Histoires (page 62)
CXLV. Les Grecs les mieux intentionnés pour la patrie s’assemblèrent en un même lieu, et, après s’être entre-donné la foi et avoir délibéré entre eux, il fut convenu qu’avant tout on se réconcilierait, et que de part et d’autre on ferait la paix ; car dans ce temps-là la guerre était allumée entre plusieurs villes, mais celle des Athéniens et des Éginètes était la plus vive.
Ayant ensuite appris que Xerxès était à Sardes avec son armée, ils furent d’avis d’envoyer en Asie des espions pour s’instruire de ses projets. Il fut aussi résolu d’envoyer des ambassadeurs, les uns à Argos, pour se liguer avec les Argiens contre les Perses ; les autres en Sicile, à Gélon, fils de Diomènes ; d’autres en Corcyre pour exhorter les Corcyréens à donner du secours à la Grèce ; et d’autres en Crète. Ils avaient par là dessein de réunir, s’il était possible, le corps hellénique, et de faire unanimement les derniers efforts pour écarter les dangers dont tous les Grecs étaient également menacés. La puissance de Gélon passait alors pour très-considérable, et il n’y avait point d’État en Grèce dont les forces égalassent celles de ce prince.
CXLVI. Ces résolutions prises, et s’étant réconciliés les uns les autres, ils envoyèrent d’abord trois espions en Asie. Ceux-ci examinèrent, à leur arrivée, les forces de Xerxès ; mais ayant été surpris, les généraux de l’armée de terre les condamnèrent à mort, et on les conduisit au supplice après les avoir mis à la torture. Aussitôt que Xerxès en eut été instruit, il blâma la conduite de ses généraux ; et sur-le-champ il dépêcha quelques-uns de ses gardes, avec ordre de lui amener les trois espions s’ils vivaient encore. Les gardes, les ayant trouvés vivants, les menèrent au roi.
Ce prince, ayant appris le sujet de leur voyage, ordonna à ses gardes de les accompagner partout, de leur faire voir toutes ses troupes, tant l’infanterie que la cavalerie, et, après que leur curiosité aurait été satisfaite, de les renvoyer sains et saufs dans le pays où ils voudraient aller. En donnant ses ordres, il ajouta que si on faisait périr ces espions, les Grecs ne pourraient être instruits d’avance de la grandeur de ses forces, qui étaient au-dessus de ce qu’en publiait la renommée ; et qu’en faisant mourir trois hommes, on ne ferait pas grand mal aux ennemis. Il pensait aussi qu’en retournant dans leur pays, les Grecs, instruits de l’état de ses affaires, n’attendraient pas l’arrivée des troupes pour se soumettre, et qu’ainsi il ne serait plus nécessaire de se donner la peine de conduire une armée contre eux.
CXLVII. Ce sentiment ressemble à cet autre du même prince. Tandis qu’il était à Abydos, il aperçut des vaisseaux qui, venant du Pont-Euxin, traversaient l’Hellespont pour porter du blé en Égine et dans le Péloponnèse. Ceux qui étaient auprès de lui, ayant appris que ces vaisseaux appartenaient aux ennemis, se disposaient à les enlever, et, les yeux attachés sur lui, ils n’attendaient que son ordre, lorsqu’il leur demanda où allaient ces vaisseaux. « Seigneur, répondirent-ils, ils vont porter du blé à vos ennemis. » « Hé bien, reprit-il, n’allons-nous pas aussi au même endroit chargés, entre autres choses, de blé ? Quels torts nous font-ils donc en portant des vivres pour nous ? »
Les espions, ayant été renvoyés, revinrent en Europe après avoir tout examiné.
