Homiliae in Evangelia (page 2)
3. Cette sainte dont nous célébrons aujourd’hui la fête n’aurait pu mourir en son corps pour Dieu, si elle n’était morte d’abord en son esprit aux désirs de la terre. Son âme, élevée au sommet de la vertu, a méprisé les tourments et foulé aux pieds les récompenses. Conduite en présence de rois et de gouverneurs entourés de soldats, elle est demeurée ferme, plus résistante que celui qui la frappait, supérieure même à celui qui la jugeait. Et nous, adultes pleins de faiblesse, qui voyons des jeunes filles marcher vers le Royaume du Ciel à travers le glaive, que trouverons-nous à dire en face de tels exemples, nous qui nous laissons dominer par la colère, enfler par l’orgueil, troubler par l’ambition et souiller par la luxure? Si nous ne pouvons conquérir le Royaume des cieux à travers la guerre des persécutions, ayons du moins honte de ne pas vouloir suivre Dieu à travers la paix. Dieu ne dit maintenant à aucun de nous : «Meurs pour moi», mais seulement : «Fais mourir en toi les désirs défendus.» Si dans la paix nous ne voulons pas dominer les désirs de la chair, comment donc dans la guerre donnerions-nous cette chair elle-même pour le Seigneur?
4. Le Royaume des cieux est encore déclaré semblable à un filet qu’on a lancé dans la mer et qui ramasse des poissons de toutes espèces. Lorsqu’il est plein, on le ramène au rivage, et l’on recueille les bons dans des paniers, tandis qu’on rejette les mauvais.
La sainte Eglise est comparée à un filet, puisque le soin en a été confié aussi à des pêcheurs, et que c’est elle qui, pour éviter aux hommes de s’engloutir dans les profondeurs de la mort éternelle, les retire des flots du monde présent et les fait passer au Royaume éternel. Elle ramasse des poissons de toutes espèces, parce qu’elle appelle à la rémission des péchés les sages et les insensés, les hommes libres et les esclaves, les riches et les pauvres, les forts et les faibles. Aussi le psalmiste dit-il à Dieu : «A toi viendra toute chair.» (Ps 65, 3)
C’est à la fin, quand le nombre des humains est complet, que le filet est entièrement rempli. On le ramène, et l’on s’assied sur le rivage; car si la mer représente le monde, le rivage de la mer signifie la fin du monde. Lors de cette fin du monde, les bons poissons sont recueillis dans des paniers, mais les mauvais sont rejetés; en effet, tandis que les élus sont reçus dans les demeures éternelles, les réprouvés, ayant perdu la lumière du royaume intérieur, sont conduits vers les ténèbres extérieures. Maintenant, le filet de la foi nous contient tous, bons et mauvais ensemble, comme une masse de poissons non triés. Mais le rivage révèle ce que le filet, c’est-à-dire la sainte Eglise, a tiré. A la différence des poissons, qui, une fois pris, ne peuvent plus changer, nous sommes pris mauvais, mais nous sommes rendus bons. Par conséquent, réfléchissons pendant que nous sommes pris [dans le filet], pour n’être pas rejetés en arrivant au rivage.
Voyez combien vous est chère la solennité de cette fête : celui d’entre vous qui se trouverait empêché de prendre part à cette assemblée, n’en serait-il pas tout attristé?1 Que feront donc en ce jour-là ceux qui seront entraînés hors de la vue du Juge, séparés de la société des élus, et qui, se trouvant plongés dans les ténèbres, loin de la lumière, seront torturés d’une brûlure éternelle? C’est pourquoi le Seigneur explique brièvement cette même comparaison quand il ajoute : «Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront, et ils sépareront les mauvais d’avec les justes et les jetteront dans la fournaise ardente. Là seront les pleurs et les grincements de dents.» Voilà des paroles, frères très chers, qu’il nous faut plutôt redouter qu’expliquer. Les tourments des pécheurs sont clairement énoncés, afin que nul ne prenne prétexte de son ignorance, comme si l’on avait parlé des supplices éternels avec quelque obscurité. D’où la suite du texte : «‹Avez-vous compris tout cela?› Ils lui dirent : ‹Oui, Seigneur.›»
5. Et il est ajouté en conclusion : «C’est pourquoi tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui tire de son trésor du nouveau et de l’ancien.»
Si par ces mots «nouveau» et «ancien», nous comprenons l’un et l’autre Testament, nous nions qu’Abraham ait été instruit, puisque même s’il a connu les faits du Nouveau et de l’Ancien Testaments, il n’en a pas annoncé les paroles. Nous ne pouvons pas non plus comparer Moïse à un père de famille instruit, car même s’il a enseigné l’Ancien Testament, il n’a pas prononcé les paroles du Nouveau. Cette interprétation étant donc exclue, nous sommes amenés à une autre. Dans la parole de la Vérité : «Tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille», on peut comprendre que le Seigneur parlait, non pas de ceux qui avaient précédé son Eglise, mais de ceux qui pourraient dans la suite en faire partie. Ces derniers tirent du nouveau et de l’ancien lorsqu’ils proclament les vérités de l’un et l’autre Testament par leurs paroles et leurs bonnes mœurs.
On peut pourtant comprendre cela encore d’une autre façon. L’ancien, pour le genre humain, c’était de descendre dans les prisons infernales et d’y subir les supplices éternels pour ses péchés. Et quelque chose de nouveau l’atteignit par la venue du Médiateur : désormais, en effet, celui qui s’applique à bien vivre ici-bas peut entrer dans le Royaume des cieux, et dans la mesure où l’homme, né sur terre, meurt à cette vie corruptible, il est destiné à trouver place au Ciel. Que le genre humain périsse dans les peines éternelles pour ses péchés, voilà l’ancien. Que, converti, il vive dans le Royaume, voilà le nouveau.
Ainsi, le Seigneur a terminé son discours précisément par où il l’avait commencé. Il avait d’abord affirmé que le Royaume était semblable à un trésor caché et à une perle fine, puis décrit les peines de l’enfer à propos de la brûlure qu’y subissent les méchants; et il ajoute pour finir : «C’est pourquoi tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui tire de son trésor du nouveau et de l’ancien.» C’est comme s’il disait clairement : «Dans la sainte Eglise, le prédicateur instruit est celui qui sait à la fois exprimer des choses nouvelles en parlant de la douceur du Royaume et dire des choses anciennes en parlant de la crainte du châtiment, pour qu’au moins les tourments donnent de la crainte à ceux que les récompenses n’attirent pas.» Ecoutons ce qui nous est dit du Royaume pour l’aimer; écoutons ce qui nous est dit du supplice pour le redouter, afin que si l’amour ne suffit pas à entraîner au Royaume une âme endormie et fortement attachée à la terre, la crainte du moins l’y conduise.
Voici comment le Seigneur parle de la géhenne : «Là seront les pleurs et les grincements de dents.» D’éternelles lamentations suivent les plaisirs d’à présent. Aussi, frères très chers, si vous craignez de pleurer en ce jour-là, fuyez maintenant la vaine joie. Impossible, en effet, de se réjouir maintenant avec le monde et de régner en ce jour-là avec le Seigneur. Endiguez donc les flots de la joie qui passe, domptez entièrement les plaisirs de la chair. Que la pensée du feu éternel vous rende amer tout ce que votre esprit trouve agréable dans le monde présent. Réprimez, par la sévère règle de vie qui convient à des hommes faits, les amusements puérils auxquels vous vous livrez, en sorte que fuyant de vous-mêmes les choses qui passent, vous puissiez parvenir sans peine aux joies éternelles, avec l’aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ
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1 Que s’est-il donc passé entre le 14 janvier 591 et le 14 janvier 592, pour que tant des assistants de la première fête soient morts avant la seconde? Suite des épidémies? Famines? Massacres par les Lombards?
Homélie 12
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de sainte Agnès,
le jour de sa seconde fête
28 janvier 591
La parabole des dix vierges
Une semaine après sa fête, on faisait à Rome une seconde mention de sainte Agnès, vierge et martyre. Il est difficile de déterminer si c’était là une ancienne octave, ou bien si l’on commémorait ainsi une apparition de la sainte venant révéler sa gloire à ses parents. En tout cas, ce fait, unique dans le calendrier, révèle l’extrême popularité que la petite sainte s’était gagnée dès les origines.
C’est en cette seconde fête que saint Grégoire explique la parabole des dix vierges. Cinq d’entre elles étaient folles, et ne prirent pas d’huile dans les vases de leurs lampes. Cette pénurie d’huile est interprétée par le prédicateur avec beaucoup de subtilité. L’époux vient, qui est le souverain Juge, et la porte du Ciel est fermée aux vierges folles. Trop tard : le temps de la pénitence est passé! «Veillez, nous dit Jésus, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.» En effet, ajoute Grégoire, celui qui a promis le pardon au pénitent n’a pas promis de lendemain au pécheur. Et dans son désir d’inculquer cette vérité avec plus de force, le saint pape raconte la mort terrifiante du riche Chrysaorius. Cette histoire est la première de celles qui vont désormais assez souvent illustrer les Homélies. Un tel récit dispense le prédicateur d’insister, et il se grave profondément dans les mémoires des auditeurs.
Mt 25, 1-13
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : «Le Royaume des cieux est semblable à dix vierges qui, prenant leurs lampes, sortirent au-devant de l’époux et de l’épouse. Cinq d’entre elles étaient folles, et cinq étaient sages. Les cinq folles, ayant pris leurs lampes, n’emportèrent pas d’huile; mais les sages prirent de l’huile dans leurs vases avec les lampes. Comme l’époux tardait à venir, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent. Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre : ‹Voici l’époux qui vient, sortez au-devant de lui.› Alors toutes ces vierges se levèrent et préparèrent leurs lampes. Les folles dirent aux sages : ‹Donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s’éteignent.› Les sages répondirent : ‹De peur qu’il n’y en ait pas assez pour nous et pour vous, allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.› Mais pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux vint, et celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée. Finalement, les autres vierges vinrent aussi, disant : ‹Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.› Mais celui-ci répondit : ‹En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.›
«Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.»
C’est souvent, frères très chers, que je vous exhorte à fuir les œuvres mauvaises et à éviter les souillures de ce monde. Mais aujourd’hui, la lecture du Saint Evangile me fait un devoir de vous inviter à une grande vigilance jusque dans vos bonnes actions, de peur que vous ne recherchiez la faveur ou la reconnaissance des hommes pour ce que vous faites de bien, et que le désir de la louange, en s’y glissant, ne prive de récompense intérieure ce que vous faites paraître à l’extérieur. Voici en effet que notre Rédempteur nous parle de dix vierges. Or, s’il les nomme toutes vierges, il ne les laisse pourtant pas toutes franchir la porte de la béatitude, parce que certaines d’entre elles, en recherchant au-dehors de la gloire pour leur virginité, n’ont pas voulu garder de l’huile dans leurs vases.
Mais il faut commencer par nous demander ce qu’est le Royaume des cieux, et pourquoi on le compare à dix vierges, dont les unes sont dites sages, et les autres folles. Puisqu’il est clair qu’aucun réprouvé n’entre dans le Royaume des cieux, pourquoi déclarer ce Royaume semblable à des vierges folles? Il nous faut savoir que dans la Sainte Ecriture, l’Eglise du temps présent est souvent appelée Royaume des cieux. Le Seigneur affirme ainsi, en un autre endroit : «Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume tous les scandales.» (Mt 13, 41). Or ce n’est pas dans le Royaume de la béatitude, où la paix est parfaite, qu’ils pourront trouver des scandales à enlever. C’est en ce sens qu’il est dit par ailleurs : «Celui qui aura enfreint l’un de ces plus petits commandements et aura enseigné aux hommes à faire de même, celui-là sera appelé le plus petit dans le Royaume des cieux. Mais celui qui les aura pratiqués et enseignés, celui-là sera appelé grand dans le Royaume des cieux.» (Mt 5, 19). Enfreindre un commandement et l’enseigner, c’est ne pas mettre en pratique dans sa vie ce qu’on prêche par sa bouche. Mais celui qui ne veut pas mettre en pratique ce qu’il enseigne ne peut parvenir au Royaume de la béatitude éternelle. Comment donc y sera-t-il appelé le plus petit, si l’on ne lui permet pas d’y entrer? Par conséquent, c’est bien l’Eglise de la terre qui est qualifiée de Royaume des cieux dans les paroles du Seigneur. En cette Eglise, le docteur qui enfreint un commandement est appelé le plus petit, car on fait peu de cas de la prédication d’un homme dont on méprise la vie.
Nous demeurons tous dans un corps doué de cinq sens. Si l’on double ce nombre cinq, on obtient dix. Et puisque la multitude des fidèles est formée de personnes de l’un et l’autre sexe, la sainte Eglise est comparée à dix vierges. Comme, en cette Eglise, les méchants se mêlent aux bons et les réprouvés aux élus, il est légitime de comparer celle-ci à des vierges dont les unes sont sages, et les autres folles. En effet, il ne manque pas de personnes chastes qui se gardent du désir des choses extérieures : entraînées par l’espérance des biens intérieurs, elles mortifient leur chair, aspirent de tous leurs désirs à la patrie céleste, attendent les récompenses éternelles et ne veulent pas recevoir de louanges humaines pour leurs labeurs. De telles personnes ne mettent pas leur gloire dans la bouche des hommes, mais la cachent au plus intime de leur conscience. Mais il s’en trouve beaucoup d’autres qui, tout en affligeant leur corps par l’abstinence, ambitionnent les faveurs des hommes pour cette abstinence. Elles sont assidues aux instructions et donnent libéralement aux indigents; mais ce sont certainement des vierges folles, parce qu’elles ne recherchent que la récompense d’une louange éphémère.
C’est pourquoi l’Evangile ajoute avec raison : «Les cinq folles, ayant pris leurs lampes, n’emportèrent pas d’huile; mais les sages prirent de l’huile dans leurs vases avec les lampes.» L’huile désigne l’éclat de la gloire; les vases, ce sont nos cœurs, dans lesquels nous portons toutes nos pensées. Les vierges sages ont donc de l’huile dans leurs vases, puisqu’elles retiennent dans leurs consciences tout l’éclat de la gloire, comme l’atteste Paul : «Ce qui fait notre gloire, c’est le témoignage de notre conscience.» (2 Co 1, 12). Mais les vierges folles n’emportent pas d’huile, car elles ne placent pas leur gloire dans [le témoignage de] leur conscience, du fait qu’elles la demandent aux louanges d’autrui. Notons-le : toutes ont des lampes, mais toutes n’ont pas d’huile. C’est que les réprouvés produisent souvent de bonnes actions comme les élus, mais seuls vont à la rencontre de l’Epoux avec de l’huile ceux qui ne cherchent à tirer de leurs actions extérieures qu’une gloire intérieure. C’est dans le même sens que le psalmiste déclare, en parlant de la sainte Eglise des élus : «Toute la gloire de la fille du roi lui vient du dedans.» (Ps 45, 15)
2. «Comme l’époux tardait à venir, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent» : tandis que le Juge remet sa venue pour le jugement dernier, élus et réprouvés s’endorment du sommeil de la mort. Ici, en effet, s’endormir, c’est mourir. S’assoupir avant de s’endormir, c’est tomber malade avant de mourir; car le poids de la maladie nous mène au sommeil de la mort.
3. «Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre : ‹Voici l’époux qui vient, sortez au-devant de lui.›» C’est au milieu de la nuit que s’élève le cri qui annonce l’arrivée de l’Epoux, puisque le jour du jugement survient sans qu’il soit possible de le prévoir. C’est pourquoi il est écrit : «Le jour du Seigneur viendra la nuit comme un voleur.» (1 Th 5, 2). Alors toutes les vierges se lèvent, parce qu’élus et réprouvés sont tirés du sommeil de la mort. Les vierges garnissent leurs lampes, c’est-à-dire que chacun fait à part soi le compte des œuvres pour lesquelles il espère recevoir la béatitude éternelle. Mais les lampes des vierges folles s’éteignent, car leurs œuvres, qui au-dehors ont paru si éclatantes aux hommes, s’obscurcissent du dedans à l’arrivée du Juge. Et ces vierges folles n’obtiennent de Dieu aucune récompense pour ce qui leur a déjà valu auprès des hommes les louanges qu’elles aimaient. Pourquoi demandent-elles de l’huile aux vierges sages, sinon du fait que reconnaissant à la venue du Juge leur vide intérieur, elles recherchent un témoignage extérieur? C’est comme si, revenues de leur assurance, elles disaient à leurs proches : «Puisque vous nous voyez repoussées comme si nous n’avions rien fait, dites ce que vous avez vu de nos bonnes œuvres.»
Mais les vierges sages répondent : «De peur qu’il n’y en ait pas assez pour nous et pour vous.» Car si au jour du jugement — et je parle ici de ceux qui reposent en paix avec l’Eglise — à peine peut suffire à chacun le témoignage qu’il se rend à lui-même, combien moins le pourrait-il à la fois pour lui et pour son prochain.
Aussi les vierges sages ajoutent-elles aussitôt, en manière de reproche : «Allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.» Les marchands d’huile, ce sont les flatteurs. En effet, ceux qui, par leurs vaines louanges, offrent quelque éclat de gloire pour le moindre bienfait reçu, ressemblent à des marchands d’huile, de cette huile dont le psalmiste déclare : «L’huile du pécheur n’engraissera pas ma tête.» (Ps 141, 5). C’est la tête, chez nous, qui domine. Aussi donne-t-on le nom de tête à l’esprit qui domine le corps. L’huile du pécheur engraisse donc notre tête, quand l’encens du flatteur vient caresser notre esprit.
«Mais pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux vint.» Car tandis qu’elles demandent à leur entourage un témoignage sur leur vie, arrive le Juge, qui n’est pas seulement témoin des œuvres, mais aussi des cœurs.
4. «Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée.» Oh! s’il était possible de goûter avec le palais du cœur! Comme on s’émerveillerait de ces paroles : «L’époux vint»! Quelle douceur on trouverait dans ces autres : «Elles entrèrent avec lui aux noces»! Et quelle amertume dans ces dernières : «Et la porte fut fermée»!
Il vient, celui dont l’avènement ébranle les éléments, et en présence duquel tremblent le ciel et la terre. C’est pourquoi il déclare par la voix du prophète : «Encore une fois, et j’ébranlerai non seulement la terre, mais aussi le ciel.» (Ag 2, 6). Devant son tribunal, comparaît tout le genre humain. Anges, Archanges, Trônes, Principautés et Dominations sont à son service pour punir les méchants et récompenser les bons. Mesurez, frères très chers, ce que sera la terreur en ce jour à la vue d’un tel Juge. Plus de recours alors contre le châtiment. Quelle confusion pour celui que sa faute fera rougir devant tous les anges et les hommes rassemblés! Quelle frayeur de voir irrité celui dont la vue est déjà insoutenable pour l’âme humaine quand il est calme! Voyant ce jour, le prophète a dit avec raison : «Jour de colère que ce jour-là, jour de tribulation et d’angoisse, jour de calamité et de malheur, jour de ténèbres et d’obscurité, jour de brume et de tornade, jour de sonneries de trompe et de trompette.» (So 1, 15-16). Ce jour du jugement dernier, frères très chers, mesurez de quelle terrible amertume le prophète a dû le voir remplir le cœur des réprouvés, pour qu’il accumule ainsi les termes sans parvenir à l’exprimer.
