Histoires (page 3)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LVII. Quelle langue parlaient alors les Pélasges, c’est un article sur lequel je ne puis rien affirmer. S’il est permis de fonder des conjectures sur quelques restes de ces Pélasges, qui existent encore aujourd’hui à Crestone[28], au-dessus des Tyrrhéniens et qui jadis, voisins des Doriens d’aujourd’hui, habitaient la terre appelée maintenant Thessaliotide ; si à ces Pélasges on ajoute ceux qui ont fondé Placie et Scylacé sur l’Hellespont, et qui ont demeuré autrefois avec les Athéniens, et les habitants d’autres villes pélasgiques dont le nom s’est changé ; il résulte de ces conjectures, si l’on peut s’en autoriser, que les Pélasges parlaient une langue barbare[29]. Or, si tel était l’idiome de toute la nation, il s’ensuit que les Athéniens, Pélasges d’origine, oublièrent leur langue en devenant Hellènes, et qu’ils apprirent celle de ce dernier peuple ; car le langage des Crestoniates et des Placiens, qui est le même, n’a rien de commun avec celui d’aucuns de leurs voisins : preuve évidente que ces deux peuplades de Pélasges conservent encore de nos jours l’idiome qu’elles portèrent dans ces pays en venant s’y établir.

LVIII. Quant à la nation hellénique, depuis son origine elle a toujours parlé la même langue ; du moins cela me paraît ainsi. Faible, séparée des Pélasges, et tout à fait petite dans son commencement, elle est devenue aussi considérable que plusieurs autres nations, principalement depuis qu’un grand nombre de peuples barbares se sont incorporés avec elle ; et c’est, indépendamment des autres raisons, ce qui, à mon avis, a empêché l’agrandissement des Pélasges, qui étaient barbares.

LIX. Crésus apprit que les Athéniens, l’un de ces peuples, partagés en diverses factions, étaient sous le joug de Pisistrate, fils d’Hippocrates, alors tyran d’Athènes. Hippocrates était un simple particulier[30]. Il lui arriva aux jeux olympiques un prodige mémorable : il avait offert un sacrifice ; les chaudières, près de l’autel, remplies des victimes et d’eau, bouillirent et débordèrent sans feu. Chilon de Lacédémone, qui par hasard était présent, témoin de ce prodige, conseilla à Hippocrates de ne point prendre de femme féconde, ou, s’il en avait une, de la répudier ; et s’il lui était né un fils, de ne le point reconnaître. Hippocrates ne voulut point déférer aux conseils de Chilon. Quelque temps après naquit le Pisistrate dont nous parlons, qui, dans la querelle entre les Paraliens[31] ou habitants de la côte maritime, commandés par Mégaclès, fils d’Alcmæon et les habitants de la plaine, ayant à leur tête Lycurgue, fils d’Aristolaïdes, pour se frayer une route à la tyrannie, suscita un troisième parti. Il assembla donc ce parti, sous prétexte de défendre les Hypéracriens[32]. Voici la ruse qu’il imagina : s’étant blessé lui et ses mulets, il poussa son char vers la place publique, comme s’il se fût échappé des mains de ses ennemis, qui avaient voulu le tuer lorsqu’il allait à la campagne. Il conjura les Athéniens de lui accorder une garde : il leur rappela la gloire dont il s’était couvert à la tête de leur armée contre les Mégariens, la prise de Nisée[33], et leur cita plusieurs autres traits de valeur. Le peuple, trompé, lui donna pour garde un certain nombre de citoyens choisis, qui le suivaient, armés de bâtons au lieu de piques. Pisistrate les fit soulever, et s’empara par leur moyen de la citadelle. Dès ce moment il fut maître d’Athènes, mais sans troubler l’exercice des magistratures, sans altérer les lois. Il mit le bon ordre dans la ville, et la gouverna sagement suivant ses usages. Peu de temps après, les factions réunies de Mégaclès et de Lycurgue chassèrent l’usurpateur.

