Histoires (page 25)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XXXIV. Il ne témoigna pas moins de fureur contre le reste des Perses : car on dit que, s’adressant à Prexaspes, qu’il estimait beaucoup, et qui lui présentait les requêtes et les placets, et dont le fils avait une charge d’échanson, l’une des plus importantes de la cour : « Que pensent de moi les Perses ? que disent-ils ? » lui demanda-t-il un jour. « Seigneur, ils vous comblent de louanges ; mais ils croient que vous avez un peu trop de penchant pour le vin. — Eh bien ! reprit ce prince, transporté de colère, les Perses disent donc que j’aime trop le vin, qu’il me fait perdre la raison, et qu’il me rend furieux ? Les louanges qu’ils me donnaient auparavant n’étaient donc point sincères ? »

Cambyse avait un jour demandé à Crésus, et aux grands de Perse qui composaient son conseil, ce qu’on pensait de lui, et si l’on croyait qu’il fût homme à égaler son père ; les Perses avaient répondu qu’il lui était supérieur, parce qu’il était maître de tous les pays que celui-ci avait eus, et qu’il y avait ajouté la conquête de l’Égypte et l’empire de la mer. Mais Crésus, qui était présent, ne fut pas de leur avis. « Il ne me paraît pas, lui dit-il, que vous ressembliez à votre père ; car vous n’avez point encore d’enfant tel qu’il en avait un lorsqu’il mourut. » Cambyse, flatté de cette réponse, approuva le sentiment de Crésus.

XXXV. Ce prince s’étant donc rappelé les discours des Perses : « Apprends maintenant, dit-il en colère à Prexaspes, apprends si les Perses disent vrai, et s’ils n’ont pas eux-mêmes perdu l’esprit quand ils parlent ainsi de moi. Si je frappe au milieu du cœur de ton fils, que tu vois debout dans ce vestibule, il sera constant que les Perses se trompent. Mais si je manque mon coup, il sera évident qu’ils disent vrai et que j’ai perdu le sens. »

Ayant ainsi parlé, il bande son arc, et frappe le fils de Prexaspes. Le jeune homme tombe ; Cambyse le fait ouvrir, pour voir où avait porté le coup, et la flèche se trouva au milieu du cœur. Alors ce prince, plein de joie, s’adressant au père du jeune homme : « Tu vois clairement, lui dit-il en riant, que je ne suis point un insensé, mais que ce sont les Perses qui ont perdu l’esprit. Dis-moi présentement si tu as vu quelqu’un frapper le but avec tant de justesse ? » Prexaspes, voyant qu’il parlait à un furieux, et craignant pour lui, répondit : « Seigneur, je ne crois pas que le dieu lui-même puisse tirer si juste. » C’est ainsi qu’il en agit avec Prexaspes. Mais une autre fois il fit, sans aucun motif, enterrer vifs jusqu’à la tête douze Perses de la plus grande distinction.

XXXVI. Crésus, témoin de ces extravagances, crut devoir lui donner un conseil salutaire. « Grand roi, lui dit-il, ne vous abandonnez point à votre colère et à l’impétuosité de votre jeunesse ; rendez-vous maître de vous-même, et contenez-vous dans les bornes de la modération. Il importe à un grand prince de prévoir les choses, et il est d’un homme sage de se laisser guider par la prudence. Vous faites mourir injustement plusieurs de vos concitoyens ; vous ôtez même la vie à des enfants. Prenez garde qu’en commettant souvent de pareilles violences, vous ne forciez les Perses à se révolter contre vous. Je vous dois ces avis, parce que le roi votre père m’a expressément recommandé de vous donner de bons conseils, et de vous avertir de tout ce que je croirais vous être le plus utile et le plus avantageux. »