CXLVIII. Aussitôt après que les Grecs confédérés les eurent fait partir pour l’Asie, ils envoyèrent des députés à Argos. Voici, selon les Argiens, comment se passèrent les choses qui les concernent. Ils disent qu’ils eurent connaissance dès les commencements des desseins des Barbares contre la Grèce ; que, sur cette nouvelle, ayant appris que les Grecs les solliciteraient de leur donner du secours contre les Perses, ils avaient envoyé demander au dieu de Delphes quel parti devait leur être le plus avantageux ; car depuis peu les Lacédémoniens, commandés par Cléomène, fils d’Anaxandrides, leur avait tué six mille hommes ; que la Pythie leur avait répondu en ces termes : « Peuple haï de tes voisins, cher aux dieux immortels, tiens-toi sur tes gardes prêt à frapper, ou à parer les coups de tes ennemis ; défends ta tête, et ta tête sauvera ton corps. » Telle fut, suivant eux, la réponse de la Pythie avant la venue des députés. Ils ajoutent qu’aussitôt après leur arrivée à Argos, on les admit au sénat, où ils exposèrent leurs ordres ; que le sénat répondit que les Argiens étaient disposés à accorder du secours après avoir préalablement conclu une trêve de trente ans avec les Lacédémoniens, à condition qu’ils auraient la moitié du commandement de toutes les troupes combinées ; que le commandement leur appartenait de droit tout entier, mais cependant qu’ils se contenteraient de la moitié.
CXLIX. Telle fut, suivant eux, la réponse de leur sénat, quoique l’oracle leur eût défendu d’entrer dans l’alliance des Grecs. Ils ajoutent que ce qui leur faisait le plus désirer la trêve de trente ans, malgré la crainte que l’oracle leur avait inspirée, c’était afin de donner à leurs enfants le temps de parvenir à l’âge viril. Ils se tranquillisaient par ce moyen l’esprit, n’ayant plus à craindre durant cette trêve de tomber sous le joug des Lacédémoniens ; ce qui n’aurait pas manqué d’arriver, si, affaiblis déjà par la guerre qu’ils venaient de soutenir contre eux, ils venaient encore à essuyer quelque échec de la part des Perses. Ils ajoutent encore que ceux d’entre les ambassadeurs qui étaient de Sparte répondirent au discours du sénat qu’à l’égard de la trêve, ils en feraient leur rapport au peuple ; mais qu’au sujet du commandement des armées, il leur avait été enjoint de dire que les Spartiates ayant deux rois, et les Argiens un seul, il n’était pas possible d’ôter le commandement des troupes à l’un des deux rois de Sparte ; mais que rien n’empêchait que le roi d’Argos ne partageât l’autorité également avec eux. Ainsi les Argiens disent qu’ils ne voulurent point souffrir l’ambition des Spartiates, et qu’ils aimèrent mieux obéir aux Barbares que de rien céder aux Lacédémoniens ; qu’en conséquence ils ordonnèrent aux ambassadeurs de sortir de leur territoire avant le coucher du soleil, sous peine d’être traités en ennemis.
CL. C’est ainsi que les Argiens eux-mêmes racontent ce qui se passa en cette occasion ; mais on le rapporte en Grèce d’une façon bien différente. Xerxès, dit-on, avant que d’entreprendre son expédition contre la Grèce, envoya un héraut à Argos, qui parla aux Argiens en ces termes : « Argiens, voici ce que vous dit le roi Xerxès. Nous pensons que Persès, l’un de nos ancêtres, ayant eu pour père Persée, fils de Danaé, et pour mère Andromède, fille de Céphée, nous tenons de vous notre origine. Il n’est donc point naturel ni que nous fassions la guerre à nos pères, ni qu’en donnant du secours aux Grecs, vous vous déclariez nos ennemis. Restez tranquilles chez vous. Si cette expédition a le succès que j’attends, je vous traiterai avec plus de distinction qu’aucun autre peuple. » On ajoute que, quoique ces propositions eussent paru de la plus grande importance aux Argiens, ils ne firent d’abord d’eux-mêmes aucune demande aux Grecs ; mais que, lorsque ceux-ci les sollicitèrent d’entrer dans leur ligue, ils exigèrent une part dans le commandement des armées, afin d’avoir un prétexte de demeurer tranquilles, sachant bien que les Lacédémoniens ne voudraient pas le partager avec eux.
