Histoires (page 6)
CXXIX. Harpage, charmé de le voir dans les fers, se présenta devant lui, l’insulta ; et, entre autres reproches, lui ayant rappelé ce repas où il avait fait servir la chair de son fils, il lui demanda quel goût il trouvait à l’esclavage qui en était une suite, et s’il le préférait à une couronne. Astyages lui demanda à son tour s’il s’attribuait l’entreprise de Cyrus. Harpage reprit qu’il le pouvait avec justice, puisque c’était lui qui l’avait préparée en écrivant à prince. Astyages lui fit voir qu’il était le plus inconséquent et le plus injuste de tous les hommes : le plus inconséquent, puisque, pouvant se faire roi, si du moins il était l’auteur de la révolte actuelle, il avait mis la couronne sur la tête d’un autre ; et le plus injuste, puisque, pour le repas dont il s’agissait, il avait réduit les Mèdes en servitude. En effet, s’il était absolument nécessaire de donner la couronne à un autre, et s’il ne voulait pas la garder pour lui-même, il aurait été plus juste de la mettre sur la tête d’un Mède que sur celle d’un Perse ; qu’enfin il avait donné des fers à sa patrie, quoiqu’elle ne fût point coupable ; et qu’il avait rendu les Perses maîtres des Mèdes, eux qui en avaient été les esclaves.
CXXX. Astyages perdit ainsi la couronne, après un règne de trente-cinq ans. Les Mèdes, qui avaient possédé cent vingt-huit ans l’empire de la haute Asie, jusqu’au fleuve Halys, sans cependant y comprendre le temps qu’y régnèrent les Scythes, passèrent sous le joug des Perses à cause de l’inhumanité de ce prince. Il est vrai que, s’en étant repentis par la suite, ils le secouèrent sous Darius[60] ; mais, ayant été vaincus dans un combat, ils furent de nouveau subjugués. Cyrus et les Perses, s’étant alors soulevés contre les Mèdes sous le règne d’Astyages, furent dès lors maîtres de l’Asie. Quant à Astyages, Cyrus le retint près de lui jusqu’à sa mort, et ne lui fit point d’autre mal.
Telles furent la naissance de Cyrus, son éducation, et la manière dont il monta sur le trône. Il battit dans la suite Crésus, qui lui avait fait le premier une guerre injuste, comme je l’ai déjà dit, et par la défaite de ce prince il devint maître de toute l’Asie.
CXXXI. Voici les coutumes qu’observent, à ma connaissance, les Perses. Leur usage n’est pas d’élever aux dieux des statues, des temples, des autels ; ils traitent au contraire d’insensés ceux qui le font : c’est, à mon avis, parce qu’ils ne croient pas, comme les Grecs, que les dieux aient une forme humaine. Ils ont coutume de sacrifier à Jupiter[61] sur le sommet des plus hautes montagnes, et donnent le nom de Jupiter à toute la circonférence du ciel. Ils font encore des sacrifices au Soleil, à la Lune, à la Terre, au Feu, à l’Eau et aux Vents, et n’en offrent de tout temps qu’à ces divinités. Mais ils y ont joint dans la suite le culte de Vénus Céleste ou Uranie, qu’ils ont emprunté des Assyriens et des Arabes. Les Assyriens donnent à Vénus le nom de Mylitta, les Arabes celui d’Alitta, et les Perses l’appellent Mitra.
