Histoires (page 65)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CCXXXI. Arislodémus fut, à son retour à Lacédémone, accablé de reproches et couvert d’opprobre ; on le regarda comme un homme infâme. Personne ne voulut ni lui parler, ni lui donner du feu, et il eut l’ignominie d’être surnommé le lâche. Mais, depuis, il répara sa faute a la bataille de Platées.

CCXXXII. On dit que Pantitès, du corps des trois cents, survécut à cette défaite. Il avait été député en Thessalie ; mais à son retour à Sparte, se voyant déshonoré, il s’étrangla lui-même.

CCXXXIII. Les Thébains, commandés par Léontiades, combattirent contre l’armée du roi tant qu’ils furent avec les Grecs et qu’ils s’y virent forcés. Mais dès qu’ils eurent reconnu que la victoire se déclarait pour les Perses, et que les Grecs qui avaient suivi Léonidas se pressaient de se rendre sur la colline, ils se séparèrent d’eux, et s’approchèrent des Barbares en leur tendant les mains. Ils leur dirent en même temps qu’ils étaient attachés aux intérêts des Perses, qu’ils avaient été des premiers à donner au roi la terre et l’eau, qu’ils étaient venus au Thermopyles malgré eux, et qu’ils n’étaient point cause de l’échec que le roi y avait reçu. La vérité de ce discours, appuyée du témoignage des Thessaliens, leur sauva la vie ; mais ils ne furent pas heureux, du moins en tout, car les Barbares qui les prirent en tuèrent quelques-uns à mesure qu’ils approchaient : le plus grand nombre fut marqué des marques royales par l’ordre de Xerxès, à commencer par Léontiades, leur général. Son fils Eurymachus, qui s’empara, dans la suite, de Platées avec quatre cents Thébains qu’il commandait, fut tué par les habitants de cette ville.

CCXXXIV. Telle fut l’issue du combat des Thermopyles. Xerxès, ayant demandé Démarate, lui adressa le premier la parole en ces termes : « Démarate, vous êtes un homme de bien, et la vérité de vos discours m’en est une preuve. Car tout ce que vous m’avez dit s’est trouvé confirmé par l’événement. Mais apprenez-moi maintenant combien il reste encore de Lacédémoniens, et combien il peut y en avoir qui soient aussi braves que ceux-ci, ou s’ils le sont tous également. — Seigneur, répondit Démarate, les Lacédémoniens en général sont en grand nombre, et ils ont beaucoup de villes. Mais il faut vous instruire plus particulièrement de ce que vous souhaitez. Sparte, capitale du pays de Lacédémone, contient environ huit mille hommes qui ressemblent tous à ceux qui ont combattu ici. Les autres Lacédémoniens, quoique braves, ne les égalent pas. — Apprenez-moi donc, reprit Xerxès, par quel moyen nous pourrons les subjuguer avec le moins de peine : car, puisque vous avez été leur roi, vous connaissez quels sont leurs desseins. »

CCXXXV. « Grand roi, répondit Démarate, puisque vous me demandez avec confiance mon avis, il est juste que je vous fasse part de celui que je crois le meilleur. Envoyez trois cents vaisseaux de votre flotte sur les côtes de la Laconie. Près de ces côtes est une île qu’on appelle Cythère. Chilon, l’homme le plus sage que nous ayons eu, disait qu’il serait avantageux aux Spartiates qu’elle fût au fond des eaux : car il s’attendait toujours qu’elle donnerait lieu à quelque projet pareil à celui dont je vous parle ; non qu’il prévît dès lors votre expédition, mais parce qu’il craignait également toute armée navale. Que votre flotte parte de cette île pour répandre la terreur sur les côtes de la Laconie. Les Lacédémoniens ayant la guerre à leur porte et chez eux, il n’est pas à craindre qu’ils donnent du secours au reste des Grecs quand vous les attaquerez avec votre armée de terre. Le reste de la Grèce asservi, la Laconie seule sera trop faible pour vous résister. Si vous ne prenez pas ce parti, voici à quoi vous devez vous attendre. À l’entrée du Péloponnèse est un isthme étroit, où tous les Péloponnésiens, assemblés et ligués contre vous, vous livreront de plus rudes combats que ceux que vous avez eus à soutenir. Si vous faites ce que je vous dis, vous vous rendrez maître de cet isthme et de toutes leurs villes. »

