Histoires (page 63)
CLXXII. les Thessaliens suivirent à regret et par nécessité le parti des Mèdes, puisqu’ils firent voir qu’il désapprouvaient les intrigues des Aleuades. Car, aussitôt qu’ils eurent appris que le roi était sur le point de passer en Europe, ils envoyèrent des ambassadeurs à l’isthme, où se tenait une assemblée des députés de la Grèce choisis par les villes les mieux intentionnées pour sa défense. Ces ambassadeurs, étant arrivés à l’isthme, parlèrent ainsi : « Grecs, il faut garder le passage de l’Olympe, afin de garantir de la guerre la Thessalie et la Grèce entière. Nous sommes prêts à le faire ; mais il est nécessaire que vous y envoyiez aussi des forces considérables. Si vous ne le faites point, sachez que nous traiterons avec le roi ; car il n’est pas juste qu’étant exposés au danger par notre situation, nous périssions seuls pour vous. Si vous nous refusez des secours, vous ne pouvez pas nous contraindre à vous en donner ; car l’impuissance est au-dessus de toute sorte de contrainte, et nous chercherons les moyens de pourvoir à notre sûreté. »
CLXXIII. Ainsi parlèrent les Thessaliens. Là-dessus les Grecs résolurent d’envoyer par mer en Thessalie une armée de terre pour garder le passage. Les troupes n’eurent pas plutôt été levées, qu’elles s’embarquèrent et firent voile par l’Euripe. Arrivées à Alos, en Achaïe[71], elles y laissèrent leurs vaisseaux, et, s’étant mises en marche pour se rendre en Thessalie, elles vinrent à Tempe, où est le passage qui conduit de la basse Macédoine en Thessalie près du Pénée, entre le mont Olympe et le mont Ossa. Les Grecs, qui étaient aux environs de dix mille hommes pesamment armés, campèrent en cet endroit. La cavalerie thessalienne se joignit à leurs troupes. Evénétus, fils de Carénus, l’un des polémarques, avait été choisi pour commander les Lacédémoniens, quoiqu’il ne fût pas du sang royal ; Thémistocles, fils de Néoclès, était à la tête des Athéniens. Ils restèrent peu de jours en cet endroit ; car des envoyés d’Alexandre, fils d’Amyntas, roi de Macédoine, leur conseillèrent de se retirer, de crainte qu’en demeurant fermes dans ce défilé, ils ne fussent écrasés par l’armée ennemie qui venait fondre sur eux, et dont ils leur firent connaître la force, tant celle des troupes de terre que celle des troupes de mer. Les Grecs suivirent aussitôt ce conseil, parce qu’ils le croyaient avantageux, et que le roi de Macédoine leur paraissait bien intentionné. Je penserais cependant qu’ils y furent déterminés par la crainte dès qu’ils eurent appris que, pour entrer en Thessalie, il y avait un autre passage par le pays des Perrhæbes, du côté de la haute Macédoine, près de la ville de Gonnos, et ce fut en effet par cet endroit que pénétra l’armée de Xerxès. Les Grecs retournèrent à leurs vaisseaux et se rembarquèrent pour se rendre à l’isthme.
CLXXIV. Voilà à quoi aboutit l’expédition des Grecs en Thessalie dans le temps que le roi se disposait à passer d’Asie en Europe, et qu’il était déjà à Abydos. Les Thessaliens, abandonnés par leurs alliés, ne balancèrent plus à prendre le parti des Perses. Ils l’embrassèrent même avec zèle, et rendirent au roi des services importants.