Quant aux élus, quelle sera leur joie d’entrer avec l’Epoux dans la salle des noces, eux qui méritent de jouir de la vision de celui qu’ils voient faire trembler tous les éléments par sa présence! Ils se réjouiront aux noces de l’Epoux, et pourtant, l’épouse, c’est eux; car dans la chambre nuptiale du Royaume éternel, Dieu s’unit à nous dans la vision : vision qui durera pour l’éternité, sans que rien puisse jamais plus nous arracher aux embrassements de son amour.
La porte du Royaume, qui reste encore ouverte chaque jour à ceux qui font pénitence, sera alors fermée pour ceux qui s’y présenteront en pleurant. Il demeurera bien une pénitence, mais elle sera stérile. En effet, celui qui gaspille maintenant le temps propice au pardon, ne pourra plus alors trouver de pardon. C’est ce qui fait déclarer à Paul : «Le voici maintenant, le temps favorable; le voici maintenant, le jour du salut.» (2 Co 6, 2). Le prophète dit aussi : «Cherchez le Seigneur tant qu’il peut être trouvé, invoquez-le tant qu’il est proche.» (Is 55, 6)
5. C’est pourquoi le Seigneur n’écoute pas les vierges folles qui l’appellent; car la porte du Royaume une fois refermée, lui qui pouvait encore être proche, désormais, il ne le sera plus. Le texte poursuit en effet : «Finalement, les autres vierges vinrent aussi, disant : ‹Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.› Mais celui-ci répondit : ‹En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.›» Celui qui n’a pas voulu écouter ici-bas ce que Dieu ordonnait ne peut plus là-haut obtenir de Dieu ce qu’il lui demande. Celui qui a gaspillé le temps favorable à la pénitence vient en vain supplier devant la porte du Royaume. C’est en ce sens que le Seigneur déclare par la bouche de Salomon : «J’ai appelé, et vous avez résisté; j’ai tendu la main, et personne n’y a fait attention. Vous avez méprisé tous mes conseils, et vous avez négligé mes reproches. Moi aussi, je rirai de votre mort, je me moquerai quand vous arrivera ce que vous craigniez. Lorsqu’une soudaine calamité fondra sur vous et que la mort vous assaillira comme une tempête, quand viendront sur vous la tribulation et l’angoisse, alors on m’invoquera, et je n’écouterai pas; on se lèvera dès le matin, et l’on ne me trouvera pas.»
(Pr 1, 24-28). Voyez : ces vierges demandent à grands cris qu’on leur ouvre; repoussées, elles exhalent leur douleur en adressant au Maître un appel redoublé : «Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.» Mais elles ont beau offrir leurs prières, on les ignore; c’est qu’en ce jour, le Seigneur abandonnera comme des inconnus ceux que le mérite de leur vie ne lui fait pas reconnaître maintenant pour siens.
6. Le Seigneur ajoute ici bien à propos une exhortation destinée à tous ses disciples : «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.»
Après le péché, Dieu accepte la pénitence, et si chacun savait quand il doit quitter ce monde, il pourrait se donner un temps pour les plaisirs et un temps pour la pénitence. Mais celui qui a promis le pardon au pénitent n’a pas promis de lendemain au pécheur. Aussi devons-nous toujours craindre notre dernier jour, puisque nous ne pouvons jamais le prévoir.
Même ce jour où nous vous parlons, nous ne l’avons reçu que comme un répit pour nous convertir, et pourtant nous refusons de pleurer le mal que nous avons fait. Non seulement nous ne nous désolons pas des fautes commises, mais nous en ajoutons d’autres qu’il faudra pleurer. Qu’une maladie nous saisisse, que les symptômes de cette maladie nous annoncent une mort prochaine, et nous cherchons une prolongation de vie pour pleurer nos péchés; mais ce délai que nous demandons alors avec un très ardent désir, nous en jouissons, en ce moment même, sans en faire aucun cas.
7. Je vais vous raconter, frères très chers, une histoire qui sera pour vous fort édifiante à méditer, si votre charité veut bien l’écouter attentivement. Il y avait, dans la province de Valérie, un noble du nom de Chrysaorius, que le peuple, en son parler campagnard, appelait Chrysérius. C’était un homme très fortuné, mais aussi plein de vices que de ressources : enflé d’orgueil, livré aux voluptés de la chair et brûlé d’une flamme d’avarice qui l’excitait à accroître ses revenus. Le Seigneur, ayant décidé de mettre fin à tant de mauvaises actions, le frappa d’une maladie corporelle, comme je l’ai appris d’un religieux de ses proches qui vit encore. Parvenu au terme de sa vie, à l’heure même où il allait quitter son corps, il ouvrit les yeux et vit des esprits hideux et très noirs se dresser devant lui et le presser durement pour l’entraîner vers les prisons infernales. Il se mit à trembler, à pâlir et à suer à grosses gouttes; il implora un répit
Mt 25, 1-13
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : «Le Royaume des cieux est semblable à dix vierges qui, prenant leurs lampes, sortirent au-devant de l’époux et de l’épouse. Cinq d’entre elles étaient folles, et cinq étaient sages. Les cinq folles, ayant pris leurs lampes, n’emportèrent pas d’huile; mais les sages prirent de l’huile dans leurs vases avec les lampes. Comme l’époux tardait à venir, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent. Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre : ‹Voici l’époux qui vient, sortez au-devant de lui.› Alors toutes ces vierges se levèrent et préparèrent leurs lampes. Les folles dirent aux sages : ‹Donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s’éteignent.› Les sages répondirent : ‹De peur qu’il n’y en ait pas assez pour nous et pour vous, allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.› Mais pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux vint, et celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée. Finalement, les autres vierges vinrent aussi, disant : ‹Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.› Mais celui-ci répondit : ‹En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.›
«Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.»
C’est souvent, frères très chers, que je vous exhorte à fuir les œuvres mauvaises et à éviter les souillures de ce monde. Mais aujourd’hui, la lecture du Saint Evangile me fait un devoir de vous inviter à une grande vigilance jusque dans vos bonnes actions, de peur que vous ne recherchiez la faveur ou la reconnaissance des hommes pour ce que vous faites de bien, et que le désir de la louange, en s’y glissant, ne prive de récompense intérieure ce que vous faites paraître à l’extérieur. Voici en effet que notre Rédempteur nous parle de dix vierges. Or, s’il les nomme toutes vierges, il ne les laisse pourtant pas toutes franchir la porte de la béatitude, parce que certaines d’entre elles, en recherchant au-dehors de la gloire pour leur virginité, n’ont pas voulu garder de l’huile dans leurs vases.
Mais il faut commencer par nous demander ce qu’est le Royaume des cieux, et pourquoi on le compare à dix vierges, dont les unes sont dites sages, et les autres folles. Puisqu’il est clair qu’aucun réprouvé n’entre dans le Royaume des cieux, pourquoi déclarer ce Royaume semblable à des vierges folles? Il nous faut savoir que dans la Sainte Ecriture, l’Eglise du temps présent est souvent appelée Royaume des cieux. Le Seigneur affirme ainsi, en un autre endroit : «Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume tous les scandales.» (Mt 13, 41). Or ce n’est pas dans le Royaume de la béatitude, où la paix est parfaite, qu’ils pourront trouver des scandales à enlever. C’est en ce sens qu’il est dit par ailleurs : «Celui qui aura enfreint l’un de ces plus petits commandements et aura enseigné aux hommes à faire de même, celui-là sera appelé le plus petit dans le Royaume des cieux. Mais celui qui les aura pratiqués et enseignés, celui-là sera appelé grand dans le Royaume des cieux.» (Mt 5, 19). Enfreindre un commandement et l’enseigner, c’est ne pas mettre en pratique dans sa vie ce qu’on prêche par sa bouche. Mais celui qui ne veut pas mettre en pratique ce qu’il enseigne ne peut parvenir au Royaume de la béatitude éternelle. Comment donc y sera-t-il appelé le plus petit, si l’on ne lui permet pas d’y entrer? Par conséquent, c’est bien l’Eglise de la terre qui est qualifiée de Royaume des cieux dans les paroles du Seigneur. En cette Eglise, le docteur qui enfreint un commandement est appelé le plus petit, car on fait peu de cas de la prédication d’un homme dont on méprise la vie.
Nous demeurons tous dans un corps doué de cinq sens. Si l’on double ce nombre cinq, on obtient dix. Et puisque la multitude des fidèles est formée de personnes de l’un et l’autre sexe, la sainte Eglise est comparée à dix vierges. Comme, en cette Eglise, les méchants se mêlent aux bons et les réprouvés aux élus, il est légitime de comparer celle-ci à des vierges dont les unes sont sages, et les autres folles. En effet, il ne manque pas de personnes chastes qui se gardent du désir des choses extérieures : entraînées par l’espérance des biens intérieurs, elles mortifient leur chair, aspirent de tous leurs désirs à la patrie céleste, attendent les récompenses éternelles et ne veulent pas recevoir de louanges humaines pour leurs labeurs. De telles personnes ne mettent pas leur gloire dans la bouche des hommes, mais la cachent au plus intime de leur conscience. Mais il s’en trouve beaucoup d’autres qui, tout en affligeant leur corps par l’abstinence, ambitionnent les faveurs des hommes pour cette abstinence. Elles sont assidues aux instructions et donnent libéralement aux indigents; mais ce sont certainement des vierges folles, parce qu’elles ne recherchent que la récompense d’une louange éphémère.
C’est pourquoi l’Evangile ajoute avec raison : «Les cinq folles, ayant pris leurs lampes, n’emportèrent pas d’huile; mais les sages prirent de l’huile dans leurs vases avec les lampes.» L’huile désigne l’éclat de la gloire; les vases, ce sont nos cœurs, dans lesquels nous portons toutes nos pensées. Les vierges sages ont donc de l’huile dans leurs vases, puisqu’elles retiennent dans leurs consciences tout l’éclat de la gloire, comme l’atteste Paul : «Ce qui fait notre gloire, c’est le témoignage de notre conscience.» (2 Co 1, 12). Mais les vierges folles n’emportent pas d’huile, car elles ne placent pas leur gloire dans [le témoignage de] leur conscience, du fait qu’elles la demandent aux louanges d’autrui. Notons-le : toutes ont des lampes, mais toutes n’ont pas d’huile. C’est que les réprouvés produisent souvent de bonnes actions comme les élus, mais seuls vont à la rencontre de l’Epoux avec de l’huile ceux qui ne cherchent à tirer de leurs actions extérieures qu’une gloire intérieure. C’est dans le même sens que le psalmiste déclare, en parlant de la sainte Eglise des élus : «Toute la gloire de la fille du roi lui vient du dedans.» (Ps 45, 15)
2. «Comme l’époux tardait à venir, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent» : tandis que le Juge remet sa venue pour le jugement dernier, élus et réprouvés s’endorment du sommeil de la mort. Ici, en effet, s’endormir, c’est mourir. S’assoupir avant de s’endormir, c’est tomber malade avant de mourir; car le poids de la maladie nous mène au sommeil de la mort.
3. «Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre : ‹Voici l’époux qui vient, sortez au-devant de lui.›» C’est au milieu de la nuit que s’élève le cri qui annonce l’arrivée de l’Epoux, puisque le jour du jugement survient sans qu’il soit possible de le prévoir. C’est pourquoi il est écrit : «Le jour du Seigneur viendra la nuit comme un voleur.» (1 Th 5, 2). Alors toutes les vierges se lèvent, parce qu’élus et réprouvés sont tirés du sommeil de la mort. Les vierges garnissent leurs lampes, c’est-à-dire que chacun fait à part soi le compte des œuvres pour lesquelles il espère recevoir la béatitude éternelle. Mais les lampes des vierges folles s’éteignent, car leurs œuvres, qui au-dehors ont paru si éclatantes aux hommes, s’obscurcissent du dedans à l’arrivée du Juge. Et ces vierges folles n’obtiennent de Dieu aucune récompense pour ce qui leur a déjà valu auprès des hommes les louanges qu’elles aimaient. Pourquoi demandent-elles de l’huile aux vierges sages, sinon du fait que reconnaissant à la venue du Juge leur vide intérieur, elles recherchent un témoignage extérieur? C’est comme si, revenues de leur assurance, elles disaient à leurs proches : «Puisque vous nous voyez repoussées comme si nous n’avions rien fait, dites ce que vous avez vu de nos bonnes œuvres.»
Mais les vierges sages répondent : «De peur qu’il n’y en ait pas assez pour nous et pour vous.» Car si au jour du jugement — et je parle ici de ceux qui reposent en paix avec l’Eglise — à peine peut suffire à chacun le témoignage qu’il se rend à lui-même, combien moins le pourrait-il à la fois pour lui et pour son prochain.
Aussi les vierges sages ajoutent-elles aussitôt, en manière de reproche : «Allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.» Les marchands d’huile, ce sont les flatteurs. En effet, ceux qui, par leurs vaines louanges, offrent quelque éclat de gloire pour le moindre bienfait reçu, ressemblent à des marchands d’huile, de cette huile dont le psalmiste déclare : «L’huile du pécheur n’engraissera pas ma tête.» (Ps 141, 5). C’est la tête, chez nous, qui domine. Aussi donne-t-on le nom de tête à l’esprit qui domine le corps. L’huile du pécheur engraisse donc notre tête, quand l’encens du flatteur vient caresser notre esprit.
«Mais pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux vint.» Car tandis qu’elles demandent à leur entourage un témoignage sur leur vie, arrive le Juge, qui n’est pas seulement témoin des œuvres, mais aussi des cœurs.
4. «Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée.» Oh! s’il était possible de goûter avec le palais du cœur! Comme on s’émerveillerait de ces paroles : «L’époux vint»! Quelle douceur on trouverait dans ces autres : «Elles entrèrent avec lui aux noces»! Et quelle amertume dans ces dernières : «Et la porte fut fermée»!
Il vient, celui dont l’avènement ébranle les éléments, et en présence duquel tremblent le ciel et la terre. C’est pourquoi il déclare par la voix du prophète : «Encore une fois, et j’ébranlerai non seulement la terre, mais aussi le ciel.» (Ag 2, 6). Devant son tribunal, comparaît tout le genre humain. Anges, Archanges, Trônes, Principautés et Dominations sont à son service pour punir les méchants et récompenser les bons. Mesurez, frères très chers, ce que sera la terreur en ce jour à la vue d’un tel Juge. Plus de recours alors contre le châtiment. Quelle confusion pour celui que sa faute fera rougir devant tous les anges et les hommes rassemblés! Quelle frayeur de voir irrité celui dont la vue est déjà insoutenable pour l’âme humaine quand il est calme! Voyant ce jour, le prophète a dit avec raison : «Jour de colère que ce jour-là, jour de tribulation et d’angoisse, jour de calamité et de malheur, jour de ténèbres et d’obscurité, jour de brume et de tornade, jour de sonneries de trompe et de trompette.» (So 1, 15-16). Ce jour du jugement dernier, frères très chers, mesurez de quelle terrible amertume le prophète a dû le voir remplir le cœur des réprouvés, pour qu’il accumule ainsi les termes sans parvenir à l’exprimer.
Quant aux élus, quelle sera leur joie d’entrer avec l’Epoux dans la salle des noces, eux qui méritent de jouir de la vision de celui qu’ils voient faire trembler tous les éléments par sa présence! Ils se réjouiront aux noces de l’Epoux, et pourtant, l’épouse, c’est eux; car dans la chambre nuptiale du Royaume éternel, Dieu s’unit à nous dans la vision : vision qui durera pour l’éternité, sans que rien puisse jamais plus nous arracher aux embrassements de son amour.
La porte du Royaume, qui reste encore ouverte chaque jour à ceux qui font pénitence, sera alors fermée pour ceux qui s’y présenteront en pleurant. Il demeurera bien une pénitence, mais elle sera stérile. En effet, celui qui gaspille maintenant le temps propice au pardon, ne pourra plus alors trouver de pardon. C’est ce qui fait déclarer à Paul : «Le voici maintenant, le temps favorable; le voici maintenant, le jour du salut.» (2 Co 6, 2). Le prophète dit aussi : «Cherchez le Seigneur tant qu’il peut être trouvé, invoquez-le tant qu’il est proche.» (Is 55, 6)
5. C’est pourquoi le Seigneur n’écoute pas les vierges folles qui l’appellent; car la porte du Royaume une fois refermée, lui qui pouvait encore être proche, désormais, il ne le sera plus. Le texte poursuit en effet : «Finalement, les autres vierges vinrent aussi, disant : ‹Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.› Mais celui-ci répondit : ‹En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.›» Celui qui n’a pas voulu écouter ici-bas ce que Dieu ordonnait ne peut plus là-haut obtenir de Dieu ce qu’il lui demande. Celui qui a gaspillé le temps favorable à la pénitence vient en vain supplier devant la porte du Royaume. C’est en ce sens que le Seigneur déclare par la bouche de Salomon : «J’ai appelé, et vous avez résisté; j’ai tendu la main, et personne n’y a fait attention. Vous avez méprisé tous mes conseils, et vous avez négligé mes reproches. Moi aussi, je rirai de votre mort, je me moquerai quand vous arrivera ce que vous craigniez. Lorsqu’une soudaine calamité fondra sur vous et que la mort vous assaillira comme une tempête, quand viendront sur vous la tribulation et l’angoisse, alors on m’invoquera, et je n’écouterai pas; on se lèvera dès le matin, et l’on ne me trouvera pas.»
(Pr 1, 24-28). Voyez : ces vierges demandent à grands cris qu’on leur ouvre; repoussées, elles exhalent leur douleur en adressant au Maître un appel redoublé : «Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.» Mais elles ont beau offrir leurs prières, on les ignore; c’est qu’en ce jour, le Seigneur abandonnera comme des inconnus ceux que le mérite de leur vie ne lui fait pas reconnaître maintenant pour siens.
6. Le Seigneur ajoute ici bien à propos une exhortation destinée à tous ses disciples : «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.»
Après le péché, Dieu accepte la pénitence, et si chacun savait quand il doit quitter ce monde, il pourrait se donner un temps pour les plaisirs et un temps pour la pénitence. Mais celui qui a promis le pardon au pénitent n’a pas promis de lendemain au pécheur. Aussi devons-nous toujours craindre notre dernier jour, puisque nous ne pouvons jamais le prévoir.
Même ce jour où nous vous parlons, nous ne l’avons reçu que comme un répit pour nous convertir, et pourtant nous refusons de pleurer le mal que nous avons fait. Non seulement nous ne nous désolons pas des fautes commises, mais nous en ajoutons d’autres qu’il faudra pleurer. Qu’une maladie nous saisisse, que les symptômes de cette maladie nous annoncent une mort prochaine, et nous cherchons une prolongation de vie pour pleurer nos péchés; mais ce délai que nous demandons alors avec un très ardent désir, nous en jouissons, en ce moment même, sans en faire aucun cas.
7. Je vais vous raconter, frères très chers, une histoire qui sera pour vous fort édifiante à méditer, si votre charité veut bien l’écouter attentivement. Il y avait, dans la province de Valérie, un noble du nom de Chrysaorius, que le peuple, en son parler campagnard, appelait Chrysérius. C’était un homme très fortuné, mais aussi plein de vices que de ressources : enflé d’orgueil, livré aux voluptés de la chair et brûlé d’une flamme d’avarice qui l’excitait à accroître ses revenus. Le Seigneur, ayant décidé de mettre fin à tant de mauvaises actions, le frappa d’une maladie corporelle, comme je l’ai appris d’un religieux de ses proches qui vit encore. Parvenu au terme de sa vie, à l’heure même où il allait quitter son corps, il ouvrit les yeux et vit des esprits hideux et très noirs se dresser devant lui et le presser durement pour l’entraîner vers les prisons infernales. Il se mit à trembler, à pâlir et à suer à grosses gouttes; il implora un répit à grands cris, et tout effrayé, il appela avec force clameurs son fils Maxime — que j’ai connu comme moine lorsque je l’étais. Il disait : «Maxime, viens vite! Je ne t’ai jamais fait de mal, prends-moi sous ta protection.»
