Histoires (page 2)
XXVII. Lorsqu’il eut subjugué les Grecs de l’Asie, et qu’il les eut forcés à lui payer tribut, il pensa à équiper une flotte pour attaquer les Grecs insulaires. Tout était prêt pour la construction des vaisseaux, lorsque Bias[15] de Priène, ou, selon d’autres, Pittacus[16] de Mitylène, vint à Sardes. Crésus lui ayant demandé s’il y avait en Grèce quelque chose de nouveau, sa réponse fit cesser les préparatifs. « Prince, lui dit-il, les insulaires achètent une grande quantité de chevaux, dans le dessein de venir attaquer Sardes et de vous faire la guerre. » Crésus, croyant qu’il disait la vérité, repartit : « Puissent les dieux inspirer aux insulaires le dessein de venir attaquer les Lydiens avec de la cavalerie ! — Il me semble, seigneur, répliqua Bias, que vous désirez ardemment de les rencontrer à cheval dans le continent, et vos espérances sont fondées ; mais, depuis qu’ils ont appris que vous faisiez équiper une flotte pour les attaquer, pensez-vous qu’ils souhaitent autre chose que de surprendre les Lydiens en mer, et de venger sur vous les Grecs du continent que vous avez réduits en esclavage ? » Crésus, charmé de cette réponse, qui lui parut très-juste, abandonna son projet, et fit alliance avec les Ioniens des îles.
XXVIII. Quelque temps après, Crésus subjugua presque toutes les nations en deçà du fleuve Halys, excepté les Ciliciens et les Lyciens, savoir : les Phrygiens, les Mysiens, les Mariandyniens, les Chalybes, les Paphlagoniens, les Thraces de l’Asie, c’est-à-dire les Thyniens et les Bithyniens, les Cariens, les Ioniens, les Doriens, les Éoliens et les Pamphyliens.
XXIX. Tant de conquêtes ajoutées au royaume de Lydie avaient rendu la ville de Sardes très-florissante. Tous les sages qui étaient alors en Grèce s’y rendirent, chacun en son particulier. On y vit entre autres arriver Solon. Ce philosophe ayant fait, à la prière des Athéniens ses compatriotes, un corps de lois, voyagea pendant dix ans. Il s’embarqua sous prétexte d’examiner les mœurs et les usages des différentes nations, mais en effet pour n’être point contraint d’abroger quelqu’une des lois qu’il avait établies ; car les Athéniens n’en avaient pas le pouvoir, s’étant engagés par des serments solennels à observer pendant dix ans les règlements qu’il leur donnerait.
XXX. Solon étant donc sorti d’Athènes par ce motif, et pour s’instruire des coutumes des peuples étrangers, alla d’abord en Égypte, à la cour d’Amasis, et de là à Sardes, à celle de Crésus, qui le reçut avec distinction et le logea dans son palais. Trois ou quatre jours après son arrivée, il fut conduit par ordre du prince dans les trésors, dont on lui montra toutes les richesses. Quand Solon les eut vues et suffisamment considérées, le roi lui parla en ces termes : « Le bruit de votre sagesse et de vos voyages est venu jusqu’à nous, et je n’ignore point qu’en parcourant tant de pays vous n’avez eu d’autre but que de vous instruire de leurs lois et de leurs usages, et de perfectionner vos connaissances. Je désire savoir quel est l’homme le plus heureux que vous ayez vu. » Il lui faisait cette question, parce qu’il se croyait lui-même le plus heureux de tous les hommes. « C’est Tellus d’Athènes, » lui dit Solon sans le flatter, et sans lui déguiser la vérité. Crésus, étonné de cette réponse : « Sur quoi donc, lui demanda-t-il avec vivacité, estimez-vous Tellus si heureux ? — Parce qu’il a vécu dans une ville florissante, reprit Solon, qu’il a eu des enfants beaux et vertueux, que chacun d’eux lui a donné des petits-fils qui tous lui ont survécu, et qu’enfin, après avoir joui d’une fortune considérable relativement à celles de notre pays, il a terminé ses jours d’une manière éclatante : car, dans un combat des Athéniens contre leurs voisins à Éleusis, il secourut les premiers, mit en fuite les ennemis, et mourut glorieusement. Les Athéniens lui érigèrent un monument aux frais du public dans l’endroit même où il était tombé mort, et lui rendirent de grands honneurs. »