CLI. Il y a des Grecs qui rapportent une histoire qui s’accorde très-bien avec celle-là, et qui n’arriva que beaucoup d’années après. Les Athéniens, disent-ils, avaient député pour quelques affaires à Suses, ville de Memnon[64], des ambassadeurs, et entre autres Callias, fils d’Hipponicus. Dans le même temps, les Argiens y avaient aussi envoyé des ambassadeurs, pour demander à Artaxerxès, fils de Xerxès, si l’alliance qu’ils avaient contractée avec Xerxès subsistait encore, ou s’il les regardait comme ennemis. Le roi Artaxerxès répondit qu’elle subsistait, et qu’il n’y avait point de ville qu’il aimât plus que celle d’Argos.
CLII. Au reste, je ne puis assurer que Xerxès ait envoyé un héraut à Argos pour dire aux Argiens ce que je viens de rapporter, ni que les ambassadeurs des Argiens se soient transportés à Suses pour demander à Artaxerxès si l’alliance subsistait encore avec lui. Je rapporte seulement les discours que les Argiens tiennent eux-mêmes. Tout ce que je sais, c’est que si tous les hommes portaient en un même lieu leurs mauvaises actions pour les échanger contre celles de leurs voisins, après avoir envisagé celles des autres, chacun remporterait avec plaisir ce qu’il aurait porté à la masse commune. Il y a sans doute des actions encore plus honteuses que celles des Argiens. Si je suis obligé de rapporter ce qu’on dit, je ne dois pas du moins croire tout aveuglément. Que cette protestation serve donc pour toute cette Histoire, à l’occasion de l’invitation que l’on assure avoir été faite par les Argiens aux Perses de passer en Grèce, parce qu’après avoir été vaincus par les Lacédémoniens, ils trouvaient tout autre état préférable à la situation déplorable où ils étaient pour lors. En voilà assez sur les Argiens.
CLIII. Il vint aussi en Sicile des ambassadeurs de la part des alliés, parmi lesquels était Syagrus, député de Lacédémone, pour s’aboucher avec Gélon. Un des ancêtres de ce Gélon fut citoyen de Géla. Il était originaire de Télos, île voisine du promontoire de Triopium. Les Lindiens de l’île de Rhodes et Antiphémus le menèrent avec eux lorsqu’ils fondèrent la ville de Géla. Ses descendants étant devenus dans la suite hiérophantes de Cérès et Proserpine, ils continuèrent toujours à jouir de cette dignité. Ils la tenaient de Télinès, l’un de leurs ancêtres, qui y parvint de la manière que je vais dire. Une sédition s’étant élevée à Géla, les vaincus se sauvèrent à Mactorium, ville située au-dessus de Géla. Télinès les ramena dans leur patrie sans aucune troupe, et n’ayant que les choses consacrées à ces déesses. Où les avait-il prises ? comment les possédait-il ? c’est ce que je ne puis dire. Plein de confiance en ces choses, il ramena les habitants de Géla ; mais ce fut à condition que ses descendants seraient hiérophantes des déesses. J’admire ce qu’on dit de l’entreprise de Télinès, et je suis étonné qu’il ait pu en venir à bout. Il n’est pas donné, je pense, à tout le monde d’exécuter de pareils projets ; cela n’appartient qu’à de grandes âmes, qu’à des hommes hardis et courageux. Or les habitants de Sicile disent qu’il avait des qualités contraires, et que c’était un homme naturellement mou et efféminé. Telle fut la manière dont il se mit en possession de cette dignité.
