Historia Francorum (page 6)

Grégoire de Tours · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 8 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le roi ayant fait battre et emprisonner les députés, manda son neveu Childebert, afin que, réunis ensemble, ils entendissent ces hommes. Les ayant donc interrogés ensemble, ceux-ci répétèrent aux deux rois ce qu’ils avaient dit au roi Gontran seul. Ils affirmaient constamment que cette affaire était connue, comme nous l’avons dit, de tous les seigneurs du royaume de Childebert. Aussi quelques-uns de ces derniers, qu’on croyait enveloppés dans cette affaire, craignirent de se rendre à cette assemblée. Alors le roi Gontran ayant mis sa lance[xxvii]

dans la main du roi Childebert, lui dit :

C’est la marque que je te donne tout mon royaume. Maintenant va, et soumets à ta domination toutes ces cités comme les tiennes propres. Les crimes ont fait qu’il ne reste de ma race que toi qui es le fils de mon frère[xxviii].

Je déshérite les autres ; sois mon héritier pour me succéder dans mon royaume. Alors, ayant fait retirer tout le monde, il prit le jeune roi en particulier et lui parla en cachette, lui ayant auparavant expressément recommandé de ne divulguer à personne ce secret entretien. Alors il lui indiqua quels étaient les hommes dont il devait rechercher ou mépriser les conseils, ceux à qui il devait se confier ou qu’il devait éviter, ceux qu’il devait combler de dons et de charges ou éloigner des dignités. Il lui enjoignit de ne se confier en aucune manière à Ægidius, évêque de Reims, qui avait toujours été son ennemi, et de ne point le garder auprès de lui, parce qu’il avait souvent été parjure à son père et à lui. Ensuite, s’étant réunis dans un repas, le roi Gontran exhorta toute son armée, disant : Voyez, guerriers, que mon fils Childebert est déjà devenu un homme fait. Voyez, et gardez-vous de le tenir pour un enfant[xxix].

Renoncez aux méchancetés et aux prétentions que vous entretenez, car c’est le roi auquel vous devez maintenant obéir. Après ces paroles, ayant prolongé pendant trois jours les festins et la joie, et ayant fait un grand nombre de présents, ils se séparèrent en paix. Alors le roi Gontran rendit à Childebert tout ce qui avait appartenu à son père Sigebert, lui recommandant de ne pas voir sa mère, de peur qu’on ne donnât à celle-ci quelque moyen d’écrire à Gondovald, ou d’en recevoir des lettres.

Gondovald, instruit de l’approche de l’armée et abandonné par le duc Didier, passa la Garonne avec l’évêque Sagittaire, les ducs Mummole, Bladaste et Waddon, et se dirigea vers Comminges[xxx].

Cette ville est située sur le sommet d’une montagne séparée de toutes les autres ; au pied de cette montagne coule une source abondante environnée d’un rempart très fort : on y descend de la ville par un canal, et on y puise de l’eau à l’abri de tout danger. Gondovald, étant entré dans cette ville au commencement du carême, parla ainsi aux citoyens : Sachez que j’ai été élu roi par ceux qui sont dans le royaume de Childebert, et que j’ai avec moi des forces considérables ; mais, comme mon frère Gontran fait marcher contre moi une armée immense, il faut renfermer dans vos murs des vivres et toutes les choses nécessaires, afin que vous ne périssiez pas par la disette, jus- qu’à ce que la clémence de Dieu augmenté encore mes forces. Les habitants crurent à ces paroles, et, après avoir renfermé dans la ville tout ce qu’ils purent rassembler, ils se préparèrent à faire résistance. Dans ce temps, le roi Gontran envoya à Gondovald, au nom de la reine Brunehault, une lettre où on lui écrivait de congédier son armée, d’ordonner à chacun de retourner dans son pays, et d’aller passer ses quartiers d’hiver à Bordeaux. Cette lettre était une ruse pour savoir à fond ce que faisait Gondovald. Étant demeuré dans la ville de Comminges, Gondovald parla aux habitants, disant :

Voilà que l’armée approche déjà, sortons pour lui résister. Quand ils furent sortis , les guerriers de Gondovald s’étant emparés des portes et les ayant fermées, chassèrent ainsi le peuple et, de concert avec l’évêque du lieu [Rufin], s’emparèrent des vivres et de tout ce qu’ils purent trouver dans la ville. Il y avait une si grande quantité de vivres et de vins que, s’ils avaient fait une défense courageuse, ils auraient pu se soutenir pendant un grand nombre d’années sans manquer d’aliments.

Les généraux du roi Gontran avaient entendu dire que Gondovald était arrêté sur le rivage au-delà de la Garonne avec une nombreuse troupe, et qu’il gardait avec lui les trésors qu’il avait enlevés à Rigonthe. Alors ils se précipitèrent à la nage avec leurs chevaux dans la Garonne, et quelques soldats de leur armée se noyèrent. Arrivés sur le bord et cherchant Gondovald, ils trouvèrent des chameaux chargés de beaucoup d’or et d’argent, et des chevaux fatigués qu’il avait laissés dans les chemins. Instruits qu’il demeurait renfermé dans la ville de Comminges, et laissant là leurs chariots et autres bagages avec le menu peuple, les plus braves guerriers, après avoir passé la Garonne, se préparèrent à poursuivre Gondovald. S’étant hâtés, ils arrivèrent à la basilique de saint Vincent[xxxi], située près de la frontière de la cité d’Agen, où on dit que le martyr consomma son sacrifice pour le nom de Jésus-Christ. Ils la trouvèrent remplie des trésors des habitants qui espéraient que des chrétiens ne violeraient pas la basilique d’un si grand martyr. On en avait fermé les portes avec un grand soin. L’armée s’approcha promptement. Ne pouvant ouvrir les portes du temple, ils y mirent le feu. Lorsque les portes furent consumées, ils pillèrent toutes les richesses et tous les meubles qu’ils purent trouver, aussi bien que les ornements sacrés. Mais la vengeance divine effraya un grand nombre de soldats ; car, par la volonté de Dieu, plusieurs eurent les mains brûlées, et il en sortait une épaisse fumée comme d’un incendie. Quelques-uns, possédés du démon, couraient comme des furieux, invectivant contre le martyr. Plusieurs, éloignés de leurs compagnons, se percèrent de leurs propres lances. Le reste de l’armée continua sa marche non sans une grande crainte. Que dirai je ? on arriva à Comminges[xxxii], et toute l’armée campa dans la campagne environnante. Ayant dressé les tentes, ils demeurèrent dans cet endroit. Ils ravagèrent tout le pays d’alentour. Lorsque quelques soldats, pressés davantage par l’aiguillon de l’avidité, s’écartaient loin des autres, ils étaient égorgés par les habitants.

Un grand nombre montaient sur la colline, et parlaient souvent avec Gondovald, lui prodiguant des injures et lui disant : Es-tu ce peintre qui, dans le temps du roi Clotaire, barbouillait dans les oratoires, les parvis et les voûtes ? Es-tu celui que les habitants des Gaules appellent souvent du nom de Ballomer ? Es-tu celui qui, à cause de ses prétentions, à si souvent été tondu et exilé par les rois des Francs ? Fais-nous au moins savoir, ô le plus misérable des hommes, qui t’a conduit dans ces lieux ? qui t’a donné l’audace extraordinaire d’oser approcher des frontières de nos seigneurs et rois ? Si quelqu’un t’a appelé, dis-le positivement ; voilà la mort étalée devant tes yeux ; voilà la fosse que tu as cherchée longtemps, et dans laquelle tu viens te précipiter. Dénombre-nous tes satellites ou déclare-nous ceux qui t’ont appelé.

Gondovald, entendant ces paroles, s’approchait et disait du haut de la porte : Que mon père Clotaire m’ait eu en aversion, c’est ce que personne n’ignore ; que j’aie été tondu par lui et ensuite par mes frères, c’est ce qui est connu de tous. C’est ce motif qui m’a fait retirer, en Italie auprès du préfet Narsès ; là j’ai pris une femme et engendré deux fils ; ma femme étant morte, je pris avec moi mes enfants et allai à Constantinople ; j’ai vécu jusqu’à ce temps accueilli par les empereurs avec une extrême bienveillance. Il y a quelques années Gontran Boson étant venu à Constantinople, je m’informai de lui, avec empressement, des affaires de mes frères, et je sus que notre famille était très affaiblie et qu’il n’en restait que Childebert fils de mon frère et Gontran mon frère ; que les fils du roi Chilpéric étaient morts avec lui et qu’il n’avait laissé qu’un petit enfant[xxxiii] ; que mon frère Gontran n’avait pas d’enfants, et que mon neveu Childebert n’était pas un puissant guerrier. Alors Gontran Boson, après m’avoir exactement exposé ces choses, m’invita en disant : Viens, tu es appelé par tous les principaux du royaume de Childebert, et personne n’ose s’opposer et toi, car nous savons tous que tu es fils de Clotaire; et il n’est resté personne dans les Gaules pour gouverner ce royaume, à moins que tu ne viennes. Ayant fait des présents à Gontran Boson, je reçus son serment dans douze lieux saints, afin de venir ensuite avec sécurité dans ce royaume. Je vins à Marseille où l’évêque me reçut avec une extrême bonté, car il avait des lettres des principaux du royaume de mon neveu ; je m’avançai de là vers Avignon auprès du patrice Mummole. Gontran, violant son serment et sa promesse, m’enleva mes trésors et les retint en son pouvoir. Reconnaissez donc que je suis roi comme mon frère Gontran ; cependant si votre esprit est enflammé d’une si grande haine, qu’on me conduise au moins vers votre roi, et s’il me reconnaît pour son frère, qu’il fasse ce qu’il voudra. Si vous ne voulez pas même cela, qu’il me soit permis de m’en retourner là d’où je suis venu. Je m’en irai sans faire aucune injure à personne. Pour que vous sachiez que ce que je dis est vrai, interrogez Radegonde de Poitiers et Ingiltrude de Tours [livre V], elles vous affirmeront la vérité de mes paroles. Pendant qu’il parlait ainsi, un grand nombre accueillait son discours avec des injures et des reproches.

Le quinzième jour avait brillé sur ce siège, et Leudégésile[xxxiv] préparait de nouvelles machines pour détruire la ville : les chariots étaient chargés de béliers, de claies et de planches, à couvert desquels l’armée s’avançait pour renverser les remparts ; mais, en avançant, ils étaient si accablés de pierres que tous ceux qui approchaient des murs succombaient bientôt ; on jetait sur eux des marmites pleines de poix et de graisse enflammée, et d’autres remplies de pierres. La nuit étant venue mettre fin au combat, les assiégeants s’en retournèrent dans leur camp. Gondovald avait avec lui Chariulf, homme riche et puissant, des magasins et des celliers duquel la ville était remplie, et qui par ses biens nourrissait presque tous les citoyens. Bladaste[xxxv] voyant ce qui se passait, et craignant que Leudégésile, après avoir remporté la victoire, ne les livrât à la mort, mit le feu à la maison épiscopale. Tandis que les assiégés accouraient tous pour apaiser l’incendie, il s’échappa par la fuite. Le lendemain matin, l’armée se prépara de nouveau au combat. Ils firent des faisceaux de broussailles pour combler le fossé profond situé du côté de l’Orient ; mais cette invention ne fit aucun mal. L’évêque Sagittaire faisait souvent, tout armé, le tour des remparts, et souvent du haut du mur il jetait des pierres de sa propre main contre les assiégeants.

Ceux-ci voyant que rien ne pouvait réussir envoyèrent secrètement des députés à Mummole, disant : Reconnais ton seigneur, et renonce enfin à cette perversité. Quelle est en effet ta folie de te soumettre à un homme inconnu ? Ta femme et tes enfants ont déjà été mis en captivité. Tes fils, à que nous croyons, ont déjà été tués. Où te précipites-tu ? Qu’attends-tu, si ce n’est ta ruine ? Ayant reçu ces avis, Mummole dit : Je vois que déjà notre règne touche à sa fin, et notre puissance est tombée. Il reste une seule chose à faire ; si j’obtiens sûreté pour ma vie, je pourrai vous dispenser d’un grand travail. Les députés s’étant retirés, l’évêque Sagittaire, Mummole, Chariulf et Waddon allèrent à l’église, où ils firent mutuellement serment que, s’ils avaient pour leur vie de plus sûres garanties, ils abandonneraient l’amitié de Gondovald, et le livreraient lui-même. Les députés, revenus une seconde fois , leur promirent sûreté pour leur vie, et Mummole leur dit :

Faites seulement cela, et je remettrai Gondovald en vos mains ; et reconnaissant mon seigneur roi, je me rendrai promptement vers lui. Alors ils lui promirent que, s’il accomplissait ces choses, ils le recevraient en amitié ; et que, s’ils ne pouvaient obtenir sa grâce du roi, ils le mettraient dans une église, pour qu’on ne le punît pas de mort. Après avoir accompagné ces promesses de serments , ils se retirèrent. Mummole, l’évêque Sagittaire et Waddon s’étant rendus auprès de Gondovald, lui dirent : Tu sais quels serments de fidélité nous t’avons prêtés. Écoute à présent un conseil salutaire, éloigne-toi de cette ville, et présente-toi à ton frère comme tu l’as souvent demandé. Nous avons déjà parlé avec ces hommes, et ils ont dit que le roi ne voulait pas perdre ton appui, parce qu’il est resté peu d’hommes de votre race. Mais Gondovald , comprenant leur artifice, leur dit tout baigné de larmes : C’est sur votre invitation que je suis venu dans les Gaules, Gontran Boson m’a enlevé une partie de mes trésors qui contiennent des sommes immenses d’or et d’argent et différents objets, et le reste est dans la ville d’Avignon. Quant à moi, plaçant, après le secours de Dieu, tout mon espoir en vous, je me suis confié à vos conseils, et j’ai toujours souhaité de régner par vous. Maintenant, si vous m’avez trompé, répondez-en auprès de Dieu, et qu’il juge lui-même ma cause. A ces paroles Mummole répondit : Nous ne te disons rien de mensonger ; mais voilà des hommes très braves qui attendent ton arrivée à la porte. Défais maintenant mon baudrier d’or dont tu es ceint, pour ne pas paraître marcher avec orgueil ; prends ton glaive et rends-moi le mien. Gondovald lui dit :

Je ne vois dans ces paroles autre chose que la perte de ce que j’ai reçu et porté par amitié pour toi. Mais Mummole affirmait avec serment qu’on ne lui ferait aucun mal. Étant donc sortis de la porte, Gondovald fut reçu par Ollon [Ollo], comte de Bourges , et par Boson[xxxvi].

Mummole étant rentré dans la ville avec ses satellites, ferma la porte très solidement. Se voyant livré à ses ennemis, Gondovald leva les mains et les yeux au ciel, et dit :

Juge éternel, véritable vengeur des innocents, Dieu de qui toute justice procède, à qui le mensonge déplaît, en qui ne réside aucune ruse ni aucune méchanceté, je te confie ma cause, te priant de me venger promptement de ceux qui ont livré un innocent entre les mains de ses ennemis. » Après ces paroles, ayant fait le signe de la croix, il s’en alla avec les hommes ci-dessus nommés. Quand ils se furent éloignés de la porte, comme la vallée située au-dessous de la ville descend rapidement, Ollon l’ayant poussé le fit tomber, en s’écriant : Voila votre Ballomer qui se dit frère et fils de roi. Ayant lancé son javelot, il voulut l’en percer ; mais l’arme, repoussée par la cuirasse, ne lui fit aucun mal. Comme Gondovald s’était relevé et s’efforçait de remonter sur la hauteur, Boson lui brisa la tête d’une pierre ; il tomba aussitôt et mourut. Tous les soldats accoururent, et l’ayant percé de leurs lances, ils lui lièrent les pieds avec une corde, et le traînèrent tout à l’entour du camp. Lui ayant arraché les cheveux et la barbe, ils le laissèrent sans sépulture dans l’endroit où ils l’avaient tué. La nuit suivante, les principaux enlevèrent secrètement tous les trésors qu’ils purent trouver dans la ville, ainsi que les ornements de l’église. Le lendemain les portes ayant été ouvertes, l’armée entra et égorgea tous les assiégés, massacrant aux pieds même des autels de l’église les pontifes et les prêtres du Seigneur. Après avoir tué tous les habitants, de telle sorte qu’il n’en resta pas un seul, ils mirent le feu à toute la ville, aux églises et aux autres édifices, si bien qu’il ne resta plus que le sol[xxxvii].

Leudégésile, étant retourné au camp avec Mummole , Sagittaire, Chariulf et Waddon, envoya secrètement des messagers au roi, pour lui demander ce qu’il voulait qu’on fit de ces hommes. Gontran ordonna de les faire mourir. Alors Waddon et Chariulf ayant laissé leurs fils pour otages[xxxviii], s’éloignèrent. La nouvelle de leur mort ayant été répandue, lorsque Mummole en fut instruit, il s’arma et se rendit à la tente de Leudégésile qui le voyant, lui dit :

Pourquoi viens-tu ici comme un fugitif ? Mummole lui répondit : Je m’aperçois qu’on n’observe en rien la foi promise, car je me vois placé sur le bord de ma perte. Leudégésile lui dit : Je vais aller dehors, et j’apaiserai tout. Étant sorti, il ordonna d’entourer aussitôt la tente pour y tuer Mummole. Celui-ci, après avoir longtemps résisté aux combattants, vint à la porte. Comme il sortait, deux soldats le percèrent avec leur lance de chaque côté ; aussitôt il tomba et mourut. A cette vue, l’évêque fut frappé de crainte et de consternation. Quelqu’un des assistants lui dit : Vois de tes propres yeux ce qui se passe, évêque ; couvre-toi la tête pour ne pas être reconnu, et gagne la forêt pour t’y cacher quelque temps, et t’échapper lorsque la fureur sera apaisée. L’évêque ayant accepté ce conseil, essayait de s’enfuir la tête couverte, lorsque quelqu’un, ayant tiré son épée, lui trancha la tête avec son capuchon. Ensuite, s’en retournant, chacun dans son pays, ils se livrèrent dans le chemin au pillage et au meurtre. Dans ce temps Frédégonde envoya Cuppan [Cuppa] à Toulouse, pour en arracher sa fille Rigonthe à tout prix. La plupart rapportent que Cuppan avait été envoyé afin que, s’il trouvait Gondovald vivant, il l’attirât par beaucoup de promesses, et l’amenât à Frédégonde. Mais n’ayant pu accomplir ce dessein, il ramena de Toulouse la reine Rigonthe qui avait essuyé bien des humiliations et des outrages[xxxix].