LX. Ce fut ainsi que Pisistrate pour la première fois se rendit maître d’Athènes, et qu’il fut dépouillé de la tyrannie, qui n’avait pas encore eu le temps de jeter de profondes racines. Ceux qui l’avaient chassé renouvelèrent bientôt après leurs anciennes querelles. Mégaclès, assailli de toutes parts par la faction contraire, fit proposer par un héraut à Pisistrate de le rétablir, s’il voulait épouser sa fille. Pisistrate accepta ses offres ; et, s’étant engagé à remplir cette condition, il imagina, de concert avec Mégaclès, pour son rétablissement, un moyen d’autant plus ridicule, à mon avis, que dès la plus haute antiquité les Hellènes ont été distingués des barbares comme plus adroits et plus éloignés de la sotte bonhomie ; et que les auteurs de cette trame avaient affaire aux Athéniens, peuple qui a la réputation d’être le plus spirituel de la Grèce.

Il y avait à Paeania, bourgade de l’Attique, une certaine femme, nommée Phya[34], qui avait quatre coudées de haut moins trois doigts[35], et d’ailleurs d’une grande beauté. Ils armèrent cette femme de pied en cap ; et, l’ayant fait monter sur un char, parée de tout ce qui pouvait relever sa beauté, ils lui firent prendre le chemin d’Athènes. Ils étaient précédés de hérauts qui, à leur arrivée dans la ville, se mirent à crier, suivant les ordres qu’ils avaient reçus : « Athéniens, recevez favorablement Pisistrate ; Minerve, qui l’honore plus que tous les autres hommes, le ramène elle-même dans sa citadelle. » Les hérauts allaient ainsi de côté et d’autre, répétant la même injonction. Aussitôt le bruit se répand que Minerve ramenait Pisistrate. Les bourgades en sont imbues, la ville ne doute pas que cette femme ne soit la déesse. On lui adresse des vœux, on reçoit le tyran de sa main.

LXI. Pisistrate, ayant ainsi recouvré la puissance souveraine, épousa la fille de Mégaclès, suivant l’accord fait entre eux ; mais comme il avait des fils déjà grands, et que les Alcmænides passaient pour être sous l’anathème[36], ne voulant point avoir d’enfants de sa nouvelle femme, il n’avait avec elle qu’un commerce contre nature. La jeune femme tint dans les commencements cet outrage secret ; mais dans la suite elle le révéla de son propre mouvement à sa mère, ou sur les questions que celle-ci lui fit. Sa mère en fit part à Mégaclès, son mari, qui, indigné de l’affront que lui faisait son gendre, se réconcilia, dans sa colère, avec la faction opposée.

Pisistrate, informé de ce qui se tramait contre lui, abandonna l’Attique et se retira à Érétrie[37], où il tint conseil avec ses fils. Hippias lui conseilla de recouvrer la tyrannie. Son avis prévalut. Des villes auxquelles les Pisistratides avaient rendu auparavant quelque service leur firent des présents ; ils les acceptèrent et les recueillirent. Plusieurs donnèrent des sommes considérables ; mais les Thébains se distinguèrent par leur libéralité. Quelque temps après, pour le dire en peu de mots, tout se trouva prêt pour leur retour. Il leur vint du Péloponnèse des troupes argiennes qu’ils prirent à leur solde, et un Naxien nommé Lygdamis[38] redoubla leur ardeur par un secours volontaire de troupes et d’argent.

LXII. Ils partirent donc d’Érétrie et revinrent dans l’Attique au commencement de la onzième année. D’abord ils s’emparèrent de Marathon ; et, ayant assis leur camp dans cet endroit, ceux de leur parti s’y rendirent en foule, les uns d’Athènes, les autres des bourgades voisines, tous préférant la tyrannie à la liberté.