CLXXV. Les Grecs, de retour à l’isthme, mirent en délibération, d’après le conseil d’Alexandre, de quelle manière ils feraient la guerre et en quels lieux ils la porteraient. Il fut résolu, à la pluralité des voix, de garder le passage des Thermopyles ; car il paraissait plus étroit que celui par lequel on entre de Macédoine en Thessalie, et en même temps il était plus voisin de leur pays. Quant au sentier par où furent interceptés ceux d’entre les Grecs qui étaient aux Thermopyles, ils n’en eurent connaissance qu’après leur arrivée aux Thermopyles, et ce furent les Trachiniens qui le leur firent connaître. On prit donc la résolution de garder ce passage, afin de fermer aux Barbares l’entrée de la Grèce. Quant à l’armée navale, on fut d’avis de l’envoyer dans l’Artémisium[72], sur les côtes de l’Histiæotide. Ces deux endroits (les Thermopyles et l’Artémisium) sont près l’un de l’autre, de sorte que l’armée navale et celle de terre pouvaient se donner réciproquement de leurs nouvelles.
CLXXVI. Voici la description de ces lieux : l’Artémisium se rétrécit au sortir de la mer de Thrace, et devient un petit détroit entre l’île de Sciathos et les côtes de Magnésie. Après le détroit de l’Eubée, il est borné par un rivage sur lequel on voit un temple de Diane[73]. L’entrée en Grèce par la Trachinie est d’un demi-plèthre à l’endroit où il a le moins de largeur. Mais le passage le plus étroit du reste du pays est devant et derrière les Thermopyles ; car derrière, près d’Alpènes, il ne peut passer qu’une voiture de front ; et devant, près de la rivière de Phénix, et proche de la ville d’Anthela, il n’y a pareillement de passage que pour une voiture. À l’ouest des Thermopyles est une montagne inaccessible, escarpée, qui s’étend jusqu’au mont Œta. Le côté du chemin à l’est est borné par la mer, par des marais et des ravins. Dans ce passage il y a des bains chauds, que les habitants appellent chytres[74] (chaudières), et près de ces bains est un autel consacré à Hercule. Ce même passage était fermé d’une muraille dans laquelle on avait anciennement pratiqué des portes. Les habitants de la Phocide l’avaient bâtie parce qu’ils redoutaient les Thessaliens, qui étaient venus de la Thesprotie s’établir dans l’Éolide (la Thessalie) qu’ils possèdent encore aujourd’hui. Ils avaient pris ces précautions parce que les Thessaliens tâchaient de les subjuguer, et de ce passage ils avaient fait alors une fondrière en y lâchant les eaux chaudes, mettant tout en usage pour fermer l’entrée de leur pays aux Thessaliens. La muraille, qui était très-ancienne était en grande partie tombée de vétusté. Mais les Grecs, l’ayant relevée, jugèrent à propos de repousser de ce côté-là les Barbares. Près du chemin est un bourg nommé Alpènes, d’où les Grecs se proposaient de tirer leurs vivres.
CLXXVII. Après avoir considéré et examiné tous les lieux, celui-ci parut commode aux Grecs, parce que les Barbares ne pourraient faire usage de leur cavalerie, et que la multitude de leur infanterie leur deviendrait inutile. Aussi résolurent-ils de soutenir en cet endroit le choc de l’ennemi. Dès qu’ils eurent appris l’arrivée du roi dans la Piérie, ils partirent de l’isthme, et se rendirent, les uns par terre aux Thermopyles, et les autres par mer à Artémisium.
CLXXVIII. Tandis que les Grecs portaient en diligence du secours aux lieux qu’ils avaient ordre de défendre, les Delphiens, inquiets et pour eux et pour la Grèce, consultèrent le dieu. La Pythie leur répondit d’adresser leurs prières aux Vents, qu’ils seraient de puissants défenseurs de la Grèce. Les Delphiens n’eurent pas plutôt reçu cette réponse, qu’ils en firent part à tous ceux d’entre les Grecs qui étaient zélés pour la liberté ; et comme ceux-ci craignaient beaucoup le roi, ils acquirent par ce bienfait un droit immortel à leur reconnaissance. Les Delphiens érigèrent ensuite un autel aux Vents à Thya, où l’on voit un lieu consacré à Thya, fille de Céphisse, qui a donné son nom à ce canton, et leur offrirent des sacrifices. Ils se les rendent encore actuellement propices en vertu de cet oracle.
