Histoires (page 7)
CLVI. Crésus lui donna ce conseil, qu’il croyait plus avantageux pour les Lydiens que d’être vendus comme de vils esclaves. Il sentait que, à moins de lui alléguer de bonnes raisons, il ne réussirait pas à le faire changer de résolution ; et d’ailleurs il appréhendait que si les Lydiens échappaient au danger présent, ils ne se soulevassent dans la suite contre les Perses, et n’attirassent sur eux une ruine totale. Ce conseil causa beaucoup de joie à Cyrus, qui, étant revenu de sa colère, témoigna à Crésus qu’il le suivrait. En même temps il manda un Mède, nommé Mazarès, lui ordonna de déclarer aux Lydiens l’avis que Crésus lui avait suggéré ; et de plus il lui commanda de réduire en servitude tous ceux qui s’étaient ligués avec eux pour assiéger Sardes ; mais surtout de lui mener Pactyas vivant. Ces ordres donnés en chemin, il continua sa route vers la Perse.
CLVII. Pactyas, apprenant que l’armée qui marchait contre lui approchait de Sardes, prit l’épouvante, et se sauva à Cyme. Cependant Mazarès arriva à Sardes avec une très-petite partie de l’armée de Cyrus ; mais, n’y ayant pas trouvé Pactyas, il fit d’abord exécuter les ordres du roi. Les Lydiens se soumirent, et changèrent leur ancienne manière de vivre. Il envoya ensuite à Cyme sommer les habitants de lui livrer Pactyas. Il fut résolu, dans l’assemblée des Cyméens, qu’on enverrait consulter l’oracle des Branchides sur le parti qu’il fallait prendre ; car il y avait là un ancien oracle, auquel les Ioniens et les Éoliens avaient tous coutume de recourir. Ce lieu est dans le territoire de Milet, au-dessus du port de Panorme.
CLVIII. Les Cyméens, ayant envoyé des députés aux Branchides, demandèrent à l’oracle de quelle manière ils devaient se conduire à l’égard de Pactyas, pour se rendre agréables aux dieux. L’oracle répondit qu’il fallait le livrer aux Perses. Sur le rapport des députés, les Cyméens se disposèrent à rendre Pactyas ; mais, quoique le peuple se mît en devoir de le faire, Aristodicus, fils d’Héraclides, homme de distinction parmi les citoyens de Cyme, s’opposa à cette résolution, et empêcha qu’on ne la suivît, jusqu’à ce qu’on eût fait au sujet de Pactyas une seconde députation, dans laquelle il fut admis, soit qu’il se défiât de l’oracle, soit qu’il soupçonnât d’infidélité le rapport des députés.
CLIX. Les députés étant arrivés aux Branchides, Aristodicus, portant la parole pour eux, consulta le dieu en ces termes : « Grand dieu, le Lydien Pactyas est venu chercher un asile parmi nous pour éviter la mort dont le menacent les Perses. Ils le redemandent, et nous ordonnent de le remettre entre leurs mains ; mais, quoique nous redoutions leur puissance, nous n’avons pas osé jusqu’ici leur livrer ce suppliant que nous n’ayons appris de vous avec certitude ce que nous devons faire. » Le dieu lui fit la même réponse, et lui commanda de rendre Pactyas aux Perses. Sur cela, Aristodicus alla, de dessein prémédité, autour du temple, et enleva les moineaux et toutes les autres espèces d’oiseaux qui y avaient fait leurs nids. On raconte que tandis qu’il exécutait son dessein, il sortit du sanctuaire une voix qui s’adressait à lui, et lui disait : « Ô le plus scélérat de tous les hommes, as-tu bien la hardiesse d’arracher de mon temple mes suppliants ? » et qu’Aristodicus, sans se déconcerter, lui répondit : « Quoi ! grand dieu, vous secourez vous-même vos suppliants, et vous ordonnez aux Cyméens de livrer le leur ? — Oui, je le veux, reprit la même voix ; et c’est afin que, ayant commis une impiété, vous en périssiez plus tôt, et que vous ne veniez plus consulter l’oracle pour savoir si vous devez livrer des suppliants. »
CLX. Sur le rapport des députés, les Cyméens envoyèrent Pactyas à Mitylène, ne voulant ni s’exposer en le livrant, ni se faire assiéger en continuant de lui donner un asile. Mazarès ayant fait redemander Pactyas aux Mityléniens, ils se disposaient à le lui remettre moyennant une certaine récompense ; ce que je n’ose cependant assurer, parce que la convention n’eut pas lieu. Les Cyméens, ayant eu connaissance des desseins des Mityléniens, envoyèrent à Lesbos un vaisseau qui transporta Pactyas à Chios.