CXXXII. Voici les rites qu’observent les Perses en sacrifiant aux dieux dont je viens de parler. Quand ils veulent leur immoler des victimes, ils ne dressent point d’autel, n’allument point de feu, ne font pas de libations, et ne se servent ni de flûtes, ni de bandelettes sacrées, ni d’orge mêlée avec du sel. Un Perse veut-il offrir un sacrifice à quelqu’un de ces dieux, il conduit la victime dans un lieu pur, et, la tête couverte d’une tiare couronnée le plus ordinairement de myrte, il invoque le dieu. Il n’est pas permis à celui qui offre le sacrifice de faire des vœux pour lui seul en particulier ; il faut qu’il prie pour la prospérité du roi et celle de tous les Perses en général, car il est compris sous cette dénomination. Après qu’il a coupé la victime par morceaux, et qu’il en a fait bouillir la chair, il étend de l’herbe la plus tendre, et principalement du trèfle. Il pose sur cette herbe les morceaux de la victime, et les y arrange. Quand il les a ainsi placés, un mage, qui est là présent (car sans mage il ne leur est pas permis d’offrir un sacrifice), un mage, dis-je, entonne une théogonie ; c’est le nom qu’ils donnent à ce chant. Peu après, celui qui a offert le sacrifice emporte les chairs de la victime, et en dispose comme il juge à propos.
CXXXIII. Les Perses pensent devoir célébrer plus particulièrement le jour de leur naissance que tout autre, et qu’alors leur table doit être garnie d’un plus grand nombre de mets. Ce jour-là, les gens heureux[62], se font servir un cheval, un chameau, un âne et un bœuf entiers, rôtis aux fourneaux. Les pauvres se contentent de menu bétail. Les Perses mangent peu de viande, mais beaucoup de dessert, qu’on apporte en petite quantité à la fois. C’est ce qui leur fait dire que les Grecs en mangeant cessent seulement d’avoir faim, parce qu’après le repas on ne leur sert rien de bon, et que, si on leur en servait, ils ne cesseraient pas de manger. Ils sont fort adonnés au vin, et il ne leur est pas permis de vomir ni d’uriner devant le monde. Ils observent encore aujourd’hui ces usages. Ils ont coutume de délibérer sur les affaires les plus sérieuses après avoir bu avec excès ; mais, le lendemain, le maître de la maison où ils ont tenu conseil remet la même affaire sur le tapis avant que de boire. Si on l’approuve à jeun, elle passe ; sinon on l’abandonne. Il en est de même des délibérations faites à jeun ; on les examine de nouveau lorsqu’on a bu avec excès.
CXXXIV. Quand deux Perses se rencontrent dans les rues, on distingue s’ils sont de même condition, car ils se saluent en se baisant à la bouche ; si l’un est d’une naissance un peu inférieure à l’autre, ils se baisent seulement à la joue ; et si la condition de l’un est fort au-dessous de celle de l’autre, l’inférieur se prosterne devant le supérieur. Les nations voisines sont celles qu’ils estiment le plus, toutefois après eux-mêmes. Celles qui les suivent occupent le second rang dans leur esprit ; et, réglant ainsi leur estime proportionnellement au degré d’éloignement, ils font le moins de cas des plus éloignées. Cela vient de ce que, se croyant en tout d’un mérite supérieur, ils pensent que le reste des hommes ne s’attache à la vertu que dans la proportion dont on vient de parler, et que ceux qui sont les plus éloignés d’eux sont les plus méchants. Sous l’empire des Mèdes, il y avait de la subordination entre les divers peuples. Les Mèdes les gouvernaient tous ensemble, aussi bien que leurs plus proches voisins. Ceux-ci commandaient à ceux qui étaient dans leur proximité, et ces derniers à ceux qui les touchaient. Les Perses, dont l’empire et l’administration s’étendent au loin, ont aussi dans la même proportion des égards pour les peuples qui leur sont soumis.
CXXXV. Les Perses sont les hommes les plus curieux des usages étrangers. Ils ont pris en effet l’habillement des Mèdes, s’imaginant qu’il est plus beau que le leur ; et dans la guerre ils se servent de cuirasses à l’égyptienne. Ils se portent avec ardeur aux plaisirs de tous genres dont ils entendent parler, et ils ont emprunté des Grecs l’amour des garçons. Ils épousent chacun plusieurs jeunes vierges, mais ils ont encore un plus grand nombre de concubines.