CLXXIX. Tandis que l’armée navale de Xerxès partait de la ville de Therme, dix vaisseaux, les meilleurs voiliers de la flotte, cinglèrent droit à l’île de Sciathos, où les Grecs avaient trois vaisseaux d’observation, un de Trézen, un d’Égine, et un d’Athènes. Ceux-ci, apercevant de loin les Barbares, prirent incontinent la fuite.
CLXXX. Les Barbares, s’étant mis à leur poursuite, enlevèrent d’abord le vaisseau trézénien, commandé par Praxinus. Ils égorgèrent ensuite à la proue le plus bel homme de tout l’équipage, regardant comme un présage heureux de ce que le premier Grec qu’ils avaient pris était aussi un très-bel homme : il avait nom Léon[75]. Peut-être eut-il en partie obligation à son nom du mauvais traitement qu’on lui fit.
CLXXXI. La trirème d’Égine, commandée par Asonides, leur causa quelque embarras par la valeur de Pythès, fils d’Ischénoüs, un de ceux qui la défendaient. Quoique le vaisseau fût pris, Pythès ne cessa pas de combattre jusqu’à ce qu’il eût été entièrement haché en pièces. Enfin il tomba à demi mort ; mais, comme il respirait encore, les Perses qui combattaient sur les vaisseaux, admirant son courage, et s’estimant très-heureux de le conserver, le pansèrent avec de la myrrhe, et enveloppèrent ses blessures avec des bandes de toile de coton. De retour au camp, ils le montrèrent à toute l’armée avec admiration ; et ils eurent pour lui toute sorte d’égards, tandis qu’ils traitèrent comme de vils esclaves le reste de ceux qu’ils prirent sur ce vaisseau.
CLXXXII. Ces deux trirèmes ayant été prises de la sorte, la troisième, commandée par Phormus d’Athènes, s’enfuit, et alla échouer à l’embouchure du Pénée. Les Barbares s’emparèrent de ce vaisseau démâté et privé de ses agrès, sans pouvoir prendre ceux qui le montaient ; car ils le quittèrent dès qu’ils eurent échoué, et s’en retournèrent à Athènes par la Thessalie. Les Grecs en station dans l’Artémisium apprirent cette nouvelle par les signaux[76] qu’on leur fit de l’île de Sciathos avec le feu. Ils en furent tellement épouvantés, qu’ils abandonnèrent l’Artémisium, et se retirèrent à Chalcis pour garder le passage de l’Euripe. Ils laissèrent néanmoins des héméroscopes[77] sur les hauteurs de l’Eubée, afin d’observer l’ennemi.
CLXXXIII. Des dix vaisseaux barbares trois abordèrent à l’écueil nommé Myrmex, entre l’île de Sciathos et la Magnésie, et élevèrent sur ce rocher une colonne de pierre qu’ils avaient apportée avec eux. Cependant la flotte partit de Therme dès que les obstacles furent levés, et avança toute vers cet endroit, onze jours après le départ du roi de Therme. Pammon, de l’île de Scyros, leur indiqua ce rocher, qui se trouvait sur leur passage. Les Barbares employèrent un jour entier à passer une partie des côtes de la Magnésie, et arrivèrent à Sépias, et au rivage qui est entre la ville de Casthanée et la côte de Sépias.
