Histoires (page 4)
À la vue de l’armée lydienne rangée en bataille dans cette plaine, Cyrus, craignant la cavalerie, suivit le conseil du Mède Harpage. Il rassembla tous les chameaux qui portaient à la suite de son armée les vivres et le bagage, et, leur ayant ôté leur charge, il les fit monter par des hommes vêtus en cavaliers, avec ordre de marcher en cet équipage à la tête des troupes, contre la cavalerie de Crésus. Il commanda en même temps à l’infanterie de suivre les chameaux, et posta toute la cavalerie derrière l’infanterie. Les troupes ainsi rangées, il leur ordonna de tuer tous les Lydiens qui se présenteraient devant eux, et de n’épargner que Crésus, quand même il se défendrait encore après avoir été pris. Tels furent les ordres de Cyrus. Il opposa les chameaux à la cavalerie ennemie, parce que le cheval craint le chameau, et qu’il n’en peut soutenir ni la vue ni l’odeur. Ce fut pour cela même qu’il imagina cette ruse dans la disposition de ses troupes, afin de rendre inutile la cavalerie, sur laquelle Crésus fondait l’espérance d’une victoire éclatante. Les deux armées s’étant avancées pour combattre, les chevaux n’eurent pas plutôt aperçu et senti les chameaux, qu’ils reculèrent, et les espérances de Crésus furent perdues. Les Lydiens cependant ne prirent pas pour cela l’épouvante. Ayant reconnu le stratagème, ils descendirent de cheval, et combattirent à pied contre les Perses ; mais enfin, après une perte considérable de part et d’autre, ils prirent la fuite et se renfermèrent dans leurs murailles, où les Perses les assiégèrent.
LXXXI. Crésus, croyant que ce siége traînerait en longueur, fit partir de la citadelle de nouveaux ambassadeurs vers ses alliés. Les premiers n’avaient fixé le rendez-vous à Sardes qu’au cinquième mois ; mais, ce prince étant assiégé, la commission de ceux-ci était de demander le plus prompt secours.
LXXXII. Il envoya vers différentes villes alliées, et particulièrement à Lacédémone. Dans ce même temps, il était aussi survenu une querelle entre les Spartiates et les Argiens, au sujet du lieu nommé Thyrée. Ce canton faisait partie de l’Argolide ; mais les Lacédémoniens l’en avaient retranché et se l’étaient approprié. Tout le pays vers l’occident jusqu’à Malée appartenait aussi aux Argiens, tant ce qui est en terre ferme que l’île de Cythère et les autres îles. Les Argiens étant venus au secours du territoire qu’on leur avait enlevé, on convint dans un pourparler qu’on ferait combattre trois cents hommes de chaque côté ; que ce territoire demeurerait au vainqueur ; que les deux armées ne seraient pas présentes au combat, mais se retireraient chacune dans son pays, de peur que le parti qui aurait le dessous ne fût secouru par les siens.
Les deux armées se retirèrent après cet accord, et il ne resta que les guerriers choisis de part et d’autre. Ils combattirent des deux côtés avec tant d’égalité, que de six cents hommes il n’en resta que trois : Alcénor et Chromius du côté des Argiens, et Othryades de celui des Lacédémoniens ; et encore fallut-il que la nuit les séparât. Les deux Argiens coururent à Argos annoncer leur victoire. Pendant ce temps-là, Othryades, guerrier des Lacédémoniens, dépouilla les Argiens tués dans le combat, porta leurs armes à son camp, et se tint dans son poste. Le lendemain, les deux armées arrivent : instruites de l’événement, elles s’attribuent quelque temps la victoire : les Argiens, parce qu’ils avaient l’avantage du nombre ; les Lacédémoniens, parce que les combattants d’Argos avaient pris la fuite tandis que leur guerrier était resté dans son poste, et qu’il avait dépouillé leurs morts. Enfin, la dispute s’étant échauffée, on en vint aux mains ; et, après une perte considérable de part et d’autre, les Lacédémoniens furent vainqueurs.