Le duc Leudégésile se rendit auprès du roi, avec tous les trésors dont nous avons parlé ; le roi les distribua ensuite aux pauvres et aux églises. Ayant pris la femme de Mummole [Sidonia (Frédégaire)], le roi commença à lui demander ce qu’étaient devenus les trésors qu’il avait amassés. Sachant que son mari était tué, et que tout leur orgueil était tombé par terre, elle découvrit tout, et déclara qu’il y avait encore dans la ville d’Avignon de grandes sommes d’or et d’argent qui n’étaient pas venues à la connaissance du roi. Gontran envoya aussitôt des hommes chargés de les lui apporter, et de lui amener aussi un serviteur en qui Mummole se fiait beaucoup, et à qui il les avait remis. Ces hommes s’étant rendus à Avignon, prirent tout ce qu’on avait laissé dans la ville. On rapporte qu’il y avait deux cent cinquante talents d’argent, et plus de trente talents d’or. On dit que Mummole les avait enlevés d’un ancien trésor. Le roi les ayant partagés avec son neveu Childebert, distribua presque toute sa part aux pauvres, ne laissant à la femme de Mummole que ce qu’elle avait eu de ses parents.

On amena aussi au roi le serviteur de Mummole, qui était d’une si grande taille qu’il dépassait, dit-on, de deux ou trois pieds les plus grands. C’était un charpentier, il mourut peu après.

Ensuite les juges[xl]

rendirent un arrêt de condamnation contre ceux qui avaient négligé de se rendre à cette expédition. Le comte de Bourges [Ollon] envoya ses serviteurs pour qu’ils dépouillassent, sur les terres de l’église de Saint-Martin qui est située dans ce territoire[xli], les hommes qui se trouvaient dans ce cas. Mais l’agent de cette église commença à leur résister fortement, en disant :

Ce sont les hommes de saint Martin : ne leur faites aucun mal, car ils n’avaient pas coutume de marcher pour de telles affaires[xlii].

Ils lui dirent : Il n’y a rien de commun entre nous et ton Martin que dans toutes les affaires tu mets toujours vainement en avant ; mais toi et eux vous allez payer l’amende, pour avoir négligé les ordres du roi. En disant ces mots, l’homme entra dans le vestibule de la maison. Aussitôt il tomba frappé de douleur, et commença à souffrir amèrement. S’étant tourné vers l’agent de l’église, il lui dit d’une voix lamentable : Je te prie de faire sur moi le signe de la croix, et d’invoquer le nom de saint Martin. Je reconnais la grandeur de son pouvoir ; car en entrant dans le vestibule, j’ai vu un vieillard tenant dans sa main un arbre qui étendant bientôt ses branches a couvert tout le vestibule. Une de ces branches m’a touché, et troublé du coup, je suis tombé. Et appelant les siens, il leur demanda de le mettre dehors. Étant sorti, il commença à invoquer avec ardeur le nom de saint Martin. Alors il éprouva quelque soulagement et fut guéri.

Didier[xliii] se renferma avec ses biens dans un fort. Waddon, intendant de la maison de Rigonthe, passa auprès de la reine Brunehault qui le reçut, et le congédia avec des présents et des faveurs. Chariulf gagna la basilique de Saint-Martin.

Il y avait dans ce temps une femme qui avait un esprit de Python, et qui valait par ses divinations beaucoup d’argent à ses maîtres ; elle parvint tellement en grâce auprès d’eux qu’elle en obtint sa liberté, et fut laissée à ses volontés. Si quelqu’un éprouvait quelque vol ou quelque autre perte, elle déclarait aussitôt où le voleur était allé, à qui il avait remis son vol, ou ce qu’il en avait fait. Elle amassait chaque jour de l’or, et de l’argent, paraissant avec des vêtements pompeux, de sorte que, les peuples croyaient qu’il y avait en elle quelque chose de divin. La nouvelle en étant parvenue à Agéric, évêque de Verdun, il envoya quelqu’un pour l’arrêter. Lorsqu’elle fut arrêtée et amenée vers lui, il comprit, d’après ce que nous lisons dans les Actes des Apôtres [16, 16], qu’elle avait un esprit de Python. Lorsqu’il eut prononcé sur elle l’exorcisme, et oint son front de l’huile sainte, le démon cria et découvrit au pontife ce que c’était ; mais comme il ne put chasser le démon de cette femme, il lui permit de s’en aller. Voyant qu’elle ne pouvait habiter dans ce lieu, elle alla trouver la reine Frédégonde, auprès de laquelle elle se cacha.

Cette année, presque toute la Gaule fut accablée de la famine : beaucoup de gens firent du pain avec des pépins de raisin, des noisettes et des racines de fougère desséchées et réduites en poudre : on y mêlait un peu de farine ; d’autres firent de même avec du blé encore vert : il y en eut même beaucoup qui, n’ayant pas de farine, cueillaient différentes herbes, et après les avoir mangées, mouraient enflés ; plusieurs moururent consumés par la faim. Les marchands pillaient alors le peuple d’une manière criante, tellement qu’ils donnaient à peine, pour un trias[xliv], une mesure de froment ou une demi-mesure de vin. Les pauvres se mettaient en servitude, afin d’avoir quelques aliments.

Dans ce temps, le marchand Christophore [Christophe] alla à Orléans, parce qu’il avait appris qu’on y avait porté beaucoup de vin : il y alla donc, acheta le vin, et le fit transporter dans des bateaux. Ayant reçu de son beau-père beaucoup d’argent, il fit la route à cheval avec deux domestiques saxons. Les serviteurs haïssaient leur maître depuis longtemps, et s’étaient souvent enfuis de chez lui, parce qu’il les battait inhumainement. Comme ils traversaient une forêt, leur maître marchant devant, un des serviteurs lui jeta sa lance, et le transperça. Christophore étant tombé, l’autre lui coupa la tête avec sa framée, et l’ayant ainsi tous deux déchiré en morceaux, ils le laissèrent sans vie : après s’être emparés de son argent, ils se sauvèrent. Le frère de Christophore, ayant fait ensevelir son corps, envoya ses gens à la poursuite des deux serviteurs ; ayant atteint le plus jeune, tandis que le plus âgé s’enfuyait avec l’argent, ils le lièrent. En revenant, comme ils laissaient aller le prisonnier plus librement, il se saisit de la lance, et en frappa un de ceux qui l’emmenaient ; mais les autres l’ayant conduit jusqu’à Tours, on lui infligea divers supplices ; on lui trancha la tête, et on le pendit déjà mort.

Il s’éleva alors, parmi les habitants de Tours de cruelles guerres civiles. Pendant que Sichaire, fils de Jean, célébrait avec Austrégisile et d’autres habitants, dans le bourg de Mantelan[xlv], la fête de Noël, un prêtre du lieu envoya son serviteur vers quelques hommes pour les prier de venir boire avec lui dans sa maison. Le serviteur étant venu, un de ceux qui étaient invités tira son épée et ne craignit pas de l’en frapper, aussitôt le malheureux tomba et mourut. Sichaire, qui entretenait amitié avec le prêtre, ayant appris que son serviteur avait été tué, saisit des armes et gagna l’église, attendant Austrégisile qui, à la nouvelle de ces choses, s’arma et marcha contre lui. Les deux partis en vinrent aux mains avec fureur ; Sichaire arraché d’entre les clercs, se sauva dans sa métairie, abandonnant, dans la maison du prêtre, quatre serviteurs blessés, ainsi que de l’argent et des vêtements. Après sa fuite, Austrégisile l’attaqua de nouveau, tua les serviteurs et enleva l’or et l’argent avec tout le reste. Ils furent cités ensuite pour être jugés par les citoyens, et on ordonna qu’Austrégisile, qui était homicide et qui, après avoir tué les serviteur, avait pillé les biens, serait condamné aux termes de la loi. Peu de jours après que le plaid eut été commencé, Sichaire, ayant appris que tout ce qu’Austrégisile avait enlevé était gardé chez Annon son fils et chez son frère Eberulf, laissa là le plaid, se réunit à Audin pour exciter une émeute, et pendant la nuit se précipita sur eux avec des hommes armés. Ayant brisé la demeure dans laquelle ils dormaient, ils massacrèrent le père, le fils et le frère, et emmenèrent leurs troupeaux après avoir tué les esclaves. A cette nouvelle, vivement affligés, nous envoyâmes vers eux une députation accompagnée d’un juge pour leur dire de venir en notre présence, et de s’en retourner en paix après avoir reçu une composition pour que les querelles ne se multipliassent pas davantage. Lorsqu’ils furent venus et que les citoyens furent rassemblés, je dis :

Gardez-vous, ô hommes ! de persister dans vos crimes, de peur que le mal n’aille encore plus loin. Nous avons déjà perdu des enfants de l’Église ; je crains que cette querelle ne nous en fasse perdre encore d’autres ; soyez donc en paix, je vous en prie, et que celui qui a fait le mal s’en rachète avec charité, pour que vous soyez des fils pacifiques dignes d’obtenir du Seigneur le royaume des cieux ; car il dit lui-même : bienheureux les pacifiques, parce qu’ils seront appelés enfants de Dieu !

[Matthieu, 5, 9] Voyons donc, et, si celui qui a fait la faute n’est pas assez riche, il sera racheté par l’argent de l’Église, car il ne faut pas que son âme périsse. En disant ces mots, j’offris l’argent de l’Église ; mais le parti de Chramnisinde qui portait plainte de la mort de son père, de son frère et de son oncle, ne voulut pas le recevoir. Quand ils se furent retirés, Sichaire, se préparant à aller vers le roi, partit pour Poitiers, afin de voir sa femme. Comme il avertissait un esclave de travailler et qu’il le frappait de coups de verges, l’esclave tira son épée et ne craignit pas d’en frapper son maître. Sichaire étant tombé à terre, ses amis accoururent, et ayant arrêté l’esclave, ils le frappèrent de verges, lui coupèrent les pieds et les mains, après quoi ils le condamnèrent à la potence. Le bruit de la mort de Sichaire parvint à Tours. Chramnisinde en étant instruit, avertit ses parents et ses amis et courut à la maison de Sichaire ; pillant tous les biens et tuant quelques-uns des esclaves, il mit le feu à toutes les maisons tant de Sichaire que des co-propriétaires de cette métairie, et emmena avec lui les troupeaux et tout ce qu’il put emporter. Alors les parties amenées à la ville par le juge, plaidèrent leur cause ; les juges ordonnèrent que celui qui, n’ayant pas voulu accepter d’abord la composition, avait mis le feu aux maisons, perdrait la moitié de la somme qui lui avait été adjugée. Cela fut fait contre les lois, afin de rétablir la paix, et il fut ordonné que Sichaire paierait l’autre moitié de la composition. Alors l’Église ayant donné l’argent, ils se conformèrent au jugement et s’accommodèrent entre eux, se faisant mutuellement le serment qu’en aucun temps un des partis ne s’élèverait contre l’autre : ainsi fut terminée cette querelle[xlvi].

[i] Blesenses. C’est la plus ancienne citation qui soit faite du nom de Blois (Valois et Ruinart). Joignez y un passage de la vie de Saint Ayoul et la mention Blezis dans l’anonyme de Ravenne.

[ii] Voyez le livre IV. Ces actes étaient tombés entre les mains du roi Gontran, devenu possesseur d’une partie des biens de Chilpéric.

[iii] Renommé pour punir les parjures ; voyez Grégoire, Gloire des Martyrs, I, CIII.

[iv] La tante, Galsuinthe, et le père, Sigebert, livre IV ; l’oncle, Chilpéric, livre VI ; les cousins Mérovée et Clovis, livre V.

[v] Le bon abbé Marolles, dont la traduction est si reconnaissable par son honnêteté, donne ici une explication qu’on peut reproduire, n’ayant pas trouvé mieux que lui : Il y a grande apparence que ceci n’est qu’un artifice de la reine pour faire croire à Gontran qu’elle estoit preste d’accoucher.

[vi] Ici l’auteur adoucit ce nom ; il n’écrit plus Chlothacharius, comme il l’a fait pour le grand-père, mais Chlotharius.

[vii] Ce silence était imposé par le diacre, après la lecture de l’évangile, lorsque le célébrant exposait au peuple de quel saint ou de quel mystère on allait célébrer la solennité (Ruinart).

[viii] Il est dit en cet endroit qu’elle se réfugia dans la basilique de Saint Saturnin ; probablement elle l’avait quitté pour celle de Sainte-Marie. Cette dernière était l’abbaye de Notre-Dame-de-la-Dorade, ordre de Saint Benoît, encore célèbre au siècle dernier, ainsi nommée d’une ancienne  image de la Vierge, en mosaïque et toute dorée, deauratœ beatœ Mariœ, qu’elle possédait (Ruinart).

[ix] On les laissait sécher sur l’autel pour leur assurer des vertus curatives.

[x] Ce nom se retrouve plus bas dans ce livre et dans le neuvième, ainsi que dans Aimoin (III, LVI). Du Gange s’est efforcé d’y découvrir le sens de falsus dominus ou pseudoprinceps. Certainement, dit-il, bal chez les anciens Francs signifiait faux, d’où balmond, falsus tutor ; etc. Il semble plutôt que c’était le nom que ce malheureux prétendant avait porté dans son enfance lorsque le roi Clotaire l’avait repoussé loin de lui et rejeté dans la classe des serfs.

[xi] Il faut entendre par ces peaux (tergora) des quartiers de porcs (Benj. Guérard).

[xii] Notre-Dame du Vaudreuil (Eure), près du confluent de la Seine et de l’Eure.

[xiii] Eberulf ou Berulf suivant les manuscrits ; mais il ne faut pas le confondre avec le duc Berulf cité aux livres V, VI et VIII.

[xiv] Tout cela se passait à Tours.

[xv] A la messe, après l’offertoire, le prêtre choisissait, parmi les offrandes, une portion suffisante pour le sacrifice et la communion des fidèles, et la couvrait avec la nappe de l’autel (Ruinart, d’après Mabillon, Liturgie gallicane, 5, n° 10).

[xvi] Il est clair qu’au moins ici Grégoire n’est pas aussi simple qu’il veut bien le dire et que sa prétendue vision n’était qu’un avertissement préparé pour Eberulf sous des formes diplomatiques. Il trouve dans le barbare son maître en finesse.

[xvii] Le viguier, vicarius, tenait la place du comte pour rendre la justice ou lever un impôt public.

[xviii] Officier aux ordres du comte et particulièrement chargé du recouvrement des impôts (livre X). — Mennius, d’après le texte suivi par Giesebrecht.

[xix] Telle est la règle suivant la procédure franque. Voyez Pardessus, Loi salique, p. 600.

[xx] Cette conduite ne paraissait pas blâmable. Mabillon en cite plusieurs autres exemples, Liturgie gallicane, VII, n° 4 (Ruinart, Guadet et Taranne).

[xxi] L’évêque Charlier, dont il est question au sixième livre.

[xxii] Ces paroles sont peut-être une allusion à ce qui est rapporté au cinquième livre, du Sigulf qui chassa des villes du midi, en 572, le fils du roi Chilpéric. On voit encore un Sigulf dans le huitième livre, mais c’est un personnage différent.

[xxiii] Dans la demeure épiscopale.

[xxiv] Laticina vina. Mot qui a embarrassé ; on l’a traduit par vins de Falerne (latina), par vins blancs (latex), etc. ; Grégoire a eu sans doute en vue les vins de l’ancienne Laodicea, voisine de Chypre et placée, comme Gaza, sur la côte de Syrie. Dès le commencement du troisième siècle, sous Élagabal et Alexandre Sévère, les monnaies frappées dans cette ville commencent à porter ΑΑΔΙΕΩΝ et ΑΑΔΙΟΕΟΝ, au lieu de l’ancien nom Ααοδιxέων πρός θαλάσσην.

[xxv] Il paraît que les évêques s’arrogeaient la succession de leurs clercs, puisque cet abus fut défendu par le cinquième concile de Paris, en 615, canon 8 (Ruinart).

[xxvi] Vicus Juliensis ou Altura (Landes) ; voyez Gloire des Confesseurs, III. Ces deux évêchés, Aire et Dax, étaient suffragants d’Auch, métropole de la Novempopulanie ; mais, dans le désordre où étaient les affaires de cette province, ils étaient devenus suffragants de Bordeaux (Ruinart).

[xxvii] La lance à la main, chez les Francs, était le signe de l’autorité royale, le sceptre. Sur le sceau de Childéric 1er, père de Clovis, ce chef est représenté armé de sa lance.

[xxviii] Il restait encore Clotaire, fils de Chilpéric, âgé d’un an (livre VI) ; mais Gontran ne l’avait pas encore vu ; et il s’en plaint, au début de ce livre (Ruinart).

[xxix] Il entrait alors dans sa quinzième année. Par ces paroles, Gontran déclarait solennellement la majorité du jeune franc. Voyez Pardessus, Loi salique, p. 452.

[xxx] Convenœ, Saint-Bertrand-de-Comminges (Haute-Garonne).

[xxxi] Voyez la Gloire des Martyrs, chap. 105, et Fortunat, I, 8 et 9.

[xxxii] Ici un jeu de mots intraduisible : Convenitur ad Convenas.

[xxxiii] Ou l’auteur oublie ce qu’il a raconté précédemment, ou Gondovald déguise une partie de la vérité pour mieux se justifier. Il était arrivé en Gaule avant la mort de Chilpéric (Guadet et Taranne).

[xxxiv] Grégoire oublie de dire qu’il était un des généraux du roi Gontran. Voyez Frédégaire.