CXXXVI. Après les vertus guerrières, ils regardent comme un grand mérite d’avoir beaucoup d’enfants. Le roi gratifie tous les ans ceux qui en ont le plus. C’est dans le grand nombre qu’ils font consister la force. Ils commencent à cinq ans à les instruire, et depuis cet âge jusqu’à vingt ils ne leur apprennent que trois choses : à monter à cheval, à tirer de l’arc et à dire la vérité. Avant l’âge de cinq ans un enfant ne se présente pas devant son père, il reste entre les mains des femmes. Cela s’observe afin que, s’il meurt dans ce premier âge, sa perte ne cause aucun chagrin au père.
CXXXVII. Cette coutume me paraît louable ; j’approuve aussi la loi qui ne permet à personne, pas même au roi, de faire mourir un homme pour un seul crime, ni à aucun Perse de punir un de ses esclaves d’une manière trop atroce pour une seule faute. Mais si, par un examen réfléchi, il se trouve que les fautes du domestique soient en plus grand nombre et plus considérables que ses services, son maître peut alors suivre les mouvements de sa colère. Ils assurent que jamais personne n’a tué ni son père ni sa mère, mais que, toutes les fois que de pareils crimes sont arrivés, on découvre nécessairement, après d’exactes recherches, que ces enfants étaient supposés ou adultérins. Car il est, continuent-ils, contre toute vraisemblance qu’un enfant tue les véritables auteurs de ses jours.
CXXXVIII. Il ne leur est pas permis de parler des choses qu’il n’est pas permis de faire. Ils ne trouvent rien de si honteux que de mentir, et, après le mensonge, que de contracter des dettes ; et cela pour plusieurs raisons, mais surtout parce que, disent-ils, celui qui a des dettes ment nécessairement. Un citoyen infecté de la lèpre proprement dite, ou de l’espèce de lèpre appelée leucé, ne peut entrer dans la ville, ni avoir aucune communication avec le reste des Perses ; c’est, selon eux, une preuve qu’il a péché contre le Soleil. Tout étranger attaqué de ces maladies est chassé du pays ; et, par la même raison, ils n’y veulent point souffrir de pigeons blancs. Ils n’urinent ni ne crachent dans les rivières ; ils ne s’y lavent pas même les mains, et ne permettent pas que personne y fasse rien de semblable ; car ils rendent un culte aux fleuves[63].
CXXXIX. Ils ont aussi quelque chose de singulier qu’ils ne connaissent pas eux-mêmes, mais qui ne nous a point échappé. Leurs noms, qui sont empruntés ou des qualités du corps ou de la dignité des personnes, se terminent par cette même lettre que les Doriens appellent san, et les Ioniens sigma ; et, si vous y faites attention, vous trouverez que les noms des Perses finissent tous de la même manière, sans en excepter un seul.
CXL. Ces usages m’étant connus, je puis en parler d’une manière affirmative ; mais ceux qui se pratiquent relativement aux morts étant cachés, on n’en peut rien dire de certain. Ils prétendent qu’on n’enterre point le corps d’un Perse qu’il n’ait été auparavant déchiré par un oiseau ou par un chien. Quant aux mages, j’ai la certitude qu’ils observent cette coutume, car ils la pratiquent à la vue de tout le monde. Une autre chose que je puis assurer, c’est que les Perses enduisent de cire les corps morts, et qu’ensuite ils les mettent en terre.
Les mages diffèrent beaucoup des autres hommes, et particulièrement des prêtres d’Égypte. Ceux-ci ont toujours les mains pures du sang des animaux, et ne tuent que ceux qu’ils immolent aux dieux. Les mages, au contraire, tuent de leurs propres mains toutes sortes d’animaux, à la réserve de l’homme et du chien ; ils se font même gloire de tuer également les fourmis, les serpents et autres animaux, tant reptiles que volatiles. Mais, quant à cet usage, laissons-le tel qu’il a été originairement établi, et reprenons le fil de notre narration.