CLXXXIV. Jusqu’à cet endroit et jusqu’aux Thermopyles, il n’était point arrivé de malheur à leur armée. Elle était encore alors, suivant mes conjectures, de douze cent sept vaisseaux venus d’Asie, et les troupes anciennes des différentes nations montaient à deux cent quarante et un mille quatre cents hommes, à compter deux cents hommes par vaisseau. Mais, indépendamment de ces soldats fournis par ceux qui avaient donné les vaisseaux, il y avait encore sur chacun d’eux trente combattants, tant Perses que Mèdes et Saces ; ces autres troupes montaient à trente-six mille deux cent dix hommes. À ces deux nombres j’ajoute les soldats qui étaient sur les vaisseaux à cinquante rames, et supposant sur chacun quatre-vingts hommes, parce qu’il y en avait dans les uns plus, dans les autres moins, cela ferait deux cent quarante mille hommes, puisqu’il y avait trois mille vaisseaux de cette sorte, comme je l’ai dit ci-dessus[78]. L’armée navale venue de l’Asie était en tout de cinq cent dix-sept mille six cent dix hommes, et l’armée de terre de dix-sept cent mille hommes d’infanterie, et de quatre-vingt mille de cavalerie ; à quoi il faut ajouter les Arabes qui conduisaient des chameaux, et les Libyens, montés sur des chars, qui faisaient vingt mille hommes. Telles furent les troupes amenées de l’Asie même, sans y comprendre les valets qui les suivaient, les vaisseaux chargés de vivres et ceux qui les montaient.
CLXXXV. Joignez encore à cette énumération les troupes levées en Europe, dont je ne puis rien dire que d’après l’opinion publique. Les Grecs de Thrace et des îles voisines fournirent cent vingt vaisseaux, qui font vingt-quatre mille hommes. Quant aux troupes de terre que donnèrent les Thraces, les Pæoniens, les Éordes, les Bottiéens[79], les Chalcidiens, les Bryges, les Pières, les Macédoniens, les Perrhæbes, les Ænianes, les Dolopes, les Magnésiens, les Achéens et tous les peuples qui habitent les côtes maritimes de la Thrace, elles allaient, à ce que je pense, à trois cent mille hommes. Ce nombre, ajouté à celui des troupes asiatiques, faisait en tout deux millions six cent quarante et un mille six cent dix hommes.
CLXXXVI. Quoique le nombre des gens de guerre fût si considérable, je pense que celui des valets qui les suivaient, des équipages des navires d’avitaillement, et autres bâtiments qui accompagnaient la flotte, était plus grand, bien loin de lui être inférieur. Je veux bien cependant le supposer ni plus ni moins, mais égal. En ce cas-là, il faisait autant de milliers d’hommes que les combattants des deux armées[80]. Xerxès, fils de Darius, mena donc jusqu’à Sépias et aux Thermopyles cinq millions deux cent quatre-vingt-trois mille deux cent vingt hommes.
CLXXXVII. Tel fut le total du dénombrement de l’armée de Xerxès. Quant aux femmes qui faisaient le pain, aux concubines, aux eunuques, personne ne pourrait en dire le nombre avec exactitude, non plus que celui des chariots de bagages, des bêtes de somme, et des chiens indiens qui suivaient l’armée, tant il était grand. Je ne suis par conséquent nullement étonné que des rivières n’aient pu suffire à tant de monde ; mais je le suis qu’on ait eu assez de vivres pour tant de milliers d’hommes. Car je trouve par mon calcul qu’en distribuant par tête une chénice[81] de blé seulement chaque jour, cela ferait par jour cent dix mille trois cent quarante médimnes[82], sans y comprendre celui qu’on donnait aux femmes, aux eunuques, aux bêtes de trait et de somme et aux chiens. Parmi un si grand nombre d’hommes, personne par sa beauté et la grandeur de sa taille ne méritait mieux que Xerxès de posséder cette puissance.
