Historia Francorum (page 5)

Grégoire de Tours · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 8 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le roi Chilpéric, voyant s’élever cette discorde entre son frère et son neveu, appela à lui le duc Didier [Desiderius] et lui ordonna de faire quelque méchanceté à son fière. Didier fit marcher une armée, mit en fuite le duc Ragnovald, prit Périgueux, et après s’être fait prêter serment, il marcha vers Agen. La femme de Rarnovald ayant appris que son mari avait été mis en fuite, et que la ville était tombée au pouvoir du roi Chilpéric, se réfugia dans la basilique du saint martyr Caprasius[xli] ; mais elle en fut tirée, dépouillée de tout ce qu’elle possédait, privée du secours de ses serviteurs, et envoyée à Toulouse[xlii] après avoir donné caution. Didier s’empara de toutes les villes qui dans ces cantons obéissaient au roi Gontran, et les soumit à la puissance du roi Chilpéric. Le duc Bérulphe, ayant appris que les habitants de Bourges parlaient tout bas entre eux de faire une irruption dans le territoire de Tours, fit marcher une armée et s’établit sur ce territoire. Alors les bourgs d’Isure [Yseures] et de Baron[xliii] [Barrou] appartenant à la ville furent rudement ravagés, et l’on punit ensuite cruellement ceux qui n’avaient, pas pris part à cette expédition. Le duc Bladaste [Baldatès, un des officiers de Chilpérix] marcha en Gascogne[xliv] et y perdit la plus grande partie de son armée.

Loup, citoyen de la ville de Tours, ayant perdu sa femme et ses enfants, voulut entrer dans la cléricature. Son frère Ambroise l’en empêcha, craignant, s’il épousait l’Église de Dieu, qu’il ne l’instituât son héritière : il eut soin de le pourvoir promptement d’une femme. Cédant aux malheureuses suggestions de son frère, Loup atteignit le jour où il devait se lier par les fiançailles[xlv].

Tous deux se rendirent au château de Chinon, où ils avaient une maison ; mais la femme d’Ambroise, qui vivait en adultère, et, détestant son mari, en aimait un autre d’un amour impudique, tendit des piéges à Ambroise. Les deux frères, après s’être livrés ensemble aux plaisirs d’un festin, et remplis de vin jusqu’à l’ivresse, la nuit venue, se couchèrent dans un même lit : alors l’adultère de la femme d’Ambroise vint pendant la nuit, au moment où tous dormaient, accablés par le vin, et ayant allumé un feu de paille pour voir ce qu’ils faisaient, il tira son épée, et en frappa la tête d’Ambroise de telle sorte que le fer, descendant à travers les yeux, lui emporta le sommet de la tête. Loup, éveillé par ce coup, et se voyant nager dans le sang, jeta de grands cris en disant : Hélas ! hélas ! au secours ! on a tué mon frère. L’adultère, qui s’éloignait déjà après avoir commis son crime, entendant ces cris, revint vers le lit, alla à Loup. Celui-ci résistant, il le vainquit, après l’avoir déchiré d’un grand nombre de blessures, et rayant frappé d’un coup mortel, le laissa à demi-mort. Cependant personne de la maison n’entendit rien de ce qui se passait, et, le matin arrivé, tous demeurèrent consternés d’un si grand crime. Loup, qu’on trouva encore en vie, rapporta ce qui était arrivé, puis rendit l’esprit. L’impudique veuve ne donna pas beaucoup de temps aux larmes ; mais, peu de jours après, elle s’en alla, unie à son adultère[xlvi].

La septième année du roi Childebert [en 582], qui était la vingt et unième de Chilpéric et de Gontran, on eut, dans le mois de janvier, des pluies, des éclairs et de violents tonnerres ; on vit des fleurs sur les arbres. Il apparut dans le ciel une étoile à laquelle j’ai donné plus haut le nom de comète [livre IV]. Le ciel, tout autour, était profondément obscur, en sorte que, placée comme dans un creux, elle reluisait au milieu des ténèbres, scintillait, et étalait sa chevelure : il en partait un rayon d’une grandeur merveilleuse, qui paraissait au loin comme la fumée d’un grand incendie ; on la vit à l’occident, à la première heure de la nuit. On vit aussi dans la ville de Soissons, le saint jour de Pâques, le ciel ardent, comme s’il eût été embrasé de deux incendies : il y en avait un plus grand, et l’autre moindre. Au bout de deux heures, ils se réunirent, et, après avoir formé comme une grande flamme, ils disparurent. Dans le territoire de Paris, il tomba des nuages une pluie de sang véritable : beaucoup de gens la reçurent en leurs vêtements, et elle les souilla de telles taches qu’ils s’en dépouillèrent avec horreur. Le même prodige se manifesta en trois endroits du territoire de cette cité. Dans celui de Senlis, un homme, en se levant le matin, trouva l’intérieur de sa maison arrosé de sang. Il y eut cette année une grande mortalité parmi le peuple : diverses maladies très dangereuses, et accompagnées de pustules et d’ampoules, causèrent la mort d’une grande quantité de gens ; beaucoup cependant y échappèrent à force de soins. Nous apprîmes que cette année la peste s’était cruellement fait sentir dans la ville de Narbonne, en telle sorte qu’il n’y avait aucun répit pour celui qui en était saisi.

Félix , évêque de la cité de Nantes, attaqué de la contagion, commença à se sentir grièvement malade. Alors, ayant appelé à lui les évêques du voisinage, il les supplia de se réunir pour confirmer, par sa signature, le choix qu’il avait fait de son neveu Bourguignon pour lui succéder. Ils le firent, et m’envoyèrent Bourguignon. Il avait alors près de vingt-cinq ans. Il vint me prier d’aller à Nantes, et, après l’avoir tonsuré, de le sacrer évêque à la place de son oncle qui vivait encore. Je le refusai, parce que je savais la chose contraire aux canons ; mais je lui donnai un conseil, et lui dis : Il est écrit dans les canons, mon fils, que personne ne pourra parvenir à l’épiscopat, sans avoir d’abord régulièrement passé par les degrés de la hiérarchie ecclésiastique. Retourne donc, mon très cher fils, et demande à celui qui t’a élu de te tonsurer. Quand tu seras parvenu aux honneurs de la prêtrise, sois assidu à l’église, et lorsque Dieu  voudra le retirer de ce monde, tu t’élèveras sans peine au rang d’évêque. Mais lui s’en retourna, et négligea de suivre le conseil que je lui avais donné, parce que l’évêque Félix paraissait moins souffrir de sa maladie. Mais lorsque la fièvre l’eut quitté, l’humeur sortit de ses jambes en pustules ; et, comme il y mit un très violent cataplasme de cantharides, ses jambes tombèrent en pourriture, et il finit sa vie à l’âge de soixante-dix ans, la trente-troisième année de son épiscopat[xlvii].

Nonnychius, son cousin, lui succéda par l’ordre du roi.

Pappolène [Pappolenus], ayant appris la mort de Félix, reprit sa nièce, de qui il avait été séparé. Il lui avait été fiancé autrefois ; mais l’évêque Félix, reculant à accomplir le mariage, Pappolène était venu avec une grosse troupe, avait enlevé la jeune fille de son oratoire, et s’était réfugié dans la basilique de Saint-Albin. Alors l’évoque Félix, ému de colère, était parvenu, à force d’artifices, à séparer la jeune fille de son mari, et lui ayant fait prendre l’habit dans la ville de Bazas, il la mit dans un monastère : mais elle envoya secrètement des messagers à son mari pour qu’il vînt la reprendre, en l’enlevant du lieu où elle était renfermée. Celui-ci, qui le voulait bien, la retira du monastère, s’unit à elle en mariage, et s’étant muni des ordres du roi, cessa de craindre les menaces de ses parents.

Le roi Chilpéric fit baptiser cette année-là beaucoup de Juifs, et en tint plusieurs sur les fonts de baptême. Cependant il y en eut beaucoup dont l’eau du baptême lava seulement le corps, et non pas le cœur, et qui, menteurs envers Dieu, retournèrent à leur infidélité première ; en sorte qu’on les voyait à la fois observer le sabbat, et honorer le jour du Seigneur. Aucun argument ne put engager Priscus à reconnaître la vérité. Alors le roi irrité ordonna qu’il fût gardé, afin que ce qu’il ne consentait pas à croire volontairement, on le lui fit au moins croire, malgré lui ; mais Priscus, au moyen de quelques présents, obtint qu’on lui donnât du temps, jusqu’à ce que son fils eût épousé une Juive de Marseille, promettant faussement d’accomplir ensuite ce que lui avait ordonné le roi. Dans l’intervalle, il s’éleva une querelle entre lui et Phatir, Juif converti, que le roi avait tenu sur les fonts de baptême. Le jour du sabbat, Priscus, s’étant ceint les reins, et ne tenant aucun instrument de fer à la main, s’était retiré dans un lieu secret pour y accomplir la loi de Moïse. Phatir survint tout à coup, et le tua à coups d’épée, ainsi que ceux qui étaient avec lui. Après les avoir tués, il s’enfuit dans la basilique de Saint-Julien[xlviii], avec ses serviteurs qui étaient dans une rue voisine[xlix]. Pendant qu’ils y demeuraient renfermés, ils apprirent que le roi avait ordonné que, laissant la vie au maître, on tirât les serviteurs de la basilique, et qu’on les fit périr comme des malfaiteurs. Alors l’un d’eux tira son épée, et son maître ayant déjà pris la fuite, il tua ses camarades, et sortit de la basilique l’épée à la main ; mais le peuple, se jetant sur lui, le tua cruellement. Phatir eut la permission de retourner dans le royaume de Gontran, d’où il était venu ; mais peu de jours après il fut tué par les parents de Priscus.

Ansovald et Domegésile, envoyés en Espagne par le roi Chilpéric, pour y prendre connaissance de la dot de sa fille[l]

[Rigonthe], revinrent de leur mission. En ces jours-là, le roi Leuvigild [Leuvichild]

était à la tête de son armée, en guerre contre son fils Erménégild, à qui il prit la ville de Mérida. Nous avons déjà fait connaître comment Erménégild s’était allié avec les généraux de l’empereur Tibère. Les envoyés, retardés par cette cause, furent plus longtemps à revenir. Quand je les vis, je m’empressai de leur demander si le peu de Chrétiens demeurés en ce lieu étaient encore fervents dans la foi du Christ. A quoi Ansovald me répondit .

Les Chrétiens qui habitent l’Espagne conservent la pureté de la foi catholique ; mais le roi s’efforce de les troubler par une nouvelle ruse : il feint artificieusement de prier aux sépulcres des martyrs et dans les églises de notre religion ; car, dit-il, j’ai connu « clairement que le Christ, fils de Dieu, est égal à son Père ; mais je ne crois point du tout que le Saint-Esprit soit Dieu, car cela ne se trouve dans aucune des divines Écritures. — Bon Dieu, bon Dieu ! quel précepte impie ! quelle doctrine empoisonnée ! quelle opinion perverse ! Où Dieu a-t-il dit : Dieu est Esprit ? [Jean, 4, 24]

Où donc voit-on que Pierre a dit à Ananie : comment vous êtes-vous ainsi accordés ensemble pour tenter l’esprit du Seigneur ? ce n’est pas aux hommes que vous avez menti, mais à Dieu ? [Actes, 5, 9,4]

Où donc Paul, rappelant les dons mystiques du Seigneur, a-t-il dit : C’est un seul et même esprit qui, après toutes ces choses, distribue à chacun ses dons selon qu’il lui plaît [I Corinth., 12, 11].

On sait bien que celui qui agit selon sa volonté n’est assujetti à personne. Ansovald, s’étant rendu vers le roi Chilpéric, y fut suivi d’une ambassade espagnole[li] qui passa de Chilpéric à Childebert, et puis retourna en Espagne.

Le roi Chilpéric avait mis des gardes au pont sur l’Orge, dans le territoire de la cité de Paris, afin d’empêcher que du royaume de son frère [Gontran], on ne vînt par surprise causer du dommage à ses sujets[lii]. Le duc Asclépius en ayant été instruit vint de nuit les attaquer, les tua tous, et ravagea cruellement les environs du pont. Lorsque le roi Chilpéric eut appris cette nouvelle, il envoya des messagers à ses comtes, à ses ducs et à ses autres agents, pour qu’ils rassemblassent une armée, et fissent irruption dans le royaume de son frère. Mais les gens de bien lui conseillèrent de n’en rien faire, lui disant : Ils ont agi méchamment, mais tu dois agir sagement. Envois des messagers à ton frère, et s’il veut réparer l’injure qu’il t’a faite, tu ne chercheras point à lui causer de mal. S’il ne le veut pas, tu verras alors ce que tu auras à faire. Il se rendit à leurs raisons, et défendant à son armée de marcher, fit partir des envoyés pour aller trouver son frère ; et celui-ci, réparant ce qui s’était fait, chercha à regagner entièrement l’amitié de son frère.

Cette année mourut Chrodin, homme très éminent en vertus et en piété, très aumônier, nourrissant les pauvres, libéral à enrichir les églises et à sustenter le clergé. Il établit beaucoup de nouvelles métairies, planta des vignes, bâtit des maisons, mit des pays en culture, et appelant à lui les évêques doués de peu de biens, leur donnait avec bonté des repas, des maisons avec des champs et des cultivateurs, de l’argent, des tentures, des ustensiles, des agents et des serviteurs, disant : Il faut que ces choses soient données aux églises, afin qu’elles s’en servent pour le soulagement de leurs pauvres, et m’obtiennent ainsi le pardon de Dieu. Nous avons su encore de cet homme beaucoup d’autres bonnes œuvres qu’il serait trop long d’exposer. Il mourut à l’âge de soixante-dix ans.

Il parut encore cette année de nouveaux signes. Il y eut une éclipse de lune. Dans le territoire de Tours, à l’effraction du pain on en vit couler du vrai sang. Les murs de la ville de Soissons furent renversés. Prés d’Angers la terre trembla, et des loups entrés dans les murs de la ville de Bordeaux y mangèrent des chiens sans marquer aucune crainte des hommes. On vit des feux parcourir le ciel. La ville de Bazas fut consumée par un incendie qui dévasta l’église et la maison épiscopale. Nous apprîmes aussi qu’on y avait enlevé tout ce qui appartenait au service de l’autel.

Le roi Chilpéric, ayant envahi les villes de son frère, nomma de nouveaux comtes, et leur ordonna de lui apporter tous les tributs des villes. La chose, ainsi que nous l’avons appris, fut faite comme il l’avait ordonné. En ces jours-là Nonnichius, comte de la ville de Limoges, prit deux hommes porteurs de lettres venant, disaient-ils, de Charterius, évêque de la ville de Périgueux, et dans lesquelles le roi était fort maltraité. On y disait, entre autres choses, que l’évêque se plaignait d’être descendu du Paradis en Enfer, lorsqu’il avait passé de la domination du roi Gontran sous la puissance du roi Chilpéric. Le comte fit passer au roi sous sûre garde ces hommes et leurs lettres. Le roi, avec beaucoup de patience, envoya vers l’évêque des gens chargés de l’amener en sa présence, enfin d’examiner si les choses dont on l’accusait étaient ou non véritables. L’évêque étant arrivé, le roi lui présenta les hommes et les lettres, et lui demanda si c’était lui qui les avait envoyés. L’évêque le nia. Les hommes ayant été interrogés sur celui de qui ils les tenaient, nommèrent le diacre Fronton. L’évêque, interrogé sur son diacre, répondit que celui-ci était son grand ennemi, et qu’il n’était pas douteux que ce ne fut une méchanceté de sa part, car il lui avait souvent fait de mauvaises affaires ; mais le diacre fut amené sans retard, et interrogé par le roi, il chargea son évêque, disant :

J’ai dicté cette lettre par l’ordre de l’évêque. Mais l’évêque se récria, disant que celui-ci cherchait souvent par des artifices à le faire dépouiller de son évêché. Le roi se laissant émouvoir à la clémence, et remettant sa cause entre les mains de Dieu, les relâcha tous deux, pria l’évêque de pardonner à son diacre, et le supplia de prier Dieu pour lui. Il fut donc renvoyé avec honneur dans son église, et deux mois après le comte Nonnichius, auteur de ce scandale, mourut frappé d’une attaque d’apoplexie. Comme il n’avait pas d’enfants, ses biens frirent concédés par le roi à diverses personnes.

Après, que le roi Chilpéric eut mis au tombeau beaucoup d’enfants, il lui naquit un fils [en 582]. Le roi, en réjouissance, ordonna de mettre en liberté tous ceux qui étaient gardés, de délivrer de leurs liens ceux qui étaient enchaînés, et de ne point exiger les sommes qu’on avait négligé de payer à son fisc ; mais cet enfant donna lieu par la suite à une grande perfidie.

La guerre recommença contre l’évêque Théodore. Gondovald, qui se disait fils du roi Clotaire, était arrivé à Marseille venant de Constantinople. Il faut ici exposer en peu de mots quelle était son origine. Né dans les Gaules, il avait été élevé avec soin, instruit dans les lettres, et, selon la coutume des rois de ce pays, portait les boucles de ses cheveux flottantes sur ses épaules ; il fut présenté au roi Childebert [l’ancien , frère de Clotaire] par sa mère, qui lui dit : Voilà ton neveu, le fils du roi Clotaire : comme son père le hait, prends-le avec toi, car il est de ta chair. Celui-ci qui n’avait pas de fils le prit et le garda avec lui. Cette nouvelle avant été annoncée au roi Clotaire, il envoya des messagers à son frère, pour lui dire : Envoie ce jeune homme pour qu’il vienne vers moi[liii].

Son frère le lui envoya sans retard. Clotaire l’ayant vu ordonna qu’on lui coupât la chevelure, disant :

Il n’est pas né de moi. Après la mort de Clotaire, le roi Charibert le reçut ; mais Sigebert l’ayant fait venir, coupa de nouveau sa chevelure et l’envoya dans la ville d’Agrippine, maintenant appelée Cologne[liv].

Ses cheveux étant revenus, il s’échappa de ce lieu et se rendit près de Narsès, qui gouvernait alors l’Italie. Là, il prit une femme, engendra des fils et se rendit à Constantinople. De là, à ce qu’on rapporte, il fut longtemps après invité par quelqu’un[lv] à revenir dans les Gaules, et débarquant à Marseille, il fut reçu par l’évêque Théodore qui lui donna des chevaux, et il alla rejoindre le duc Mummole [Mummolus].

Mummole occupait alors, comme nous l’avons dit, la cité d’Avignon ; mais à cause de cela le duc Gontran se saisit de l’évêque Théodore et le fit garder, l’accusant d’avoir introduit un étranger dans les Gaules, et de vouloir par ce moyen soumettre le royaume des Francs à la domination de l’empereur. Mais Théodore produisit, dit-on, une lettre signée de la main des grands du roi Childebert, et il dit : Je n’ai rien fait par moi-même, mais seulement ce qui nous a été commandé par nos maîtres et seigneurs. L’évêque était gardé dans sa cellule, et on ne lui permettait pas d’approcher de l’église. Une certaine nuit, tandis qu’il priait Dieu avec beaucoup d’application, sa cellule resplendit d’une grande lumière, en sorte que le comte qui le gardait fut consterné d’une terrible frayeur. On vit au-dessus de sa tête, pendant deux heures, un globe de la plus vive lumière. Le matin arrivé, le comte fit récit de la chose à ceux qui se trouvaient avec lui. Après cela Théodore fut conduit vers le roi Gontran avec l’évêque Épiphane[lvi], qui fuyant les Lombards était venu demeurer à Marseille, et qu’on accusait de complicité dans cette affaire. Le roi les ayant examinés ne les trouva coupables d’aucun crime. Cependant il ordonna de continuer à les garder, et dans cet état l’évêque Épiphane mourut après beaucoup de tourments. Gondovald se réfugia dans une île de la mer, pour y attendre l’événement. Le duc Gontran Boson partagea avec un des ducs du roi Gontran [Mummol] les trésors de Gondovald, et emporta, dit-on, avec lui en Auvergne une immense quantité d’or, d’argent et d’autres choses.