Les habitants de cette île l’arrachèrent du temple de Minerve Poliouchos, et le livrèrent à Mazarès, à condition qu’on leur donnerait l’Atarnée, pays de la Mysie, vis-à-vis de Lesbos. Lorsque les Perses eurent Pactyas en leur puissance, ils le gardèrent étroitement, à dessein de le présenter à Cyrus. Depuis cet événement, il se passa beaucoup de temps sans que les habitants de Chios osassent, dans les sacrifices, répandre sur la tête de la victime de l’orge d’Atarnée, ni offrir à aucun dieu des gâteaux faits avec de la farine de ce canton, et on excluait des temples tout ce qui en provenait.
CLXI. Les habitants de Chios n’eurent pas plutôt livré Pactyas, que Mazarès marcha contre ceux qui s’étaient joints à ce rebelle pour assiéger Tabalus. Il réduisit les Priéniens en servitude, fit une incursion dans la plaine du Méandre, et permit à ses soldats de tout piller. Il traita de même la Magnésie[70] ; après quoi, étant tombé malade, il mourut.
CLXII. Harpage lui succéda dans le commandement de l’armée. Il était Mède de nation, aussi bien que Mazarès ; et c’est celui à qui Astyages avait donné un repas abominable, et qui avait aidé Cyrus à s’emparer du trône de Médie. Dès que Cyrus l’eut nommé général, il passa en Ionie ; et, ayant forcé les habitants à se renfermer dans les villes, il s’en rendit ensuite maître par le moyen de cavaliers ou terrasses qu’il fit élever près des murs. Phocée fut la première ville d’Ionie qu’il attaqua de la sorte.
CLXIII. Les Phocéens sont les premiers chez les Grecs qui aient entrepris de longs voyages sur mer, et qui aient fait connaître la mer Adriatique, la Tyrrhénie, l’Ibérie et Tartessus. Ils ne se servaient point de vaisseaux ronds, mais de vaisseaux à cinquante rames. Étant arrivés à Tartessus, ils se rendirent agréables à Arganthonius, roi des Tartessiens, dont le règne fut de quatre-vingts ans, et qui en vécut en tout cent vingt. Les Phocéens surent tellement se faire aimer de ce prince, qu’il voulut d’abord les porter à quitter l’Ionie pour venir s’établir dans l’endroit de son pays qui leur plairait le plus ; mais, n’ayant pu les y engager, et ayant dans la suite appris d’eux que les forces de Crésus allaient toujours en augmentant, il leur donna une somme d’argent pour entourer leur ville de murailles. Cette somme devait être considérable, puisque l’enceinte de leurs murs est d’une vaste étendue, toute de grandes pierres jointes avec art. C’est ainsi que le mur des Phocéens fut bâti.
CLXIV. Harpage n’eut pas plutôt approché de la place, qu’il en forma le siége, faisant dire en même temps aux Phocéens qu’il serait content s’ils voulaient seulement abattre une tour de la ville, et consacrer une maison. Comme ils ne pouvaient souffrir l’esclavage, ils demandèrent un jour pour délibérer sur sa proposition, promettant, après cela, de lui faire réponse. Ils le prièrent aussi de retirer ses troupes de devant leurs murailles pendant qu’on serait au conseil. Harpage répondit que, quoiqu’il n’ignorât pas leurs projets, il ne laissait pas cependant de leur permettre de délibérer. Pendant qu’Harpage retirait ses troupes de devant la ville, les Phocéens lancèrent leurs vaisseaux en mer, y mirent leurs femmes, leurs enfants et leurs meubles, et, de plus, les statues et les offrandes qui se trouvèrent dans les temples, excepté les peintures et les statues de bronze et de pierre. Lorsqu’ils eurent porté tous leurs effets à bord de ces vaisseaux, ils s’embarquèrent et firent voile à Chios : les Perses, ayant trouvé la ville abandonnée, s’en emparèrent.