CXLI. Les Lydiens n’eurent pas plutôt été subjugués par les Perses, que les Ioniens et les Éoliens envoyèrent à Sardes des ambassadeurs à Cyrus, pour le prier de les recevoir au nombre de ses sujets aux mêmes conditions qu’ils l’avaient été de Crésus. Ce prince répondit à leur proposition par cet apologue : Un joueur de flûte, leur dit-il, ayant aperçu des poissons dans la mer, joua de la flûte, s’imaginant qu’ils viendraient à terre ; se voyant trompé dans son attente, il prit un filet, enveloppa une grande quantité de poissons qu’il tira sur le bord, et, comme il les vit sauter : « Cessez, leur dit-il, cessez maintenant de danser, puisque vous n’avez pas voulu le faire au son de la flûte. »
Il tint ce discours aux Ioniens et aux Éoliens, parce que, ayant fait auparavant solliciter les Ioniens par ses envoyés d’abandonner le parti de Crésus, il n’avait pu les y engager, et qu’il ne les voyait disposés à lui obéir que parce qu’il était venu à bout de toutes ses entreprises. Telle fut la réponse qu’il leur fit dans sa colère. Sur le rapport des députés, les Ioniens fortifièrent chacun leurs villes, et s’assemblèrent tous au Panionium, à la réserve des Milésiens, les seuls avec qui Cyrus fit un traité aux mêmes conditions que celles qui leur avaient été accordées par Crésus. Dans ce conseil, il fut unanimement résolu d’envoyer demander du secours à Sparte.
CXLII. Ces Ioniens, à qui appartient aussi le Panionium, ont bâti leurs villes dans la contrée la plus agréable que je connaisse, soit pour la beauté du ciel, soit pour la température des saisons. En effet, les pays qui environnent l’Ionie, soit au-dessus, soit au-dessous, à l’est ou à l’ouest, ne peuvent entrer en comparaison avec elle, les uns étant exposés aux pluies et au froid, les autres aux chaleurs et à la sécheresse. Ces Ioniens n’ont pas le même dialecte ; leurs mots ont quatre sortes de terminaisons. Milet est la première de leurs villes du côté du midi, et ensuite Myonte et Priène : elles sont en Carie, et leur langage est le même. Éphèse, Colophon, Lébédos, Téos, Clazomènes, Phocée, sont en Lydie. Elles parlent entre elles une même langue, mais qui ne s’accorde en aucune manière avec celle des villes que je viens de nommer. Il y a encore trois autres villes ioniennes, dont deux sont dans les îles de Samos et de Chios ; et la troisième, qu’on appelle Érythres, est en terre ferme. Le langage de ceux de Chios et d’Érythres est le même ; mais les Samiens ont eux seuls une langue particulière. Tels sont les quatre idiomes qui caractérisent l’ionien.
CXLIII. Parmi ces Ioniens, il n’y eut que les habitants de Milet qui, pour se mettre à couvert de tout danger, firent un traité avec Cyrus. Quant aux insulaires, ils n’avaient pour lors rien à craindre, les Phéniciens n’étant pas encore soumis aux Perses, et ceux-ci n’ayant pas de marine. Les Milésiens, au reste, s’étaient séparés des autres Ioniens, parce que si tous les Grecs réunis étaient alors très-faibles, les Ioniens l’étaient encore plus, et parce qu’ils ne jouissaient d’aucune sorte de considération. En effet, si l’on excepte Athènes, ils n’avaient pas une seule ville qui eût de la célébrité. Le reste des Ioniens et des Athéniens ne voulaient pas qu’on les appelât Ioniens ; ce nom leur déplaisait, et même encore aujourd’hui la plupart rougissent de le porter. Les douze villes dont je viens de parler s’en faisaient honneur. Elles firent construire un temple, qu’elles appelèrent de leur nom Panionium, et prirent la résolution d’en exclure les autres villes ioniennes : les Smyrnéens furent les seuls qui demandèrent à y être reçus.