[xxxv] Il était aussi du parti de Gondovald.

[xxxvi] Non pas Gontran Bosson, que Grégoire appelle ordinairement de ses deux noms. Cf. livre IX.

[xxxvii] Cette ville ne fut rétablie qu’en 1085, par saint Bernard son évêque, de qui elle prit le nom de Saint-Bernard de Comminges. Au chapitre CV de la Gloire des Martyrs, l’auteur complète ce récit.

[xxxviii] Vraisemblablement par la permission de Gontran, qui les épargna comme moins coupables.

[xxxix] Outre qu’elle avait été volée, abandonnée et retenue en prison, son fiancé, Reccared, en épousa une autre.

[xl] C’est-à-dire les comtes.

[xli] Probablement Saint-Martin de Léré (Ruinart) ; département du Cher.

[xlii] Aucune loi générale n’affranchissait du service militaire les hommes qui cultivaient les terres des églises ; mais le clergé s’efforçait constamment de s’assurer cette exemption, soit par des concessions particulières, soit par l’autorité de la coutume ; et ce ne fût pas une des moindres causes qui rendirent sa protection chère au peuple, et le sort de ses serviteurs moins fâcheux que celui des cultivateurs de terres laïques.

[xliii] D’abord partisan de Gondovald, il l’avait abandonné ; mais sans se réconcilier avec le roi Gontran.

[xliv] Ou triens, un tiers de sol d’or.

[xlv] Manthelan. C’est d’après dom Ruinart que l’on pense reconnaître dans ce village du département d’Indre-et-Loire, le lieu nommé ici par Grégoire Mantalomagensis vicus.

[xlvi] Elle se ralluma plus tard – livre IX.

Grégoire de Tours

Histoire des Francs  - LIVRE VIII

texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER

(livre VII - livre IX)

COLLECTION

DES MÉMOIRES

RELATIFS

A L'HISTOIRE DE FRANCE,

depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au

13e siècle

AVEC UNE INTRODUCTION DES SUPPLÉMENS, DES NOTICES ET DES NOTES;

Par M. GUIZOT,

PROFESSEUR D'HISTOIRE MODERNE A L’ACADÉMIE DE PARIS.

Histoire des Francs

Livre huitième

LE ROI Gontran [Guntchramn], dans la vingt-quatrième année de son règne [en 585], partit de Châlons et vint dans la ville de Nevers. Il était invité à se rendre à Paris pour tenir, sur les fonts sacrés du baptême, le fils de Chilpéric, nommé Clotaire. En partant de Nevers, il vint à la ville d’Orléans, où il se mit en grand crédit auprès des citoyens, car il allait dans leurs maisons lorsqu’ils l’invitaient, et acceptait les repas qu’ils lui offraient. Il en reçut beaucoup de présents, et sa bienveillante libéralité les leur rendit avec abondance. Lorsqu’il arriva à la ville d’Orléans, c’était le jour de la fête de saint Martin, c’est-à-dire le quatrième jour du cinquième mois[i] ;

une immense foule de peuple alla à sa rencontre avec des enseignes et des drapeaux en chantant ses louanges. Elles retentissaient de diverses manières, en langue syriaque, en langue latine, et même en langue juive. Tous disaient: Vive le roi ! Que durant des années innombrables sa domination s’étende sur les peuples divers ! Les Juifs aussi qu’on voyait prendre part à ces acclamations générales, disaient :

Que toutes les nations t’adorent, fléchissent le genou devant toi, et que toutes te soient soumises ! D’où il arriva qu’après avoir entendu la messe, le roi étant à table dit : «Malheur à cette nation juive, méchante et perfide, toujours fourbe par caractère ! Ils me faisaient entendre aujourd’hui des louanges pleines de flatterie, proclamant qu’il fallait que toutes les nations m’adorassent comme leur seigneur, et cela afin que j’ordonnasse que leurs synagogues, dernièrement renversées par les Chrétiens, fussent relevées aux frais du public ; ce que je ne ferai jamais, car le Seigneur le défend. Ô roi en qui éclatait une admirable prudence ! Il avait si bien compris l’artifice de ces hérétiques, qu’ils ne purent rien lui arracher de ce qu’ils comptaient lui demander. Au milieu du repas, le roi dit aux prêtres qui étaient présents :

Je vous prie de m’accorder demain la bénédiction dans ma maison, et de me porter le salut en entrant, afin que j’obtienne mon salut des paroles de bénédiction que vous ferez couler sur moi, et que je recevrai avec humilité. Comme il disait ces mots, nous lui rendîmes grâces, et le repas fini, nous nous levâmes.

Le matin, le roi, ayant visité les lieux saints pour y faire sa prière, arriva à notre logis. C’était la basilique du saint abbé Avite [Avitus], dont j’ai parlé dans le Livre des miracles [Gloire des Conf., XCIX]. Je me levai joyeux, je l’avoue, et allai à sa rencontre, et après avoir fait l’oraison, je le priai de vouloir bien accepter dans ma maison les eulogies de saint Martin[ii]. Il ne s’y refusa pas ; mais, étant entré avec bonté, il but un coup, et, après nous avoir invités à sa table, s’en alla gaîment. Alors Bertrand [Bertchramn], évêque de Bordeaux, et Pallade [Palladius], évêque de Saintes, étaient grandement tombés dans le déplaisir du roi, pour avoir reçu Gondovald [Gundonvald], dont nous avons parlé plus haut ; et la colère du roi contre l’évêque Pallade était d’autant plus grande que celui-ci avait souvent usé de tromperie à son égard. Ils avaient été peu de temps auparavant, interrogés par les autres évêques et les grands de la cour du roi, sur ce qu’ils avaient reçu Gondovald, et avaient très imprudemment, d’après ses ordres, sacré Faustien [Faustianus] évêque de Dax. Mais l’évêque Pallade fit retomber sur lui-même le fait de cette ordination, dont il délivra son métropolitain, en disant : Mon métropolitain souffrait d’un très grand mal d’yeux, et moi, dépouillé et insulté, je fus malgré moi emmené à sa place. Je ne pouvais faire autrement que d’accomplir ce que m’ordonnait celui qui se prétendait maître de toutes les Gaules. Ces choses ayant été annoncées au roi, il en fut très irrité, tellement qu’on put avec peine obtenir qu’il les invitât à sa table, ne les ayant pas vus auparavant. Bertrand étant entré, le roi demanda : Quel est celui-ci ? car il y avait longtemps qu’il ne l’avait vu. On lui dit :

C’est Bertrand, évêque de la ville de Bordeaux. — Nous te rendons grâces, lui dit-il, de la manière dont tu as gardé fidélité à ta famille. Tu devais savoir, père très cher, que tu étais notre parent par notre mère, et tu n’aurais pas dû attirer sur ta race une peste étrangère. Après avoir obligé Bertrand d’entendre plusieurs choses de cette sorte, le roi se tourna vers Pallade et lui dit : Je n’ai pas non plus, ô évêque Pallade, beaucoup de grâces à te rendre ; car, ce qui est bien dur à dire d’un évêque, tu m’as trompé trois fois, m’envoyant des avis remplis de mensonge. Tu t’excusais auprès de moi par tes lettres, et par d’autres écrits tu appelais mon frère[iii]. Dieu a prononcé dans ma cause, car je me suis toujours appliqué à vous prévenir comme des pères de l’Église, et vous avez toujours agi frauduleusement à mon égard. Il dit ainsi aux évêques Nicaise [Nicasius] et Antidius[iv]

: Publiez ici, ô très saints pères, ce que vous avez fait pour le bien du pays et pour l’avantage de notre royaume. Ceux-ci ne répondirent point, et le roi s’étant lavé les mains, et ayant reçu la bénédiction des évêques, s’assit à table avec un visage gai et une contenance joyeuse comme s’il n’avait pas été question des affronts qu’il avait reçus.

On était à la moitié du repas lorsque le roi voulut que je fisse chanter mon diacre qui, la veille, avait dit les répons des psaumes. Lorsqu’il eut chanté, il m’ordonna de faire chanter devant lui tous les prêtres présents, chacun des clercs convenant de sa partie. Je leur en donnai l’ordre par le commandement du roi, et chacun chanta devant lui, aussi bien qu’il put, des psaumes et des répons. Tandis qu’on apportait les plats, le roi dit : Toute cette argenterie que vous voyez a appartenu au parjure Mummole [Mummolus] ; mais maintenant, grâce à l’assistance du Seigneur, elle a passé en notre puissance. J’en ai fait briser quinze plats, comme ce grand que vous voyez, et n’en ai gardé d’autres que celui-là et un autre de cent soixante-dix livres. Pourquoi en aurais-je gardé plus qu’il ne m’en faut pour mon usage de tous les jours ? Je n’ai malheureusement pas d’autre fils que Childebert[v] qui a bien assez des trésors que lui a laissés son père, et de ceux que j’ai pris soin de lui envoyer des effets de ce misérable, trouvés à Avignon. Le reste devait être appliqué aux besoins des pauvres et des églises.

Je vous demande seulement, prêtres du Seigneur, d’implorer pour mon fils Childebert la miséricorde de Dieu. C’est un homme sage et de mérite, et tel que, depuis longues années, à peine en aurait-on pu trouver un aussi prudent et aussi courageux. Si Dieu daigne lui accorder la domination sur les Gaules, on peut espérer que notre race, presque entièrement détruite, se relèvera par son moyen. Je ne doute pas que nous ne l’obtenions de la miséricorde de Dieu, car la naissance de cet enfant nous en a donné le présage. Dans le saint jour de Pâques, mon frère Sigebert étant à l’église, tandis que le diacre disait le livre des saints Évangiles, il arriva au roi un messager, et la voix du messager et celle du peuple qui suivait l’Évangile du jour prononcèrent en même temps ces paroles : Il t’est né un fils[vi] ;

d’où il arriva que tout le peuple célébra à la fois cette double annonciation par ces paroles : Gloire à Dieu tout-puissant ! Il reçut le baptême le saint jour de la Pentecôte et fut élevé au trône le saint jour de la Nativité du Seigneur, de sorte que s’il est accompagné de vos prières, il peut, avec la permission du Seigneur, régner dans ce pays. A ces paroles du roi, tous adressèrent au Seigneur une oraison pour lui demander dans sa miséricorde de conserver les deux rois. Le roi ajouta :

Il est vrai que sa mère Brunehault [Brunichilde]

menace de me tuer, mais je n’en ai aucune crainte. Le Seigneur qui m’a délivré des mains de mes ennemis, me délivrera de ses embûches.

Et il tint beaucoup de discours d’inimitié contre Théodore[vii]

[Théodorus] ; protestant que s’il venait au synode, il le renverrait en exil, disant :

Je sais qu’à cause de ces gens[viii], il a fait tuer mon frère Chilpéric ; mais que nous ne soyons pas tenus pour des hommes, si nous ne parvenons pas à venger sa mort dans le cours de cette année ! Je lui répondis :

Et qui a fait périr Chilpéric si ce n’est sa méchanceté et tes prières ? Car il t’a tendu injustement des embûches qui l’ont conduit à la mort. Ce que je dis là m’est grandement apparu par une vision que j’ai eue dans mon sommeil. Je t’ai vu lui raser la tête, après quoi il a été sacré évêque ; ensuite je l’ai vu porté sur une chaise[ix]

sans tenture et recouverte seulement d’une couleur noire ; devant lui brillaient des lampes et des cierges. Comme je racontais cela, le roi me dit : J’ai eu aussi une vision qui m’a annoncé sa mort. Trois évêques le conduisaient en ma présence chargé de chaînes. L’un d’eux était Tétrique [Tetricus], le second Agricola[x], le troisième Nicet [Nicetius], évêque de Lyon. Deux d’entre eux disaient : Relâchez-le, nous vous en prions, et permettez qu’il s’en aille après avoir reçu urne punition. Mais l’évêque Tétrique répondait en colère : Il ne s’en ira point ainsi, et il sera consumé par le feu à cause de ses crimes. Et lorsqu’ils eurent tenu entre eux beaucoup de discours en manière d’altercation, je vis de loin un vase d’airain posé sur le feu, où il bouillait avec violence. Puis je vis en pleurant saisir le malheureux Chilpéric ; ses membres brisés furent jetés dans le vase et aussitôt il fut dissous et liquéfié dans les vapeurs de cette eau bouillante, de telle sorte qu’il n’en resta pas le moindre vestige. Ces paroles du roi nous remplirent d’une grande admiration ; et le repas étant fini nous nous levâmes.

Le lendemain, le roi alla à la chasse ; quand il revint, nous lui présentâmes Garachaire, comte de Bordeaux, et Bladaste [Bladastès] qui, comme nous l’avons dit plus haut, avaient été se réfugier dans la basilique de Saint-Martin, parce qu’ils s’étaient joints à Gondovald. Comme d’abord, par mes prières, je n’avais pu rien obtenir du roi en leur faveur, je lui dis : Ô roi, que ta puissance m’écoute ; voilà que mon Seigneur m’a ordonné de venir vers toi en ambassade ; mais que pourrai-je rapporter à celui qui m’a envoyé, si tu ne veux me rendre aucune réponse ? Lui stupéfait me demanda : Et qui est-il ton Seigneur qui t’a envoyé ? Je lui répondis en souriant : C’est saint Martin qui m’a envoyé. Alors il ordonna que ces hommes lui fussent présentés ; mais lorsqu’ils furent devant lui, il leur reprocha beaucoup de perfidies et de parjures, les appelant souvent de rusés renards. Cependant il leur rendit ses bonnes grâces, et leur restitua ce qui leur avait été enlevé.

Le jour du Seigneur étant arrivé, le roi vint à la cathédrale entendre la messe. Les confrères de l’évêque Pallade, présents en ce lieu, lui cédèrent l’honneur de la célébrer. Comme il commençait à dire les prophéties, le roi demanda qui c’était, et lorsqu’on lui eut appris que c’était l’évêque Pallade, le roi irrité dit : Quoi ! c’est cet homme toujours infidèle et perfide envers moi, qui prêchera devant moi la parole sacrée ! Je sors à l’instant de cette église, pour ne pas entendre prêcher mon ennemi ; et en disant ces mots, il allait pour sortir de l’église. Alors les évêques troublés de l’humiliation de leur frère dirent au roi :

Nous l’avons vu reçu à ta table, nous t’avons vu recevoir de sa main la bénédiction ; pourquoi maintenant le roi le rejette-t-il ? Si nous avions su qu’il te fût odieux, nous aurions remis à un autre le soin des choses qui doivent s’accomplir ici. Maintenant permets qu’il célèbre la cérémonie qu’il a commencée. Si ensuite, tu crois avoir à l’accuser, l’affaire sera jugée selon la décision des canons. L’évêque Pallade s’était déjà retiré dans la sacristie, avec une grande confusion ; le roi ordonna de le rappeler, et il accomplit ce qu’il avait commencé. Pallade et Bertrand furent ensuite appelés de nouveau à la table du roi, et s’y étant émus de colère l’un contre l’autre, ils se reprochèrent mutuellement beaucoup d’adultères[xi]

et de fornication, ainsi que plusieurs parjures. Beaucoup en riaient ; mais d’autres, qui étaient d’une sagesse plus clairvoyante, s’affligeaient de voir les diables semer une telle zizanie parmi les prêtres du Seigneur. En quittant le roi, ils donnèrent des gages et des cautions qu’ils se représenteraient au synode le 21 septembre suivant.

Alors parurent des signes dans le ciel. On vit du côté du nord des rayons, comme il en avait déjà paru souvent. On vit une clarté parcourir le ciel, des fleurs se montrèrent sur les arbres, c’était alors le cinquième mois [juillet].

Ensuite le roi vint à Paris, et commença à s’exprimer ainsi en présence de tous : Mon frère Chilpéric en mourant a laissé, m’a-t-on dit, un fils dont les gouverneurs, à la prière de leur mère , m’ont demandé de le tenir au saint baptême le jour des fêtes de la nativité du Seigneur, et ils ne sont pas venus. Ils ont désiré ensuite qu’il fût baptisé le saint jour de Pâques, et ce jour-là ils ne m’ont pas davantage apporté l’enfant. Pour la troisième fois, ils ont prié qu’il fit présenté au baptême à la fête de Saint-Jean, et l’enfant n’est pas encore venu. Ils m’ont fait quitter le lieu que j’habitais dans un temps de stérilité ; je suis venu et voilà qu’on cache cet enfant, et qu’on ne me le montre pas. D’après cela , autant que je puis croire, ce n’est pas ce qu’on m’a promis, mais à ce que je crois, le fils de quelqu’un de nos Leudes, car s’il était de notre race, on me l’aurait apporté. Vous saurez donc que je ne veux pas le recevoir, jusqu’à ce qu’on m’ait donné sur lui des renseignements certains. La reine Frédégonde, instruite de ces paroles, assembla les principaux de son royaume, savoir trois évêques et trois cents des meilleurs hommes, qui firent serment[xii] que cet enfant était né du roi Chilpéric, en sorte que les soupçons du roi furent effacés.

Ensuite, comme il avait souvent déploré la mort de Mérovée et celle de Clovis, et ne savait pas où ceux qui les avaient tués, les avaient ensuite jetés[xiii], il vint vers lui un homme qui lui dit :

Si cela ne doit pas tourner à l’avenir contre moi, je t’indiquerai en quel lieu est le cadavre de Clovis. Le roi jura qu’on ne lui ferait aucun mal, mais que plutôt on le récompenserait par des présents. Alors il dit : La chose même prouvera, ô roi, la vérité de mes paroles ; car lorsque Clovis eut été tué et enterré sous l’auvent d’un aratoire, la reine, craignant que quelqu’un ne le trouvât et ne l’enterrât avec honneur, ordonna qu’il serait jeté dans la Marne. Alors je le trouvai dans des filets que j’avais préparés pour les besoins de mon métier, qui est de prendre des poissons. Ne sachant d’abord qui c’était, je reconnus Clovis à la longueur de ses cheveux, et l’ayant pris sur mes épaules, je le portai au rivage où je l’enterrai et le couvris de gazon ; voilà que j’ai sauvé son corps, fais à présent ce que tu voudras. Le roi, apprenant ce qu’avait fait cet homme, feignit d’aller à la chasse, et ayant découvert le tombeau, y trouva le corps encore sain et entier. Seulement une partie des cheveux qui se trouvaient en dessous étaient déjà tombés ; mais le reste était encore intact et conservait ses longues boucles. Le roi reconnut que c’était celui qu’il cherchait avec tant de soin ; ayant donc convoqué l’évêque de la ville, le clergé et le peuple, et fait allumer un nombre infini de cierges, il conduisit le corps, pour y être enterré, à la basilique de Saint-Vincent[xiv], ne donnant pas moins de larmes à la mort de ses neveux qu’il n’en avait répandu lorsqu’il vit ensevelir ses propres enfants. Après quoi il envoya Pappole [Pappolus], évêque de Chartres, demander le cadavre de Mérovée, et l’ensevelit auprès du tombeau de Clovis.

