Histoires (page 18)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mycérinus, voyant, par, cette réponse, que son arrêt était irrévocable, fit faire un grand nombre de lampes. Dès que la nuit était venue, il les faisait allumer, et passait le temps à boire et à se divertir, sans discontinuer ni jour ni nuit ; il allait dans les marais, les bois, et tous les lieux agréables et qu’il croyait les plus propres à inspirer du plaisir : il avait dessein, en convertissant les nuits en jours, de doubler le nombre des années, de six ans en faire douze, et de convaincre par là l’oracle de mensonge.

CXXXIV. Il laissa aussi une pyramide ; elle est carrée, et de pierre d’Éthiopie jusqu’à la moitié, mais beaucoup plus petite que celle de son père, ayant vingt pieds de moins, et chacun de ses côtés trois plèthres de large. Il y a des Grecs qui prétendent qu’elle est de la courtisane Rhodopis. Ils se trompent, et il me semble qu’ils ne connaissent pas même cette courtisane. S’ils l’eussent connue, ils ne lui eussent pas attribué la construction d’une pyramide qui, pour le dire en peu de mots, a coûté des millions de talents sans nombre : d’ailleurs Rhodopis n’a pas vécu sous Mycérinus, mais sous Amasis, c’est-à-dire un grand nombre d’années après la mort des rois qui ont fait construire ces pyramides.

Rhodopis était originaire de Thrace, esclave d’Iadmon, fils de Héphestopolis, de l’île de Samos, compagne d’esclavage d’Ésope le fabuliste ; car Ésope fut aussi esclave d’Iadmon. On en a des preuves ; et une des principales, c’est que les Delphiens ayant fait demander plusieurs fois par un héraut, suivant les ordres de l’oracle, si quelqu’un voulait venger la mort d’Ésope[83], il ne se présenta qu’un petit-fils d’Iadmon, qui portait le même nom que son aïeul.

CXXXV. Rhodopis fut ensuite menée en Égypte par Xanthus, de Samos, pour y exercer le métier de courtisane. Charaxus de Mitylène, fils de Scamandronyme, et frère de Sappho, dont nous avons les poésies, donna un prix considérable pour sa rançon. Ayant ainsi recouvré la liberté, elle resta en Égypte, où sa beauté lui procura de grandes richesses pour une femme de son état, mais fort au-dessous de celles qui étaient nécessaires pour la construction d’une telle pyramide. On doit d’autant moins lui attribuer de si grands biens, qu’on peut en voir encore aujourd’hui la dixième partie ; car, voulant laisser dans la Grèce un monument qui transmît son nom à la postérité, elle fit faire une chose que personne autre n’a inventée, ni consacrée dans un temple, et la dédia à Delphes. Ayant donc fait faire des broches de fer propres à rôtir un bœuf, autant que put y suffire la dixième partie de son bien, chose que personne n’avait encore imaginée, et dont on n’avait point encore fait d’offrande, elle les envoya au temple de Delphes, où on les voit encore aujourd’hui, entassées derrière l’autel que les habitants de Chios ont élevé vis-à-vis du temple même.

Les courtisanes sont en général d’une grande beauté à Naucratis. Celle dont nous parlons devint si célèbre, qu’il n’y avait personne en Grèce qui ne sût son nom. Une autre courtisane, nommée Archidice, acquit aussi, après elle, beaucoup de célébrité en Grèce ; cependant elle fit moins de bruit. Charaxus étant retourné à Mitylène après avoir rendu la liberté à Rhodopis, Sappho le déchira dans ses vers. Mais en voilà assez sur ce qui regarde cette courtisane.