La huitième année du roi Childebert, le 31 janvier [583], au moment où dans la ville de Tours, on venait, le jour du Seigneur, de donner le signal des Matines, et lorsque le peuple se levait pour se réunir dans la cathédrale[lvii], le ciel étant couvert de nuages, il en tomba avec la pluie un grand globe de feu, qui parcourut dans les airs un long espace, et donna tant de lumière qu’on distinguait toutes choses comme en plein jour. Après quoi il rentra dans le nuage, et l’obscurité succéda à la clarté. Les eaux grossirent au-delà de la coutume, et causèrent autour de Paris une telle inondation de la Seine et de la Marne, que beaucoup de bateaux périrent entre la Cité et la basilique Saint-Laurent[lviii].

Le duc Gontran étant retourné, comme je l’ai dit, en Auvergne avec ses trésors, alla vers le roi Childebert ; et, lorsqu’il en revenait avec sa femme et ses filles, le roi Gontran le prit et le retint, disant :

C’est sur ton invitation que Gondovald est venu dans les Gaules, et tu étais allé jadis à Constantinople dans cette vue ; le duc Gontran répondit :

C’est ton duc Mummole qui l’a reçu et l’a retenu dans Avignon. Permets que je t’amène Mummole, et alors je serai disculpé des choses dont on m’accuse. Le roi lui dit : Je ne te permettrai pas de t’en aller sans que tu aies subi la peine que tu mérites pour le crime que tu as commis. Lui, se voyant prés de la mort, dit :

Voilà mon fils, prends-le, et qu’il te serve d’otage pour ce que je promets au roi mon Seigneur, et si je ne t’amène pas Mummole, que je perde mon enfant. Alors le roi lui permit de s’en aller et retint son petit enfant. Gontran prit avec lui des gens d’Auvergne et du Velay, et s’en alla à Avignon ; mais Mummole avait artificieusement fait préparer sur le Rhône de mauvaises barques. Ils y montèrent sans se douter de rien, et lorsqu’ils arrivèrent au milieu du fleuve, les barques chargées s’engloutirent. Dans ce péril les uns s’échappèrent en nageant, plusieurs s’étant saisis des planches mêmes des barques furent ainsi portés sur le rivage, d’autres moins avisés périrent dans le fleuve. Le duc Gontran arriva cependant à Avignon. Mummole, depuis qu’il était entré dans cette ville, avait en soin de détourner une partie des eaux du Rhône pour la défense de cette petite portion de la ville qui n’était pas enfermée par le fleuve ; il avait fait creuser en ce lieu des fossés d’une grande profondeur, et pour tendre un piége à l’ennemi avait fait recouvrir cette eau. Gontran étant arrivé , Mummole dit de dessus le mur :

S’il agit de bonne foi, qu’il vienne d’un côté du rivage et moi de l’autre, et me dise de là ce qu’il a à me dire. Mais lorsqu’ils furent arrives chacun de son côté, le bras du fleuve se trouvant entre eux deux, Gontran lui dit :

Si tu le permets, j’irai à toi, parce qu’il y a des choses dont nous devons conférer plus secrètement ; à quoi Mummole répondit : Viens et ne crains rien. Gontran s’avança avec un de ses amis, qui était chargé du poids d’une cuirasse. Lorsqu’ils arrivèrent sur le fossé dans lequel on avait fait entrer l’eau du fleuve, l’ami fut englouti dans l’eau et ne reparût plus[lix].

Gontran plongea aussi, et la rapidité du courant l’emportait ; mais un de ceux qui étaient présents lui tendit la lance qu’il tenait à la main, et le ramena au rivage. Alors, après s’être dit mutuellement beaucoup d’injures, Mummole et lui s’en allèrent chacun de son côté. Tandis que Gontran assiégeait cette ville avec l’armée du roi Gontran, Childebert, apprenant ces nouvelles, fut ému de colère de ce que cela s’était fait sans son ordre, et il envoya Gondulphe, dont j’ai parlé plus haut, qui fit lever le siége et conduisit Mummole en Auvergne ; mais peu de jours après il revint à Avignon.

Le roi Chilpéric alla à Paris la veille de la fête de Pâques, et, pour éviter les malédictions prononcées dans le traité qu’il avait fait avec ses frères contre celui qui entrerait à Paris sans le consentement des autres, il y entra précédé des reliques d’un grand nombre de saints. Il y célébra très joyeusement les fêtes de Pâques, et y fit baptiser son fils, que Ragnemode, évêque de cette ville tint sur les fonts de baptême. Il lui fit donner le nom de Théodoric.

Le référendaire Marc [Marcus], dont nous avons parlé plus haut, après avoir amassé de grands trésors par les injustes contributions levées sur le peuple, se sentant saisi subitement d’une douleur de côté, se tondit les cheveux[lx], fit pénitence et rendit l’esprit. Ses biens furent portés au fisc, on lui trouva de grands trésors d’or et d’argent et beaucoup et joyaux, dont il n’emporta rien que le préjudice qu’il avait fait à son âme.

Les envoyés qui étaient allés en Espagne revinrent sans en rapporter rien de positif, parce que Leuvigild était toujours en guerre contre son fils aîné.

Dans le monastère de Sainte-Radegonde[lxi]

une jeune fille, nommée Ditiola [Discolia], nièce de saint Sauve, évêque d’Albi, mourut de la manière que je vais dire. Elle était tombée malade, et les autres sœurs la servaient assidûment. Lorsque arriva le jour où elle devait se séparer de son corps, vers la neuvième heure, elle dit aux soeurs : Voilà que je me sens mieux ; je n’éprouve plus aucune douleur, je n’ai plus besoin que vous vous empressiez autour de moi et demeuriez à me soigner ; allez-vous-en pour que je puisse plus aisément me laisser aller au sommeil. A ces paroles, les sœurs quittèrent pour un instant sa cellule et revinrent peu de temps après ; elles demeuraient debout devant elle, attendant qu’elle leur parlât, lorsque étendant les mains et demandant à je ne sais qui sa bénédiction, elle dit :

Bénis-moi, ô saint et serviteur du Dieu Très-Haut ! Voilà aujourd’hui la troisième fois que tu souffres pour l’amour de moi ; pourquoi, ô saint ! supportes-tu, en faveur d’une pauvre femme malade, des injures si multipliées ? On lui demanda à qui elle adressait ces paroles ;mais elle ne répondit rien, et, après un court intervalle, elle poussa un grand éclat de rire et rendit l’esprit. Et voilà qu’un possédé, qui était venu à l’exaltation de la sainte croix[lxii]

pour en obtenir sa guérison, se prit à s’arracher les cheveux, et, se jetant à terre, disait : Malheur !

malheur, malheur à nous qui avons souffert un tel dommage ! S’il nous avait été du moins permis de plaider d’abord notre cause et de savoir pourquoi cette âme nous a été enlevée ! Ceux qui étaient présents lui ayant demandé ce qu’il voulait dire, il répondit : Voilà que l’ange Michel a pris l’âme de cette fille et l’a conduite au ciel, et notre prince, que vous appelez le Diable, n’en a pas eu la moindre part. Le corps, lorsqu’il eut été lavé, parut éclatant d’un blanc de neige, en sorte que l’abbesse ne put trouver sous sa main aucun linceul qui le surpassât en blancheur. Cependant, après l’avoir enveloppé dans des linceuls propres, on le porta à la sépulture. Une autre fille de ce monastère eut une vision, qu’elle raconta aux sœurs. Il lui sembla, dit-elle, qu’elle était en voyage parce qu’elle avait fait vœu de se rendre à pied à une fontaine d’eau vive ; comme elle n’en savait pas la route, elle rencontra devant elle un homme qui lui dit : Si tu veux arriver à la fontaine d’eau vive, je marcherai devant toi pour t’en montrer le chemin. Elle lui rendit grâces et suivit cet homme, qui marcha devant elle. Marchant ainsi, ils arrivèrent à une grande fontaine dont les eaux brillaient comme de l’or, et dont les herbes, semblables à toutes sortes de pierres précieuses, rayonnaient de toute la lumière du printemps. L’homme lui dit : Voilà la fontaine d’eau vire que tu as cherchée avec tant de travail. Désaltère-toi à son courant, afin qu’il surgisse pour toi une fontaine d’eau vive dans la vie éternelle. Comme elle buvait avidement de cette eau, voilà qu’elle vit de l’autre côté venir l’abbesse qui, l’ayant dépouillée de ses vêtements, la couvrit d’habits royaux, brillant de tant d’éclat d’or et de pierres précieuses qu’à peine serait-il possible de le comprendre. L’abbesse lui disait : Ton fiancé t’envoie ces présents. Cette vision toucha le cœur de la religieuse, et, peu de jours après, elle pria l’abbesse de lui faire préparer une cellule pour y vivre en réclusion. La cellule fut très promptement préparée. L’abbesse lui dit : Voilà la cellule, maintenant que désires-tu ? La religieuse lui demanda qu’il lui fût permis de s’y renfermer. La chose lui ayant été accordée, elle y fut conduite par les vierges rassemblées, avec des chants et des flambeaux allumés, et sainte Radegonde qui la tenait par la main. Elle dit adieu à toutes, et les ayant embrassées l’une après l’autre, elle fut recluse dans la cellule ; on boucha la porte par où elle y était entrée, et là elle vaque à l’oraison et à la lecture.

Cette année-là sortit de ce monde l’empereur Tibère[lxiii], laissant parmi tout son peuple un grand deuil de sa mort. Il était éminent en bonté, toujours prêt à l’aumône, juste dans ses arrêts, très prudent à juger, ne méprisant personne, et embrassant tous les hommes dans sa bienveillance ; et comme il les chérissait tous, il était chéri de tous. Lorsqu’il fut tombé malade, il désespéra de sa vie ; il fit appeler l’impératrice Sophie et lui dit :

Voilà que je sens que le temps de ma vie est accompli ; je veux choisir, d’accord avec vous, celui qui doit gouverner la république ; il faut élire avec soin l’homme à qui je remettrai ma puissance. Elle choisit un certain Maurice [Mauricius], disant :

C’est un homme actif et habile ; il a souvent combattu les ennemis de la république et a obtenu la victoire. Ce qu’elle disait, afin qu’après la mort de Tibère, Maurice s’unît à elle en mariage. Mais Tibère, instruit, du choix qu’avait fait l’impératrice, donna ordre de parer sa fille des ornements impériaux ; et ayant fait appeler Maurice, il lui dit : Voilà que, par le consentement de l’impératrice Sophie, tu viens d’être nommé à l’Empire. Pour t’y affermir, je te donne ma fille. La jeune fille étant arrivée, son père la remit à Maurice, en lui disant :

Reçois mon empire avec cette jeune fille ; règne heureusement, et n’oublie jamais l’amour de la justice et de l’équité. Maurice ayant reçu la jeune fille, la conduisit à sa maison ; on célébra la cérémonie du mariage , puis Tibère mourut. Après les vacances d’usage, Maurice, couvert du diadème et de la pourpre, se rendit au Cirque où il fut salué des acclamations du peuple, lui distribua des présents, et fut confirmé dans la possession de l’Empire.

Le roi Chilpéric reçut ensuite des envoyés de son neveu Childebert, à la tête desquels était Ægidius évêque de Reims. Introduits auprès du roi, lorsqu’on leur eut permis de parler, ils dirent : Ton neveu notre seigneur te demande à tout prix de conserver l’alliance que tu as faite avec lui ; il ne peut avoir de paix avec ton frère qui, après la mort de son père, lui a enlevé une partie de Marseille, retient les fugitifs de son royaume, et refuse de les lui remettre entre les mains. Ton neveu Childebert veut donc conserver entière l’affection qui est maintenant entre vous. Et le roi dit :

Mon frère s’est rendu coupable en beaucoup de choses, car si mon fils Childebert veut examiner les choses selon la raison, il reconnaîtra bientôt que son père a été tué avec la connivence de Gontran. Lorsqu’il eut ainsi parlé, l’évêque Ægidius lui répondit : Si tu t’allies avec ton neveu, et que ton neveu s’allie avec toi, vous ferez marcher une armée, et aurez bientôt pris de lui la vengeance qui vous est due. S’étant donc liés par des serments, ils se donnèrent mutuellement des otages, et se séparèrent. Chilpéric se fiant donc en leurs promesses fit marcher son armée et vint à Paris, où son séjour causa une grande dépense aux habitants. Le duc Bérulphe avec les gens de Tours, de Poitiers et de Nantes, marcha sur les confins du territoire de Bourges. Didier et Bladaste [Bladastès], à la tête de toutes les troupes des provinces qui leur étaient confiées, l’environnèrent d’un autre côté, et dévastèrent cruellement les pays qu’ils eurent à parcourir. Chilpéric ordonna à l’armée qui venait le joindre, de traverser Paris. Il le traversa lui-même à la tête de cette armée, et marcha vers le château de Melun, livrant tout aux flammes et à la dévastation. L’armée de son neveu n’arrivait point, quoique les chefs et les envoyés de Childebert fussent auprès de Chilpéric ; il envoya des messagers aux ducs Bérulphe, Didier et Bladaste, et leur dit : Entrez dans le territoire de Bourges, et quand vous serez parvenus jusque dans la ville, exigez le serment de fidélité. Les habitants de Bourges se précipitèrent, au nombre de quinze mille, du côté du château Mélian[lxiv] [Mellian], et là combattirent contre le duc Didier. Il se fit un grand carnage, et il périt plus de sept mille hommes des deux armées.

Les ducs avec le reste de leurs gens arrivèrent à la ville, ravageant et dévastant tout, et il se fit alors une telle dépopulation qu’on n’avait ouï rien de pareil dans les anciens temps, et qu’il ne resta ni maisons, ni vignes, ni arbres ; mais ils coupèrent, brûlèrent et détruisirent tout, emportant des églises ce qui appartenait au service divin, et brûlant les églises mêmes. Le roi Gontran marcha contre son frère avec son armée[lxv], mettant en la justice de Dieu toute son espérance. Un soir il envoya son armée qui détruisit une partie de celle de son frère ; le matin suivant des envoyés passèrent de l’un à l’autre, et ils firent la paix, se promettant mutuellement que celui qui, d’après le jugement des évêques et des principaux du peuple, serait reconnu avoir dépassé les bornes de la loi, paierait à l’autre une composition, et ils se séparèrent de bon accord. Le roi Chilpéric, ne pouvant empêcher son armée de piller, tua de son épée le comte de Rouen, et ensuite il revint à Paris, chacun laissant le butin qu’il avait fait, et relâchant ses captifs. Ceux qui assiégeaient Bourges ayant reçu l’ordre de retourner chez eux, emportèrent avec eux tant de butin que le pays d’où ils sortirent fut comme qui dirait entièrement vidé d’hommes et de troupeaux. L’armée de Didier et Bladaste entra dans le territoire de Tours, et s’y livra à l’incendie, au pillage, au meurtre, comme on a coutume de le faire en pays ennemi. Ils emmenèrent des captifs, dont ils renvoyèrent ensuite plusieurs après les avoir dépouillés. Cette calamité fut suivie d’une maladie sur le bétail, en sorte qu’il resta à peine une seule bête. C’était une nouvelle lorsque quelqu’un avait vu une jument ou aperçu une génisse.

Pendant que cela se passait, le roi Childebert se tenait avec son armée, assemblée en un même lieu. Une nuit l’armée se souleva, les petites gens firent entendre de grands murmures contre l’évêque Ægidius et les chefs du roi, et commencèrent à crier et à dire ouvertement : Otons de devant la face du roi ces hommes qui vendent son royaume, soumettent ses cités à la domination d’un autre, et livrent à une puissance étrangère le peuple et le prince. Tandis qu’ils se livraient à ces clameurs et à d’autres semblables, le matin étant arrivé, ils prirent leurs armes et coururent aux tentes du roi, pour se saisir de l’évêque et des seigneurs, les accabler par la force, les charger de coups, et les mettre en pièces avec leurs épées. L’évêque en ayant été averti, prit la fuite et montant à cheval, se dirigea vers sa ville épiscopale. Le peuple le poursuivit avec de grands cris, jetant après lui des pierres et vomissant des injures. Ce qui le sauva, c’est qu’ils n’avaient pas préparé leurs chevaux. Cependant l’évêque voyant que les chevaux de ses compagnons étaient rendus de fatigue, continua seul son chemin, saisi d’une telle frayeur qu’une de ses bottes étant sortie de son pied, il ne s’arrêta point pour la ramasser, mais arriva ainsi jusqu’à Reims, où il se mit à couvert dans les murs de la ville.

Peu de mois auparavant, Leudaste[lxvi]

était venu à Tours, avec la permission du roi, pour y reprendre sa femme et y demeurer. II nous envoya une lettre souscrite par les évêques, pour que nous le reçussions à la communion ; mais comme cette lettre n’était pas accompagnée des ordres de la reine, à cause de laquelle surtout il avait été séparé de la communion, je refusai de le recevoir, disant : Quand j’en aurai l’ordre de la reine, je le recevrai sans retard. J’envoyai donc vers elle, et elle me répondit par écrit en ces mots : Pressée de beaucoup de gens, je n’ai pu faire autrement que de lui permettre d’aller à Tours ; maintenant, je te prie, ne lui accorde pas la paix, et qu’il ne reçoive pas la communion de ta main, jusqu’à ce qu’il ait pleinement accompli ce qu’il nous doit. En lisant cet écrit, je craignis qu’on ne le fit périr ; j’envoyai donc chercher son beau-père, et lui donnai connaissance de cette lettre, le priant que son gendre se conduisît avec prudence, jusqu’à ce qu’il eût adouci l’esprit de la reine ; mais lui, comme il était encore mon ennemi, soupçonnant de l’artifice dans ce conseil que je lui donnais de bonne foi et pour l’amour de Dieu, ne voulut pas agir d’après les avis que je lui faisais donner, et je vis l’accomplissement de ce proverbe que j’avais appris d’un certain vieillard :

Donne toujours de bons conseils, soit à ton anti, soit à ton ennemi, car ton ami les suivra, et ton ennemi les méprisera. Méprisant donc celui-ci, il se rendit vers le roi, qui était alors avec son armée dans les environs de Melun, et supplia le peuple d’adresser sa prière au roi pour qu’il voulût le recevoir en sa présence. Le roi donc, prié par tout le peuple, consentit à le voir, et, prosterné à ses pieds, il lui demanda pardon ; mais le roi lui dit : Tiens-toi sur tes gardes encore quelque temps, jusqu’à ce que tu aies vu la reine, et qu’elle t’ait dit les moyens de rentrer en grâce auprès d’elle, envers qui tu t’es rendu bien coupable. Mais lui, imprudent et léger, se fiant sur ce qu’il avait été admis en la présence du roi, lorsque le roi vint à Paris, se rendit un dimanche dans la sainte cathédrale, se jeta aux pieds de la reine, et implora son pardon ; mais elle, frémissant de colère, et détestant sa vue, le repoussa, et versant des larmes, dit :

Puisqu’il ne me reste pas de fils qui prenne soin de poursuivre mes injures, c’est à toi, mon Seigneur Jésus , que j’en remets la poursuite. Et se prosternant aux pieds du roi, elle ajouta : Malheur à moi qui vois mon ennemi, et ne puis l’emporter sur lui ! Il fut donc repoussé du lieu saint, et on accomplit les cérémonies de la messe. Le roi étant sorti avec la reine de la sainte cathédrale, Leudaste continua son chemin jusqu’à la place, sans se douter de ce qui allait lui arriver. Il parcourait les maisons des marchands, se faisait montrer des pièces d’argenterie, pesait l’argent, et examinait plusieurs joyaux en disant : J’achèterai ceci et ceci, car il me reste beaucoup d’or et d’argent. Comme il disait cela, survinrent soudainement les serviteurs de la reine qui voulurent le lier de chaînes. Ayant tiré son épée, il en frappa l’un d’eux, ce qui irrita les autres ; en sorte que, prenant leurs boucliers et leurs épées, ils se jetèrent sur lui. Il y en eut un qui d’un coup lui enleva une partie des cheveux et de la peau de la tête. Comme il fuyait à travers le pont de la ville, son pied se prit entre deux des planches du pont ; il eut la jambe cassée, et fut pris : on lui lia les mains derrière le dos, et il fut remis à des gardes. Le roi ordonna qu’il fût soigné par les médecins, afin que, guéri de ses blessures, il pût être livré aux tourments d’un supplice journalier ; mais, comme on le conduisait à une des métairies du fisc, la pourriture se mit dans ses plaies, et il fut bientôt à l’extrémité. Alors, par l’ordre de la reine, on le coucha par terre sur le dos, et lui ayant mis sous la nuque du cou une énorme barre de fer, on le frappa sur la gorge, et il finit ainsi, par une juste mort, une vie tissue de perfidies.