CCXXXVI. Achéménès, frère de Xerxès et général de l’armée navale, qui était présent à ce discours, et qui craignait que le roi ne se laissât persuader, prit la parole. « Seigneur, dit-il, je vois que vous recevez favorablement les conseils d’un homme jaloux de votre prospérité, ou même qui trahit vos intérêts. Car tel est le caractère ordinaire des Grecs : ils portent envie au bonheur des autres, et détestent ceux qui valent mieux qu’eux. Si, dans la position où nous nous trouvons, après avoir perdu quatre cents vaisseaux par un naufrage, vous en envoyez trois cents autres croiser sur les côtes du Péloponnèse, les ennemis seront aussi forts que nous. Si notre flotte ne se sépare point, elle sera invincible, et les Grecs seront hors d’état de lui résister. Les deux armées marchant ensemble, celle de mer portera du secours à celle de terre, et celle-ci en donnera à la flotte. Si vous les séparez, elles seront inutiles l’une à l’autre. Content de bien régler vos affaires, ne vous inquiétez pas de celles de vos ennemis, n’examinez point de quel côté ils porteront la guerre, quelles mesures ils prendront, et quelles sont leurs forces. Ce soin les regarde personnellement. Ne songeons de même qu’à nos intérêts. Si les Lacédémoniens livrent bataille aux Perses, ils ne répareront pas pour cela la perte qu’ils viennent d’essuyer. »

CCXXXVII. « Achéménès, reprit Xerxès, votre conseil me paraît juste, et je le suivrai. Mais Démarate propose ce qu’il croit m’être le plus avantageux ; et quoique votre avis l’emporte sur le sien, je ne me persuaderai pas que ce prince soit malintentionné. Ses discours précédents, que l’événement a justifiés, me sont garants de sa droiture. Qu’un homme soit jaloux du bonheur de son concitoyen, qu’il ait contre lui une haine secrète, et s’il n’a pas fait de grands progrès dans la vertu, chose rare, qu’il ne lui donne pas les conseils qu’il croira les plus salutaires, je n’en serai pas surpris. Mais un hôte est l’homme qui a le plus de bienveillance pour un ami qu’il voit dans la prospérité ; et si celui-ci le consulte, il ne lui donnera que d’excellents conseils. Démarate est mon hôte, et je veux que dans la suite on s’abstienne de mal parler de lui. »

CCXXXVIII. Xerxès, ayant cessé de parler, passa à travers les morts. Ayant appris que Léonidas était roi et général des Lacédémoniens, il lui fit couper la tête et mettre son corps en croix[91]. Ce traitement m’est une preuve convaincante, entre plusieurs autres que je pourrais apporter, que Léonidas était, pendant sa vie, l’homme contre qui Xerxès était le plus animé ; sans cela, il n’aurait pas violé les lois par un tel acte d’inhumanité. Car, de tous les hommes que je connaisse, il n’y en a point qui soient plus dans l’usage d’honorer ceux qui se distinguent par leur valeur que les Perses. Ces ordres furent exécutés par ceux à qui on les avait donnés.

CCXXXIX. Mais revenons à l’endroit de cette histoire que j’ai interrompu. Les Lacédémoniens apprirent les premiers que le roi se disposait à marcher contre la Grèce. Sur cet avis, ils envoyèrent à l’oracle de Delphes, qui leur fit la réponse dont j’ai parlé un peu auparavant. Cette nouvelle leur parvint d’une façon singulière. Démarate, fils d’Ariston, réfugié chez les Mèdes, n’était pas, comme je pense, et suivant toute sorte de vraisemblance, bien intentionné pour les Lacédémoniens. Ce fut lui cependant qui leur donna l’avis de la marche du roi. Mais si ce fut par bienveillance ou pour les insulter, c’est ce que je laisse à penser. Quoi qu’il en soit, Xerxès s’étant déterminé à faire la guerre aux Grecs, Démarate, qui était à Suses, et qui fut informé de ses desseins, voulut en faire part aux Lacédémoniens. Mais comme les moyens lui manquaient, parce qu’il était à craindre qu’on le découvrît, il imagina cet artifice. Il prit des tablettes doubles, en ratissa la cire, et écrivit ensuite sur le bois de ces tablettes les projets du roi. Après cela, il couvrit de cire les lettres, afin que ces tablettes n’étant point écrites, il ne pût arriver au porteur rien de fâcheux de la part de ceux qui gardaient les passages. L’envoyé de Démarate les ayant rendues aux Lacédémoniens, ils ne purent d’abord former aucune conjecture ; mais Gorgo, fille de Cléomène et femme de Léonidas, imagina, dit-on, ce que ce pouvait être, et leur apprit qu’en enlevant la cire ils trouveraient des caractères sur le bois. On suivit son conseil, et les caractères furent trouvés. Les Lacédémoniens lurent ces lettres, et les envoyèrent ensuite au reste des Grecs.