CLIV. Cléandre, fils de Pantarès, ayant été tué par Sabyllus, citoyen de Géla, après avoir régné sept ans dans cette ville, son frère Hippocrates s’empara de la couronne. Sous le règne de celui-ci, Gélon, descendant de l’hiérophante Télinès, ainsi que plusieurs autres, parmi lesquels on compte Ænésidémus, fils de Pataïcus, de simple garde du corps d’Hippocrates s’éleva en peu de temps par son mérite à la dignité de général de la cavalerie. Il s’était en effet distingué contre les Callipolites, les Naxiens, les Zancléens, les Léontins, et outre cela contre les Syracusains et plusieurs peuples barbares qu’Hippocrates avait assiégés dans leurs capitales. De toutes les villes que je viens de nommer, il n’y eut que celle de Syracuse qui évita le joug d’Hippocrates. Il en battit les habitants près du fleuve Élorus ; mais les Corinthiens et les Corcyréens les délivrèrent de la servitude, et les réconcilièrent avec ce prince, à condition qu’ils lui donneraient Camarine[65], qui leur appartenait de toute antiquité.
CLV. Hippocrates, après avoir régné autant de temps (sept ans) que son frère Cléandre, mourut devant la ville d’Hybla en faisant la guerre aux Sicules. Alors Gélon prit en apparence la défense d’Euclides et de Cléandre, tous deux fils d’Hippocrates, contre les citoyens de Géla, qui ne voulaient plus les reconnaître pour leurs maîtres. Ayant vaincu ceux-ci dans un combat, il s’empara réellement lui-même de l’autorité souveraine, et en dépouilla les fils d’Hippocrates. Cette entreprise lui ayant réussi, il ramena de la ville de Casmène ceux d’entre les Syracusains qu’on appelait Gamores. Ils avaient été chassés par le peuple et par leurs propres esclaves, nommés Cillicyriens. En les rétablissant dans Syracuse, il s’empara aussi de cette place ; car le peuple, voyant qu’il venait l’attaquer, lui livra la ville et se soumit.
CLVI. Lorsque Syracuse fut en sa puissance, il fit beaucoup moins de cas de Géla, dont il était auparavant en possession. Il en confia le gouvernement à son frère Hiéron, et garda pour lui Syracuse, qui était tout pour lui et lui tenait lieu de tout. Cette ville s’accrût considérablement en peu de temps et devint très-florissante. Il y transféra tous les habitants de Camarine, les en fit citoyens, et rasa leur ville. Il en agit de même à l’égard de plus de la moitié des Gélois. Il assiégea les Mégariens de Sicile, et les força de se rendre. Les plus riches d’entre eux, lui ayant fait la guerre, s’attendaient par cette raison à périr. Cependant Gélon les envoya à Syracuse, et leur donna le droit de cité. À l’égard du peuple, il le fit conduire aussi à Syracuse, et l’y fit vendre pour être transporté hors de la Sicile, quoiqu’il n’eût point été l’auteur de cette guerre, et qu’il ne s’attendît pas à un sort fâcheux. Il en agit de même avec les Eubœens de Sicile, qu’il avait pareillement séparés en deux classes : il les traita ainsi les uns et les autres, parce qu’il était persuadé que le peuple était un voisin très-incommode. Ce fut ainsi que Gélon devint un puissant monarque.