Ce langage était l’effet de la bienveillance de Crésus ; Cambyse s’en offensa. « Et vous aussi, lui dit-il, vous osez me donner des avis ; vous, qui avez si bien gouverné vos États ; vous, qui avez donné de si bons conseils à mon père en l’exhortant à passer l’Araxe pour aller attaquer les Massagètes chez eux, au lieu de les attendre sur nos terres où ils voulaient passer ! Vous vous êtes perdu en gouvernant mal vos États, et Cyrus s’est perdu en suivant vos avis. Mais vous ne l’aurez pas fait impunément ; et même il y a longtemps que je cherchais un prétexte pour le venger. » En finissant ces mots, il prit ses flèches pour en percer Crésus. Mais ce prince se déroba à sa fureur par une prompte fuite. Cambyse, voyant qu’il ne pouvait l’atteindre, commanda à ses gens de s’en saisir et de le tuer. Mais comme ils connaissaient l’inconstance de son caractère, ils cachèrent Crésus dans le dessein de le représenter si le roi, venant à se repentir, le redemandait. Ils espéraient aussi recevoir une récompense pour lui avoir sauvé la vie ; et d’ailleurs ils étaient dans la résolution de le tuer, si le roi ne se repentait point des ordres qu’il avait donnés. Cambyse ne fut pas longtemps sans regretter Crésus. Ses serviteurs, s’en étant aperçus, lui apprirent qu’il vivait encore. Il en témoigna de la joie ; mais il dit que ce ne serait pas impunément qu’ils lui auraient conservé la vie. En effet, il les fit mourir.

XXXVII. Pendant son séjour à Memphis, il lui échappa plusieurs autres traits pareils de folie, tant contre les Perses que contre les alliés. Il fit ouvrir les anciens tombeaux pour considérer les morts. Il entra aussi dans le temple de Vulcain, et fit mille outrages à la statue de ce dieu. Cette statue ressemble beaucoup aux pataïques[4] que les Phéniciens mettent à la proue de leurs trirèmes. Ces pataïques, pour en donner une idée à ceux qui ne les ont point vus, ressemblent à un pygmée. Il entra aussi dans le temple des Cabires, dont les lois interdisent l’entrée à tout autre qu’au prêtre. Après plusieurs insultes et railleries, il en fit brûler les statues. Elles ressemblent à celles de Vulcain. On dit, en effet, que les Cabires sont fils de ce dieu.

XXXVIII. Je suis convaincu par tous ces traits que Cambyse n’était qu’un furieux ; car, sans cela, il n’aurait jamais entrepris de se jouer de la religion et des lois.

Si l’on proposait en effet à tous les hommes de faire un choix parmi les meilleures lois qui s’observent dans les divers pays, il est certain que, après un examen réfléchi, chacun se déterminerait pour celles de sa patrie : tant il est vrai que tout homme est persuadé qu’il n’en est point de plus belles. Il n’y a donc nulle apparence que tout autre qu’un insensé et un furieux en fit un sujet de dérision.

Que tous les hommes soient dans ces sentiments touchant leurs lois et leurs usages, c’est une vérité qu’on peut confirmer par plusieurs exemples, et entre autres par celui-ci : Un jour Darius, ayant appelé près de lui des Grecs soumis à sa domination, leur demanda pour quelle somme ils pourraient se résoudre à se nourrir des corps morts de leurs pères. Tous répondirent qu’ils ne le feraient jamais, quelque argent qu’on pût leur donner. Il fit venir ensuite les Calaties, peuples des Indes, qui mangent leurs pères ; il leur demanda en présence des Grecs, à qui un interprète expliquait tout ce qui se disait de part et d’autre, quelle somme d’argent pourrait les engager à brûler leurs pères après leur mort. Les Indiens, se récriant à cette question, le prièrent de ne leur pas tenir un langage si odieux : tant la coutume a de force. Aussi rien ne me paraît plus vrai que ce mot que l’on trouve dans les poésies de Pindare : La loi est un roi qui gouverne tout.

XXXIX. Tandis que Cambyse portait la guerre en Égypte, les Lacédémoniens la faisaient aussi contre Samos et contre Polycrate, fils d’Ajax, qui, s’étant révolté, s’était emparé de cette île[5]. Il l’avait d’abord divisée en trois parties, et l’avait partagée avec Pantagnote et Syloson ses frères. Mais dans la suite, ayant tué Pantagnote et chassé Syloson, le plus jeune, il la posséda tout entière. Lorsqu’il l’eut en sa puissance, il fit avec Amasis, roi d’Égypte, un traité d’amitié, que ces deux princes cimentèrent par des présents mutuels. Sa puissance s’accrut tout à coup en peu de temps, et bientôt sa réputation se répandit dans l’Ionie et dans le reste de la Grèce. La fortune l’accompagnait partout où il portait ses armes. Il avait cent vaisseaux à cinquante rames, et mille hommes de trait. Il attaquait et pillait tout le monde sans aucune distinction : disant qu’il ferait plus de plaisir à un ami en lui restituant ce qu’il lui aurait pris, que s’il ne lui eût rien enlevé du tout. Il se rendit maître de plusieurs îles, et prit un grand nombre de villes sur le continent. Il vainquit dans un combat naval les Lesbiens, qui étaient venus avec toutes leurs forces au secours des Milésiens ; et les ayant faits prisonniers, et les ayant chargés de chaînes, il leur fit entièrement creuser le fossé qui environne les murs de Samos.