Les habitants de la ville ne firent aucune attention à Pisistrate tant qu’il fut occupé à lever de l’argent, et même après qu’il se fut rendu maître de Marathon. Mais, sur la nouvelle qu’il s’avançait de Marathon droit à Athènes, ils allèrent avec toutes leurs forces à sa rencontre. Cependant Pisistrate et les siens, étant partis de Marathon tous réunis en un même corps, approchaient de la ville. Ils arrivèrent près du temple de Minerve Pallénide[39], et ce fut en face de ce temple qu’ils assirent leur camp. Là un devin d’Acharnes, nommé Amphilyte, inspiré par les dieux, vint se présenter à Pisistrate, et, l’abordant, lui dit cet oracle en vers hexamètres : « Le filet est jeté, les rets sont tendus : la nuit, au clair de la lune, les thons s’y jetteront en foule. »

LXIII. Ainsi parla le devin, inspiré par le dieu. Pisistrate saisit le sens de l’oracle, l’accepta, et fit incontinent marcher son armée. Les citoyens d’Athènes avaient déjà pris leur repas, et se livraient les uns au jeu de dés, les autres au sommeil. Pisistrate, tombant sur eux avec ses troupes, les mit en déroute. Pendant la fuite, il s’avisa d’un moyen très-sage pour les tenir dispersés et les empêcher de se rallier. Il fit monter à cheval ses fils, et leur ordonna de prendre les devants. Ils atteignirent les fuyards, et les exhortèrent de la part de Pisistrate à prendre courage et à retourner chacun chez soi.

LXIV. Les Athéniens obéirent ; et Pisistrate, s’étant ainsi rendu maître d’Athènes pour la troisième fois, affermit sa tyrannie par le moyen de ses troupes auxiliaires, et des grandes sommes d’argent qu’il tirait en partie de l’Attique, et en partie du fleuve Strymon. Il l’affermit encore par sa conduite avec les Athéniens, qui avaient tenu ferme dans la dernière action, et qui n’avaient pas sur-le-champ pris la fuite. Il s’assura de leurs enfants, qu’il envoya à Naxos ; car il avait conquis cette île, et en avait donné le gouvernement à Lygdamis. Il l’affermit enfin en purifiant l’île de Délos[40], suivant l’ordre des oracles. Voici comment se fit cette purification : de tous les lieux d’où l’on voyait le temple, il fit exhumer les cadavres, et les fit transporter dans un autre canton de l’île. Pisistrate eut d’autant moins de peine à établir sa tyrannie sur les Athéniens, que les uns avaient été tués dans le combat, et que les autres avaient abandonné leur patrie et s’étaient sauvés avec Mégaclès.

LXV. Tels étaient les embarras où Crésus apprit que se trouvaient alors les Athéniens. Quant aux Lacédémoniens, on lui dit que, après avoir éprouvé des pertes considérables, ils prenaient enfin le dessus dans la guerre contre les Tégéates. En effet, sous le règne de Léon et d’Agasiclès, les Lacédémoniens, vainqueurs dans leurs autres guerres, avaient échoué contre les seuls Tégéates. Longtemps auparavant ils étaient les plus mal policés de presque tous les Grecs, et n’avaient aucun commerce avec les étrangers, ni même entre eux ; mais dans la suite ils passèrent de la manière que je vais dire à une meilleure législation. Lycurgue jouissait à Sparte de la plus haute estime. Arrivé à Delphes pour consulter l’oracle, à peine fut-il entré dans le temple, qu’il entendit ces mots de la Pythie : « Te voilà dans mon temple engraissé de victimes, ami de Jupiter et des habitants de l’Olympe. Mon oracle incertain balance s’il te déclarera un dieu ou un homme ; je te crois plutôt un dieu. » Quelques-uns ajoutent que la Pythie lui dicta aussi les lois qui s’observent maintenant à Sparte ; mais, comme les Lacédémoniens en conviennent eux-mêmes, ce fut Lycurgue qui apporta ces lois de Crète, sous le règne de Léobotas son neveu, roi de Sparte. En effet, à peine eut-il la tutelle de ce jeune prince, qu’il réforma les lois anciennes, et prit des mesures contre la transgression des nouvelles. Il régla ensuite ce qui concernait la guerre, les énomoties[41], les triacades[42] et les syssities[43]. Outre cela, il institua les éphores[44] et les sénateurs[45].