Un des gardiens[xv] de la porte vint dire d’un de ses camarades : Seigneur roi, celui-ci a consenti à recevoir une récompense pour te tuer. Celui qu’il accusait ayant été pris, fut frappé de coups et livré à beaucoup de tourments, mais sans rien déclarer de la chose sur laquelle on l’interrogeait. Beaucoup de gens disaient que cela avait été fait par fraude et par envie, parce que le roi aimait beaucoup celui de ces gardiens de la porte auquel on avait imputé un tel crime.

Ansovald, saisi de je ne sais quel soupçon, quitta le roi sans lui dire adieu[xvi].

Le roi, revenu à Châlons, ordonna qu’on fit mourir par le glaive Boante [Boantus] qui lui avais toujours été infidèle. Sa maison fut entourée par les hommes du roi, et il périt tué par eux. Le fisc fut mis en possession de ses biens.

Comme ensuite le roi s’appliquait de toutes ses forces à poursuivie de nouveau l’évêque Théodore, et que Marseille était déjà rentrée sous la puissance de Childebert, le duc Rathaire fut envoyé par le roi Childebert, pour examiner en son nom cette affaire ; mais lui, négligeant les formes de procédure que lui avait prescrites le roi, fit entourer la maison de l’évêque, l’obligea de donner caution, et de se rendre en présence du roi Gontran, pour être jugé par le synode qui devait avoir lieu à Mâcon, et y être condamné par les évêques ; mais la vengeance divine, qui a continué de défendre ses serviteurs de la gueule des chiens furieux, ne s’oublia pas en ceci. L’évêque étant sorti de la cité, Rathaire s’empara des effets de l’église, prit les uns pour lui, et enferma les autres sous la garde de son sceau. Aussitôt qu’il eut agi ainsi, une cruelle maladie s’empara de ses serviteurs, qui moururent épuisés de la fièvre. Son fils périt du même mal, et il l’ensevelit avec de grands gémissements dans un des faubourgs de Marseille, et sa maison fut frappée d’une telle plaie que, sorti de la ville, à peine pensait-on qu’il fût en état de regagner son pays. L’évêque Théodore fut retenu par le roi Gontran, mais le roi ne lui fit point de mal. C’est un homme d’une éminente sainteté, assidu à l’oraison, et de qui Magneric, évêque de Trèves [de 566 à 597], m’a raconté ce qui suit : Lorsque les années précédentes on l’avait amené au roi Childebert, il était si rigoureusement gardé que, quand il arrivait à une ville quelconque, on ne lui permettait de voir ni l’évêque ni aucun des citoyens. Il vint à Trèves, et on annonça à l’évêque qu’on l’avait déjà fait entrer dans la barque qui devait l’emmener en secret. L’évêque affligé se leva, et le suivant en toute diligence, parvint à l’atteindre, tandis qu’il était encore sur le rivage. Il demanda aux gardes pourquoi ils en usaient avec cette cruauté de ne pas lui permettre de voir son frère. Cependant il le vit, l’embrassa, et après lui avoir donné quelques vêtements il le quitta. Il se rendit ensuite à la basilique de Saint-Maximin, et se prosterna devant le sépulcre, se rappelant ces paroles de l’apôtre Jacques [Épître, 5, 16] :

priez l’un pour l’autre, afin que vous soyez guéris. Après avoir longtemps offert au Seigneur sa prière et ses larmes pour qu’il daignât venir au secours de son frère, il sortit de la basilique, et voilà qu’une femme agitée et tourmentée de l’esprit d’erreur, commença à appeler l’évêque, et à lui dire : Ô scélérat, devenu plus méchant par les années qui offres à Dieu tes oraisons pour notre ennemi Théodore ! voilà que nous cherchons tous les jours comment nous pourrons le chasser de la Gaule, où chaque jour il souffle le feu contre nous ; et toi tu ne te lasses pas de prier pour lui. Il te vaudrait mieux de t’occuper diligemment des soins de ton église, pour empêcher le bien des pauvres de dépérir, que de t’appliquer de cette sorte à prier pour celui-ci. Et elle ajoutait : Malheur à nous qui ne pouvons parvenir à le chasser ! Et quoiqu’on ne doive pas croire aux paroles du démon, on vit cependant quelle était la sainteté de cet évêque, dont le démon se plaignait à grands cris. Mais revenons à ce que nous avons commencé.

Le roi fit partir des envoyés pour aller trouver son neveu Childebert, qui demeurait alors au château de Conflans [Coblentz], ainsi nommé parce que le Rhin et la Moselle viennent se joindre en ce lieu ; et comme il avait été convenu que les évêques des deux royaumes se rassembleraient dans la ville de Troyes en Champagne, et que les évêques du royaume de Childebert ne s’y étaient pas rendus, Félix l’un des envoyés, après avoir salué le roi et lui avoir montré ses lettres, lui dit : Ton oncle, ô roi, te demande avec instance pourquoi tu as révoqué ta promesse, en sorte que les évêques de ton royaume à qui vous aviez ordonné de venir au concile, ne s’y sont pas rendus. Peut-être des hommes méchants ont-ils fait naître entre vous quelque germe de discorde. Le roi gardant le silence, je répondis : Ce n’est pas merveille qu’on sème la zizanie entre les peuples ; mais entre ces deux rois, où celui qui voudrait la répandre trouverait-il à en déposer le germe ? Personne n’ignore que le roi Childebert n’a d’autre père que son oncle, et nous n’avons pas entendu dire jusqu’à présent que celui-ci se dispose à avoir un autre fils. Que Dieu ne permette donc pas qu’aucun germe de discorde croisse entre ceux qui doivent également s’aimer et se soutenir. Le roi Childebert, ayant ensuite parlé en secret à l’envoyé Félix, le pria et lui dit : Je supplie mon seigneur et père de ne faire souffrir aucune injure à l’évêque Théodore, car s’il le faisait, il en naîtrait aussitôt du scandale entre nous, et nous serions divisés par les empêchements de la discorde, nous qui devons demeurer en paix, et nous soutenir avec affection. L’envoyé partit après avoir obtenu réponse sur ce point et sur plusieurs autres.

Durant notre séjour avec le roi dans le susdit château, une fois que nous avions été retenus jusqu’à la nuit à la table du prince , le repas fini, nous nous levâmes, et nous étant rendus au bord du fleuve, nous y trouvâmes une barque qui avait été préparée pour nous. Comme nous y montions, une troupe de gens de toutes sortes vint s’y précipiter, et la barque se trouva remplie tant d’hommes que d’eau ; mais la puissance du Seigneur se montra en ceci, non sans un grand miracle ; car, bien que la barque fût remplie jusqu’au bord, elle ne put enfoncer. Nous avions avec nous les reliques du bienheureux Martin et de plusieurs autres Saints, et c’est par leurs vertus que nous croyons avoir été sauvés. La barque revint au rivage d’ou nous étions partis ; on la vida d’hommes et d’eau, on repoussa les étrangers, et nous passâmes sans obstacle. Le lendemain, nous dîmes adieu au roi, et partîmes.

Dans notre route, nous arrivâmes au château d’Ivois[xvii].

Là, nous trouvâmes le diacre Vulfilaïc[xviii]

[Ulfilaïc] qui nous conduisit à son monastère, où nous fûmes reçus avec beaucoup de bienveillance. Ce monastère est à environ huit railles du château de Conflans, et situé sur la cime d’un mont. Vulfilaïc y a bâti une grande basilique qu’il a illustrée par les reliques de saint Martin et de plusieurs autres Saints[xix].

Pendant notre séjour dans ce lieu, nous commençâmes à le prier d’avoir la bonté de nous raconter quelque chose de son entrée en religion, et comment il était arrivé aux fonctions ecclésiastiques, car il était Lombard de naissance ; mais il ne se souciait pas de nous faire connaître ce que nous lui demandions, voulant de tout son cœur éviter la vaine gloire. Mais moi, l’en conjurant au nom des choses les plus redoutables, et lui promettant de ne rien divulguer de ce qu’il nous raconterait, je le priai de ne me rien cacher des choses sur lesquelles je l’interrogeais. Après s’y être refusé longtemps, vaincu tant par mes prières que par mes adjurations, il me dit : J’étais encore un tout petit enfant, qu’ayant entendu prononcer le nom du bienheureux Martin, sans savoir si c’était un martyr ou un confesseur, ni ce qu’il avait fait de bien dans ce monde, ni quelle contrée avait mérité de posséder le tombeau qui renfermait ses membres bienheureux, je célébrais déjà des veilles en son honneur, et s’il m’arrivait quelque argent, je faisais l’aumône. En avançant en âge, je m’appliquai à apprendre mes lettres, et je sus les écrire avant de pouvoir reconnaître ce qui était écrit. M’étant associé à l’abbé Arédius, et instruit par lui, j’allai dans la basilique du bienheureux Martin. Comme nous revenions ensemble, il avait dérobé un peu de la poussière bénite de ce bienheureux sépulcre ; il la mit dans une petite boîte, et la suspendit à mon cou. Lorsque nous fûmes arrivés à son monastère [Saint-Yriex]

situé sur le territoire de Limoges, il prit la boîte pour la placer dans son oratoire. La poussière s’était tellement augmentée, que non seulement elle remplissait toute la boite, mais s’échappait par les bords et par toutes les issues. Ce miracle enflamma mon âme d’une plus vive lumière, et me décida à placer toutes les espérances de ma vie dans les mérites de ce Saint. De là je me rendis dans le territoire de Trèves, et j’y construisis de mes propres mains, sur cette montagne, la petite demeure que vous voyer. J’y trouvai un simulacre de Diane[xx]

que les gens du lieu, encore infidèles, adoraient comme une divinité. J’y élevai une colonne, sur laquelle je me tenais avec de grandes souffrances, sans aucune espèce de chaussure ; et lorsque arrivait le temps de l’hiver, j’étais tellement brûlé des rigueurs de la gelée que très souvent elles ont fait tomber les ongles de mes pieds, et l’eau glacée pendait à ma barbe en forme de chandelles ; car cette contrée passe pour avoir souvent des hivers très froids. Nous lui demandâmes ensuite avec instance de nous dire quelles étaient sa nourriture et sa boisson, et comment il avait renversé le simulacre de la montagne, il nous dit : Ma nourriture était un peu de pain et d’herbe et une petite quantité d’eau. Mais il commença à accourir vers moi une grande quantité de gens des villages voisins. Je leur prêchais continuellement que Diane n’existait pas, que le simulacre et les autres objets auxquels ils pensaient devoir adresser un culte, n’étaient absolument rien. Je leur répétais aussi que ces cantiques qu’ils avaient coutume de chanter en buvant, et au milieu de leurs débauches, étaient indignes de la divinité, et qu’il valait bien mieux offrir le sacrifice de leurs louanges au Dieu tout-puissant qui a fait le ciel et la terre. Je priais aussi bien souvent le Seigneur qu’il daignât renverser le simulacre, et arracher ces peuples à leurs erreurs. La miséricorde du Seigneur fléchit ces esprits grossiers, et les disposa, prêtant l’oreille à mes paroles, à quitter leurs idoles, et à suivre le Seigneur. J’assemblai quelques-uns d’entre eux, afin de pouvoir, avec leur secours, renverser ce simulacre immense que je ne pouvais détruire par ma seule force. J’avais déjà brisé les autres idoles, ce qui était plus facile. Beaucoup se rassemblèrent autour de la statue de Diane ; ils y jetèrent des cordes, et commencèrent à la tirer ; mais tous leurs efforts ne pouvaient parvenir à l’ébranler. Alors je me rendis à la basilique, me prosternai à terre, et je suppliai avec larmes la miséricorde divine de détruire, par la Puissance du ciel, ce que l’effort terrestre ne pouvait suffire à renverser. Après mon oraison, je sortis de la basilique, et vins retrouver les ouvriers ; je pris la corde, et aussitôt que nous recommençâmes à tirer, dès le premier coup, l’idole tomba à terre ;

on la brisa ensuite, et avec des maillets de fer, on la réduisit en poudre. A cette heure même, comme j’allais prendre mon repas, tout mon corps, depuis le sommet de la tête jusqu’à la plante des pieds, fût couvert de pustules malignes, en telle sorte que je n’y pouvais trouver un espace vide de la largeur de mon doigt. Alors j’entrai seul dans la basilique, et me dépouillai devant le saint autel. J’avais une bouteille pleine d’huile que j’avais apportée de la basilique Saint-Martin ; j’en oignis moi-même tous mes membres, puis je me livrai incontinent au sommeil. En me réveillant vers le milieu de la nuit, comme je me levais pour réciter les offices ordinaires, je trouvai tout mon corps parfaitement sain, et comme si je n’avais jamais eu sur moi le moindre ulcère, et je reconnus que cette plaie n’avait pu m’être envoyée que par la haine de l’ennemi des hommes ; et, comme rempli d’envie, il s’efforce toujours de nuire à ceux qui cherchent Dieu, les évêques qui auraient dû me fortifier, afin que je pusse continuer plus parfaitement l’ouvrage que j’avais commencé, survinrent, et me dirent : La voie que tu as choisie n’est pas la voie droite, et toi, indigne, tu ne saurais t’égaler à Siméon d’Antioche, qui vécut sur sa colonne[xxi]. La situation du lieu ne permet pas d’ailleurs de supporter une pareille souffrance ; descends plutôt, et habite avec les frères que tu as rassemblés. — A ces paroles, pour n’être pas accusé du crime de désobéissance envers les évêques, je descendis, et j’allai avec eus, et pris aussi avec eux le repas. Un jour l’évêque, m’ayant fait venir loin du village, y envoya des ouvriers avec des haches, des ciseaux et des marteaux, et fit renverser la colonne sur laquelle j’avais coutume de me tenir. Quand je revins le lendemain, je trouvai tout détruit ; je pleurai amèrement ; mais je ne voulus pas rétablir ce qu’on avait détruit, de peur qu’on ne m’accusât d’aller contre les ordres des évêques ; et, depuis ce temps, je demeure ici, et me contente d’habiter avec mes frères.

Comme nous lui demandions de nous raconter ce qui s’était opéré en ces lieux par les mérites du bienheureux Martin, il nous rapporta ceci :

Le fils d’un Franc, homme très noble parmi les siens, était sourd et muet. Les parents de l’enfant l’ayant amené à cette basilique, j’ordonnai qu’on lui mît un lit dans ce temple saint pour le coucher avec mon diacre et un autre des ministres de l’église[xxii].

Le jour il vaquait à l’oraison, et la nuit, comme je l’ai dit, il dormait dans la basilique. Dieu eut pitié de lui, et le bienheureux Martin m’apparut dans une vision et il me dit : Fais sortir l’agneau de la basilique, car il est guéri. Le matin arrivé, comme je croyais que c’était un songe, l’enfant vint vers moi, se mit à parler, et commença à rendre grâces à Dieu ; puis, se tournant vers moi, il me dit : J’offre mes actions de grâces au Dieu tout-puissant qui m’a rendu la parole et l’ouïe. Dès ce moment il recouvra la parole et retourna dans sa maison. Un autre qui, mêlé dans plusieurs vols et diverses sortes de crimes, avait coutume de se parjurer toutes les fois qu’il était accusé de quelques-uns de ses vols, dit : J’irai à la basilique du bienheureux Martin, et, prêtant serment, je serai absous.

Au moment où il entrait, sa hache échappa de sa main ; il courut à la porte saisi d’une violente douleur au cœur, et le malheureux confessa de sa bouche le crime dont il venait se laver par un parjure. Un autre, accusé d’avoir mis le feu à la maison de son voisin, dit également : J’irai au temple de saint Martin, j’y jurerai ma foi, et serai déchargé de cette accusation. Il était évident qu’il avait mis le feu à cette maison. Lors donc qu’il vint pour prêter serment, je me tournai vers lui, et lui dis : D’après l’assertion de tes voisins, tu ne peux être innocent de ce crime, mais Dieu est partout et sa puissance habite au dehors comme au dedans ; ainsi donc, si tu es pris de cette vaine confiance que Dieu ou ses saints ne se vengent pas du parjure, voilà devant toi le temple saint, jure, si tu veux ; car il ne te sera pas permis de passer le seuil sacré. Il leva les mains et dit : Par le Dieu tout-puissant et par les mérites du bienheureux Martin son évêque, je ne suis pas l’auteur de cet incendie. Lorsqu’il s’en allait après avoir ainsi prêté serment, on le vit comme entouré de feu, et aussitôt se précipitant par terre, il commença à crier que le bienheureux évêque le brûlait avec violence. Ce malheureux disait : J’atteste Dieu que j’ai vu le feu descendre du ciel, et que d’épaisses vapeurs m’environnent et m’embrasent. En disant ces paroles il rendit l’esprit. Cela fut un avertissement à beaucoup d’autres de n’avoir plus la hardiesse de se parjurer désormais en ce lieu. Le diacre me raconta encore plusieurs autres miracles qu’il serait trop long de rapporter ici.

