Histoires (page 24)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XIV. Le dixième jour après la prise de la citadelle de Memphis, Psamménite, roi d’Égypte, qui n’avait régné que six mois, fut conduit, par ordre de Cambyse, devant la ville avec quelques autres Égyptiens. On les y traita avec la dernière ignominie, afin de les éprouver. Cambyse fit habiller la fille de ce prince en esclave, et l’envoya, une cruche à la main, chercher de l’eau ; elle était accompagnée de plusieurs autres filles qu’il avait choisies parmi celles de la première qualité, et qui étaient habillées de la même façon que la fille du roi.

Ces jeunes filles, passant auprès de leurs pères, fondirent en larmes, et jetèrent des cris lamentables. Ces seigneurs, voyant leurs enfants dans un état si humiliant, ne leur répondirent que par leurs larmes, leurs cris et leurs gémissements ; mais Psamménite, quoiqu’il les vît et qu’il les reconnût, se contenta de baisser les yeux.

Ces jeunes filles sorties, Cambyse fit passer devant lui son fils, accompagné de deux mille Égyptiens de même âge que lui, la corde au cou, et un frein à la bouche. On les menait à la mort pour venger les Mityléniens qui avaient été tués à Memphis, et dont on avait brisé le vaisseau : car les juges royaux avaient ordonné que, pour chaque homme massacré en cette occasion, on ferait mourir dix Égyptiens des premières familles. Psamménite les vit défiler, et reconnut son fils qu’on menait à la mort ; mais tandis que les autres Égyptiens qui étaient autour de lui pleuraient et se lamentaient, il garda la même contenance qu’à la vue de sa fille. Lorsque ces jeunes gens furent passés, il aperçut un vieillard, qui mangeait ordinairement à sa table. Cet homme, dépouillé de tous ses biens, et ne subsistant que des aumônes qu’on lui faisait, allait de rang en rang par toute l’armée, implorant la compassion d’un chacun, et celle de Psamménite et des seigneurs égyptiens qui étaient dans le faubourg. Ce prince, à cette vue, ne put retenir ses larmes, et se frappa la tête en l’appelant par son nom. Des gardes, placés auprès de lui avec ordre de l’observer, rapportaient à Cambyse tout ce qu’il faisait à chaque objet qui passait devant lui. Étonné de sa conduite, ce prince lui en fit demander les motifs. « Cambyse, votre maître, lui dit l’envoyé, vous demande pourquoi vous n’avez point jeté de cris, ni répandu de larmes, en voyant votre fille traitée en esclave, et votre fils marchant au supplice ; et que vous honorez ce mendiant, qui ne vous est, à ce qu’il a appris, ni parent ni allié. — Fils de Cyrus, répondit Psamménite, les malheurs de ma maison sont trop grands pour qu’on puisse les pleurer ; mais le triste sort d’un ami qui, au commencement de sa vieillesse, est tombé dans l’indigence après avoir possédé de grands biens, m’a paru mériter des larmes. »

Cambyse trouva cette réponse sensée. Les Égyptiens disent qu’elle fit verser des pleurs non-seulement à Crésus, qui avait suivi ce prince en Égypte, mais encore à tous les Perses qui étaient présents ; que Cambyse fut lui-même si touché de compassion, qu’il commanda sur-le-champ de délivrer le fils de Psamménite, de le tirer du nombre de ceux qui étaient condamnés à mort, et de lui amener Psamménite même du faubourg où il était.

XV. Ceux qui étaient allés chercher le jeune prince le trouvèrent sans vie. On l’avait exécuté le premier. De là ils allèrent prendre Psamménite, et le menèrent à Cambyse, auprès duquel il passa le reste de ses jours, sans en éprouver aucun mauvais traitement. On lui aurait même rendu le gouvernement d’Égypte, si on ne l’eût pas soupçonné de chercher, par ses intrigues, à troubler l’État : car les Perses sont dans l’usage d’honorer les fils des rois, et même de leur rendre le trône que leurs pères ont perdu par leur révolte. Je pourrais rapporter plusieurs exemples en preuve de cette coutume ; je me contenterai de ceux de Thannyras, fils d’Inaros, roi de Libye, à qui ils rendirent le royaume que son père avait possédé ; et de Pausiris, fils d’Amyrtée, qui rentra aussi en possession des États de son père, quoique jamais aucuns princes n’eussent fait plus de mal aux Perses qu’Inaros et Amyrtée. Mais Psamménite, ayant conspiré contre l’État, en reçut le salaire ; car, ayant sollicité les Égyptiens à la révolte, il fut découvert, et ayant été convaincu par Cambyse, ce prince le condamna à boire du sang de taureau, dont il mourut sur-le-champ. Telle fut sa fin malheureuse.