CLXXXVIII. L’armée navale remit à la voile, et étant abordée au rivage de la Magnésie, situé entre la ville de Casthanée et la côte de Sépias, les premiers vaisseaux se rangèrent vers la terre, et les autres se tinrent à l’ancre près de ceux-là. Le rivage n’étant pas en effet assez grand pour une flotte si nombreuse, ils se tenaient à la rade les uns à la suite des autres, la proue tournée vers la mer, sur huit rangs de hauteur. Ils passèrent la nuit dans cette position. Le lendemain, dès le point du jour, après un temps serein et un grand calme, la mer s’agita ; il s’éleva une furieuse tempête, avec un grand vent d’est que les habitants des côtes voisines appellent hellespontias. Ceux qui s’aperçurent que le vent allait en augmentant, et qui étaient à la rade, prévinrent la tempête et se sauvèrent ainsi que leurs vaisseaux, en les tirant à terre. Quant à ceux que le vent surprit en pleine mer, les uns furent poussés contre ces endroits du mont Pélion qu’on appelle ipnes (fours), les autres contre le rivage ; quelques-uns se brisèrent au promontoire Sépias ; d’autres furent portés à la ville de Mélibée, d’autres enfin à Casthanée ; tant la tempête fut violente.
CLXXXIX. On dit qu’un autre oracle ayant répondu aux Athéniens d’appeler leur gendre à leur secours, ils avaient, sur l’ordre de cet oracle, adressé leurs prières à Borée. Borée, selon la tradition des Grecs, épousa une Athénienne nommée Orithyie, fille d’Érechthée. Ce fut, dit-on, cette alliance qui fit conjecturer aux Athéniens que Borée était leur gendre. Ainsi, tandis qu’ils étaient avec leurs vaisseaux à Chalcis d’Eubée pour observer l’ennemi, dès qu’ils se furent aperçus que la tempête augmenterait, ou même avant ce temps-là, ils firent des sacrifices à Borée et à Orithyie, et les conjurèrent de les secourir, et de briser les vaisseaux des Barbares comme ils l’avaient été auparavant aux environs du mont Athos. Si, par égard pour leurs prières, Borée tomba avec violence sur la flotte des Barbares, qui était à l’ancre, c’est ce que je ne puis dire. Mais les Athéniens prétendent que Borée, qui les avait secourus auparavant, le fit encore en cette occasion. Aussi, lorsqu’ils furent de retour dans leur pays, ils lui bâtirent une chapelle sur les bords de l’Ilissus.
CXC. Il périt dans cette tempête quatre cents vaisseaux, suivant la plus petite évaluation. On y perdit aussi une multitude innombrable d’hommes, avec des richesses immenses. Ce naufrage fut très-avantageux à Aminoclès, fils de Crétinès, Magnète, qui avait du bien aux environs du promontoire Sépias. Quelque temps après il enleva quantité de vases d’or et d’argent que la mer avait jetés sur le rivage. Il trouva aussi des trésors des Perses, et se mit en possession d’une quantité immense d’or. Cet Aminoclès devint très-riche par ce moyen ; mais d’ailleurs il n’était pas heureux, car ses enfants avaient été tués, et il était vivement affligé de ce cruel malheur.
CXCI. La perte des vaisseaux chargés de vivres et autres bâtiments était innombrable. Les commandants de la flotte, craignant que les Thessaliens ne profitassent de leur désastre pour les attaquer, se fortifièrent d’une haute palissade, qu’ils firent avec les débris des vaisseaux ; car la tempête dura trois jours. Enfin les mages l’apaisèrent le quatrième jour en immolant des victimes aux Vents, avec des cérémonies magiques en son honneur, et outre cela par des sacrifices à Thétis et aux Néréides ; ou peut-être s’apaisa-t-elle d’elle-même. Ils offrirent des sacrifices à Thétis, parce qu’ils avaient appris des Ioniens qu’elle avait été enlevée de ce canton-là même par Pélée, et que toute la côte de Sépias lui était consacrée, ainsi qu’au reste des Néréides. Quoi qu’il en soit, le vent cessa le quatrième jour.