CXXXVI. Les prêtres me racontèrent qu’après Mycérinus, Asychis fut roi d’Égypte, et qu’il fit bâtir, en l’honneur de Vulcain, le vestibule qui est à l’est ; c’est le plus grand et le plus magnifique. Tous les portiques du temple de ce dieu sont décorés de figures supérieurement sculptées, et de mille autres ornements dont on a coutume d’embellir les édifices ; mais celui-ci les surpasse de beaucoup. Sous son règne, comme le commerce souffrait de la disette d’argent, il publia, me dirent-ils, une loi qui défendait d’emprunter, à moins qu’on ne donnât pour gage le corps de son père. On ajouta à cette loi que le créancier aurait aussi en sa puissance la sépulture du débiteur, et que, si celui-ci refusait de payer la dette pour laquelle il aurait hypothéqué un gage si précieux, il ne pourrait être mis, après sa mort, dans le sépulcre de ses pères, ni dans quelque autre ; et qu’il ne pourrait, après le trépas d’aucun des siens, leur rendre cet honneur.

Ce prince, voulant surpasser tous les rois qui avaient régné en Égypte avant lui, laissa pour monument une pyramide de brique, avec cette inscription gravée sur une pierre : Ne me méprise pas, en me comparant aux pyramides de pierre. Je suis autant au-dessus d’elles que Jupiter est au-dessus des autres dieux ; car j’ai été bâtie de briques faites du limon tiré du fond du lac. Voilà ce qu’Asychis fit de plus mémorable.

CXXXVII. Ce prince eut pour successeur, continuaient les mêmes prêtres, un aveugle de la ville d’Anysis, appelé aussi Anysis. Sous son règne, Sabacos, roi d’Éthiopie, vint fondre en Égypte avec une nombreuse armée. Anysis s’étant sauvé dans les marais, Sabacos fut maître de l’Égypte pendant cinquante ans. Il ne fit mourir personne pendant ce temps-là, pour quelque faute que ce fût ; mais, selon la qualité du crime, il condamnait le coupable à travailler aux levées et aux chaussées près de la ville où il était né. Par ce moyen, l’assiette des villes devint encore plus haute qu’elle ne l’était auparavant : elles avaient déjà été rehaussées sous le règne de Sésostris par ceux qui avaient creusé les canaux ; mais elles le furent beaucoup plus sous la domination de l’Éthiopien. Bubastis est, de toutes les villes d’Égypte, celle dont on éleva le plus le terrain par les ordres de Sabacos.

CXXXVIII. Dans cette ville est un temple de Bubastis qui mérite qu’on en parle. On voit d’autres temples plus grands et plus magnifiques ; mais il n’y en a point de plus agréable à la vue. Bubastis est la même que Diane parmi les Grecs. Son temple fait une presqu’île, où il n’y a de libre que l’endroit par où l’on entre. Deux canaux du Nil, qui ne se mêlent point ensemble, se rendent à l’entrée du temple, et de là se partagent, et l’environnent, l’un par un côté, l’autre par l’autre. Ces canaux sont larges chacun de cent pieds, et ombragés d’arbres. Le vestibule a dix orgyies de haut ; il est orné de très-belles figures de six coudées de haut. Ce temple est au centre de la ville. Ceux qui en font le tour le voient de tous côtés de haut en bas ; car, étant resté dans la même assiette où on l’avait d’abord bâti, et la ville ayant été rehaussée par des terres rapportées, on le voit en entier de toutes parts. Ce lieu sacré est environné d’un mur sur lequel sont sculptées grand nombre de figures. Dans son enceinte est un bois planté autour du grand temple : les arbres en sont très-hauts. La statue de la déesse est dans le temple. Le lieu sacré a, en tout sens, un stade de long sur autant de large. La rue qui répond à l’entrée du temple traverse la place publique, va à l’est, et mène au temple de Mercure ; elle a environ trois stades de long sur quatre plèthres de large, et est pavée et bordée des deux côtés de très-grands arbres.

CXXXIX. Voici comment l’Égypte, ajoutaient les mêmes prêtres, fut délivrée de Sabacos. Une vision qu’il eut pendant son sommeil lui fit prendre la fuite. Il s’imagina voir un homme qui lui conseillait de rassembler tous les prêtres d’Égypte, et de les faire couper en deux par le milieu du corps. Ayant fait ses réflexions sur cette vision, il dit qu’il lui semblait que les dieux lui présentaient un prétexte pour violer le respect dû aux choses sacrées, afin de l’en punir ensuite par eux-mêmes ou par les hommes ; qu’il ne ferait point ce que lui avait suggéré la vision ; qu’il aimait mieux se retirer, d’autant plus qu’il avait déjà passé le temps qu’il devait sortir de l’Égypte après y avoir régné, selon les prédictions des oracles ; car, tandis qu’il était encore en Éthiopie, ayant consulté les oracles des Éthiopiens[84], il lui fut répondu qu’il fallait qu’il régnât cinquante ans en Égypte. Comme ce temps était expiré, et qu’outre cela la vision qu’il avait eue le troublait, il prit le parti de se retirer volontairement.