LXVI. Ce fut ainsi que les Lacédémoniens substituèrent des lois sages à leurs anciennes coutumes. Ils élevèrent à ce législateur un temple après sa mort, et lui rendent encore aujourd’hui de grands honneurs[46]. Comme ils habitaient un pays fertile et très-peuplé, leur république ne tarda pas à s’accroître et à devenir florissante. Mais, ennuyés du repos et se croyant supérieurs aux Arcadiens, ils consultèrent l’oracle de Delphes sur la conquête de l’Arcadie. La Pythie répondit : « Tu me demandes l’Arcadie ; ta demande est excessive, je la refuse. L’Arcadie a des guerriers nourris de gland[47], qui repousseront ton attaque. Je ne te porte pas cependant envie : je te donne Tégée pour y danser, et ses belles plaines pour les mesurer au cordeau. »

Sur cette réponse, les Lacédémoniens renoncèrent au reste de l’Arcadie ; et, munis de chaînes, ils marchèrent contre les Tégéates, qu’ils regardaient déjà comme leurs esclaves, sur la foi d’un oracle équivoque ; mais, ayant eu du dessous dans la bataille[48], tous ceux qui tombèrent vifs entre les mains de l’ennemi furent chargés des chaînes qu’ils avaient apportées ; et, travaillant en cet état aux terres des Tégéates, ils les mesurèrent au cordeau. Ces chaînes subsistent encore à présent à Tégée ; elles sont appendues autour du temple de Minerve Aléa.

LXVII. Les Lacédémoniens avaient été continuellement malheureux dans leur première guerre contre les Tégéates ; mais du temps de Crésus, et sous le règne d’Anaxandrides et d’Ariston à Sparte, ils acquirent de la supériorité par les moyens que je vais dire. Comme ils avaient toujours eu du dessous contre les Tégéates, ils envoyèrent demander à l’oracle de Delphes quel dieu ils devaient se rendre propice pour avoir l’avantage sur leurs ennemis. La Pythie leur répondit qu’ils en triompheraient, s’ils emportaient chez eux les ossements d’Oreste, fils d’Agamemnon. Comme ils ne pouvaient découvrir son monument, ils envoyèrent de nouveau demander à l’oracle en quel endroit reposait ce héros. Voici la réponse de la Pythie : « Dans les plaines de l’Arcadie est une ville (on la nomme Tégée). La puissante nécessité y fait souffler deux vents. L’on y voit le type et l’anti-type, le mal sur le mal. C’est là que le sein fécond de la terre enferme le fils d’Agamemnon. Si tu fais apporter ses ossements à Sparte, tu seras vainqueur de Tégée. »

Sur cette réponse, les Lacédémoniens se livrèrent avec encore plus d’ardeur aux recherches les plus exactes, furetant de tous côtés, jusqu’à ce qu’enfin Lichas, un des Spartiates appelés agathoerges, en fit la découverte. Les agathoerges sont toujours les plus anciens chevaliers à qui on a donné leur congé[49]. Tous les ans on le donne à cinq, et, l’année de leur sortie, ils vont partout où les envoie la république, sans s’arrêter autre part.