Depuis ce temps-là, les Argiens, qui jusqu’alors avaient été obligés de porter leurs cheveux, se rasèrent la tête ; et, par une loi accompagnée d’imprécations contre les infracteurs, ils défendirent aux hommes de laisser croître leurs cheveux, et aux femmes de porter des ornements d’or, avant qu’on eût recouvré Thyrée. Les Lacédémoniens, qui auparavant avaient des cheveux courts, s’imposèrent la loi contraire, celle de les porter fort longs. Quant à Othryades, resté seul des trois cents Lacédémoniens, on dit que, honteux de retourner à Sparte après la perte de ses compagnons, il se tua sur le champ de bataille, dans le territoire de Thyrée.
LXXXIII. Telle était la situation des affaires à Sparte, lorsqu’il arriva de Sardes un héraut pour prier les Spartiates de donner du secours à Crésus, qui était assiégé dans sa capitale. Sur cette demande, on ne balança pas à lui en envoyer. Déjà les troupes étaient prêtes et les vaisseaux équipés : un autre courrier apporta la nouvelle que la ville des Lydiens était prise et que Crésus avait été fait prisonnier. Les Spartiates en furent très-affligés, et se tinrent en repos.
LXXXIV. Voici la manière dont la ville de Sardes fut prise. Le quatorzième jour du siége, Cyrus fit publier, par des cavaliers envoyés par tout le camp, qu’il donnerait une récompense à celui qui monterait le premier sur la muraille. Animée par ces promesses, l’armée fit des tentatives, mais sans succès : on cessa les attaques ; le seul Hyrœadès, Marde de nation, entreprit de monter à un certain endroit de la citadelle où il n’y avait point de sentinelles. On ne craignait pas que la ville fût jamais prise de ce côté. Escarpée, inexpugnable, cette partie de la citadelle était la seule par où Mélès, autrefois roi de Sardes, n’avait point fait porter le lion[52] qu’il avait eu d’une concubine. Les devins de Telmisse lui avaient prédit que Sardes serait imprenable, si l’on portait le lion autour des murailles. Sur cette prédiction, Mélès l’avait fait porter partout où l’on pouvait attaquer et forcer la citadelle. Mais il avait négligé le côté qui regarde le mont Tmolus, comme imprenable et inaccessible. Hyrœadès avait aperçu la veille un Lydien descendre de la citadelle par cet endroit, pour ramasser son casque qui était roulé du haut en bas, et l’avait vu remonter ensuite par le même chemin. Cette observation le frappa, et lui fit faire des réflexions. Il y monta lui-même, et d’autres Perses après lui, qui furent suivis d’une grande multitude. Ainsi fut prise Sardes, et la ville entière livrée au pillage.
LXXXV. Quant à Crésus, voici quel fut son sort. Il avait un fils, dont j’ai déjà fait mention. Ce fils avait toutes sortes de bonnes qualités, mais il était muet. Dans le temps de sa prospérité, Crésus avait mis tout en usage pour le guérir, et, entre autres moyens, il avait eu recours à l’oracle de Delphes. La Pythie avait répondu : « Lydien, roi de plusieurs peuples, insensé Crésus, ne souhaite pas d’entendre en ton palais la voix tant désirée de ton fils. Il te serait plus avantageux de ne jamais l’entendre : il commencera de parler le jour où commenceront tes malheurs. »
Après la prise de la ville, un Perse allait tuer Crésus sans le connaître. Ce prince le voyait fondre sur lui ; mais, accablé du poids de ses malheurs, il négligeait de l’éviter, et peu lui importait de périr sous ses coups. Le jeune prince muet, à la vue du Perse qui se jetait sur son père, saisi d’effroi, fit un effort qui lui rendit la voix : « Soldat, s’écria-t-il, ne tue pas Crésus ! » Tels furent ses premiers mots ; et il conserva la faculté de parler le reste de sa vie.