XVI. Cambyse partit de Memphis pour se rendre à Saïs, à dessein d’exercer sur le corps d’Amasis la vengeance qu’il méditait. Aussitôt qu’il fut dans le palais de ce prince, il commanda de tirer son corps du tombeau ; cela fait, il ordonna de le battre de verges, de lui arracher le poil et les cheveux, de le piquer à coups d’aiguillons, et de lui faire mille outrages. Mais comme les exécuteurs étaient las de maltraiter un corps qui résistait à tous leurs efforts, et dont ils ne pouvaient rien détacher, parce qu’il avait été embaumé, Cambyse le fit brûler, sans aucun respect pour la religion. En effet, les Perses croient que le feu est un dieu, et il n’est permis, ni par leurs lois, ni par celles des Égyptiens, de brûler les morts. Cela est défendu chez les Perses, parce qu’un dieu ne doit pas, selon eux, se nourrir du cadavre d’un homme : cette défense subsiste aussi chez les Égyptiens, parce qu’ils sont persuadés que le feu est un animal féroce qui dévore tout ce qu’il peut saisir, et qui, après s’en être rassasié, meurt lui-même avec ce qu’il a consumé. Or, leurs lois ne permettent pas d’abandonner aux bêtes les corps morts ; et c’est par cette raison qu’ils les embaument, de crainte qu’en les mettant en terre, ils ne soient mangés des vers. Ainsi Cambyse fit, en cette occasion, une chose également condamnée par les lois de l’un et l’autre peuple.

Au reste, s’il faut en croire les Égyptiens, ce ne fut pas le corps d’Amasis qu’on traita d’une manière si indigne, mais celui de quelque autre Égyptien de même taille que lui, à qui les Perses firent ces outrages, pensant que ce fût celui de ce prince : car on dit qu’Amasis, ayant appris d’un oracle ce qui devait lui arriver après sa mort, crut remédier aux événements qui devaient arriver, en faisant placer dans l’intérieur de son monument, et près des portes, le corps de celui que Cambyse fit maltraiter, et en ordonnant à son fils de mettre le sien au fond du même tombeau. Mais je ne puis absolument me persuader qu’Amasis ait jamais donné de pareils ordres, tant au sujet de sa sépulture qu’à l’égard de cet homme, et j’attribue cette histoire à la vanité des Égyptiens, qui ont voulu embellir ces choses.

XVII. Cambyse résolut ensuite de faire la guerre à trois nations différentes, aux Carthaginois, aux Ammoniens et aux Éthiopiens-Macrobiens, qui habitent en Libye vers la mer Australe. Après avoir délibéré sur ces expéditions, il fut d’avis d’envoyer son armée navale contre les Carthaginois, un détachement de ses troupes de terre contre les Ammoniens, et d’envoyer d’abord des espions chez les Éthiopiens, qui, sous prétexte de porter des présents au roi, s’assureraient de l’existence de la Table du Soleil, et examineraient, outre cela, ce qui restait à voir dans le pays.

XVIII. Voici en quoi consiste la Table du Soleil. Il y a devant la ville une prairie remplie de viandes bouillies de toutes sortes d’animaux à quatre pieds, que les magistrats ont soin d’y faire porter la nuit. Lorsque le jour paraît, chacun est le maître d’y venir prendre son repas. Les habitants disent que la terre produit d’elle-même toutes ces viandes. Voilà ce qu’on appelle la Table du Soleil.

XIX. Cambyse n’eut pas plutôt résolu d’envoyer des espions dans ce pays, qu’il manda, de la ville d’Éléphantine, des Ichtyophages qui savaient la langue éthiopienne. Pendant qu’on était allé les chercher, il ordonna à son armée navale d’aller à Carthage ; mais les Phéniciens refusèrent d’obéir, parce qu’ils étaient liés avec les Carthaginois par les plus grands serments, et qu’en combattant contre leurs propres enfants, ils auraient cru violer les droits du sang et de la religion. Sur le refus des Phéniciens, le reste de la flotte ne s’étant point trouvé assez fort pour cette expédition, les Carthaginois évitèrent le joug que leur préparaient les Perses. Cambyse ne crut pas qu’il fût juste de forcer les Phéniciens, parce qu’ils s’étaient donnés volontairement à lui, et parce qu’ils avaient le plus d’influence dans l’armée navale. Les habitants de l’île de Cypre s’étaient aussi donnés aux Perses, et les avaient accompagnés en Égypte.