XL. Amasis, instruit de la grande prospérité de Polycrate, en eut de l’inquiétude. Comme elle allait toujours en augmentant, il lui écrivit en ces termes :

» Il m’est bien doux d’apprendre les succès d’un ami et d’un allié. Mais comme je connais la jalousie des dieux, ce grand bonheur me déplaît. J’aimerais mieux pour moi, et pour ceux à qui je m’intéresse, tantôt des avantages et tantôt des revers, et que la vie fût alternativement partagée entre l’une et l’autre fortune, qu’un bonheur toujours constant et sans vicissitude ; car je n’ai jamais ouï parler d’aucun homme qui, ayant été heureux en toutes choses, n’ait enfin péri malheureusement. Ainsi donc, si vous voulez m’en croire, vous ferez contre votre bonne fortune ce que je vais vous conseiller. Examinez quelle est la chose dont vous faites le plus de cas, et dont la perte vous serait le plus sensible. Lorsque vous l’aurez trouvée, jetez-la loin de vous, et de manière qu’on ne puisse jamais la revoir. Que si, après cela, la Fortune continue à vous favoriser en tout, sans mêler quelque disgrâce à ses faveurs, ne manquez pas d’y apporter le remède que je vous propose. »

XLI. Polycrate, ayant lu cette lettre, fit de sérieuses réflexions sur le conseil d’Amasis, et, le trouvant prudent, il résolut de le suivre. Il chercha parmi toutes ses raretés quelque chose dont la perte pût lui être le plus sensible ; il s’arrêta à une émeraude montée en or, qu’il avait coutume de porter au doigt, et qui lui servait de cachet. Elle était gravée[6] par Théodore de Samos, fils de Téléclès. Résolu de s’en défaire, il fit équiper un vaisseau, et, étant monté dessus, il se fit conduire en pleine mer. Lorsqu’il fut loin de l’île, il tira son anneau, et le jeta dans la mer à la vue de tous ceux qu’il avait menés avec lui. Cela fait, il retourna à terre.

XLII. Dès qu’il fut rentré dans son palais, il parut affligé de sa perte. Cinq ou six jours après, un pécheur, ayant pris un très-gros poisson, le crut digne de Polycrate. Il le porta au palais, demanda à parler au prince, et l’ayant obtenu : « Seigneur, dit-il en le lui présentant, voici un poisson que j’ai pris. Quoique je gagne ma vie du travail de mes mains, je n’ai pas cru devoir le porter au marché ; il ne peut convenir qu’à vous, qu’à un puissant prince, et je vous prie de le recevoir. »

Ce discours plut beaucoup à Polycrate. « Je te sais gré, mon ami, lui dit-il, de m’avoir apporté ta pêche. Ton présent me fait plaisir, et ton compliment ne m’en fait pas moins. Je t’invite à souper. » Le pêcheur retourna chez lui, flatté d’un si bon accueil. Cependant les officiers de cuisine ouvrent le poisson, et, lui trouvant dans le ventre l’anneau de Polycrate, ils allèrent pleins de joie le lui porter en diligence, et lui contèrent la manière dont ils l’avaient trouvé. Polycrate imagina qu’il y avait en cela quelque chose de divin. Il écrivit à Amasis tout ce qu’il avait fait et tout ce qui lui était arrivé, et remit sur-le-champ sa lettre à un exprès pour être portée en Égypte.