Pendant mon séjour dans ce lieu nous vîmes, durant deux nuits, des signes dans le ciel. Il parut du côté du nord des rayons d’une si brillante clarté qu’on n’en avait pas encore vu de pareils, et des deux côtés, à l’orient et à l’occident, étaient des nuages de couleur de sang ; la troisième nuit ces rayons apparurent vers la seconde heure[xxiii], et voilà, pendant que nous les regardions avec étonnement, que des quatre points du monde s’en élevèrent de semblables ; nous en vîmes tout le ciel couvert. Il y avait au milieu du ciel une nuée brillante où les rayons allaient se réunir à la manière d’une tente dont les plis, beaucoup plus larges par en bas, se réunissent par le haut en guise de faisceau et forment comme une sorte de capuchon ; au milieu de ces rayons on voyait d’autres nuages ou des clartés flamboyantes. Ce signe nous pénétra d’une grande crainte, et nous nous attendîmes à voir le ciel nous envoyer quelque plaie.

Le roi Childebert, poussé par les lettres de l’empereur qui lui redemandait l’or qu’il lui avait donné l’année précédente, envoya une armée en Italie. On disait d’ailleurs que sa sœur Ingonde avait été transportée à Constantinople ; mais la division se mit entre ses chefs, et ils revinrent sans avoir fait aucune acquisition avantageuse.

Le duc Wintrion[xxiv], chassé par les gens du pays qu’il gouvernait, perdit son duché, et il aurait perdu la vie, s’il ne s’était échappé par la fuite ; mais ensuite, le peuple apaisé, il revint dans son gouvernement.

Nicet, élevé après le renvoi d’Eulalius au rang de comte d’Auvergne, demanda au roi d’en être fait duc, et lui fit pour cela d’immenses présents. Il fut donc fait duc d’Auvergne, de Rouergue et d’Uzès. C’était un homme très jeune d’âge, mais d’un esprit très pénétrant. Il mit la paix dans la contrée d’Auvergne et dans les autres lieux de sa juridiction.

Le Saxon Childéric étant tombé dans le déplaisir du roi Gontran pour la cause qui, comme nous l’avons dit, en avait obligé d’autres à s’enfuir, se réfugia dans la basilique de Saint-Martin, laissant sa femme dans le royaume dudit roi. Le roi avait défendu qu’elle osât revoir son mari, jusqu’à ce qu’il fût rentré dans ses bonnes grâces. Nous envoyâmes souvent vers lui pour cet objet, et enfin obtînmes que Childéric reprendrait sa femme et demeurerait de l’autre côté de la Loire, sans se permettre cependant d’aller trouver le roi Childebert ; mais lorsqu’on lui eut donné la liberté de reprendre sa femme, il passa à lui en secret. Ayant reçu le gouvernement d’une cité au-delà de la Garonne qui était sous la domination de ce roi, il s’y rendit.

Le roi Gontran voulant gouverner le royaume de son neveu Clotaire, fils de Chilpéric, nomma Théodulf comte d’Angers. Introduit dans la ville, il en fut repoussé avec honte par les citoyens et par Domégésile [Domigisèle] ; il retourna vers le roi qui lui donna de nouveaux ordres. Il fut établi par le duc Sigulf, et il gouverna la ville en qualité de comte. Gondovald ayant été fait comte de Melun [ou Meaux] à la place de Guerpin, entra dans la ville, et commença à y exercer son pouvoir. Mais comme dans le cours de ses fonctions il parcourait les environs de la ville, il fut tué dans un village par Guerpin. Les parents de Gondovald tombèrent sur Guerpin, et l’ayant enfermé dans une maison[xxv] située sur un pont, ils le tuèrent. Ainsi la mort les dépouilla l’un et l’autre de leur comté.

L’abbé Dagulf était souvent accusé de crimes ; il avait commis plusieurs vols et homicides, et se livrait à l’adultère avec une grande dissolution. En ce temps il s’était épris de concupiscence pour la femme de son voisin, et s’approchait d’elle, cherchant toutes les occasions de pouvoir faire mourir le mari de cette adultère dans l’enceinte de son couvent. Enfin il le menaça en disant que s’il venait trouver sa femme, il le punirait. Cet homme quitta donc sa pauvre demeure ; et Dagulf venant la nuit avec un de ses clercs, entra dans la maison de la prostituée ; et après s’être longuement enivré à force de boire , ils se couchèrent dans un même lit. Tandis qu’ils dormaient le mari vint, alluma de la paille, et ayant levé sa hache les tua tous deux. Ceci doit être un avertissement aux ecclésiastiques de ne pas jouir, contre la défense des canons, de la compagnie de femmes étrangères, ce que leur interdisent et les lois canoniques, et toutes les saintes Écritures, et de se contenter de celle des femmes qu’on ne peut leur imputer à crime.

Cependant le jour de l’assemblée [plaid] arriva , et les évêques, par l’ordre du roi Gontran, se réunirent dans la ville de Mâcon[xxvi]. Faustien qui, par l’ordre de Gondovald, avait été sacré évêque de Dax, fut renvoyé de ce siège, et il fit ordonné que Bertrand, Oreste [Orestès] et Pallade qui l’avaient sacré, le nourriraient tour à tour, et lui donneraient chaque année cent pièces d’or. Nicot, un laïque , nommé antérieurement par les ordres du roi Chilpéric, fut promu à l’évêché de cette ville. Ursicin [Ursicinus], évêque de Cahors, fut excommunié parce qu’il avoua publiquement avoir reçu Gondovald. Il se soumit à faire pénitence pendant trois ans, et durant ce temps à ne couper ni sa barbe ni ses cheveux, à s’abstenir de vin et de viande, sans qu’il lui fut permis non plus de célébrer la messe, d’ordonner des clercs, de bénir ni églises ni saintes huiles, ni de donner des eulogies. Cependant on lui permit d’administrer comme à l’ordinaire les affaires de l’église soumise à sa juridiction[xxvii]. Il y eut dans ce synode un des évêques qui disait qu’on ne devait pas comprendre les femmes sous le nom d’hommes. Cependant les arguments des évêques le firent revenir, parce qu’on lui fit voir que les livres sacrés de l’ancien Testament nous enseignent qu’au jour que Dieu créa l’homme, il les créa mâle et femelle, et leur donna le nom d’Adam [Gen., 5, 1-2] ; ce qui signifie homme de terre, appelant la femme et l’homme d’un même nom, et les appelant tous les deux homme. Jésus-Christ est nommé le fils de l’homme, parce qu’il est né d’une vierge, c’est-à-dire d’une femme à laquelle il dit, lorsqu’il a métamorphosé l’eau en vin : Femme,  qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? [Jean, 2, 4]

et d’autres paroles. Ces témoignages et plusieurs autres le convainquirent et firent cesser la discussion. Prétextat, évêque de Rouen, récita, devant les évêques, des oraisons qu’il avait composées dans son église. Elles plurent à quelques-uns ; quelques autres les critiquèrent, parce qu’il n’y avait pas observé les règles de l’art. Cependant le style en était en plusieurs endroits ecclésiastique et convenable. Il y eut une grande rixe entre les serviteurs de l’évêque Priscus[xxviii]

et du duc Leudégésile. L’évêque Priscus donna beaucoup d’argent pour acheter la paix. Dans ces jours-là, le roi Gontran tomba si grièvement malade que quelques-uns pensèrent qu’il n’en pourrait pas réchapper. Je crois que ce fut un effet de la Providence de Dieu, car il avait le projet d’envoyer beaucoup d’évêques en exil. L’évêque Théodore, revenu dans sa ville [Marseille], y fut reçu avec beaucoup d’acclamations par le peuple qui le favorisait.

Pendant ce synode, Childebert réunit les siens à sa maison de Bastoigne[xxix]

[Bulson], située au milieu des Ardennes.

Là, la reine Brunehault implora tous les grands pour sa fille Ingonde, encore retenue en Afrique ; mais elle en obtint peu de consolations. Alors on éleva une accusation contre Gontran-Boson. Peu de jours auparavant, une parente de sa femme, morte sans enfants, avait été enterrée dans une basilique de la ville de Metz avec un grand nombre de joyaux et beaucoup d’or. Il arriva que peu de jours après c’était la fête de saint Remi, qui se célèbre au mois d’octobre. Beaucoup de citoyens, et en particulier les principaux de la ville et le duc, en étaient sortis avec l’évêque. Alors les serviteurs de Gontran-Boson vinrent à la basilique où était ensevelie cette femme : ils y entrèrent, et avant fermé les portes sur eux, ouvrirent le sépulcre, et enlevèrent du corps de la défunte tous les joyaux qu’ils purent trouver. Les moines de la basilique les ayant entendus, vinrent à la porte, mais on ne les laissa pas entrer. Alors ils allèrent avertir l’évêque et le duc. Les serviteurs, après avoir pris toutes ces choses, montèrent à cheval et prirent la fuite. Mais, craignant d’être saisis en route et qu’on ne leur fit souffrir diverses peines, ils retournèrent à la basilique, remirent ce qu’ils avaient pris sur l’autel, et n’osèrent plus ressortir. Ils s’écriaient et disaient :

C’est Gontran-Boson qui nous a envoyés.

Lorsque Childebert eut assemblé les siens en cour de justice, dans le lieu dont nous avons parlé, Gontran-Boson, interpellé sur cette affaire, ne répondit rien, mais s’enfuit secrètement. On lui enleva tout ce qu’il tenait en Auvergne de la munificence du fisc, et il fut obligé d’abandonner avec honte plusieurs choses dont il s’était emparé injustement.

Laban, évêque d’Eause, mourut cette année[xxx], et eut pour successeur Didier, laïque. Le roi avait cependant promis avec serment qu’il ne choisirait jamais d’évêque parmi les laïques. Mais que ne peut, sur le cœur des mortels, la détestable soif de l’or ! Bertrand, revenant du synode, fut saisi de la fièvre. Il manda le diacre Waldon, qui avait aussi reçu au baptême le nom de Bertrand, lui remit tout le pouvoir du sacerdoce et le soin de tous ses biens, tant de ses propriétés héréditaires que des bénéfices qu’il avait reçus. Lorsque Waldon fut parti, Bertrand rendit l’esprit[xxxi].

Le diacre se rendit près du roi avec des présents et l’acte de sa nomination par les citoyens ; mais il ne put rien obtenir. Le roi donna ordre qu’on sacrât évêque Gondégésile, comte de Saintes, autrement nommé Dodon, et cela se fit ainsi. Et connue, avant le synode, plusieurs des clercs de Saintes, d’accord avec l’évêque Bertrand, avaient écrit contre leur évêque Pallade des choses qui lui avaient apporté de la confusion, après la mort de Bertrand, l’évêque les prit, les fit battre cruellement, et les dépouilla. En ce temps mourut Wandelin, gouverneur du roi Childebert. On ne mit personne en sa place, parce que la reine voulut elle-même prendre soin de son fils. Tout ce qu’il avait obtenu du fisc rentra dans les droits du fisc. En ce temps-là le duc Bodégésile [Fortunat, 7, 5] mourut plein de jours. On n’ôta rien à son fils des propriétés qu’il laissait. Fabius fut nommé évêque d’Auch à la place de Fauste[xxxii]

[Faustus], et, après la mort de saint Sauve [Salvius], Désiré [Desiderius] fut, cette année, nommé à sa place évêque d’Albi[xxxiii].

Il y eut cette année de grandes pluies, et les rivières grossirent tellement qu’il arriva plusieurs naufrages ; et, sortant de leurs lits, elles enlevèrent les moissons voisines et couvrirent les prairies. Les mois de printemps et d’été furent si humides qu’on les aurait pris pour l’hiver plutôt que pour l’été.

Cette année deux îles de la mer furent consumées par un incendie allumé de la main de Dieu. Pendant sept jours les hommes et les troupeaux périrent brûlés. Ceux qui fuyaient dans la mer et se précipitaient dans ses abîmes, brûlaient au milieu de l’eau où ils se plongeaient, et ceux qui ne mouraient pas sur-le-champ étaient consumés par de plus cruels tourments. Toutes choses furent réduites en cendres, et la mer les couvrit de ses eaux. Beaucoup ont dit que les signes que nous avions vus, ainsi que nous l’avons rapporté, dans le huitième mois [octobre], lorsque le ciel nous parut ardent, n’étaient autre chose que la lueur de cet incendie.

Dans une autre ville proche de la cité de Vannes, il y avait un grand étang rempli de poissons, dont l’eau, à la profondeur d’une brasse, se changea en sang. Pendant plusieurs jours il se rassembla autour de cet étang une multitude innombrable de chiens et d’oiseaux qui buvaient ce sang, et le soir s’en retournaient rassasiés.

Ennodius fut donné pour duc à la ville de Tours et à celle de Poitiers. Bérulphe, qui avait auparavant gouverné ces villes, était suspect d’avoir, avec son associe, Arnégésile, enlevé secrètement les trésors du roi Sigebert. Lors donc qu’il revint dans ces villes, dont il était duc, le duc Rauchingue, au moyen d’un artifice, s’empara de lui et de son compagnon, et les chargea de liens. On envoya aussitôt dans leur maison des serviteurs qui enlevèrent tout et y prirent beaucoup de choses qui leur appartenaient, et plusieurs aussi provenant des trésors dont j’ai parlé. Le tout fut porté au roi Childebert. On poursuivit l’affaire, et l’épée était déjà levée sur leur tête lorsque, par l’intervention des évêques, on leur rendit la liberté ; mais on ne leur rendit rien de ce qu’on leur avait enlevé.

Le duc Didier se rendit, avec quelques évêques et l’abbé Arédius [et Antestius], près du roi Gontran. Le roi lui fit d’abord un très mauvais accueil ; mais ensuite, vaincu par les prières des évêques, il le reçut en grâce. Eulalius voulut le mettre en cause, parce que sa femme l’avait abandonné et avait passé à Didier ; mais on se moqua de lui, et, rempli de confusion, il fut réduit au silence. Didier reçut des présents du roi et fut renvoyé avec faveur.

Ingonde, que son mari avait laissée, comme nous l’avons dit, avec l’armée de l’empereur, fut envoyée à ce prince avec son fils encore enfant. Mais, pendant ce voyage, elle mourut en Afrique et y fut ensevelie. Leuvigild mit à mort son fils Érménégild dont elle avait été la femme. En sorte que le roi Gontran, irrité, fit marcher une armée contre l’Espagne, à dessein de soumettre d’abord à sa domination la Septimanie, située sur le territoire des Gaules. L’armée se mit immédiatement en marche. Tandis qu’elle avançait, je ne sais quels paysans trouvèrent un billet qu’ils firent passer au roi Gontran, et dans lequel il paraissait que Leuvigild écrivait à Frédégonde pour l’engager à trouver quelque moyen pour empêcher la marche de l’armée. Faites promptement périr nos ennemis, savoir Childebert et sa mère[xxxiv], et faites la paix avec le roi Gontran, en l’achetant par beaucoup de présents. Si, par aventure, vous manquez d’argent , nous vous en enverrons en secret ; faites seulement ce duc nous vous demandons. Quand nous serons vengés de nos ennemis, récompensez, par des bienfaits, l’évêque Amélius[xxxv] et la matrone Leuba, par le moyen desquels nos messagers trouvent un passage pour aller jusqu’à vous. Leuba est la belle-mère du duc Bladaste.

En même temps qu’on portait cet avis à Gontran, Frédégonde avait fait faire deux couteaux de fer, dans lesquels elle avait ordonné de graver profondément, pour les imprégner de poison, afin que si le coup mortel ne brisait pas sur-le-champ les liens de la vie, elle fût promptement détruite par l’effet du poison. Elle remit ces couteaux à deux clercs, et leur donna ainsi ses instructions : Prenez ces glaives, et rendez-vous au plus vite près du roi Childebert, sous l’apparence de mendiants, et vous jetant à ses pieds, comme pour lui demander l’aumône, percez-lui les deux flancs, afin que Brunehault qui le gouverne avec arrogance se trouve par sa chute soumise à mon pouvoir. Si le jeune homme est si bien gardé que vous ne puissiez arriver jusqu’à lui, tuez mon ennemie elle-même. La récompense qui vous attend pour cette action, c’est que si vous y trouvez la mort, je donnerai des biens à vos parents, je les enrichirai de présents, et les rendrai les plus heureux de mon royaume. Bannissez, donc toute crainte, et que les terreurs de la mort n’entrent pas dans votre sein , car vous savez que tous les hommes sont sujets à la mort. Armer vos âmes de courage, et considérez tout ce que vous voyez d’hommes courageux se précipiter dans les combats ; d’où il résulte que leurs parents deviennent nobles, surpassent tous les autres par leurs immenses richesses, et sont élevés au-dessus de tous. Tandis que cette femme parlait ainsi, les clercs commencèrent à trembler, regardant comme très difficile d’accomplir ce qu’elle ordonnait. Les voyant incertains, elle leur fit prendre un breuvage, puis leur ordonna d’aller où elle les envoyait. Aussitôt la vigueur étant rentrée dans leurs âmes, ils lui promirent d’accomplir tout ce qu’elle leur avait commandé. Néanmoins elle leur ordonna d’emporter un vase plein de ce breuvage, disant : Lorsque vous voudrez faire ce que je vous ordonné, le matin avant de commencer votre entreprise, prenez cette boisson, elle vous donnera plus de courage pour faire ce que vous devez exécuter. Après les avoir instruits de cette manière, elle les fit partir. Ils se mirent en route, et en arrivant à Soissons, ils furent pris par le duc Rauchingue, et ayant été interrogés, découvrirent le tout, et furent mis en prison chargés de liens. Peu de jours après, Frédégonde, inquiète de savoir si ses ordres avaient été accomplis, envoya un serviteur s’informer de ce qui se disait dans le public, pour tâcher de découvrir par quelqu’indice s’il y avait lieu de croire que Childebert eût été tué. Le serviteur partit et vint à la ville de Soissons : là, ayant entendu dire que les clercs étaient retenus en prison, il s’approcha de la porte ; mais comme il commençait à parler aux satellites de la reine, il fut pris lui-même et remis entre les mains des gardes. Alors tous ensemble furent envoyés au roi Childebert. Interrogés, ils découvrirent la vérité, déclarant que Frédégonde les avait envoyés pour tuer le roi. La reine, dirent-ils, nous avait ordonné de nous feindre des mendiants, et nous voulions te percer d’un poignard au moment où nous aurions embrassé les pieds pour te demander quelque aumône, et si le coup porté par le fer ne s’enfonçait pas assez vigoureusement, le poison dont il était empreint devait plus rapidement pénétrer jusqu’à ton âme.  Lorsqu’ils eurent dit ces paroles, on les appliqua à divers tourments, on leur coupa les mains, les oreilles et les narines, et ils moururent chacun d’une mort différente.