XX. Lorsque les Ichtyophages furent arrivés d’Éléphantine, Cambyse leur donna ses ordres sur ce qu’ils devaient dire, et les envoya en Éthiopie avec des présents pour le roi. Ils consistaient en un habit de pourpre, un collier d’or, des bracelets, un vase d’albâtre plein de parfums, et une barrique de vin de palmier.

On dit que les Éthiopiens, à qui Cambyse envoya cette ambassade, sont les plus grands et les mieux faits de tous les hommes ; qu’ils ont des lois et des coutumes différentes de celles de toutes les autres nations, et qu’entre autres ils ne jugent digne de porter la couronne que celui d’entre eux qui est le plus grand, et dont la force est proportionnée à la taille.

XXI. Les Ichtyophages, étant arrivés chez ces peuples, offrirent leurs présents au roi, et lui parlèrent ainsi : « Cambyse, roi des Perses, qui désire votre amitié et votre alliance, nous a envoyés pour en conférer avec vous : il vous offre ces présents, dont l’usage le flatte le plus. »

Le roi, qui n’ignorait pas que ces Ichtyophages étaient des espions, leur répondit en ces termes : « Ce n’est pas le vif désir de faire amitié avec moi qui a porté le roi des Perses à vous envoyer ici avec ces présents, et vous ne me dites pas la vérité. Vous venez examiner les forces de mes États, et votre maître n’est pas un homme juste. S’il l’était, il n’envierait pas un pays qui ne lui appartient pas, et il ne chercherait point à réduire en esclavage un peuple dont il n’a reçu aucune injure. Portez-lui donc cet arc de ma part, et dites-lui : Le roi d’Éthiopie conseille à celui de Perse de venir lui faire la guerre avec des forces plus nombreuses, lorsque les Perses pourront bander un arc de cette grandeur aussi facilement que moi. Mais en attendant qu’il rende grâces aux dieux de n’avoir pas inspiré aux Éthiopiens le désir d’agrandir leur pays par de nouvelles conquêtes ! »

XXII. Ayant ainsi parlé, il débanda son arc, et le donna aux envoyés. Il prit ensuite l’habit de pourpre, et leur demanda ce que c’était que la pourpre, et comment elle se faisait. Quand les Ichtyophages lui eurent appris le véritable procédé de cette teinture : « Ces hommes, dit-il, sont trompeurs ; leurs vêtements le sont aussi. » Il les interrogea ensuite sur le collier et les bracelets d’or. Les Ichtyophages lui ayant répondu que c’étaient des ornements, il se mit à rire, et, les prenant pour des chaînes, il leur dit que les Éthiopiens en avaient chez eux de plus fortes. Il leur parla en troisième lieu des parfums qu’ils avaient apportés ; et lorsqu’ils lui en eurent expliqué la composition et l’usage, il leur répondit comme il avait fait au sujet de l’habit de pourpre. Mais lorsqu’il en fut venu au vin, et qu’il eut appris la manière de le faire, il fut très-content de cette boisson. Il leur demanda ensuite de quels aliments se nourrissait le roi, et quelle était la plus longue durée de la vie chez les Perses. Les envoyés lui répondirent qu’il vivait de pain, et lui expliquèrent la nature du froment. Ils ajoutèrent ensuite que le plus long terme de la vie des Perses était de quatre-vingts ans. Là-dessus, l’Éthiopien leur dit qu’il n’était point étonné que des hommes qui ne se nourrissaient que de fumier ne vécussent que peu d’années ; qu’il était persuadé qu’ils ne vivraient pas même si longtemps s’ils ne réparaient leurs forces par cette boisson (il voulait parler du vin), et qu’en cela ils avaient un avantage sur les Éthiopiens.