XLIII. Ce prince, en ayant fait lecture, reconnut qu’il était impossible d’arracher un homme au sort qui le menaçait, et que Polycrate ne pourrait finir ses jours heureusement, puisque la Fortune lui était si favorable en tout, qu’il retrouvait même ce qu’il avait jeté loin de lui. Il lui envoya un héraut à Samos pour renoncer à son alliance. Il rompit, parce qu’il craignait que, si la fortune de Polycrate venait à changer, et qu’il lui arrivât quelque grand malheur, il ne fût contraint de le partager en qualité d’allié et d’ami.

XLIV. Ce fut donc contre ce prince, si favorisé de la Fortune, que marchèrent les Lacédémoniens, à la prière de ceux d’entre les Samiens qui fondèrent depuis en Crète la ville de Cydonie. Cambyse levait alors une armée pour porter la guerre en Égypte. Polycrate le fit prier de lui envoyer demander des troupes. Là-dessus, Cambyse fit volontiers prier Polycrate de faire partir une armée navale, pour l’accompagner dans son expédition contre l’Égypte. Ce prince choisit ceux d’entre les citoyens qu’il soupçonnait le plus d’avoir du penchant à la révolte, les embarqua sur quarante trirèmes, et recommanda à Cambyse de ne jamais les renvoyer à Samos.

XLV. Les uns disent que ces Samiens, envoyés par Polycrate, n’allèrent pas jusqu’en Égypte, mais que, lorsqu’ils furent dans la mer Carpathienne, ils tinrent conseil entre eux, et résolurent de ne pas naviguer plus avant. D’autres prétendent qu’ils arrivèrent en Égypte, mais que, se voyant observés, ils prirent la fuite, et firent voile vers Samos ; que Polycrate, étant allé à leur rencontre avec ses vaisseaux, leur livra bataille, et la perdit ; qu’étant descendus dans l’île après leur victoire, ils furent défaits dans un combat sur terre, ce qui les obligea de rentrer dans leurs vaisseaux et de se retirer à Lacédémone.

Il y en a qui assurent que ces mécontents remportèrent, à leur retour d’Égypte, la victoire sur Polycrate. Mais, à mon avis, leur opinion est mal fondée ; car s’ils eussent été assez forts eux seuls pour le réduire, ils n’auraient pas eu besoin d’appeler à leur secours les Lacédémoniens : d’ailleurs il n’est pas vraisemblable qu’un prince qui avait à sa solde tant de troupes auxiliaires, et tant de gens de trait de sa nation, ait été défait par un petit nombre de Samiens qui revenaient dans leur patrie. Ajoutez à cela que Polycrate avait en sa puissance les femmes et les enfants des citoyens de Samos, ses sujets. Il les avait renfermés dans les havres à dessein de les brûler avec les havres mêmes, en cas de trahison de la part des Samiens, et qu’ils se joignissent à ceux qui revenaient dans l’île.

XLVI. Les Samiens chassés par Polycrate, étant arrivés à Sparte, allèrent trouver les magistrats, leur firent un long discours, et tel que les suppliants ont coutume d’en faire. À la première audience, les Lacédémoniens leur répondirent qu’ils avaient oublié le commencement de la harangue, et qu’ils n’en entendaient pas la fin. À la seconde, les Samiens apportèrent un sac de cuir, et leur dirent seulement que ce sac manquait de farine. Les Lacédémoniens répliquèrent que ces paroles étaient superflues : cependant ils résolurent de leur donner du secours.

XLVII. Lorsqu’ils furent prêts, ils allèrent à Samos. Les Samiens prétendent qu’ils les secoururent en cette occasion par reconnaissance de ce qu’eux-mêmes les avaient auparavant aidés de leurs vaisseaux contre les Messéniens. Mais, s’il faut en croire les Lacédémoniens, ils entreprirent cette expédition moins pour accorder aux exilés les secours qu’ils demandaient, que pour se venger des Samiens, qui avaient enlevé le cratère qu’ils portaient à Crésus, et, un an auparavant, le corselet qu’Amasis, roi d’Égypte, leur envoyait en présent.

Ce corselet était de lin, mais orné d’un grand nombre de figures d’animaux tissues en or et en coton. Chaque fil de ce corselet mérite en particulier notre admiration. Quoique très-menus, ces fils sont cependant composés chacun de trois cent soixante autres fils, tous très-distincts. Tel est aussi cet autre corselet dont Amasis fit présent à Minerve de Linde.