Maxime, tout ému, s’approcha aussitôt, tandis que la famille se rassemblait en se lamentant bruyamment. Ils ne pouvaient voir les esprits malins dont Chrysaorius essuyait de si durs assauts, mais ils devinaient la présence de ces esprits par le trouble, la pâleur et les tremblements de celui qu’ils entraînaient. La terreur que lui inspirait leur aspect épouvantable le faisait se tourner de côté et d’autre sur son lit. Couché sur le côté gauche, il ne pouvait supporter leur vue; se tournait-il vers le mur, ils y étaient encore. Affreusement pressé, désespérant de pouvoir leur échapper, il se mit à supplier à grands cris : «Répit au moins jusqu’au matin! Répit au moins jusqu’au matin!» Mais pendant qu’il criait ainsi, au milieu même de ses hurlements, il fut arraché de son enveloppe de chair.
Il est évident que s’il vit ces démons, ce ne fut pas pour son profit, mais pour le nôtre, car Dieu, dans son immense patience, nous attend encore. Pour Chrysaorius, en effet, il ne servit à rien de voir avant sa mort ces esprits horribles, ni de demander un répit, puisqu’il ne l’a pas obtenu.
Mais nous, frères très chers, réfléchissons maintenant à tout cela avec une grande attention, de peur que nous ne laissions le temps s’écouler en pure perte, et que le moment où nous réclamerons un sursis pour accomplir de bonnes œuvres ne soit justement celui où nous serons contraints de quitter ce corps. Souvenez-vous de ces paroles de la Vérité : «Priez pour que votre fuite n’ait pas lieu en hiver, ni un jour de sabbat.» (Mt 24, 20). Car un commandement de la Loi interdit de marcher plus d’une certaine distance le jour du sabbat, et l’hiver, il est difficile de marcher, à cause du froid qui engourdit et paralyse les pas des marcheurs. Aussi le Seigneur dit-il : «Priez pour que votre fuite n’ait pas lieu en hiver, ni un jour de sabbat.» C’est comme s’il disait clairement : «Prenez garde à ne pas chercher à fuir vos péchés seulement lorsqu’il ne vous sera déjà plus possible de marcher.» Ce moment où nous ne pourrons plus fuir, nous devons donc y songer maintenant que nous le pouvons. Il nous faut penser sans cesse à l’heure de notre sortie de ce monde, et avoir continuellement devant les yeux de l’esprit cet avertissement de notre Rédempteur : «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.»
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1 Célèbre jeu de mots latin : sic amare, iam ire est.
Homélie 13
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Félix, confesseur,
le jour de sa fête
14 janvier 592
Le retour du maître
Comme la précédente, cette Homélie traite de la vigilance. Elle porte sur la parole de Jésus : «Que vos reins soient ceints, et qu’il y ait en vos mains des lampes allumées… car c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra.» N’agissons que pour le Ciel, et préparons-nous à ouvrir au Juge dès qu’il frappera, en accueillant la mort avec joie quand elle se présentera.
L’évangile commenté ici nous indique trois veilles, ou trois heures de la nuit auxquelles le Seigneur peut venir; Grégoire explique ce que sont ces trois veilles. Dieu est patient, mais sachons profiter du temps qu’il nous laisse pour revenir à lui.
L’insistance de notre prédicateur à avertir ses auditeurs de se préparer à la mort pourrait paraître exagérée, si le Christ lui-même n’avait si souvent réitéré ce conseil. «La mort est certaine et elle est incertaine, pourquoi? Dieu en a décidé ainsi. Mais quelle conclusion devons-nous en tirer? L’incertitude de la mort, dans l’enseignement de Jésus, a pour but de nous tenir constamment en éveil […] de nous obliger à garder nos regards levés vers le Ciel. On peut affirmer que cette leçon est l’une des plus importantes de tout l’Evangile. On oserait dire qu’elle est même la première de toutes.» (Les plus beaux textes sur l’au-delà, présentés par J. Goubert et L. Cristiani, Paris, 1950, p. 39-41)
Lc 12, 35-40
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : «Que vos reins soient ceints, et qu’il y ait en vos mains des lampes allumées. Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent leur maître à son retour des noces, afin que lorsqu’il arrivera et frappera à la porte, ils lui ouvrent aussitôt. Heureux ces serviteurs que leur maître, à son retour, trouvera vigilants! En vérité, je vous le dis, il se ceindra, il les fera mettre à table et passera au milieu d’eux pour les servir. Et s’il vient à la seconde veille, et s’il vient à la troisième veille et qu’il les trouve ainsi, heureux sont ces serviteurs! Sachez bien que si le père de famille savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait et ne le laisserait pas percer sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts, car c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra.»
Le texte du Saint Evangile qu’on vient de vous lire, frères très chers, est bien clair pour vous. Mais de peur que même une telle simplicité ne risque de sembler obscure à quelques-uns, nous allons le parcourir brièvement afin d’en découvrir le sens à ceux qui l’ignorent, sans fatiguer pour autant ceux qui le comprennent.
Que la luxure de l’homme se situe dans ses reins, et celle de la femme dans son nombril, le Seigneur l’atteste lorsqu’il parle du diable au bienheureux Job : «Sa force, dit-il, est dans ses reins, et sa vigueur dans le nombril de son ventre.» (Jb 40, 16). Ainsi, quand le Seigneur dit : «Que vos reins soient ceints», c’est la luxure du sexe fort qui se trouve désignée par les reins. Et nous ceignons nos reins lorsque nous réfrénons la luxure de la chair par la continence.
Mais parce que c’est peu de chose de ne pas faire le mal si l’on ne s’applique aussi, par un effort assidu, aux bonnes actions, le Seigneur ajoute aussitôt : «Et qu’il y ait en vos mains des lampes allumées.» Ce sont bien des lampes allumées que nous tenons en main quand nous montrons l’exemple à notre prochain et l’éclairons par nos bonnes œuvres, ces bonnes œuvres dont le Seigneur dit : «Que votre lumière brille devant les hommes, pour qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux.» (Mt 5, 16)
Ici, deux choses sont ordonnées à la fois : ceindre ses reins et tenir des lampes; ce qui signifie que la chasteté doit rendre nos corps purs, et la vérité nos actions lumineuses. Car ni la pureté, ni la lumière ne peuvent plaire l’une sans l’autre à notre Rédempteur, soit qu’on fasse le bien sans avoir renoncé aux fautes de luxure, soit qu’on excelle en chasteté sans s’exercer encore aux bonnes œuvres. Sans les bonnes œuvres, la chasteté est donc bien peu de chose, et sans la chasteté, les bonnes œuvres ne sont rien.
2. Celui qui accomplit ces deux préceptes doit encore aspirer à la patrie céleste par l’espérance, et ne pas se garder du vice dans le seul but d’obtenir l’estime de ce monde. S’il lui arrive de commencer certaines bonnes actions pour gagner l’estime d’autrui, il ne doit pas persévérer dans de tels désirs, ni rechercher par ses bonnes œuvres la gloire du monde présent, mais placer toute son espérance dans l’avènement de son Rédempteur. Il est donc aussitôt ajouté : «Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent leur maître à son retour des noces.» Le Seigneur est parti pour des noces, puisque ressuscité des morts et monté au Ciel, il s’est uni là-haut à la multitude des anges, en sa qualité d’Homme Nouveau. Et il revient quand il se révèle à nous par le jugement.
3. C’est bien à propos que notre évangile ajoute au sujet des serviteurs qui attendent : «Afin que lorsqu’il arrivera et frappera à la porte, ils lui ouvrent aussitôt.» Le Seigneur arrive quand il s’approche pour juger; il frappe à la porte lorsqu’il nous prévient de la proximité de la mort par les atteintes d’une maladie. Nous lui ouvrons aussitôt si nous l’accueillons avec amour. On ne veut pas, en effet, ouvrir au Juge qui frappe, si l’on a peur de mourir et qu’on redoute de voir le Juge qu’on se souvient d’avoir méprisé. Mais celui qui puise son assurance dans son espérance et ses œuvres lui ouvre aussitôt qu’il frappe à la porte, parce qu’il attend son Juge dans la joie, et qu’en voyant approcher l’instant de la mort, la pensée de la gloire qui va le récompenser le comble d’allégresse. C’est pourquoi il est aussitôt ajouté : «Heureux ces serviteurs que leur maître, à son retour, trouvera vigilants!» Il veille, celui qui garde les yeux de son âme ouverts pour contempler la vraie lumière; il veille, celui qui s’efforce d’agir comme il croit; il veille, celui qui repousse les ténèbres de l’engourdissement et de la tiédeur. C’est en ce sens que Paul dit : «Veillez, ô justes, et ne péchez pas.» (1 Co 15, 34). Il affirme aussi : «L’heure est venue pour nous de sortir du sommeil.» (Rm 13, 11)
4. Ecoutons maintenant comment se conduit le Maître à l’égard des serviteurs qu’il trouve vigilants à son retour : «En vérité, je vous le dis, il se ceindra, il les fera mettre à table et passera au milieu d’eux pour les servir.» Il se ceindra, c’est-à-dire qu’il se disposera à leur donner une récompense. Il les fera mettre à table, c’est-à-dire qu’il refera leurs forces dans le repos éternel; car nous mettre à table, c’est nous reposer dans le Royaume. Le Seigneur le déclare ailleurs : «Ils viendront et se mettront à table avec Abraham, Isaac et Jacob.» (Mt 8, 11)
Le Seigneur passe parmi nous pour nous servir, parce qu’il nous rassasie de la splendeur de sa lumière. On dit qu’il passe lorsqu’il retourne du jugement au Royaume, ou encore que le Seigneur passe pour nous, après le jugement, en nous élevant de la vue de sa nature humaine jusqu’à la contemplation de sa divinité. Passer, pour lui, c’est nous conduire à la vision de sa gloire et nous donner de contempler en sa divinité après le jugement celui que nous voyons en son humanité lors du jugement. En effet, quand il vient au jugement, c’est en sa nature de serviteur qu’il se montre à tous, puisqu’il est écrit : «Ils verront celui qu’ils ont transpercé.» (Za 12, 10; Jn 19, 37). Mais pendant que les réprouvés sont précipités dans le supplice, les justes sont emportés dans le rayonnement de sa gloire, ainsi qu’il est écrit : «Que l’impie soit emporté, pour qu’il ne voie pas la gloire de Dieu.» (Is 26, 10)
5. Mais que doivent faire les serviteurs s’ils se sont montrés négligents à la première veille? Cette première veille est la vigilance du premier âge. Ceux qui s’y sont montrés négligents ne doivent pas désespérer, ni renoncer à l’exercice des bonnes œuvres. Car le Seigneur, faisant connaître son extrême patience, ajoute : «Et s’il vient à la seconde veille, et s’il vient à la troisième veille et qu’il les trouve ainsi, heureux sont ces serviteurs!» La première veille, c’est le temps des premières années, c’est-à-dire l’enfance. La seconde, c’est l’adolescence ou la jeunesse, qui ne forment qu’un seul âge, si l’on s’en fie à l’autorité des Saintes Ecritures, puisque Salomon dit : «Jeune homme, réjouis-toi en ton adolescence.» (Qo 11, 9). Quant à la troisième veille, elle signifie la vieillesse. Ainsi, celui qui n’a pas voulu rester éveillé pendant la première veille, qu’il observe en tout cas la seconde : s’il a négligé durant son enfance de se corriger de ses vices, qu’il s’éveille du moins au temps de sa jeunesse et qu’il s’engage sur les chemins de la vie. Et celui qui n’a pas voulu rester éveillé pendant la deuxième veille, qu’il ne laisse pas échapper les remèdes de la troisième : s’il n’a pas veillé à s’engager sur les chemins de la vie durant sa jeunesse, qu’il se reprenne du moins dans sa vieillesse.
Considérez, frères très chers, comme la bonté de Dieu ne laisse aucune échappatoire à notre dureté d’âme. Impossible aux hommes de se trouver des excuses! Dieu est méprisé, et il attend; il se voit dédaigné, et il appelle à nouveau; il endure un dédain injurieux pour lui, et il va cependant jusqu’à promettre de récompenser ceux qui voudront bien un jour revenir à lui.
Que nul ne reste pourtant indifférent à la longanimité du Seigneur, car au jour du jugement, sa justice s’exercera avec une rigueur d’autant plus sévère qu’il s’est montré plus patient auparavant. C’est bien le sens des paroles de Paul : «Ne sais-tu pas que la bonté de Dieu te pousse à la pénitence? Mais toi, par ton endurcissement et l’impénitence de ton cœur, tu t’amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu.» (Rm 2, 4-5). Et le psalmiste affirme : «Dieu est un juste juge, il est fort et patient.» (Ps 7, 12). Sur le point de dire que Dieu est patient, il le déclare juste. Sache bien par là que ce Dieu qui supporte longtemps et patiemment les fautes des pécheurs exercera aussi, un jour, un jugement rigoureux. D’où la parole d’un sage : «Le Très-Haut sanctionne avec patience.» (Si 5, 4). On dit qu’il sanctionne avec patience, parce qu’il endure les péchés des hommes puis les sanctionne. Car ceux qu’il a longtemps supportés dans l’attente de leur conversion, il les condamne plus durement s’ils ne se sont pas convertis.
Mais pour réveiller notre esprit engourdi, le Seigneur apporte encore l’exemple de dommages extérieurs, afin d’inciter notre âme à la garde de soi. Il dit en effet : «Sachez bien que si le père de famille savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait et ne le laisserait pas percer sa maison.» A cette comparaison est ajoutée l’exhortation suivante : «Vous aussi, tenez-vous prêts, car c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra.» C’est par suite de l’ignorance du père de famille que le voleur perce la maison : en effet, lorsque notre âme dort au lieu de veiller sur elle-même, la mort, surgissant à l’improviste, brise notre maison de chair, et ayant trouvé son maître endormi, elle le tue; et quand notre âme ne prévoit pas les châtiments à venir, la mort l’entraîne au supplice à cause de son ignorance. Si elle veillait, elle pourrait résister au voleur, car prenant ses précautions en vue de l’avènement du Juge qui enlève les âmes secrètement, elle irait à sa rencontre en faisant pénitence, pour ne pas périr impénitente.
6. Si Notre-Seigneur a voulu que notre dernière heure nous soit inconnue, c’est pour qu’on puisse la considérer comme toujours imminente, et que dans l’impossibilité de la prévoir, on ne cesse de s’y préparer. Ainsi donc, mes frères, gardez les yeux de votre esprit fixés sur votre condition de mortels; préparez-vous chaque jour à la venue du Juge par des pleurs et des lamentations. Et tandis que la mort nous attend tous avec certitude, ne vous mettez pas en peine pour prévoir l’avenir incertain de cette vie éphémère. Ne vous laissez pas appesantir par le souci des choses de la terre. Quelle que soit la masse d’or et d’argent qui l’entoure, quels que soient les vêtements précieux qui revêtent notre chair, n’est-elle pas toujours de la chair? Ne faites donc pas attention à ce que vous avez, mais à ce que vous êtes. Voulez-vous entendre ce que vous êtes? Le prophète vous l’indique quand il déclare : «Vraiment, le peuple est de l’herbe.» (Is 40, 7). Si le peuple n’est pas de l’herbe, où sont ceux qui l’an passé ont célébré avec nous la fête du bienheureux Félix, que nous honorons aujourd’hui?1 Oh! combien de beaux projets ne formaient-ils pas pour la vie présente! Mais l’instant de la mort survenant, ils se sont trouvés soudain en face de ce qu’ils ne voulaient pas prévoir, et ils ont perdu d’un coup toutes les choses transitoires qu’ils avaient rassemblées et qu’ils paraissaient tenir solidement. Si donc la multitude des hommes du temps passé se sont épanouis dans la chair par leur naissance, puis se sont desséchés et ont été réduits en poussière par leur mort, ils n’étaient vraiment que de l’herbe.
Ainsi, frères très chers, puisque les heures s’enfuient instant par instant, tâchez de les retenir en leur faisant rendre la récompense due aux bonnes œuvres. Ecoutez ce que déclare le sage Salomon : «Tout ce que ta main peut faire, fais-le de ton mieux, parce qu’il n’y a plus ni œuvre, ni science, ni raison, ni sagesse aux enfers où tu te précipites.» (Qo 9, 10). Comme nous ignorons le moment de notre mort, et qu’après la mort nous ne pourrons plus travailler, il ne nous reste qu’à profiter pleinement du temps qui nous est accordé avant la mort. Car le moyen de vaincre la mort elle-même, lorsqu’elle viendra, c’est de la craindre sans cesse avant qu’elle ne vienne.
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1 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à cette Homélie.
Homélie 14
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Pierre, apôtre
7 février 591 (anniversaire de la mort de Pélage II,
à qui Grégoire a succédé sur le trône pontifical)
Le bon pasteur
Le Christ nous a donné dans l’évangile de ce jour les marques qui distinguent le Bon Pasteur du mercenaire. Ces marques, dit saint Grégoire, ne s’aperçoivent bien que par la venue du loup, au temps de l’épreuve et du trouble. Le pape montre que le loup peut s’interpréter de deux manières, puis il explique ce qu’il faut entendre par la fuite du mercenaire, esquissant ainsi un petit traité de pastorale.
Après avoir parlé des devoirs du pasteur, le prédicateur fixe ceux des fidèles : apprendre à connaître Jésus, non par la seule foi, mais aussi par l’amour, et un amour qui pose des actes. Invités à la fête magnifique de l’éternité, nous devons en rechercher les joies de toute l’ardeur de notre âme, et désirer vivement y participer. Aimer, c’est déjà y aller.
Cette Homélie est l’un des joyaux du recueil. Grégoire y laisse parler son cœur de pape, horrifié par le manque de zèle de bon nombre de ses confrères dans l’épiscopat, qui laissent se perdre les âmes sans bouger. Le contemplatif perce aussi très fort dans ce discours, dont la finale est animée d’un souffle de lyrisme mystique de toute beauté.
Jn 10, 11-16
En ce temps-là, Jésus dit aux pharisiens : «Je suis le Bon Pasteur. Le Bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Le mercenaire, celui qui n’est pas le pasteur, à qui les brebis n’appartiennent pas, voit-il venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit. Et le loup les emporte et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et qu’il ne se soucie pas des brebis.
«Je suis le Bon Pasteur; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père. Et je donne ma vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie; celles-là aussi, il faut que je les conduise; et elles écouteront ma voix, et il y aura une seule bergerie et un seul Pasteur.»
Vous avez entendu, frères très chers, l’instruction qui vous est adressée par la lecture d’Evangile; vous avez entendu aussi le péril que nous courons. Voici en effet que celui qui est bon, non par une grâce accidentelle, mais par essence, déclare : «Je suis le Bon Pasteur.» Et nous donnant le modèle de la bonté que nous devons imiter, il ajoute : «Le Bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis.» Il a fait ce qu’il nous a enseigné; il a montré ce qu’il nous a ordonné. Le Bon Pasteur a donné sa vie pour ses brebis au point de changer son corps et son sang en sacrement pour nous, et de rassasier par l’aliment de sa chair les brebis qu’il avait rachetées.