CXL. Il n’eut pas plutôt quitté l’Égypte, qu’Anysis (l’aveugle) sortit des marais, et reprit les rênes du gouvernement. Il était resté cinquante ans dans une île, qu’il avait exhaussée avec de la cendre et de la terre ; car, lorsque les Égyptiens allaient lui porter des vivres, chacun selon sa cotisation, il les priait de lui apporter de la cendre en pur don, à l’insu de Sabacos. Avant Amyrtée, personne ne put trouver cette île. Pendant plus de cinq cents ans, les rois ses prédécesseurs la cherchèrent inutilement. On l’appelle l’île d’Helbo ; elle a dix stades en tout sens.

CXLI. Après Anysis, un prêtre de Vulcain, nommé Séthos[85], monta, à ce qu’on me dit, sur le trône. Il n’eut aucun égard pour les gens de guerre, et les traita avec mépris, comme s’il eût dû n’en avoir jamais besoin. Entre autres outrages, il leur ôta les douze aroures de terre[86] que les rois, ses prédécesseurs, leur avaient données à chacun par distinction : mais, dans la suite, lorsque Sanacharib, roi des Arabes et des Assyriens[87], vint attaquer l’Égypte avec une armée nombreuse, les gens de guerre ne voulurent point marcher au secours de la patrie. Le prêtre, se trouvant alors fort embarrassé, se retira dans le temple, et se mit à gémir devant la statue du dieu sur le sort fâcheux qu’il courait risque d’éprouver. Pendant qu’il déplorait ainsi ses malheurs, il s’endormit, et crut voir le dieu lui apparaître, l’encourager, et l’assurer que, s’il marchait à la rencontre des Arabes, il ne lui arriverait aucun mal, et que lui-même il lui enverrait du secours.

Plein de confiance en cette vision, Séthos prit avec lui tous les gens de bonne volonté, se mit à leur tête, et alla camper à Péluse, qui est la clef de l’Égypte. Cette armée n’était composée que de marchands, d’artisans, et de gens de la lie du peuple[88] : aucun homme de guerre ne l’accompagna. Ces troupes étant arrivées à Péluse, une multitude prodigieuse de rats de campagne se répandit la nuit dans le camp ennemi, et rongea les carquois, les arcs et les courroies qui servaient à manier les boucliers ; de sorte que, le lendemain, les Arabes étant sans armes, la plupart périrent dans la fuite. On voit encore aujourd’hui dans le temple de Vulcain une statue de pierre qui représente ce roi ayant un rat sur la main, avec cette inscription : Qui que tu sois, apprends, en me voyant, à respecter les dieux.

CXLII. Jusqu’à cet endroit de mon histoire, les Egyptiens et leurs prêtres me firent voir que, depuis leur premier roi, jusqu’au prêtre de Vulcain qui régna le dernier, il y avait eu trois cent quarante et une générations, et, pendant cette longue suite de générations, autant de grands prêtres et autant de rois. Or, trois cents générations font dix mille ans, car trois générations valent cent ans ; et les quarante et une générations qui restent au delà des trois cents font mille trois cent quarante ans. Ils ajoutèrent que, durant ces onze mille trois cent quarante ans, aucun dieu ne s’était manifesté sous une forme humaine, et qu’on n’avait rien vu de pareil ni dans les temps antérieurs à cette époque, ni parmi les autres rois qui ont régné en Égypte dans les temps postérieurs ; ils m’assurèrent aussi que, dans cette longue suite d’années, le soleil s’était levé quatre fois hors de son lieu ordinaire, et entre autres deux fois où il se couche maintenant, et qu’il s’était couché aussi deux fois à l’endroit où nous voyons qu’il se lève aujourd’hui ; que cela n’avait apporté aucun changement en Égypte ; que les productions de la terre et les inondations du Nil avaient été les mêmes, et qu’il n’y avait eu ni plus de maladies, ni une mortalité plus considérable.