XXXI. Tout ce que Solon venait de dire sur la félicité de Tellus excita Crésus à lui demander quel était celui qu’il estimait après cet Athénien le plus heureux des hommes, ne doutant point que la seconde place ne lui appartînt. « Cléobis et Biton, répondit Solon : ils étaient Argiens, et jouissaient d’un bien honnête ; ils étaient outre cela si forts, qu’ils avaient tous deux également remporté des prix aux jeux publics. On raconte d’eux aussi le trait suivant. Les Argiens célébraient une fête en l’honneur de Junon. Il fallait absolument que leur mère se rendît au temple sur un char traîné par un couple de bœufs. Comme le temps de la cérémonie pressait, et qu’il ne permettait pas à ces jeunes gens d’aller chercher leurs bœufs, qui n’étaient point encore revenus des champs, ils se mirent eux-mêmes sous le joug ; et tirant le char sur lequel leur mère était montée, ils le conduisirent ainsi quarante-cinq stades jusqu’au temple de la déesse. Après cette action, dont toute l’assemblée fut témoin, ils terminèrent leurs jours de la manière la plus heureuse, et la divinité fit voir par cet événement qu’il est plus avantageux à l’homme de mourir que de vivre. Les Argiens assemblés autour de ces deux jeunes gens louaient leur bon naturel, et les Argiennes félicitaient la prêtresse d’avoir de tels enfants. Celle-ci, comblée de joie et de l’action et des louanges qu’on lui donnait, debout aux pieds de la statue, pria la déesse d’accorder à ses deux fils Cléobis et Biton le plus grand bonheur que pût obtenir un mortel. Cette prière finie, après le sacrifice et le festin ordinaire dans ces sortes de fêtes, les deux jeunes gens, s’étant endormis dans le temple même, ne se réveillèrent plus, et terminèrent ainsi leur vie. Les Argiens, les regardant comme deux personnages distingués, firent faire leur statue, et les envoyèrent au temple de Delphes[17]. »
XXXII. Solon accordait par ce discours le second rang à Cléobis et Biton. « Athénien, répliqua Crésus en colère, faites-vous donc si peu de cas de ma félicité que vous me jugiez indigne d’être comparé avec des hommes privés ? — Seigneur, reprit Solon, vous me demandez ce que je pense de la vie humaine : ai-je donc pu vous répondre autrement, moi qui sais que la Divinité est jalouse du bonheur des humains, et qu’elle se plaît à le troubler ? car dans une longue carrière on voit et l’on souffre bien des choses fâcheuses. Je donne à un homme soixante-dix ans pour le plus long terme de sa vie. Ces soixante-dix ans font vingt-cinq mille deux cents jours, en omettant les mois intercalaires ; mais, si chaque sixième année on ajoute un mois, afin que les saisons se retrouvent précisément au temps où elles doivent arriver, dans les soixante-dix ans vous aurez douze mois intercalaires, moins la troisième partie d’un mois, qui feront trois cent cinquante jours, lesquels, ajoutés à vingt-cinq mille deux cents, donneront vingt-cinq mille cinq cent cinquante jours. Or de ces vingt-cinq mille cinq cent cinquante jours, qui font soixante-dix ans, vous n’en trouverez pas un qui amène un événement absolument semblable. Il faut donc en convenir, seigneur, l’homme n’est que vicissitude. Vous avez certainement des richesses considérables, et vous régnez sur un peuple nombreux ; mais je ne puis répondre à votre question que je ne sache si vous avez fini vos jours dans la prospérité ; car l’homme comblé de richesses n’est pas plus heureux que celui qui n’a que le simple nécessaire, à moins que la fortune ne l’accompagne, et que, jouissant de toutes sortes de biens, il ne termine heureusement sa carrière. Rien de plus commun que le malheur dans l’opulence, et le bonheur dans la médiocrité. Un homme puissamment riche, mais malheureux, n’a que deux avantages sur celui qui a du bonheur ; mais celui-ci en a un grand nombre sur le riche malheureux. L’homme riche est plus en état de contenter ses désirs et de supporter de grandes pertes ; mais, si l’autre ne peut soutenir de grandes pertes ni satisfaire ses désirs, son bonheur le met à couvert des uns et des autres, et en cela il l’emporte sur le riche. D’ailleurs il a l’usage de tous ses membres, il jouit d’une bonne santé, il n’éprouve aucun malheur, il est beau, et heureux en enfants. Si à tous ces avantages vous ajoutez celui d’une belle mort, c’est cet homme-là que vous cherchez, c’est lui qui mérite d’être appelé heureux. Mais, avant sa mort, suspendez votre jugement, ne lui donnez point ce nom ; dites seulement qu’il est fortuné.