XXIII. Les Ichtyophages interrogèrent à leur tour le roi sur la longueur de la vie des Éthiopiens, et sur leur manière de vivre. Il leur répondit que la plupart allaient jusqu’à cent vingt ans, et quelques-uns même au delà ; qu’ils vivaient de viandes bouillies, et que le lait était leur boisson. Les espions paraissant étonnés de la longue vie des Éthiopiens, il les conduisit à une fontaine où ceux qui s’y baignent en sortent parfumés comme d’une odeur de violette, et plus luisants que s’ils s’étaient frottés d’huile. Les espions racontèrent à leur retour que l’eau de cette fontaine était si légère, que rien n’y pouvait surnager, pas même le bois, ni les choses encore moins pesantes que le bois ; mais que tout ce qu’on y jetait allait au fond. Si cette eau est véritablement telle qu’on le dit, l’usage perpétuel qu’ils en font est peut-être la cause d’une si longue vie. De la fontaine, le roi les conduisit à la prison. Tous les prisonniers y étaient attachés avec des chaînes d’or ; car chez ces Éthiopiens le cuivre est de tous les métaux le plus rare et le plus précieux. Après qu’ils eurent visité la prison, on leur fit voir aussi ce qu’on appelle la Table du Soleil.

XXIV. Enfin on leur montra les cercueils des Éthiopiens, qui sont faits, à ce qu’on dit, de verre, et dont voici le procédé. On dessèche d’abord le corps à la façon des Égyptiens, ou de quelque autre manière ; on l’enduit ensuite entièrement de plâtre, qu’on peint : de sorte qu’il ressemble, autant qu’il est possible, à la personne même. Après cela, on le renferme dans une colonne creuse et transparente de verre fossile, aisé à mettre en œuvre, et qui se tire en abondance des mines du pays. On aperçoit le mort à travers cette colonne, au milieu de laquelle il est placé. Il n’exhale aucune mauvaise odeur, et n’a rien de désagréable. Les plus proches parents du mort gardent cette colonne un an entier dans leur maison. Pendant ce temps-là, ils lui offrent des victimes, et les prémices de toutes choses. Ils la portent ensuite dehors, et la placent quelque part autour de la ville.

XXV. Les espions s’en retournèrent après avoir tout examiné. Sur leur rapport, Cambyse, transporté de colère, marcha aussitôt contre les Éthiopiens, sans ordonner qu’on préparât des vivres pour l’armée, et sans réfléchir qu’il allait faire une expédition aux extrémités de la terre. Tel qu’un furieux et un insensé, à peine eut-il entendu le rapport des Ichtyophages, qu’il se mit en marche, menant avec lui toute son armée de terre, et ne laissant en Égypte que les Grecs qui l’avaient accompagné. Lorsqu’il fut arrivé à Thèbes, il choisit environ cinquante mille hommes, à qui il ordonna de réduire en esclavage les Ammoniens, et de mettre ensuite le feu au temple où Jupiter rendait ses oracles. Pour lui, il continua sa route vers l’Éthiopie avec le reste de l’armée.

Ses troupes n’avaient pas encore fait la cinquième partie du chemin, que les vivres manquèrent tout à coup. On mangea les bêtes de somme, et bientôt après elles manquèrent aussi. Si Cambyse, instruit de cette disette, eût alors changé de résolution, et qu’après la faute qu’il avait faite dans le commencement il fût revenu sur ses pas avec son armée, il aurait agi en homme sage. Mais, sans s’inquiéter de la moindre chose, il continua à marcher en avant. Les soldats se nourrirent d’herbages tant que la campagne put leur en fournir ; mais, lorsqu’ils furent arrivés dans les pays sablonneux, la faim en porta quelques-uns à une action horrible. Ils se mettaient dix à dix, tiraient au sort, et mangeaient celui qu’ils désignaient. Cambyse en ayant eu connaissance, et craignant qu’ils ne se dévorassent les uns les autres, abandonna l’expédition contre les Éthiopiens, rebroussa chemin, et arriva à Thèbes, après avoir perdu une partie de son armée. De Thèbes il vint à Memphis, où il congédia les Grecs, et leur permit de se mettre en mer. Tel fut le succès de son expédition contre les Éthiopiens.