CXLIII. L’historien Hécatée, se trouvant autrefois à Thèbes, parlait aux prêtres de Jupiter de sa généalogie, et faisait remonter sa famille à un dieu qu’il comptait pour le seizième de ses ancêtres. Ces prêtres en agirent avec lui comme ils firent depuis à mon égard, quoique je ne leur eusse rien dit de ma famille. Ils me conduisirent dans l’intérieur d’un grand bâtiment du temple, où ils me montrèrent autant de colosses de bois qu’il y avait eu de grands prêtres ; car chaque grand prêtre ne manque point, pendant sa vie, d’y placer sa statue. Ils les comptèrent devant moi, et me prouvèrent, par la statue du dernier mort, et en les parcourant ainsi de suite, jusqu’à ce qu’ils me les eussent toutes montrées, que chacun était le fils de son prédécesseur. Hécatée[89] parlait, dis-je, à ces prêtres de sa généalogie, et se faisait remonter à un dieu qu’il regardait comme le seizième de ses ancêtres. Ils lui opposèrent la généalogie de leurs pontifes, dont ils lui firent l’énumération, sans cependant admettre qu’un homme eût été engendré d’un dieu, comme il l’avait avancé ; ils lui dirent que chaque colosse représentait un piromis engendré d’un piromis ; et, parcourant ainsi les trois cent quarante-cinq colosses, depuis le dernier jusqu’au premier, ils lui prouvèrent que tous ces piromis étaient nés l’un de l’autre, et qu’ils ne devaient point leur origine à un dieu ou à un héros. Piromis est un mot égyptien qui signifie bon et vertueux.

CXLIV. Ces prêtres me prouvèrent donc que tous ceux que représentaient ces statues, bien loin d’avoir été des dieux, avaient été des piromis[90] ; qu’il était vrai que, dans les temps antérieurs à ces hommes, les dieux avaient régné en Égypte, qu’ils avaient habité avec les hommes, et qu’il y en avait toujours eu un d’entre eux qui avait eu la souveraine puissance ; qu’Orus, que les Grecs nomment Apollon, fut le dernier d’entre eux qui fut roi d’Égypte, et qu’il ne régna qu’après avoir ôté la couronne à Typhon[91]. Cet Orus était fils d’Osiris, que nous appelons Bacchus.

CXLV. Parmi les Grecs, on regarde Hercule[92], Bacchus et Pan, comme les plus nouveaux d’entre les dieux. Chez les Égyptiens, au contraire, Pan passe pour être très-ancien ; on le met même au rang des huit premiers dieux. Hercule a place parmi les dieux du second ordre, qu’on appelle les douze dieux ; et Bacchus parmi ceux du troisième, qui ont été engendrés par les douze dieux.

J’ai fait voir ci-dessus combien les Égyptiens comptent eux-mêmes d’années depuis Hercule jusqu’au roi Amasis. On dit qu’il y en a encore un plus grand nombre depuis Pan, et que c’est depuis Bacchus qu’on en trouve le moins, quoique depuis ce dernier jusqu’à ce prince on compte quinze mille ans. Les Égyptiens assurent ces faits comme incontestables, parce qu’ils ont toujours eu soin de supputer ces années, et d’en tenir un registre exact. De Bacchus, qu’on dit être né de Sémélé, fille de Cadmus, il y a jusqu’à moi environ mille soixante ans ; depuis Hercule, fils d’Alcmène, près de neuf cents ans : et Pan, que les Grecs disent être fils de Pénélope et de Mercure, est postérieur à la guerre de Troie, et on ne compte de lui jusqu’à moi qu’environ huit cents ans.