↑ Je crois qu’il n’est plus fait mention dans l’histoire d’Artobazanes. Je conjecture cependant que Mithridate, ce célèbre roi du Pont, qui résista pendant quarante ans aux Romains, et qui ne fut battu que par Pompée, était un de ses descendants. Diodore de Sicile, Polybe et d’autres auteurs font remonter ce dernier prince à un des sept Perses qui conjurèrent contre le mage Smerdis, sans cependant en désigner un en particulier. (L.)

↑ Xerxès donna à Démarate les villes de Pergame, de Teuthranie et d’Halisarnie, à cause qu’il l’avait accompagné dans son expédition contre la Grèce. Eurystènes et Proclès ses descendants en jouissaient encore vers la fin de la première année de la quatre-vingt-quinzième olympiade, c’est-à-dire 79 ans après, lorsqu’ils se joignirent à Thimbron, général lacédémonien.

↑ Cette princesse était fille de Cyrus, et fut femme de son frère Cambyse. Elle épousa ensuite le mage Smerdis, et après sa mort le roi Darius, auprès de qui elle eut beaucoup de crédit. Elle est, au rapport d’Hellanicus, la première qui ait écrit des lettres. Cette princesse finit ses jours d’une manière bien tragique, si l’on peut en croire Aspasius. Son fils Xerxès la mit en pièces dans un accès de fureur, et la mangea.

↑ Ce prince mourut la quatrième année de la soixante-treizième olympiade, quatre cent quatre-vingt-cinq ans avant notre ère. La bataille de Marathon se donna la troisième année de la soixante-douzième olympiade. Darius fit faire des préparatifs pendant trois ans, la quatrième l’Égypte se révolta, et ce prince mourut l’année suivante, comme nous l’apprenons d’Hérodote. (L.)

↑ Lasus était un musicien, poëte, et même un des sept sages de la Grèce, selon quelques-uns. On dit qu’il était fils de Charmantides, ou de Sysymbrinus, ou même de Charinus, selon Aristoxène. Il naquit à Hermione, ville de l’Argolide. Il fleurissait dans la soixante-huitième olympiade, et était contemporain de Darius, fils d’Histaspes. Il institua les chœurs cycliques, et inventa le dithyrambe. (L.)

↑ Hérodote s’est servi à dessein de cette tournure, afin de faire sentir que Pélops étant Phrygien, et par conséquent esclave des Perses (voyez ci-dessous, § xi), le pays où domina ensuite ce Phrygien devait lui appartir, à lui qui était son maître.

↑ Pélops et son père Tantale étaient originaires de Sipyle, petite ville sur les frontières de la Phrygie et de la Lydie. Telle est l’opinion d’Euripide, dans l’Iphigénie en Aulide, vers 953. Apollodore dit que Niobé, ayant quitté la ville de Thèbes, vint trouver son père Tantale à Sipyle. (L.)

↑ Il y a dans le grec : que ce songe. Il ne faut pas perdre de vue que ce songe est un être réel, qui parle, qui agit, comme celui que Jupiter envoie à Agamemnon au commencement du second livre de l’Iliade ; c’est par cette raison que j’ai traduit ce mot par fantôme.

↑ Darius fut trois ans à faire les préparatifs nécessaires pour la guerre de Grèce ; la quatrième année, l’Égypte se révolta, et ce prince mourut l’année suivante, qui était la cinquième année depuis la bataille de Marathon. Xerxès employa quatre ans aux préparatifs qu’il fit, et dans le courant de la cinquième année il se mit en chemin. Enfin, après une marche très-longue, il arriva à Sardes, où il séjourna pendant l’hiver. Au commencement du printemps, il passa à Abydos, et de là en Grèce. Il s’ensuit de ce calcul que Xerxès ne passa en Grèce que la onzième année après la bataille de Marathon. Cela s’accorde bien avec ce que dit Thucydide, que ce prince entreprit son expédition la dixième année après cette bataille. (Wesseling.)

↑ Telle était la discipline militaire chez les Perses, dont on voit plusieurs autres exemples dans Hérodote et dans Xénophon. Un soldat ainsi traité ne pouvait être sensible à l’honneur. (L.)