Le roi Gontran ordonna donc de faire marcher son armée en Espagne[xxxvi], en disant : Soumettez d’abord à notre domination la province de Septimanie qui est voisine des Gaules[xxxvii] ; car il est honteux que les frontières de ces horribles Goths s’étendent jusque dans les Gaules. Alors les troupes de son royaume se mirent en marche vers ce lieu. Les peuples qui habitaient au-delà de la Saône, du Rhône et de la Seine, unis avec les Bourguignons, dévastèrent tous les bords de la Saône et du Rhône, enlevant les récoltes et les troupeaux. Ils commirent dans leur propre pays beaucoup de meurtres, d’incendies, de pillages ; et, dépouillant les églises, tuant les clercs, les prêtres et beaucoup d’autres, jusque sur les saints autels de Dieu, ils parvinrent ainsi à la ville de Nîmes. Les gens de Bourges, de Saintes, de Périgueux , d’Angoulême, et des autres villes soumises à la puissance du roi Gontran, arrivèrent de leur côté à Carcassonne en commettant les mêmes ravages. Lorsqu’ils approchèrent de la ville, les habitants ouvrirent d’eux-mêmes leurs portes, et ils y entrèrent sans aucune résistance ; mais ensuite il s’éleva dans Carcassonne je ne sais quel tumulte, et ils sortirent de la ville. Alors Terentiolus, autrefois comte de la ville de Limoges, tomba frappé d’une pierre qui lui fut jetée du haut des murs. Les ennemis, pour se venger de lui, lui coupèrent la tête et l’apportèrent à la ville. Alors ceux qui étaient venus, saisis de frayeur, se préparèrent à s’en retourner, laissant tout ce qu’ils avaient pris sur la route et tout ce qu’ils avaient apporté avec eux. Les Goths, au moyen d’embûches cachées, dépouillèrent et tuèrent beaucoup d’entre eux. De là tombant entre les mains des Toulousains, ils eurent à en souffrir beaucoup de maux, et dépouillés, maltraités, purent à grand’peine retourner dans leur pays. Ceux qui étaient arrivés à Nîmes, dévastant tout le pays, après avoir brûlé les maisons, incendié les moissons, coupé les vignes et abattu les oliviers, ne pouvant nuire à ce qui était enfermé dans des murs, prirent le parti de marcher vers d’autres villes. Mais elles étaient bien fortifiées, remplies de vivres et de toutes les autres choses nécessaires, en sorte qu’ils dévastèrent leurs environs, mais ne purent pénétrer dans les villes mêmes. Le duc Nicet qui avait conduit à cette expédition les gens d’Auvergne, assiégeait les villes de concert avec les autres troupes ; mais ne pouvant les emporter, il marcha vers un château, et sur sa parole, ceux qui y étaient enfermés ouvrirent leurs portes, et croyant à sa promesse le reçurent en ami. Lorsqu’il fut entré avec ses gens, au mépris de leur serment, ils dispersèrent la garnison, et emmenèrent en captivité tous ceux qui étaient dans le château, puis ils se déterminèrent à retourner chacun chez soi, commettant dans la route, à travers leur propre pays, tant de crimes, de meurtres, de pillages et de ravages, qu’il serait trop long de les rapporter en détail.

Comme ils avaient brûlé, ainsi que nous l’avons dit, les récoltes (les provinces qu’ils traversaient , exténués de faim et de misère, ils périssaient par les chemins; plusieurs se noyèrent dans les rivières, d’autres furent tués par le peuple soulevé. On rapporte qu’il en périt de ces diverses manières plus de cinq mille. Mais ceux qui restaient n’étaient pas corrigés par la mort des autres. Dans le pays d’Auvergne, toutes les églises qui se trouvèrent situées proche de la voie publique furent dépouillées de ce qui appartenait au service divin. Il n’y eut de terme à leurs ravages que lorsque chacun fut revenu chez lui. Après ce retour, le roi Gontran fut pris d’une grande amertume de coeur. Les chefs des armées se réfugièrent clans la basilique de saint Symphorien martyr [à Autun]. Le roi étant venu à la fête de ce saint, ils se présentèrent, sous condition d’être ensuite entendus. Le roi ayant convoqué quatre évêques et plusieurs laïques des plus grandes familles, commença le procès des chefs en disant : Comment pourrions-nous aujourd’hui obtenir la victoire, nous qui ne conservons pas les usages suivis par nos pères ? Ils bâtissaient des églises, mettaient en Dieu toute leur espérance, honoraient les martyrs, vénéraient les prêtres, et ainsi aidés du secours divin, avec l’épée et le bouclier ils soumirent beaucoup de nations ennemies. Pour nous, non seulement nous ne craignons pas Dieu, mais nous dévastons les choses qui lui sont consacrées, tuons ses ministres, enlevons et dispersons avec dérision jusqu’aux reliques des saints. Quand il se commet de telles actions, il est impossible d’obtenir la victoire. Aussi nos bras sont affaiblis, notre lance est refroidie, le bouclier ne nous défend et ne nous protège plus ainsi qu’il avait coutume. Si ce mal doit être imputé à mes fautes, que Dieu le fasse tomber sur ma tête ; mais si vous méprisez les commandements royaux, si vous négligez d’accomplir ce que j’ordonne, votre tête doit tomber sous la hache. Ce sera un avertissement pour l’armée toute entière de voir mettre à mort un de ses chefs. Nous devons essayer ce qu’il convient de faire : si quelqu’un est en disposition d’obéir à la justice, qu’il soit obéi. Si quelqu’un la méprise, que la vengeance publique tombe sur sa tête ; car il vaut mieux qu’un petit nombre de coupables périsse, que si la colère de Dieu menaçait de mal toute la contrée. Le roi ayant parlé ainsi, les ducs répondirent :

Il ne serait pas facile, ô roi très bon, d’exprimer toutes les vertus de ton âme magnanime, de dire ce qu’il y a en toi de crainte de Dieu, d’amour pour l’église, de respect pour les prêtres, de compassion pour les pauvres, de libéralité envers les nécessiteux. Tout ce que votre Gloire a exposé doit être regardé comme juste et véritable. Mais que pouvons-nous faire quand le peuples abandonne à toutes sortes de vices, quand tous les hommes se complaisent dans l’iniquité ? Nul ne craint le roi, nul ne respecte le duc ou le comte. Et si cette conduite déplait à quelqu’un, si pour prolonger votre vie, il s’efforce d’y apporter amendement, aussitôt le peuple se soulève, aussitôt se produisent des émeutes, et chacun se précipite plein de colère pour assaillir cet homme sage, et à grand’peine peut-il échapper, s’il ne se détermine à garder le silence. Alors le roi dit :

Si quelqu’un suit la justice, qu’il vive ; si quelqu’un méprise nos ordres, qu’il périsse, afin que ce blâme ne nous poursuive pas plus longtemps.

Comme il parlait ainsi vint un messager qui dit : Reccared, fils de Leuvigild, est sorti d’Espagne, a pris le château de Cabarat[xxxviii] [Cabarède] dépeuplé la plus grande partie du pays Toulousain et emmené les habitants captifs. Il a pris, dans le pays d’Arles, le château de Beaucaire [Ugerne], a enlevé tout ce qui s’y trouvait, hommes et biens, et s’est enfermé dans les murs de la ville de Nîmes. Le roi ayant entendu ces nouvelles, nomma pour duc Leudégésile à la place de Calumniosus surnommé Agilan, lui soumit toute la province d’Arles [Provence Arlésienne] et lui donna plus de quatre mille hommes pour en garder les frontières. Nicet duc d’Auvergne partit également avec des troupes, et fut chargé de cerner les frontières du pays.

Pendant que cela se passait, Frédégonde, qui habitait la ville de Rouen, eut des paroles aigres avec l’évêque Prétextat, et lui dit qu’il viendrait un temps où il retrouverait le lien dans lequel il avait été retenu en exil. Prétextat lui dit : En exil et hors de l’exil, j’ai toujours été, je suis et je serai évêque ; mais tu ne jouiras pas toujours de la puissance royale. De l’exil nous passons, avec l’aide de Dieu, dans le royaume céleste ; de ton royaume, toi, tu tomberas dans l’abîme. Il aurait mieux valu pour toi laisser là tes méchancetés et tes folies, te convertir à une meilleure conduite, et dépouiller cet orgueil qui bouillonne toujours en toi, afin que tu pusses obtenir la vie éternelle, et amener à l’âge d’homme cet enfant que tu as mis au monde. Lorsqu’il eut dit ces paroles, Frédégonde, les prenant très mal, sortit de sa présence, violemment irritée contre lui. Le jour de la résurrection du Seigneur étant arrivé[xxxix], comme l’évêque s’était rendu de bonne heure à la cathédrale pour accomplir les offices de l’église, et commençait à entonner les antiennes selon l’ordre accoutumé, dans un moment où, entre les psaumes, il était appuyé sur sa chaire, un cruel meurtrier s’approcha de lui, et tirant un couteau de sa ceinture[xl] [baudrier], frappa l’évêque appuyé, comme il était, sur la chaire, au-dessous de l’aisselle. Il se mit à crier pour que les clercs présents en ce lieu lui portassent secours ; mais de tous ceux qui étaient présents, aucun ne vint à son aide. Rempli de sang, il étendit ses mains sur l’autel, offrit à Dieu son oraison, lui rendit grâces, puis, emporté chez lui dans les bras des fidèles, il fut placé dans son lit. Aussitôt Frédégonde vint le voir avec le duc Beppolène et Ansovald , et lui dit :

Nous n’aurions pas voulu, ô saint évêque, non plus que le reste de ton peuple, que, pendant l’exercice de tes fonctions, il t’arrivât une telle chose. Mais plût à Dieu qu’on pût nous indiquer celui qui a osé la commettre, afin qu’il subît le supplice que mérite un semblable crime ! Le prêtre, sachant que ses paroles étaient pleines d’artifice, lui dit :

Et qui l’a commise si ce n’est celle qui a fait périr des rois, qui a si souvent répandu le sang innocent, et a commis divers autres méfaits en ce royaume ? Elle lui répondit : Nous avons près de nous de très habiles médecins qui pourront guérir cette blessure ; permets qu’ils viennent te trouver. Mais il lui dit :

Les ordres de Dieu m’ont rappelé de ce monde. Toi qu’on reconnaît toujours pour la source de tous ces crimes, tu seras maudite dans les siècles, et Dieu vengera mon sang sur ta tête. Lorsqu’elle fut partie, le pontife mit ordre aux affaires de sa maison, puis rendit l’esprit. Romachaire, évêque de la ville de Coutances, vint l’ensevelir. Tous les citoyens de la ville de Rouen, et surtout les principaux parmi les Francs qui habitaient cette ville, furent alors remplis d’une grande douleur. Un de ces seigneurs vint à Frédégonde, et lui dit :

Tu as déjà commis bien des crimes dans cette vie ; mais tu n’as encore rien fait de pire que d’ordonner le meurtre d’un prêtre de Dieu. Que Dieu venge promptement le sang innocent ! Nous poursuivrons tous la punition de ce crime, afin que tu ne puisses pas exercer plus longtemps de telles cruautés. Comme il quittait la reine après avoir dit ces paroles, elle lui envoya quelqu’un pour le convier à sa table ; et comme il refusa d’y venir, elle le pria, s’il ne voulait pas s’asseoir à sa table, de boire au moins un coup, afin de ne pas sortir à jeun de la maison royale. Y ayant consenti, il attendit un moment, reçut le breuvage composé, il la manière des Barbares, d’absinthe, de vin et de miel, et le but ; mais il était empoisonné. A peine l’eut-il avalé qu’il sentit en sa poitrine de violentes douleurs, comme si quelque chose le déchirait au dedans de lui ; il s’écria, disant aux siens : Fuyez, ô infortunés, fuyez le malheur qui m’arrive, de peur que vous ne périssiez avec moi. Ceux-ci s’abstinrent donc de boire, et se hâtèrent de s’en aller. Lui sentit sa vue s’obscurcir, et montant sur son cheval, à trois stades de ce lieu il tomba et mourut.

Ensuite l’évêque Leudovald[xli]

envoya des lettres à tous les prêtres, et après avoir pris conseil, ferma les églises de Rouen, afin que le peuple n’assistât point aux saintes solennités jusqu’à ce que, par des recherches générales, on eût trouvé les auteurs du crime. Il en fit saisir quelques-uns qui, livrés aux tourments, se laissèrent arracher la vérité, et déclarèrent que la chose avait été faite par Frédégonde ; mais elle se défendait, et on ne put en prendre vengeance. On dit qu’il fut envoyé des assassins contre l’évêque, à cause de l’activité qu’il mettait à ces recherches ; mais, comme il était entouré et gardé par les siens, ils ne purent lui faire aucun mal. Lorsque ces choses eurent été annoncées au roi Gontran, et qu’il eut appris l’accusation qui pesait sur cette femme, il envoya trois évêques à son fils, fils, dit-on, de Chilpéric, dont nous avons déjà parlé sous le nom de Clotaire. Ces évêques étaient Arthémius, évêque de Sens, Véran [Veranus], évêque de Cavaillon, et Agræcius [Agrécius], évêque de Troyes. Il les chargea de rechercher, de concert avec les gouverneurs de l’enfant, par qui avait été commis ce crime, et d’amener le coupable en sa présence ; mais lorsque les évêques eurent parlé aux seigneurs, ceux-ci répondirent :

Cette action nous cause un grand déplaisir, et nous désirons de plus en plus en prendre vengeance ; mais, s’il se trouve parmi nous quelque coupable, il ne peut être conduit en présence de votre roi, car nous pouvons réprimer, avec la sanction royale, les crimes qui se commettent parmi nous. Alors les évêques leur dirent : Sachez que, si la personne qui a commis ce crime ne nous est pas remise, notre roi viendra avec une armée, et livrera tout ce pays au fer et aux flammes ; car il est manifeste que l’évêque a été frappé par la même personne qui a fait périr le Franc par le poison. Après avoir ainsi parlé, ils s’en allèrent sans pouvoir obtenir aucune réponse raisonnable, et protestant contre la nomination de Mélantius à la place de Prétextat, afin qu’il ne fût point admis à remplir les fonctions épiscopales.

Il se commit en ce temps beaucoup de crimes. Domnole [Domnola], fille de Victor [Victorius], évêque de Rennes, veuve de Burgolène [Burgolen], et qui depuis avait épousé Nectaire [Nectarius], était en différend pour des vignes avec Bobolène[xlii] [Bobolen], référendaire de Frédégonde. Sachant qu’elle était venue dans ses vignes, Bobolène lui envoya des messagers pour protester contre toute prise de possession de sa part ; mais méprisant cette protestation, et disant que ce bien lui venait de son père, elle entra dans la vigne. Alors Bobolène excita un soulèvement, tomba sur elle avec des gens armés, et après l’avoir tuée, vendangea la vigne et enleva tout ce qui lui appartenait, faisant périr par l’épée tous ceux qui étaient avec elle, tant hommes que femmes, sans laisser en vie aucun des siens, si ce n’est ceux qui purent s’échapper par la fuite.

En ces jours-là il y avait à Paris une femme, qui dit aux habitants : Fuyez de la ville, et sachez qu’elle va être consumée par un incendie. Beaucoup en riaient, et croyaient qu’elle disait cela d’après quelques présages obtenus en jetant les sorts, ou bien qu’elle l’avait rêvé, ou qu’elle parlait par l’inspiration de certains démons du midi[xliii] ;

elle répondit : Ce n’est rien de ce que vous dites, mais je vous parle en vérité. J’ai vu pendant mon sommeil sortir de la basilique de Saint-Vincent[xliv]

un homme lumineux, tenant à la main un flambeau de cire, dont il embrasait l’une après l’autre les maisons des marchands. Trois nuits après le jour où cette femme avait parlé ainsi, à l’entrée du crépuscule, un citoyen entra dans son cellier avec une lumière, et y ayant pris de l’huile et d’autres choses dont il avait besoin, il sortit, laissant sa lumière proche de la tonne d’huile. Sa maison était la première contre la porte qui s’ouvre du côté du midi. Cette lumière mit le feu à la maison, elle brûla, et l’incendie commença à gagner les autres. Comme le feu allait se communiquer aux prisons où étaient enchaînés les prisonniers, saint Germain leur apparut, et ayant brisé les chaînes auxquelles ils étaient attachés, ouvrit les portes de la prison ; en sorte qu’ils sortirent sans aucun mal. Sortis de la prison, ils se rendirent à la basilique de Saint-Vincent, dans laquelle est le tombeau de ce bienheureux évêque. Le vent qui soufflait portait la flamme dans toute la ville, et l’incendie, dans sa plus grande force, commençait à s’approcher de l’autre porte où l’on avait dédié un oratoire à saint Martin ; il avait été construit en ce lieu, parce que le saint y avait guéri un lépreux en l’embrassant[xlv]. L’homme qui avait construit cet oratoire de roseaux entrelacés sur le haut de sa maison, plein de confiance dans le Seigneur, et ne doutant pas non plus des mérites de saint Martin, se réfugia avec ce qu’il possédait dans l’oratoire, disant :

Je crois, et suis dans la confiance que celui qui a souvent commandé aux flammes, et qui a guéri en ce lieu un lépreux par ses baisers, repoussera d’ici cet incendie. Lorsque le feu commença à s’approcher, de gros globes de flammes venaient frapper les parois de l’oratoire, et s’éteignaient aussitôt. Le peuple criait à cet homme et à sa femme : Fuyez, ô pauvres gens, afin de pouvoir échapper : voilà déjà que le feu se précipite sur vous ; voilà que les étincelles et les charbons tombent comme une violente pluie, et s’étendent jusqu’à vous. Sortez de l’oratoire et ne vous y laissez pas brûler. Mais lui, occupé à l’oraison, ne fut pas un instant ébranlé de ces cris, et sa femme ne quitta pas la fenêtre par laquelle les flammes entraient dans l’oratoire. Une ferme espérance dans les mérites du saint évêque la garantissait de tout danger. Telle fut en effet la puissance du saint pontife que non seulement l’oratoire sauva la maison et les habitants, mais il ne permit pas que la violence des flammes nuisit à aucune des maisons qui l’environnaient. Là finit l’incendie, de ce côté du pont. De l’autre côté, il s’étendit avec tant de violence qu’il ne fût arrêté que par les bords du fleuve ; cependant les églises et les maisons qui leur appartenaient ne furent pas brûlées. On disait que cette ville avait été consacrée autrefois, en sorte que le feu ne pouvait s’y propager, et qu’on n’y voyait ni serpents, ni loirs ; mais que, lorsque dernièrement on avait nettoyé les conduits des ponts, et qu’on les avait vidés de la boue qui les remplissait, on y avait trouvé un serpent et un loir d’airain ; qu’après qu’on les eut ôtés il parut dans Paris des loirs et des serpents sans nombre, et qu’après cela la ville fut prise de l’incendie.