CXLVI. De ces deux sentiments chacun est libre d’adopter celui qui lui paraîtra le plus vraisemblable ; je me contente d’exposer le mien. Si ces dieux avaient été connus en Grèce, et s’ils y avaient vieilli, tels qu’Hercule, fils d’Amphitryon, Bacchus, fils de Sémélé, et Pan, fils de Pénélope, ou pourrait dire aussi, quoiqu’ils ne fussent que des hommes, qu’ils étaient en possession des noms des dieux nés dans les siècles précédents. Les Grecs assurent que, aussitôt que Bacchus fut né, Jupiter le cousit dans sa cuisse et le porta à Nyse, ville d’Éthiopie, au-dessus de l’Égypte. À l’égard de Pan, ils ne sauraient dire en quel endroit il fut transporté après sa naissance. Il me paraît par conséquent évident que les Grecs ont appris plus tard les noms de ces dieux que ceux des autres, et qu’ils ne datent leur naissance que du temps où ils en ont ouï parler. C’est aussi le sentiment des Égyptiens.

CXLVII. Je vais raconter maintenant ce qui s’est passé en Égypte, de l’aveu unanime des Égyptiens et des autres peuples ; et j’y joindrai des choses dont j’ai été témoin oculaire.

Après la mort de Séthos, qui était en même temps roi et prêtre de Vulcain, les Égyptiens recouvrèrent leur liberté ; mais, comme ils ne pouvaient vivre un seul moment sans rois, ils en élurent douze, et divisèrent toute l’Égypte en autant de parties, qu’ils leur assignèrent. Ces douze rois s’unirent entre eux par des mariages, et s’engagèrent à ne se point détruire, à ne point rechercher d’avantage au préjudice les uns des autres, et à entretenir toujours entre eux une étroite amitié. Le but de ce traité était de se fortifier et de se prémunir contre tout danger, parce que, dès le commencement de leur règne, un oracle leur avait prédit que celui d’entre eux qui ferait des libations dans le temple de Vulcain avec une coupe d’airain aurait l’empire de l’Égypte entière. Ils tenaient en effet leurs assemblées dans tous les temples.

CXLVIII. Ils voulurent aussi laisser à frais communs un monument à la postérité. Cette résolution prise, ils firent construire un labyrinthe un peu au-dessus du lac Mœris, et assez près de la ville des Crocodiles. J’ai vu ce bâtiment, et l’ai trouvé au-dessus de toute expression. Tous les ouvrages, tous les édifices des Grecs ne peuvent lui être comparés ni du côté du travail ni du côté de la dépense ; ils lui sont de beaucoup inférieurs. Les temples d’Éphèse et de Samos méritent sans doute d’être admirés ; mais les pyramides sont au-dessus de tout ce qu’on peut en dire, et chacune en particulier peut entrer en parallèle avec plusieurs des plus grands édifices de la Grèce. Le labyrinthe l’emporte même sur les pyramides. Il est composé de douze cours environnées de murs, dont les portes sont à l’opposite l’une de l’autre, six au nord et six au sud, toutes contiguës ; une même enceinte de murailles, qui règne en dehors, les renferme ; les appartements en sont doubles ; il y en a quinze cents sous terre, quinze cents au-dessus, trois mille en tout. J’ai visité les appartements d’en haut, je les ai parcourus ainsi j’en parle avec certitude et comme témoin oculaire. Quant aux appartements souterrains, je ne sais que ce qu’on m’en a dit. Les Égyptiens gouverneurs du labyrinthe ne permirent point qu’on me les montrât, parce qu’ils servaient, me dirent-ils, de sépulture aux crocodiles sacrés, et aux rois qui ont fait bâtir entièrement cet édifice. Je ne parle donc des logement souterrains que sur le rapport d’autrui : quant à ceux d’en haut, je les ai vus, et les regarde comme ce que les hommes ont jamais fait de plus grand. On ne peut en effet se lasser d’admirer la variété des passages tortueux qui mènent des cours à des corps de logis et des issues qui conduisent à d’autres cours. Chaque corps de logis a une multitude de chambres qui aboutissent à des pastades. Au sortir de ces pastades, on passe dans d’autres bâtiments, dont il faut traverser les chambres pour entrer dans d’autres cours. Le toit de tous ces corps de logis est de pierre ainsi que les murs, qui sont partout décorés de figures en bas-relief. Autour de chaque cour règne une colonnade de pierres blanches parfaitement jointes ensemble. À l’angle où finit le labyrinthe s’élève une pyramide de cinquante orgyies, sur laquelle on a sculpté en grand des figures d’animaux. On s’y rend par un souterrain.