LXVIII. De cet ordre était Lichas, qui fit à Tégée la découverte du tombeau d’Oreste, autant par hasard que par son habileté. Le commerce étant alors rétabli avec les Tégéates, il entra chez un forgeron, où il regarda battre le fer. Comme cela lui causait de l’admiration, le forgeron, qui s’en aperçut, interrompt son travail et lui dit : « Lacédémonien, vous auriez été bien plus étonné si vous aviez vu la même merveille que moi, vous pour qui le travail d’une forge est un sujet de surprise ! Creusant un puits dans cette cour, je trouvai un cercueil de sept coudées de long. Comme je ne pouvais me persuader qu’il eût jamais existé des hommes plus grands que ceux d’aujourd’hui, je l’ouvris. Le corps que j’y trouvai égalait la longueur du cercueil. Je l’ai mesuré, puis recouvert de terre. » Lichas, faisant réflexion sur ce récit du forgeron, qui lui racontait ce qu’il avait vu, se douta que ce devait-être le corps d’Oreste, indiqué par l’oracle. Ses conjectures lui montrèrent dans les deux soufflets les deux vents ; dans le marteau et l’enclume, le type et l’anti-type ; et le fer battu sur l’enclume le mal ajouté sur le mal, parce que le fer n’avait été découvert, suivant lui, que pour le malheur des hommes.

L’esprit occupé de ces conjectures, Lichas revient à Sparte, et raconte son aventure à ses compatriotes. On lui intente une accusation simulée, il est banni. Lichas retourne à Tégée, conte sa disgrâce au forgeron, et fait ses efforts pour l’engager à lui louer sa cour. Le forgeron refuse d’abord ; mais s’étant ensuite laissé persuader, Lichas s’y loge, ouvre le tombeau et en tire les ossements d’Oreste, qu’il porte à Sparte. Les Lacédémoniens acquirent depuis ce temps une grande supériorité dans les combats, toutes les fois qu’ils s’essayèrent contre les Tégéates. D’ailleurs la plus grande partie du Péloponnèse leur était déjà soumise.

LXIX. Crésus, informé de toutes ces choses, envoya des ambassadeurs à Sparte avec des présents, pour prier les Lacédémoniens de s’allier avec lui. Lorsqu’ils furent arrivés ils parlèrent en ces termes, qui leur avaient été prescrits : « Crésus, roi des Lydiens et de plusieurs autres nations, nous a envoyés ici, et vous dit par notre bouche : Ô Lacédémoniens, le dieu de Delphes m’ayant ordonné de contracter amitié avec les Grecs, je m’adresse à vous conformément à l’oracle, parce que j’apprends que vous êtes les premiers peuples de la Grèce ; et je désire votre amitié et votre alliance, sans fraude ni tromperie. » Tel fut le discours des ambassadeurs. Les Lacédémoniens, qui avaient aussi entendu la réponse faite à Crésus par l’oracle, se réjouirent de l’arrivée des Lydiens, et firent avec eux un traité d’amitié et d’alliance défensive et offensive. Ils avaient reçu auparavant quelques bienfaits de Crésus ; car les Lacédémoniens ayant envoyé à Sardes pour y acheter de l’or, dans l’intention de l’employer à cette statue d’Apollon qu’on voit aujourd’hui au mont Thornax, en Laconie, Crésus leur avait fait présent de cet or.

LXX. Tant de générosité, et la préférence qu’il leur donnait sur tous les Grecs, les déterminèrent à cette alliance. D’un côté, ils se tinrent prêts à lui donner du secours au premier avis ; d’un autre, ils lui tirent faire un cratère de bronze, pour reconnaître les dons qu’ils en avaient reçus. Ce cratère tenait trois cents amphores. Il était orné extérieurement, et jusqu’au bord, d’un grand nombre d’animaux en relief. Mais il ne parvint point à Sardes, pour des raisons dites de deux manières, et que voici. Les Lacédémoniens assurent qu’il fut enlevé sur les côtes de Samos par des Samiens qui, ayant eu connaissance de leur voyage, les attaquèrent avec des vaisseaux de guerre. Mais les Samiens soutiennent que les Lacédémoniens chargés de ce cratère, n’ayant point fait assez de diligence, furent informés en route de la prise de Crésus et de celle de Sardes, et qu’ils le vendirent, à Samos, à des particuliers qui en firent une offrande au temple de Junon. Peut-être aussi ceux qui l’avaient vendu dirent-ils, à leur retour à Sparte, que les Samiens le leur avaient enlevé. Voilà comment les choses se sont passées au sujet du cratère.