CLXV. Les Phocéens demandèrent à acheter les îles Œnusses ; mais voyant que les habitants de Chios ne voulaient pas les leur vendre, dans la crainte qu’ils n’y attirassent le commerce et que leur île n’en fût exclue, ils mirent à la voile pour se rendre en Cyrne, où vingt ans auparavant ils avaient bâti la ville d’Alalie pour obéir à un oracle. D’ailleurs Arganthonius était mort dans cet intervalle. Ayant donc mis à la voile pour s’y rendre, ils allèrent d’abord à Phocée, et égorgèrent la garnison qu’Harpage y avait laissée. Faisant ensuite les plus terribles imprécations contre ceux qui se sépareraient de la flotte, ils jetèrent dans la mer une masse de fer ardente, et firent serment de ne retourner jamais à Phocée que cette masse ne revînt sur l’eau. Tandis qu’ils étaient en route pour aller en Cyrne, plus de la moitié, touchés de compassion, et regrettant leur patrie et leurs anciennes demeures, violèrent leur serment, et retournèrent à Phocée. Les autres, plus religieux, partirent des îles Œnusses, et continuèrent leur route.
CLXVI. Lorsqu’ils furent arrivés en Cyrne, ils élevèrent des temples, et demeurèrent cinq ans avec les colons qui les avaient précédés ; mais comme ils ravageaient et pillaient tous leurs voisins, les Tyrrhéniens et les Carthaginois mirent les uns et les autres en mer, d’un commun accord, soixante vaisseaux. Les Phocéens, ayant aussi équipé de leur côté pareil nombre de vaisseaux, allèrent à leur rencontre sur la mer de Sardaigne. Ils remportèrent une victoire cadméienne[71] ; mais elle leur coûta cher, car ils perdirent quarante vaisseaux, et les vingt autres ne purent servir dans la suite, les éperons ayant été faussés. Ils retournèrent à Alalie, et, prenant avec eux leurs femmes, leurs enfants, et tout ce qu’ils purent emporter du reste de leurs biens, ils abandonnèrent l’île de Cyrne, et firent voile vers Rhegium.
CLXVII. Les Carthaginois et les Tyrrhéniens ayant tiré au sort les Phocéens qui avaient été faits prisonniers sur les vaisseaux détruits, ceux-ci en eurent un beaucoup plus grand nombre. Les uns et les autres, les ayant menés à terre, les assommèrent à coups de pierres. Depuis ce temps-là, ni le bétail, ni les bêtes de charge, ni les hommes même, en un mot rien de ce qui appartenait aux Agylléens ne pouvait traverser le champ où les Phocéens avaient été lapidés sans avoir les membres disloqués, sans devenir perclus, ou sans tomber dans une espèce d’apoplexie. Les Agylléens envoyèrent à Delphes pour expier leur crime. La Pythie leur ordonna de faire aux Phocéens de magnifiques sacrifices funèbres, et d’instituer en leur honneur des jeux gymniques et des courses de chars. Les Agylléens observent encore maintenant ces cérémonies. Tel fut donc le sort de ces Phocéens. Ceux qui s’étaient réfugiés à Rhegium, en étant partis, bâtirent dans les campagnes d’Œnotrie la ville qu’on appelle aujourd’hui Hyèle. Ce fut par le conseil d’un habitant de Posidonia, qui leur dit que la Pythie ne leur avait pas ordonné, par sa réponse, d’établir une colonie dans l’île de Cyrne, mais d’élever un monument au héros Cyrnus[72]. Ce qui regarde Phocée en Ionie se passa de la sorte.
CLXVIII. Les Téiens se conduisirent à peu près comme les Phocéens. En effet, Harpage ne se fut pas plutôt rendu maître de leurs murs par le moyen d’une terrasse, qu’ils s’embarquèrent, et passèrent en Thrace, où ils bâtirent la ville d’Abdères. Timésias de Clazomènes l’avait fondée auparavant ; mais les Thraces l’ayant chassé, il n’en jouit pas. Les Téiens d’Abdères lui rendent maintenant des honneurs comme à un héros.