» Il est impossible qu’un homme réunisse tous ces avantages, de même qu’il n’y a point de pays qui se suffise, et qui renferme tous les biens : car, si un pays en a quelques-uns, il est privé de quelques autres ; le meilleur est celui qui en a le plus. Il en est ainsi de l’homme : il n’y en a pas un qui se suffise à lui-même : s’il possède quelques avantages, d’autres lui manquent. Celui qui en réunit un plus grand nombre, qui les conserve jusqu’à la fin de ses jours, et sort ensuite tranquillement de cette vie ; celui-là, seigneur, mérite, à mon avis, d’être appelé heureux. Il faut considérer la fin de toutes choses, et voir quelle en sera l’issue ; car il arrive que Dieu, après avoir fait entrevoir la félicité à quelques hommes, la détruit souvent radicalement. »
XXXIII. Ainsi parla Solon. Il n’avait rien dit d’agréable à Crésus, et ne lui avait pas témoigné la moindre estime : aussi fut-il renvoyé de la cour. Il est probable qu’on traita de grossier un homme qui, sans égard aux biens présents, voulait qu’en tout on envisageât la fin.
XXXIV. Après le départ de Solon, la vengeance des dieux éclata d’une manière terrible sur Crésus, en punition, comme on peut le conjecturer, de ce qu’il s’estimait le plus heureux de tous les hommes. Un songe, qu’il eut aussitôt après, lui annonça les malheurs dont un de ses fils était menacé. Il en avait deux : l’un affligé d’une disgrâce naturelle, il était muet ; l’autre surpassait en tout les jeunes gens de son âge. Il se nommait Atys. C’est donc cet Atys que le songe indiqua à Crésus comme devant périr d’une arme de fer. Le roi réfléchit à son réveil sur ce songe. Tremblant pour son fils, il lui choisit une épouse et l’éloigna des armées, à la tête desquelles il avait coutume de l’envoyer. Il fit aussi enlever les dards, les piques, et toutes sortes d’armes offensives dont on fait usage à la guerre, des appartements des hommes où elles étaient suspendues, et les fit entasser dans des magasins, de peur qu’il n’en tombât quelqu’une sur son fils.
XXXV. Pendant que Crésus était occupé des noces de ce jeune prince, arrive à Sardes un malheureux dont les mains étaient impures : cet homme était Phrygien, et issu du sang royal. Arrivé au palais, il pria Crésus de le purifier, suivant les lois du pays. Ce prince le purifia. Les expiations chez les Lydiens ressemblent beaucoup à celles qui sont usitées en Grèce[18]. Après la cérémonie, Crésus voulut savoir d’où il venait et qui il était. « Étranger, lui dit-il, qui êtes-vous ? De quel canton de Phrygie êtes-vous venu à ma cour comme suppliant ? Quel homme, quelle femme avez-vous tué ? — Seigneur, je suis fils de Gordius et petit-fils de Midas. Je m’appelle Adraste. J’ai tué mon frère sans le vouloir. Chassé par mon père et dépouillé de tout, je suis venu chercher ici un asile. — Vous sortez, reprit Crésus, d’une maison que j’aime. Vous êtes chez des amis : rien ne vous manquera dans mon palais tant que vous jugerez à propos d’y rester. En supportant légèrement ce malheur, vous ferez un gain considérable. » Adraste vécut dans le palais de Crésus.