CXCII. Les héméroscopes, accourant des hauteurs de l’Eubée le second jour après le commencement de la tempête, firent part aux Grecs de tout ce qui était arrivé dans le naufrage. Ceux-ci n’en eurent pas plutôt eu connaissance, qu’après avoir fait des libations à Neptune Sauveur, et lui avoir adressé des vœux, ils retournèrent à la hâte à l’Artémisium, dans l’espérance de n’y trouver qu’un petit nombre de vaisseaux ennemis. Ainsi les Grecs allèrent pour la seconde fois à l’Artémisium, s’y tinrent à la rade, et donnèrent depuis ce temps à Neptune le surnom de Sauveur, qu’il conserve encore maintenant.
CXCIII. Le vent étant tombé et les vagues apaisées, les Barbares remirent les vaisseaux en mer et côtoyèrent le continent. Lorsqu’ils eurent doublé le promontoire de Magnésie, ils allèrent droit au golfe qui mène à Pagases. Dans ce golfe de la Magnésie est un lieu où l’on dit que Jason et ses compagnons qui montaient le navire Argo[83], et qui allaient à Æa en Colchide conquérir la toison d’or, abandonnèrent Hercule, qu’on avait mis à terre pour aller chercher de l’eau. Comme les Argonautes se remirent en mer en cet endroit, et qu’ils en partirent après avoir fait leur provision d’eau, il en a pris le nom d’Aphètes. Ce fut dans ce même lieu que la flotte de Xerxès vint mouiller.
CXCIV. Quinze vaisseaux de cette flotte, restés bien loin derrière les autres, aperçurent les Grecs à Artémisium, et, les prenant pour leur armée navale, ils vinrent donner au milieu d’eux. Ce détachement était commandé par Sandoces, fils de Thaumasias, gouverneur de Cyme en Éolie. Il avait été un des juges royaux ; et Darius l’avait fait autrefois mettre en croix, parce qu’il avait rendu pour de l’argent un jugement injuste. Il était déjà en croix, lorsque ce prince, venant à réfléchir que les services qu’il avait rendus à la maison royale étaient en plus grand nombre que ses fautes, et reconnaissant que lui-même il avait agi avec plus de précipitation que de prudence, il le fit détacher. Ce fut ainsi que Sandoces évita la mort à laquelle il avait été condamné par Darius ; mais, ayant alors donné au milieu de la flotte ennemie, il ne devait pas s’y soustraire une seconde fois. Les Grecs, en effet, n’eurent pas plutôt vu ces vaisseaux venir à eux, et reconnu leur méprise, qu’ils tombèrent dessus, et les enlevèrent sans peine.
CXCV. Aridolis, tyran d’Alabandes en Carie, fut pris sur un de ces vaisseaux, et Penthyle, fils de Démonoüs, de Paphos, sur un autre. De douze vaisseaux paphiens qu’il commandait, il en perdit onze par la tempête arrivée au promontoire Sépias, et lui-même tomba entre les mains des ennemis en allant à Artémisium avec le seul qui lui restait. Les Grecs les envoyèrent liés à l’isthme de Corinthe, après les avoir interrogés sur ce qu’ils voulaient apprendre de l’armée de Xerxès.
CXCVI. L’armée navale des Barbares arriva aux Aphètes, excepté les quinze vaisseaux commandés, comme je l’ai dit, par Sandoces. De son côté, Xerxès avec l’armée de terre, ayant traversé la Thessalie et l’Achaïe, était entré le troisième jour sur les terres des Méliens. En passant par la Thessalie, il essaya sa cavalerie contre celle des Thessaliens, qu’on lui avait vantée comme la meilleure de toute la Grèce. Mais la sienne l’emporta de beaucoup sur celle des Grecs. De tous les fleuves de Thessalie, l’Onochonos fut le seul qui ne put suffire à la boisson de l’armée. Quant à ceux qui arrosent l’Achaïe, l’Apidanos, quoique le plus grand de tous, y suffit à peine.