CLXIX. Ces peuples furent les seuls parmi les Ioniens qui aimèrent mieux abandonner leur patrie que de porter le joug. Il est vrai que le reste des Ioniens, si l’on excepte ceux de Milet, en vinrent aux mains avec Harpage, de même que ceux qui avaient quitté l’Ionie, et qu’ils donnèrent des preuves de leur valeur en défendant chacun sa patrie ; mais, ayant été vaincus et étant tombés en la puissance de l’ennemi, ils furent contraints de rester dans le pays et de se soumettre au vainqueur. Quant aux Milésiens, ils avaient, comme je l’ai dit plus haut, prêté serment de fidélité à Cyrus, et jouissaient d’une parfaite tranquillité. L’Ionie fut donc ainsi réduite en esclavage pour la seconde fois. Les Ioniens qui habitaient les îles, craignant un sort pareil à celui qu’Harpage avait fait éprouver à ceux du continent, se rendirent d’eux-mêmes à Cyrus.
CLXX. Quoique accablés de maux, les Ioniens ne s’en assemblaient pas moins au Panionium. Bias de Priène leur donna, comme je l’ai appris, un conseil très-avantageux, qui les eût rendus les plus heureux de tous les Grecs, s’ils eussent voulu le suivre. Il les exhorta à s’embarquer tous ensemble sur une même flotte, à se rendre en Sardaigne, et à y fonder une seule ville pour tous les Ioniens. Il leur fit voir que, par ce moyen, ils sortiraient d’esclavage, qu’ils s’enrichiraient, et qu’habitant la plus grande de toutes les îles, les autres tomberaient en leur puissance ; au lieu que, s’ils restaient en Ionie, il ne voyait pour eux aucune espérance de recouvrer leur liberté. Tel fut le conseil que donna Bias aux Ioniens, après qu’ils eurent été réduits en esclavage ; mais, avant que leur pays eût été subjugué, Thalès de Milet, dont les ancêtres étaient originaires de Phénicie, leur en donna aussi un qui était excellent. Ce fut d’établir à Téos, au centre de l’Ionie, un conseil général pour toute la nation, sans préjudicier au gouvernement des autres villes, qui n’en auraient pas moins suivi leurs usages particuliers que si elles eussent été autant de cantons différents.
CLXXI. Harpage, ayant subjugué l’Ionie, marcha contre les Cariens, les Cauniens et les Lyciens, avec un renfort de troupes que lui avaient fourni les Ioniens et les Éoliens. Les Cariens avaient passé des îles sur le continent ; ils avaient été anciennement sujets de Minos : on les appelait Léléges. Ils habitaient alors les îles et ne payaient aucune sorte de tribut, autant que j’ai pu l’apprendre par les plus anciennes traditions ; mais ils fournissaient à Minos des hommes de mer toutes les fois qu’il en avait besoin. Pendant que ce prince, heureux à la guerre, étendait au loin ses conquêtes, les Cariens acquéraient de la célébrité et se distinguaient plus que tous les peuples connus jusqu’alors. On leur doit trois inventions dont les Grecs ont fait depuis usage. Ce sont, en effet, les Cariens qui, les premiers, ont enseigné à mettre des panaches sur les casques, qui ont orné de figures leurs boucliers, et qui ont ajouté une anse de cuir à cette arme défensive ; car, jusqu’alors, tous ceux qui avaient coutume de se servir du bouclier le gouvernaient par le moyen d’un baudrier de cuir qui le tenait suspendu au cou et sur l’épaule gauche. Longtemps après, les Doriens et les Ioniens chassèrent les Cariens des îles, et c’est ainsi que les Cariens passèrent sur le continent. Voilà ce que les Crétois racontent des Cariens : mais ceux-ci pensent différemment sur leur origine. Ils se disent nés dans le continent même, et croient qu’ils n’ont jamais porté d’autre nom que celui qu’ils ont présentement. Ils montrent aussi à Mylasses un ancien temple de Jupiter Carien où ils n’admettent que les Mysiens et les Lydiens, à cause de l’affinité qu’ils ont avec ces peuples. Ils disent, en effet, que Lydus et Mysus étaient frères de Car ; et ce motif les leur a fait admettre dans ce temple d’où sont exclus ceux de toute autre nation, quoiqu’ils parlent la même langue.