Il nous a tracé la voie du mépris de la mort, pour que nous la suivions; il a placé devant nous le modèle auquel nous devons nous conformer : dépenser d’abord nos biens extérieurs en toute charité pour les brebis du Seigneur, et si nécessaire, donner même à la fin notre vie pour elles. La première forme de générosité, qui est moindre, conduit à cette dernière, qui est plus élevée. Mais puisque l’âme, par laquelle nous vivons, est incomparablement supérieure aux biens terrestres que nous possédons au-dehors, comment celui qui ne donne pas de ses biens à ses brebis serait-il disposé à donner sa vie pour elles?
Car il en est qui ont plus d’amour pour les biens terrestres que pour les brebis, et qui perdent ainsi à bon droit le nom de pasteur. C’est d’eux que le texte ajoute aussitôt après : «Le mercenaire, celui qui n’est pas le pasteur, à qui les brebis n’appartiennent pas, voit-il venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit.»
2. Il n’est pas appelé pasteur, mais mercenaire, celui qui fait paître les brebis du Seigneur, non parce qu’il les aime du fond du cœur, mais en vue de récompenses temporelles. Il est mercenaire, celui qui occupe la place du pasteur, mais ne cherche pas le profit des âmes. Il convoite avidement les avantages terrestres, se réjouit de l’honneur de sa charge, se repaît de profits temporels et se complaît dans le respect que lui accordent les hommes. Telles sont les récompenses du mercenaire : il trouve ici-bas le salaire qu’il désire pour la peine qu’il se donne dans sa charge de pasteur, et se prive ainsi pour l’avenir de l’héritage du troupeau.
Tant que n’arrive aucun malheur, on ne peut pas bien discerner s’il est pasteur ou mercenaire. En effet, au temps de la paix, le mercenaire garde ordinairement le troupeau tout comme un vrai pasteur. Mais l’arrivée du loup montre avec quelles dispositions chacun gardait le troupeau. Un loup se jette sur les brebis chaque fois qu’un homme injuste ou ravisseur opprime les fidèles et les humbles. Celui qui semblait être le pasteur, mais ne l’était pas, abandonne alors les brebis et s’enfuit, car craignant pour lui-même le danger qui vient du loup, il n’ose pas résister à son injuste entreprise. Il fuit, non en changeant de lieu, mais en refusant son assistance. Il fuit, du fait qu’il voit l’injustice et qu’il se tait. Il fuit, parce qu’il se cache dans le silence. C’est bien à propos que le prophète dit à de tels hommes : «Vous n’êtes pas montés contre l’ennemi, et vous n’avez pas construit de mur autour de la maison d’Israël pour tenir bon dans le combat au jour du Seigneur.»
(Ez 13, 5). Monter contre l’ennemi, c’est s’opposer par la voix libre de la raison à tout homme puissant qui se conduit mal. Nous tenons bon au jour du Seigneur dans le combat pour la maison d’Israël, et nous construisons un mur, quand par l’autorité de la justice, nous défendons les fidèles innocents victimes de l’injustice des méchants. Et parce que le mercenaire n’agit pas ainsi, il s’enfuit lorsqu’il voit venir le loup.
3. Mais il y a un autre loup, qui ne cesse chaque jour de déchirer, non les corps, mais les âmes : c’est l’esprit malin. Il rôde en tendant des pièges autour du bercail des fidèles, et il cherche la mort des âmes. C’est de ce loup qu’il est question tout de suite après : «Et le loup emporte les brebis et les disperse.» Le loup vient et le mercenaire fuit, quand l’esprit malin déchire les âmes des fidèles par la tentation et que celui qui occupe la place du pasteur n’en a pas un soin attentif. Les âmes périssent, et il ne pense, lui, qu’à jouir de ses avantages terrestres. Le loup emporte les brebis et les disperse : il entraîne tel homme à la luxure, enflamme tel autre d’avarice, exalte tel autre par l’orgueil, jette tel autre dans la division par la colère; il excite celui-ci par l’envie, renverse celui-là en le trompant. Comme le loup disperse le troupeau, le diable fait mourir le peuple fidèle par les tentations.
Mais le mercenaire n’est enflammé d’aucun zèle ni animé d’aucune ferveur d’amour pour s’y opposer : ne recherchant en tout que ses avantages extérieurs, il n’a que négligence pour les dommages intérieurs du troupeau. Aussi le texte ajoute-t-il aussitôt : «Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et qu’il ne se soucie pas des brebis.» En effet, la seule raison pour laquelle le mercenaire s’enfuit, c’est qu’il est mercenaire. C’est comme si l’on disait clairement : «Demeurer au milieu des brebis en danger est impossible à celui qui conduit les brebis, non par amour des brebis, mais par recherche de profits terrestres.» Car du fait qu’il s’attache aux honneurs et se complaît dans les avantages terrestres, le mercenaire hésite à s’opposer au danger, pour ne pas perdre ce qu’il aime.
Après nous avoir montré les fautes du faux pasteur, notre Rédempteur revient sur le modèle auquel nous devons nous conformer, quand il affirme : «Je suis le Bon Pasteur.» Et il ajoute : «Je connais mes brebis — c’est-à-dire : je les aime — et mes brebis me connaissent», comme pour dire clairement : «Elles me servent en m’aimant.» Car il ne connaît pas encore la Vérité, celui qui ne l’aime pas.
4. Maintenant que vous avez entendu, frères très chers, quel est notre péril, considérez également, dans les paroles du Seigneur, quel est le vôtre. Voyez si vous êtes de ses brebis, voyez si vous le connaissez, voyez si vous percevez la lumière de la Vérité. Précisons : si vous la percevez, non par la seule foi, mais par l’amour. Oui, précisons : si vous la percevez, non en vous contentant de croire, mais en agissant. En effet, le même évangéliste Jean qui parle dans l’évangile de ce jour déclare ailleurs : «Celui qui dit connaître Dieu, mais ne garde pas ses commandements, est un menteur.» (1 Jn 2, 4). C’est pourquoi ici le Seigneur ajoute aussitôt : «Comme le Père me connaît et que je connais le Père. Et je donne ma vie pour mes brebis.» C’est comme s’il disait clairement : «Ce qui prouve que je connais le Père et que je suis connu du Père, c’est que je donne ma vie pour mes brebis; je montre combien j’aime le Père par cette charité qui me fait mourir pour mes brebis.»
Mais parce qu’il était venu racheter, non seulement les Juifs, mais aussi les païens, il ajoute : «J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie; celles-là aussi, il faut que je les conduise; et elles écouteront ma voix, et il y aura une seule bergerie et un seul Pasteur.» C’est notre rédemption à nous, venus des peuples païens, que le Seigneur avait en vue lorsqu’il parlait de conduire aussi d’autres brebis. Et cela, mes frères, vous pouvez en constater chaque jour la réalisation. C’est ce que vous voyez aujourd’hui accompli dans la réconciliation des païens. Il a pour ainsi dire constitué une seule bergerie avec deux troupeaux, en réunissant les peuples juif et païen dans une même foi en sa personne, comme l’atteste Paul par ces paroles : «Il est notre paix, lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un.» (Ep 2, 14). Il conduit les brebis à sa propre bergerie quand il choisit pour la vie éternelle des âmes simples de l’un et l’autre peuple.
5. C’est de ces brebis que le Seigneur dit ailleurs : «Mes brebis écoutent ma voix, et je les connais, et elles me suivent, et je leur donne la vie éternelle.» (Jn 10, 27-28). C’est d’elles qu’il déclare un peu plus haut : «Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, et il entrera et il sortira, et il trouvera des pâturages.» (Jn 10, 9). Il entrera en venant à la foi; il sortira en passant de la foi à la vision face à face, de la croyance à la contemplation; et il trouvera pour s’y rassasier des pâturages d’éternité. Les brebis du Seigneur trouvent des pâturages, puisque tous ceux qui le suivent d’un cœur simple se rassasient en pâturant dans des prairies éternellement vertes. Et quels sont les pâturages de ces brebis, sinon les joies intérieures d’un paradis à jamais verdoyant? Car les pâturages des élus sont la présence du visage de Dieu, dont une contemplation ininterrompue rassasie indéfiniment l’âme d’un aliment de vie. Ceux qui ont échappé aux pièges du plaisir fugitif goûtent, dans ces pâturages, la joie d’un éternel rassasiement.
Là les chœurs des anges chantent des hymnes; là sont réunis les citoyens du Ciel. Là se célèbre une fête solennelle et douce pour ceux qui reviennent de ce triste et pénible exil terrestre. Là se rencontrent les chœurs des prophètes qui ont prévu l’avenir; là siège pour juger le groupe des apôtres; là est couronnée l’armée victorieuse des innombrables martyrs, d’autant plus joyeuse là-haut qu’elle a été plus cruellement éprouvée ici-bas; là, les confesseurs sont consolés de leur constance par la récompense qu’ils reçoivent; là se rencontrent les hommes fidèles dont les voluptés du monde n’ont pu amollir la robuste virilité, là les saintes femmes qui, outre le monde, ont vaincu la faiblesse de leur sexe, là les enfants qui ont devancé le nombre des années par la maturité de leurs mœurs, là enfin les vieillards que l’âge a rendus si faibles, sans pourtant leur faire perdre le cœur à l’ouvrage.
6. Recherchons donc, frères très chers, ces pâturages où nous partagerons la fête et la joie de tels concitoyens. Le bonheur même de ceux qui s’y réjouissent nous y invite. N’est-il pas vrai que si le peuple organisait quelque part une grande foire, ou qu’il accourait à l’annonce de la dédicace solennelle d’une église, nous nous empresserions de nous retrouver tous ensemble? Chacun ferait tout pour y être présent, et croirait avoir beaucoup perdu s’il n’avait eu le spectacle de l’allégresse commune. Or voici que dans la cité céleste, les élus sont dans l’allégresse et se félicitent à l’envi au sein de leur réunion; et cependant, nous demeurons tièdes quand il s’agit d’aimer l’éternité, nous ne brûlons d’aucun désir, et nous ne cherchons pas à prendre part à une fête si magnifique. Et privés de ces joies, nous sommes contents! Réveillons donc nos âmes, mes frères! Que notre foi se réchauffe pour ce qu’elle a cru, et que nos désirs s’enflamment pour les biens d’en haut : les aimer, c’est déjà y aller1.
Ne laissons aucune épreuve nous détourner de la joie de cette fête intérieure : lorsqu’on désire se rendre à un endroit donné, la difficulté de la route, quelle qu’elle soit, ne peut détourner de ce désir. Ne nous laissons pas non plus séduire par les caresses des réussites2. Combien sot, en effet, est le voyageur qui, remarquant d’agréables prairies sur son chemin, oublie d’aller où il voulait. Que notre âme ne respire donc plus que du désir de la patrie céleste, qu’elle ne convoite plus rien en ce monde, puisqu’il lui faudra assurément l’abandonner bien vite. Ainsi, étant de vraies brebis du céleste Pasteur, et ne nous attardant pas aux plaisirs de la route, nous pourrons, une fois arrivés, nous rassasier dans les pâturages éternels3.
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1 De carnis peccato propagati : il semble qu’on ait ici un hypallage, figure de style usitée par notre auteur, qui consiste à inverser les adjectifs de deux noms, ou comme ici les cas de deux mots. Il faut donc lire : de carne peccati propagati. «Chair du péché» est une expression qui se trouve chez saint Paul (cf. Rm 8, 3). Saint Grégoire ferait-il ici une manière de jeu de mots théologique? Notre chair est «chair du péché», parce qu’elle porte en elle le péché originel. Or celui-ci se propage par la génération charnelle, laquelle prête occasion au «péché de la chair».
2 Moïse demeura quarante jours sur le Sinaï avant de recevoir les tables de l’alliance (cf. Ex 34, 28). Quant à Elie, il marcha quarante jours avant de parvenir sur le mont Horeb pour y assister au passage de Yahvé (cf. 1 R 19, 8).
3 Saint Grégoire ne pouvait jeûner, à cause de son ulcère à l’estomac. Il s’en affligeait beaucoup. C’est peut-être cette impuissance personnelle qui le porte à la clausule restrictive in quantum possumus.
Homélie 15
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Paul, apôtre,
le dimanche de la Sexagésime
18 février 591
La parabole du semeur
L’Homélie de ce jour porte sur la parabole du semeur, que Jésus a pris soin d’expliquer lui-même. Saint Grégoire sait profiter de l’occasion pour justifier par l’exemple du Seigneur l’éxégèse allégorique qu’il pratique habituellement. Son public semble se montrer parfois réticent à le suivre dans sa recherche du sens symbolique. Il tient donc à s’autoriser du magistère de Jésus pour appuyer le sien. Esprit critique de l’auditoire, nécessité pour l’orateur d’en appeler à l’autorité du Christ pour justifier sa méthode d’exposition : ces deux éléments éclairent la prédication du saint pape d’un jour inattendu.
Le Seigneur ayant lui-même expliqué la parabole, le prédicateur n’a plus qu’à exhorter à mettre en pratique ce divin commentaire. La semence est la parole de Dieu : elle ne peut fructifier que si elle est conservée dans l’âme. Plaisirs et richesses menacent de l’étouffer : écartons-les. Ne soyons pas des âmes pierreuses, sans racines. Mais persévérons dans la «componction», en pleurant nos péchés pour ne pas retomber.
Voici la première mention de la componction que nous rencontrons dans les Homélies. Profitons-en pour nous initier à cet état d’âme, dont saint Grégoire peut être considéré comme un maître très autorisé. La componction est un élancement de l’âme, une douleur très vive, une tristesse selon Dieu. Elle s’exprime tout naturellement par les larmes. Elle est commune au commençant qui pleure ses péchés, au progressant qui se détache des créatures, et au parfait qui souffre d’attendre le Royaume (cf. Pie Régamey, La componction du cœur, in La Vie Spirituelle, juillet 1935, p. [65]-[83]).
Mais revenons à notre Homélie. Le pape en consacre la fin à montrer l’absolue nécessité de la patience. Sans le support patient des défauts du prochain, on ne peut porter aucun fruit en ce monde. C’est ici l’occasion pour Grégoire de rapporter un exemple fameux de patience, dont il a été le témoin avec toute la ville de Rome : celui de Servulus, pauvre paralytique du portique de l’église Saint-Clément, dont il relate la mort admirable : «Que pourrons-nous dire [au jour du jugement], lorsque nous verrons ce Servulus dont nous avons parlé? Sa longue maladie lui paralysait les bras, sans pour autant les empêcher d’accomplir les bonnes œuvres.» Nous voyons ici l’un des buts que fixe notre orateur aux histoires qu’il raconte : donner honte à ses auditeurs de leur tiédeur, en face de la générosité des saints.
Lc 8, 4-15
En ce temps-là, une foule nombreuse s’étant rassemblée, et des gens étant venus à lui de diverses villes, Jésus dit en parabole : «Le semeur sortit pour semer sa semence. Et pendant qu’il semait, une partie des graines tomba au bord du chemin; et elle fut piétinée, et les oiseaux du ciel la mangèrent. Une autre partie tomba sur la pierre; et après sa levée, elle se dessécha, car elle manquait d’humidité. Une autre partie tomba dans les épines; et les épines poussant en même temps l’étouffèrent. Une autre partie, enfin, tomba dans la bonne terre; et ayant levé, elle porta du fruit au centuple.» Disant cela, il criait : «Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.»
Ses disciples lui demandèrent ce que signifiait cette parabole. Il leur dit : «A vous, il est donné de connaître le mystère du Royaume de Dieu, tandis qu’aux autres il est annoncé en paraboles, de sorte qu’en voyant ils ne voient pas, et qu’en entendant ils ne comprennent pas. Voici le sens de cette parabole : la semence, c’est la parole de Dieu; ce qui est tombé au bord du chemin représente ceux qui entendent, mais ensuite vient le diable et il enlève la parole de leur cœur, de peur qu’ils ne croient et ne soient sauvés. Ce qui est tombé sur la pierre représente ceux qui, ayant entendu la parole, la reçoivent avec joie. Mais ils n’ont pas de racine : ils croient pour un temps, et ils succombent à l’heure de la tentation. Ce qui est tombé dans les épines représente ceux qui, ayant entendu la parole, se laissent en chemin étouffer par les soucis, les richesses et les plaisirs de la vie, et ne portent pas de fruit. Enfin, ce qui est tombé dans la bonne terre représente ceux qui, entendant la parole avec un cœur bon et excellent, la gardent et portent du fruit par la patience.»
La lecture du Saint Evangile que vous venez d’entendre, frères très chers, n’appelle pas une explication, mais une exhortation. Car ce que la Vérité elle-même a expliqué, la fragilité humaine ne peut avoir la présomption de le discuter. Mais il y a une chose que vous devez considérer attentivement dans cette explication du Seigneur : si nous vous disions que la semence symbolise la parole, le champ le monde, les oiseaux les démons, les épines les richesses, votre esprit hésiterait peut-être à nous croire. C’est pourquoi le Seigneur en personne a daigné expliquer ce qu’il disait, afin que vous appreniez à chercher également ce que signifient les choses qu’il n’a pas voulu interpréter lui-même. Ainsi, par le commentaire qu’il a donné de sa parabole, il a fait savoir qu’il usait de symboles pour parler, ce qui doit vous rassurer lorsque nous, tout faible que nous sommes, nous vous découvrons le sens symbolique de ses paroles. Qui m’aurait jamais cru, en effet, si j’avais voulu voir dans les épines les richesses, d’autant que celles-là piquent et que celles-ci charment? Cependant, les richesses sont bien des épines, puisque notre esprit se déchire aux piqûres des préoccupations qu’elles engendrent, et qu’en nous entraînant jusqu’au péché, elles nous infligent pour ainsi dire une sanglante blessure. Aussi est-ce avec raison qu’en cet endroit, selon le témoignage d’un autre évangéliste, le Seigneur ne les appelle pas des richesses, mais des richesses trompeuses (cf. Mt 13, 22). Trompeuses, en effet, sont les richesses que nous ne pouvons pas conserver longtemps. Trompeuses sont les richesses qui ne nous ôtent pas la pauvreté de l’âme. Les seules vraies richesses sont celles qui nous rendent riches de vertus. Si donc, frères très chers, vous voulez être riches, aimez les vraies richesses. Si vous cherchez à parvenir au sommet de l’honneur véritable, aspirez au Royaume céleste. Si vous aimez la gloire et les dignités, hâtez-vous de vous faire inscrire dans la cour céleste des anges.
2. Conservez en votre âme les paroles du Seigneur reçues par vos oreilles. Car la parole de Dieu est la nourriture de l’âme. Et quand la parole entendue n’est pas retenue par le ventre de la mémoire, elle est comme une nourriture qu’on a prise, mais que refuse un estomac malade. Or on désespère avec raison de la vie de celui qui ne peut garder les aliments [qu’il a absorbés]. Craignez donc le péril de la mort éternelle, si tout en recevant la nourriture des saintes exhortations, vous ne retenez pas dans votre mémoire les paroles de vie, qui sont l’aliment de la justice.
Voici que passe tout ce que vous faites, et que chaque jour, sans aucun temps d’arrêt, vous vous approchez — que vous le vouliez ou non — du jugement dernier. Pourquoi donc aimer ce qu’on doit quitter? Pourquoi se désintéresser du lieu où l’on doit parvenir? Souvenez-vous de cette parole: «Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.» Tous ceux qui étaient alors présents avaient bien des oreilles corporelles. Mais celui qui dit à tous ces gens qui avaient des oreilles : «Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende», recherche sans aucun doute les oreilles du cœur. Ayez donc soin que la parole reçue demeure dans l’oreille de votre cœur. Ayez soin de ne pas laisser tomber la semence au bord du chemin, de peur que l’esprit malin, survenant, n’enlève la parole de votre mémoire.