LXXXVI. À la prise de Sardes les Perses ajoutèrent celle de Crésus, qui tomba vif entre leurs mains. Il avait régné quatorze ans, soutenu un siége d’autant de jours, et, conformément à l’oracle, détruit son grand empire. Les Perses qui l’avaient fait prisonnier le menèrent à Cyrus. Celui-ci le fit monter, chargé de fers, et entouré de quatorze jeunes Lydiens, sur un grand bûcher dressé exprès, soit pour sacrifier à quelques dieux ces prémices de la victoire, soit pour accomplir un vœu, soit enfin pour éprouver si Crésus, dont on vantait la piété, serait garanti des flammes par quelque divinité. Ce fut ainsi, dit-on, qu’il le traita. Crésus, sur le bûcher, malgré son accablement et l’excès de sa douleur, se rappela ces paroles de Solon, que nul homme ne peut se dire heureux tant qu’il respire encore ; et il lui vint à l’esprit que ce n’était pas sans la permission des dieux que ce sage les avait proférées. On assure qu’à cette pensée, revenu à lui-même, il sortit par un profond soupir du long silence qu’il avait gardé, et s’écria par trois fois : « Solon ! » que Cyrus, frappé de ce nom, lui fit demander par ses interprètes quel était celui qu’il invoquait. Ils s’approchent, et l’interrogent. Crésus, d’abord, ne répondit pas ; forcé de parler, il dit : « C’est un homme dont je préférerais l’entretien aux richesses de tous les rois. » Ce discours leur paraissant obscur, ils l’interrogèrent de nouveau. Vaincu par l’importunité de leurs prières, il répondit qu’autrefois Solon d’Athènes était venu à sa cour ; qu’ayant contemplé toutes ses richesses, il n’en avait fait aucun cas ; que tout ce qu’il lui avait dit se trouvait confirmé par l’événement, et que les avertissements de ce philosophe ne le regardaient pas plus lui en particulier, que tous les hommes en général, et principalement ceux qui se croyaient heureux. Ainsi parla Crésus. Le feu était déjà allumé, et le bûcher s’enflammait par les extrémités. Cyrus, apprenant de ses interprètes la réponse de ce prince, se repent ; il songe qu’il est homme, et que cependant il fait brûler un homme qui n’avait pas été moins heureux que lui. D’ailleurs il redoute la vengeance des dieux, et, réfléchissant sur l’instabilité des choses humaines, il ordonne d’éteindre promptement le bûcher, et d’en faire descendre Crésus, ainsi que ses compagnons d’infortune ; mais les plus grands efforts ne purent surmonter la violence des flammes.
LXXXVII. Alors Crésus, comme le disent les Lydiens, instruit du changement de Cyrus à la vue de cette foule empressée à éteindre le feu sans pouvoir y réussir, implore à grands cris Apollon ; le conjure, si ses offrandes lui ont été agréables, de le secourir, de le sauver d’un péril si pressant. Ces prières étaient accompagnées de larmes. Soudain, au milieu d’un ciel pur et serein, des nuages se rassemblent, un orage crève, une pluie abondante éteint le bûcher. Ce prodige apprit à Cyrus combien Crésus était cher aux dieux par sa vertu. Il le fait descendre du bûcher, et lui dit : « Ô Crésus ! quel homme vous a conseillé d’entrer sur mes terres avec une armée, et de vous déclarer mon ennemi au lieu d’être mon ami ? — Votre heureux destin et mon infortune m’ont jeté, seigneur, dans cette malheureuse entreprise. Le dieu des Grecs en est la cause ; lui seul m’a persuadé de vous attaquer. Eh ! quel est l’homme assez insensé pour préférer la guerre à la paix ? Dans la paix, les enfants ferment les yeux à leurs pères ; dans la guerre, les pères enterrent leurs enfants. Mais enfin il a plu aux dieux que les choses se passassent de la sorte. »
LXXXVIII. Après ce discours, Cyrus lui fit ôter ses fers et asseoir près de lui. Il le traita avec beaucoup d’égards, et ne put, lui et toute sa cour, l’envisager sans étonnement. Crésus, livré à ses pensées, gardait le silence. Bientôt, en retournant la tête, il aperçoit les Perses empressés au pillage de Sardes : « Seigneur, s’adressant à Cyrus, dois-je vous dire ce que je pense, ou mon état actuel me condamne-t-il à me taire ? » Cyrus lui ordonne de parler avec assurance. « Eh bien ! lui demande Crésus, cette multitude, que fait-elle avec tant d’ardeur ? — Elle pille votre capitale, elle enlève vos richesses. — Non, seigneur, ce n’est point ma ville, ce ne sont pas mes trésors qu’on pille. Rien de tout cela ne m’appartient plus ; c’est votre bétail qu’on emmène, ce sont vos richesses qu’on emporte. »