CLXXII. Quant aux Cauniens, il me semble qu’ils sont autochtones, quoiqu’ils se disent originaires de Crète. S’ils ont formé leur langue sur celle des Cariens, ou les Cariens sur celle des Cauniens, je ne puis en juger avec certitude. Ils ont cependant des coutumes bien différentes de celles des Cariens et du reste des hommes. Il est chez eux très-honnête de s’assembler pour boire, hommes, femmes et enfants, suivant les liaisons que forment entre eux l’âge et l’amitié. Ils avaient des dieux étrangers ; mais, ayant changé de sentiment à leur égard, il fut résolu qu’on n’adresserait à l’avenir ses vœux qu’à ceux du pays. Toute la jeunesse caunienne se revêtit donc de ses armes, et, frappant l’air de ses piques, elle les accompagna jusqu’aux frontières des Calyndiens en criant qu’elle chassait les dieux étrangers.
CLXXIII. Les Lyciens sont originaires de Crète et remontent à la plus haute antiquité, car dès les temps les plus reculés cette île tout entière n’était occupée que par des barbares. Sarpédon et Minos, tous deux fils d’Europe, s’en disputèrent la souveraineté. Minos eut l’avantage, et Sarpédon fut chassé avec tous ceux de son parti. Ceux-ci passèrent dans la Milyade, canton de l’Asie ; car le pays qu’habitent aujourd’hui les Lyciens s’appelait autrefois Myliade, et les Myliens portaient alors le nom de Solymes. Tant que Sarpédon régna sur eux, on les appela Termiles ; nom qu’ils avaient apporté dans le pays, et que leurs voisins leur donnent encore maintenant. Mais Lycus, fils de Pandion, ayant été aussi chassé d’Athènes par son frère Égée, et s’étant réfugié chez les Termiles, auprès de Sarpédon, ces peuples s’appelèrent, avec le temps, Lyciens, du nom de ce prince. Ils suivent en partie les lois de Crète, et en partie celles de Carie. Ils en ont cependant une qui leur est tout à fait particulière, et qui ne s’accorde avec aucune de celles des autres hommes : ils prennent en effet le nom de leurs mères, au lieu de celui de leurs pères. Si l’on demande à un Lycien de quelle famille il est, il fait la généalogie de sa mère et des aïeules de sa mère. Si une femme du pays épouse un esclave, ses enfants sont réputés nobles. Si, au contraire, un citoyen, celui même du rang le plus distingué, se marie à une étrangère ou prend une concubine, ses enfants sont exclus des honneurs.
CLXXIV. Les Cariens furent réduits en servitude par Harpage, sans avoir rien fait de mémorable. Ils ne furent pas les seuls. Tous les Grecs qui habitent ce pays ne se distinguèrent pas davantage. On compte parmi eux les Cnidiens, colonie de Lacédémone. Leur pays, qu’on appelle Triopium, regarde la mer. La Bybassie commence à la péninsule ; et toute la Cnidie, si l’on en excepte un petit espace, est environnée par la mer : au nord, par le golfe Céramique ; au midi, par la mer de Syme et de Rhodes. C’est ce petit espace, qui n’a environ que cinq stades d’étendue, que les Cnidiens, voulant faire de leur pays une île, entreprirent de creuser pendant qu’Harpage était occupé à la conquête de l’Ionie ; car tout leur territoire était en dedans de l’isthme, et ne tenait au continent que par cette langue de terre qu’ils voulaient couper. Ils employèrent un grand nombre de travailleurs ; mais les éclats de pierre les blessant en différents endroits, et principalement aux yeux, d’une manière si extraordinaire qu’il paraissait bien qu’il y avait là quelque chose de divin, ils envoyèrent demander à Delphes quelle était la puissance qui s’opposait à leurs efforts. La Pythie, comme les Cnidiens le disent eux-mêmes, leur répondit en ces termes, en vers trimètres : « Ne fortifiez pas l’isthme, et ne le creusez pas. Jupiter aurait fait une île de votre pays, si c’eût été sa volonté. » Sur cette réponse de la Pythie, les Cnidiens cessèrent de creuser ; et, lorsque Harpage se présenta avec son armée, ils se rendirent sans combattre.