CXLIV. Il en est de même des Doriens de la Pentapole, pays qui s’appelait auparavant Hexapole. Ils se gardent bien d’admettre au temple triopique aucuns Doriens de leur voisinage ; et même s’il est arrivé à quelque-un d’entre eux de violer les lois de ce temple, ils l’en ont exclu. En voici un exemple. Dans les jeux qui se célèbrent en l’honneur d’Apollon Triopien, on proposait autrefois des trépieds d’airain pour les vainqueurs ; mais il ne leur était pas permis de les emporter du temple, il fallait les y consacrer au dieu. Un habitant d’Halicarnasse, nommé Agasiclès, ayant obtenu le prix à ces jeux, emporta, au mépris de cette loi, le trépied dans sa maison, et l’y appendit. Les cinq villes doriennes, Linde, Ialyssos, Camiros, Cos et Cnide, punirent Halicarnasse, qui était la sixième, en l’excluant de leur association.
CXLV. Les Ioniens se sont, je crois, partagés en douze cantons, et n’en veulent pas admettre un plus grand nombre dans leur confédération, parce que, dans le temps qu’ils habitaient le Péloponnèse, ils étaient divisés en douze parties, de même que le sont encore maintenant les Achéens, qui les en ont chassés. Pellène est la première ville des Achéens du côté de Sicyone ; l’on trouve ensuite Ægire, Æges, que traverse le Crathis, qui n’est jamais à sec, et qui a donné son nom à une rivière d’Italie. On voit après Bure, Hélice, où les Ioniens se réfugièrent après avoir été défaits par les Achéens. Viennent ensuite Ægium, Rhypes, Patres, Phares et Olenus, qu’arrose le Pirus, rivière considérable. Les deux dernières enfin sont Dyme, et la ville des Tritéens, la seule qui soit située au milieu des terres.
CXLVI. Ces douze cantons, qui sont aujourd’hui aux Achéens, appartenaient alors aux Ioniens, et ce fut cette raison qui engagea ceux-ci à se bâtir douze villes en Asie. Ce serait une insigne folie de dire que ces Ioniens sont plus distingués ou d’une naissance plus illustre que le reste des Ioniens, car les Abantes de l’Eubée en font une partie assez considérable ; et cependant ces peuples n’ont rien de commun avec les habitants de l’Ionie, pas même le nom. Ces Ioniens sont un mélange de Minyens Orchoméniens, de Cadméens, de Dryopes, d’une portion de Phocidiens[64], de Molosses, d’Arcadiens Pélasges, de Doriens Épidauriens, et de plusieurs autres nations. Ceux d’entre ces peuples qui sortirent autrefois du Prytanée[65] des Athéniens s’estiment les plus nobles et les plus illustres des Ioniens. Lorsqu’ils allèrent fonder cette colonie, ils ne menèrent point de femmes avec eux ; mais ils épousèrent des Cariennes, dont ils avaient tué les pères. Ces femmes, furieuses du massacre de leurs pères, de leurs maris et de leurs enfants, et de ce qu’après une telle action ils les avaient épousées, s’imposèrent la loi de ne jamais prendre leurs repas avec leurs maris, et de ne jamais leur donner ce nom : loi qu’elles firent serment d’observer, et qu’elles transmirent à leurs filles. Ce fut à Milet que cela se passa.
CXLVII. Ces Ioniens élurent pour rois, les uns des Lyciens issus de Glaucus, fils d’Hippolochus ; les autres, des Caucons Pyliens, qui descendaient de Codrus, fils de Mélanthus ; d’autres enfin en prirent de l’une et de l’autre de ces deux maisons. Mais on me dira sans doute que ces Ioniens sont plus attachés à ce nom d’Ionien que le reste de la nation. Qu’ils soient aussi les purs, les véritables Ioniens, j’y consens ; cependant tous ceux qui sont originaires d’Athènes, et qui célèbrent la fête des Apaturies[66], sont aussi Ioniens. Or, ils la célèbrent tous, excepté les Éphésiens et les Colophoniens, qui en ont été exclus à cause d’un meurtre.