CXLIX. Quelque magnifique que soit ce labyrinthe, le lac Mœris, près duquel il est situé, excite encore plus d’admiration. Il a de tour trois mille six cents stades, qui font soixante schènes, c’est-à-dire autant de circuit que la côte maritime de l’Égypte a d’étendue. Ce lac, dont la longueur va du nord au midi, a cinquante orgyies de profondeur à l’endroit où il est le plus profond. On l’a creusé de main d’homme, et lui-même il en fournit la preuve. On voit en effet presque au milieu du lac deux pyramides qui ont chacune cinquante orgyies de hauteur au-dessus de l’eau, et autant au-dessous. Sur l’une et sur l’autre est un colosse de pierre, assis sur un trône. Ces pyramides ont par conséquent chacune cent orgyies ; or les cent orgyies font juste un stade de six plèthres, car l’orgyie a six pieds ou quatre coudées ; le pied vaut quatre palmes, et la coudée six.

Les eaux du lac Mœris ne viennent pas de source ; le terrain qu’il occupe est extrêmement sec et aride : il les tire du Nil par un canal de communication. Pendant six mois elles coulent du Nil dans le lac ; et pendant les six autres mois, du lac dans le fleuve. Pendant les six mois que l’eau se retire, la pêche du lac rend au trésor royal un talent d’argent[93] chaque jour ; mais, pendant les six autres mois que les eaux coulent du Nil dans le lac, elle ne produit que vingt mines.

CL. Ce lac forme un coude à l’occident, et se porte vers le milieu des terres, le long de la montagne, au-dessus de Memphis, et se décharge, au rapport des habitants du pays, dans la Syrte de Libye par un canal souterrain. Comme je ne voyais nulle part la terre qu’il a fallu tirer pour creuser ce lac, et que j’étais curieux de savoir où elle pouvait être, je m’en informai aux habitants du pays les plus voisins du lac. Ils me dirent où on l’avait portée ; et j’eus d’autant moins de peine à les croire, que j’avais ouï dire qu’il s’était fait quelque chose de semblable à Ninive, ville des Assyriens. En effet, des voleurs, cherchant à enlever les trésors immenses de Sardanapale, roi de Ninive, qui étaient gardés dans des lieux souterrains, commencèrent, dès la maison qu’ils habitaient, à creuser la terre. Ayant pris les dimensions et les mesures les plus justes, ils poussèrent la mine jusqu’au palais du roi. La nuit venue, ils portaient la terre qu’ils en avaient enlevée dans le Tigre, qui coule le long de Ninive. Ils continuèrent ainsi leur entreprise jusqu’à ce qu’ils eussent atteint leur but. On fit, à ce que j’ai ouï dire, la même chose en Égypte ; avec cette différence qu’on ne creusait pas le bassin du lac la nuit, mais en plein jour. À mesure qu’on le creusait, on en portait la terre dans le Nil, qui la dispersait. Ce fut ainsi, s’il faut en croire les habitants du pays, qu’on creusa ce lac.