Ayez soin de ne pas la recevoir en une terre pierreuse, qui produirait bien le fruit des bonnes œuvres, mais sans les racines de la persévérance. Car beaucoup aiment ce qu’ils entendent, et se proposent d’entreprendre de bonnes œuvres, mais bientôt, la fatigue due aux difficultés leur fait abandonner ce qui était commencé. La terre pierreuse a ainsi manqué d’humidité, puisqu’elle n’a pu amener ce qui avait germé jusqu’au fruit que produit la persévérance. Beaucoup, en effet, lorsqu’ils entendent parler contre l’avarice, détestent cette avarice et louent le mépris de toutes choses. Mais dès que leur âme aperçoit un objet désirable, elle oublie ce qu’elle louait. Beaucoup, quand ils entendent parler contre la luxure, non seulement n’ont plus envie de souiller leur chair, mais rougissent même de l’avoir souillée. Cependant, dès qu’une beauté de chair apparaît à leurs yeux, leur âme se laisse emporter par le désir comme s’ils n’avaient encore pris aucune résolution pour résister à un tel désir. Et ils commettent des actes condamnables, bien qu’ils aient auparavant condamné en leur âme ceux qu’ils se souvenaient d’avoir commis.
Souvent aussi, nous sommes remplis de componction1 pour nos péchés, et nous retombons pourtant dans ces mêmes péchés, après les avoir pleurés. Balaam pleura ainsi à la vue des tentes du peuple d’Israël, et il demanda à lui devenir semblable dans la mort : «Que mon âme, dit-il, meure de la mort des justes, et que mes dernières heures soient semblables aux leurs.» (Nb 23, 10). Mais sitôt passée l’heure de la componction, une mauvaise cupidité l’enflamma : en vue des présents qu’on lui avait promis, il donna un conseil de mort pour ce peuple dont il avait souhaité imiter la mort. Il oublia ce qu’il avait pleuré, quand il refusa d’éteindre en lui le feu qu’allumait la cupidité.
3. Remarquons-le bien, le Seigneur affirme dans son commentaire que les soucis, les plaisirs et les richesses étouffent la parole. Ils l’étouffent en effet, car ils prennent l’esprit à la gorge par les préoccupations qu’ils engendrent sans cesse. En empêchant les bons désirs de pénétrer jusqu’au cœur, c’est comme s’ils fermaient l’accès à l’air qui nous fait vivre. Il faut noter aussi que le Seigneur associe deux choses aux richesses, les soucis et les plaisirs : c’est que les richesses étouffent l’esprit en le rendant inquiet, et l’amollissent en le comblant de biens. Paradoxalement, tout en accablant ceux qui les possèdent, elles les livrent à l’impureté.
Mais le plaisir ne pouvant coexister avec l’accablement, elles tourmentent, à certains moments, par les soucis qu’entraîne le soin de leur conservation, et amollissent, à d’autres moments, par leur abondance qui porte aux plaisirs.
4. Quant à la bonne terre, c’est par la patience qu’elle rend son fruit, puisque nos bonnes actions restent sans valeur si nous ne supportons par ailleurs, avec égalité d’âme, les maux qui nous viennent de notre entourage. Et plus on progresse vers les sommets, plus on rencontre en ce monde de choses pénibles à supporter, car l’opposition du siècle présent s’accroît dans la mesure où nous lui retirons notre affection. Voilà pourquoi nous voyons beaucoup de gens qui, tout en faisant le bien, peinent cependant sous le fardeau pesant des tribulations. S’ils fuient désormais les désirs terrestres, ils sont pourtant frappés par des coups plus durs. Mais conformément à la parole du Seigneur, ils rendent du fruit par leur patience, parce qu’en recevant les épreuves avec humilité, ils sont eux-mêmes reçus dans le repos avec honneur après les épreuves. C’est ainsi que la grappe foulée aux pieds s’écoule en un vin savoureux. C’est ainsi que l’olive broyée et pressée se dépouille de son marc pour donner la riche liqueur de l’huile. C’est ainsi qu’on sépare les grains de la balle en les battant dans l’aire, et ils parviennent purifiés de leur paille au grenier. Que celui qui désire vaincre complètement ses vices s’applique donc à supporter humblement les épreuves qui doivent le purifier, afin de parvenir ensuite au Juge d’autant plus pur que le feu de la tribulation l’aura mieux débarrassé ici-bas de sa rouille.
5. Sous le portique qui mène à l’église du bienheureux Clément, se tenait un certain Servulus — que beaucoup d’entre vous ont connu comme moi — pauvre en biens, riche en mérites, et exténué par une longue maladie. Depuis son plus jeune âge jusqu’à la fin de sa vie, il resta couché, paralysé. Ce n’est rien de dire qu’il ne pouvait se tenir debout, puisqu’il était même incapable de se redresser sur son lit, ne fût-ce que pour s’asseoir. Jamais il ne put porter la main à sa bouche, jamais non plus se retourner sur l’autre côté. Il avait sa mère et son frère pour le servir, et par leurs mains, il distribuait aux pauvres tout ce qu’il pouvait recevoir comme aumônes. Il ne savait pas l’alphabet, mais il s’était acheté des manuscrits de l’Ecriture Sainte, et il se la faisait lire sans cesse par tous les gens pieux qu’il recevait chez lui. C’est ainsi qu’il apprit à connaître l’Ecriture Sainte aussi à fond qu’il le pouvait, alors que, comme je l’ai dit, il ignorait complètement l’alphabet. Dans ses souffrances, il s’efforçait de toujours rendre grâces et de vaquer nuit et jour aux hymnes et aux louanges de Dieu.
Quand le temps fut venu où une si grande patience devait être récompensée, les souffrances des membres remontèrent aux organes vitaux. Se sentant sur le point de mourir, Servulus demanda aux étrangers à qui il donnait l’hospitalité de se lever et de chanter des psaumes avec lui dans l’attente de son départ. Comme le moribond lui-même psalmodiait avec eux, il fit soudain cesser la psalmodie par un grand cri de stupeur : «Silence! N’entendez-vous donc pas les louanges dont le Ciel retentit?» Et pendant qu’il tendait l’oreille de son cœur à ces louanges qu’il entendait au-dedans de lui, sa sainte âme se sépara de son corps. Mais à son départ, un parfum si exquis se répandit que toute l’assistance fut remplie d’une douceur inexprimable; et tous en conclurent sans hésitation possible que par ces louanges, c’est le Ciel qui venait d’accueillir cette âme. Il se trouvait là un de nos moines, qui est encore en vie. Il a coutume d’attester, en pleurant beaucoup, que jusqu’à la mise au tombeau, on ne cessa de sentir l’odeur du parfum. Voilà comment quitta cette vie celui qui, en cette vie, avait supporté les tourments avec sérénité. Ainsi, selon la parole du Seigneur, la bonne terre a rendu son fruit par la patience, et labourée par le soc de l’effort, elle est parvenue à la moisson de la récompense.
Mais vous, frères très chers, considérez, je vous le demande, quelles excuses nous pourrons bien présenter au sévère jugement de Dieu, nous qui, ayant reçu biens et mains, demeurons tièdes dans la pratique des bonnes œuvres, alors qu’un malheureux dépourvu de tout bien et privé de ses mains a trouvé le moyen d’accomplir les préceptes du Seigneur. Puisse alors le Seigneur ne pas faire paraître pour nous accuser les apôtres, qui, par leur prédication, ont entraîné avec eux dans le Royaume des foules de fidèles. Puisse-t-il ne pas faire paraître pour nous accuser les martyrs, qui sont parvenus à la patrie céleste par l’effusion de leur sang. Que pourrons-nous dire alors, lorsque nous verrons ce Servulus dont nous avons parlé? Sa longue maladie lui paralysait les bras, sans pour autant les empêcher d’accomplir les bonnes œuvres. Prêtez attention à tout cela, mes frères, et excitez ainsi votre zèle pour ces bonnes œuvres, afin qu’en vous proposant maintenant d’imiter les hommes de bien, vous méritiez de partager un jour leur sort.
Homélie 16
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Jean, dite Constantinienne,
le premier dimanche de Carême
4 mars 591
La tentation de Jésus au désert
Saint Grégoire prêche sur l’épisode de la tentation de Jésus au désert par le diable, qui commande toute la liturgie du Carême, puisque ce temps nous fait revivre la lutte entre le Sauveur et son adversaire, jusqu’à l’écrasement de ce dernier par la victoire du Christ sur la croix. L’orateur commence par s’étonner que le diable ait eu le pouvoir de conduire le Fils de Dieu où il lui plaisait. Mais il montre que ce fait s’harmonise bien avec le plan du salut.
Le pape expose ensuite les différences entre nos tentations et celles du Christ. Quelques explications préliminaires peuvent être utiles pour bien comprendre sa pensée. Quand nous sommes tentés, la tentation trouve en nous des résonances : elle excite notre convoitise déréglée par le péché originel. Entraînés par le plaisir mauvais, dont nous ressentons déjà l’avant-goût, nous donnons alors facilement notre consentement au mal. Seul ce consentement de la volonté constitue proprement le péché. Mais la concupiscence déréglée qui nous y porte avec tant de force, en conséquence du péché originel, est à l’origine de bien des combats, décrits par saint Paul : «Je vois dans mes membres une autre loi qui lutte contre la loi de ma raison, et qui me rend captif de la loi du péché qui est dans mes membres [la concupiscence]. Malheureux que je suis! Qui me délivrera de ce corps de mort?» (Rm 7, 23-24). Jésus, Dieu incarné, n’a pas été marqué par le péché originel. La tentation ne trouve donc rien en lui de déréglé qui puisse se délecter dans le mal, et encore moins y consentir.
Dans la suite de l’Homélie, le prédicateur oppose les trois tentations auxquelles Adam a succombé à celles dont le Christ triomphe. Saint Paul, le premier, avait comparé Jésus et Adam. De même que par un seul homme (Adam), le péché est entré dans le monde, par l’obéissance d’un seul (Jésus-Christ, nouvel Adam), tous les hommes ont été justifiés (cf. Rm 5, 19). La tentation du Christ peut donc très légitimement être présentée, d’après l’exégèse de Grégoire, comme «l’anti-péché originel».
La fin de l’Homélie explique le sens du Carême, en partant du symbolisme du nombre quarante, que la Sainte Ecriture met toujours en relation avec les œuvres de purification ou de préparation; ainsi pour le Christ lui-même, dont la retraite au désert fut une vraie préparation à l’œuvre qu’il devait achever sur le Calvaire. Le pape indique également les vertus dont doit s’accompagner notre abstinence pour être agréable à Dieu. Cette finale si parfaitement actuelle s’exprime en des formules de toute beauté.
Mt 4, 1-11
En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour y être tenté par le diable. Quand il eut jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Et le tentateur, s’approchant, lui dit : «Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.» Jésus lui répondit : «Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.» Alors le diable le transporta dans la cité sainte, et l’ayant placé sur le pinacle du Temple, il lui dit : «Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit : Il a pour toi donné ordre à ses anges, et sur leurs mains ils te porteront, pour que ton pied ne heurte pas la pierre.» Jésus lui dit : «Il est écrit aussi : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu.» Le diable, de nouveau, le transporta sur une très haute montagne, et lui montrant tous les royaumes du monde avec leur gloire, il lui dit : «Tout cela, je te le donnerai si, tombant à mes pieds, tu m’adores.» Alors Jésus lui dit : «Retire-toi, Satan, car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et lui seul que tu serviras.»
Alors le diable le laissa, et voici que les anges s’approchèrent, et ils le servaient.
Il en est qui se demandent par quel esprit Jésus fut conduit au désert, à cause de ce qui suit dans le texte : «Le diable le transporta dans la cité sainte», et encore : «Il le transporta sur une très haute montagne.» Mais en vérité, et sans hésitation possible, on doit en bonne logique accepter de croire que Jésus fut conduit au désert par l’Esprit-Saint, en sorte que son propre Esprit le conduisît là où devait le trouver l’esprit malin pour le tenter.
Cependant, lorsqu’on nous dit que l’Homme-Dieu a été transporté par le diable sur une très haute montagne ou dans la cité sainte, l’esprit humain a peine à l’accepter, et les oreilles s’effrayent de l’entendre. Cela nous paraîtra pourtant moins impossible à croire si nous considérons d’autres événements concernant le Sauveur. Le diable est sans aucun doute le chef de tous les méchants, et tous les méchants sont les membres de ce chef. Pilate n’était-il pas membre du diable? Les Juifs qui persécutèrent le Christ, et les soldats qui le crucifièrent, n’étaient-ils pas membres du diable? Pourquoi donc s’étonner que le Sauveur ait permis au diable de le conduire sur une montagne, puisqu’il a supporté aussi d’être crucifié par les membres d’un tel chef? Il n’était pas indigne de notre Rédempteur de vouloir être tenté, lui qui était venu pour être tué. Il était juste, au contraire, qu’il triomphât de nos tentations par les siennes, comme il était venu vaincre notre mort par sa mort (cf. He 2, 18).
Sachons cependant que la tentation agit de trois façons : par la suggestion, par la délectation et par le consentement. Nous-mêmes, lorsque nous sommes tentés, nous glissons généralement dans la délectation, ou même dans le consentement; car propagés de la chair du péché1, nous portons en nous l’origine même des combats à endurer. Mais le Dieu qui s’était incarné dans le sein d’une Vierge et qui était venu dans le monde sans péché ne portait en lui aucune contradiction. Il a donc pu être tenté par suggestion, mais la délectation du péché n’a pas eu de prise sur son esprit. Toute cette tentation diabolique fut pour lui extérieure, sans rien au-dedans.
2. En examinant le déroulement de la tentation du Seigneur, nous pourrons sonder avec quelle ampleur nous sommes délivrés de la tentation. L’antique ennemi s’est dressé contre le premier homme, notre ancêtre, par trois tentations : il l’a tenté par la gourmandise, la vaine gloire et l’avarice; tentations victorieuses, puisqu’il se soumit Adam en obtenant son consentement. C’est par la gourmandise qu’il l’a tenté en lui montrant le fruit défendu de l’arbre et en le persuadant de le manger. C’est par la vaine gloire qu’il l’a tenté en disant : «Vous serez comme des dieux.» (Gn 3, 5). Et c’est par un surcroît d’avarice qu’il l’a tenté en ajoutant : «Vous connaîtrez le bien et le mal.» En effet, l’avarice n’a pas seulement pour objet l’argent, mais aussi les honneurs. On parle à bon droit d’avarice à propos de la poursuite désordonnée des honneurs. Car si ravir des honneurs ne relevait pas de l’avarice, jamais Paul n’aurait dit du Fils unique de Dieu : «Il n’a pas considéré qu’être l’égal de Dieu serait ravir quelque chose.» (Ph 2, 6). C’est donc en excitant dans notre ancêtre le désir avide des honneurs que le diable l’a entraîné à l’orgueil.
3. Mais c’est par les moyens mêmes qui lui avaient servi à terrasser le premier homme que le diable succomba devant le second [Jésus] quand il le tenta. Il le tente par la gourmandise en lui demandant : «Ordonne que ces pierres deviennent des pains»; il le tente par la vaine gloire en lui disant : «Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas»; il le tente par le désir avide des honneurs lorsqu’il lui montre tous les royaumes du monde en déclarant : «Tout cela, je te le donnerai si, tombant à mes pieds, tu m’adores.» Mais le diable est vaincu par le second homme grâce aux mêmes moyens que ceux qu’il se glorifiait d’avoir utilisés pour vaincre le premier homme. Et celui-ci, ayant ainsi fait prisonnier le diable, l’expulse de nos cœurs par l’accès même qui lui avait permis d’y entrer et de les tenir en son pouvoir.
Il y a autre chose, frères très chers, que nous devons considérer dans la tentation du Seigneur : c’est que tenté par le diable, il lui répond par des sentences de l’Ecriture Sainte; il pouvait précipiter son tentateur dans l’abîme en usant de la Parole qui constituait son être, mais il n’a pas manifesté son pouvoir personnel, se limitant à répondre par des préceptes de la divine Ecriture. Il l’a fait pour nous donner l’exemple de sa patience, et nous inviter ainsi à recourir à l’enseignement plutôt qu’à la vengeance chaque fois que nous avons à souffrir de la part d’hommes pervers. Voyez quelle est la patience de Dieu, et quelle est notre impatience! Nous autres, nous sommes emportés de fureur pour peu que l’injustice ou l’offense nous atteignent, et nous nous vengeons autant que nous le pouvons, ou menaçons du moins de le faire si nous ne le pouvons pas. Le Seigneur, lui, a enduré l’hostilité du diable, et il ne lui a répondu qu’avec des paroles de douceur. Il a toléré celui qu’il pouvait punir, afin de mériter d’autant plus de gloire qu’il triomphait de son ennemi en le supportant pour un temps au lieu de l’anéantir.
4. Il faut encore remarquer ce qui suit : quand le diable l’eut quitté, les anges le servaient. Ce fait montre bien l’existence de deux natures dans sa personne unique. Il est homme, puisqu’il est tenté par le diable; et il est Dieu, puisqu’il est servi par les anges. Sachons donc reconnaître en lui notre nature, car si le diable ne discernait pas en lui un homme, il ne le tenterait pas. Vénérons en lui sa divinité, car s’il n’était pas comme Dieu au-dessus de tout, jamais les anges ne le serviraient.
5. Puisqu’il y a harmonie entre la lecture du jour et le temps liturgique — nous avons en effet entendu lire que notre Rédempteur a pratiqué l’abstinence pendant quarante jours, et en même temps nous entamons la sainte Quarantaine — il nous faut examiner attentivement pourquoi cette abstinence est observée pendant quarante jours. Moïse, pour recevoir la Loi une seconde fois, jeûna quarante jours. Elie, dans le désert, s’abstint de manger quarante jours2. Le Créateur des hommes lui-même, venant parmi les hommes, ne prit pas la moindre nourriture pendant quarante jours. Efforçons-nous, nous aussi, autant que cela nous est possible3, d’affliger notre chair par l’abstinence en ce temps annuel de la sainte Quarantaine.
Pourquoi le nombre quarante est-il fixé pour l’abstinence, sinon parce que le Décalogue trouve sa perfection dans les quatre livres du Saint Evangile? De même, en effet, que dix multipliés par quatre donnent quarante, nous observons les commandements du Décalogue à la perfection par la pratique des quatre livres du Saint Evangile.
On peut donner aussi une autre interprétation à ce nombre : notre corps mortel subsiste par quatre éléments, et c’est par les plaisirs de ce corps que nous nous opposons aux préceptes du Seigneur. Or ceux-ci nous sont prescrits par le Décalogue. Par conséquent, puisque les désirs de la chair nous font mépriser les commandements du Décalogue, il convient que nous mortifiions cette chair quarante fois.
Voici encore une autre explication possible de cette sainte Quarantaine : depuis aujourd’hui jusqu’aux joies de la solennité de Pâques, il va s’écouler six semaines, ce qui fait quarante-deux jours. Puisque six dimanches sont retirés à l’abstinence, il ne reste plus que trente-six jours d’abstinence. Se mortifier trente-six jours dans une année qui en compte trois cent soixante-cinq, c’est un peu en donner à Dieu la dîme : ayant vécu pour nous-mêmes pendant l’année qu’il nous a accordée, nous nous mortifions dans l’abstinence pour notre Créateur pendant le dixième de cette année.