CLXXV. Les Pédasiens habitent le milieu des terres au-dessus d’Halicarnasse. Toutes les fois que ces peuples et que leurs voisins sont menacés de quelque malheur, une longue barbe pousse à la prêtresse de Minerve. Ce prodige est arrivé trois fois. Les Pédasiens furent les seuls peuples de Carie qui résistèrent longtemps à Harpage, et qui lui causèrent beaucoup d’embarras, en fortifiant la montagne de Lida ; mais enfin ils furent subjugués.
CLXXVI. Les Lyciens allèrent au-devant d’Harpage, dès qu’il parut avec son armée dans les plaines de Xanthus. Quoiqu’ils ne fussent qu’une poignée de monde en comparaison des ennemis, ils se battirent, et firent des prodiges de valeur. Mais ayant perdu la bataille, et se voyant forcés de se renfermer dans leurs murs, ils portèrent dans la citadelle leurs richesses ; et, y ayant rassemblé leurs femmes, leurs enfants et leurs esclaves, ils y mirent le feu, et la réduisirent en cendres avec tout ce qui était dedans. S’étant, après cette action, réciproquement engagés par les serments les plus terribles, ils firent secrètement une sortie contre les Perses, et périrent tous en combattant généreusement. Ainsi la plupart des Lyciens d’aujourd’hui, qui se disent Xanthiens, sont étrangers, si l’on en excepte quatre-vingts familles qui, étant alors éloignées de leur patrie, échappèrent à la ruine commune. Ainsi fut prise la ville de Xanthus. Harpage s’empara de celle de Caune à peu près de la même manière ; car les Cauniens suivirent en grande partie l’exemple des Lyciens.
CLXXVII. Pendant qu’Harpage ravageait l’Asie mineure, Cyrus subjuguait en personne toutes les nations de l’Asie supérieure, sans en omettre aucune. Je les passerai la plupart sous silence, me contentant de parler de celles qui lui donnèrent le plus de peine, et qui méritent le plus de trouver place dans l’histoire. Lorsque ce prince eut réduit sous sa puissance tout le continent, il songea à attaquer les Assyriens.
CLXXVIII. L’Assyrie contient plusieurs grandes villes, mais Babylone est la plus célèbre et la plus forte. C’était là que les rois du pays faisaient leur résidence depuis la destruction de Ninive. Cette ville, située dans une grande plaine, est de forme carrée ; chacun de ses côtés a six vingts stades de long[73], ce qui fait pour l’enceinte de la place quatre cent quatre-vingts stades. Elle est si magnifique, que nous n’en connaissons pas une qu’on puisse lui comparer. Un fossé large, profond et plein d’eau, règne tout autour ; on trouve ensuite un mur de cinquante coudées de roi d’épaisseur sur deux cents en hauteur. La coudée de roi est de trois doigts plus grande que la moyenne.
CLXXIX. Il est à propos d’ajouter à ce que je viens de dire l’emploi qu’on fit de la terre des fossés, et de quelle façon la muraille fut bâtie. À mesure qu’on creusait les fossés, on en convertissait la terre en briques ; et, lorsqu’il y en eut une quantité suffisante, on les fit cuire dans des fourneaux. Ensuite, pour servir de liaison, on se servit de bitume chaud, et, de trente couches en trente couches de briques, on mit des lits de roseaux entrelacés ensemble. On bâtit d’abord de cette manière les bords du fossé. On passa ensuite aux murs, qu’on construisit de même. Au haut et sur le bord de cette muraille on éleva des tours qui n’avaient qu’une seule chambre, les unes vis-à-vis des autres, entre lesquelles on laissa autant d’espace qu’il en fallait pour faire tourner un char à quatre chevaux. Il y avait à cette muraille cent portes d’airain massif comme les jambages et les linteaux. À huit journées de Babylone est la ville d’Is, située sur une petite rivière de même nom, qui se jette dans l’Euphrate. Cette rivière roule avec ses eaux une grande quantité de bitume : on en tira celui dont furent cimentés les murs de Babylone.