Le prince des ténèbres a mille artifices pour faire le mal, et je vais raconter ce qui est arrivé dernièrement à des reclus et à des hommes dévoués à Dieu. Le breton Winoch, élevé aux honneurs de la prêtrise, et dont nous avons parlé dans un autre livre [V], s’était soumis à de telles austérités qu’il ne se vêtissait que de peau, ne mangeait que des herbes sauvages crues, et portait si légèrement le vase de vin à sa bouche, qu’on aurait dit que c’était pour le baiser plutôt que pour le boire. Mais la libéralité des dévots lui ayant souvent apporté des vases remplis de cette liqueur, il s’accoutuma par malheur à en boire outre mesure, et finit par s’abandonner tellement à la boisson qu’on le vit plusieurs fois ivre. D’où il arriva que son ivrognerie augmentant par la suite des temps, le démon s’empara de lui et le tourmenta avec une telle violence que, prenant un couteau ou quelque espèce de projectile qu’il pût attraper, soit pierres, soit bâtons, furieux il poursuivait les hommes qu’il voyait ; en sorte qu’on fut obligé de le garder dans sa cellule, chargé de chaînes. Après avoir passé deux ans frénétique sous le poids de ce jugement, il rendit l’esprit.

Un autre nommé Anatole [Anatolius], natif de Bourgogne [Bordeaux (Odon)], et enfant de douze ans, à ce qu’on rapporte, étant au service d’un certain marchand, lui demanda la permission d’entrer en réclusion. Le maître résista longtemps croyant que son zèle se refroidirait, et qu’à cet âge il ne pourrait accomplir ce qu’il s’efforçait d’obtenir. Cependant, vaincu par les prières de son serviteur, il lui donna les moyens de faire ce qu’il désirait. Il y avait en ce lieu un antique souterrain voûté et curieusement travaillé, en un coin duquel se trouvait une petite cellule formée de pierres carrée, et dans laquelle un homme pouvait à peine se tenir debout. L’enfant entra dans cette cellule, et y demeura l’espace de huit ans au plus, satisfait de très peu de nourriture et de boisson, veillant et vaquant à l’oraison. Après cela, saisi d’une grande terreur, il commença à s’écrier qu’il éprouvait de violentes douleurs au dedans de lui, d’où il arriva qu’aidé, je crois, d’une partie de la milice de l’Enfer, il ébranla les pierres de taille qui le tenaient enfermé, renversa le mur, et joignit les mains, disant que les saints de Dieu le brûlaient. Après qu’il eut demeuré longtemps dans cette folie, comme il confessait souvent le nom de saint Martin, et se disait tourmenté par ce saint encore plus que par les autres, on le conduisit à Tours ; mais le mauvais esprit, réprimé, à ce que je crois, par les mérites et la puissance du saint, cessa de le tourmenter. Après être demeuré à Tours plusieurs années sans éprouver aucun mal, il s’en alla, mais il fut ensuite repris de sa maladie.

Les envoyés d’Espagne vinrent trouver le roi Gontran avec beaucoup de présents, lui demandant la paix [en 586] ; mais ils ne purent en obtenir aucune réponse positive ; car, dans l’année précédente, tandis que l’armée ravageait la Septimanie, des vaisseaux, qui allaient des Gaules en Galice, avaient été pillés par ordre du roi Leuvigild, et on avait enlevé ce qu’ils portaient. Les hommes qui les montaient avaient été maltraités et tués ; plusieurs avaient été emmenés en captivité ; un petit nombre, qui s’étaient échappés sur des barques, étaient revenus dans leur pays annoncer ce qui s’était passé.

A la cour du roi Childebert, Magnovald fut tué de la manière suivante, pour des causes inconnues. Le roi était à Metz dans son palais, et regardait le spectacle d’un animal environné et harcelé d’une troupe de chiens. Il manda Magnovald. Celui-ci arrivant et ne se doutant pas de ce qui l’attendait, se mit à rire avec les autres et à regarder le combat des bêtes. Lorsqu’on le vit attentif au spectacle, un homme, qui en avait reçu l’ordre, le frappa de sa hache et lui coupa la tête. Il tomba mort, fut jeté par les fenêtres de la maison, et enseveli par les siens. On enleva aussitôt tous ses effets, et tout ce qu’on trouva fut porté au trésor public. On disait qu’on l’avait fait mourir parce qu’après la mort de son frère, il avait fait périr sa femme par toutes sortes de mauvais traitements, et avait ensuite épousé la femme de son frère.

Après cela naquit au roi Childebert un fils que Magnérie, évêque de Trèves, tint sur les fonts sacrés, et qui reçut le nom de Théodebert. Le roi Gontran en eut tant de joie qu’il fit sur-le-champ partir des envoyés chargés de beaucoup de présents, disant : Si le père conserve cet enfant et si cet enfant conserve son père, Dieu, par sa bonté particulière, relèvera la grandeur du royaume des Francs.

La onzième année du règne du roi Childebert, il revint de nouveau des envoyés d’Espagne pour demander la paix ; mais, n’ayant pu obtenir de réponse positive ils s’en retournèrent. Reccared, fils de Leuvigild, vint jusqu’à Narbonne, enleva du butin sur le territoire des Gaules, et s’en retourna secrètement.

Cette année moururent beaucoup d’évêques ; entre autres Bodégésile, évêque du Mans, homme très cruel au peuple, qui enlevait ou pillait injustement les biens des uns et des autres. Sa femme[xlvi]

ajoutait encore à la cruauté de son âme inhumaine, l’excitant toujours par de mauvais conseils, et le stimulant à commettre des crimes. Il ne se passait pas un jour, pas un moment, où il ne s’occupât, soit à dépouiller des citoyens, soit à élever diverses querelles. Chaque jour, sans relâche, il siégeait avec les juges pour juger les procès, ne cessant d’exercer des offices séculiers, de sévir contre les uns, de maltraiter les autres ; il en frappait beaucoup de ses propres mains, disant :

Parce que je suis clerc, ne vengerai-je pas mes injures ? Mais que dirai-je de sa conduite envers les autres, puisqu’il n’épargna pas ses propres frères, et qu’il les dépouilla de beaucoup de choses, tellement, qu’ils ne purent jamais obtenir de lui ce qui leur revenait des biens de leur père et de leur mère ? Ayant accompli la cinquième année de son épiscopat, en entrant dans la sixième, il avait fait préparer avec beaucoup de joie un repas pour les citoyens, lorsqu’il fut saisi de la fièvre, et la mort finit aussitôt pour lui l’année qu’il commençait. On mit à sa place Bertrand, archidiacre de Paris. Il se trouva exposé à beaucoup d’altercations avec la veuve du défunt, qui voulait retenir, comme lui appartenant, les choses données à l’Église du temps de l’évêque Bodégésile, disant : C’est mon mari qui les a gagnées. Cependant, elle fût forcée de tout rendre malgré elle, et elle était d’une méchanceté inexprimable. Elle coupait souvent aux hommes les parties naturelles, avec la peau du ventre, et faisait brûler aux femmes, avec des fers ardents, les parties secrètes de leur corps. Elle commit beaucoup d’autres iniquités qu’il vaut mieux, je crois, passer sous silence.

En ce temps mourut aussi Sabaude [Sabaudus], évêque d’Arles, à la place duquel fût nommé Licérius, référendaire du roi Gontran. Cette province fut dépeuplée par une cruelle contagion. Evans [Evantius], évêque de Vienne, mourut aussi, et, à sa place, le roi nomma Virus, prêtre de race sénatoriale. Cette année, beaucoup d’évêques quittèrent ce monde, et je n’en parle point, parce que chacun a laissé dans sa ville des monuments.

Il y eut dans la ville de Tours un certain Pélage [Pelagius], exercé à une infinité de méchancetés, ne craignant aucun juge , parce qu’il avait sous ses ordres les gardes des chevaux du fisc. Il ne cessait de surprendre les citoyens, d’envahir leurs biens, de les maltraiter, et de se livrer à diverses sortes de crimes, tant sur l’eau que sur terre. Je le mandai plusieurs fois, et tachai, soit par des menaces, soit par des paroles de douceur, de le détourner de sa mauvaise conduite ; mais, au lieu d’en recueillir aucun fruit de justice, je m’attirai plutôt sa haine, d’après les paroles de Salomon [Prov., 9, 8] :

Ne reprenez point le fou, de peur qu’il ne vous haïsse. Ce malheureux avait en effet pour moi une telle haine que souvent, après avoir dépouillé et maltraité des gens de la sainte Église, il les laissait sans vie, cherchant de quelle manière il pourrait porter dommage, soit à la cathédrale, soit à la basilique de saint Martin. Il arriva qu’une fois il rencontra nos gens portant un hérisson[xlvii]

dans des vases, il les maltraita, les foula aux pieds, et prit les vases. Ayant appris la chose, je lui interdis la communion, non pour venger mon injure, mais pour parvenir à le corriger de sa frénésie. Mais il choisit douze hommes avec lesquels il vint pour se purger de ce crime par un faux serment ; je ne voulais recevoir aucun serment ; mais sollicité par lui et par nos citoyens, je renvoyai ceux qu’il avait amenés, pris seulement son serment, et le reçus à la communion. On était alors dans le premier mois [mars]. Au cinquième mois, à l’époque où l’on a coutume de faucher les prés, il envahit un pré de religieuses qui confinait au sien ; mais, aussitôt qu’il y eut mis la faux, il fut pris de la fièvre, et rendit l’esprit le troisième jour. On l’avait mis en un sépulcre dans la basilique de saint Martin, au bourg de Candes. On trouva le sépulcre ouvert et brisé en pièces ; on l’ensevelit ensuite sous le portique de la basilique, et les vases du hérisson, qu’il avait juré faussement n’avoir point pris, furent, après sa mort, rapportés de son cellier. Ainsi se manifesta la puissance de la bienheureuse Marie, dans la basilique de laquelle ce misérable avait proféré de faux serments.

Le bruit s’étant répandu par tout le pays que l’évêque Prétextât avait été tué par l’ordre de Frédégonde, pour se laver de ce crime, elle fit prendre un de ses serviteurs, et ordonna qu’il fût violemment frappé de coups, disant : C’est toi qui as fait tomber sur moi ce blâme, en attaquant de ton épée Prétextat, évêque de la ville de Rouen ; et elle le livra au neveu de l’évêque. Celui-ci l’ayant fait appliquer aux tourments, le serviteur découvrit clairement toute l’affaire, et dit : J’ai reçu de la reine Frédégonde cent sols d’or pour faire ce que j’ai fait. J’en ai eu cinquante de l’évêque Mélantius, et cinquante autres de l’archidiacre de la cité. De plus, on m’a promis que je serais libre ainsi que ma femme. A ces mots le neveu de l’évêque tirant son épée mit le coupable en morceaux. Frédégonde institua évêque Mélantius, qu’elle avait dès le premier moment nommé à ce siège.

Le duc Beppolène, fort ennuyé de Frédégonde qui ne lui accordait pas près d’elle les honneurs qui lui étaient dus, et s’en voyant méprisé, alla trouver le roi Gontran, qui lui confia la puissance ducale sur les cités qui appartenaient à Clotaire, fils du roi Chilpéric. Il s’y rendit avec un grand appareil, mais ne fut pas reçu à Rennes. Venant ensuite à Angers, il y fit beaucoup de mal, s’emparant des provisions, du foin, du vin, et de tout ce qu’il pouvait trouver dans les maisons des citoyens, où il entrait sans attendre les clefs, et en rompant les portes. Il frappa de coups et foula aux pieds beaucoup des habitants de ce lieu. Il fit peur aussi à Domégésile ; mais ensuite se raccommoda avec lui. Étant venu à la ville, tandis qu’il était à faire festin avec plusieurs, dans une maison à trois étages, le plancher de la maison s’enfonça tout à coup, et il s’en échappa à grand’peine demi-mort, et beaucoup furent blessés ; mais il n’en persévéra pas moins dans ses mauvaises actions. Frédégonde lui enleva beaucoup des propriétés qu’il avait dans le royaume de son fils. Il retourna à Rennes, et, voulant soumettre cette ville à la puissance du roi Gontran, il laissa son fils auprès ; mais peu de temps après les habitants de Rennes étant tombés sur lui, le tuèrent ainsi que beaucoup d’hommes de rang.

Cette année beaucoup de signes apparurent ; on vit des arbres fleurir au septième mois [septembre], et plusieurs qui avaient déjà donné des fruits en produisirent de nouveaux, qui demeurèrent sur les arbres jusqu’au jour de la nativité du Seigneur. On vit des feux parcourir le ciel en manière de serpents.

L’an douzième du roi Childebert [en 587], Nicet d’Auvergne fut nommé gouverneur de la province de Marseille[xlviii] et des autres villes appartenant à Childebert en ces contrées.

Antestius fut envoyé à Angers par le roi Gontran, et infligea beaucoup d’amendes à ceux qui avaient été impliqués dans le meurtre de Domnole, femme de Nectaire ; il vint à Nantes apportant au fisc les biens de Beppolène, principal auteur de ce crime, et il commença à inquiéter l’évêque Namnichius [Nonnichius] en lui disant :

Ton fils est impliqué dans ce crime, et il faut qu’il subisse la peine qu’il a méritée. Le jeune homme, effrayé par les accusations de sa conscience, s’enfuit près de Clotaire, fils de Chilpéric. Antestius, ayant pris caution de l’évêque qu’il se présenterait devant le roi, se rendit à Saintes. Il courait alors un bruit que Frédégonde avait envoyé secrètement des messagers en Espagne, qu’ils avaient été reçus également en secret par Pallade, évêque de Saintes, qui les avait fait passer plus loin. On était alors dans les saints jours du carême, et l’évêque s’était retiré dans une île de la mer pour s’y livrer à l’oraison. Comme il revenait, selon la coutume, le jour de la cène du Seigneur à sa cathédrale, où le peuple l’attendait, il fut entouré en route par les gens d’Antestius. Celui-ci, sans examiner la vérité des faits, lui dit : Tu n’entreras point dans la ville, mais seras condamné à l’exil, parce que tu as reçu les messagers de l’ennemie du roi notre seigneur. — Je ne sais, répondit l’évêque, ce que tu veux dire, mais cependant voici les jours saints, allons à la ville, et, après les solennités de ces saintes fêtes, porte contre moi l’accusation que tu voudras et écoute mes raisons ; car ce que tu crois n’est pas véritable. — Point du tout, dit Antestius, tu n’atteindras pas le seuil de ton église, car il paraît que tu as manqué de foi au roi notre seigneur. Que dirai-je de plus ? Il retint l’évêque sur la route, fit l’inventaire de la maison épiscopale, et en enleva les effets. Les citoyens ne purent obtenir de lui qu’au moins la chose ne fût discutée qu’après la célébration des fêtes de Pâques. Mais, comme ils le sollicitaient et qu’il se refusait à leurs prières, il découvrit enfin la plaie cachée de son cœur.

S’il veut, dit-il, remettre en mes mains, à titre de vente, la maison qu’on sait qu’il possède dans le territoire de Bourges, je ferai ce que vous demandez, autrement il ne sortira de mes mains que pour aller en exil. L’évêque n’osa refuser ; il écrivit, signa et livra son champ. Puis, ayant donné caution de se présenter devant le roi, il lui fut permis de rentrer dans la ville. Les jours saints passés, il se rendit vers le roi, Antestius s’y rendit aussi ; mais ne put rien prouver de ce qu’il avait imputé à l’évêque. L’évêque s’en retourna dans sa ville, et son affaire fut renvoyée au futur synode, afin qu’on y examinât si l’on pouvait prouver quelque chose de ce dont on l’accusait. L’évêque Namnichius[xlix] se rendit aussi devant le roi, et fut renvoyé après avoir donné beaucoup de présents.

Frédégonde adressa, au nom de son fils, des envoyés au roi Gontran. Celui-ci, ayant ouvert la lettre et fait réponse, les envoyés lui dirent adieu, et se retirèrent ; mais je ne sais pourquoi ils demeurèrent quelque temps auprès de son logis. Le matin suivant, le roi se rendant à Matines précédé d’un flambeau de cire, on vit dans un coin de l’oratoire un homme endormi, comme ivre. Il portait une épée à son baudrier, et sa lance était appuyée contre la muraille. Le roi, l’ayant vu, se récria, et dit qu’il n’était pas naturel que, durant l’horreur de la nuit, un homme dormît en tel lieu. Il fut donc saisi, lié avec des cordes, et on lui demanda ce que signifiait une telle conduite. Livré sur-le-champ aux tourments, il dit qu’il avait été chargé par les envoyés de tuer le roi. On prit donc les envoyés de Frédégonde, qui n’avouèrent aucun des faits sur lesquels on les interrogeait, et dirent : Nous n’avons eu d’autre mission que d’apporter le message que nous avons rendu au roi. L’homme qu’on avait pris fut soumis à divers tourments, et condamné à la prison, et les envoyés furent condamnés à l’exil en divers lieux. Il parut clairement qu’ils avaient été traîtreusement envoyés par Frédégonde pour faire périr le roi, ce que ne permit pas la miséricorde de Dieu. Parmi eux se trouvait Baddon, un des principaux de sa ville.