XLVIII. Les Corinthiens contribuèrent aussi avec beaucoup d’ardeur à l’expédition des Spartiates contre Samos. Les Samiens les avaient outragés une génération avant cette guerre, et sans doute vers le temps de l’enlèvement du cratère.

Périandre[7], fils de Cypsélus, envoyait à Alyattes, à Sardes, trois cents enfants des meilleures maisons de Corcyre, pour en faire des eunuques. Les Corinthiens qui les conduisaient étant abordés à Samos, les Samiens furent bientôt instruits du dessein dans lequel on conduisait ces enfants à Sardes. Ils leur apprirent d’abord à embrasser le temple de Diane en qualité de suppliants ; après quoi ils ne voulurent jamais permettre qu’on les en arrachât. Mais comme les Corinthiens empêchaient qu’on ne leur portât à manger, les Samiens instituèrent une fête qu’ils célèbrent encore aujourd’hui de la même manière. Dès que la nuit était venue, et tout le temps que les jeunes Corcyréens restèrent dans ce temple en qualité de suppliants, ils y établirent des chœurs de jeunes garçons et de jeunes filles, tenant à la main des gâteaux de sésame et de miel. Ils avaient institué cette cérémonie, afin que ces jeunes gens enlevassent ces gâteaux, et eussent de quoi se nourrir. Ils continuèrent ces chœurs jusqu’au départ des Corinthiens chargés de ces enfants ; après quoi les Samiens les ramenèrent à Corcyre.

XLIX. Si, après la mort de Périandre, il y avait eu de l’amitié entre les Corcyréens et les Corinthiens, ce motif aurait empêché ceux-ci d’aider les Lacédémoniens dans leur expédition contre Samos ; mais, depuis la fondation de Corcyre[8] par les Corinthiens, il y a toujours eu de l’inimitié entre ces deux peuples, quoiqu’ils eussent la même origine.

Les Corinthiens se rappelaient, par cette raison, l’insulte que leur avaient faite les Samiens. Quant à Périandre, il envoyait à Sardes ces trois cents jeunes garçons, choisis parmi les meilleures familles de Corcyre, pour y être faits eunuques, afin de se venger des Corcyréens, qui l’avaient les premiers outragé.

L. Périandre ayant tué Mélisse, sa femme, ce malheur fut suivi d’un autre. Il avait d’elle deux fils, l’un âgé de dix-sept ans, et l’autre de dix-huit. Proclès, leur aïeul maternel, tyran d’Épidaure, les avait fait venir chez lui, et les traitait avec l’amitié qu’il est naturel à un père de témoigner aux enfants de sa fille. Lorsqu’il les renvoya, il leur dit en les accompagnant : « Mes enfants, savez-vous quel est celui qui a tué votre mère ? »

L’aîné ne fit aucune attention à ces paroles ; mais le plus jeune, nommé Lycophron, en conçut une telle douleur, que, lorsqu’il fut de retour à Corinthe, il ne voulut jamais saluer son père, parce qu’il le regardait comme le meurtrier de sa mère, ni s’entretenir avec lui, ni lui répondre quand il l’interrogeait. Enfin Périandre, indigné, le chassa de chez lui.

LI. Après cet acte de sévérité, il demanda à l’aîné quel discours leur avait tenu leur grand-père maternel. Celui-ci lui raconta le bon accueil qu’il leur avait fait, mais ne lui dit rien des dernières paroles de Proclès en les renvoyant ; il y avait fait si peu d’attention, qu’il ne s’en souvenait plus. Périandre lui témoigna qu’il n’était pas possible que leur aïeul ne leur eût donné quelque conseil ; et, comme il le pressait par ses questions, le jeune prince se rappela les dernières paroles de Proclès, et en fit part à son père. Périandre, y ayant réfléchi, résolut de ne plus user d’indulgence envers son fils, et envoya défendre à ceux chez qui il se retirait de le recevoir chez eux. Lycophron, chassé d’un endroit, cherchait un asile dans un autre ; mais bientôt, sur les menaces et les ordres de Périandre, on l’obligeait aussi d’en sortir. Ce jeune homme passait ainsi de la maison d’un ami dans celle d’un autre ; et quoiqu’on redoutât Périandre, cependant, comme ce prince était son fils, on ne laissait pas de le recevoir.

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