↑ Xerxès, s’il faut en croire Plutarque, écrivit au mont Athos une lettre pleine d’extravagance, que voici : « Divin Athos, qui portes ta cime jusqu’au ciel, ne va pas opposer à mes travailleurs de grandes pierres difficiles à travailler, autrement je te ferai couper et précipiter dans la mer. » On commença à creuser le canal un peu au-dessus de Sané, de sorte que cette ville était renfermée elle-même dans l’île, qui, avant les travaux entrepris par les ordres de Xerxès, était une péninsule. Thucydide le dit positivement. (Voyez liv. iv § 109.)

↑ Hyagnis, Phrygien, inventa à Célènes la flûte. Il fleurissait en même qu’Érychthonius, roi d’Athènes, l’an 1506 avant notre ère. Marsyas son fils lui succéda dans l’art de jouer de cet instrument. Il le perfectionna, et, fier de sa découverte, il entra en lice avec Apollon et fut vaincu. Ce dieu l’écorcha. (Diodore de Sicile, liv. iii.)

↑ Cette vigne fut dans la suite enlevée de la citadelle de Suses par Antigonus, la première année de la cent seizième olympiade, trois cent seize ans avant notre ère, et environ cent soixante-cinq ans après l’entrevue de Xerxès avec Pythius. Quant au plane d’or, ce n’était pas quelque chose de si merveilleux. Il était si petit, selon Antiochus, qu’il ne pouvait donner de l’ombre à une cigale. Mais il faut faire attention que cet Antiochus était député des Arcadiens auprès du grand roi, et que, piqué du peu de cas que ce prince avait fait paraître pour sa nation, il tâche de le rabaisser, et qu’ainsi il n’est pas croyable.

↑ Le talent vaut 5 400 livres ; les 2 000 talents valent par conséquent 10 800 000 livres, les 4 000 000 de statères d’or équivalent à 14 000 talents en argent, c’est-à-dire à 75 600 000 livres. Ainsi le total des richesses de Pythius montait à 86 400 000 livres. (L.)

↑ Le myrica des anciens est certainement notre tamarix, plante qui croît spontanément en France, en Italie, en Espagne et dans le Levant. (Miot.)

↑ Les traits avec lesquels les historiens grecs nous représentent Xerxès paraissent bien chargés. Je suis persuadé qu’ils ont prêté à ce prince une conduite si extravagante, à cause de la haine que leur avait inspirée l’expédition qu’il fit contre eux. On connaît d’ailleurs ce mot de Juvénal, Græcia mandax. Si l’on avait l’histoire de Perse écrite par les Perses mêmes, on pourrait reconnaître la vérité, même à travers les déguisements dont ils auraient tâché de l’envelopper. (L.)

↑ Il paraît fort étrange qu’Hérodote donne à l’Hellespont le nom de fleuve ; mais on peut en voir la raison dans le passage suivant de Wood : « Quand je naviguais dans la mer Égée, dans l’Hellespont, nous étions obligés de faire route contre un courant vif et constant, lequel, sans l’assistance d’un vent du nord, fait ordinairement trois nœuds par heure. Nous étions en même temps enfermés de tous côtés par les terres. Rien ne s’offrait à notre vue que des scènes champêtres, et tous les objets nous présentaient l’idée d’une belle rivière qui traverse un pays. Dans cette situation, je pouvais à peine me persuader que j’étais en mer, et il était tout aussi naturel de parler de la grande largeur comparative de l’Hellespont, que de faire mention de son embouchure, de son courant agréable, de ses bords couverts de bois, et de toutes les autres circonstances qui n’appartiennent qu’aux rivières. » (Wood, Description de la Troade, p. 300).

↑ Il y avait dans cette plaine de superbes haras de cent cinquante mille chevaux. Alexandre eut, à son retour de l’Inde, la curiosité de les aller voir. Il n’y en avait plus alors que cinquante mille, les autres ayant été enlevés par des brigands. (L.)

↑ Voyez Brisson, De regno Persarum, lib. i, § cxxii, p. 174, etc. ; lib. iii, § xxix, p. 667, etc.

↑ Cette sorte de voiture était commode et particulière aux femmes. Il en est parlé dans l’Histoire des amours de Chéréas et de Callirrhoé.

↑ Pergame était le nom de la citadelle de Troie. Hérodote ajoute de Priam pour distinguer cette citadelle de la ville de Pergame en Mysie, qui fut depuis la capitale d’un royaume, et de Pergame ville des Pières. (L.)

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