LXXI. Crésus, n’ayant pas saisi le sens de l’oracle, se disposait à marcher en Cappadoce, dans l’espérance de renverser la puissance de Cyrus et des Perses. Tandis qu’il faisait les préparatifs nécessaires pour cette expédition, un Lydien nommé Sandanis, qui s’était déjà acquis la réputation d’homme sage, et qui se rendit encore plus célèbre parmi les Lydiens par le conseil qu’il donna à Crésus, parla ainsi à ce prince : « Seigneur, vous vous disposez à faire la guerre à des peuples qui ne sont vêtus que de peaux, qui se nourrissent, non de ce qu’ils voudraient avoir, mais de ce qu’ils ont, parce que leur pays est rude et stérile ; à des peuples qui, faute de vin, ne s’abreuvent que d’eau, qui ne connaissent ni les figues, ni aucun autre fruit agréable. Vainqueur, qu’enlèverez-vous à des gens qui n’ont rien ? Vaincu, considérez que de biens vous allez perdre ! S’ils goûtent une fois les douceurs de notre pays, ils ne voudront plus y renoncer ; nul moyen pour nous de les chasser. Quant à moi, je rends grâces aux dieux de ce qu’ils n’inspirent pas aux Perses le dessein d’attaquer les Lydiens. » Sandanis ne persuada pas Crésus. Il disait pourtant vrai : les Perses, avant la conquête de la Lydie, ne connaissaient ni le luxe, ni même les commodités de la vie.

LXXII. Les Grecs donnent aux Cappadociens le nom de Syriens. Avant la domination des Perses, ces Syriens étaient sujets des Mèdes ; mais alors ils étaient sous l’obéissance de Cyrus, car l’Halys séparait les États des Mèdes de ceux des Lydiens. L’Halys coule d’une montagne d’Arménie (le Taurus) ; et traverse la Cilicie ; de là continuant son cours, il a les Matianiens à droite et les Phrygiens à gauche. Après avoir passé entre ces deux peuples, il coule vers le nord, renfermant d’un côté les Syriens cappadociens, et à gauche les Paphlagoniens. Ainsi le fleuve Halys sépare presque toute l’Asie mineure de la haute Asie, depuis la mer qui est vis-à-vis l’île de Cypre jusqu’au Pont-Euxin. Ce pays entier forme un détroit qui n’a que cinq journées de chemin, pour un bon marcheur.

LXXIII. Crésus partit donc avec son armée pour la Cappadoce, afin d’ajouter ce pays à ses États, animé surtout et par sa confiance en l’oracle, et par le désir de venger Astyages, son beau-frère. Astyages, fils de Cyaxare, roi des Mèdes, avait été vaincu et fait prisonnier par Cyrus, fils de Cambyse. Voici comment il était devenu beau-frère de Crésus. Une sédition avait obligé une troupe de Scythes nomades à se retirer secrètement sur les terres de Médie. Cyaxare, fils de Phraortes et petit-fils de Déjocès, qui régnait alors sur les Mèdes, les reçut d’abord avec humanité, comme suppliants ; et même il conçut tant d’estime pour eux, qu’il leur confia des enfants pour leur apprendre la langue scythe et à tirer de l’arc. Au bout de quelque temps, les Scythes, accoutumés à chasser et à rapporter tous les jours du gibier, revinrent une fois sans avoir rien pris. Revenus ainsi les mains vides, Cyaxare, qui était d’un caractère violent, comme il le montra, les traita de la manière la plus dure. Les Scythes, indignés d’un pareil traitement, qu’ils ne croyaient pas avoir mérité, résolurent entre eux de couper par morceaux un des enfants dont on leur avait confié l’éducation, de le préparer de la manière qu’ils avaient coutume d’apprêter le gibier, de le servir à Cyaxare comme leur chasse, et de se retirer aussitôt à Sardes auprès d’Alyattes, fils de Sadyattes. Ce projet fut exécuté. Cyaxare et ses convives mangèrent de ce qu’on leur avait servi ; et les Scythes, après cette vengeance, se retirèrent auprès d’Alyattes, et ils devinrent ses suppliants.