XXVI. Les troupes qu’on avait envoyées contre les Ammoniens partirent de Thèbes avec des guides, et il est certain qu’elles allèrent jusqu’à Oasis. Cette ville est habitée par des Samiens qu’on dit être de la tribu æschrionienne. Elle est à sept journées de Thèbes, et l’on ne peut y aller que par un chemin sablonneux. Ce pays s’appelle en grec les îles des Bienheureux. On dit que l’armée des Perses alla jusque-là ; mais personne ne sait ce qu’elle devint ensuite, si ce n’est les Ammoniens et ceux qu’ils en ont instruits. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle n’alla pas jusqu’au pays des Ammoniens, et qu’elle ne revint point en Égypte. Les Ammoniens racontent que cette armée étant partie d’Oasis, et ayant fait, par le milieu des sables, à peu près la moitié du chemin qui est entre eux et cette ville, il s’éleva, pendant qu’elle prenait son repas, un vent de sud impétueux, qui l’ensevelit sous des montagnes de sable, et la fit entièrement disparaître. Ainsi périt cette armée, au rapport des Ammoniens.

XXVII. Cambyse étant de retour à Memphis, le dieu Apis, que les Grecs appellent Épaphus[3], se manifesta aux Égyptiens. Dès qu’il se fut montré, ils se revêtirent de leurs plus riches habits, et firent de grandes réjouissances. Cambyse, témoin de ces fêtes, s’imaginant qu’ils se réjouissaient du mauvais succès de ses armes, fit venir devant lui les magistrats de Memphis. Quand ils furent en sa présence, il leur demanda pourquoi, n’ayant pas témoigné de joie la première fois qu’ils l’avaient vu dans leur ville, ils en faisaient tant paraître depuis son retour, et après qu’il avait perdu une partie de son armée. Ils lui dirent que leur dieu, qui était ordinairement très-longtemps sans se manifester, s’était montré depuis peu, et que lorsque cela arrivait tous les Égyptiens en témoignaient leur joie par des fêtes publiques.

Cambyse, les ayant entendus parler de la sorte, leur dit qu’ils déguisaient la vérité, et les condamna à mort, comme s’ils eussent cherché à lui en imposer.

XXVIII. Après les avoir fait mourir, il manda les prêtres, et, ayant aussi reçu d’eux la même réponse, il leur dit que si quelque dieu se montrait familièrement aux Égyptiens, il n’échapperait pas à sa connaissance. Là-dessus, il leur ordonna de lui amener Apis. Ils allèrent sur-le-champ le chercher.

Cet Apis, appelé aussi Épaphus, est un jeune bœuf, dont la mère ne peut en porter d’autre. Les Égyptiens disent qu’un éclair descend du ciel sur elle, et que de cet éclair elle conçoit le dieu Apis. Ce jeune bœuf, qu’on nomme Apis, se connaît à de certaines marques. Son poil est noir ; il porte sur le front une marque blanche et triangulaire, sur le dos la figure d’un aigle, sous la langue celle d’un escarbot, et les poils de sa queue sont doubles.

XXIX. Dès que les prêtres eurent amené Apis, Cambyse, tel qu’un furieux, tira son poignard pour lui en donner un coup dans le ventre ; mais il ne le frappa qu’à la cuisse. S’adressant ensuite aux prêtres d’un ton railleur : « Scélérats, leur dit-il, les dieux sont-ils donc de chair et de sang ? Sentent-ils les atteintes du fer ? Ce dieu, sans doute, est bien digne des Égyptiens : mais vous ne vous serez pas impunément moqués de moi. » Là-dessus, il les fit battre de verges par ceux qui ont coutume d’exécuter ces sortes de jugements, et il ordonna qu’on fît main basse sur tous les Égyptiens que l’on trouverait célébrant la fête d’Apis. Les réjouissances cessèrent aussitôt, et les prêtres furent punis. À l’égard d’Apis, il languit quelque temps dans le temple, de la blessure qu’il avait reçue à la cuisse, et mourut ensuite. Les prêtres lui donnèrent la sépulture à l’insu de Cambyse.