Les envoyés d’Espagne revenaient continuellement vers le roi Gontran, sans pouvoir en obtenir la paix ; mais, au contraire, l’inimitié s’augmentait. Le roi Gontran rendit à son neveu Childebert la ville d’Albi. Le duc Didier, qui avait rassemblé dans le territoire de cette ville toutes ses meilleures possessions, craignit alors la vengeance du roi Childebert, parce qu’autrefois, dans ce même lieu, il avait rudement traité en ennemie l’armée du roi Sigebert de glorieuse mémoire. Il s’en alla donc avec sa femme Tétradia qu’il avait enlevée à Eulalius, comte d’Auvergne ; et, passant avec tous ses biens dans le territoire de Toulouse, il leva une armée, et se disposa à marcher contre les Goths, après avoir partagé, à ce qu’on dit, tout ce qu’il possédait entre ses fils et sa femme. Ayant pris avec lui le comte Austrovald, il marcha vers Carcassonne. Les citoyens de cette ville se préparèrent à se défendre, car ils avaient été avertis de leur arrivée. Le combat ayant été livré, les Goths commencèrent à fuir, et Didier, ainsi qu’Austrovald, à les poursuivre toujours battant. Eux continuant à fuir, Didier arriva à la ville avec peu de monde, parce que les chevaux de ses compagnons étaient rendus. S’étant donc approché de la porte de la ville, il fut entouré par les citoyens demeurés dans les murs, et tué avec ceux des siens qui l’avaient suivi. A grand’peine put-il s’en échapper un petit nombre qui vinrent raconter ce qui s’était passé. Austrovald, apprenant la mort de Didier, rebroussa chemin, et se rendit vers le roi, qui aussitôt le fit duc à la place de Didier.

Après cela, Leuvigild, roi d’Espagne, tomba malade. Mais, à ce qu’on assure, il fit pénitence des erreurs de son hérésie, et protestant qu’il n’y retomberait point de sa volonté, fut converti à la foi catholique ; après avoir pleuré sept jours l’iniquité de ses entreprises contre Dieu, il rendit l’esprit[l]. Son fils Reccared régna en sa place.

[i] Le 4 juillet, Grégoire de Tours fait commencer presque toujours l’année au mois de mars.

[ii] C’est-à-dire le pain bénit.

[iii] Chilpéric avait fait prendre Saintes en 576 par son fils Clovis (Giesbr.).

[iv] Évêques d’Angoulême et d’Agen qui souscrivirent tous les deux le second concile de Mâcon (Ruinart).

[v] Son neveu qu’il traitait comme son fils.

[vi] Cette parole est dans Isaïe, IX, 5.

[vii] L’évêque de Marseille dont il a été question dans le livre précédent.

[viii] Probablement Gondovald et son parti.

[ix] Le siège d’un évêque ou d’un magistrat était alors et fut longtemps encore une sorte de pliant, en bois ou en métal, richement façonné, comme celui provenant de l’abbaye de Saint-Denis qui se conserve au Louvre sous le nom de fauteuil de Dagobert, et ceux qu’on voit sur les sceaux royaux.

[x] Les deux premiers étaient évêques de Langres et de Châlons.

[xi] Au livre V, l’auteur articule contre Bertrand une accusation plus directe.

[xii] Les conjuratores ou compurgatores jouent un grand rôle dans la procédure et les mœurs germaniques.

[xiii] Voir dans le 5e livre, les détails sur la mort de ces deux fils de Chilpéric.

[xiv] Depuis Saint-Germain-des-Prés à Paris. Voyez le premier livre.

[xv] Plutôt un huissier du roi. Ostiarius. Rien dans ce paragraphe n’indique qu’il s’agisse ici, comme on l’a cru, de portiers de l’église, office ecclésiastique bien connu ; au contraire, toutes les circonstances du récit se rapportent plutôt à des portiers de la maison royale. Voyez d’ailleurs le neuvième livre.

[xvi] Il était sujet de Chilpéric et de Frédégonde, voyez le septième livre.

[xvii] Eposium. Lieu nommé aussi Carignan, sur le Chiers ; Ardennes.

[xviii] Vulgairement saint Valfroie ou saint Ouflay.

[xix] Ce monastère de Saint-Martin fut ruiné de bonne heure ; en l’an 979, l’archevêque de Trèves transféra dans la ville les os de saint Valfroie (Ruinart).

[xx] Non pas de Diane, mais de quelque déesse celtique équivalente, à laquelle avait été attribuée après coup ce nom de divinité romaine. C’est de cette manière que le culte de Diane paraît s’être étendu sur toute cette contrée. Voyez Rettberg, Hist. religieuse de l’Allemagne, I, 64 ; Grimm, Mytholog., I, 99, 263 (Giesebrecht). En effet, plusieurs inscriptions, dont l’une du temps de Domitien (81 à 96), appellent la Diane celtique de ce pays : ARDVINNA.

[xxi] Vers les années 420 à 460. Grégoire parle encore au chapitre XXVI de la Gloire des Confesseurs de ce prétendu saint qui eut une foule de plagiaires dans son pays, mais peu dans le notre.

[xxii] On appelait, ministri ecclesiœ, les prêtres attachés à une église et qui y remplissaient les diverses fonctions ecclésiastiques.

[xxiii] Après le couché du soleil.

[xxiv] Duc de Champagne ; voyez le dixième livre et Frédégaire.

[xxv] In pessilem domus ; suivant quelques textes : in pensilem. Mot qui a exercé les commentaires. Marolles et Guizot (ici notre version) l’ont entendu comme s’il y avait : in pessilen domum ; Guadet et Taranne, d’après Guérard l’ont traduit par chambre à poêle (pisilis) ; Giesebrecht, par gynécée. Ad de Valois et dom Ruinart avouent ne pas comprendre ; je (abbé Odon) me range à leur suite.

[xxvi] On a les canons de ce concile et les noms de ses membres dans la collection du P. Sirmond, livre Ier, p. 381.

[xxvii] Il souscrivit ainsi que Faustien les actes du concile comme les autres évêques ; Nicet n’y figure pas, peut-être parce qu’il n’était pas encore ordonné (Ruinart).

[xxviii] Évêque de Lyon, qui avait la première place dans le synode. Voyez le quatrième livre et les Vies des Pères, VIII.

[xxix] Belsonnucus. A huit kilomètres au sud de Sedan (Ardennes).

[xxx] 585. Éause (Helosensis civ.) était alors l’ancienne métropole de la Novempopulanie ; mais ruinée plus tard par les Sarrasins, elle céda son rang à la ville d’Auch (Ausiensis). — Laban souscrivit le quatrième concile de Paris, 573, et le second de Mâcon, 585 (Ruinart).

[xxxi] Fortunat a chanté ses louanges, III, 10-11.

[xxxii] Faustus assista au second concile de Mâcon, l’an 585 (Ruinart).

[xxxiii] Certains placent un évêque Theofridus entre saint Sauve et Désiré (Ruinart).

[xxxiv] C’est Gontran cependant qui avait déclaré la guerre ; mais peut-être Leuvigild pensa-t-il que ce roi n’avait agi que sur les instances du frère d’Ingonde, Childebert, et de Brunehault sa mère ; peut-être même Childebert avait-il envoyé une armée en Espagne, comme le dit Paul Diacre dans son Histoire des Lombards, III, 21 (Ruinart).

[xxxv] Évêque de Tarbes.

[xxxvi] L’an 586, comme le démontre dom Ruinart.

[xxxvii] Elle comportait les sept cités de la province ecclésiastique de Narbonne : savoir Béziers, Nîmes, Agde, Lodève, Maguelone, Carcassonne et Eine.

[xxxviii] Guizot : dans le diocèse de Carcassonne. Odon : Caput-Arictis ; dans le département du Tarn, à trois myriam. au sud de Castres.

[xxxix] Grégoire emploie ordinairement cette expression pour dire le dimanche. Il paraît, d’après d’anciens martyrologues, que ce le dimanche 23 février (586).

[xl] Extracto baltei cultro. L’expression baudrier est parfaitement exacte. Auprès du fourreau de la longue épée pendue à son ceinturon, le Franc avait une petite gaine pour mettre un poignard ou un couteau. Voyez les travaux de l’abbé Cochet sur les sépultures franques.

[xli] Évêque de Bayeux. Son siège venait immédiatement après le siège métropolitain, ce qui explique sa conduite dans cette circonstance (Ruinart).

[xlii] Il est appelé Beppolen (Beppolène) plus haut, ainsi que plus bas dans la suite du récit.

[xliii] Voyez les Miracles de saint Martin, IV, 36. Mabillon a conclu de ces deux passages et de quelques autres tirés de la vie des saints (ajoutez Psaumes, 91, 6), que les anciens appelaient démon du Midi ou démon de midi, l’invasion subite d’une maladie violente qui privait le malade de ses sens et de sa raison. Voyez Grimm, Mythol., II, p. 1114.

[xliv] Saint-Germain-des-Prés.

[xlv] Divers auteurs ont pensé que cet oratoire occupait à peu près l’emplacement où le roi Henri 1er construisit, au onzième siècle, la célèbre église de Saint-Martin-des-Champs. Henri 1er lui-même le croyait ainsi. D’autres disent qu’il se faisait illusion et que l’oratoire dont parle Grégoire était dans l’île de la Cité.

[xlvi] Voyez au sixième livre. Sa femme est nommée Magnatrude au dixième livre. Il ne faut pas confondre Bodégésile avec Bertégésil, qui s’empara deux fois du siège du Mans.

[xlvii] Echinum in vasis ; vasa echini. Les uns ont vu dans ce mot echinus des châtaignes ou de l’huile de châtaignes (Guadet, Tar. et Marolles) ; mais il ne désigne que l’écorce de ce fruit. Il signifie aussi hérisson, ou encore oursin (hérisson de mer). Giesebrecht s’est arrêté sur ce dernier sens ; peut-être devrait-on lire acinus (avec c dur, άxινος) raisin séché au soleil.

[xlviii] Sous les fils de Clotaire 1er la Provence fut divisée en Provence arlésienne, où se trouvait Arles, Riez, etc. : elle fut cédée à Gontran ; et en Provence marseillaise, qui comprenait Marseille, Avignon, Aix, etc., et qui appartenait à Sigebert (Ruinart).

[xlix] Évêque de Nantes, successeur de Félix, comme il est dit au sixième livre.

[l] En 586, et non en 587 comme le propose ici Grégoire de Tours.

Grégoire de Tours

Histoire des Francs  - LIVRE IX

texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER

(livre VIII - livre X)

COLLECTION

DES MÉMOIRES

RELATIFS

A L'HISTOIRE DE FRANCE,

depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au

13e siècle

AVEC UNE INTRODUCTION DES SUPPLÉMENS, DES NOTICES ET DES NOTES;

Par M. GUIZOT,

PROFESSEUR D'HISTOIRE MODERNE A L’ACADÉMIE DE PARIS.

Histoire des Francs

Livre neuvième

APRÈS la mort de Leuvigild, roi d’Espagne, son fils Reccared s’allia avec sa veuve Gonsuinthe [Gosvintha], la traitant comme sa mère[i]. Elle était mère de la reine Brunehault, mère de Childebert. Le jeune Reccared était fils d’une autre femme de Leuvigild. S’étant consulté avec sa belle-mère, il fit partir des envoyés pour aller trouver les rois Gontran et Childebert et leur dire : Faites la paix avec nous, et concluons entre nous une alliance afin qu’aidés de votre secours, quand la nécessité le commandera, nous nous soutenions les uns les autres aux mêmes conditions, par l’effet de la bienveillance qui sera entre nous. Les envoyés adressés au roi Gontran reçurent l’ordre de demeurer dans la ville de Mâcon ; de là ils firent connaître au roi le sujet de leur mission.

Mais il ne voulut pas les entendre, d’où il résulta de telles inimitiés que les Goths ne permirent à personne de son royaume de traverser les cités de la Septimanie. Ceux qui venaient vers le roi Childebert furent reçus avec bienveillance, ils firent des présents, obtinrent la paix et furent renvoyés aussi avec des présents.

En cette année se départit de ce mande la bienheureuse Radegonde, laissant en grande douleur le monastère qu’elle avait institué [en 587]. Je fus présent à ses funérailles ; elle mourut le treizième jour du sixième mois [le 13 août] et fut ensevelie deux [trois] jours après[ii]. Je me suis appliqué à écrire plus au long, dans le livre des Miracles, tous ceux qui se manifestèrent en ces jours-là à son tombeau, et l’ordre de ses funérailles.

Alors arriva la fête de saint Marcel qui se célèbre en la ville de Châlons dans le septième mois [septembre]. Le roi Gontran s’y rendit. Après les saintes solennités, comme il s’approchait des autels sacrés pour y recevoir la communion[iii], un homme vint vers lui, feignant d’avoir quelque chose à lui dire, et comme il s’approchait du roi, il lui tomba un couteau de la main. Il fut aussitôt saisi, et on lui trouva encore dans la main un autre couteau sorti de sa gaine. Aussitôt il fut conduit hors de la sainte basilique, lié et livré aux tourments. Alors il confessa qu’il avait été envoyé pour tuer le roi, disant : Ainsi l’a voulu qui m’envoie. Le roi qui savait que beaucoup s’étaient réunis dans la haine qu’ils avoient contre lui, et qui craignait d’en être frappé, ordonna aux siens de l’entourer complètement, et nul homme armé d’une épée ne pouvait trouver accès pour arriver jusqu’à lui, à moins que ce ne fût clans l’église oit il se croyait en sûreté, et jugeait pouvoir demeurer sans rien craindre. Ceux dont j’ai parlé furent saisis, et on en fit mourir plusieurs, mais on renvoya le premier vivant , après lui avoir infligé plusieurs châtiments , parce qu’on ne croyait pas qu’il fût permis de mettre à mort celui qu’on avait tiré de l’église.

En cette année il naquit un autre fils au roi Childebert[iv] ; Véran, évêque de Châlons, le tint sur les fonts de baptême et lui donna le nom de Théodoric. Ce pontife était doué alors d’une vertu miraculeuse, et plusieurs fois, avec l’aide de Dieu, il avait guéri sur-le-champ des malades, en leur imposant le signe de la croix.

Il parut en ce temps beaucoup de prodiges ; en diverses maisons des vases se trouvèrent empreints de je ne sais duels, caractères, qu’on ne put en aucune façon effacer ni faire disparaître. Ce prodige se manifesta d’abord dans une ville du territoire de Chartres, et passant par Orléans, arriva jusque dans le territoire de Bordeaux sans omettre aucune des villes situées entre deux. Dans le huitième mois [octobre] après les vendanges, on vit dans les vignes de nouveaux sarments avec des grappes fournies, et sur d’autres arbres des feuilles nouvelles et de nouveaux fruits. Il parut des rayons du côté du nord, et plusieurs assurèrent avoir vu tomber des serpents du haut des nuées. D’autres affirmaient qu’un village, avec les hommes et les maisons, avait disparu subitement et il se produisit beaucoup d’autres signes qui ont coutume d’annoncer ou la mort d’un roi, ou des calamités au pays. Cette année les vendanges furent maigres, les eaux fortes, les pluies immenses, et les fleuves grossirent aussi considérablement.

Il y eut en ce temps, dans la ville de Tours, un nommé Didier qui se disait un grand personnage, et affirmait pouvoir faire beaucoup de prodiges. Il se vantait de correspondre par des messagers avec les apôtres Pierre et Paul ; et comme j’étais absent, les peuples grossiers affluaient autour de lui, amenant des aveugles et des boiteux, qu’il cherchait non pas à guérir par sa sainteté, mais à tromper par les artifices de la nécromancie. Lorsqu’il ‘y en avait de paralytiques, ou gênés dans leurs mouvements par quelqu’autre infirmité, il les faisait étendre de force, afin de guérir par son industrie ceux qu’il ne pouvait redresser par un don de la puissance divine. Ses serviteurs prenaient donc les malades, les uns par les bras, lés,autres par les pieds, et les tiraient chacun de son côté, en telle sorte qu’on aurait cru que leurs nerfs allaient se rompre, et il les renvoyait ainsi guéris ou morts ; car il arriva que beaucoup rendirent l’esprit dans ce tourment. Ce misérable était tellement gonflé de vanité que, s’il s’avouait inférieur à saint Martin, il s’égalait aux apôtres ; et ce n’est pas merveille qu’il se soit prétendu semblable aux Apôtres, puisque l’auteur de tout mal, de qui procèdent ces chosés, doit à la fin des siècles se donner pour le Christ. De là vint qu’on l’accusa, comme nous l’avons dit, d’être imbu des erreurs de l’art de la nécromancie ; car des témoins ont assuré que lorsqu’on avait dit du mal de lui en arrière et en secret, il le reprochait publiquement, en présence du peuple ; à ceux qui avaient ainsi parla , leur disant :

Pourquoi avez-vous dit de moi telles et telles choses, indignes de ma sainteté ? Et comment aurait-il pu les savoir, si le démon ne l’en eût instruit ? Il portait une tunique et un capuchon de poil de chèvre, et devant le monde s’abstenait de boire et de manger ; mais lorsqu’il se rendait en secret dans l’hôtellerie, il s’empiffrait tellement que le valet ne suffisait pas à porter tout ce qu’il demandait. Les nôtres l’ayant surpris, et ayant nais au jour ses fourberies, il fut chassé du territoire de la cité, et nous n’avons pas su où il était allé ensuite. Il se disait citoyen de la ville de Bordeaux.

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