La neuvième année du roi Childebert [en 584], le roi Gontran rendit à son neveu une partie de Marseille[lxvii].

Les envoyés de Chilpéric, revenus d’Espagne, annoncèrent que le royaume de la Manche[lxviii] [Carpitanie] était cruellement dévasté par les sauterelles, de telle sorte qu’il n’y avait ni arbres, ni vignes, ni forêts, ni fruits, ni aucune verdure, qu’elles n’eussent entièrement détruits ; ils dirent que l’inimitié qui s’était élevée entre Leuvigild et son fils augmentait tous les jours de violence. Une grande contagion régnait aussi dans ces cantons, et dévastait beaucoup de pays ; mais elle faisait rage surtout dans la ville de Narbonne[lxix]. Il y avait déjà trois ans qu’elle avait pris dans cette ville, puis elle s’apaisait, et alors le peuple qui avait fui, revenant dans la ville, périssait par la maladie. La ville d’Albi était aussi rudement travaillée du môme mal.

En ces jours-là, vers le milieu de la nuit, il parut du côté du nord un grand nombre de rayons brillants, d’une grande clarté, qui, se rapprochant et se séparant ensuite, finirent par s’évanouir. On vit aussi dans la partie septentrionale du ciel reluire une telle clarté qu’on la prit pour celle de l’aurore.

Il vint de nouveau des envoyés d’Espagne qui apportèrent des présents, et arrêtèrent avec le roi Chilpéric l’époque où, selon la convention qu’il avait faite précédemment, il donnerait sa fille en mariage au fils du roi Leuvigild[lxx]. L’époque fixée[lxxi] et toutes choses convenues, l’envoyé reprit sa route. Mais le roi Chilpéric étant sorti de Paris pour se rendre dans le pays de Soissons, il lui survint un nouveau chagrin : son fils, que, l’année précédente, il avait fait régénérer dans les eaux du baptême, fut pris de la dysenterie, et rendit l’esprit[lxxii]. C’était là ce qu’annonçait cette flamme que, comme je l’ai dit plus haut, on avait vu tomber des nuages. Ils revinrent à Paris avec une douleur infinie, ensevelirent leur enfant, et firent courir après l’envoyé, pour qu’il revînt, et prolongeât le terme donné, le roi disant : Voilà que ma maison est remplie de deuil ; comment pourrai-je célébrer les noces de ma fille ? Car il voulait envoyer en Espagne une autre fille qu’il avait eue d’Audovère, et qu’il avait mise dans le monastère de Poitiers[lxxiii] ; mais elle s’y refusa principalement à cause de la résistance de sainte Radegonde, qui disait : Il ne convient pas qu’une fille dédiée au Christ retourne aux voluptés du siècle.

Tandis que ces choses se passaient, on vint dire à la reine que l’enfant qui lui était mort avait succombé à des maléfices et à des enchantements, et que le préfet Mummole[lxxiv], que la reine haïssait déjà depuis longtemps , était complice de ce crime. D’où il arriva qu’un homme de la cour du roi, étant à un festin dans la maison de Mummole, se lamentait de ce qu’un enfant qu’il chérissait avait été pris de la dysenterie. Le préfet lui répondit : J’ai une herbe qui, lorsqu’on la fait prendre à celui qui est attaqué de la dysenterie, quelque désespéré qu’il soit, le guérit sur-le-champ. Ces paroles ayant été rapportées à la reine, sa fureur s’en accrut, et ayant fait prendre des femmes de la ville de Paris, elle les livra aux tourments pour les forcer par des coups à déclarer ce qu’elles savaient. Elles avouèrent qu’elles étaient sorcières, et déclarèrent avoir fait mourir beaucoup de gens ; ajoutant, ce que je ne voudrais pas qu’on crût en aucune manière : Nous avons, ô reine, sacrifié la vie de ton fils, pour celle du préfet Mummole. Alors la reine les faisant livrer à des tourments encore plus cruels, fit assommer les unes, brûler les autres, attacher d’autres à des roues qui leur brisaient les os, et se retira avec le roi dans sa maison de Compiègne, où elle lui révéla tout ce qu’elle avait entendu dire du préfet. Le roi envoya des serviteurs ordonner à Mummole de venir le trouver, et après l’avoir interrogé, le fit charger de chaînes et livrer à divers tourments. On le suspendit à un poteau, les mains liées derrière le dos, et là on le questionna sur les maléfices dont il pouvait avoir connaissance ; mais il n’avoua rien de ce que nous avons rapporté plus haut. Cependant il confessa avoir pris souvent, de ces femmes, des onguents et des breuvages dont l’effet devait être de le mettre en grâce auprès du roi et de la reine. Lors donc qu’il fut détaché du poteau, il appela l’exécuteur [lietorem], et lui dit : Allez annoncer au roi, mon seigneur, que je ne sens aucun mal des tourments qu’on m’a infligés. Le roi ayant entendu ces paroles, dit :

Ne faut-il pas, en effet, qu’il soit sorcier pour n’avoir reçu aucun mal de ce qu’on lui a fait souffrir ? Alors on l’étendit sur des roues, et on le frappa de tant de coups de courroies triplées, que les exécuteurs en étaient fatigués ; ensuite on lui entra des bâtons pointus dans les ongles des pieds et des mains, et, comme il était à ce point que l’épée était déjà levée pour lui couper la tête, il obtint de la reine qu’elle lui laissât la vie ; mais on lui fit subir une dégradation non moins cruelle que la mort ; car l’ayant mis dans un chariot, on le renvoya dépouillé de tout ce qu’il possédait à la ville de Bordeaux où il était né. Mais frappé en route d’une attaque d’apoplexie, il put à peine arriver où il lui était ordonné d’aller, et peu de temps après rendit l’esprit. Après quoi, la reine ayant pris le trésor de son enfant, tant les vêtements que les autres effets, les étoffes de soie et tout ce qu’elle put trouver, les fit consumer par le feu. On dit qu’il y en avait quatre chariots. Elle fit jeter l’or et l’argent dans une fournaise embrasée, afin qu’il ne restât rien d’entier qui pût lui rappeler la douleur de la mort de son fils.

Æthérius, évêque de Lisieux, dont nous avons parlé[lxxv], fut expulsé de sa ville, et y rentra de la manière suivante : il y avait un clerc de la ville du Mans abandonné à la luxure, aimant les femmes, et livré à la gourmandise, à la fornication, et à toute espace de vices immondes. Il voyait souvent une certaine prostituée à qui il fit couper les cheveux, lui fit prendre un habit d’homme et l’emmena avec lui dans une autre ville où n’étant pas connu, il pourrait éviter le soupçon d’adultère. C’était une femme de race libre et née d’honnêtes parents. Ses proches ayant découvert longtemps après ce qui s’était passé, voulurent venger la honte de leur famille, et ayant trouvé le clerc, ils l’enchaînèrent, l’enfermèrent et firent brûler la femme. Ensuite, excités par la perverse soif de l’or, ils tâchèrent de vendre le clerc, c’est-à-dire de trouver quelqu’un qui le rachetât ; autrement il était dévoué à une mort certaine. Ces choses ayant été rapportées à Æthérius, ému de compassion, il donna vingt pièces d’or, et le sauva ainsi de la mort qui le menaçait. Après avoir recru la vie de cette manière, le clerc se donna pour docteur dans les lettres, et promit à l’évêque, s’il lui confiait des enfants, de les rendre accomplis dans cette science ; l’évêque joyeux de cette promesse rassembla les enfants de la cité et le chargea de les instruire. II était honoré des citoyens ; le pontife lui avait donné des terres et des vignes, et il était invité dans les maisons des parents dont il instruisait les enfants. Mais revenant à ses anciennes habitudes et oubliant tout ce qu’il avait souffert, il s’éprit de concupiscence pour la mère d’un des enfants qu’il instruisait. Cette femme pudique ayant déclaré la chose à son mari, ses parents assemblés infligèrent au clerc de rudes tourments et voulurent le tuer. L’évêque, de nouveau touché de pitié, le délivra après l’avoir doucement réprimandé, et le rétablit dans ses honneurs ; mais rien ne put jamais tourner vers le bien l’esprit léger de cet homme, et, au lieu de cela, il devint l’ennemi de celui qui l’avait plusieurs fois racheté de la mort. Il s’allia à l’archidiacre de la cité qui, se jugeant digne de l’épiscopat, fit le complot d’assassiner l’évêque. On paya un clerc qui devait le frapper d’une hache, et tous ces gens commençaient déjà à tenir des discours, à parler bas, à lier des intrigues, offrant des récompenses pour engager, si l’évêque mourait, à mettre l’archidiacre à sa place. Mais la miséricorde de Dieu l’emporta sur leur perfidie, et sa bonté se hâta de réprimer la cruauté des méchants. Un jour que l’évêque rassemblait ses ouvriers dans un champ qu’il voulait faire labourer, le clerc dont j’ai parlé le suivait avec une hache, sans qu’il y prit garde aucunement. Cependant, s’en étant aperçu : Pourquoi donc, lui dit-il, me suis-tu si assidûment avec cette hache ? L’autre saisi de frayeur se jeta à ses genoux, disant : Prends courage, ô prêtre de Dieu ; car tu sauras que j’ai été envoyé par l’archidiacre et le précepteur pour te frapper de cette hache. J’ai plusieurs fois voulu le faire, et ma main s’est levée pour frapper le coup ; mais aussitôt mes yeux étaient couverts de ténèbres, mes oreilles cessaient d’entendre, et tout mon corps était ébranlé par un tremblement. Mes mains demeuraient sans force, et je ne pouvais accomplir ce que j’avais projeté ; mais lorsque ensuite j’abaissais le bras, je ne sentais plus aucun mal. J’ai reconnu que Dieu était avec toi, car je n’ai pu te nuire en aucune manière.

Lorsqu’il eut dit ces paroles, l’évêque se prit à pleurer et imposa silence au clerc. Puis, retourné à sa maison, il se coucha pour souper. Après quoi il alla se reposer dans son lit, autour duquel était un grand nombre des lits de ses clercs. Ses ennemis s’étant méfiés du clerc qui devait l’assassiner, pensèrent à exécuter par eux-mêmes leur perfidie, et tramèrent un autre artifice, soit pour le faire périr violemment, soit pour le charger d’un crime qui le fit exclure du sacerdoce. Tandis que tout le monde reposait vers le milieu de la nuit, ils se précipitèrent dans la chambre à coucher de l’évêque, poussant de grandes exclamations, et disant qu’ils en avaient vu sortir une femme, et qu’ils l’avaient laissée aller pour courir à l’évêque. C’était certainement par le conseil et l’instigation du diable qu’ils imputaient un tel crime à leur évêque, alors âgé de prés de soixante-dix ans. Sans perdre de temps, et de concert avec le clerc dont j’ai parlé, ils lièrent l’évêque qui vit ses mains chargées de chaînes par celui dont le cou avait été plusieurs fois délivré par lui de ses liens, et il fut condamné à une prison sévère par l’homme qu’il avait souvent tiré de la fange des cachots. Voyant que ses ennemis procédaient contre lui avec cette violence, il implora avec larmes, dans ses chaînes, la miséricorde du Seigneur ; aussitôt ses gardes se sentirent accablés de sommeil, la volonté du Seigneur détacha ses liens et celui qui avait si souvent délivré les méchants, fut délivré sans avoir rien souffert de leur méchanceté ; puis, s’échappant, il passa dans le royaume du roi Gontran. Une fois qu’il fut parti, ceux qui avaient comploté contre lui s’adressèrent plus librement au roi Chilpéric pour lui demander l’épiscopat ; et, accusant l’évêque de beaucoup de crimes, ils ajoutaient : Sache, ô roi très glorieux ! que nos paroles sont véritables ; car, dans la crainte de la mort que lui ont méritée ses crimes, il a passé au royaume de ton frère. Le roi ne les crut point, et leur ordonna de retourner à la ville ; et tandis que cela se passait, les citoyens, affligés de l’absence de leur pasteur, et sachant que tout cela s’était fait par envie et par avarice, se saisirent de l’archidiacre et de son associé, auteurs de cette iniquité, et demandèrent au roi de leur rendre leur évêque. Le roi envoya des messagers à son frère, l’assurant qu’il n’avait trouvé l’évêque coupable d’aucun crime. Le roi Gontran, qui était bon et plein de libéralité envers les malheureux, lui fit beaucoup de présents, et lui donna des lettres pour tous les évêques de son royaume, afin que pour l’amour de Dieu ils eussent soin de l’assister dans son voyage. Alors, parcourant les cités, il en recueillit des prêtres de Dieu tant de choses, soit en vêtements, soit en or, qu’à peine put-il rapporter tout ce qu’il avait reçu, et en lui fut accomplie cette parole de l’apôtre : Tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu [Rom., 8, 28]

; car ce voyage lui apporta beaucoup de richesses, et son exil le mit dans l’opulence. Retournant ensuite vers ses concitoyens, il en fut reçu avec tant d’honneur qu’ils pleuraient de joie et bénissaient Dieu de ce qu’il avait rendu à son église un tel évêque.

Lupintius [vulg.

Saint-Louvent], abbé de la basilique de Saint-Privas, martyr, dans la cité du Gévaudan[lxxvi], fut mandé par la reine Brunehault, et vint la trouver. Il était accusé, dit-on, par Innocent [Innocentius], comte de ladite ville, d’avoir parlé de la reine avec irrévérence. Mais l’affaire ayant été examinée, il ne fut trouvé en rien coupable de lèse-majesté, et reçut l’ordre de s’en retourner. Cependant, comme il commençait à se mettre en route, il fut pris par ledit comte et conduit au village de Ponthion[lxxvii], où on lui fit souffrir beaucoup de tourments. Relâché ensuite pour s’en retourner chez lui, comme il avait tendu ses pavillons sur la rivière d’Aisne, son ennemi vint de nouveau tomber sur lui ; et s’en étant rendu maître par la violence, lui coupa la tête, la mit dans un sac rempli de pierres, et la jeta dans la rivière ; il y jeta de même le corps attaché à une pierre. Peu de jours après, ce corps fut vu par un berger qui, l’ayant tiré du fleuve, le mit en sépulture ; mais tandis qu’il préparait les choses nécessaires à ces obsèques, sans que personne pût savoir à qui appartenait ce corps dont on ne trouvait pas la tête, il arriva tout à coup qu’un aigle enleva le sac du fond du fleuve et le déposa sur le rivage. Remplis d’admiration, ceux qui se trouvaient présents prirent le sac ; et s’empressant de chercher ce qu’il contenait, ils y trouvèrent cette tête coupée qu’ils ensevelirent avec le reste des membres. On dit que, par la puissance divine, il parut en ce lieu une grande lumière, et que lorsqu’un malade venait prier a ce tombeau avec dévotion, il s’en retournait guéri.

Théodose, évêque de Rodez, qui avait succédé à saint Dalmate, quitta la lumière du jour. Les différends et les querelles qui s’élevèrent dans cette Église pour l’épiscopat en vinrent à ce point qu’elle fut presque entièrement dépouillée des vases sacrés et de tout ce qu’elle possédait de meilleur. Avec l’aide de la reine Brunehault, on fit rejeter le prêtre Transobade, et on élut Innocent[lxxviii], comte du Gévaudan. Dès qu’il fut en possession de l’épiscopat, il commença à tourmenter Ursicin [Ursicinus], évêque de la ville de Cahors , disant qu’il retenait des choses qui appartenaient au diocèse de Rodez ; d’où il arriva que leurs discordes journalières allèrent toujours croissant. Quelques années après, le métropolitain[lxxix], réuni avec ses suffragants dans la cité d’Auvergne, rendit un jugement portant que l’église de Rodez reprendrait les paroisses qu’on se rappelait lui avoir appartenu ; ce qui fut accompli.

Remi [Remigius], évêque de Bourges[lxxx], mourut, et, après sa mort, la plus grande partie de sa ville fut consumée par un grand incendie, et là périt ce qui avait échappé aux calamités de la guerre. Après cela, par la faveur du roi Gontran, Sulpice fut élu évêque de cette ville. On rapporte que beaucoup de gens offrant au roi des présents pour en obtenir l’épiscopat, il leur répondit : Il n’est pas dans l’habitude de notre gouvernement de vendre le sacerdoce, et il ne vous convient pas de l’acheter par des présents, car nous devons craindre d’encourir l’infamie d’un gain honteux, et vous d’être comparés à Simon-le-Magicien ; mais conformément à la prescience de Dieu, Sulpice sera votre évêque ; et ainsi amené au clergé, il monta au siége de cette église. C’est un homme de grande noblesse, des premiers sénateurs de la Gaule, très instruit dans les belles-lettres, sans égal dans l’art des vers. Ce fut lui qui provoqua le synode dont nous avons parlé relativement aux paroisses du diocèse de Cahors.

Il vint d’Espagne un envoyé, nommé Oppila, apportant au roi Chilpéric beaucoup de présents. Le roi d’Espagne craignait que Childebert ne fit marcher une armée pour venger l’injure de sa soeur, car Leuvigild ayant pris son fils Erménégild qui avait épousé la sœur de Childebert [Ingonde, fille de Sigebert], l’avait fait renfermer, et sa femme était demeurée entre les mains des Grecs. Cet envoyé étant donc arrivé à Tours le saint jour de Pâques, nous lui demandâmes s’il était de notre religion ; il répondit qu’il croyait ce que croient les catholiques, et venant avec nous à la cathédrale, assista aux cérémonies de la messe ; mais il ne reçut point de nous la paix et ne participa point au sacrifice[lxxxi].

Nous reconnûmes par là qu’il avait fait un mensonge en se disant catholique ; néanmoins je l’invitai à ma table, et lui ayant demandé ce qu’il croyait, il répondit : Je crois le Père, le Fils et le Saint-Esprit unis dans une même puissance. Je lui dis : Si tu crois ce que tu affirmes, quel motif t’a donc empêché de participer au sacrifice que nous avons offert à Dieu ? Et il me dit :

Parce que vous ne répondez pas comme vous le devez au gloria, car nous disons, d’après l’apôtre Paul : Gloire à Dieu le Père par le Fils ; et vous dites, Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit ; et de même que les docteurs de l’Église enseignent que le Père a été annoncé dans ce monde par son Fils, Paul dit [I Timothée, 1, 17]

: Au Roi des siècles, immortel, invisible, à l’unique Dieu soit honneur et gloire dans les siècles des siècles ![lxxxii]

Et je lui répondis : Il n’y a pas un catholique, je pense, qui ne sache que le Père a été annoncé par son Fils, mais en même temps qu’il a annoncé son Père sur la terre, il a attesté sa propre divinité par ses miracles. Il a fallu que Dieu le Père envoyât son Fils en ce monde pour lui montrer Dieu en personne, afin que les hommes qui avaient refusé de croire aux patriarches, aux prophètes et à leurs législateurs, crussent au moins à son Fils. Il est donc nécessaire de rendre gloire à Dieu sous le nom des trois personnes, c’est pourquoi nous disons : Gloire à Dieu le Père qui a envoyé son Fils, gloire à Dieu le Fils qui a racheté le monde de son sang, gloire à Dieu le Saint-Esprit qui sanctifie l’homme racheté. Mais toi qui dis : Gloire au Père par le Fils !

tu enlèves au Fils sa gloire, comme s’il ne partageait pas la gloire de son Père parce qu’il a annoncé son Père au monde. Le Fils, comme nous l’avons dit, a annoncé son Père au monde, mais beaucoup ne l’ont pas cru, selon les paroles de saint Jean l’Évangéliste [1, 12] : Il est venu chez soi, et les siens ne l’ont point reçu ; mais il a donné à tous ceux qui l’ont reçu le pouvoir d’être faits enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom. Et toi qui décries l’apôtre Paul, et n’entends pas ses paroles, remarque comme il a parlé prudemment et selon ce que chacun était en état d’entendre. Remarque comme il a prêché parmi les incrédules sans paraître leur imposer aucun fardeau trop difficile à porter, tellement qu’il dit à quelques-uns : Je ne vous ai nourris que de lait et non de viandes solides, parce que vous n’en étiez pas capables, et à présent même vous ne l’êtes pas encore [I Corinth., 3, 2]. La nourriture solide est pour les parfaits [Hébreux, 5, 14]. Et il dit à d’autres : Je n’ai point fait profession de savoir autre chose parmi vous que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié [I Corinth., 2, 2].