CLVII. À peine les ambassadeurs des Grecs furent-ils arrivés à Syracuse, que Gélon leur donna audience. « Les Lacédémoniens, les Athéniens et leurs alliés, lui dirent-ils, nous ont députés pour vous inviter à réunir vos forces aux nôtres contre les Barbares. Vous avez sans doute appris que le roi de Perse est prêt à fondre sur la Grèce, qu’après avoir jeté des ponts sur l’Hellespont et amené de l’Asie toutes les forces de l’Orient, il est sur le point de l’attaquer, et que, sous prétexte de marcher contre Athènes, il a réellement dessein de réduire la Grèce entière sous le joug. Vous êtes puissant, et la Sicile, dont vous êtes souverain, n’est pas une des moindres parties de la Grèce. Donnez du secours aux vengeurs de la liberté, et joignez-vous à eux pour la leur conserver. Car, toute la Grèce étant réunie, nous formerons une puissance considérable, et en état de combattre l’ennemi qui vient nous attaquer. Mais si les uns trahissent la patrie ou refusent de la secourir, si ses défenseurs, qui en sont la plus saine partie, sont réduits à un petit nombre, il est à craindre que toute la Grèce ne périsse. Car ne vous flattez pas que le roi, après avoir remporté la victoire et nous avoir subjugués, n’aille pas jusqu’à vous. Prenez vos précautions d’avance. En nous secourant, vous travaillerez à votre propre sûreté. Une entreprise bien concertée est presque toujours couronnée du succès. »
CLVIII. « Grecs, répondit avec véhémence Gélon, vous avez la hardiesse et l’insolence de m’inviter à joindre mes forces aux vôtres contre les Perses ; et lorsque je vous priai de me secourir contre les Carthaginois, avec qui j’étais en guerre ; lorsque j’implorai votre assistance pour venger sur les habitants d’Ægeste la mort de Doriée, fils d’Anaxandrides, et que j’offris de contribuer à remettre en liberté les ports et villes de commerce, qui vous procuraient beaucoup d’avantages et de grands profits, non-seulement vous refusâtes de venir à mon secours, mais encore vous ne voulûtes pas venger avec moi l’assassinat de Doriée. Il n’a donc pas tenu à vous que ce pays ne soit entièrement devenu la proie des Barbares. Mais les choses ont pris une tournure plus favorable. Maintenant donc que la guerre est à votre porte et même chez vous, vous vous souvenez enfin de Gélon. Quoique vous en ayez agi avec moi d’une manière méprisante, je ne vous ressemblerai point, et je suis prêt à envoyer à votre secours deux cents trirèmes, vingt mille hoplites, deux mille hommes de cavalerie, deux mille archers, deux mille frondeurs et deux mille hommes de cavalerie légère. Je m’engage aussi à fournir du blé pour toute l’armée jusqu’à la fin de la guerre ; mais c’est à condition que j’en aurai le commandement. Autrement je n’irai point en personne à cette expédition, et je n’y enverrai aucun de mes sujets. »
CLIX. Syagrus ne pouvant se contenir : « Certes, dit-il, ce serait un grand sujet de douleur pour Agamemnon, descendant de Pélops, s’il apprenait que les Spartiates se fussent laissé dépouiller du commandement par un Gélon et par des Syracusains. Ne nous parlez plus de vous le céder. Si vous voulez secourir la Grèce, sachez qu’il vous faudra obéir aux Lacédémoniens ; si vous refusez de servir sous eux, nous n’avons pas besoin de vos troupes. »
CLX. Gélon, apercevant assez par cette réponse l’éloignement qu’on avait pour ses demandes, leur fit enfin cette autre proposition : « Spartiates, les injures qu’on dit à un homme de cœur excitent ordinairement sa colère ; mais vous aurez beau me tenir des propos insultants, vous ne m’engagerez point à vous faire une réponse indécente. Si vous êtes si épris du commandement, il est naturel que je le sois encore plus, puisque je fournis beaucoup plus de troupes et de vaisseaux que vous n’en avez. Mais, puisque ma proposition vous révolte, je veux bien relâcher quelque chose de mes premières demandes. Si vous prenez pour vous le commandement des troupes de terre, je me réserve celui de l’armée navale ; si vous aimez mieux commander sur mer, je commanderai sur terre. Il faut ou vous contenter de l’une de ces deux conditions, ou retourner chez vous, et vous passer d’un allié tel que moi. »