LXXXIX. Cyrus, frappé de cette réponse, écarte tout le monde, et demande à Crésus le parti qu’il faut prendre dans cette conjoncture. « Seigneur, répondit-il, puisque les dieux m’ont rendu votre esclave, je me crois obligé de vous avertir de ce qui peut vous être le plus avantageux, lorsque je l’aperçois mieux que vous. Les Perses, naturellement insolents, sont pauvres : si vous souffrez qu’ils pillent cette ville et qu’ils en retiennent le butin, il est probable, et vous devez vous y attendre, que celui qui en aura fait le plus grand n’en sera que plus disposé à la révolte. Si donc vous goûtez mes conseils, ordonnez à quelques-uns de vos gardes de se tenir aux portes de la ville et d’ôter le butin à vos troupes, parce qu’il faut, leur diront-ils, en consacrer la dixième partie à Jupiter. Par ce moyen, vous ne vous attirerez point la haine de vos soldats, quoique vous le leur enleviez de force ; et lorsqu’ils viendront à connaître que vous ne leur demandez rien que de juste, ils obéiront volontiers. »
XC. Ce discours fit à Cyrus le plus grand plaisir : il trouva le conseil très-sage ; il en combla l’auteur de louanges ; et, après avoir donné à ses gardes les ordres que lui avait suggérés Crésus, il s’adresse à lui : « Crésus, dit-il, puisque vos discours et vos actions me prouvent que vous êtes disposé à vous conduire en roi sage, demandez-moi ce qu’il vous plaira, vous l’obtiendrez sur-le-champ. — Seigneur, répondit Crésus, la plus grande faveur serait de me permettre d’envoyer au dieu des Grecs, celui de tous les dieux que j’ai le plus honoré, les fers que voici, avec ordre de lui demander s’il lui est permis de tromper ceux qui ont bien mérité de lui. » Le roi l’interroge, pour savoir quel sujet il avait de s’en plaindre et quel était le motif de sa demande. Crésus répéta les projets qu’il avait eus, et l’entretint des réponses des oracles, de ses offrandes surtout, et des prédictions qui l’avaient animé à la guerre contre les Perses. Il finit en lui demandant de nouveau la permission d’envoyer faire au dieu des reproches. « Non seulement cette permission, dit en riant Cyrus ; mais ce que vous souhaiterez désormais, je vous l’accorde. » À ces mots, Crésus envoie des Lydiens à Delphes, avec ordre de placer ses fers sur le seuil du temple, de demander au dieu s’il ne rougissait pas d’avoir par ses oracles excité Crésus à la guerre contre les Perses, dans l’espoir de ruiner l’empire de Cyrus ; de lui montrer ses chaînes, seules prémices qu’il pût lui offrir de cette expédition, et de lui demander si les dieux des Grecs étaient dans l’usage d’être ingrats.
XCI. Les Lydiens ayant exécuté à leur arrivée à Delphes les ordres de Crésus, on assure que la Pythie leur fit cette réponse : « Il est impossible même à un dieu d’éviter le sort marqué par les destins. Crésus est puni du crime de son cinquième ancêtre, qui, simple garde d’un roi de la race des Héraclides, se prêta aux instigations d’une femme artificieuse, tua son maître et s’empara de la couronne, à laquelle il n’avait aucun droit. Apollon a mis tout en usage pour détourner de Crésus le malheur de Sardes, et ne le faire tomber que sur ses enfants ; mais il ne lui a pas été possible de fléchir les Parques. Tout ce qu’elles ont accordé à ses prières, il en a gratifié ce prince. Il a reculé de trois ans la prise de Sardes. Que Crésus sache donc qu’il a été fait prisonnier trois ans plus tard qu’il n’était porté par les destins. En second lieu, il l’a secouru lorsqu’il allait devenir la proie des flammes. Quant à l’oracle rendu, Crésus a tort de se plaindre. Apollon lui avait prédit qu’en faisant la guerre aux Perses, il détruirait un grand empire : s’il eût voulu prendre sur cette réponse un parti salutaire, il aurait dû envoyer demander au dieu s’il entendait l’empire des Lydiens ou celui de Cyrus. N’ayant ni saisi le sens de l’oracle ni fait interroger de nouveau le dieu, qu’il ne s’en prenne qu’à lui-même. Il n’a pas non plus, en dernier lieu, compris la réponse d’Apollon relativement au mulet. Cyrus était ce mulet, les auteurs de ses jours étant de deux nations différentes : son père était d’une origine moins illustre que sa mère ; celle-ci était Mède et fille d’Astyages, roi des Mèdes ; l’autre, Perse et sujet de la Médie ; et, quoique inférieur en tout, il avait cependant épousé sa souveraine. » Les Lydiens s’en retournèrent à Sardes avec cette réponse de la Pythie, et la communiquèrent à Crésus. Alors il reconnut que c’était sa faute, et non celle du dieu. Quant à l’empire de Crésus et au premier asservissement de l’Ionie, les choses sont de la sorte.