XXXVI. Dans ce même temps il parut en Mysie un sanglier d’une grosseur énorme, qui, descendant du mont Olympe, faisait un grand dégât dans les campagnes. Les Mysiens l’avaient attaqué à diverses reprises ; mais ils ne lui avaient fait aucun mal, et il leur en avait fait beaucoup. Enfin ils s’adressèrent à Crésus : « Seigneur, lui dirent leurs députés, il a paru sur nos terres un effroyable sanglier qui ravage nos campagnes ; malgré nos efforts, nous n’avons pu nous en défaire. Nous vous supplions donc d’envoyer avec nous le prince votre fils à la tête d’une troupe de jeunes gens choisis et votre meute, afin d’en purger le pays. » Crésus, se rappelant le songe qu’il avait eu, leur répondit : « Ne me parlez pas davantage de mon fils ; je ne puis l’envoyer avec vous. Nouvellement marié, il n’est maintenant occupé que de ses amours ; mais je vous donnerai mon équipage de chasse, avec l’élite de la jeunesse lydienne, à qui je recommanderai de s’employer avec ardeur pour vous délivrer de ce sanglier. »
XXXVII. Les Mysiens furent très-contents de cette réponse ; mais Atys, qui avait entendu leur demande et le refus qu’avait fait Crésus de l’envoyer avec eux, entra sur ces entrefaites, et, s’adressant à ce prince : « Mon père, lui dit-il, les actions les plus nobles et les plus généreuses m’étaient autrefois permises, je pouvais m’illustrer à la guerre et à la chasse ; mais vous m’éloignez aujourd’hui de l’une et de l’autre, quoique vous n’ayez remarqué en moi ni lâcheté ni faiblesse. Quand j’irai à la place publique, ou que j’en reviendrai, de quel œil me verra-t-on ? quelle opinion auront de moi nos citoyens ? quelle idée en aura la jeune princesse que je viens d’épouser ? à quel homme se croira-t-elle unie ? Permettez-moi donc, seigneur, d’aller à cette chasse avec les Mysiens ; ou persuadez-moi par vos discours que les choses faites comme vous le voulez sont mieux.
XXXVIII. » Mon fils, reprit Crésus, si je vous empêche d’aller à cette chasse, ce n’est pas que j’aie remarqué dans votre conduite la moindre lâcheté, ou quelque autre chose qui m’ait déplu ; mais une vision que j’ai eue en songe pendant mon sommeil m’a fait connaître que vous aviez peu de temps à vivre, et que vous deviez périr d’une arme de fer. C’est uniquement à cause de ce songe que je me suis pressé de vous marier ; c’est pour cela que je ne vous envoie pas à cette expédition, et que je prends toutes sortes de précautions pour vous dérober, du moins pendant ma vie, au malheur qui vous menace. Je n’ai que vous d’enfant, car mon autre fils, disgracié de la nature, n’existe plus pour moi.
XXXIX. » — Mon père, répliqua le jeune prince, après un pareil songe, le soin avec lequel vous me gardez est bien excusable : mais il me semble que vous ne saisissez pas le sens de cette vision ; puisque vous vous y êtes trompé, je dois vous l’expliquer. Ce songe, dites-vous, vous a fait connaître que je devais périr d’une arme de fer. Mais un sanglier a-t-il des mains ? est-il armé de ce fer aigu que vous craignez ? Si votre songe vous eût appris que je dusse mourir d’une défense de sanglier ou de quelque autre manière semblable, il vous faudrait faire ce que vous faites ; mais il n’est question que d’une pointe de fer. Puis donc que ce ne sont pas des hommes que j’ai à combattre, laissez-moi partir. XL. — Mon fils, répond Crésus, votre interprétation est plus juste que la mienne ; et puisque vous m’avez vaincu, je change de sentiment : la chasse que vous désirez vous est permise. »
XLI. En même temps il mande le Phrygien Adraste, et lui dit : « Vous étiez sous les coups du malheur, Adraste (me préserve le ciel de vous le reprocher !) ; je vous ai purifié, je vous ai reçu dans mon palais, où je pourvois à tous vos besoins : prévenu par mes bienfaits, vous me devez quelque retour. Mon fils part pour la chasse ; je vous confie la garde de sa personne : préservez-le des brigands qui pourraient vous attaquer sur la route. D’ailleurs il vous importe de rechercher les occasions de vous signaler ; vos pères vous l’ont enseigné, la vigueur de votre âge vous le permet.