Ainsi, frères très chers, puisque la Loi vous ordonne d’offrir [à Dieu] la dîme de toute chose (cf. Lv 27, 30), efforcez-vous de lui offrir aussi la dîme de vos jours. Que chacun se macère en sa chair à la mesure de ses forces, qu’il mortifie ses désirs et anéantisse ses concupiscences honteuses, afin de devenir, selon le mot de Paul, une hostie vivante (cf. Rm 12, 1). L’homme est une hostie à la fois vivante et immolée lorsque, sans quitter cette vie, il fait cependant mourir en lui les désirs charnels. La chair satisfaite nous a entraînés au péché; que la chair mortifiée nous ramène au pardon. L’auteur de notre mort [Adam] a transgressé les préceptes de vie en mangeant le fruit défendu de l’arbre. Il faut donc que déchus des joies du paradis par le fait de la nourriture, nous nous efforcions de les reconquérir, autant que nous le pouvons, par l’abstinence.
6. Mais que personne ne s’imagine qu’il nous suffise de cette abstinence, alors que le Seigneur dit par la bouche du prophète : «Le jeûne que je préfère ne consiste-t-il pas plutôt en ceci?» Et il ajoute : «Partage ton pain avec l’affamé, reçois chez toi les pauvres et les vagabonds; si tu vois quelqu’un de nu, habille-le, et ne méprise pas celui qui est ta propre chair.» (Is 58, 6-7). Voilà le jeûne que Dieu approuve : un jeûne qui élève à ses yeux des mains remplies d’aumônes, un jeûne réalisé dans l’amour du prochain et imprégné de bonté. Prodigue à autrui ce que tu retires à toi-même; ainsi, la mortification même de ta chair viendra soulager la chair de ton prochain qui est dans le besoin.
C’est en ce sens que le Seigneur dit par la voix du prophète : «Lorsque vous jeûniez et que vous vous lamentiez, est-ce pour moi que vous jeûniez tant? Et quand vous mangez et buvez, n’est-ce pas pour vous que vous mangez et pour vous que vous buvez?» (Za 7, 5-6). Celui-là mange et boit pour lui-même, qui consomme, sans les partager avec les indigents, les aliments du corps, qui sont des dons du Créateur appartenant à tous. Et c’est pour soi qu’on jeûne, si l’on ne donne pas aux pauvres ce dont on s’est privé pour un temps, mais qu’on le garde pour l’offrir un peu plus tard à son ventre.
A ce sujet, Joël dit : «Sanctifiez le jeûne.» (Jl 1, 14). Sanctifier le jeûne, c’est rendre son abstinence corporelle digne de Dieu en y associant d’autres bonnes œuvres. Que cesse la colère; que les querelles s’apaisent. Car il est vain de tourmenter sa chair si l’on ne met un frein aux plaisirs mauvais de l’âme, puisque le Seigneur affirme par la voix du prophète : «Voilà qu’au jour de jeûne, vous ne faites que votre volonté. Voilà que vous jeûnez en vue des procès et des luttes; vous frappez méchamment à coups de poing, et vous réclamez leurs dettes à tous vos débiteurs.» (Is 58, 3-4). Celui qui réclame à son débiteur ce qu’il lui a donné ne fait rien d’injuste; mais à celui qui se mortifie par la pénitence, il convient mieux de s’interdire de réclamer même ce qui lui revient de droit. Quant à nous, mortifiés et pénitents, Dieu ne nous remettra ce que nous avons fait d’injuste que si nous abandonnons, par amour pour lui, même ce qui nous revient de droit.
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1 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
Homélie 17
Prononcée devant des évêques
réunis aux Fonts baptismaux du Latran
31 mars 591 (samedi de la quatrième semaine de Carême)
La mission des soixante-douze disciples
Saint Grégoire est pénétré de la pensée que l’Eglise a besoin d’évêques saints et zélés. Elever l’épiscopat à la hauteur de son ministère, faire des évêques la conscience de leur peuple, les prémunir contre les défaillances qui les guettent, le pape sait qu’il y a là une œuvre urgente, qui intéresse toute l’Eglise, et il se sent pressé de l’entreprendre. La présente Homélie, prêchée en consistoire au Latran, nous permet de juger avec quelle vigueur il se met à l’ouvrage. Un tel texte n’a rien perdu de sa force. Treize siècles plus tard, saint Pie X écrivait aux évêques : «Lisez en entier, vénérables frères, et proposez à votre clergé pour qu’il la lise et la médite […] cette admirable homélie du saint pontife.» (Encyclique Jucunda sane, du 12 mars 1904)
Après avoir commenté l’évangile de la mission des soixante-douze disciples, Grégoire rappelle leurs devoirs aux prêtres et aux évêques, en dénonçant le peu de zèle qu’ils mettent à les remplir, sans omettre de mentionner les vices auxquels ils s’adonnent. Il décrit enfin les conséquences qu’entraînent les péchés des pasteurs, tant pour eux-mêmes que pour leur peuple. Tout le discours laisse percer la profonde tristesse du pape à la vue des défaillances du clergé.
Si l’examen de conscience est sévère, Grégoire ne s’en tiendra pas là, et il écrira, vers le même temps, un petit livre destiné à former la conscience des évêques, le Liber regulæ pastoralis, mettant au point un programme d’action et de méditation valable pour l’ensemble de l’épiscopat. La Règle Pastorale reprend d’ailleurs bien des images et des idées de cette Homélie : l’allusion au tissu d’écarlate teint deux fois, la comparaison des bases du Temple avec les bœufs, les lions et les chérubins, le commentaire sur les pierres du sanctuaire dispersées, etc.
On serait curieux de savoir comment les reproches du pape furent accueillis par les évêques de l’époque. Peut-être mieux qu’on ne le penserait tout d’abord? Voici, par exemple, comment Licinianus, évêque de Carthagène, reçut la Règle pastorale, dont le ton de rude franchise rappelle si fort notre Homélie : «Qui ne lirait avec consolation un livre qui, médité sans relâche, est une médecine de l’âme, et qui, en inspirant le mépris des choses caduques, mouvantes et changeantes du siècle, ouvre les yeux de l’esprit à la stabilité de la vie éternelle? Ton livre est l’école de toutes les vertus.» Loin de s’offenser du ton direct de Grégoire, cet évêque reçoit le message de tout son cœur.
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1 Processio : il s’agit de la messe du jour, allongée par la tradition du symbole de la foi aux catéchumènes.
2 Le pape s’adresse ici aux chrétiens de souche, par contraste avec les catéchumènes (païens convertis), auxquels il a fait allusion juste avant.
3 Saint Grégoire s’adresse ici particulièrement aux catéchumènes, auxquels il remet le symbole de la foi : la foi ne suffit pas, elle doit être suivie d’œuvres.
4 Les entrailles sont, selon la Bible, le siège de la compassion et de la tendresse.
Lc 10, 1-9
En ce temps-là, le Seigneur en désigna soixante-douze autres, et il les envoya devant lui deux par deux dans toutes les villes et dans tous les lieux où lui-même devait aller. Et il leur dit : «La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson. Partez : voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne portez ni bourse, ni sac, ni chaussures, et ne saluez personne en chemin. En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison! Et s’il s’y trouve un enfant de paix, votre paix reposera sur lui; sinon, elle vous reviendra. Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux; car l’ouvrier mérite son salaire. N’allez pas de maison en maison. En quelque ville que vous entriez et où l’on vous reçoit, mangez ce qu’on vous présente; guérissez les malades qui s’y trouvent, et dites-leur : Le Royaume de Dieu est proche de vous.»
Le Seigneur, notre Sauveur, frères très chers, nous enseigne tan-tôt par ses paroles, tantôt par ses œuvres. Car ses actions elles-mêmes sont des préceptes : ce qu’il accomplit sans rien dire nous montre ce que nous devons faire.
Voici donc qu’il envoie ses disciples deux par deux pour prêcher, parce qu’il y a deux préceptes de charité, l’amour de Dieu et l’amour du prochain, et que s’il n’y a pas au moins deux personnes, la charité ne peut exister. En toute rigueur de termes, en effet, on ne peut prétendre avoir de la charité pour soi-même : notre amour doit s’étendre à autrui pour mériter le nom de charité. Le Seigneur envoie ses disciples deux par deux pour prêcher, afin de nous montrer sans paroles que celui qui n’a pas de charité pour le prochain ne doit en aucune façon assumer la charge de prédicateur.
2. C’est bien à propos qu’on dit : «Il les envoya devant lui dans toutes les villes et dans tous les lieux où lui-même devait aller.» Car le Seigneur suit ses prédicateurs : la prédication précède, et le Seigneur ne vient demeurer en notre âme qu’à la suite de ces paroles d’exhortation qui courent au-devant de lui et font parvenir la vérité dans l’âme. C’est pourquoi Isaïe dit à ces prédicateurs : «Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits les sentiers de notre Dieu.» (Is 40, 3). Et le psalmiste : «Frayez la route à celui qui monte au couchant.» (Ps 68, 5). Le Seigneur est bien monté au couchant, puisque c’est du lieu même où il s’est couché [pour mourir] en sa Passion qu’il a fait davantage éclater sa gloire en ressuscitant. Oui, il est monté au couchant, car cette mort qu’il avait endurée, il l’a foulée aux pieds en ressuscitant. Nous frayons donc la route à celui qui monte au couchant lorsque nous prêchons sa gloire à vos âmes, pour qu’il vienne ensuite lui-même les illuminer par la présence de son amour.
3. Ecoutons ce que déclare le Seigneur aux prédicateurs qu’il envoie : «La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson.» Pour une moisson abondante, les ouvriers sont peu nombreux. Nous ne pouvons le dire sans une grande tristesse : il y a des gens pour entendre de bonnes choses, il n’y en a pas pour leur en dire. Voici que le monde est rempli d’évêques1, et l’on n’y trouve pourtant que bien peu d’ouvriers pour la moisson de Dieu, car ayant accepté la fonction épiscopale, nous n’accomplissons pas le travail lié à cette fonction.
Réfléchissez, frères très chers, réfléchissez donc à ce qui est dit : «Priez le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson.» C’est à vous d’obtenir par vos prières que nous sachions accomplir pour vous ce qui doit l’être : que nous ne laissions pas notre langue s’engourdir lorsqu’il faut vous exhorter, et qu’après avoir accepté la charge de la prédication, nous ne soyons pas condamnés auprès du juste Juge par notre silence.
Si ce sont souvent les vices des prédicateurs qui leur paralysent la langue, souvent aussi, ce sont les fautes de leurs ouailles qui empêchent les pasteurs de prêcher. Les vices des prédicateurs leur paralysent en effet la langue, comme le déclare le psalmiste : «Mais au pécheur, Dieu dit : Pourquoi énumères-tu mes préceptes?» (Ps 50, 16). La parole des prédicateurs est également arrêtée par les fautes de leurs ouailles, ainsi que le Seigneur l’affirme à Ezéchiel : «Je ferai adhérer ta langue à ton palais, tu seras muet et tu cesseras de les avertir, parce que c’est une maison rebelle.» (Ez 3, 26). C’est comme s’il disait clairement : «Si la parole de la prédication t’est retirée, c’est parce que ce peuple qui m’exaspère par sa conduite n’est pas digne d’être exhorté selon la vérité.» Il n’est donc pas facile de savoir par la faute de qui la parole est retirée au prédicateur. Mais ce qu’on sait avec une absolue certitude, c’est que si le silence du pasteur lui nuit parfois à lui-même, il nuit toujours à ses ouailles.
4. Si nous ne sommes pas capables de prêcher avec force, puissions-nous du moins nous acquitter de l’office de notre charge en toute pureté de vie. La suite du texte dit en effet : «Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.» Beaucoup n’ont pas plus tôt reçu juridiction pour gouverner qu’ils brûlent de déchirer leurs ouailles. Ils inspirent la terreur de leur autorité et nuisent à ceux qu’ils devraient servir. Et parce qu’ils n’ont pas le cœur plein de charité, ils veulent faire figure de seigneurs et oublient totalement qu’ils sont des pères. Ils transforment une humble fonction en domination orgueilleuse, et même s’ils prennent parfois des dehors de douceur, ils restent au-dedans pleins de fureur. C’est d’eux que la Vérité affirme en un autre passage : «Ils viennent à vous revêtus de peaux de brebis, mais au-dedans, ce sont des loups rapaces.» (Mt 7, 15)
A l’opposé d’une telle attitude, nous devons considérer que nous sommes envoyés comme des agneaux au milieu des loups, pour que, nous conservant des âmes innocentes, nous ne nous permettions pas de mordre avec méchanceté. Car celui qui reçoit la charge de la prédication ne doit pas infliger de mauvais traitements, mais en supporter, afin que sa propre douceur tempère la colère des furieux, et qu’il soigne les plaies du péché dans les autres tout en souffrant lui-même des plaies causées par ses persécuteurs. Et si le zèle de la vérité exige parfois qu’il sévisse contre ses ouailles, sa colère même doit procéder de l’amour, non de la cruauté; ainsi, tout en faisant respecter au-dehors les droits de la discipline, il aimera au-dedans de lui avec une paternelle bonté ceux qu’il semble persécuter au-dehors en les corrigeant. Or un évêque ne peut bien accomplir cela qu’à la condition d’ignorer tout amour de soi égoïste, de ne pas rechercher les avantages du monde, et de ne pas soumettre son âme au joug de ces fardeaux que le désir cupide des choses de la terre nous impose.
5. D’où la suite du texte : «Ne portez ni bourse, ni sac, ni chaussures, et ne saluez personne en chemin.» En effet, telle doit être la confiance en Dieu du prédicateur que, sans prévoir ce qui lui est nécessaire pour la vie présente, il soit pourtant absolument certain que rien de cela ne lui manquera, de peur qu’en occupant son esprit de choses transitoires, il ne soit moins à même de pourvoir autrui des biens éternels. Si on lui accorde aussi de ne saluer personne en chemin, c’est pour montrer avec quelle hâte il doit faire route pour prêcher.
Mais voici pour qui voudrait comprendre ces paroles de manière allégorique : dans la bourse, l’argent est renfermé; or l’argent renfermé représente la sagesse cachée. Ainsi, celui qui détient les paroles de la sagesse, mais néglige de les communiquer à son prochain, les retient scellées, comme de l’argent dans une bourse. C’est pourquoi il est écrit : «Si la sagesse reste cachée et le trésor invisible, à quoi servent-ils l’un et l’autre?» (Si 41, 14)
Le sac ne peut rien signifier d’autre que le fardeau du monde, et les chaussures, ici, ne peuvent rien représenter d’autre que l’exemple des œuvres mortes. Il n’est pas bon que celui qui reçoit la charge de la prédication porte le fardeau des affaires du monde, qui, en lui faisant courber la tête, l’empêcherait de se redresser pour prêcher les choses du Ciel. Il ne doit pas non plus prêter attention à l’exemple que donnent les insensés par leurs œuvres : il risquerait de se croire autorisé à en renforcer ses propres œuvres, comme avec des peaux mortes. Car il en est beaucoup qui justifient leurs dérèglements par ceux d’autrui. Voyant que les autres ont agi de telle ou telle manière, ils pensent avoir le droit d’en faire autant. N’est-ce pas là s’efforcer de protéger ses pieds avec des peaux d’animaux morts?
Saluer en chemin, c’est saluer au hasard de la route, sans l’avoir recherché ni désiré. Ainsi, celui qui ne prêche pas le salut à ses auditeurs par amour de l’éternelle patrie, mais par ambition des récompenses, est comme celui qui salue en chemin, puisqu’il ne désire le salut de ses auditeurs qu’au hasard [de leur rencontre], et non par un zèle véritable.2
6. Le texte poursuit : «En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison! Et s’il s’y trouve un enfant de paix, votre paix reposera sur lui; sinon, elle vous reviendra.» La paix offerte de la bouche du prédicateur repose sur la maison si un enfant de paix s’y trouve; sinon, elle revient au prédicateur; en effet, ou bien il se trouvera quelqu’un de prédestiné à la vie, et il suivra la parole divine entendue, ou bien, si personne n’a voulu l’écouter, le prédicateur trouvera quelque profit : sa paix lui reviendra, puisqu’il recevra du Seigneur la récompense de son travail et de sa peine.
7. Remarquez-le : celui qui a interdit de porter une bourse ou un sac admet qu’on puisse demander le vivre et le manger en retour de sa prédication. Le texte ajoute en effet : «Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux; car l’ouvrier mérite son salaire.» Si notre paix y est reçue, il est juste que nous demeurions dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux, pour que nous recevions notre salaire terrestre de ceux à qui nous offrons les récompenses de la patrie céleste. C’est pourquoi Paul, qui tenait pourtant ce salaire terrestre pour bien peu de chose, a dit : «Si nous avons semé parmi vous les biens spirituels, est-ce une si grosse affaire que nous moissonnions de vos biens matériels?» (1 Co 9, 11)
Remarquons ce que le texte ajoute : «L’ouvrier mérite son salaire.» C’est que la nourriture qui nous sustente est déjà elle-même une partie du salaire de notre ouvrage, en sorte que le salaire que nous commençons à percevoir ici-bas pour le travail de notre prédication trouve là-haut son achèvement dans la vision de la Vérité. Il faut considérer en ceci que deux salaires nous sont dus pour une seule œuvre, l’un en chemin, l’autre dans la patrie; l’un qui nous soutient dans notre travail, l’autre qui nous récompense à la résurrection. Le salaire que nous recevons à présent doit donc avoir pour effet de nous inciter à tendre avec plus de vigueur vers le salaire futur. Aussi le vrai prédicateur ne doit-il pas prêcher en vue de recevoir dès maintenant son salaire, mais recevoir ce salaire pour pouvoir continuer à prêcher. Car ceux qui prêchent dans le but de recevoir en salaire ici-bas louanges ou cadeaux, se privent sans aucun doute du salaire éternel. Mais ceux qui ne désirent voir leurs paroles plaire aux hommes que pour leur faire aimer le Seigneur, et non eux-mêmes, ou bien qui, dans leur prédication, ne reçoivent de rétribution terrestre que pour éviter le dénuement qui les contraindrait à cesser de prêcher, ceux-là, assurément, ne trouveront aucun empêchement à jouir de la récompense de la patrie pour avoir perçu leur subsistance en chemin.
8. Mais que faisons-nous, nous autres pasteurs — je ne peux le dire sans douleur — que faisons-nous, nous qui recevons un salaire sans nous montrer pour autant des ouvriers? Nous percevons chaque jour les revenus de la sainte Eglise pour notre paie, sans effectuer en retour le moindre travail de prédication pour l’Eglise éternelle. Songeons quel sujet de damnation c’est pour nous de percevoir ici-bas le salaire d’un travail que nous ne faisons pas. Voilà que nous vivons des offrandes des fidèles, mais quel travail accomplissons-nous pour les âmes de ces fidèles? Nous touchons pour notre paie ce qu’ils ont offert pour racheter leurs péchés, sans cependant nous donner la peine qu’il conviendrait pour combattre ces péchés par un effort assidu de prière ou de prédication. C’est tout juste s’il nous arrive de reprendre ouvertement un particulier quand il pèche. Et — ce qui est plus grave — nous allons parfois jusqu’à louer les fautes des puissants de ce monde, de crainte qu’une contrariété ne les amène à nous retirer, dans un accès de colère, les dons qu’ils nous accordaient.