CLXI. Telles furent les offres de Gélon. L’ambassadeur d’Athènes, prévenant celui de Lacédémone, répondit en ces termes : « Roi de Syracuse, la Grèce n’a pas besoin d’un général, mais de troupes, et c’est pour vous en demander qu’elle nous a députés vers vous. Cependant vous nous déclarez que vous n’en enverrez pas, si l’on ne vous reconnaît pour général, tant est grande l’envie que vous avez de nous commander. Quand vous demandâtes le commandement de toutes nos forces, nous nous contentâmes, nous autres Athéniens, de garder le silence, persuadés que l’ambassadeur de Lacédémone saurait vous répondre et pour lui et pour nous. Exclu du commandement général, vous vous bornez maintenant à celui de la flotte ; mais les choses sont au point que, quand même le Lacédémonien vous l’accorderait, nous ne le souffririons jamais ; car il nous appartient, du moins au refus des Lacédémoniens. S’ils veulent prendre celui de la flotte, nous ne le leur disputerons point ; mais nous ne le céderons à nul autre. Et en effet, ce serait bien en vain que nous posséderions la plus grande partie de l’armée navale des Grecs. Quoi donc ! nous autres Athéniens, nous abandonnerions le commandement à des Syracusains, nous qui sommes le plus ancien peuple de la Grèce ; nous qui, seuls entre tous les Grecs, n’avons jamais changé de sol ; nous enfin qui comptons parmi nos compatriotes ce capitaine qui alla au siége de Troie, et qui était, comme le dit Homère le poëte épique, des plus habiles pour mettre une armée en bon ordre et pour la ranger en bataille ? Après un pareil témoignage, nous ne devons point rougir de parler avantageusement de notre patrie. »
CLXII. « Athénien, repartit Gélon, vous ne manquez point, à ce qu’il paraît, de généraux, mais de soldats. Au reste, puisque vous voulez tout garder, sans vous relâcher en rien, retournez au plus tôt en Grèce, et annoncez-lui que des quatre saisons de l’année on lui a ôté le printemps. » Il comparait par ce propos la Grèce, privée de son alliance, à une année de laquelle on aurait retranché le printemps.
CLXIII. Après cette réponse de Gélon, les ambassadeurs des Grecs remirent à la voile. Cependant Gélon, qui craignait que les Grecs ne fussent pas assez forts pour vaincre le roi, et qui d’un autre côté aurait cru insupportable et indigne d’un tyran de Sicile d’aller servir dans le Péloponnèse sous les ordres des Lacédémoniens, négligea ce plan pour s’attacher à un autre. Il n’eut pas plutôt appris que le roi avait traversé l’Hellespont, qu’il donna trois vaisseaux à cinq rangs de rames à Cadmus, fils de Scythès, de l’île de Cos, et l’envoya à Delphes avec des richesses considérables et des paroles de paix. Il avait ordre d’observer l’événement du combat, et si le roi était vainqueur, de lui présenter l’argent qu’il portait, et de lui offrir en même temps la terre et l’eau pour toutes les villes de ses États ; et si les Grecs au contraire remportaient la victoire, de revenir en Sicile.
CLXIV. Ce Cadmus avait auparavant hérité de son père la souveraineté de Cos. Quoiqu’elle fût alors dans un état de prospérité et que sa puissance y fût bien affermie, il l’avait cependant remise aux habitants sans y être forcé par des circonstances fâcheuses, mais volontairement, et par amour pour la justice. Étant ensuite parti pour la Sicile, il fixa sa demeure avec les Samiens à Zancle, dont le nom a été changé en celui de Messane. Gélon, persuadé des motifs qui l’avaient fait venir en Sicile, et de l’amour qu’il lui avait vu pour la justice en plusieurs autres occasions, l’envoya à Delphes. Il faut joindre à ses autres actions pleines de droiture celle-ci, qui n’est pas la moindre. Maître de richesses considérables que Gélon lui avait confiées, il ne tenait qu’à lui de se les approprier ; cependant il ne le voulut pas. Mais, après la victoire que remportèrent les Grecs sur mer et le départ de Xerxès, il retourna en Sicile avec toutes ces richesses.
CLXV. Les peuples de Sicile disent cependant aussi que sans les circonstances où se trouva Gélon, ce prince aurait donné du secours aux Grecs, quand même il aurait dû servir sous les Lacédémoniens. Térille, fils de Crinippe, tyran d’Himère, se voyant chassé de cette ville par Théron, fils d’Ænésidémus, monarque des Agrigentins, avait fait venir dans le même temps, sous la conduite d’Amilcar, fils d’Hannon, roi des Carthaginois, une armée de trois cent mille hommes composée de Phéniciens, de Libyens, d’Ibériens, de Ligyens, d’Hélisyces, de Sardoniens et de Cyrniens. Le général carthaginois s’était laissé persuader par l’hospitalité qu’il avait contractée avec Térille, et surtout par le zèle que lui avait témoigné Anaxilas, fils de Crétines, tyran de Rhégium, en lui donnant ses enfants en otage, afin de l’engager à venir en Sicile venger son beau-père. Il avait en effet épousé Cydippe, fille de Térille. Les Siciliens disent donc que Gélon, n’ayant pu par cette raison secourir les Grecs, envoya de l’argent à Delphes.