Maintenant veux-tu, ô hérétique, parce que Paul n’a prêché que le Christ crucifié, douter de sa résurrection ? Fais plutôt attention à sa prudence, et vois avec quelle adresse il dit à d’autres plus robustes dans leur foi : si nous avons connu. Jésus-Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de cette sorte [II Corinth., 5, 16]. Nie donc, accusateur de Paul, si ton esprit est capable d’une telle folie, que le Christ ait été crucifié ; mais je te le demande, laisse toutes ces choses, écoute de meilleurs conseils, applique un collyre à tes yeux troublés, et reçois la lumière de la prédication apostolique. Car Paul parlait aux hommes selon ce qu’était chacun, d’une manière moins relevée, afin de les élever ensuite au plus haut faîte de la foi ; et comme il dit ailleurs [I Corinth., 9, 22] : je me suis fait tout à tous pour les sauver tous, comment un mortel refusera-t-il la gloire au Fils, que le Père lui-même a glorifié du haut du ciel, non pas une fois, mais deux ou trois fois ? Écoute comme il a parlé du haut des cieux, lorsque le Saint-Esprit descendit sur la tête du Fils, baptisé de la main de Jean : celui-ci est, dit-il, mon fils bien-aimé, dans lequel j’ai mis toute mon affection [Matthieu, 17, 5].

Certainement, si tu as les oreilles assez bouchées pour ne pas entendre cela, tu dois croire du moins ce qu’entendirent les apôtres sur la montagne, lorsque Jésus, transfiguré dans sa gloire, parlait avec Moise et Élie, du haut d’une nuée resplendissante, le Père dit : voici mon Fils bien aimé, en qui j’ai mis toute mon affection, écoutez-le [II épître de Pierre, 1, 17].

L’hérétique répondit à cela : le Père en ceci ne rend nullement témoignage à la gloire du Fils ; il le désigne seulement pour son fils. Et moi je lui dis :

Si tu prends les choses de cette manière, je te fournirai un autre témoignage par lequel le Père a glorifié son Fils. Au moment de la Passion de notre Seigneur, lorsqu’il dit [Jean, 14, 1] :

Mon Père glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifié ; qu’est-ce que le père lui a répondu du haut du ciel ? Ne lui a-t-il pas dit [Ibid., 12, 28] : Je l’ai déjà glorifié, et je le glorifierai encore ?

Voilà donc que la propre voix du père le glorifie, et toi tu t’efforces de lui enlever sa gloire. Mais ton pouvoir ne répond pas à la volonté que tu montres. Et toi qui te portes accusateur de l’apôtre Paul, écoute-le lorsque Jésus-Christ parle par sa bouche : Que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu son Père [Philip., 3, 11].

Maintenant, s’il participe à la gloire de son Père, s’il habite dans la gloire avec son Père, comment se fait-il que tu veuilles le déshonorer en le privant de sa gloire ? Et comment ne rendra-t-on pas gloire parmi les hommes à celui qui règne dans les cieux, avec une gloire égale à celle de son Père ? Confessons donc le Christ Fils de Dieu pour le vrai Dieu, et reconnaissons que puisqu’ils n’ont qu’une seule divinité, ils n’ont qu’une seule et même gloire. Après cela, je me tus et terminai la discussion. L’envoyé se rendit vers le roi Chilpéric, et après lui avoir offert les présents que lui envoyait le roi d’Espagne, il retourna dans son pays.

Le roi Chilpéric ayant appris que son frère Gontran avait fait la paix avec Childebert son neveu, et qu’ils voulaient se réunir pour lui reprendre les villes qu’il leur avait enlevées de force, se réfugia avec tous ses trésors dans la ville de Cambrai et y emporta avec lui tout ce qu’il avait de meilleur. Il envoya des messagers aux ducs et comtes des cités, pour les engager à réparer les murs des villes, à renfermer leurs effets ainsi que leurs femmes et leurs filles sous l’abri des remparts, et à se défendre courageusement si la nécessité l’exigeait, de manière à ce que l’ennemi ne pût leur faire de mal. Il ajoutait : Et si vous perdez quelque chose, lorsque nous reviendrons à prendre vengeance de nos ennemis, vous en reprendrez davantage. Mais il ne savait pas que la victoire est dans la main de Dieu. A plusieurs fois ensuite, il mit son armée en marche, puis il lui ordonna de se tenir en repos dans ses frontières. Dans ces jours-là il lui était né un fils qu’il fit nourrir dans sa maison de Vitry[lxxxiii], de peur, dit-il, que s’il était vu en public, il ne lui arrivât quelque mal et qu’il ne mourût.

Le roi Childebert alla en Italie, ce qu’apprenant les Lombards, et craignant d’être défaits par son armée, ils se soumirent à sa domination[lxxxiv], lui firent beaucoup de présents, et promirent de lui demeurer fidèles et soumis. Le roi ayant obtenu d’eux ce qu’il désirait retourna dans les Gaules, et ordonna de mettre en mouvement une armée qu’il fit marcher en Espagne. Cependant il s’arrêta. L’empereur Maurice lui avait donné, l’année précédente, cinquante mille sols d’or pour chasser les Lombards de l’Italie. Ayant appris qu’il avait fait la paix avec eux, il redemanda son argent, mais le roi, se confiant en ses forces, ne voulut seulement pas lui répondre là dessus[lxxxv].

Il se passa en Galice de nouveaux mouvements dont nous allons rendre compte. Erménégild ayant encouru, comme nous l’avons dit [livre V], la colère de son père, demeurait avec sa femme dans une ville d’Espagne[lxxxvi], comptant sur le secours de l’empereur, et de Miron [Mir – livre V] roi de Galice. Ayant appris que son père venait vers lui avec une armée, il chercha de quelle manière il devait s’y prendre pour le repousser et le tuer, ne sachant pas, le malheureux, que le jugement de Dieu menace celui qui médite de telles choses contre son père, fût-il hérétique. Après y avoir bien pensé, parmi les nombreux milliers d’hommes qui l’accompagnaient , il choisit trois cents hommes d’armes qu’il renferma dans le château d’Osser[lxxxvii], dont l’église contient des fontaines qui se remplissent par l’ordre spécial de Dieu. Son projet était de lasser et de rompre ainsi la première impétuosité de son père, afin de le vaincre ensuite plus facilement avec des troupes de moindre valeur, mais plus nombreuses. Le roi Leuvigild connaissant sa ruse se fatiguait la tête à délibérer disant : Si je vais contre lui avec toute mon armée réunie eu un seul corps, elle sera cruellement accablée des traits de l’ennemi ; si je n’y vais qu’avec un petit nombre de soldats, je ne pourrai vaincre cette troupe d’hommes vaillants : ainsi donc j’irai avec tous. » Et, marchant vers le lieu où étaient réunis ces vaillants hommes, il les défit, et brûla le château, comme on l’a déjà raconté[lxxxviii].

Cette victoire obtenue, il apprit que le roi Miron venait contre lui à la tête d’une armée ; l’ayant environné, il exigea de lui le serment de lui être fidèle à l’avenir. Ils se firent des présents mutuels, après quoi chacun retourna chez soi. Mais Miron retourné dans son pays, se mit au lit peu de jours après, et mourut [en 582]. Sa maladie était venue des mauvaises eaux et de l’insalubrité de l’air de l’Espagne. Après sa mort son fils Euric sollicita l’amitié du roi Leuvigild, et lui ayant, comme son père, prêté serment, régna sur le royaume de Galice. Mais, dans l’année, son beau-frère Audica, qui était fiancé à sa sœur, vint avec une armée, le prit, le fit clerc et ordonna qu’on lui imposât les honneurs du diaconat ou de la prêtrise. Puis, ayant pris pour femme la veuve de son père [Sisegonthe], il obtint le royaume de Galice[lxxxix].

Leuvigild prit son fils Erménégild et l’emmena avec lui à Tolède, puis le condamna à l’exil, mais il ne put tirer sa femme des mains des Grecs.

Les sauterelles qui depuis cinq ans ravageaient la province de la Manche, passèrent, cette année, en suivant la grande route, dans une autre province voisine de celle-ci. Elles couvraient en longueur un espace de cent cinquante milles, et celui de cent milles en largeur. Cette année parurent dans les Gaules beaucoup de prodiges, et les peuples éprouvèrent de grandes calamités. On vit des roses au mois de janvier, et il parut autour du soleil un grand cercle mêlé de diverses couleurs, semblables à celles que déploie l’arc-en-ciel après la pluie. Une cruelle gelée brûla les vignes, une tempête vint ensuite en divers lieux ravager les vignes et les moissons, et ce qui restait fut consumé par une épouvantable sécheresse. On vit sur quelques vignes un petit nombre de fruits maigres, sur quelques autres point du tout. Si bien que les hommes irrités contre Dieu ouvrirent les entrées des vignes et y introduisirent les brebis et les chevaux, entremêlant de prières, les malheureux, le soin qu’ils prenaient de se nuire à eux-mêmes, et disant : Que jamais durant l’éternité des siècles, ces vignes ne produisent plus de sarments. Les arbres qui avaient donné des fruits au mois de juillet, en donnèrent d’autres au mois de septembre. La maladie revint attaquer les bestiaux avec une nouvelle violence, si bien qu’à peine en demeura-t-il quelques-uns.

A l’approche du mois de septembre, il arriva au roi Chilpéric une grande ambassade des Goths[xc]. Retourné à Paris, il ordonna de prendre un grand nombre de serviteurs appartenant aux maisons royales[xci], et de les mettre dans des chariots ; comme plusieurs pleuraient et ne voulaient pas s’en aller, il les fit tenir prisonniers pour pouvoir plus facilement les obliger de partir avec sa fille. On dit que plusieurs, craignant de se voir enlevés ainsi à leurs parents, de douleur s’arrachèrent la vie au moyen d’un lacs. Le fils était séparé du père, la mère de la fille, et ils s’en allaient avec de profonds gémissements et de grandes malédictions ; on entendait tant de pleurs dans la ville de Paris qu’on les a comparés aux pleurs de l’Égypte. Plusieurs personnes des meilleures familles, contraintes de s’en aller ainsi, firent leur testament, donnèrent leurs biens aux églises, et demandèrent qu’au moment où la fille de Chilpéric entrerait en Espagne, on ouvrît ces testaments, comme si elles étaient déjà dans le tombeau. Cependant il vint à Paris des envoyés du roi Childebert pour avertir le roi Chilpéric de ne donner à sa fille aucune des villes qu’il tenait du royaume du père de Childebert [Sigebert, roi d’Austrasie], ni aucune partie de ses trésors, et de ne pas se permettre de toucher aux esclaves, aux chevaux, aux jougs de boeufs, ni à rien de ce qui appartenait à ces propriétés. Un de ces envoyés fut, dit-on, tué secrètement, mais je ne sais par qui. Cependant les soupçons se portèrent sur le roi Chilpéric, ayant promis de ne toucher à aucune de ces choses, convoqua les principaux Francs et ses autres fidèles, et célébra les noces de sa fille. Elle fut remise aux envoyés des Goths, et il lui donna de grands trésors ; mais sa mère y ajouta une telle quantité d’or et d’argent ou de vêtements, que le roi, voyant cela, crut qu’il ne lui restait plus rien. La reine, s’apercevant de son mécontentement, se tourna vers les Francs, et dit :

Ne croyez pas, ô Francs, qu’il y ait rien là des trésors des rois précédents. Tout ce que vous voyez est tiré de mes propriétés, car le roi très glorieux a été très libéral envers moi, et j’ai amassé beaucoup de choses par mon labeur, et beaucoup d’autres viennent de ce que j’ai recueilli tant sur les fruits que sur les tributs des maisons qui m’ont été concédées. Vous m’avez fait aussi beaucoup de présents, desquels j’ai composé ce que vous voyez devant vous, car il n’y a rien là des trésors publics. Et ainsi elle trompa l’esprit du roi. Il y avait une telle immensité de choses que, tant en or qu’en argent, et autres choses précieuses, on emmena cinquante chariots. Les Francs apportèrent aussi beaucoup de présents ; les uns de l’or, les autres de l’argent, quelques-uns des chevaux, plusieurs des vêtements ; chacun donna ce qu’il put. La jeune fille ayant dit adieu avec beaucoup de larmes et d’embrassements, lorsqu’elle sortait de la porte, l’essieu d’une des voitures cassa ; tous se dirent alors à la malheure, ce que quelques-uns prirent pour un augure. Étant ensuite partie de Paris, elle ordonna de dresser ses tentes à huit milles de la ville. Durant la nuit, cinquante hommes de sa suite se levèrent, prirent les cent meilleurs chevaux, tous les freins d’or, deux grandes chaînes, et s’enfuirent vers le roi Childebert. Durant tout le chemin, tous ceux qui pouvaient s’échapper prenaient la fuite, emportant avec eux tout ce qu’il leur était possible d’attraper. On reçut aussi durant la route ce cortège avec un grand appareil, aux dépens des diverses cités. Le roi avait ordonné que là dessus on ne payât rien de son fisc ; tout fut fourni par une contribution extraordinaire des pauvres gens.

Comme le roi craignait que son frère ou son neveu ne tendissent en route quelque embûche à sa fille, il avait ordonné qu’elle marchât environnée d’une armée. Avec elle étaient des hommes du premier rang, le duc Bobon, fils de Mummolène [Mummolenus], avec sa femme, pour lui servir de paranynphe ; Domégesile, Ansevald, le maire du palais Waddon, autrefois comte de Saintes, le reste de la troupe, composé d’hommes du commun était au nombre de plus de quatre mille. Les autres chefs et camériers qui, voyageaient avec elle la quittèrent à Poitiers. Ses compagnons de route allaient tant qu’ils pouvaient, et ils firent en chemin tant de butin, se livrèrent à tant de pillages qu’on pourrait à grand’peine le raconter. Ils dépouillaient les cabanes des pauvres , ravageaient les vignes, emportaient les sarments avec les raisin, enlevaient les troupeaux en tout ce qu’ils pouvaient trouver, et ne laissaient rien dans les lieu qu’ils traversaient, accomplissant ce qui a été dit par le prophète Joël [1, 4] : La sauterelle a mangé les restes de la chenille, le ver les restes de la sauterelle , et la nielle les restes du ver. Ce fût ainsi que les choses se passèrent alors. Les restes de la gelée furent détruits par les tempêtes, le reste des tempêtes fut brûlé par la sécheresse ; et ce qu’avait laissé la sécheresse enlevé par les gens de guerre.

Tandis que ceux-ci continuaient leur route avec leur butin, Chilpéric, le Néron, l’Hérode de notre temps, se rendit à sa maison de Chelles, éloignée de la ville de Paris d’environ soixante stades. Là, il se livrait à l’exercice de la chasse ; mais un jour qu’il revenait de chasser, et qu’il faisait déjà nuit, comme il descendait de cheval, s’appuyant d’une main sur l’épaule d’un de ses serviteurs, un homme s’approcha, le frappa d’un couteau sous l’aisselle, et, réitérant son coup, lui perça le ventre : aussitôt, rendant le sang en abondance, tant par la bouche que par ses blessures, il rendit son âme inique. On a vu, par ce qui précède, tout le mal qu’il avait fait, et qu’il brûla et dévasta souvent plusieurs contrées, sans en ressentir aucune douleur, mais plutôt une grande joie ; semblable à Néron, lorsque autrefois il chantait des tragédies au milieu de l’incendie des palais [Suétone, VI, 38]. Souvent il punit injustement des hommes pour avoir leur bien. Peu de clercs, de son temps, parvinrent à l’épiscopat. Il était adonné à sa bouche, et faisait son Dieu de son ventre, affirmant qu’il n’y avait pas d’homme plus sage que lui. Il a fait deux livres de vers [livre V], prétendant imiter Sédule [Sedulius] ; mais ces vers ne peuvent se soutenir sur leurs faibles pieds, et faute de s’y entendre, il y a mis des syllabes brèves à la place des longues, et des longues où il faudrait des brèves. Il a fait d’autres opuscules, comme des hymnes et des messes qu’on ne peut admettre en aucune manière. Il était l’ennemi des intérêts des pauvres, et blasphémait assidûment contre les prêtres du Seigneur. Les évêques des églises étaient, lorsqu’il se trouvait en particulier, le principal sujet de ses dérisions et de ses plaisanteries : il appelait celui-ci inconséquent, cet autre orgueilleux, celui-là verbeux, tel autre luxurieux ; il disait : celui-ci est rempli de vanité, cet autre bouffi d’arrogance, car rien ne lui était plus odieux que l’Église ; il disait souvent : Voilà que notre fisc demeure pauvre, que nos richesses sont transférées aux églises ; personne ne règne, si ce n’est les évêques ; notre dignité périt, et est transportée aux évêques des cités. Et parlant ainsi, il violait sans cesse les testaments souscrits au profit des églises, et foulait souvent aux pieds jusqu’aux ordres de son père, pensant qu’il ne restait personne pour l’obliger d’accomplir ses volontés. L’imagination ne peut fournir aucune sorte de débauche et de luxure qu’il n’accomplît en réalité. Il cherchait sans cesse de nouveaux moyens de léser le peuple ; aux gens qu’il trouvait coupables, il faisait arracher les yeux ; et dans les ordres qu’il envoyait aux juges pour ses affaires, il ajoutait : Si quelqu’un méprise nos commandements, qu’il soit condamné à avoir les yeux arrachés. Comme il n’aimait véritablement personne, personne ne l’aimait, et dés qu’il eut rendu l’esprit, tous les siens l’abandonnèrent. Mallulphe, évêque de Senlis, qui avait déjà passé trois jours sous la tente, sans pouvoir parvenir à le voir, ayant appris sa mort, vint laver son corps, le couvrit des meilleurs vêtements, et ayant passé la nuit à chanter des hymnes, le mit sur une barque, et, alla l’ensevelir à Paris dans la basilique de Saint-Vincent [Saint-Germain-des-Prés], laissant la reine Frédégonde dans la cathédrale de cette cité[xcii].

[i] Gogon, dont il a été question au livre V, était un grand seigneur lettré en commerce de vers et de lettres avec les beaux esprits de son temps, notamment avec Fortunat, qui lui adressa les quatre pièces placées en tête du 7e livre de ses Poésies. C’était Gogon que Sigebert avait chargé d’amener Brunehaut en Gaule.

[ii] Voyez le livre IV et la Chronique de Marius d’Avenches.

[iii] Cette ville appartenait à Childebert.

[iv] Il s’agit vraisemblablement du troisième concile de Lyon, quoique les collections des conciles le place en 583. Nous en avons les six canons. Il n’y est question que de discipline ecclésiastique (Dom Ruinart).