XLII. » Seigneur, répondit Adraste, sans un pareil motif je n’irais point à ce combat. Au comble du malheur, me mêler à des hommes de mon âge et plus heureux, cela n’est pas juste, et je n’en ai pas la volonté : souvent je m’en suis abstenu. Mais vous le désirez : il faut vous obliger, il faut reconnaître vos bienfaits ; je suis prêt à obéir. Soyez sûr que votre fils, confié à ma garde, reviendra sain et sauf, autant qu’il dépendra de son gardien. »
XLIII. Le prince Atys et lui partirent après cette réponse, avec une troupe de jeunes gens d’élite et la meute du roi. Arrivés au mont Olympe, on cherche le sanglier, on le trouve, on l’environne, on lance sur lui des traits. Alors cet étranger, cet Adraste, purifié d’un meurtre, lance un javelot, manque le sanglier, et frappe le fils de Crésus. Ainsi le jeune prince fut percé d’un fer aigu ; ainsi fut accompli le songe du roi. Aussitôt un courrier dépêché à Sardes apprit au roi la nouvelle du combat et le sort de son fils.
XLIV. Crésus, troublé de sa mort, la ressentit d’autant plus vivement qu’il avait lui-même purifié d’un homicide celui qui en était l’auteur. S’abandonnant à toute sa douleur, il invoquait Jupiter Expiateur, le prenait à témoin du mal que lui avait fait cet étranger ; il l’invoquait encore comme protecteur de l’hospitalité et de l’amitié : comme protecteur de l’hospitalité, parce qu’en donnant à cet étranger une retraite dans son palais, il avait nourri sans le savoir le meurtrier de son fils ; comme dieu de l’amitié, parce qu’ayant chargé Adraste de la garde de son fils, il avait trouvé en lui son plus cruel ennemi.
XLV. Quelque temps après, les Lydiens arrivèrent avec le corps d’Atys, suivi du meurtrier. Adraste, debout devant le cadavre, les mains étendues vers Crésus, le conjure de l’immoler sur son fils, la vie lui étant devenue odieuse depuis qu’à son premier crime il en a ajouté un second, en tuant celui qui l’avait purifié[19]. Quoique accablé de douleur, Crésus ne put entendre le discours de cet étranger sans être ému de compassion. « Adraste, lui dit-il, en vous condamnant vous-même à la mort, vous satisfaites pleinement ma vengeance. Vous n’êtes pas l’auteur de ce meurtre, puisqu’il est involontaire ; je n’en accuse que celui des dieux qui me l’a prédit. » Crésus rendit les derniers devoirs à son fils, et ordonna qu’on lui fît des funérailles convenables à son rang. La cérémonie achevée, et le silence régnant autour du monument, cet Adraste, fils de Gordius, petit-fils de Midas, qui avait été le meurtrier de son propre frère, le meurtrier de celui qui l’avait purifié, sentant qu’il était le plus malheureux de tous les hommes, se tua sur le tombeau d’Atys.
XLVI. Crésus pleura deux ans la mort de son fils. Mais l’empire d’Astyage, fils de Cyaxare, détruit par Cyrus, fils de Cambyse, et celui des Perses, qui prenait de jour en jour de nouveaux accroissements, lui firent mettre un terme à sa douleur. Il ne pensa plus qu’aux moyens de réprimer cette puissance avant qu’elle devînt plus formidable. Tout occupé de cette pensée, il résolut sur-le-champ d’éprouver les oracles de la Grèce et l’oracle de la Libye. Il envoya des députés en divers endroits, les uns à Delphes, les autres à Abes en Phocide, les autres à Dodone, quelques-uns à l’oracle d’Amphiaraüs[20], à l’antre de Trophonius, et aux Branchides[21] dans la Milésie : voilà les oracles de Grèce que Crésus fit consulter. Il en dépêcha aussi en Libye, au temple de Jupiter Ammon. Ce prince n’envoya ces députés que pour éprouver ces oracles ; et, au cas qu’ils rendissent des réponses conformes à la vérité, il se proposait de les consulter une seconde fois, pour savoir s’il devait faire la guerre aux Perses.