CLXVI. Ils disent encore que le même jour que les Grecs battirent le roi à Salamine, Gélon et Théron défirent en Sicile Amilcar. Cet Amilcar était, suivant eux, Carthaginois du côté de son père, et Syracusain par sa mère : sa valeur l’avait élevé au trône de Carthage. J’ai ouï dire qu’ayant perdu la bataille, il disparut, et qu’on ne put le trouver nulle part, ni vif, ni mort, quoique Gélon l’eût fait chercher partout[66].
CLXVII. Mais les Carthaginois racontent la chose de cette manière, qui me paraît très-vraisemblable. La bataille, disent-ils, que les Barbares livrèrent aux Grecs en Sicile, commença au lever de l’aurore et continua jusqu’au coucher du soleil. L’on assure qu’elle dura tout ce temps-là. Amilcar, resté dans le camp pendant l’action, immolait des victimes, dont les entrailles lui promettaient d’heureux succès, et les brûlait tout entières sur un vaste bûcher. Mais s’étant aperçu, pendant qu’il était occupé à faire des libations sur les victimes, que ses troupes commençaient à prendre la fuite, il se jeta lui-même dans le feu, et, bientôt dévoré par les flammes, il disparut entièrement. Enfin, soit qu’il ait disparu de cette manière, comme le racontent les Phéniciens, soit d’une autre, comme le rapportent les Syracusains, les Carthaginois lui offrent des sacrifices, et lui ont élevé des monuments dans toutes les villes où ils ont établi des colonies, dont le plus grand est à Carthage. Mais en voilà assez sur les affaires de Sicile.
CLXVIII. Les ambassadeurs qui avaient été en Sicile tâchèrent aussi d’engager les Corcyréens à prendre le parti de la Grèce, et leur firent les mêmes demandes qu’à Gélon. Les Corcyréens répondirent d’une façon et agirent d’une autre. Ils promirent sur-le-champ d’envoyer des troupes à leur secours, ajoutant qu’ils ne laisseraient pas périr la Grèce par leur négligence, puisque, si elle venait à succomber, ils se verraient eux-mêmes réduits au premier jour à une honteuse servitude ; mais qu’ils la secourraient de toutes leurs forces. Cette réponse était spécieuse. Mais quand il fallut en venir aux effets, comme ils avaient d’autres vues, ils équipèrent soixante vaisseaux et, ne les ayant fait partir qu’avec peine, ils s’approchèrent du Péloponnèse et jetèrent l’ancre près de Pylos et de Ténare, sur les côtes de la Laconie, dans la vue d’observer quels seraient les événements de la guerre. Car, loin d’espérer que les Grecs remportassent la victoire, ils pensaient que le roi, dont les forces étaient de beaucoup supérieures, subjuguerait la Grèce entière. Ils agissaient ainsi de dessein prémédité, afin de pouvoir tenir ce langage au roi : « Seigneur, devaient-ils lui dire, les Grecs nous ont engagés à les secourir dans cette guerre. Mais quoique nous ayons des forces considérables, et un plus grand nombre de vaisseaux, du moins après les Athéniens, qu’aucun autre État de la Grèce, nous n’avons pas voulu nous opposer à vos desseins, ni rien faire qui vous fût désagréable. » Ils espéraient par ce discours obtenir des conditions plus avantageuses que les autres ; ce qui, à mon avis, aurait bien pu arriver. Cependant ils avaient une excuse toute prête à l’égard des Grecs ; aussi s’en servirent-ils. Car, les Grecs leur reprochant de ne les avoir pas secourus, ils répondirent qu’ils avaient équipé soixante trirèmes, mais que les vents étésiens les ayant mis dans l’impossibilité de doubler le promontoire Malée, ils n’avaient pu se rendre à Salamine, et que s’ils n’étaient arrivés qu’après le combat naval, ce n’était point par aucune mauvaise volonté de leur part. Ce fut ainsi qu’ils cherchèrent à tromper les Grecs.