CLXXX. L’Euphrate traverse cette ville par le milieu, et la partage en deux quartiers. Ce fleuve est grand, profond et rapide ; il vient de l’Arménie, et se jette dans la mer Érythrée. L’une et l’autre muraille forme un coude sur le fleuve. À cet endroit commence un mur de briques cuites, dont sont bordés les deux côtés de l’Euphrate. Les maisons sont à trois et quatre étages. Les rues sont droites, et coupées par d’autres qui aboutissent au fleuve. En face de celles-ci on a pratiqué, dans le mur construit le long du fleuve, de petites portes pareillement d’airain, par où l’on descend sur ses bords. Il y en a autant que de rues de traverse.
CLXXXI. Le mur extérieur sert de défense. L’intérieur n’est pas moins fort, mais il est plus étroit. Le centre de chacun de ces deux quartiers de la ville est remarquable : l’un, par le palais du roi, dont l’enceinte est grande et bien fortifiée ; l’autre, par le lieu consacré à Jupiter Bélus, dont les portes sont d’airain, et qui subsiste encore actuellement. C’est un carré régulier qui a deux stades en tout sens. On voit au milieu une tour massive qui a un stade tant en longueur qu’en largeur ; sur cette tour s’en élève une autre, et sur cette seconde encore une autre, et ainsi de suite : de sorte que l’on en compte jusqu’à huit. On a pratiqué en dehors des degrés qui vont en tournant, et par lesquels on monte à chaque tour. Au milieu de cet escalier on trouve une loge et des siéges, où se reposent ceux qui montent. Dans la dernière tour est une grande chapelle ; dans cette chapelle un grand lit bien garni, et près de ce lit une table d’or. On n’y voit point de statues. Personne n’y passe la nuit, à moins que ce ne soit une femme du pays, dont le dieu a fait choix, comme le disent les Chaldéens, qui sont les prêtres de ce dieu.
CLXXXII. Ces mêmes prêtres ajoutent que le dieu vient lui-même dans la chapelle, et qu’il se repose sur le lit. Cela ne me paraît pas croyable. La même chose arrive à Thèbes en Égypte, s’il faut en croire les Égyptiens ; car il y couche une femme dans le temple de Jupiter Thébéen, et l’on dit que ces deux femmes n’ont commerce avec aucun homme. La même chose s’observe aussi à Patares en Lycie, lorsque le dieu honore cette ville de sa présence. Alors on enferme la grande prêtresse la nuit dans le temple ; car il ne rend point en ce lieu d’oracles en tout temps.
CLXXXIII. Dans ce temple de Babylone il y a une autre chapelle en bas, où l’on voit une grande statue d’or qui représente Jupiter assis. Près de cette statue est une grande table d’or ; le trône et le marchepied sont du même métal. Le tout, au rapport des Chaldéens, vaut huit cents talents d’or[74]. On voit hors de cette chapelle un autel d’or, et, outre cela, un autre autel très-grand, sur lequel on immole du bétail d’un âge fait ; car il n’est permis de sacrifier sur l’autel d’or que des animaux encore à la mamelle. Les Chaldéens brûlent aussi sur ce grand autel, tous les ans, à la fête de ce dieu, mille talents pesant d’encens[75]. Il y avait encore en ce temps-là, dans l’enceinte sacrée, une statue d’or massif de douze coudées de haut. Je ne l’ai point vue, je me contente de rapporter ce qu’en disent les Chaldéens. Darius, fils d’Hystaspes, forma le projet de l’enlever ; mais il n’osa l’exécuter. Xerxès, fils de Darius, fit tuer le prêtre qui s’opposait à son entreprise, et s’en empara. Telles sont les richesses de ce temple. On y voit aussi beaucoup d’autres offrandes particulières.
CLXXXIV. Babylone a eu un grand nombre de rois, dont je ferai mention dans mon Histoire d’Assyrie. Ce sont eux qui ont environné cette ville de murailles, et qui l’ont embellie par les temples qu’ils y ont élevés. Parmi ces princes on compte deux reines. La première précéda l’autre de cinq générations ; elle s’appelait Sémiramis. Elle fit faire ces digues remarquables qui retiennent l’Euphrate dans son lit et l’empêchent d’inonder les campagnes, comme il le faisait auparavant.