CXLVIII. Le Panionium est un lieu sacré du mont Mycale, que les Ioniens ont dédié en commun à Neptune Héliconien. Il regarde le septentrion. Mycale est un promontoire du continent, lequel s’étend à l’ouest vers Samos. Les Ioniens s’y assemblaient de toutes leurs villes, pour célébrer une fête qu’ils appelaient Panionies[67]. Les fêtes des Ioniens ne sont pas les seules qui se terminent par la même lettre[68] ; elles ont cela de commun avec celles de tous les Grecs, et avec les noms propres des Perses[69].
CXLIX. Voilà ce que j’avais à dire concernant les villes des Ioniens. Celles des Éoliens sont : Cyme, qu’on appelle aussi Phriconis, Larisse, Néon-Tichos, Temnos, Cilla, Notium, Ægirousa, Pitane, Ægée, Myrine, Grynia. Ce sont là les onze anciennes villes des Éoliens. Ils en avaient douze aussi sur le continent ; mais les Ioniens leur enlevèrent Smyrne. Le pays de ces Éoliens est meilleur que celui des Ioniens ; mais, quant à la température des saisons, il n’en approche pas.
CL. Voici à quelle occasion les Éoliens perdirent Smyrne. Des Colophoniens, ayant eu du désavantage dans une sédition, avaient été obligés de s’expatrier. Les habitants de Smyrne leur donnèrent un asile parmi eux. Quelque temps après, ces fugitifs ayant observé que les Smyrnéens célébraient hors de leur ville une fête en l’honneur de Bacchus, ils en fermèrent les portes, et s’en emparèrent. Les Éoliens vinrent tous au secours ; mais enfin il fut arrêté, d’un commun accord, qu’ils laisseraient les Ioniens en possession de la ville, et que ceux-ci leur rendraient tous leurs effets mobiliers. Les Smyrnéens ayant accepté cette condition, on les distribua dans les onze autres villes éoliennes, qui leur accordèrent le droit de cité.
CLI. Telles sont les villes que les Éoliens possèdent actuellement en terre ferme, sans y compter celles qu’ils ont au mont Ida, parce qu’elles ne font point corps avec elles. Ils ont aussi cinq villes dans l’île de Lesbos. Quant à la sixième, nommée Arisba, les Méthymnéens en ont réduit les habitants en esclavage, quoiqu’ils leur fussent unis par les liens du sang. Ils ont aussi une ville dans l’île de Ténédos, et une autre dans les îles qu’on appelle Hécatonnèses. Les Lesbiens et les Ténédiens n’avaient alors rien à craindre, non plus que ceux d’entre les Ioniens qui habitaient dans les îles ; mais les autres villes résolurent dans leur conseil de suivre les Ioniens partout où ils voudraient les mener.
CLII. Les ambassadeurs des Ioniens et des Éoliens, s’étant rendus à Sparte en diligence, choisirent, aussitôt après leur arrivée, un Phocéen, nommé Pythermus, pour porter la parole au nom de tous les autres. Pythermus se revêtit d’une robe de pourpre, afin que, sur cette nouvelle, les Spartiates se trouvassent à l’assemblée en plus grand nombre. S’étant avancé au milieu d’eux, il les exhorta, par un long discours, à prendre leur défense ; mais les Lacédémoniens, sans aucun égard pour leur demande, résolurent entre eux de ne leur accorder aucun secours. Les Ioniens se retirèrent. Quoique les Lacédémoniens eussent rejeté leur demande, ils ne laissèrent pas de faire partir, sur un vaisseau à cinquante rames, des gens qui, à ce qu’il me semble, devaient observer l’état où se trouvaient les affaires de Cyrus et de l’Ionie. Lorsque ce vaisseau fut arrivé à Phocée, ces députés envoyèrent à Sardes Lacrinès, le plus considérable d’entre eux, pour faire part à Cyrus du décret des Lacédémoniens, qui portait qu’il se gardât bien de faire tort à aucune ville de la Grèce ; qu’autrement Sparte ne le souffrirait pas.