XCII. Les offrandes dont j’ai parlé ne sont pas les seules que Crésus fit aux dieux ; on en voit encore plusieurs autres en Grèce. Il fit présent à Thèbes, en Béotie, d’un trépied d’or qu’il consacra à Apollon Isménien ; à Éphèse, des génisses d’or et de la plupart des colonnes du temple ; et il envoya à celui de Minerve Pronaia, à Delphes, un grand bouclier d’or. Ces dons subsistaient encore de mon temps ; il s’en est perdu plusieurs autres. Quant à ceux-qu’il donna aux Branchides, dans le pays des Milésiens, ils étaient, autant que j’ai pu le savoir, semblables à ceux qu’il fit à Delphes, et de même poids. Les présents qu’il envoya à Delphes et au temple d’Amphiaraüs venaient de son propre bien ; c’étaient les prémices de son patrimoine. Les autres, au contraire, provenaient des biens d’un ennemi qui avait formé un parti contre lui avant son avénement à la couronne, et qui avait pris avec chaleur les intérêts de Pantaléon, qu’il voulait placer sur le trône de Lydie. Pantaléon était fils d’Alyattes et frère de Crésus, mais d’une autre mère ; car Crésus était né d’une Carienne, et Pantaléon d’une Ionienne. Crésus ne se vit pas plutôt en possession de la couronne que son père lui avait donnée, qu’il fit périr cruellement celui qui avait formé un parti contre lui. Quant aux biens de ce conspirateur, qu’il avait destinés auparavant à être offerts aux dieux, il les envoya alors, comme nous l’avons dit, aux temples que nous venons de nommer. Mais en voilà assez sur les offrandes de Crésus.
XCIII. La Lydie n’offre pas, comme certains autres pays, des merveilles qui méritent place dans l’histoire, sinon les paillettes d’or détachées du Tmolus par les eaux du Pactole. On y voit cependant un ouvrage bien supérieur à ceux que l’on admire ailleurs (j’en excepte toutefois les monuments des Égyptiens et des Babyloniens) : c’est le tombeau d’Alyattes, père de Crésus. Le pourtour est composé de grandes pierres, et le reste de terre amoncelée. Il a été construit aux frais des marchands qui vendent sur la place, des artisans et des courtisanes. Cinq termes, placés au haut du monument, subsistaient encore de mon temps, et marquaient par des inscriptions la portion que chacune de ces trois classes avait fait bâtir. D’après les mesures, la portion des courtisanes était visiblement la plus considérable ; car toutes les filles, dans le pays des Lydiens, se livrent à la prostitution : elles y gagnent leur dot, et continuent ce commerce jusqu’à ce qu’elles se marient. Elles ont le droit de choisir leurs époux. Ce monument a six stades deux plèthres de tour, et treize plèthres de largeur[53]. Tout auprès est un grand lac qui ne tarit jamais, à ce que disent les Lydiens. On l’appelle le lac Gygée : cela est tel.
Les lois des Lydiens ressemblent beaucoup à celles des Grecs, excepté dans ce qui regarde la prostitution des filles. De tous les peuples que nous connaissions, ce sont les premiers qui aient frappé, pour leur usage, des monnaies d’or et d’argent, et les premiers aussi qui aient fait le métier de revendeurs. À les en croire, ils sont les inventeurs des différents jeux actuellement en usage tant chez eux que chez les Grecs ; et ils ajoutent que, vers le temps où ces jeux furent inventés, ils envoyèrent une colonie dans la Tyrrhénie. Voici comment ils racontent ce fait.