XXX. Ce prince, à ce que disent les Égyptiens, ne tarda point, en punition de ce crime, à devenir furieux, lui qui, avant cette époque, n’avait pas même de bon sens. Le premier crime qu’il commit fut le meurtre de Smerdis, son frère de père et de mère. Il l’avait renvoyé en Perse, jaloux de ce qu’il avait bandé, à deux doigts près, l’arc que les Ichtyophages avaient apporté de la part du roi d’Éthiopie ; ce qu’aucun autre Perse n’avait pu faire. Après le départ de ce prince, Cambyse vit en songe un courrier qui venait de la part des Perses lui annoncer que Smerdis, assis sur son trône, touchait le ciel de sa tête. Cette vision lui ayant fait craindre que son frère ne le tuât pour s’emparer de la couronne, il envoya après lui Prexaspes, celui de tous les Perses en qui il avait le plus de confiance, avec ordre de le faire périr. Prexaspes, étant arrivé à Suses, exécuta l’ordre dont il était chargé. Les uns disent qu’il attira ce prince à la chasse ; d’autres prétendent qu’il le mena sur les bords de la mer Érythrée, et qu’il l’y précipita. Tel fut, dit-on, le premier crime de Cambyse.

XXXI. Le second fut le meurtre de sa sœur de père et de mère. Cette princesse, qui l’avait suivi en Égypte, était en même temps sa femme. Voici comme elle le devint ; car, avant lui, les Perses n’étaient pas dans l’usage d’épouser leurs sœurs.

Cambyse se prit d’amour pour une de ses sœurs ; voulant ensuite l’épouser, comme cela était sans exemple, il convoqua les juges royaux, et leur demanda s’il n’y avait pas quelque loi qui permît au frère de se marier avec sa sœur s’il en avait envie. Ces juges royaux sont des hommes choisis entre tous les Perses. Ils exercent leurs fonctions jusqu’à la mort, à moins qu’ils ne soient convaincus de quelque injustice. Ils sont les interprètes des lois et les juges des procès ; toutes les affaires ressortissent à leur tribunal. Cambyse les ayant donc interrogés, ils lui firent une réponse qui, sans blesser la justice, ne les exposait à aucun danger. Ils lui dirent qu’ils ne trouvaient point de loi qui autorisât un frère à épouser sa sœur, mais qu’il y en avait une qui permettait au roi des Perses de faire tout ce qu’il voulait. En répondant ainsi, ils ne violèrent pas la loi, quoiqu’ils redoutassent Cambyse ; et, pour ne pas s’exposer à périr en la défendant, ils trouvèrent une autre loi qui favorisait le désir qu’avait ce prince d’épouser ses sœurs. Sur cette réponse, Cambyse épousa la personne qu’il aimait ; et, peu de temps après, il prit encore pour femme une autre de ses sœurs, c’était la plus jeune. Ce fut celle qui le suivit en Égypte, et qu’il tua.

XXXII. On raconte sa mort de deux manières, ainsi que celle de Smerdis. Les Grecs prétendent que cette princesse assistait au combat d’un lionceau que Cambyse avait lâché contre un jeune chien. Celui-ci ayant du dessous, un autre jeune chien, son frère, rompit sa laisse pour venir à son secours. Les deux chiens réunis eurent l’avantage sur le lionceau. Ce combat plaisait beaucoup à Cambyse ; il arrachait au contraire des larmes à sa sœur, qui était assise auprès de lui. Le roi, s’en étant aperçu, lui en demanda la raison. « Je n’ai pu, lui dit-elle, retenir mes larmes en voyant le jeune chien accourir au secours de son frère, parce que cela me rappelle le triste sort de Smerdis, dont je sais que personne ne vengera la mort. » S’il faut en croire les Grecs, Cambyse la tua pour cette réponse. Mais les Égyptiens disent que cette princesse étant à table avec Cambyse, elle prit une laitue et, en ayant arraché toutes les feuilles, elle demanda au roi son mari si cette laitue lui paraissait plus belle en pomme, ou les feuilles arrachées. « En pomme, répondit le roi. — Seigneur, reprit-elle, en diminuant la maison de Cyrus vous avez fait la même chose que je viens de faire à cette laitue. » Là-dessus, Cambyse, irrité, se jeta sur elle et la maltraita tellement à coups de pied, qu’elle accoucha avant terme et mourut incontinent.

XXXIII. Tels furent les excès auxquels Cambyse se porta contre ceux de sa maison, soit que sa frénésie fût une punition de l’outrage commis envers Apis, soit qu’elle lui vînt d’ailleurs, comme une infinité d’autres maux qui affligent ordinairement l’espèce humaine : car on dit que de naissance il était sujet à l’épilepsie, que quelques-uns appellent mal sacré. Il n’est donc pas étonnant que, le corps étant attaqué d’une si grande maladie, il n’eût pas l’esprit sain.

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