[v] Nogiventum villam : peut-être Saint-Cloud, mais plutôt Nogent-sur-Marne, résidence très habituelle des rois Mérovingiens.

[vi] Les monnaies d’or de Tibère Constantin ne sont pas très rares (voyez Essai de classif. des suites byzantines par M. de Saulcy, p. 31 et pl. III). Mais il s’agit ici de pièces purement commémoratives, appelées médaillons. Les temps modernes n’ont pas conservé de médaillon antique d’une dimension aussi énorme que celle dont parle ici Grégoire. Le plus grand qu’on ait connu est un médaillon d’or de Justinien (représenté d’un côté en buste, de l’autre côté à cheval ramenant devant lui la victoire, avec ces mots : D. N. JUSTINIANVS PP. AVG. — SALVS ET GLORIA ROMANOR. — CONOB), qui avait été acheté par l’ambassadeur de France à Constantinople en 1751, et qui déposé alors à la Bibliothèque du roi, y fut volé en 1831. Il portait trois pouces de diamètre et pesait 5 onces 3 gros. M. de Boze l’a décrit et fait graver dans les Mém. de l’Acad. des Inscr., t. XXVI, p. 523. Il peut donner une idée de ce qu’était celui de Tibère, car il n’y eut qu’une dizaine d’années d’intervalle entre les deux frappes.

[vii] On pense que c’est par lui que Grégoire de Tours avait été sacré évêque (Marolles et Dom Ruinart).

[viii] Gontran était âgé et sans autres enfants que des filles.

[ix] In omnibus quæ laborare potuero. Ces paroles semblent faire la distinction, si usuelle dans le droit du moyen âge, qui consiste à spécifier les acquêts par opposition aux propres. En ce sens la libéralité du roi n’avait rien de vague.

[x] Évêque de Bayeux (livre IV) ou d’Avranches.

[xi] Fortunat (VII, 7-10) célèbre les louanges de ce personnage et de Magnulf, son frère (voyez Grégoire, livres IV et IX).

[xii] Douze ans chez les Francs Saliens, quinze ans chez les Ripuaires (Pardessus, Loi Salique, p. 452).

[xiii] Ces paroles ne se trouvent point dans la Vulgate (Guadet et Taranne).

[xiv] Isaïe, 7, 14 – Matthieu, 1, 23. Grégoire, qui ne veut combattre le Juif qu’avec les citations des livres Juifs, ne devait pas ajouter ces mots : ce qui veut dire Dieu est avec nous. Ils ne sont que dans saint Matthieu (Guadet et Taranne).

[xv] Voyez plus loin la triste fin de Priscus.

[xvi] Il est question de dîmes dans le canon 5 du second concile de Mâcon, en 585 ; et déjà les pères du second concile de Tours, en 567, avaient exhorté les fidèles à payer les dîmes pour échapper aux malheurs qui les menaçaient. Voyez Sirmond, Conciles, t. I (dom Ruinart).

[xvii] Provincia, la Provence.

[xviii] Ici provincia dans un autre sens.

[xix] Ici Grégoire joue sur le double sens, adjectif et appellatif, du mot dominicus.

[xx] Le religieux chargé des intérêts temporels du monastère.

[xxi] On doit s’étonner de l’omission d’Austadius dans le catalogue des évêques de Nice. On voyait encore au dix-septième siècle, près de Ville-Franche, à une lieue de Nice, les débris d’une tour et d’une église consacrée à San-Sospir : c’est le nom corrompu de saint Hospice. Ces édifices furent abattus pour la construction d’une tour que le duc Victor-Amédée de Savoie fit bâtir, vers 1640, en cet endroit (Ruinart).

[xxii] Il est encore question d’Hospicius dans Grégoire, Gloire des Confesseurs, 97 ; dans Paul Diacre, qui copie Grégoire, III, 1 ; dans la Chronique de Sigebert, année 581. Du temps de l’abbé de Marolles et de Dom Ruinart, son corps passait pour être conservé dans l’église de Nice.

[xxiii] On a une vie de cet évêque, assez ancienne, et une règle monastique rédigée par lui ; toutes deux publiés (Ruinart).

[xxiv] C’est-à-dire, comme plus haut, la Provence. Elle faisait partie du royaume de Childebert. Voyez ci-dessous.

[xxv] Dynamius et Jovin, rector ; Albinus, ex-præfector.

[xxvi] On a quelques vies de saints écrites par Dynamius. Fortunat fait son éloge, ainsi que ceux d’Albinus et de Jovinus, livre VI, 11-12.

[xxvii] Vulgairement saint Cybar.

[xxviii] Ce fut en France, jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, le préliminaire le plus habituel des autres tortures. On tirait les quatre membres du patient par des cordes s’enroulant sur un tour, et on l’isolait en l’air. Avec quelques évolutions du tour on pouvait lui disloquer toutes les jointures, et on le faisait.

[xxix] Appelé Chramnulf dans une ancienne biographie de saint Cybar.

[xxx] Ce monastère, selon Ruinart et Bouquet, fut depuis l’église paroissiale du même nom dans le faubourg Saint-Martin. La basilique de Saint-Martin nommée plus bas est, selon les mêmes, le célèbre prieuré de ce nom (Conservatoire des Arts et Métiers). Il faut avouer que ces deux églises étaient alors assez loin de la ville ; à moins qu’on explique apud Parisius par auprès de Paris. Voyez plus bas (Guadet et Taranne).

[xxxi] La Provence brillait donc alors d’un certain éclat littéraire.

[xxxii] Domus regiœ majorem. Première mention faite par Grégoire de cette charge importante.

[xxxiii] Celle de Tours, comme l’indique la suite du texte.

[xxxiv] Dans le droit romain l’action furti ne se donnait qu’à la personne lésée par le vol ; dans les coutumes barbares il y avait une sorte d’action publique en ce qu’une partie de la composition due par le délinquant appartenait au fisc. Le fait cité ici donnait donc lieu à une question sérieuse, et l’on voit que le roi barbare la résout en effet avec bienveillance.

[xxxv] Cette coutume de s’approprier à la mort de l’évêque les objets mobiliers qui lui appartenaient fut religieusement suivie par les clercs du moyen âge.

[xxxvi] Les domestiques des rois Francs, étaient les hommes attachés à la personne du prince et qui logeaient dans l’intérieur du palais, ils étaient sous les ordres d’un chef appelé le comte des domestiques ; leur condition, loin d’être servile, était au contraire une des plus élevées ; les lois barbares leur donnent le titre d’optimates ; les principaux d’entre eux siégeaient dans les plaids ou cours judiciaires du prince ; c’étaient, en un mot, des fidèles plus spécialement attachés au service personnel de leur seigneur. Du reste cette signification du mot domestique s’est perpétuée dans le moyen âge et jusque vers la fin du 17e siècle ; les jeunes gens qui recevaient dans un château leur éducation chevaleresque étaient souvent appelés domestiques ou gens de la maison, et le cardinal de Richelieu avait un grand nombre de gentilshommes parmi ses domestiques.

[xxxvii] Frère de saint Nisier, évêque de Lyon (Lecointe et Ruinart).

[xxxviii] Abbé de Saint-Victor de Marseille.

[xxxix] Il semble, par ce qui précède, que Gondulphe avait réduit toute la ville sous l’obéissance de Childebert, pour punir Gontran de n’avoir pas voulu rendre à celui-ci la moitié qui lui appartenait. Le récit est aussi vague que devaient être peu précis les droits des deux souverains sur une seule ville (Guadet et Taranne).

[xl] Voyez Aimoin, III, 44.

[xli] Ou Saint-Caprais ; en gascon, Saint-Grapâsy.

[xlii] Dans la basilique de Saint-Saturnin, appelé à Toulouse Saint-Sernin.

[xliii] Ce sont deux villages sur la Creuse, vers les limites de la Touraine et du Berri (Indre et Loire, arr. de Loches).

[xliv] Vosconia. Première mention de ce nom géographique ; voyez ci-après (livre IX) et Fortunat (IX, 1).

[xlv] Institution purement romaine (Code Justinien, lib. V, de donat. ante nupt., ff., 9). Les Francs avaient la dot et le Morgengabe ; voyez le livre IX. — Voyez cependant Pardessus (Loi Salique, p. 666).

[xlvi] Voyez la fin de cette anecdote dans le livre suivant.

[xlvii] Félix mourut le 6 janvier 582. Il est honoré comme saint par les fidèles de Nantes. Grégoire le tenait pour son ennemi. Voyez le livre V, la Gloire des Confesseurs, 78, et Augustin Thierry, lettre V sur l’Histoire de France.

[xlviii] Saint-Julien-le-Pauvre ou le Vieux, servant depuis le dix-septième siècle de chapelle à l’Hôtel-Dieu de Paris. Voyez le livre IX.

[xlix] Le traducteur allemand, Giesebrecht, propose ici, non sans vraisemblance, une légère correction (erat pour erant) en vertu de laquelle on traduit : Il se réfugia, avec ses serviteurs, dans la basilique Saint-Julien, située sur la place voisine. Peut-être la synagogue où se rendait Priscus était-elle située du côté de la rue Pierre Sarrazin, où existait au treizième siècle un cimetière israélite et qui se trouve pas fort éloigné de Saint-Julien.

[l] Ceci est un reste de l’ancien usage des Germains chez qui ce n’est point la femme, dit Tacite, qui apporte une dot au mari, mais le mari qui en donne une à la femme (De mor. Germ., c. 18.). Cet usage, indirectement consacré par plusieurs des lois barbares, entre autre par celle des Bourguignons (tit. 34), et attesté, dans les premiers siècles de l’Europe moderne, par une multitude de faits, se retrouve chez presque tous les peuples barbares ou sauvages d’Asie, d’Afrique et d’Amérique ; il indique partout la condition, sinon servile, du moins faible et méprisée, des femmes qui sont achetées par leur mari comme un esclave ou une tête de bétail. Dès qu’on le voit disparaître et que la femme commence à apporter une dot dans la maison où elle entre, on peut être assuré que la condition des femmes s’améliore.

[li] Sur laquelle, voyez Miracles de Saint-Martin, III, VIII.

[lii] Apud Pontem Urbiensem civitatis parisiacæ… ad arcendos insiditores. Il ne s’agit pas ici de soldats, car l’Orge, filet d’eau guéable partout, ne pouvait être une ligne de défense ; mais il traversait deux routes reliant les États de Gontran à ceux de Chilpéric : celle de Paris à Orléans et celle de Paris à Fontainebleau. Il n’y a aucun moyen de savoir de laquelle des deux Grégoire veut parler, en sorte que ce Pons Urbiensis peut être aussi bien à Savigny qu’à Arpajon. Le vieil Aimoin prenait le lieu en question pour un pont de la ville de Paris (urbiensis). Urbia est bien l’Orge, quoique son nom, au moyen âge, soit plutôt Orgia ou Ordea ; il existe à la Direction générale des Archives, à Paris, une charte de l’an 670 dans laquelle on lit : ad Urbiam fluviolum in pago Stampensi.

[liii] Il parait certain que Gondovald était bien réellement le fils de Clotaire qui l’avait eu d’une femme de condition très inférieure, et l’avait renié ensuite à cause de quelques soupçons sur la conduite de sa mère.

[liv] Colonia Agrippinensis. Les barbares, supprimant sans doute le dernier mot, avaient fini par l’appeler Colonia tout court.

[lv] Par le duc Gontran Boson, comme on le verra dans le livre suivant.

[lvi] On ne sait pas très bien qui est cet évêque.

[lvii] Le peuple assistait à Matines avec le clergé, au moins le dimanche (Ruinart).

[lviii] On croit qu’il s’agit ici de Saint-Laurent au faubourg Saint-Martin. Voyez un mémoire de M. Girard (Acad. des Sciences, t. XVI, 1838) expliquant qu’au moyen âge il existait depuis l’Arsenal jusqu’à Saint-Laurent un fossé où entrait l’eau de la Seine et où remisaient les bateaux.

[lix] Je suppose que ces courants avaient peu de largeur, et semblaient à Gontran des ruisseaux facilement guéables (Guadet et Tranne).

[lx] La tonsure était commune aux pénitents, comme aux clercs et aux moines (Ruinart).

[lxi] Monastère de la Sainte-Croix, à Poitiers (livre III).

[lxii] C’est-à-dire dans l’église du monastère de la Sainte-Croix.

[lxiii] Ce fut un 582, et non en 583 que mourut l’empereur Tibère.

[lxiv] Mediolanens castrum. Château-Meillan à 60 kilomètres au sud de Bourges, et non Mehun-sur-Yèvre comme l’avaient proposés A. de Valois, Ruinart et d’autres savants. C’est ce qui est démontré par l’abbé Lebeuf et suivit depuis.

[lxv] Vraisemblablement près de Melun, où Chilpéric s’était posté.

[lxvi] Ennemi personnel de Grégoire, livre V.

[lxvii] C’est-à-dire que Chilpéric avait été battu et que Childebert, qui l’avait trahi, reçut de Gontran sa récompense.

[lxviii] Portion de la Nouvelle-Castille, avec Tolède pour capitale.

[lxix] Narbonne et les autres villes de la Septimanie étant alors placées sous la domination wisigothe faisant partie de ce qu’on appelait les Espagnes.

[lxx] Reccared qui lui succéda.

[lxxi] Dato placito. Placita, assemblées des Francs pour la discussion des affaires publiques ou pour le jugement, par le roi, des contestations privées. Voyez Pardessus, Loi salique, dissertation IX.

[lxxii] Théodoric dont on a déjà parlé.

[lxxiii] Basine qui excita ensuite, dans ce monastère, les désordres que Grégoire de Tours raconte dans le 10e livre.

[lxxiv] Préfet ou maire du palais de Chilpéric ; il ne faut pas le confondre avec le patrice Mummole, général de Gontran.

[lxxv] Il n’en est cependant question nulle part dans les ouvrages de Grégoire tels qu’ils nous sont restés.

[lxxvi] Mende (Lozère), qui avait remplacé comme évêché Javouls détruit au IIIe siècle.

[lxxvii] Département de la Marne, à 18 kilomètres de Vitry-sur-Marne.

[lxxviii] Celui cité au paragraphe précédent et dans le 10e livre.

[lxxix] C’est-à-dire l’évêque de Bourges, Sulpice, dont il est question dans le paragraphe suivant, non pas Sulpice-Sévère l’historien, mort en 420 (Guadet).

[lxxx] Il souscrivit au concile de Bourges (en 581) en signant Remedius (Dom Ruinart).

[lxxxi] C’est-à-dire qu’il ne voulut point recevoir le baiser de paix et ne communia point (Dom Ruinart).

[lxxxii] Il est remarquable que ces mots sur lesquels s’appuie Oppila, per Jesum Christum Dominum nostrum, ne sont pas dans le texte et que Grégoire ne lui reproche pas une citation inexacte (Guadet et Taranne). — Grégoire a probablement confondu ces paroles avec celles qui terminent l’épître aux Romains (Giesebrecht). — Voyez dans le cinquième livre, une dispute analogue.

[lxxxiii] C’est le Vitry près de Douai où fut tué le roi Sigebert (livre IV). Ce fils est Clotaire II, qui lui succéda.

[lxxxiv] Soumission purement nominale, comme celle des Bretons ; Paul Diacre, malgré sa docilité à copier Grégoire, n’en parle pas.

[lxxxv] On a sur ce point trois lettres de Maurice à Childebert (dom Bouquet, IV, 86) ; mais elles ne sont pas aussi formelles que les deux phrases de Grégoire. Les relations des rois Francs avec la cour de Constantinople se suivaient alors sans interruption et étaient empruntes d’un caractère manifeste de soumission extérieure des barbares au grand nom de l’autorité romaine. Voici une lettre adressée vers cette époque à l’empereur par la mère de Childebert : Au Seigneur glorieux, pieux, perpétuel, illustre, triomphateur et auguste Maurice, empereur, la reine Brunichilde. Par la grâce de votre sérénissime principat est parvenu à notre excellent fils le roi Childebert une lettre portant que vous nous donniez l’avis de garder la paix. C’est pourquoi, nous acquittant avec respect du devoir de saluer votre Piété tranquille, comme l’honneur d’un si haut rang le réclame, nous confions aux porteurs des présents que nous députons à votre Clémence, suivant ce que nous avions promis à ceux envoyés de votre part, le soin d’exprimer verbalement auprès de votre Sérénité sur certains articles. Lorsque votre Placidité les aura reçus avec bonté et qu’ils seront heureusement revenus, puissions-nous mériter de connaître par vos paroles ce qui devra être fait pour l’utilité des affaires communes.

[lxxxvi] Séville, dont l’évêque, saint Léandre, avait été par lui envoyé à l’empereur Tibère, pour implorer son appui contre Leuvigild (Ruinart).

[lxxxvii] Château fort qui était situé près de Séville.

[lxxxviii] C’est sans doute une allusion au livre V, mais on n’y trouve pas ce que Grégoire prétend.

[lxxxix] Lui-même fut, en 585, dépouillé et fait prêtre par Leuvigild, qui anéantit la puissance des Suèves en Espagne (Isidore de Séville).

[xc] Pour emmener sa fille en Espagne.

[xci] Domus fiscales. Les rois possédaient auprès, et peut-être même dans l’intérieur des villes, comme dans les campagnes, un grand nombre d’habitations ou domaines peuplés de familles qui n’étaient pas toutes de condition servile, et n’y tombèrent que progressivement, par une série d’actes de violence pareils à celui que rapporte ici Grégoire de Tours. Il y a lieu de croire que, dans l’occasion dont il s’agit ici, des gens même qui n’appartenaient pas aux domaines fiscaux furent enlevés de force, et contraints d’accompagner Rigonthe.

[xcii] L’auteur des Gestes des Francs, ch. 25, et, après lui, Aimoin (III, LXV) attribuent la mort de Chilpéric à Frédégonde, qui aurait craint la vengeance du roi pour ses amours adultères avec un leude nommé Landri. Childebert en demandant Frédégonde à Gontran (prochain livre) semble aussi l’accuser de ce crime. Cependant Sunnigisil, qui s’avoua coupable de la mort de Chilpéric (livre X) ne chargea pas Frédégonde. Elle-même l’impute à Ébérulf, chambrier de Chilpéric, livre VII (Dom Ruinart, et  ch. XCIII de Frédégaire).

Grégoire de Tours

Histoire des Francs  - LIVRE VII

texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER

(livre VI - livre VIII)

COLLECTION

DES MÉMOIRES

RELATIFS

A L'HISTOIRE DE FRANCE,

depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au

13e siècle

AVEC UNE INTRODUCTION DES SUPPLÉMENS, DES NOTICES ET DES NOTES;

Par M. GUIZOT,

PROFESSEUR D'HISTOIRE MODERNE A L’ACADÉMIE DE PARIS.