XCIV. Sous le règne d’Atys, fils de Manès, toute la Lydie fut affligée d’une grande famine, que les Lydiens supportèrent quelque temps avec patience. Mais, voyant que le mal ne cessait point, ils y cherchèrent remède, et chacun en imagina à sa manière. Ce fut à cette occasion qu’ils inventèrent les dés, les osselets, la balle, et toutes les autres sortes de jeux, excepté celui des jetons, dont ils ne s’attribuent pas la découverte. Or, voici l’usage qu’ils firent de cette invention pour tromper la faim qui les pressait. On jouait alternativement pendant un jour entier, afin de se distraire du besoin de manger, et, le jour suivant, on mangeait au lieu de jouer. Ils menèrent cette vie pendant dix-huit ans ; mais enfin, le mal, au lieu de diminuer, prenant de nouvelles forces, le roi partagea tous les Lydiens en deux classes, et les fit tirer au sort, l’une pour rester, l’autre pour quitter le pays. Celle que le sort destinait à rester eut pour chef le roi même, et son fils Tyrrhénus se mit à la tête des émigrants.
Les Lydiens que le sort bannissait de leur patrie allèrent d’abord à Smyrne, où ils construisirent des vaisseaux, les chargèrent de tous les meubles et instruments utiles, et s’embarquèrent pour aller chercher des vivres et d’autres terres. Après avoir côtoyé différents pays, ils abordèrent en Ombrie, où ils se bâtirent des villes, qu’ils habitent encore à présent ; mais ils quittèrent le nom de Lydiens, et prirent celui de Tyrrhéniens, de Tyrrhénus, fils de leur roi, qui était le chef de la colonie.
XCV. On a vu les Lydiens subjugués par les Perses ; mais quel était ce Cyrus qui détruisit l’empire de Crésus ? Comment les Perses obtinrent-ils la souveraineté de l’Asie ? Ce sont des détails qu’exige l’intelligence de cette histoire. Je prendrai pour modèles quelques Perses qui ont moins cherché à relever les actions de Cyrus qu’à écrire la vérité, quoique je n’ignore point qu’il y ait sur ce prince trois autres sentiments.
Il y avait cinq cent vingt ans que les Assyriens étaient les maîtres de la haute Asie, lorsque les Mèdes commencèrent les premiers à se révolter. En combattant pour la liberté contre les Assyriens, les Mèdes s’aguerrirent, et parvinrent à secouer le joug et à se rendre indépendants. Les autres nations les imitèrent.
XCVI. Tous les peuples de ce continent se gouvernèrent d’abord par leurs propres lois ; mais voici comment ils retombèrent sous la tyrannie. Il y avait chez les Mèdes un sage, nommé Déjocès ; il était fils de Phraortes. Ce Déjocès, épris de la royauté, s’y prit ainsi pour y parvenir. Les Mèdes vivaient dispersés en bourgades. Déjocès, considéré depuis longtemps dans la sienne, y rendait la justice avec d’autant plus de zèle et d’application que dans toute la Médie les lois étaient méprisées, et qu’il savait que ceux qui sont injustement opprimés détestent l’injustice. Les habitants de sa bourgade, témoins de ses mœurs, le choisirent pour juge. Déjocès, qui aspirait à la royauté, faisait paraître dans toutes ses actions de la droiture et de la justice. Cette conduite lui attira de grands éloges de la part de ses concitoyens. Les habitants des autres bourgades, jusqu’alors opprimés par d’injustes sentences, apprenant que Déjocès jugeait seul conformément aux règles de l’équité, accoururent avec plaisir à son tribunal, et ne voulurent plus enfin être jugés par d’autres que par lui.