CLXIX. Les Crétois, se voyant sollicités par les députés des Grecs, envoyèrent demander au dieu de Delphes, au nom de toute la nation, s’il leur serait avantageux de secourir la Grèce. « Insensés ! leur répondit la Pythie, vous vous plaignez des maux que Minos vous a envoyés dans sa colère à cause des secours que vous donnâtes à Ménélas, et parce que vous aidâtes les Grecs à se venger du rapt d’une femme que fit à Sparte un Barbare, quoiqu’ils n’eussent pas contribué à venger sa mort arrivée à Camicos ; et vous voudriez encore les secourir ! » Sur cette réponse, les Crétois refusèrent aux Grecs les secours qu’ils leur demandaient.
CLXX. On dit que Minos, cherchant Dædale[67], vint en Sicanie, qui porte aujourd’hui le nom de Sicile, et qu’il y mourut d’une mort violente ; que quelque temps après les Crétois, excités par un dieu, passèrent tous en Sicanie avec une grande flotte, excepté les Polichnites[68] et les Præsiens, et qu’ils assiégèrent pendant cinq ans la ville de Camicos[69], qui de mon temps était habitée par des Agrigentins ; enfin que ne pouvant ni la prendre ni en continuer le siége, à cause de la famine dont ils étaient tourmentés, ils le levèrent ; qu’ayant été surpris d’une tempête furieuse près de l’Iapygie, ils furent poussés sur la côte avec violence ; que leurs vaisseaux s’étant brisés, et n’ayant plus de ressources pour se transporter en Crète, ils restèrent dans le pays et y bâtirent la ville d’Hyria ; qu’ils changèrent ensuite leur nom de Crétois en celui d’Iapyges-Messapiens[70], et que d’insulaires qu’ils avaient été jusqu’alors ils devinrent habitants de terre ferme ; que cette ville envoya dans la suite des colonies ; que longtemps après, les Tarentins, cherchant à les détruire, reçurent un furieux échec ; de sorte que le carnage des Tarentins et de ceux de Rhégium fut très-considérable, et c’est le plus grand que les Grecs aient jamais essuyé et dont nous ayons connaissance. Ceux de Rhégium, forcés par Micythus, fils de Choiros, à marcher au secours des Tarentins, avaient perdu en cette occasion trois mille hommes ; mais on n’a point su quelle avait été la perte des Tarentins. Quant à Micythus, il était serviteur d’Anaxilas, et avait été laissé à Rhégium pour prendre soin de ses affaires. Ayant été obligé d’abandonner cette ville, il alla s’établir à Tégée en Arcadie, et consacra un grand nombre de statues dans Olympie.
CLXXI. Ce que je viens de dire des habitants de Rhégium et de Tarente doit être considéré comme une digression. L’île de Crète étant déserte, les Præsiens disent qu’entre autres peuples qui vinrent s’y établir, il y eut beaucoup de Grecs ; que la guerre de Troie arriva dans la troisième génération après la mort de Minos, et que les Crétois ne furent pas des moins empressés à donner du secours à Ménélas. Ils ajoutent qu’à leur retour de Troie ils furent, pour cette raison-là même, attaqués de la peste de la famine, eux et leurs troupeaux, et que la Crète ayant été dépeuplée pour la seconde fois, il y vint une troisième colonie, qui occupe maintenant cette île avec ceux que ces fléaux avaient épargnés. En leur rappelant ces malheurs, la Pythie les détourna de donner du secours aux Grecs, quelque bonne volonté qu’ils en eussent.