Histoire des Francs

Livre septième

QUOIQUE notre dessein soit de poursuivre l’histoire où nous l’avons laissée dans les livres précédents, la piété réclame cependant auparavant quelques mots sur la mort de l’évêque saint Sauve [Salvius - Évêque d’Albi] arrivée, il est hors de doute, pendant cette année [en 584]. Ayant vécu longtemps, comme il avait coutume de le raconter lui-même, au milieu des habitudes du monde, il s’était mêlé des affaires terrestres avec les puissants du siècle, mais sans se laisser engager aux passions où sont entraînés d’ordinaire les esprits des jeunes gens. Dès que le souffle de l’esprit divin se fut fait sentir au plus profond de ses entrailles, abandonnant les rangs de la milice mondaine, il se retira dans un monastère ; dévoué à Dieu, il comprit qu’il valait mieux être pauvre avec la crainte du Seigneur, que de rechercher les avantages d’un siècle pervers. Dans ce monastère il fut longtemps soumis aux règles instituées par les pères. Étant parvenu à une plus grande force d’esprit et d’âge, à la mort de l’abbé supérieur de ce monastère, il entreprit le soin de paître le troupeau , et lui qui, pour diriger ses frères, semblait devoir se donner davantage au public, dès qu’il fut élevé en dignité il se retira encore davantage. Il chercha une cellule plus secrète ; dans la première, comme il l’affirmait lui-même, son corps, consumé par une trop grande abstinence, avait changé plus de neuf fois de peau. La dignité d’abbé étant venue le surprendre tandis que, dans cette humilité, il se livrait aux oraisons et à la lecture, il pensa souvent qu’il eût mieux valu pour lui vivre retiré parmi les moines que de recevoir le titre d’abbé aux yeux du peuple. Enfin, disant adieu à ses frères et recevant aussi leurs adieux, il se renferma. Il demeura dans cette solitude dans une plus grande abstinence qu’il n’avait fait auparavant. Soigneux d’exercer la charité, lorsqu’il venait un étranger, il lui accordait le tribut de ses oraisons et lui administrait abondamment les choses bénites. Il guérit souvent par ce moyen un grand nombre de malades. Une fois attaqué d’une violente fièvre, il gisait privé de respiration sur son lit, voilà que soudainement la cellule, éclairée d’une grande lumière, fut ébranlée. Sauve ayant levé les mains aux cieux en forme d’actions de grâces, rendit l’âme. Les moines mêlant leurs gémissements à ceux de la mère de leur abbé, emportent le corps du mort, le lavent dans l’eau, le couvrent de vêtements, le placent dans un cercueil, et passent la nuit à gémir et à chanter des psaumes. Le lendemain matin, la cérémonie des obsèques étant préparée le corps commença à s’agiter dans le cercueil, et voilà qu’au grand effroi des méchants, Sauve, comme sortant d’un profond sommeil, se leva, ouvrit les yeux, et, les mains élevées, dit : Ô Seigneur miséricordieux ! pourquoi m’as-tu fait revenir dans ce lieu ténébreux de l’habitation du monde, lorsque ta miséricorde dans le ciel m’était meilleure que la vie de ce siècle pervers ?

Comme tous restaient stupéfaits, lui demandant ce que c’était qu’un tel prodige, il ne leur répondit rien. Étant sorti du cercueil, et ne sentant plus du tout le mal dont il avait souffert auparavant, il resta trois jours sans boire ni manger. Le troisième jour, ayant rassemblé les moines et sa mère, il leur dit :

Écoutez, mes très chers frères, et sachez que tout ce que vous voyez dans ce monde n’est rien ; mais, selon la parole du prophète Salomon, tout est vanité [Eccl., 1, 2].

Heureux celui qui mène sur la terre une conduite qui lui fisse mériter de voir la gloire de Dieu au ciel ! Après ces mots, il hésita pour savoir s’il en dirait davantage ou s’il garderait le silence. Comme il se taisait, tourmenté par les prières de ses frères pour qu’il leur expliquât ce qu’il avait vu, il dit donc : Lorsqu’il y a quatre jours vous m’avez vu mort dans ma cellule ébranlée, je fus emporté et enlevé au ciel par des anges , de sorte qu’il me semblait que j’avais sous les pieds, non seulement cette terre fangeuse, mais aussi le soleil et la lune, les nuages et les astres ; on m’introduisit ensuite par une porte plus brillante que ce jour dans une demeure remplie d’une lumière ineffable et d’une étendue inexprimable, dont tout le pavé était resplendissant d’or et d’argent ; elle était obstruée d’une si grande multitude de différents sexes, que, ni en longueur, ni en largeur, les regards ne pouvaient traverser la foule. Quand les anges qui nous précédaient nous eurent frayé un chemin parmi les rangs serrés, nous arrivâmes a un endroit que nous avions déjà considéré de loin et sur lequel était suspendu un nuage plus lumineux que toute lumière ; on n’y pouvait distinguer ni le soleil, ni la lune , ni aucune étoile, et il brillait par sa propre clarté beaucoup plus que tous les astres ; de la nue sortait une voix semblable à la voix des grandes eaux. Moi, pauvre pécheur, j’étais salué humblement par des hommes en habits sacerdotaux et séculiers, et qui étaient, comme me l’apprirent ceux qui me précédaient, des martyrs et des confesseurs que nous adorons ici-bas avec le plus profond respect. M’étant placé dans l’endroit qu’on m’indiqua, je fus inondé d’un parfum d’une douceur excessive, qui me nourrit tellement que je n’ai encore ni faim ni soif. J’entendis une voix qui disait : Qu’il retourne sur la terre, car il est nécessaire à nos Églises. J’entendais une voix, car on ne pouvait voir celui qui parlait. M’étant prosterné sur le pavé, je disais en gémissant : Hélas ! hélas ! Seigneur, pourquoi m’as-tu fait connaître ces choses si je devais en être privé ? Voilà qu’aujourd’hui je suis rejeté de devant ta face pour retourner dans un monde fragile, et ne pouvoir plus revenir ici. Je t’en conjure, Seigneur, ne détourne pas de moi ta miséricorde ; je te supplie de me laisser habiter ce lieu, de peur qu’après en être sorti je ne périsse ; et la voix qui m’avait parlé dit : Vas en paix, car je suis ton gardien jusqu’à ce que je te reconduise ici. Ayant donc laissé mes compagnons, je descendis en pleurant, et sortis par la porte par où j’étais entré. A ce discours tous restèrent stupéfaits, et le saint de Dieu recommença à dire avec larmes :

Malheur à moi qui ai osé révéler un tel mystère ! Voilà que le doux parfum dont j’avais été embaumé dans le lieu saint, et qui m’a soutenu pendant trois jours sans boire ni manger, s’est éloigné de moi. Ma langue est couverte de blessures déchirantes, et si enflée qu’elle me semble remplir toute ma bouche ; et je sais que j’ai déplu à Dieu mon Seigneur en divulguant ces secrets. Mais, Seigneur, tu sais que je l’ai fait dans la simplicité de mon coeur, et non dans l’orgueil de mon esprit. Je te prie donc de me pardonner, et de ne pas m’abandonner selon ta promesse. Il dit et se tut ; puis il pria, mangea et but. En écrivant ceci, je crains que quelque lecteur ne le trouve incroyable, selon ce qu’a écrit Salluste [Catilina, III] dans son histoire :

Quand on rappelle la vertu et la gloire des grands hommes ; chacun accueille sans peine ce qu’il croit pouvoir faire lui-même aisément ; mais il regarde comme faux ce qui lui parait au dessus de ses forces. J’atteste le Dieu tout-puissant que j’ai entendu dire de la propre bouche de saint Sauve ce que je raconte ici.

Longtemps après le saint homme ayant quitté sa cellule, fut promit à l’épiscopat et ordonné évêque malgré lui. Il remplissait ce ministère, je crois, depuis dix ans lorsqu’une peste s’éleva dans la ville d’Albi. Déjà la plus grande partie du peuple avait péri, et il ne restait qu’un petit nombre de citoyens. Le saint homme, comme un bon pasteur, ne voulut point s’éloigner de ce lieu ; mais il exhortait ceux qui restaient à se livrer constamment et avec opiniâtreté à l’oraison et aux veilles, et à s’adonner au bien tant en actions qu’en pensées, disant : Faites ainsi, afin que si Dieu veut, vous retirer de ce monde, vous puissiez entrer, non en jugement, mais en repos. Sachant, comme je le crois, par la révélation du Seigneur, qu’il allait être appelé auprès de lui, il disposa son cercueil, lava son corps, revêtit une robe, et le visage tourné vers le ciel, il rendit l’âme en paix. Il était d’une grande sainteté et sans la moindre cupidité, ne voulant jamais avoir d’or. S’il était forcé d’en recevoir, il le distribuait aussitôt aux pauvres. De son temps, le patrice Mummole [Mummolus]

emmenant captifs un grand nombre de citoyens de cette ville, il le suivit et les racheta tous. Le Seigneur accorda à lui et à son peuple une si grande faveur que ceux qui emmenaient les captifs lui rendirent quelque chose du prix, et lui firent des présents sur le reste : ainsi il rétablit dans leur ancienne liberté les prisonniers de sa patrie. Je sais encore un grand nombre de belles actions de ce saint homme, mais j’en passe beaucoup sous silence, parce que je veux retourner à l’histoire que j’ai commencée.

Lorsque Chilpéric eut trouvé la mort qu’il cherchait depuis longtemps, les Orléanais et les Blaisois[i] réunis se jetèrent sur les gens de Châteaudun, et les massacrèrent à l’improviste ; ils incendièrent les maisons, les provisions, et tout ce qu’il leur était difficile d’emporter ; ils s’emparèrent des troupeaux, et pillèrent tout ce qu’ils purent enlever. Pendant qu’ils se retiraient, les habitants de Châteaudun et de Chartres s’étant réunis, et ayant suivi leurs traces, leur firent subir le même traitement qu’ils en avaient reçu, et ne laissèrent rien dans les maisons ni dehors. Des querelles s’étant élevées entre eux, et les Orléanais ayant pris les armes, par l’intervention des comtes la paix fut conclue jusqu’à l’audience solennelle, c’est-à-dire jusqu’au jour où on jugerait quel parti avait injustement fait la guerre à l’autre, et devait payer une juste composition : ainsi la guerre cessa.

Vedaste [Vedastès], surnommé Avon, qui avait tué Loup [Lupus] et Ambroise [Ambrosius] par amour pour la femme de ce dernier, qui était, dit-on, sa cousine germaine, et qu’il épousa, commettait dans le Poitou un grand nombre de crimes. Ayant été joint dans un certain lieu par le saxon Childéric, comme ils s’accablaient à l’envi d’injures, il fut frappé d’un coup de lance par un des serviteurs de Childéric. Tombé à terre, et blessé encore de plusieurs autres coups, son âme perverse s’échappa avec son sang, et la justice divine vengea le sang innocent qu’il avait répandu de sa propre main ; car ce misérable avait commis un grand nombre de vols, d’homicides et d’adultères qu’il vaut mieux passer sous silence. Le Saxon composa pourtant avec son fils pour le prix de sa mort.

La reine Frédégonde, devenue veuve, se rendit à Paris avec tous ses trésors, qu’elle enferma sons la garde des murs de cette ville, et se réfugia dans l’église cathédrale, où elle fut protégée par l’évêque Ragnemode ; mais les trésoriers du roi enlevèrent les autres trésors demeurés dans la maison de Chelles, et parmi lesquels était le bassin d’or qu’elle avait précédemment fait faire, et ils se rendirent promptement vers le roi Childebert, résidant alors dans la ville de Meaux.

La reine Frédégonde, après en avoir délibéré, envoya des députés au roi Gontran pour lui dire : Que mon seigneur vienne, et prenne possession du royaume de son frère. J’ai un petit enfant que je désire mettre dans ses bras, et je me soumets moi-même humblement à son pouvoir. Le roi Gontran, ayant appris la mort de son frère, le pleura amèrement. Modérant sa douleur, il rassembla une armée et marcha sur Paris. Lorsqu’il eut été reçu dans les murs de cette ville, le roi Childebert, son neveu, arriva d’un autre côté.

Les Parisiens n’ayant pas voulu recevoir Childebert, il envoya des députés vers le roi Gontran , disant : Je sais, père très pieux, que ta bonté n’ignore pas de quelle manière jusqu’à présent l’inimitié et la guerre ont fait tort à tout le monde, de sorte que nul ne peut obtenir justice de ce qui lui est dû ; je te supplie donc humblement qu’il te plaise d’observer les conventions qui ont été passées entre nous après la mort de mon père. Alors le roi Gontran répondit aux députés : Ô misérables et perfides, en qui il n’y a rien de vrai, et qui n’observez pas vos promesses, voilà que sans avoir égard à tout ce que vous m’avez promis, vous avez conclu avec le roi Chilpéric un nouveau traité, pour que les deux rois partageassent entre eux mes États, après m’avoir chassé du trône. Voilà vos traités[ii], voilà vos signatures dont vous avez scellé votre perfidie ; et de quel front maintenant osez-vous me demander que je reçoive mon neveu Childebert, dont vous avez voulu me faire un ennemi par votre perversité ? Les envoyés lui répliquèrent :

Si la colère s’est réellement emparée de ton âme que tu ne veuilles rien accorder à ton neveu de tout ce que tu lui as promis, cesse au moins de retenir ce qui doit lui revenir du royaume de Charibert. Gontran leur dit :

Voilà les traités que nous avons faits entre nous ; ils disent que celui qui, sans le consentement de son frère, entrera dans la ville de Paris, perdra sa part, et aura pour juges et pour rémunérateurs le martyr Polyeucte[iii], ainsi que les confesseurs saint Hilaire et saint Martin. Néanmoins, mon frère Sigebert est venu à Paris, et mort par le jugement de Dieu, il a perdu sa part. Chilpéric en a fait de même. C’est à cause de ces transgressions qu’ils ont perdu leur part ; comme ils sont morts selon le jugement de Dieu, et conformément aux imprécations contenues dans le traité, je veux soumettre à mon pouvoir, avec l’appui de la loi, tout le royaume et les trésors de Charibert ; et je n’accorderai rien à personne que de ma propre volonté. Retirez-vous donc, hommes mensongers et perfides, et annoncez à votre roi ma résolution.

Ceux-ci s’étant retirés, Childebert envoya une seconde fois des députés au roi Gontran, pour lui redemander la reine Frédégonde, lui disant : Remets-moi cette homicide qui a fait périr ma tante, a tué mon père et mon oncle, et a frappé du glaive jusqu’à mes cousins[iv]. Le roi lui répondit : Nous réglerons toutes ces choses dans le plaid général que nous tiendrons, après y avoir délibéré sur ce qu’il convient de faire. Il protégeait Frédégonde, et l’invitait souvent à des repas, lui promettant qu’il serait pour elle un solide appui. Un certain jour qu’ils étaient ensemble, la reine se leva, et dit adieu au roi, qui la retint, en lui disant : Prenez encore quelque chose. Elle lui dit : Permettez-moi, je vous en prie, seigneur, car il m’arrive, selon la coutume des femmes, qu’il faut que je me lave pour enfanter. Ces paroles le rendirent stupéfait, car il savait qu’il n’y avait que quatre mois qu’elle avait mis un fils au monde : il lui permit cependant de se retirer[v].

Les principaux du royaume de Chilpéric, tels qu’Ansovald et autres, se rassemblèrent auprès de son fils né, comme nous l’avons dit, de quatre mois, l’appelèrent Clotaire[vi], firent prêter, aux cités qui appartenaient auparavant à Chilpéric, le serment de fidélité au roi Gontran et à son neveu Clotaire.

Le roi Gontran ayant égard à la justice, rendit tous les biens que les fidèles de Chilpéric avaient injustement enlevés à divers gens. Il fit aussi beaucoup de présents aux églises, et il fit revivre les testaments des morts qui avaient institué les églises leurs héritiers, testaments qui avaient été supprimés par Chilpéric. Il se montra bienveillant envers beaucoup de gens, effet beaucoup de bien aux pauvres.

Comme il n’était pas sûr des hommes parmi lesquels il était venu [les Parisiens], il se munit d’armes, et il n’allait jamais à l’église ou dans quelque autre des lieux qui lui plaisaient, sans être accompagné d’une garde considérable. Il arriva qu’un certain dimanche, après que le diacre eut fait faire silence au peuple[vii], pour qu’on entendit la messe, le roi s’étant tourné vers le peuple dit : Je vous conjure, hommes et femmes qui êtes ici présents, gardez-moi une fidélité inviolable, et ne me tuez pas comme vous avez tué dernièrement mes frères ; que je puisse au moins pendant trois ans élever mes neveux que j’ai faits mes fils adoptifs, de peur qu’il n’arrive, ce que veuille détourner le Dieu éternel ! qu’après ma mort vous ne périssiez avec ces petits enfants, puisqu’il ne resterait de notre famille aucun homme fort pour vous défendre. A ces mots tout le peuple adressa pour le roi des prières au Seigneur.

Pendant que ces choses se passaient, Rigonthe, fille du roi Chilpéric, s’avança jusqu’à Toulouse, avec les trésors dont nous avons parlé ; voyant qu’elle touchait à la frontière des Goths, elle commença à retarder sa marche, d’autant plus que les siens lui disaient qu’il fallait qu’elle s’arrêtât dans cet endroit, parce qu’ils étaient fatigués du voyage, que leurs habits étaient sales, leurs chaussures usées, et que les harnais de leurs chevaux, des voitures et des chariots dans lesquels ils étaient montés, étaient en mauvais état. Ils prétendaient qu’il fallait d’abord remettre en bon ordre toutes ces choses, pour continuer leur voyage et paraître avec élégance devant son futur époux, de peur que s’ils arrivaient mal équipés chez les Goths, on ne se moquât d’eux. Tandis qu’ils s’arrêtaient pour ces raisons, la mort du roi Chilpéric parvint aux oreilles du duc Didier. Ayant assemblé alors les guerriers les plus hardis, il entra dans Toulouse, et ayant découvert les trésors de la reine Rigonthe, il les lui enleva, les déposa dans une maison scellés de son sceau, sous la garde de soldats courageux, et laissa à la reine à peine de quoi vivre, jusqu’au moment de son retour dans la ville.

Il se hâta de se rendre auprès de Mummole, avec qui il avait conclu une alliance deux ans auparavant. Mummole résidait dans la ville d’Avignon avec Gondovald, dont nous avons parlé dans le livre précédent. Réuni au duc Didier, Gondovald marchant sur Limoges, il arriva au bourg de Brive-la-Gaillarde, où l’on dit que repose saint Martin disciple de notre saint Martin ; là ayant été élevé sur un bouclier, il fut proclamé roi; niais au troisième tour qu’on lui. faisait faire ainsi élevé dans l’assemblée des guerriers, on rapporte qu’il tomba, de sorte que les mains des assistants purent à peine le retenir. Ensuite il parcourut les cités environnantes.

Rigonthe demeurait à Toulouse, dans la basilique de Sainte-Marie, où la femme de Ragnovald, dont nous avons parlé plus haut[viii], s’était réfugiée, craignant Chilpéric. Ragnovald, revenu d’Espagne, reprit sa femme et ses biens. Il avait été envoyé en ambassade en Espagne par le roi Gontran.

Dans ce temps, un grand incendie, suscité par l’ennemi qui veille toujours, consuma à Prives la basilique de Saint-Martin à tel point que l’autel et les colonnes qui étaient faits de différentes espèces de marbre furent réduits en cendre. Mais ce temple a été dans la suite si bien reconstruit par l’évêque, Ferréole [Ferreolus – Évêque de Limoges], qu’il paraissait n’avoir aucunement souffert. Les habitants sont remplis d’admiration et de respect pour ce saint, parce qu’ils éprouvent souvent sa miraculeuse puissance.

C’était dans le dixième mois [décembre] de l’année que se passaient ces choses. On vit alors sur les ceps de vignes de nouveaux sarments, avec des raisins tout formés, et les arbres couverts de fleurs. Un grand météore parcourant le ciel éclaira au loin le monde avant que la lumière du jour eût paru. On vit aussi dans le ciel briller des rayons ; on aperçut pendant deux heures du côté du nord une colonne de feu comme suspendue au ciel, et surmontée d’une grande étoile. La terre trembla à Angers ; et un grand nombre d’autres prodiges se manifestèrent, pour, annoncer, je crois, la mort de Gondovald.

Le roi Gontran envoya ses comtes pour s’emparer des cités que Sigebert avait autrefois reçues du royaume de son frère Charibert ; il ordonna de faire prêter serment à ces villes, et de les soumettre a son pouvoir. Les habitants de Tours et de Poitiers voulurent passer à Childebert fils de Sigebert ; mais les habitants de Bourges ayant pris les armes, se préparèrent à marcher contre eux, et incendièrent le pays de Tours. Ils mirent le feu à l’église de Mareuil-sur-Cher dans le territoire de Tours ; et dans laquelle on conservait les reliques de saint Martin ; mais par la protection du saint, dans un incendie si dévorant, le mouton ainsi que les brins d’herbes qu’on avait placés sur l’autel[ix], ne furent pas consumés par le feu. Les Tourangeaux voyant ces incendies envoyèrent une députation, disant qu’ils aimaient mieux se soumettre à temps au roi Gontran, que de voir dévaster leur pays par la flamme ou le fer.