XCVII. La foule des clients augmentait tous les jours par la persuasion où l’on était de l’équité de ses jugements. Quand Déjocès vit qu’il portait seul tout le poids des affaires, il refusa de monter sur le tribunal sur lequel il avait jusqu’alors rendu la justice, et renonça formellement à ses fonctions. Il prétexta le tort qu’il se faisait à lui-même en négligeant ses propres affaires, tandis qu’il passait les jours entiers à terminer les différends d’autrui. Les brigandages et l’anarchie régnèrent donc dans les bourgades avec plus de violence que jamais. Les Mèdes s’assemblèrent, et tinrent conseil sur leur état actuel. Les amis de Déjocès y parlèrent, comme je le pense, à peu près en ces termes : « Puisque la vie que nous menons ne nous permet plus d’habiter ce pays, choisissons un roi : la Médie étant alors gouvernée par de bonnes lois, nous pourrons cultiver en paix nos campagnes, sans craindre d’en être chassés par l’injustice et la violence. » Ce discours persuada les Mèdes de se donner un roi.
XCVIII. Aussitôt on délibéra sur le choix. Toutes les louanges, tous les suffrages se réunirent en faveur de Déjocès : il fut élu roi d’un consentement unanime. Il commanda qu’on lui bâtît un palais conforme à sa dignité, et qu’on lui donnât des gardes pour la sûreté de sa personne. Les Mèdes obéirent : on lui construisit à l’endroit qu’il désigna un édifice vaste et bien fortifié, et on lui permit de choisir dans toute la nation des gardes à son gré.
Ce prince ne se vit pas plutôt sur le trône, qu’il obligea ses sujets à se bâtir une ville, à l’orner et à la fortifier, sans s’inquiéter des autres places. Les Mèdes, dociles à cet ordre, élevèrent cette ville forte et immense connue aujourd’hui sous le nom d’Agbatanes, dont les murs concentriques sont renfermés l’un dans l’autre et construits de manière que chaque enceinte ne surpasse l’enceinte voisine que de la hauteur des créneaux. L’assiette du lieu, qui s’élève en colline, en facilita les moyens. On fit encore quelque chose de plus : il y avait en tout sept enceintes, et dans la dernière le palais[54] et le trésor du roi. Le circuit de la plus grande égale à peu près celui d’Athènes. Les créneaux de la première enceinte sont peints en blanc ; ceux de la seconde, en noir ; ceux de la troisième, en pourpre ; ceux de la quatrième, en bleu ; ceux de la cinquième sont d’un rouge orangé. C’est ainsi que les créneaux de toutes les enceintes sont ornés de différentes couleurs. Quant aux deux dernières, les créneaux de l’une sont argentés, et ceux de l’autre dorés.
XCIX. Tels furent et le palais que se fit construire Dèjocès et les maisons dont il l’environna. Le reste du peuple eut ordre de se loger autour de la muraille. Tous ces édifices achevés, il fut le premier qui établit pour règle que personne n’entrerait chez le roi, que toutes les affaires s’expédieraient par l’entremise de certains officiers qui lui en feraient leur rapport, que personne ne regarderait le roi ; il ordonna outre cela qu’on ne rirait ni ne cracherait en sa présence[55], et qu’il serait honteux à tout le monde de faire ces choses en présence les uns des autres.
Déjocès institua ce cérémonial imposant, afin que les personnes du même âge que lui, et avec qui il avait été élevé, et que ceux dont la naissance n’était pas moins distinguée que la sienne, et qui ne lui étaient inférieurs ni en bravoure ni en mérite, ne lui portassent point envie et ne conspirassent point contre sa personne. Il croyait qu’en se rendant invisible à ses sujets il passerait pour un être d’une espèce différente.
C. Ces règlements faits et son autorité affermie, il rendit sévèrement la justice. Les procès lui étaient envoyés par écrit : il les jugeait et les renvoyait avec sa décision. Telle était sa méthode pour les procès. Quant à la police, s’il apprenait que quelqu’un eût fait une injure, il le mandait, et lui infligeait une peine proportionnée au délit ; et pour cet effet il avait dans tous ses États des émissaires qui veillaient sur les actions et les discours de ses sujets.
CI. Déjocès rassembla tous les Mèdes en un seul corps, et ne régna que sur eux. Cette nation comprend plusieurs peuples : les Buses, les Parétacéniens, les Struchates, les Arizantes, les Budiens, les Mages. Ce sont là les peuples des Mèdes.