LXXIV. Cyaxare les redemanda. Sur son refus, la guerre s’alluma entre ces deux princes. Pendant cinq années qu’elle dura, les Mèdes et les Lydiens eurent alternativement de fréquents avantages, et la sixième il y eut une espèce de combat nocturne : car, après une fortune égale de part et d’autre, s’étant livré bataille, le jour se changea tout à coup en nuit[50], pendant que les deux armées en étaient aux mains. Thalès de Milet avait prédit aux Ioniens ce changement, et il en avait fixé le temps en l’année où il s’opéra. Les Lydiens et les Mèdes, voyant que la nuit avait pris la place du jour, cessèrent le combat, et n’en furent que plus empressés à faire la paix. Syennésis[51], roi de Cilicie, et Labynète, roi de Babylone, en furent les médiateurs ; ils hâtèrent le traité, et l’assurèrent par un mariage. Persuadés que les traités ne peuvent avoir de solidité sans un puissant lien, ils engagèrent Alyattes à donner sa fille Aryénis à Astyages, fils de Cyaxare. Ces nations observent dans leurs traités les mêmes cérémonies que les Grecs ; mais ils se font encore de légères incisions aux bras, et lèchent réciproquement le sang qui en découle.

LXXV. Cyrus tenait donc prisonnier Astyages, son aïeul maternel, qu’il avait détrôné pour les raisons que j’exposerai dans la suite de cette histoire. Crésus, irrité à ce sujet contre Cyrus, avait envoyé consulter les oracles pour savoir s’il devait faire la guerre aux Perses. Il lui était venu de Delphes une réponse ambiguë, qu’il croyait favorable, et là dessus il s’était déterminé à entrer sur les terres des Perses. Quand il fut arrivé sur les bords de l’Halys, il le fit, à ce que je crois, passer à son armée sur les ponts qu’on y voit à présent ; mais, s’il faut en croire la plupart des Grecs, Thalès de Milet lui en ouvrit le passage. Crésus, disent-ils, étant embarrassé pour faire traverser l’Halys à son armée, parce que les ponts qui sont maintenant sur cette rivière n’existaient point encore en ce temps-là, Thalès, qui était alors au camp, fit passer à la droite de l’armée le fleuve, qui coulait à la gauche. Voici de quelle manière il s’y prit. Il fit creuser, en commençant au-dessus du camp, un canal profond en forme de croissant, afin que l’armée pût l’avoir à dos dans la position où elle était. Le fleuve, ayant été détourné de l’ancien canal dans le nouveau, longea derechef l’armée, et rentra au-dessous de son ancien lit. Il ne fut pas plutôt partagé en deux bras, qu’il devint également guéable dans l’un et dans l’autre. Quelques-uns disent même que l’ancien canal fut mis entièrement sec ; mais je ne puis approuver ce sentiment. Comment en effet Crésus et les Lydiens auraient-ils pu traverser le fleuve à leur retour ?

LXXVI. Après le passage de l’Halys, Crésus avec son armée arriva dans la partie de la Cappadoce appelée la Ptérie. La Ptérie, le plus fort canton de ce pays, est près de Sinope, ville presque située sur le Pont-Euxin. Il assit son camp en cet endroit, et ravagea les terres des Syriens. Il prit la ville des Ptériens, dont il réduisit les habitants en esclavage. Il s’empara aussi de toutes les bourgades voisines, en chassa les Syriens, et les transporta ailleurs, quoiqu’ils ne lui eussent donné aucun sujet de plainte. Cependant Cyrus assembla son armée, prit avec lui tout ce qu’il put trouver d’hommes sur sa route, et vint à sa rencontre. Mais, avant que de mettre ses troupes en campagne, il envoya des hérauts aux Ioniens, pour les engager à se révolter contre Crésus. N’ayant pu les persuader, il se mit en marche, et vint camper à la vue de l’ennemi. Les deux armées s’essayèrent mutuellement dans la Ptérie par de violentes escarmouches. On en vint ensuite à une action générale, qui fut vive, et où il périt beaucoup de monde des deux côtés ; enfin la nuit sépara les combattants, sans que la victoire se fût déclarée en faveur de l’un ou de l’autre parti.