Aussitôt après la mort de Chilpéric, le duc Gararic avait marché sûr Limoges, et lui avait fait prêter serment de fidélité au nom de Childebert. Delà s’étant dirigé vers Poitiers, il avait été reçu par lès habitants et demeurait dans cette ville. Ayant appris les maux que souffraient les Tourangeaux, il envoya une députation, nous conjurant de ne pas nous livrer au parti du roi Gontran , si nous voulions consulter, nos vrais intérêts, et de nous souvenir plutôt de Sigebert , père de Childebert. Nous fîmes dire à notre tour à l’évêque et aux citoyens de Poitiers que, s’ils ne se soumettaient pas à temps au roi Gontran, ils subiraient les mêmes maux, car nous leur fîmes observer que Gontran était maintenant père des deux fils de Sigebert et de Chilpéric, qu’il les avait adoptés, et qu’il possédait ainsi tout le royaume comme avait fait autrefois son père Clotaire. Ils ne se rendirent pas à nos observations, et Gararic sortit de la ville comme pour aller chercher une armée, y laissant Eberon serviteur du roi Childebert. Sichaire et Wiliachaire, comte d’Orléans, qui demeurait alors à Tours, levèrent une armée contre les habitants de Poitiers ; leur pays fût ravagé d’un côté par les Tourangeaux, et de l’autre par les habitants de Bourges. Ils approchaient de la frontière, et avaient déjà commencé à incendier des maisons, lorsque les poitevins leur envoyèrent des députés disant :

Nous vous prions d’attendre jusqu’au plaid que doivent tenir ensemble les rois Gontran et Childebert ; que s’il est constant que le bon roi Gontran possède ce pays, nous ne ferons aucune résistance : sinon, nous reconnaîtrons le seigneur que nous devons servir. Les autres leur répondirent :

Rien ne nous regarde dans cette affaire, si ce n’est d’accomplir les ordres du prince. Si vous ne voulez pas, nous allons continuer à ravager tout.  Ils incendièrent donc tout, et emmenèrent le butin et les prisonniers ; les partisans de Childebert ayant été alors chassés de la ville, les habitants prêtèrent au roi Gontran un serment qu’ils n’observèrent pas longtemps.

Le temps fixé pour le plaid étant arrivé, le roi Childebert envoya vers le roi Gontran l’évêque Ægidius, Gontran Boson, Sigewald et beaucoup d’autres. Lorsqu’ils furent entrés, l’évêque dit : Nous rendons grâce au Dieu Tout-Puissant, ô roi très pieux, de ce qu’après bien des fatigues il t’a remis en possession de tes pays et de ton royaume. Le roi lui dit: On doit rendre de dignes actions de grâces au Roi des Rois, au Seigneur des Seigneurs dont la miséricorde a daigné accomplir ces choses ; on ne t’en doit aucune à toi qui, par tes perfides conseils et tes fourberies, as fait incendier l’année passée tous mes États ; toi qui n’as jamais tenu ta foi à aucun homme, toi, dont l’astuce est partout fameuse, et qui te conduis partout, non en évêque, mais en ennemi de notre royaume ! A ces paroles, l’évêque, saisi de courroux, se tut. Un des députés dit :

Ton neveu Childebert te supplie de lui faire rendre les cités dont son père était en possession. Gontran répondit â celui-ci : Je vous ai déjà dit que nos traités me confèrent ces villes, c’est pourquoi je ne veux point les rendre. Un autre député lui dit : Ton neveu te prie de lui faire remettre la criminelle Frédégonde, qui a fait périr un grand nombre de rois, pour qu’il venge sur elle la mort de son père, de son oncle et de ses cousins. Le roi lui répondit : Elle ne pourra être remise en son pouvoir, parce qu’elle a un fils qui est roi ; je ne crois pas à la vérité de tous les crimes que vous lui imputez. Ensuite Gontran Boson s’approcha du roi comme pour lui rappeler quelque chose ; et, comme il avait répandu que Gondovald venait d’être proclamé roi, Gontran, prévenant ses paroles, lui dit :

Ennemi de notre pays et de notre trône, qui précédemment es allé en Orient exprès pour placer sur notre trône un Ballomer[x]

(le roi appelait ainsi Gondovald), homme toujours perfide et qui ne tiens rien de ce que tu promets ! Boson lui répondit : Toi, seigneur et roi, tu es assis sur le trône royal, et personne n’ose répondre à ce que tu dis ; je soutiens que je suis innocent de cette affaire. S’il y a quelqu’un, égal à moi, qui m’impute en secret ce crime, qu’il vienne publiquement et qu’il parle. Pour toi, très pieux roi, remets le tout au jugement de Dieu ; qu’il décide lorsqu’il nous aura vu combattre en champ clos. A ces paroles, comme tout le monde gardait le silence, le roi dit : Cette affaire doit exciter tous les guerriers à repousser de nos frontières un étranger, dont le père a tourné la meule, et, pour dire vrai, son père a manié la carde et fait de la laine. Et, quoiqu’il se puisse bien faire qu’un homme s’occupe de deux métiers, un des députés répondit à ce reproche du roi :

Tu prétends donc que cet homme a eu deux pères, l’un cardeur et l’autre meunier. Cesse, ô roi, de parler si mal, car on n’a point ouï dire qu’un seul homme, si ce n’est en matière spirituelle, puisse avoir deux pères. Comme ces paroles excitaient le rire d’un grand nombre, un autre député dit : Nous te disons adieu, ô roi ! puisque tu ne veux pas rendre les cités de ton neveu, nous savons que la hache est entière qui a tranché la tête à tes frères ; elle te fera bientôt sauter la cervelle ; et ils se retirèrent après ce bruyant débat. A ces mots le roi, enflammé de colère, ordonna qu’on leur jetât à la tête pendant qu’ils se retiraient du fumier de cheval, des herbes pourries, de la paille, du foin pourri et la boue puante des rues de la ville. Couverts d’ordures, les députés se retirèrent, non sans essuyer un grand nombre d’injures et d’outrages.

Pendant que la reine Frédégonde résidait dans une église de Paris, Léonard, un de ses domestiques, qui arrivait de la ville de Toulouse, étant venu vers elle, lui raconta les injures et les outrages auxquels sa fille était en proie, lui disant : Comme par votre ordre j’ai voyagé avec la reine Rigonthe, j’ai vu son abaissement et comment elle a été dépouillée de ses trésors et de tous ses biens : m’étant échappé par la fuite, je viens annoncer à ma maîtresse ce qui a été fait. A ces paroles, Frédégonde, entrant en fureur, ordonna qu’on le mît à nu dans l’église même, et qu’après l’avoir dépouillé de ses vêtements et d’un baudrier qu’il avait reçu en présent du roi Chilpéric, on le chassât de sa présence. Elle fit pareillement battre, dépouiller et mutiler les cuisiniers et boulangers, et tous ceux qu’elle sut de retour de ce voyage. Elle essaya de noircir auprès du roi, par d’odieuses accusations, Nectaire [Nectarius], frère de l’évêque Baudégésile [Évêque du Mans], affirmant qu’il avait enlevé beaucoup de choses des trésors du roi mort. Elle disait qu’il avait pris dans l’office des peaux[xi] et des vins, et demandait qu’on le chargeât de chaînes et qu’on le plongeât dans une obscure prison ; mais la douceur du roi et la protection de Baudégésile empêchèrent qu’il n’en fût ainsi. Faisant tant d’insolentes actions, cette reine ne craignait pas Dieu, dans l’église duquel elle cherchait un asile. Elle avait alors auprès d’elle le juge Odon [Audon], qui, du temps du roi Chilpéric, l’avait conseillée dans une multitude de crimes. Ce fut lui qui, de concert avec le préfet Mummole, soumit à un tribut public un grand nombre de Francs qui, dans le temps du roi Childebert l’ancien, en avaient été exempts. Après la mort du roi, les Francs le dépouillèrent et le mirent à nu, de manière qu’il ne lui resta que ce qu’il put emporter sur lui. Ils incendièrent sa maison ; ils lui auraient même ôté la vie s’il ne s’était réfugié dans l’église avec la reine.

Elle reçut avec colère l’évêque Prétextat que les habitants de Rouen, après la mort du roi, rappelèrent de l’exil et rétablirent dans sa ville avec une grande joie et en grand triomphe. Après son retour, il se rendit dans la ville de Paris et se présenta au roi Gontran, le priant d’examiner avec soin son affaire. La reine prétendait qu’on ne devait pas recevoir un homme qui avait été éloigné du ministère pontifical par le jugement de quarante-cinq évêques. Comme le roi voulait convoquer un synode à ce sujet, Ragnemode, évêque de Paris, donna cette réponse au nom de tous les évêques : Sachez que les évêques lui ont infligé une pénitence, mais qu’ils ne l’ont point absolument écarté de l’épiscopat. Ayant été reçu par le roi et admis à sa table, il retourna ensuite dans sa ville.

Promotus, que le roi Sigebert avait créé évêque de Châteaudun, en avait été écarté après la mort du roi, parce que sa ville était du diocèse de Chartres. Le jugement rendu contre lui [en 573 au Concile de Paris] ne lui avait laissé que le ministère de la prêtrise. Il alla trouver le roi pour le prier de lui rendre son évêché de Châteaudun ; mais Pappole, évêque de la ville de Chartres, s’y opposa en disant que Châteaudun était de son diocèse, et surtout en montrant le jugement des évêques ; de sorte que Promotus ne put rien obtenir du roi , si ce n’est la restitution de ses propres biens dans le territoire de Châteaudun, où il demeurait avec sa mère encore vivante.

Pendant que le roi demeurait à Paris, un pauvre l’aborda en lui disant : Écoute, roi, les paroles de ma bouche ; sache que Faraulf, autrefois domestique de ton frère, veut te tuer ; j’ai appris que son projet était de te porter un coup de couteau ou de lance, lorsque tu te rendras à l’église pour entendre les prières du matin. Le roi, étonné, envoya appeler Faraulf : comme il niait la chose, le roi, saisi de crainte, se munit d’armes. Il n’allait plus aux lieux saints ni autre part sans être entouré d’hommes armés et de gardes. Faraulf mourut peu de temps après.

Comme il s’élevait de grandes clameurs contre ceux qui avaient été puissants sous le roi Chilpéric, parce qu’ils avaient enlevé à autrui des métairies ou d’autres biens, le roi fit rendre tout ce qu’on avait pillé injustement, comme nous l’avons déjà rapporté plus haut. Il ordonna à la reine Frédégonde de se retirée dans le domaine de Reuil[xii], situé dans le territoire de Rouen ; elle y fut accompagnée par les hommes les plus considérables du royaume de Chilpéric, qui, la laissant dans cet endroit avec l’évêque Mélanius, qui avait été exilé de Rouen, se rendirent auprès de son fils, lui promettant de l’élever avec le plus grand soin.

Frédégonde, retirée dans ce domaine , était très affligée de ce qu’on lui avait enlevé son pouvoir, et, trouvant le sort de Brunehault meilleur que le sien, elle envoya secrètement un clerc, son confident, pour l’entourer de piéges et la tuer. Il devait s’introduire adroitement à son service, gagner sa confiance, et la tuer secrètement. Étant donc venu, le clerc s’insinua auprès de Brunehault par diverses ruses, disant : Je fuis loin de la face de la reine Frédégonde ; et viens vous demander votre protection. Il commença à se rendre serviable, agréable et soumis à tout le monde, et familier de la reine ; mais peu de temps après on s’aperçut que c’était une fourberie. On l’enchaîna, on le battit de verges ; et, après lui avoir fait avouer son dessein, on lui permit de retourner vers sa maîtresse. Quand il lui eut rapporté ce qui s’était passé, et qu’il n’avait pu exécuter ses ordres, elle lui fit couper les pieds et les mains.

Pendant que ces choses se passaient ainsi [en 591], le roi Gontran, revenu à Châlons, faisait de soigneuses recherches sur la mort de son frère ; la reine accusa de ce crime Eberulf[xiii], son domestique, car elle l’avait prié de demeurer avec elle après la mort du roi, sans pouvoir l’obtenir. Cette inimitié s’étant donc accrue, la reine prétendit qu’il était le meurtrier du prince, qu’il avait pillé beaucoup d’argent des trésors , et qu’il s’était ainsi retiré à Tours. Elle dit donc au roi que, s’il voulait venger la mort de son frère, c’était à cet homme qu’il devait l’imputer. Alors le roi jura devant tous les grands qu’il voulait détruire non seulement Eberulf, mais sa postérité jusqu’à la neuvième génération, afin de faire cesser, par leur mort, cette coutume perverse de tuer les rois. Eberulf, instruit de ce dessein, se réfugia dans la basilique de Saint-Martin, dont il avait souvent envahi les biens. Comme on prit alors des mesures pour le garder, les gens d’Orléans et ceux de Blois venaient tour à tour s’acquitter de cet office. Quinze jours s’étant écoulés, ils s’en retournèrent avec un grand butin , emmenant les bêtes de somme, les troupeaux et tout ce qu’ils avaient pu piller. Une dispute s’étant élevée entre ceux qui emmenaient les bêtes de somme de Saint-Martin , ils se percèrent réciproquement de leurs lances. Deux soldats qui emmenaient des mules entrèrent dans une maison voisine pour demander à boire. Comme le propriétaire leur dit qu’il n’avait pas de quoi leur donner à boire, ils levèrent leurs lances pour le percer ; mais lui, saisissant une épée, les en frappa tous deux ; et tous deux ils tombèrent et moururent. Les bêtes de somme de Saint-Martin furent rendues. Les Orléanais firent alors de si grands ravages qu’on ne pourrait les rapporter.

Sur ces entrefaites, le roi concéda à différentes personnes les biens d’Eberulf ; on exposa en public l’or, l’argent et les effets les plus précieux : on confisqua ce qu’il avait déposé entre les mains de certaines gens ; on enleva ses troupeaux de chevaux, de porcs et de bêtes de somme. Une maison située dans l’intérieur de la ville[xiv], qu’il avait enlevée à l’église, et qui était remplie de vin, de provisions et de beaucoup d’autres choses, fut entièrement pillée, et il n’en resta rien que les murailles. Il nous accusait nous-mêmes de tout cela, nous qui prenions à ses affaires un sincère intérêt ; et il répétait souvent que, s’il rentrait jamais en grâce auprès du roi, il se vengerait sur nous de tout ce qu’il souffrait. Dieu, qui découvre le secret des cœurs, sait que nous lui prêtions secours de tout notre pouvoir, et à bonne intention, quoique auparavant il nous eût tendu beaucoup de piéges à l’occasion des biens de saint Martin. Il existait cependant un motif pour me faire oublier ses injures ; c’est que j’avais tenu son fils sur les fonts baptismaux. Mais je crois que ce qui nuisait surtout à ce malheureux, c’est qu’il n’avait aucun respect pour le saint évêque, car il commit souvent des meurtres dans le portique même qui est aux pieds du saint, et se livrait continuellement à des orgies et à de vains plaisirs. Un jour, déjà ivre, voyant qu’un prêtre tardait à lui apporter du vin, il le frappa de coups de poing et avec un banc brisé, tellement que le prêtre fut près de rendre l’âme , et peut-être fût-il mort si les médecins ne l’eussent soigné. De peur du roi, Eberulf demeurait dans la sacristie même de la sainte basilique. Lorsque le prêtre qui gardait les clefs s’était retiré après avoir fermé les autres portes, des servantes entrant par la porte de la sacristie avec d’autres domestiques d’Eberulf, venaient admirer les peintures des parois, et examiner les ornements du saint sépulcre ; ce qui était très scandaleux pour les religieux. Le prêtre en ayant été instruit, enfonça des clous à la porte, et mit des verrous en dedans. Eberulf, pris de vin au sortir d’un festin, ayant remarqué cela, pendant qu’au commencement de la nuit nous chantions des psaumes dans la basilique, entra comme un furieux, et se mit à m’accabler d’outrages et de malédictions, me reprochant, entre autres injures, que je voulais le priver de la protection du saint. Étonné de l’extravagance qui s’était emparée de cet homme, je m’efforçai de l’apaiser par de douces paroles ; mais n’y pouvant réussir, je résolus de garder le silence. Comme je me taisais, il se tourna vers le prêtre, et vomit contre lui un grand nombre d’injures, l’insultant par des paroles insolentes, et moi par divers outrages. Voyant qu’il était, pour ainsi dire, possédé du démon, nous sortîmes de la sainte basilique, et fîmes cesser le scandale et Vigiles, trouvant de la plus grande indignité que, sans respect pour le saint évêque, il eût excité une telle rixe devant son tombeau même.

J’eus dans ce temps un songe que je racontai à Eberulf dans la sainte basilique, disant :

Il me semblait que je célébrais la cérémonie de la sainte messe dans ce temple. Déjà l’autel était couvert du manteau de soie et des offrandes[xv], lorsque je vis tout à coup entrer le roi Gontran qui s’écriait d’une voix forte : Arrachez du saint autel de Dieu l’ennemi de notre race, arrachez d’ici un homicide. Entendant ces paroles, je me tournai vers toi, et te dis : Malheureux, saisis le manteau de l’autel qui couvre les offrandes sacrées, de peur qu’on ne t’arrache d’ici. Ayant saisi le manteau, tu semblais près de le laisser échapper de ta main., et ne le tenais pas fortement. Étendant les mains, je me présentai en face du roi, en disant : N’enlève pas cet homme de la sainte basilique, de peur que tu ne coures risque de la vie, et que le pouvoir du saint évêque ne te fasse périr ; ne te tue point, de ta propre lance, car si tu le fais, tu perdras cette vie, ainsi que la vie éternelle. Le roi m’ayant résisté, tu lâchas le manteau, et vins derrière moi et je t’étais fort déplaisant. Revenant à l’autel, tu repris le manteau, et le lâchas une seconde fois. Pendant que tu le tenais ainsi mollement, et que je résistais énergiquement au roi, je me suis réveillé saisit de crainte, ignorant ce que signifie ce songe[xvi].

Quand je lui eus raconté cela, il me dit :

Le songe que tu as eu est véritable ; car il se rapporte bien à ma pensée. Je lui dis :

Qu’a donc imaginé ta pensée ? Il me répondit : J’avais résolu, si le roi ordonnait qu’on m’arrachât de cet endroit, de tenir d’une main le manteau de l’autel, et de l’autre, tirant mon épée, de t’en frapper d’abord, et de tuer ensuite autant de clercs que j’en aurais trouvé. Ce n’eût pas été ensuite un malheur pour moi de succomber à la mort, si j’eusse pu tirer vengeance des clercs de ce saint. Ces paroles me saisirent de stupeur, et je m’étonnai de ce qu’était cet homme ; car le diable parlait par sa bouche, et il n’eut jamais aucune crainte de Dieu. Pendant qu’il était en liberté, il envoyait ses chevaux et ses troupeaux à travers les moissons et les vignes des pauvres. Si ceux dont il détruisait les récoltes les chassaient, il les faisait aussitôt battre par ses gens. Dans l’angoisse même où il était, il rappela souvent qu’il avait ravi injustement les biens du saint évêque. Enfin, l’année précédente, il avait excité un certain homme de la ville à traduire en justice les intendants de l’Église. Alors, sans égard pour la justice, il enleva à l’église, sous prétexte d’une prétendue vente, les biens qu’elle possédait autrefois, et donna à son agent l’or qui garnissait son baudrier. Il commit ainsi beaucoup d’autres indignités jusqu’à la fin de sa vie que nous rapporterons dans la suite.