CLI. Les douze rois se conduisaient avec justice et équité. Au bout d’un certain temps, après avoir offert des sacrifices dans le temple de Vulcain, comme, le dernier jour de la fête, ils étaient sur le point de faire des libations, le grand prêtre leur présenta des coupes d’or, dont ils avaient coutume de se servir en cette occasion ; mais il se trompa pour le nombre, et, au lieu de douze coupes, il n’en apporta que onze pour les douze rois. Alors Psammitichus, qui se trouvait au dernier rang, voyant qu’il n’avait point de coupe comme les autres, prit son casque, qui était d’airain, et s’en servit pour les libations. Tous les autres rois étaient aussi dans l’usage de porter un casque, et ils l’avaient alors en tête. Ce fut donc sans aucun mauvais dessein que Psammitichus se servit du sien. Mais les autres rois, ayant réfléchi sur son action, et sur l’oracle qui leur avait prédit que celui d’entre eux qui ferait des libations avec un vase d’airain deviendrait un jour seul roi de toute l’Égypte, examinèrent ce prince ; et, ayant reconnu par ses réponses qu’il n’avait point agi de dessein prémédité, ils crurent qu’il serait injuste de le faire mourir ; mais ils le dépouillèrent de la plus grande partie de sa puissance et le reléguèrent dans les marais, avec défense d’en sortir et d’entretenir aucune correspondance avec le reste de l’Égypte.

CLII. Ce prince s’était auparavant sauvé en Syrie pour fuir la persécution de Sabacos, roi d’Éthiopie, qui avait fait mourir son père Nécos. Les habitants du nome Saïte le rappelèrent lorsque Sabacos abandonna l’Égypte, à l’occasion d’une vision qu’il avait eue. Depuis il fut élevé sur le trône ; mais il lui arriva d’être exilé dans les marais, pour avoir fait des libations avec son casque. Ce fut son second exil. Sensible à cet outrage, et résolu de se venger des auteurs de son exil, il envoya à Buto consulter l’oracle de Latone, le plus véridique des oracles d’Égypte. Il lui fut répondu qu’il serait vengé par des hommes d’airain sortis de la mer. D’abord il ne put se persuader que des hommes d’airain vinssent à son secours ; mais, peu de temps après, des Ioniens et des Cariens qui s’étaient mis en mer pour pirater, s’étant vus obligés de relâcher en Égypte, descendirent à terre revêtus d’armes d’airain. Un Égyptien courut en porter la nouvelle à Psammitichus dans les marais ; et comme jusqu’alors cet Égyptien n’avait jamais vu d’hommes armés de la sorte, il lui dit que des hommes d’airain sortis de la mer pillaient les campagnes. Le roi, comprenant par ce discours que l’oracle était accompli, fit alliance avec les Ioniens et les Cariens, et les engagea par de grandes promesses à prendre son parti. Avec ces troupes auxiliaires, et les Égyptiens qui lui étaient restés fidèles, il détrôna les onze rois.

CLIII. Psammitichus, devenu maître de toute l’Égypte, construisit à Memphis les portiques du temple de Vulcain qui sont du côté du midi. Vis-à-vis de ces portiques il fit faire à Apis un bâtiment où on le nourrit quand il s’est manifesté. C’est un péristyle orné de figures, et soutenu de colosses de douze coudées de haut, qui tiennent lieu de colonnes. Le dieu Apis est celui que les Grecs appellent en leur langue Épaphus.

CLIV. Psammitichus reconnut les services des Ioniens et des Cariens par des terres et des habitations qu’il leur donna vis-à-vis les uns des autres, et qui n’étaient séparées que par le fleuve. On les nomma les Camps. Il leur donna avec ces terres toutes les autres choses qu’il leur avait promises ; il leur confia même des enfants égyptiens pour leur enseigner le grec ; et, de ces enfants qui apprirent alors cette langue, sont descendus les interprètes qu’on voit actuellement en Égypte.

Les Ioniens et les Cariens habitèrent longtemps les lieux où Psammitichus les avait placés. Ces lieux sont situés près de la mer, un peu au-dessous de Bubastis, vers l’embouchure Pélusiaque du Nil ; mais dans la suite le roi Amasis transféra ces étrangers à Memphis, afin de les employer à sa défense contre les Égyptiens. Depuis leur établissement en Égypte, les Grecs ont entretenu avec eux un commerce si étroit, que, à commencer du règne de Psammitichus, nous savons avec certitude tout ce qui s’est passé dans ce pays. Ce sont en effet les premiers peuples d’une autre langue que les Égyptiens aient reçus chez eux. On voyait encore de mon temps, sur le territoire d’où on les avait tirés, et leurs ports et les ruines de leurs maisons. Ce fut ainsi que Psammitichus se rendit maître de l’Égypte.

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