ; de là on descendit aux parties voisines, et enfin on passa aux inférieures, et à celles qui touchent la terre. On a gravé sur la pyramide, en caractères égyptiens, combien on a dépensé pour les ouvriers en raiforts, en oignons et en aulx ; et celui qui m’interpréta cette inscription me dit, comme je m’en souviens très-bien, que cette dépense se montait à seize cents talents d’argent. Si cela est vrai, combien doit-il en avoir coûté pour les outils de fer, pour le reste de la nourriture et pour les habits des ouvriers, puisqu’ils employèrent à cet édifice le temps que nous avons dit, sans compter celui qu’ils mirent, à mon avis, à tailler les pierres, à les voiturer, et à faire les édifices souterrains, qui fut sans doute considérable !

CXXVI. Chéops, épuisé par ces dépenses, en vint au point d’infamie de prostituer sa fille dans un lieu de débauche, et de lui ordonner de tirer de ses amants une certaine somme d’argent. J’ignore à combien se monta cette somme ; les prêtres ne me l’ont point dit. Non-seulement elle exécuta les ordres de son père, mais elle voulut aussi laisser elle-même un monument. Elle pria tous ceux qui la venaient voir de lui donner chacun une pierre pour des ouvrages qu’elle méditait. Ce fut de ces pierres, me dirent les prêtres, qu’on bâtit la pyramide qui est au milieu des trois, en face de la grande pyramide, et qui a un plèthre et demi de chaque côté.

CXXVII. Chéops, suivant ce que me dirent les Égyptiens, régna cinquante ans. Étant mort, son frère Chéphren lui succéda, et se conduisit comme son prédécesseur. Entre autres monuments, il fit aussi bâtir une pyramide : elle n’approche pas de la grandeur de celle de Chéops (je les ai mesurées toutes les deux) ; elle n’a ni édifices souterrains, ni canal qui y conduise les eaux du Nil ; au lieu que l’autre, où l’on dit qu’est le tombeau de Chéops[82], se trouve dans une île, et qu’elle est environnée des eaux du Nil, qui s’y rendent par un canal construit à ce dessein. La première assise de cette pyramide est de pierre d’Éthiopie, de diverses couleurs, et elle a en hauteur quarante pieds de moins que la grande pyramide à laquelle elle est contiguë. Ces deux pyramides sont bâties sur la même colline, qui a environ cent pieds de haut.

CXXVIII. Les mêmes prêtres m’apprirent que Chéphren régna cinquante-six ans : ainsi les Égyptiens furent accablés cent six ans de toutes sortes de maux, et, pendant tout ce temps, les temples restèrent fermés. Les Égyptiens ont tant d’aversion pour la mémoire de ces deux princes, qu’ils ne veulent pas même les nommer ; ils appellent, par cette raison, ces pyramides du nom du berger Philitis, qui, dans ce temps-là, menait paître ses troupeaux vers l’endroit où elles sont.

CXXIX. Après Chéphren, me dirent-ils, Mycérinus, fils de Chéops, monta sur le trône ; mais comme il désapprouvait les actions de son père, il fit rouvrir les temples, et rendit au peuple, réduit aux dernières extrémités par une longue suite de vexations, la liberté de vaquer à ses affaires, et d’offrir des sacrifices ; enfin, il jugea les différends de ses sujets d’une manière plus équitable que tous les autres rois : aussi les Égyptiens lui donnent-ils de grandes louanges, et le mettent-ils au-dessus de tous les rois qui jusqu’ici ont gouverné l’Égypte, non-seulement parce qu’il rendait la justice avec équité, mais encore parce que, si quelqu’un se plaignait du jugement qu’il avait prononcé, il lui donnait du sien, et tâchait de l’apaiser.

Pendant que Mycérinus traitait ses peuples avec tant d’humanité, et qu’il ne s’occupait que de leur bonheur, il perdit sa fille unique, et ce fut le premier malheur qui lui arriva. Il fut excessivement affligé de sa perte ; et, comme il voulait lui donner une sépulture plus recherchée qu’à l’ordinaire, il fit faire une vache de bois, creuse, et, après l’avoir fait dorer, il y enferma sa fille morte.

CXXX. Cette génisse ne fut point mise en terre. De mon temps, elle était encore exposée à la vue de tout le monde, au palais royal de Saïs, dans une salle richement ornée. Chaque jour on brûle devant elle toutes sortes de parfums, et, la nuit, il y a toujours une lampe allumée. Dans une autre salle près de celle où est cette génisse, on voit plusieurs statues debout, qui représentent les concubines de Mycérinus ; du moins les prêtres de la ville de Saïs le disaient ainsi. Il est vrai qu’il y a environ vingt statues colossales de femmes nues, qui sont toutes de bois ; mais je ne puis assurer qui elles représentent : je n’en sais que ce qu’on m’en a dit.

CXXXI. Quant à cette génisse et à ces colosses, on compte que Mycérinus étant devenu amoureux de sa fille, lui fit violence ; que cette jeune princesse s’étant étranglée de désespoir, son père fit mettre son corps dans cette génisse ; que sa mère fit couper les mains aux femmes de sa fille, qui l’avaient livrée à Mycérinus ; et qu’aujourd’hui leurs statues, qui n’ont point de mains, sont un témoignage du supplice dont elles furent punies pendant leur vie. Mais je crois que tout ce que l’on raconte de cet amour et des mains des colosses n’est qu’une fable : en effet, j’ai remarqué, à la vue de ces colosses, que leurs mains étaient tombées de vétusté, et, de mon temps, on les voyait encore aux pieds des statues.

CXXXII. Cette génisse est couverte d’une housse cramoisie, excepté la tête ou le cou, qui sont dorés d’un or fort épais. Entre les cornes est placé le cercle du soleil, en or. Elle n’est pas debout, mais sur les genoux, et elle est de la stature des plus grandes génisses. On la transporte tous les ans hors de la salle. Cette cérémonie se fait dans le temps où les Égyptiens se frappent et se lamentent pour un certain dieu que je ne dois pas nommer ici : c’est alors qu’on expose cette génisse à la lumière ; car ils disent que la princesse, en mourant, pria Mycérinus, son père, de lui faire voir le soleil une fois par an.

CXXXIII. Il arriva à Mycérinus un nouveau malheur après la mort de sa fille : il reçut de la ville de Buto un oracle qui lui annonçait qu’il n’avait plus que six ans à vivre, et qu’il mourrait la septième année. Il en conçut tant de chagrins, qu’il envoya vers l’oracle pour faire à la déesse de vifs reproches de ce que son père et son oncle avaient vécu si longtemps, quoiqu’ils eussent opprimé leurs sujets, et que, sans aucun égard pour les dieux, ils eussent fait fermer les temples ; tandis qu’il avait si peu de temps à vivre, lui qui avait eu tant de piété et de respect pour les dieux. Il lui vint là-dessus une seconde réponse de l’oracle, qui lui apprit que c’était pour cette raison-là même qu’il devait mourir de si bonne heure ; qu’il n’avait point fait ce qu’il attrait dû ; qu’il fallait que l’Égypte fût accablée de maux pendant cent cinquante ans ; que les deux rois ses prédécesseurs en avaient eu connaissance, et que lui il l’avait ignoré.

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