Il faudrait nous rappeler sans cesse ce qui est écrit au sujet de certains hommes : «Ils se nourriront des péchés de mon peuple.» (Os 4, 8). Pourquoi dit-on qu’ils se nourrissent des péchés du peuple, sinon parce qu’ils encouragent les fautes des pécheurs, pour ne pas perdre leur rétribution terrestre? Mais puisque nous vivons, nous aussi, des oblations qu’offrent les fidèles pour leurs péchés, si nous mangeons et que nous nous taisons, c’est sans nul doute de leurs péchés que nous nous nourrissons. Mesurons donc quel crime c’est aux yeux de Dieu que de se nourrir de la rançon des péchés, et de ne pas attaquer les péchés dans notre prédication.
Ecoutons ce que nous dit le bienheureux Job : «Si ma terre crie contre moi, si ses sillons pleurent avec elle, si j’en ai mangé le fruit sans le payer…» (Jb 31, 38-39)3. La terre crie contre son possesseur quand l’Eglise murmure avec raison contre son pasteur. Ses sillons pleurent lorsque les cœurs des auditeurs, qu’ont défrichés de précédents évêques par leur prédication et leurs vigoureux reproches, voient quelque chose à déplorer dans la vie de leur pasteur. Et si le bon propriétaire de cette terre n’en mange pas le fruit sans le payer, c’est que le pasteur judicieux distribue le talent de sa parole, afin que ce ne soit pas pour sa propre condamnation qu’il reçoive de l’Eglise la paie destinée à le nourrir. Nous mangeons bien le fruit de notre terre en le payant quand, en retour des ressources ecclésiastiques que nous recevons, nous travaillons à la prédication. Car nous sommes les hérauts du Juge qui doit venir. Et qui annoncera le Juge qui doit venir, si son héraut se tait?
9. Considérons donc que chacun de nous doit s’efforcer, autant qu’il le peut et qu’il en est capable, de faire comprendre à l’Eglise qui lui a été confiée à la fois quelle terreur on éprouvera lors du jugement à venir et quelle félicité on goûtera dans le Royaume. Et celui qui n’est pas capable d’exhorter tous ses fidèles en une seule et même prédication, doit, autant qu’il le peut, les instruire chacun, les édifier en leur parlant à part, et chercher à faire porter du fruit au cœur de ses fils par une exhortation sans détours.
Il nous faut méditer sans cesse ce qui a été dit aux saints apôtres, et à nous par leur intermédiaire : «Vous êtes le sel de la terre.» (Mt 5, 13). Si nous sommes du sel, nous devons assaisonner les âmes des fidèles. Vous donc, ô pasteurs, songez que ce sont les animaux de Dieu que vous menez paître, ces animaux au sujet desquels le psalmiste dit à Dieu : «Tes animaux habiteront en elle.» (Ps 68, 11). N’avons-nous pas l’habitude de voir des pierres de sel données à lécher aux animaux sans raison pour les rendre mieux portants? Eh bien, l’évêque doit être au milieu de son peuple comme une pierre de sel parmi les animaux sans raison. Il faut que l’évêque pense à ce qu’il dira à chacun, aux avis qu’il distribuera aux uns et aux autres, en sorte que tous ceux qui viennent le trouver soient assaisonnés d’une saveur de vie éternelle comme au contact du sel. Car nous ne sommes pas le sel de la terre si nous n’assaisonnons pas les cœurs de nos auditeurs. Celui-là, au contraire, accorde vraiment un tel assaisonnement à son prochain, qui ne lui refuse pas la parole de la prédication.
10. Mais nous ne prêchons bien aux autres la voie droite que si nous illustrons nos dires par des actes, et que touchés nous-mêmes de componction4 par l’amour de Dieu, nous lavons de nos larmes les fautes quotidiennes de cette vie, qu’aucun homme ne peut traverser sans péché. Or nous ne sommes vraiment touchés nous-mêmes de componction que si nous méditons avec application les actes des pères qui nous ont précédés, pour que la vue de leur gloire fasse paraître notre vie méprisable à nos propres yeux. Nous ne sommes vraiment touchés de componction que si nous scrutons avec application les préceptes du Seigneur, et que nous nous efforçons de progresser grâce à ces préceptes, qui, nous le savons, ont autrefois fait progresser ceux que nous honorons.
C’est en ce sens qu’il est écrit, au sujet de Moïse : «Il disposa aussi une cuve d’airain, dans laquelle Aaron et ses fils pussent se baigner avant d’entrer dans le Saint des Saints; il la fit en fondant les miroirs des femmes qui veillaient à la porte du Tabernacle.» (Ex 38, 8). Moïse dispose une cuve d’airain, dans laquelle les prêtres doivent se baigner avant d’entrer dans le Saint des Saints, parce que la Loi de Dieu nous prescrit de commencer par nous baigner d’un bain de componction, pour que notre impureté ne nous rende pas indignes de pénétrer la pureté des secrets de Dieu. C’est bien à propos qu’on rapporte que cette cuve est faite en fondant les miroirs des femmes qui veillaient continuellement à la porte du Tabernacle. Les miroirs des femmes sont les préceptes de Dieu, dans lesquels les âmes saintes se considèrent sans cesse et reconnaissent s’il n’y a pas en elles quelques souillures d’impureté. Elles corrigent les vices de leurs pensées, et en s’y opposant, elles se recomposent un visage, pour ainsi dire, grâce à l’image renvoyée [par le miroir];
car tandis qu’elles mettent toute leur application à suivre les préceptes du Seigneur, elles discernent assurément en elles ce qui plaît ou ce qui déplaît à l’Epoux céleste.
Elles ne peuvent nullement, tant qu’elles demeurent en cette vie, entrer dans le Tabernacle éternel. Mais cependant, les femmes veillent à la porte du Tabernacle, parce que les âmes saintes, même si elles sont encore appesanties par l’infirmité de la chair, guettent pourtant sans cesse avec amour le passage de l’entrée dans l’éternité. Moïse fit donc une cuve pour les prêtres avec les miroirs des femmes, puisque la Loi de Dieu fournit un bain de componction aux souillures de nos péchés, en nous donnant de contempler les préceptes célestes par lesquels les âmes saintes ont plu à leur divin Epoux. Si nous appliquons à ces préceptes toute notre attention, nous découvrons les souillures de notre image intérieure; la douleur de la pénitence que nous en concevons nous touche de componction, et celle-ci nous baigne, pour ainsi dire, dans la cuve faite avec les miroirs des femmes.
11. Tout en étant touchés de componction pour nous-mêmes, il nous faut encore absolument montrer du zèle pour la vie de ceux qui nous sont confiés. Soyons donc bien pénétrés par l’amertume de la componction, mais sans nous laisser détourner de veiller sur nos proches. A quoi bon, en effet, nous aimer nous-mêmes, si nous manquons à nos devoirs envers nos proches? Et à quoi bon aimer nos proches et montrer du zèle pour eux, si nous manquons à nos devoirs envers nous-mêmes? N’est-il pas prescrit d’offrir, pour orner le Tabernacle, du tissu d’écarlate teint deux fois (cf. Ex 25, 4)? Ainsi, aux yeux de Dieu, notre charité se colore de l’amour de Dieu et du prochain. Et celui-là s’aime vraiment lui-même, qui aime saintement son Créateur. Le tissu d’écarlate est donc teint deux fois quand l’amour de la Vérité enflamme l’âme envers elle-même et envers son prochain.
12. Il nous faut en outre savoir exercer le zèle de la justice contre les actes mauvais de nos proches, sans que notre ardeur à corriger nous fasse nous départir le moins du monde de notre mansuétude. Car la colère de l’évêque ne doit jamais être précipitée ni agitée, mais plutôt modérée par la gravité d’une volonté réfléchie. Nous devons donc à la fois soutenir ceux que nous corrigeons et corriger ceux que nous soutenons, de peur que si nous manquons à l’un de ces devoirs, notre action ne soit indigne d’un évêque, soit par manque d’ardeur, soit par manque de douceur.
C’est pour cela qu’on fit figurer, sur les bases5 utilisées pour le service du Temple, des lions, des bœufs et des chérubins, œuvre du sculpteur (cf. 1 R 7, 29). Le chérubin désigne la plénitude de la science. Mais pourquoi ne jamais représenter, sur les bases, les lions sans les bœufs, ni les bœufs sans les lions? Que symbolisent les bases dans le Temple, sinon les évêques dans l’Eglise? Ceux-ci, en acceptant le souci du gouvernement [des âmes], portent, à la manière des bases, le fardeau qu’on leur a imposé. Sur les bases, on fait donc figurer des chérubins, car il convient assurément que les cœurs des évêques soient remplis de la plénitude de la science. Les lions représentent une sévérité qui inspire la crainte; les bœufs, la patience et la douceur. Ainsi, on ne fait jamais figurer, sur les bases, les lions sans les bœufs, ni les bœufs sans les lions, puisqu’il faut que l’évêque joigne toujours en son cœur une sévérité qui inspire la crainte à la vertu de douceur, et de la sorte, qu’il tempère sa colère de douceur, tout en réchauffant cette douceur par le zèle qu’il met dans la correction, de peur que sa douceur ne devienne de la mollesse.
13. Mais pourquoi parler ainsi quand nous en voyons encore beaucoup s’enfoncer dans le mal par des actions toujours plus abominables? Oui, c’est à vous, évêques, que je m’adresse en pleurant : nous avons appris que plusieurs d’entre vous font des nominations aux fonctions ecclésiastiques moyennant finance, qu’ils vendent la grâce spirituelle et qu’ils tirent profit des iniquités d’autrui pour entasser des gains temporels, tout en subissant cette perte qu’est le péché. Comment donc le commandement du Seigneur ne vous revient-il pas à la mémoire : «Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.» (Mt 10, 8). Comment ne vous remettez-vous pas sous les yeux de l’esprit que notre Rédempteur, entré dans le Temple, renversa les sièges des marchands de colombes et jeta à terre l’argent des changeurs (cf. Jn 2, 14-16)? Qui vend aujourd’hui des colombes dans le Temple de Dieu, sinon ceux qui, dans l’Eglise, reçoivent de l’argent pour imposer les mains? Or c’est par cette imposition des mains qu’est donné l’Esprit-Saint descendu du Ciel. La colombe est donc vendue, puisque l’imposition des mains, par laquelle est reçu l’Esprit-Saint, est offerte contre de l’argent. Mais notre Rédempteur renverse les sièges des marchands de colombes, parce qu’il destitue de leur sacerdoce ces trafiquants. Voilà pourquoi les sacrés canons condamnent l’hérésie simoniaque et ordonnent de priver du sacerdoce ceux qui demandent de l’argent pour accorder les ordres sacrés. Ainsi, les sièges des marchands de colombes sont renversés lorsque ceux qui vendent la grâce spirituelle sont destitués de leur sacerdoce, que ce soit aux yeux des hommes ou à ceux de Dieu.
Et combien d’autres mauvaises actions commettent les chefs de l’Eglise, qui demeurent pour l’instant cachées aux yeux des hommes! Les pasteurs veulent souvent passer pour saints devant les hommes, et ils ne rougissent pas de paraître ignobles aux yeux du Juge intérieur en leurs actions secrètes. Il vient, il vient sans nul doute, le grand jour, il n’est plus loin, ce jour où le Pasteur des pasteurs va se manifester et dévoiler devant tous les actions de chacun. Et s’il se sert maintenant des pasteurs pour punir les fautes de leurs ouailles, c’est lui-même qui sévira alors contre les mauvaises actions des pasteurs. Voilà pourquoi, entré dans le Temple, il se fit lui-même une sorte de fouet avec des cordes, et rejetant les marchands corrompus hors de la maison de Dieu, il renversa les sièges des vendeurs de colombes; car s’il punit les fautes des ouailles par l’intermédiaire de leurs pasteurs, il châtie lui-même les vices des pasteurs. Maintenant, certes, on peut nier devant les hommes ce qu’on fait en secret. Mais le Juge s’apprête à venir, et personne ne pourra se cacher de lui en se taisant, ni le tromper en niant.
14. Il y a encore une chose, frères très chers, qui m’afflige beaucoup dans la vie des pasteurs, mais pour que mon affirmation ne risque pas de paraître injurieuse à l’un ou l’autre, je m’accuse moi aussi du même travers, quoique ce soit sous la contrainte des nécessités d’une époque barbare que je gis, bien malgré moi, dans une telle situation. Nous nous sommes abaissés aux affaires extérieures, et la pratique de notre fonction ne correspond plus à la charge que nous avons reçue. Nous délaissons le ministère de la prédication, et c’est, je pense, pour notre châtiment qu’on nous appelle des évêques, quand nous gardons le nom de notre charge sans l’exercer.
Ceux qui nous sont confiés abandonnent Dieu, et nous nous taisons. Ils gisent dans leur dépravation, et nous ne leur tendons pas la main en les corrigeant. Chaque jour, ils se perdent par toutes sortes de vices, et nous les voyons avec indifférence prendre le chemin de l’enfer. Mais comment pourrions-nous corriger la vie des autres, puisque nous négligeons la nôtre? Car tout occupés des soucis du monde, nous devenons d’autant plus inintelligents pour les réalités du dedans qu’on nous voit plus appliqués à celles du dehors. En effet, à force de se donner du souci pour les biens de la terre, l’âme devient insensible au désir des choses du Ciel. Et cette insensibilité qu’elle acquiert à l’usage, sous l’influence du monde, la rend incapable de s’émouvoir pour ce qui regarde l’amour de Dieu.
C’est donc bien à propos que la sainte Eglise dit de ses membres infirmes : «Ils m’ont mise à garder des vignes; ma vigne à moi, je ne l’ai pas gardée.» (Ct 1, 6). Nos vignes sont les offices que nous remplissons par notre travail quotidien. Mais mis à garder des vignes, notre vigne à nous, nous ne la gardons pas, car tout adonnés à remplir des offices étrangers à notre vocation, nous négligeons de nous acquitter de notre office propre.
Je suis persuadé, frères très chers, que Dieu n’endure rien de pire que le tort que lui causent les évêques : il voit ceux qu’il a établis pour corriger les autres donner eux-mêmes des exemples d’inconduite; il nous voit pécher, nous qui devrions faire cesser le péché. Et souvent — ce qui est particulièrement grave — les évêques, qui devraient donner leurs propres biens, vont jusqu’à piller ceux des autres. Souvent encore, ils raillent les personnes qu’ils voient vivre dans l’humilité et la continence. Pensez donc à ce que peuvent devenir les troupeaux quand les pasteurs se font loups. Car ceux qui reçoivent la garde du troupeau sont ceux-là mêmes qui ne craignent pas de tendre des pièges au troupeau du Seigneur, et c’est contre ces pasteurs qu’il faudrait garder les troupeaux de Dieu.
Nous ne recherchons en rien les intérêts des âmes, nous nous adonnons chaque jour à nos penchants, nous désirons les biens de la terre, nous mettons toute l’application de notre esprit à capter la gloire qui vient des hommes. Et comme, du fait même de notre élévation au-dessus des autres, nous avons plus de facilité pour agir à notre guise, nous faisons servir à notre vaine ambition le ministère dont notre ordination nous a investis. Nous délaissons la cause de Dieu pour nous adonner aux affaires de la terre. Nous avons reçu une charge sainte, et nous sommes empêtrés dans les offices terrestres. En nous s’accomplit assurément ce qui est écrit : «Et il en sera du prêtre comme du peuple.» (Os 4, 9). Car le prêtre ne se distingue plus du peuple si, dans ses œuvres, il ne dépasse pas le commun des hommes par les mérites de sa vie.
15. Demandons à Jérémie de nous prêter ses larmes. Laissons-le méditer sur notre mort et dire en se lamentant : «Comment l’or s’est-il terni? Comment sa couleur si belle s’est-elle changée? Comment les pierres du sanctuaire se sont-elles dispersées au coin de toutes les places?» (Lm 4, 1). L’or s’est terni, en ce sens que la vie des évêques, qui resplendissait autrefois de la gloire des vertus, apparaît maintenant méprisable par la bassesse des fonctions qu’ils exercent. Sa couleur si belle s’est altérée, parce que du fait des offices terrestres et vils qui l’accompagnent, ce saint état de vie est devenu un objet de mépris et d’ignominie. Quant aux pierres du sanctuaire, elles étaient gardées à l’intérieur de celui-ci, et n’étaient portées par le grand-prêtre que lorsqu’il entrait dans le Saint des Saints pour y apparaître dans l’intimité de son Créateur. C’est nous, frères très chers, c’est nous qui sommes les pierres du sanctuaire : nous ne devons apparaître que dans l’intimité de Dieu. Il ne faut jamais qu’on nous voie au-dehors, c’est-à-dire dans des fonctions étrangères à notre vocation. Mais les pierres du sanctuaire se sont dispersées au coin de toutes les places, car ceux qui, par leur vie et leur prière, auraient dû demeurer toujours au-dedans, se répandent au-dehors dans une vie digne de réprobation. Voici qu’il n’y a presque plus aucune fonction séculière qui ne soit exercée par des évêques. Quand les activités de ceux qui appartiennent à ce saint état de vie sont extérieures, ils ressemblent aux pierres du sanctuaire qui gisent au-dehors. Puisque, selon son étymologie grecque, «place» dérive de «largeur», les pierres du sanctuaire sont sur les places lorsque les religieux suivent les larges routes du monde. Et ce n’est pas seulement sur les places, mais au coin6 des places qu’ils ont été dispersés : mus par leur convoitise, ils s’adonnent aux activités de ce monde, et ils s’efforcent cependant de parvenir au sommet des honneurs par le biais de leur état religieux. Ils ont donc été dispersés au coin des places, parce que tout en étant tombés bien bas par les travaux qu’ils accomplissent, ils veulent être honorés pour une apparence de sainteté.
16. Vous voyez de quel terrible glaive le monde est frappé, sous quels grands coups le peuple meurt chaque jour. Quelle en est la cause, sinon principalement notre péché? Voici que les villes dévastées, les bourgs saccagés, les églises et les monastères détruits ont tous été réduits en une campagne désertique. Le peuple meurt, et nous sommes cause de sa mort, nous qui devions le conduire à la vie. Car c’est par suite de notre péché que le peuple a péri en masse, puisque du fait de notre négligence, il n’a pas appris le chemin de la vie.
Nous pouvons bien dire que les âmes des humains sont la nourriture du Seigneur, parce qu’elles ont été créées pour passer en son corps, c’est-à-dire pour contribuer à l’accroissement de son Eglise éternelle. Mais de cette nourriture, nous aurions dû être l’assaisonnement. En effet, comme nous l’avons mentionné un peu plus haut, le Seigneur déclare aux prédicateurs envoyés en mission : «Vous êtes le sel de la terre.» Si donc le peuple est la nourriture de Dieu, les évêques devraient être l’assaisonnement de cette nourriture. Mais comme nous abandonnons la pratique de la prière et de la sainte prédication, le sel est affadi, et il n’est plus capable d’assaisonner la nourriture de Dieu; aussi notre Créateur ne la prend-il plus, car du fait que nous sommes affadis, elle se trouve privée de tout assaisonnement.
Réfléchissons bien : qui nous est-il arrivé de convertir par notre parole? Et quels sont ceux que nos reproches ont fait renoncer à leurs mauvaises actions et ont menés à la pénitence? Qui a abandonné la luxure à la suite de notre prédication? Qui a quitté le chemin de l’avarice, ou celui de l’orgueil? Demandons-nous quel gain nous avons procuré à Dieu, nous qui, ayant reçu un talent, avons été envoyés par lui pour le faire valoir. Il dit en effet : «Faites-le valoir jusqu’à ce que je revienne.» (Lc 19, 13). Le voici déjà qui vient, et il va réclamer ce que nous avons gagné par notre faire-valoir. Combien d’âmes lui montrerons-nous comme gain de notre négoce? Et combien de gerbes d’âmes apporterons-nous en sa présence comme moisson de notre prédication?