XLVII. Il donna ordre aux députés qu’il envoyait pour sonder les oracles, de les consulter le centième jour à compter de leur départ de Sardes, de leur demander ce que Crésus, fils d’Alyattes, roi de Lydie, faisait ce jour-là, et de lui rapporter par écrit la réponse de chaque oracle. On ne connaît que la réponse de l’oracle de Delphes, et l’on ignore quelle fut celle des autres oracles. Aussitôt que les Lydiens furent entrés dans le temple pour consulter le dieu, et qu’ils eurent interrogé la Pythie sur ce qui leur avait été prescrit, elle leur répondit ainsi en vers hexamètres : « Je connais le nombre des grains de sable et les bornes de la mer ; je comprends le langage du muet ; j’entends la voix de celui qui ne parle point. Mes sens sont frappés de l’odeur d’une tortue qu’on fait cuire avec de la chair d’agneau dans une chaudière d’airain, dont le couvercle est aussi d’airain. »
XLVIII. Les Lydiens, ayant mis par écrit cette réponse de la Pythie, partirent de Delphes, et revinrent à Sardes. Quand les autres députés, envoyés en divers pays, furent aussi de retour avec les réponses des oracles, Crésus les ouvrit, et les examina chacune en particulier. Il y en eut sans doute qu’il n’approuva point ; mais, dès qu’il eut entendu celle de l’oracle de Delphes, il la reconnut pour vraie, et l’adora, persuadé que cet oracle était le seul véritable, comme étant le seul qui eût découvert ce qu’il faisait[22]. En effet, après le départ des députés qui allaient consulter les oracles au jour convenu, voici ce dont il s’était avisé. Il avait imaginé la chose la plus impossible à deviner et à connaître. Ayant lui-même coupé par morceaux une tortue et un agneau, il les avait fait cuire ensemble dans un vase d’airain, dont le couvercle était de même métal. Telle fut la réponse de Delphes.
XLIX. Quant à celle que reçurent les Lydiens dans le temple d’Amphiaraüs, après les cérémonies et les sacrifices prescrits par les lois, je n’en puis rien dire. On sait uniquement que Crésus reconnut aussi la véracité de cet oracle.
L. Ce prince tâcha ensuite de se rendre propice le dieu de Delphes par de somptueux sacrifices, dans lesquels on immola trois mille victimes de toutes les espèces d’animaux qu’il est permis d’offrir aux dieux. Il fit ensuite brûler sur un grand bûcher des lits dorés et argentés, des vases d’or, des robes de pourpre et autres vêtements, s’imaginant par cette profusion se rendre le dieu plus favorable. Il enjoignit aussi aux Lydiens d’immoler au dieu toutes les victimes que chacun aurait en sa puissance. Ayant fait fondre, après ce sacrifice, une prodigieuse quantité d’or, il en fit faire cent dix-sept demi-plinthes, dont les plus longues avaient six palmes, et les plus petites trois, sur une d’épaisseur. Il y en avait quatre d’or fin, du poids d’un talent et demi ; les autres étaient d’un or pâle, et pesaient deux talents. Il fit faire aussi un lion d’or fin, du poids de dix talents. On le plaça sur ces demi-plinthes ; mais il tomba lorsque le temple de Delphes fut brûlé. Il est maintenant dans le trésor des Corinthiens, et il ne pèse plus que six talents et demi, parce que dans l’incendie du temple il s’en fondit trois talents et demi.
LI. Ces ouvrages achevés, Crésus les envoya à Delphes avec beaucoup d’autres présents, deux cratères[23] extrêmement grands, l’un d’or et l’autre d’argent. Le premier était à droite en entrant dans le temple, et le second à gauche. On les transporta aussi ailleurs, lors de l’incendie du temple. Le cratère d’or est aujourd’hui dans le trésor des Clazoméniens : il pèse huit talents et demi, et douze mines. Celui d’argent est dans l’angle du vestibule du temple : il tient six cents amphores. Les Delphiens y mêlent l’eau avec le vin, aux fêtes appelées Théophanies[24]. Ils disent que c’est un ouvrage de Théodore de Samos ; et je le crois d’autant plus volontiers que cette pièce me paraît d’un travail exquis. Le même prince y envoya aussi quatre muids d’argent, qui sont dans le trésor des Corinthiens ; deux bassins pour l’eau lustrale, dont l’un est d’or et l’autre d’argent. Sur celui d’or est gravé le nom des Lacédémoniens, et ils prétendent avoir fait cette offrande, mais à tort ; il est certain que c’est aussi un présent de Crésus. Un habitant de Delphes y a mis cette inscription pour flatter les Lacédémoniens. J’en tairai le nom, quoique je le sache fort bien. Il est vrai qu’ils ont donné l’enfant à travers la main duquel l’eau coule et se répand ; mais ils n’ont fait présent ni de l’un ni de l’autre de ces deux bassins. À ces dons Crésus en ajouta plusieurs autres de moindre prix ; par exemple, des plats d’argent de forme ronde, et une statue d’or de trois coudées de haut, représentant une femme. Les Delphiens disent que c’est celle de sa boulangère. Il y fit aussi porter les colliers et les ceintures de la reine sa femme. Tels sont les présents qu’il fit à Delphes[25].