La même année, un Juif nommé Armentaire [Armentarius], avec un compagnon de sa secte et deux Chrétiens, vint à Tours pour exiger le paiement des cautions que lui avaient données le vicaire[xvii] Injuriosus et Eunome [Enomius], autrefois comte [de Tours], pour l’avance qu’il avait faite des tributs publics. Les ayant interpellés, il en reçut la promesse qu’ils lui remettraient l’argent avec les intérêts, et ils lui dirent : Si vous venez dans notre maison, nous vous donnerons ce que nous vous devons, et nous vous ferons d’autres présents, comme il est juste. Armentaire y étant donc allé fut reçu par Injuriosus et admis à sa table ; le repas terminé, à l’approche de la nuit, ils se mirent en marche pour aller dans un autre lieu. On rapporte qu’alors les Juifs et les deux Chrétiens furent tués par des gens d’Injuriosus, et jetés dans un puits voisin de la maison. A la nouvelle de ce qui s’était passé, leurs parents vinrent à Tours, et sur les renseignements fournis par quelques personnes, ils découvrirent le puits d’où ils firent retirer les hommes. Injuriosus fut soupçonné coupable de ce crime. Il fut appelé en jugement ; mais comme il désavouait fortement, le fait, et que les parents n’avaient aucune preuve pour le convaincre, on arrêta qu’il se déclarerait innocent par le serment. Les parents, peu contents de ce jugement, remirent l’affaire à la décision du roi Childebert. Mais on ne trouva ni l’argent ni les cautions du Juif mort. Beaucoup de personnes prétendaient alors que le tribun Médard[xviii]

[Medardus] avait trempé dans ce crime, parce qu’il avait aussi emprunté de l’argent du Juif. Injuriosus vint au plaid en présence du roi Childebert, et attendit pendant trois jours, jusqu’au coucher du soleil[xix].

Comme ses adversaires ne vinrent point, et que personne ne se porta contre lui dans cette affaire, il retourna chez lui.

La dixième année du règne de Childebert [en 585], le roi Gontran ayant convoqué les peuples de son royaume, leva une armée considérable, dont la plus grande partie, avec les gens d’Orléans et de Bourges, marcha contre les Poitevins qui avaient manqué à la fidélité qu’ils avaient promise au roi. Ils envoyèrent d’abord à Poitiers des députés pour savoir s’ils voulaient ou non les recevoir. Mérovée [Marovéus], évêque de cette ville, accueillit mal les députés. L’armée étant entrée dans le territoire de Poitiers se livra au pillage, aux incendies et aux meurtres ; ceux qui s’en retournaient chargés de butin, en traversant le territoire de Tours, traitèrent de la même manière les gens qui avaient déjà prêté serment au roi, incendièrent les églises elles-mêmes, et pillèrent tout ce qu’ils purent trouver. Cela dura longtemps, car les gens de Poitiers avaient grand’peine à se décider à rentrer sous l’empire du roi. Mais lorsque l’armée s’approcha davantage de la ville, et qu’on vit que la plus grande partie du pays était déjà ravagée, les Poitevins envoyèrent des députés pour dire qu’ils se soumettaient au roi Gontran. Les soldats ayant été reçus dans la ville, se jetèrent sur l’évêque, disant que c’était lui surtout qui avait manqué de foi. Se voyant ainsi serré de prés, il mit en pièces un calice d’or de l’office sacré, en fit de la monnaie et se racheta, ainsi que le peuple[xx].

Les soldats attaquèrent de même avec fureur Marileïf, qui avait été le premier médecin de la maison du roi Chilpéric. Le duc Gararic l’avait déjà bien pillé ; ils le dépouillèrent une seconde fois, tellement qu’ils ne lui laissèrent aucun bien. Lui ayant enlevé ses chevaux, son or, son argent et tous les meilleurs meubles qu’il possédât, ils le remirent lui-même au pouvoir de l’église. Telle avait été la situation de son père qui faisait valoir les moulins de l’église, et celle de ses frères, de ses cousins et de ses autres parons qui étaient employés dans les cuisines et la boulangerie.

Gondovald voulut s’approcher de Poitiers, mais il n’osa pas, car il apprit qu’une armée marchait contre lui. Il recevait au nom du roi Childebert les serments des cités qui avaient appartenu au roi Sigebert, et faisait jurer en son propre nom, à celles qui avaient appartenu aux rois Gontran ou Chilpéric, de lui être fidèles. Il. se rendit ensuite à Angoulême, et en ayant reçu le serment et fait des présents aux principaux de la ville, il marcha vers Périgueux dont il outragea gravement l’évêque[xxi] qui n’avait pas voulu le recevoir.

S’étant ensuite approché de Toulouse, Gondovald envoya des députés vers Magnulf, évêque de cette ville, pour le prier de le recevoir. Mais Magnulf, se rappelant les outrages qu’il avait essuyés de la part de Sigulf, qui avait autrefois voulu s’élever au trône[xxii], dit aux citoyens : Nous savons que Gontran est roi ainsi que son neveu Childebert : nous ne savons d’où vient celui-ci. Préparez-vous donc, et si le duc Didier veut attirer sur nous cette calamité, qu’il périsse du même sort que Sigulf ; qu’il soit un exemple pour tous, afin qu’aucun étranger n’ose violer le trône des Francs. D’après ces paroles les Toulousains se préparaient à résister, mais Gondovald étant arrivé avec une grande armée, ils virent qu’ils ne pouvaient soutenir son attaque, et le reçurent. Ensuite, pendant que l’évêque était assis â un repas avec Gondovald dans la maison de l’église[xxiii], il lui dit : Tu te prétends fils de Clotaire, mais nous ne savons si c’est vrai ou non, et que tu puisses accomplir ton entreprise, c’est ce qui nous paraît incroyable. Gondovald lui dit : Je suis fils du roi Clotaire, je veux recouvrer à présent une partie de ses États, et je m’avancerai promptement vers Paris où j’établirai le siège de mon royaume. L’évêque lui dit :

Il est donc vrai qu’il n’est resté personne de la race des Francs, si tu accomplis ce que tu dis. Au milieu de cette altercation, Mummole ayant entendu ces paroles, leva la main et frappa l’évêque de soufflets en lui disant : N’as-tu pas honte de répondre ainsi follement et insolemment à un grand roi ? Dès que Didier sut ce que l’évêque avait dit sur ce projet, enflammé de colère, il porta les mains sur lui : après l’avoir frappé de coups de lance, de coups de poing et de coups de pied, ils le lièrent avec une corde et le condamnèrent à l’exil, pillant ses biens ainsi que ceux de l’église. Waddon, qui avait été intendant de la maison de la reine Rigonthe, se joignit à eux : les autres hommes qui étaient venus avec l’évêque prirent la fuite.

Cependant, l’armée de Gontran quitta Poitiers et se mit à la poursuite de Gondovald. Un grand nombre de Tourangeaux avaient suivi Gondovald attirés par l’appât du butin ; mais, dans les combats que livrèrent les Poitevins, quelques-uns furent tués, et la plupart revinrent chez eux tout dépouillés. D’autres Tourangeaux, qui s’étaient joints de leur côté à l’armée Poitevine, s’en allèrent également. L’armée étant arrivée à la Dordogne, commença à tâcher de savoir quelque chose sur Gondovald. A lui s’étaient joints, comme nous l’avons dit plus haut, Didier, Bladaste et Waddon, intendant de la maison de la reine Rigonthe. Ses premiers partisans étaient l’évêque Sagittaire [Évêque de Gap] et Mummole. Sagittaire avait déjà reçu la promesse de l’évêché de Toulouse.

Pendant que ces choses se passaient, le roi Gontran envoya un certain Claude [Claudius], disant : Si tu vas et que, faisant sortir Eberulf de la basilique de Saint-Martin, tu le frappes du glaive ou le charges de chaînes, je t’enrichirai d’un grand nombre de présents ; mais je t’avertis de ne faire aucune insulte à la sainte basilique. Claude, vain et avaricieux, accourut promptement à Paris, sa femme étant du district de Meaux. Il forma le projet d’aller voir la reine Frédégonde, disant :

Si je vais la voir j’en pourrai tirer quelque don, car je sais qu’elle est ennemie de l’homme vers lequel on m’envoie. S’étant donc rendu auprès d’elle, il en reçut pour le moment des présents considérables, et beaucoup de promesses si , arrachant Eberulf de la basilique, il parvenait à le tuer ou à le charger de chaînes, après l’avoir entouré de piéges, ou à l’égorger dans son appartement même. Arrivé à Châteaudun, Claude pria le comte de lui donner trois cents hommes, comme pour garder les portes de la ville de Tours ; mais c’était en effet pour qu’à son arrivée il pût, avec leur secours, égorger Eberulf. Lorsque le comte eut mis ces hommes en marche, Claude arriva à Tours. En route, il commença, selon la coutume des barbares, à consulter les aruspices. Il demanda en même temps à beaucoup de personnes si le pouvoir de saint Martin se manifestait actuellement contre les perfides, ou du moins si les outrages faits à ceux qui avaient placé leur confiance en lui étaient suivis d’une prompte vengeance.

Ayant disposé les soldats qu’il avait amenés pour l’aider, il entra dans la sainte basilique. S’étant aussitôt rendu auprès du malheureux Eberulf, il commença à lui faire des serments et à jurer par tout ce qu’il y avait de plus sacré et même par la vertu de l’évêque présent, que personne ne lui était plus sincèrement attaché que lui, et qu’il pourrait le réconcilier avec le roi. Il avait médité ce projet disant :

Si je ne le trompe par de faux serments, je ne viendrai jamais à bout de lui. Le pauvre Eberulf lui voyant faire de tels serments dans la sainte basilique, sous les portiques et dans tous les endroits saints de l’édifice, crut à cet homme parjure. Un des jours suivants, comme nous nous trouvions dans une métairie située presque à trente milles de la ville, Claude fut invité avec Eberulf et d’autres citoyens à un repas dans la sainte basilique, et là Claude l’eût frappé de son épée si ses serviteurs eussent été plus éloignés de lui. Cependant Eberulf, imprudent et vain, ne s’en aperçut point ; lorsque le repas fut fini, Eberulf et Claude se promenèrent dans le vestibule de la maison épiscopale, se promettant tour à tour, et avec des sermons réciproques, amitié et fidélité. Dans cette conversation Claude dit à Eberulf : Il me plairait de boire un coup dans ton logis si nous avions des vins parfumés, ou si ta générosité faisait venir des vins plus forts. Eberulf ravi répondit qu’il en avait disant : Tu trouveras dans mon logis tout ce que tu voudras ; que mon Seigneur daigne seulement entrer dans ma chétive demeure. Il envoya ses serviteurs l’un après l’autre chercher des vins plus forts, des vins de Latakié[xxiv] et de Gaza. Claude, le voyant seul et sans ses gens, éleva la main contre la basilique et dit : Bienheureux Martin, faites que je revoie bientôt ma femme et mes parents ; car le malheureux était placé dans une cruelle alternative, il méditait de tuer Eberulf dans le vestibule, et craignait le pouvoir du saint évêque. Alors un des serviteurs de Claude qui était plus robuste, saisit Eberulf par derrière, le serra fortement dans ses bras, et l’ayant renversé le livra, la poitrine découverte, aux coups du meurtrier. Claude ayant dégainé son épée la dirigea contre lui. Mais Eberulf, quoique retenu, tira de sa ceinture un poignard et se tint prêt à frapper. Au moment où Claude, la main levée, lui enfonçait son fer dans le sein, Eberulf lui plongea vigoureusement son poignard sous l’aisselle, et, en le retirant, lui coupa le pouce d’un nouveau coup. Cependant les gens de Claude revenant armés, percèrent Eberulf de différents coups. Il s’échappa de leurs mains, et, presque mort, il s’efforçait de fuir ; mais ils lui déchargèrent sur la tête de grands coups de sabre. La cervelle brisée, il tomba et mourut. Ainsi il ne fut pas digne d’être sauvé par le Saint qu’il n’avait jamais prié sincèrement. Claude, frappé de crainte, se réfugia dans la cellule de l’abbé, réclamant la protection de celui pour le patron duquel il n’avait jamais eu de respect. Il lui dit : Un crime énorme a été commis, et sans ton secours nous périssions. Comme il parlait, les gens d’Eberulf se précipitèrent armés d’épées et de lances. Trouvant la porte fermée, ils rompirent les vitres de la cellule, lancèrent leurs javelots par les fenêtres, et percèrent d’un coup Claude déjà demi-mort ; ses satellites se cachèrent derrière les portes et sous les lits. L’abbé, saisi par deux clercs, eut de la peine à échapper vivant de ces épées. Les portes ayant donc été ouvertes, la troupe des gens armés se précipita dans l’intérieur. Quelques-uns des marguilliers et des pauvres de l’église, indignés du crime qui venait d’être commis, s’efforcèrent de briser le toit de la cellule. Ces furieux et d’autres misérables accoururent avec des pierres et des butons pour venger l’insulte faite à la sainte basilique, supportant avec peine qu’on eût fait là des choses jusqu’alors inouïes. Que dirai-je ? les fuyards furent arrachés de leurs retraites, et massacrés impitoyablement. Le pavé de la cellule fut souillé de sang. Après qu’on les eut tués, on les traîna dehors, et on laissa leurs corps nus sur la terre froide. Les meurtriers, les ayant dépouillés, s’enfuirent la nuit suivante. La vengeance divine s’appesantit immédiatement sur ceux qui avaient souillé de sang humain le saint édifice : mais ce n’était pas un léger crime que celui de l’homme que le saint évêque ne protégea pas contre un pareil sort. Cette affaire mit le roi dans une grande colère ; mais lorsqu’il en sut la raison, il s’adoucit : il fit présent à ses fidèles tant des meubles que des immeubles que le malheureux Eberulf avait conservés de sa fortune particulière. Sa femme, complètement dépouillée, demeura dans la sainte basilique. Les parents de Claude et de ses gens emportèrent leurs corps dans leur pays, et les ensevelirent.

Gondovald envoya vers ses amis deux députés , l’un et l’autre clercs. L’un des deux, abbé de la ville de Cahors, cacha dans des tablettes creuses et sous un sceau les dépêches qu’on lui avait confiées ; mais, ayant été arrêté par les gens du roi Gontran, on trouva les dépêches, et on le conduisit en présence du roi ; après l’avoir cruellement battu de verges, on le fit garder.

Dans ce temps, Gondovald, demeurant à Bordeaux, avait acquis l’affection de l’évêque Bertrand [Bertchramn]. Comme il cherchait de tous côtés des secours, quelqu’un lui raconta qu’un certain roi d’Orient, ayant enlevé le pouce du martyr saint Serge [Sergius], l’avait implanté dans son bras droit, et que lorsqu’il était dans la nécessité de repousser ses ennemis, aussitôt que, plein de confiance en ce secours, il élevait le bras droit, l’armée ennemie, comme accablée de la puissance du martyr, se mettait en déroute. A ces paroles, Gondovald s’informa avec empressement s’il y avait quelqu’un en cet endroit qui eût été digne de recevoir quelques reliques de saint Serge. L’évêque Bertrand forma alors le dessein de lui livrer un certain négociant nommé Euphronius, qu’il haïssait parce qu’avide de ses biens il l’avait fait raser autrefois et malgré lui, pour le faire clerc[xxv] ;

ce que voyant, Euphronius passa dans une autre ville, et revint lorsque ses cheveux eurent repoussé. L’évêque dit donc :

Il y a ici un certain Syrien, nommé Euphronius, qui, ayant transformé sa maison en une église, y a placé les reliques de ce saint ; et, par le pouvoir du martyr, il a vu s’opérer plusieurs miracles ; car, dans le temps que la ville de Bordeaux était en proie à un violent incendie, cette maison, entourée de flammes, en fut préservée. Aussitôt Mummole courut promptement avec l’évêque Bertrand à Li maison du Syrien ; l’ayant entourée, il lui ordonna de lui montrer les saintes reliques. Euphronius s’y refusa ; mais, pensant qu’on lui tendait des embûches par méchanceté, il dit : Ne tourmente pas un vieillard, et ne commets pas d’outrages envers un saint ; reçois ces cent pièces d’or, et retire-toi. Mummole insistant pour voir les saintes reliques, Euphronius lui offrit deux cents pièces d’or ; mais il n’obtint point à ce prix qu’ils se retirassent sans avoir vu les reliques. Alors Mumrnole fit dresser une échelle contre la muraille (les reliques étaient cachées dans une châsse au haut de la muraille, contre l’autel), et ordonna à son diacre d’y monter. Celui-ci, étant donc monté au moyen de l’échelle, fut saisi d’un tel tremblement lorsqu’il prit la châsse, qu’on crut qu’il ne pourrait descendre vivant. Cependant, ayant pris la châsse attachée à la muraille, il l’emporta. Mummole, l’ayant examinée, y trouva l’os du doigt du saint, et ne craignit pas de le frapper d’un couteau. Il avait placé un couteau sur la relique, et frappait dessus avec le dos d’un autre. Après bien des coups qui eurent grand’peine à le briser, l’os, coupé en trois parties, disparut soudainement : je crois qu’il n’était pas agréable au martyr qu’on touchât de la sorte aux restes de son corps. Alors Euphronius s’étant mis à pleurer amèrement, ils se prosternèrent tous en oraison, priant Dieu de leur montrer ce qui avait été soustrait aux regards humains. Après cette oraison, on retrouva les fragments. Mummole, en ayant pris un, se retira, mais, je crois, sans la faveur du martyr, comme la suite le fit voir.

Pendant qu’ils demeuraient dans cette ville, ils firent ordonner le prêtre Faustien [Faustanius] évêque de la ville de Dax. L’évêque de cette ville était mort récemment, et Nicet [Nicetius], comte de l’endroit, frère de Rustique [Rusticus], évêque d’Aire[xxvi], avait obtenu de Chilpéric un ordre pour se faire instituer évêque de cette ville, car il était tonsuré. Mais Gondovald, voulant détruire les ordonnances de Chilpéric, ordonna à l’assemblée des évêques de bénir Faustien. L’évêque Bertrand, qui était le métropolitain, prenant ses précautions pour l’avenir, fit faire cette bénédiction par Pallade [Palladius], évêque de Saintes : dans ce moment, d’ailleurs, il avait les yeux fort malades de chassie [ophtalmie]. Oreste, évêque de Bazas, assista à cette ordination ; mais il le nia ensuite en présence du roi.

Gondovald envoya pour la seconde fois au roi deux députés, Zotane et Zabulf, avec des baguettes consacrées, selon la coutume des Francs , pour qu’ils n’essuyassent aucune injure, et qu’ils revinssent avec la réponse, après avoir exposé le sujet de leur députation. Mais ces députés eurent l’imprudence, avant d’être admis en présence du roi, d’expliquer à beaucoup de gens ce qu’ils venaient demander. La nouvelle en étant aussitôt parvenue an roi, on les amena devant lui chargés de chaînes. N’osant lui cacher ce qu’ils demandaient ni vers qui et par qui ils étaient envoyés, ils lui dirent :

Gondovald arrivé dernièrement de l’Orient, se dit fils du roi Clotaire, votre père, et nous a envoyés vers vous pour recouvrer la portion de son royaume qui lui est due. Si vous ne la lui rendez pas, sachez qu’il viendra dans ce pays avec une armée ; car les hommes les plus braves du pays situé au-delà de la Dordogne, se sont joints à lui ; et il parle ainsi : Dieu jugera, lorsque nous en viendrons aux mains sur le champ de bataille, si je suis ou non fils de Clotaire. Alors le roi, enflammé de fureur, ordonna qu’on les étendît avec des poulies, et qu’on les frappât fortement de verges, si bien que, si ce qu’ils disaient était vrai, on le sût positivement, et que s’ils cachaient encore dans leur cœur quelque artifice, la violence des tourments leur en arrachât l’aveu. Livrés à ces suppliées toujours croissants, les députés dirent que la fille du roi Chilpéric [Rigonthe] avait été envoyée en exil avec Magnulf, évêque de Toulouse ; que tous les trésors avaient été enlevés par Gondovald ; que tous les grands du roi Childebert l’avaient engagé à se faire roi, et qu’entre autres, quelques années auparavant, lorsque Gontran Boson était allé à Constantinople , c’était lui qui l’avait invité à passer dans les Gaules.

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