CXCVII. Tandis que Xerxès allait à Alos en Achaïe, ses guides, qui voulaient lui en apprendre les curiosités, lui firent part des histoires qu’on fait en ce pays touchant le lieu consacré à Jupiter Laphystien. Athamas, fils d’Éole, dirent-ils à ce prince, trama avec Ino la perte de Phrixus ; mais voici la récompense qu’en reçurent ses descendants par l’ordre d’un oracle. Les Achéens interdirent à l’aîné de cette maison l’entrée de leur Prytanée, qu’ils appellent Léitus. Ils veillent eux-mêmes à l’exécution de cette loi. Si cet aîné y entre, il ne peut en sortir que pour être immolé. Plusieurs de cette famille, ajoutèrent encore les guides, s’étaient sauvés par crainte dans un autre pays, lorsqu’on était sur le point de les sacrifier ; mais si dans la suite ils retournaient dans leur patrie, et qu’ils fussent arrêtés, on les envoyait au Prytanée. Enfin ils lui racontèrent qu’on conduisait en grande pompe cette victime, toute couverte de bandelettes, et qu’on l’immolait en cet état. Les descendants de Cytissore, fils de Phrixus, sont exposés à ce traitement parce que Cytissore revenant d’Æa, ville de Colchide, délivra Athamas des mains des Achéens, qui étaient sur le point de l’immoler pour expier le pays, suivant l’ordre qu’ils en avaient reçu d’un oracle. Par cette action, Cytissore attira sur ses descendants la colère du dieu. Sur ce récit Xerxès, étant arrivé près du bois consacré à ce dieu, s’abstint lui-même d’y toucher, et défendit à ses troupes de le faire. Il témoigna le même respect pour la maison des descendants d’Athamas.
CXCVIII. Telles sont les choses qui se passèrent en Thessalie et en Achaïe. Xerxès alla ensuite de ces deux pays dans la Mélide, près d’un golfe (le golfe Maliaque) où l’on voit tous les jours un flux et un reflux. Dans le voisinage de ce golfe est une plaine large dans un endroit, et très-étroite dans un autre. Des montagnes élevées et inaccessibles, qu’on appelle les roches Trachiniennes, enferment la Mélide de toutes parts. Anticyre est la première ville qu’on rencontre sur ce golfe en venant d’Achaïe. Le Sperchius, qui vient du pays des Ænianes, l’arrose, et se jette près de là dans la mer. À vingt stades environ de ce fleuve, est un autre fleuve qui a nom Dyras ; il sortit de terre, à ce qu’on dit, pour secourir Hercule qui se brûlait. À vingt stades de celui-ci est le Mélas, dont la ville de Trachis n’est éloignée que de cinq stades.
CXCIX. La plus grande longueur de ce pays est en cet endroit. C’est une plaine de vingt-deux mille plèthres, qui s’étend depuis les montagnes près desquelles est située la ville de Trachis jusqu’à la mer. Dans la montagne qui environne la Trachinie, il y a au midi de Trachis une ouverture : l’Asopus la traverse, et passe au pied et le long de la montagne.
CC. Au milieu de l’Asopus coule le Phénix, rivière peu considérable, qui prend sa source dans ces montagnes, et se jette dans l’Asopus. Le pays auprès du Phénix est très-étroit. Le chemin qu’on y a pratiqué ne peut admettre qu’une voiture de front. Du Phénix aux Thermopyles il y a quinze stades. Dans cet intervalle est le bourg d’Anthela, arrosé par l’Asopus, qui se jette près de là dans la mer. Les environs de ce bourg sont spacieux. On y voit un temple de Cérès Amphictyonide[84], des siéges pour les amphictyons, et un temple d’Amphictyon lui-même.
CCI. Le roi Xerxès campait dans la Trachinie en Mélide, et les Grecs dans le passage. Ce passage est appelé Thermopyles par la plupart des Grecs, et Pyles par les gens du pays et leurs voisins. Tels étaient les lieux où campaient les uns et les autres. L’armée des Barbares occupait tout le terrain qui s’étend au nord jusqu’à Trachis, et celle des Grecs, la partie de ce continent qui regarde le midi.