LII. Quant à Amphiaraüs, sur ce qu’il apprit de son mérite et de ses malheurs, il lui consacra un bouclier d’or massif, avec une pique d’or massif, c’est-à-dire dont la hampe était d’or ainsi que le fer. De mon temps on voyait encore l’un et l’autre à Thèbes, dans le temple d’Apollon Isménien.
LIII. Les Lydiens chargés de porter ces présents aux oracles de Delphes et d’Amphiaraüs avaient ordre de leur demander si Crésus devait faire la guerre aux Perses, et joindre à son armée des troupes auxiliaires. À leur arrivée, les Lydiens présentèrent les offrandes, et consultèrent les oracles en ces termes : « Crésus, roi des Lydiens et autres nations, persuadé que vous êtes les seuls véritables oracles qu’il y ait dans le monde, vous envoie ces présents, qu’il croit dignes de votre habileté. Maintenant il vous demande s’il doit marcher contre les Perses, et s’il doit joindre à son armée des troupes auxiliaires. » Ce furent là les demandes des députés. Les deux oracles s’accordèrent dans leurs réponses. Ils prédirent l’un et l’autre à ce prince que, s’il entreprenait la guerre contre les Perses, il détruirait un grand empire, et lui conseillèrent de rechercher l’amitié des États de la Grèce qu’il aurait reconnus pour les plus puissants.
LIV. Crésus, charmé de ces réponses, et concevant l’espoir de renverser l’empire de Cyrus, envoya de nouveau des députés à Pytho, pour distribuer à chacun des habitants (il en savait le nombre) deux statères[26] d’or par tête. Les Delphiens accordèrent par reconnaissance à Crésus et aux Lydiens la prérogative de consulter les premiers l’oracle, l’immunité, la préséance, et le privilége perpétuel de devenir citoyens de Delphes quand ils le désireraient.
LV. Crésus, ayant envoyé ces présents aux Delphiens, interrogea le dieu pour la troisième fois ; car, depuis qu’il en eut reconnu la véracité, il ne cessa plus d’y avoir recours. Il lui demanda donc si sa monarchie serait de longue durée. La Pythie lui répondit en ces termes : « Quand un mulet sera roi des Mèdes, fuis alors, Lydien efféminé, sur les bords de l’Hermus : garde-toi de résister, et ne rougis point de ta lâcheté. »
LVI. Cette réponse fit encore plus de plaisir à Crésus que toutes les autres. Persuadé qu’on ne verrait jamais sur le trône des Mèdes un mulet, il conclut que ni lui ni ses descendants ne seraient jamais privés de la puissance souveraine. Ce prince, ayant recherché avec soin quels étaient les peuples les plus puissants de la Grèce, dans le dessein de s’en faire des amis, il trouva que les Lacédémoniens et les Athéniens tenaient le premier rang, les uns parmi les Doriens, les autres parmi les Ioniens. Ces nations autrefois étaient en effet les plus distinguées, l’une étant pélasgique et l’autre hellénique. La première n’est jamais sortie de son pays, et l’autre a souvent changé de demeure. Les Hellènes habitaient en effet la Phthiotide sous le règne de Deucalion ; et sous celui de Dorus, fils d’Hellen, le pays appelé Histiæotide, au pied des monts Ossa et Olympe. Chassés de l’Histiæotide par les Cadméens, ils allèrent s’établir à Pinde[27], et furent appelés Macednes. De là ils passèrent dans la Dryopide, et de la Dryopide dans le Péloponnèse, où ils ont été appelés Doriens.