CLIII. Lacrinès ayant exécuté ses ordres, on dit que Cyrus demanda aux Grecs qui étaient présents quelle sorte d’hommes c’était que les Lacédémoniens, et quelles étaient leurs forces pour oser lui faire de pareilles défenses. Sur la réponse qu’ils lui firent, il parla ainsi au héraut des Spartiates : « Je n’ai jamais redouté cette espèce de gens qui ont au milieu de leur ville une place où ils s’assemblent pour se tromper les uns les autres par des serments réciproques. Si les dieux me conservent la santé, ils auront plus sujet de s’entretenir de leurs malheurs que de ceux des Ioniens. » Cyrus lança ces paroles menaçantes contre tous les Grecs, parce qu’ils ont dans leurs villes des places ou marchés où l’on vend et où l’on achète, et que les Perses n’ont pas coutume d’acheter ni de vendre ainsi dans des places, et que l’on ne voit point chez eux de marchés. Ce prince donna ensuite le gouvernement de Sardes à un Perse, nommé Tabalus ; et, ayant chargé Pactyas, Lydien, de transporter en Perse les trésors de Crésus et des autres Lydiens, il retourna à Agbatanes, et emmena Crésus avec lui, ne faisant point assez de cas des Ioniens pour aller d’abord contre eux. Babylone, les Bactriens, les Saces et les Égyptiens étaient autant d’obstacles à ses desseins. Il résolut de marcher en personne contre ces peuples, et d’envoyer un autre général contre les Ioniens.
CLIV. Cyrus ne fut pas plutôt parti de Sardes, que Pactyas fit soulever les Lydiens contre ce prince et contre Tabalus. Comme il avait entre les mains toutes les richesses de cette ville, il descendit sur le bord de la mer, prit des troupes à sa solde, engagea les habitants de la côte à s’armer en sa faveur, et, marchant contre Sardes, il assiégea Tabalus, qui se renferma dans la citadelle.
CLV. Sur cette nouvelle, que Cyrus apprit en chemin, ce prince dit à Crésus : « Quand verrai-je donc la fin de ces troubles ? Les Lydiens ne cesseront point, suivant toutes les apparences, de me susciter des affaires, et de s’en faire à eux-mêmes. Que sais-je s’il ne serait pas plus avantageux de les réduire en servitude ? J’en ai agi, du moins à ce qu’il me semble, comme quelqu’un qui aurait épargné les enfants de celui qu’il aurait fait mourir. Vous étiez pour les Lydiens quelque chose de plus qu’un père, je vous emmène prisonnier ; je leur ai remis leur ville, et je m’étonne ensuite qu’ils se révoltent ! » Ce discours exprimait la manière de penser de ce prince : aussi Crésus, qui craignait qu’il ne détruisit entièrement la ville de Sardes, et qu’il n’en transplantât ailleurs les habitants, reprit la parole : « Ce que vous venez de dire, seigneur, est spécieux ; mais ne vous abandonnez pas entièrement aux mouvements de votre colère, et ne détruisez point une ville ancienne, qui n’est coupable ni des troubles précédents, ni de ceux qui arrivent aujourd’hui. J’ai été la cause des premiers, et j’en porte la peine. Pactyas a offensé celui à qui vous avez confié le gouvernement de Sardes : qu’il en soit puni. Pardonnez aux Lydiens ; mais, de crainte qu’à l’avenir ils ne se soulèvent, et qu’ils ne se rendent redoutables, envoyez-leur défendre d’avoir des armes chez eux, et ordonnez-leur de porter des tuniques sous leurs manteaux, de chausser des brodequins, de faire apprendre à leurs enfants à jouer de la cithare, à chanter, et les arts propres à les rendre efféminés. Par ce moyen, seigneur, vous verrez bientôt des hommes changés en femmes, et il n’y aura plus à craindre de révolte de leur part. »