LXXVII. Crésus se reprochant la disproportion de ses troupes, qui étaient beaucoup moins nombreuses que celles de Cyrus, et voyant que le lendemain ce prince ne tentait pas une nouvelle attaque, il retourna à Sardes, dans le dessein d’appeler à son secours les Égyptiens, conformément au traité conclu avec Amasis, leur roi, traité qui était antérieur à celui qu’il avait fait avec les Lacédémoniens. Il se proposait aussi de mander les Babyloniens, avec qui il s’était pareillement allié, et qui avaient alors pour roi Labynète, et de faire dire aux Lacédémoniens de se trouver à Sardes à un temps marqué. Il comptait passer l’hiver tranquillement, et marcher, à l’entrée du printemps, contre les Perses avec les forces de ces peuples réunies aux siennes. D’après ces dispositions, aussitôt qu’il fut de retour à Sardes, il envoya sommer ses alliés, par des hérauts, de se rendre à sa capitale le cinquième mois. Ensuite il congédia les troupes étrangères qu’il avait actuellement à sa solde, et qui s’étaient déjà mesurées contre les Perses, et les dispersa de tous côtés, ne s’imaginant pas que Cyrus, qui n’avait remporté aucun avantage sur lui, dût faire avancer son armée contre Sardes.

LXXVIII. Pendant que Crésus était occupé de ces projets, tous les dehors de la ville se remplirent de serpents ; et les chevaux, abandonnant les pâturages, coururent les dévorer. Ce spectacle, dont Crésus fut témoin, parut aux yeux de ce prince un prodige ; et, en effet, c’en était un. Aussitôt il envoya aux devins de Telmesse, pour en avoir l’interprétation. Ses députés l’apprirent, mais ils ne purent pas la lui communiquer ; car, avant leur retour par mer à Sardes, il avait été fait prisonnier. La réponse fut que Crésus devait s’attendre à voir une armée d’étrangers sur ses terres, et qu’elle subjuguerait les naturels du pays, le serpent étant fils de la terre, et le cheval un ennemi et un étranger. Crésus était déjà pris lorsqu’ils firent cette réponse ; mais ils ignoraient alors le sort de Sardes et du roi.

LXXIX. Lorsque Crésus, après la bataille de Ptérie, se fut retiré, Cyrus, instruit du dessein où il était de congédier ses troupes à son retour, crut, après en avoir délibéré, qu’il lui était avantageux de marcher avec la plus grande diligence vers Sardes, pour ne pas laisser aux Lydiens le temps d’assembler de nouvelles forces. Cette résolution prise, il l’exécuta sans délai, et, faisant passer son armée dans la Lydie, il porta lui-même à Crésus la nouvelle de sa marche. Ce prince, quoique fort inquiet de voir ses mesures déconcertées et son attente déçue, ne laissa pas de faire sortir les Lydiens et de les mener au combat. Il n’y avait point alors en Asie de nation plus brave ni plus belliqueuse que les Lydiens. Ils combattaient à cheval avec de longues piques, et étaient excellents cavaliers.

LXXX. Les deux armées se rendirent dans la plaine située sous les murs de Sardes, plaine spacieuse et découverte, traversée par l’Hyllus et par d’autres rivières qui se jettent dans l’Hermus, la plus grande de toutes. L’Hermus coule d’une montagne consacrée à Cybèle, et va se perdre dans la mer près de la ville de Phocée.

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