17. Mettons-nous devant les yeux ce jour de si grande rigueur où le Juge viendra et fera les comptes avec ses serviteurs à qui il a confié des talents. Alors, on le verra paraître en sa terrible majesté au milieu des chœurs des anges et des archanges. En de telles assises, on lui amènera la multitude de tous les élus et de tous les réprouvés, et ce que chacun a fait sera révélé. Là apparaîtra Pierre, entraînant à sa suite la Judée convertie. Là Paul, conduisant, si j’ose dire, le monde entier converti. Là, en présence de leur Roi, chacun conduisant la région qu’il a convertie : André avec l’Achaïe7 à sa suite, Jean avec l’Asie, Thomas avec l’Inde. Là apparaîtront tous les béliers du troupeau du Seigneur avec les âmes qu’ils ont gagnées, chacun entraînant à sa suite le troupeau qu’il a soumis à Dieu par ses saintes prédications.
Lorsque tant de pasteurs s’avanceront avec leurs troupeaux sous les yeux du Pasteur éternel, que pourrons-nous donc dire, malheureux qui arrivons devant notre Seigneur les mains vides au retour de notre travail, et qui, après avoir porté le titre de pasteurs, nous trouvons dépourvus des brebis qu’il nous fallait nourrir pour les lui présenter? Ici-bas appelés pasteurs, et là-haut sans troupeau!
18. Mais si nous sommes négligents, le Dieu tout-puissant abandonne-t-il pour autant ses brebis? En aucune façon, car il les fera paître en personne, comme il l’a promis par la voix du prophète (cf. Ez 34, 23); tous ceux qu’il a prédestinés à la vie, il leur inculque l’esprit de componction par l’aiguillon des châtiments. Il est vrai que c’est par nous que les fidèles parviennent au saint baptême, que c’est par nos prières qu’ils sont bénis, et que c’est par l’imposition de nos mains qu’ils reçoivent de Dieu l’Esprit-Saint8. Mais tandis qu’ils parviennent ainsi au Royaume des cieux, voici que par notre négligence, nous-mêmes descendons. Les élus, purifiés par les mains des évêques, entrent dans la patrie céleste, et les évêques, eux, par leur mauvaise vie, se précipitent dans les supplices de l’enfer. A quoi comparerai-je ces mauvais évêques, sinon à l’eau baptismale, qui efface les péchés des baptisés et les envoie au Royaume céleste, puis s’écoule elle-même dans l’égout?
Oh! mes frères, redoutons un tel sort! Que nos actions soient à la hauteur de notre ministère. Faisons chaque jour des efforts pour nous débarrasser de nos fautes, de crainte de laisser dans les liens du péché une vie dont le Dieu tout-puissant se sert chaque jour pour en délivrer les autres. Considérons sans cesse ce que nous sommes, songeons quelle fonction est la nôtre; oui, songeons au fardeau dont on nous a chargés. Dressons tous les jours, seul à seul, le bilan des comptes qu’il nous faut rendre à notre Juge.
Mais nous devons veiller sur nous-mêmes sans pour autant négliger de veiller sur notre prochain, en sorte que tous ceux qui viennent nous trouver soient assaisonnés du sel de notre parole. Quand nous voyons un célibataire livré à la luxure, engageons-le à s’efforcer de contenir ses débordements par le mariage, afin qu’une action permise lui apprenne à triompher d’une autre qui ne l’est pas. Quand nous voyons un homme marié, engageons-le à ne s’appliquer aux affaires du siècle qu’en prenant garde de ne pas les faire passer avant l’amour de Dieu, et à ne complaire à la volonté de sa femme qu’à condition de ne pas déplaire à son Créateur. Quand nous voyons un clerc, engageons-le à vivre de telle manière qu’il donne le bon exemple aux gens du monde, de peur que s’il prête à une juste critique, il ne porte atteinte, par son vice, à la bonne réputation de la hiérarchie ecclésiastique. Quand nous voyons un moine, engageons-le à respecter toujours son saint habit en ses actes, ses paroles et ses pensées, à abandonner totalement ce qui est du monde, et à se montrer, par ses mœurs, tel aux yeux de Dieu que son habit le fait paraître aux yeux des hommes.
Celui-ci est-il déjà saint? Engageons-le à croître encore en sainteté. Celui-là est-il encore dans le péché? Engageons-le à se corriger. Et que tous ceux qui viennent trouver l’évêque s’en retirent relevés de quelque assaisonnement par le sel de sa parole. Méditez bien tout cela en vous-mêmes, mes frères, et mettez-le en pratique avec vos proches. Préparez-vous à présenter au Dieu tout-puissant le fruit que vous devez recueillir de la charge que vous avez reçue.
Mais toutes ces choses que nous vous disons, nous comptons plus sur notre prière que sur nos paroles pour les obtenir.
Prions :
O Dieu, qui avez voulu que dans le peuple, on nous appelle pasteurs, donnez-nous de réaliser à vos yeux le nom que nous donnent les hommes. Par Notre-Seigneur
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1 Dans le latin du vie siècle, le mot sacerdos peut désigner le prêtre ou l’évêque. Comme la présente Homélie s’adresse à des évêques, nous l’avons traduit par «évêque», sauf là où il ne peut signifier que «prêtre».
2 Saint Grégoire joue ici sur deux mots latins de même racine : salutare (saluer) et salus, salutis (le salut [éternel]). Ce jeu de mots se retrouve en français.
3 Ces versets du livre de Job illustrent la juste protestation des fidèles en face des pasteurs qui n’accomplissent pas leur devoir d’état. La terre qui crie, c’est l’Eglise diocésaine qui murmure contre son évêque. Les sillons qui pleurent, ce sont les chrétiens qui s’affligent de la vie de leur évêque. Pourquoi ces murmures, pourquoi ces larmes? Parce que le pasteur mange le bénéfice de sa charge (le fruit) sans le payer, c’est-à-dire qu’il ne s’acquitte pas de son devoir de prédication. Le bon pasteur, au contraire, ne fait ni crier sa terre, ni pleurer ses sillons, car il n’en mange pas le fruit sans le payer : il prêche comme il le doit.
4 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
5 Les bases étaient des socles d’airain destinés à recevoir des bassins pour les ablutions des prêtres. Munies de quatre roues de char, elles étaient très soigneusement décorées.
6 In capite : au point le plus noble.
7 Ancienne contrée de la Grèce.
8 Allusion au contexte baptismal de cette Homélie, prononcée aux Fonts baptismaux du Latran à la fin de la quatrième semaine de Carême, celle des «scrutins».
Homélie 18
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre
1er avril 591 (cinquième dimanche de Carême)
Jésus et Abraham
«Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu» : voilà le critère fondamental d’une véritable vie chrétienne. Entendre les paroles de Dieu, c’est les mettre en pratique. Le faisons-nous? demande Grégoire à ses ouailles.
Ainsi, l’évangile du jour nous montre le comportement de Jésus affronté à la haine de ses adversaires juifs : c’est un modèle à imiter par les disciples du Christ lorsqu’ils se trouvent, comme leur Maître, en butte aux affronts et aux vexations des incrédules. Le prédicateur analyse finement les diverses attitudes adoptées par Jésus, et les met en relation avec celles que nous prendrions spontanément en telle occasion. Chacun peut ainsi sentir par lui-même le chemin qui lui reste à parcourir pour imiter parfaitement son Sauveur.
Le pape note ensuite l’incohérence des chrétiens qui reprochent aux Juifs d’avoir refusé le Christ, alors qu’ils le refusent eux-mêmes bien souvent, en ne voulant pas quitter leurs péchés. Insensiblement, l’orateur a ramené ses auditeurs au critère premier qu’il cherche à mettre en valeur : «Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu.» Sans doute, conclut-il, le Seigneur est patient et attend notre pénitence, mais un jour il nous jugera
Voici une Homélie qui donne beaucoup à réfléchir.
Jn 8, 46-59
En ce temps-là, Jésus disait aux foules des Juifs et aux princes des prêtres : «Qui de vous me convaincra de péché? Si je dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas? Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu; si vous n’entendez pas, c’est que vous n’êtes pas de Dieu.» Alors les Juifs lui répondirent : «N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et un possédé du démon?» Jésus répondit : «Je ne suis pas possédé du démon, mais j’honore mon Père, et vous, vous me déshonorez. Moi, je ne cherche pas ma gloire : il y a quelqu’un qui la cherche et qui juge. En vérité, en vérité, je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort.» Alors les Juifs lui dirent : «Maintenant, nous savons que tu es possédé du démon. Abraham est mort, les prophètes aussi; et toi, tu dis : si quelqu’un garde ma parole, il ne goûtera jamais la mort. Serais-tu plus grand que notre père Abraham, qui est mort? Et les prophètes aussi sont morts. Qui prétends-tu être?»
Jésus répondit : «Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien. C’est mon Père qui me glorifie, lui dont vous dites qu’il est votre Dieu. Et vous ne le connaissez pas; mais moi, je le connais; et si je disais que je ne le connais pas, je serais comme vous un menteur. Mais je le connais, et je garde sa parole. Abraham, votre père, a exulté à la pensée de voir mon jour; il l’a vu, et il s’est réjoui.» Alors les Juifs lui dirent : «Tu n’as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham?» Jésus leur dit : «En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, je suis.» Alors ils apportèrent des pierres pour les lui jeter, mais Jésus se déroba et sortit du Temple.
Considérez, frères très chers, la bonté de Dieu. Il était venu pardonner les péchés, et il disait : «Qui de vous me convaincra de péché?» Il ne dédaigne pas de prouver qu’il n’est pas pécheur, lui qui, par sa puissance divine, pouvait justifier les pécheurs. Mais ce qui suit est vraiment terrible : «Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu; si vous n’entendez pas, c’est que vous n’êtes pas de Dieu.» Si celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu, et si celui qui n’est pas de Dieu ne peut les entendre, chacun doit s’interroger pour savoir s’il reçoit les paroles de Dieu dans l’oreille de son cœur, et il en déduira d’où il est. La Vérité commande de désirer la patrie céleste, de réprimer les désirs de la chair, de renoncer à la gloire du monde, de ne pas convoiter les biens d’autrui, de donner largement des siens. Que chacun de vous se demande donc, à part soi, si cette voix de Dieu s’est affermie dans l’oreille de son cœur, et il reconnaîtra par là s’il est de Dieu.
Il en est qui ne daignent même pas prêter l’oreille du corps aux préceptes de Dieu. Il en est encore qui y prêtent bien l’oreille du corps, mais sans que leur esprit les embrasse avec amour. Il en est enfin qui reçoivent volontiers les paroles de Dieu, au point d’en être même touchés de componction1 jusqu’aux larmes, mais passé le temps des larmes, ils retournent à leur iniquité. Tous ceux-là n’entendent évidemment pas les paroles de Dieu, puisqu’ils négligent de les mettre en pratique. Repassez donc votre vie, frères très chers, devant les yeux de votre âme, et qu’une sérieuse réflexion vous remplisse d’appréhension à l’égard de la parole que proclame la Vérité par sa bouche: «Si vous n’entendez pas, c’est que vous n’êtes pas de Dieu.» Mais ce que la Vérité dit des réprouvés, les réprouvés le confirment par leurs œuvres. Car le texte poursuit : «Alors les Juifs lui répondirent : ‹N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et un possédé du démon?›»
2. Ecoutons ce que le Seigneur répond à un tel affront : «Je ne suis pas possédé du démon, mais j’honore mon Père, et vous, vous me déshonorez.» Samaritain signifie «gardien»; or le Seigneur est véritablement un gardien, puisque le psalmiste déclare à son sujet : «Si le Seigneur ne garde la maison, en vain veillent ceux qui la gardent» (Ps 127, 1), et qu’Isaïe s’adresse à lui en disant : «Gardien, où en est la nuit? Gardien, où en est la nuit?» (Is 21, 11). C’est pourquoi le Seigneur n’a pas voulu répondre : «Je ne suis pas un Samaritain», mais : «Je ne suis pas possédé du démon.» Deux accusations ont été portées contre lui : il en a nié une, et par son silence, il a admis l’autre. Car il était bien venu comme gardien du genre humain, et s’il avait dit qu’il n’était pas un Samaritain, il aurait nié être un gardien. Mais il a passé sous silence ce qu’il admettait, et avec calme, il a rejeté ce qu’il entendait dire de faux : «Je ne suis pas possédé du démon.» Ces paroles ne sont-elles pas la confusion de notre orgueil, qui ne peut supporter la plus légère blessure d’amour-propre sans y répondre par des injures plus cinglantes que celles qu’il a reçues? Il fait tout le mal qu’il peut, et menace en outre de faire celui qu’il ne peut pas. Voyez comme sous l’injure, le Seigneur ne se met pas en colère et ne répond pas par des paroles blessantes. Pourtant, si à ceux-là mêmes qui lui disaient de telles choses, il avait voulu répondre : «C’est vous qui êtes possédés du démon», il aurait certainement dit vrai, parce que ses ennemis ne pouvaient pas parler de Dieu d’une façon si méchante sans être pleins du démon. Cependant, après avoir reçu une telle injure, la Vérité s’est retenue de dire même ce qui était vrai, de peur de paraître, non pas dire la vérité, mais répondre à la provocation par une parole injurieuse.
Cela ne nous montre-t-il pas qu’au moment où nous recevons de nos proches des affronts inspirés par la calomnie, nous devons taire ce qui est mauvais en eux, même si c’est vrai, pour éviter de transformer en instrument de notre passion le service d’une juste correction?
Puisque quiconque a le zèle de Dieu est déshonoré par les hommes dépravés, le Seigneur nous a proposé en lui-même un exemple de patience, en disant : «Mais j’honore mon Père, et vous, vous me déshonorez.» Et ce que nous devons faire dans un tel cas, il nous le montre encore par son exemple quand il déclare : «Moi, je ne cherche pas ma gloire : il y a quelqu’un qui la cherche et qui juge.» Il est écrit, nous le savons bien, que le Père a donné au Fils tout jugement, et pourtant, voyez comme sous les outrages, ce même Fils ne se soucie pas de sa gloire. Les injures qu’il reçoit, il les réserve au jugement du Père, pour nous faire sentir, assurément, combien nous devons être patients, puisque lui, le Juge, ne veut pas encore se venger. Et lorsque s’accroît la perversité des méchants, bien loin de cesser la prédication, il faut l’intensifier. C’est ce que nous montre le Seigneur par son exemple, car après avoir été traité de possédé du démon, il répand plus largement les bienfaits de sa prédication, par ces mots : «En vérité, en vérité, je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort.» Mais si les bons deviennent infailliblement meilleurs par le fait même des injures, les bienfaits reçus ne font que rendre plus mauvais les réprouvés. En effet, ayant entendu la prédication, ils affirment à nouveau : «Maintenant, nous savons que tu es possédé du démon.» Parce qu’ils s’étaient assujettis à la mort éternelle, et qu’ils ne voyaient pas cette mort à laquelle ils s’étaient assujettis, ils ne considéraient que la seule mort de la chair, et ne comprenaient donc rien aux paroles de la Vérité; c’est pourquoi ils disaient : «Abraham est mort, les prophètes aussi; et toi, tu dis : si quelqu’un garde ma parole, il ne goûtera jamais la mort.» Ainsi, à la Vérité en personne, ils préférent Abraham et les prophètes, qu’apparemment ils vénèrent. Mais un raisonnement évident nous montre que ceux qui ne connaissent pas Dieu ne peuvent que vénérer faussement les serviteurs de Dieu.
3. Remarquons que le Seigneur, qui a vu les Juifs lui résister ouvertement, n’a pourtant pas renoncé à les instruire à nouveau; il leur déclare : «Abraham, votre père, a exulté à la pensée de voir mon jour; il l’a vu, et il s’est réjoui.» Abraham a vu le jour du Seigneur quand il a reçu chez lui les trois anges figurant la Très Sainte Trinité : trois hôtes auxquels il s’est assurément adressé comme à un seul, car même si les personnes de la Trinité sont au nombre de trois, la nature de la divinité est une.
Mais les esprits charnels des auditeurs du Seigneur n’élèvent pas leurs regards au-dessus de la chair, et ne considérant en lui que l’âge de son corps de chair, ils lui disent : «Tu n’as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham?» Alors, doucement, notre Rédempteur détourne leurs regards de son corps de chair pour les élever à la contemplation de sa divinité, en déclarant : «En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, je suis.» «Avant» indique le passé, et «Je suis» le présent. Parce que sa divinité n’a ni passé ni futur, mais existe toujours, le Seigneur ne dit pas : «Avant Abraham, je fus», mais : «Avant Abraham, je suis.» C’est pourquoi Dieu a déclaré à Moïse : «Je suis celui qui suis», et : «Tu diras aux enfants d’Israël : ‹Celui-qui-est› m’a envoyé vers vous.» (Ex 3, 14). Abraham a donc eu un avant et un après, lui qui a pu aussi bien venir [en ce monde] en manifestant sa présence que quitter [ce monde], emporté par la course de sa vie. Au contraire, il appartient au Christ, qui est la Vérité, d’exister toujours, car rien, pour lui, ne commence dans un temps qui lui serait antérieur, ni ne finit dans un temps qui suivrait.
Mais les incroyants, dont l’esprit ne pouvait supporter ces paroles d’éternité, courent chercher des pierres, et ils cherchaient à lapider celui qu’ils ne parvenaient pas à comprendre.
4. Ce qu’a fait le Seigneur pour se soustraire à la fureur de ceux qui voulaient le lapider est indiqué aussitôt après : «Jésus se déroba et sortit du Temple.» Il est bien étonnant, frères très chers, que le Seigneur ait évité ses persécuteurs en se dérobant, alors que s’il avait voulu exercer la puissance de sa divinité, il pouvait, d’un ordre silencieux de sa volonté, les paralyser sous ses coups ou les frapper d’une mort subite. Mais puisqu’il était venu pour souffrir, il ne voulait pas exercer son pouvoir de juge. Au moment de sa Passion, n’a-t-il pas montré ce qui était en son pouvoir, tout en supportant cependant jusqu’au bout ce pour quoi il était venu? Car dès qu’il eut dit aux persécuteurs qui le cherchaient : «C’est moi» (Jn 18, 6), leur orgueil se trouva renversé par ces seuls mots, et il tombèrent tous à terre.
Lui qui aurait pu, ici également, échapper aux mains de ceux qui voulaient le lapider sans se dérober, pourquoi donc s’est-il dérobé? Parce que s’étant fait homme parmi les hommes, notre Rédempteur nous dit certaines choses par sa parole, et d’autres par son exemple. Et que nous dit-il par cet exemple, sinon de fuir avec humilité la colère des orgueilleux, même quand nous pouvons y résister? C’est en ce sens que Paul déclare : «Laissez agir la colère.» (Rm 12, 19). Que tout homme considère avec quelle humilité il doit fuir la colère de son prochain, puisque Dieu lui-même a évité, en se dérobant, la fureur de ceux qui étaient en colère contre lui. Que personne, par conséquent, ne se cabre face aux outrages qu’il a reçus, ni ne rende injure pour injure. Car il est plus glorieux de vouloir imiter Dieu par la fuite silencieuse de l’affront que de prendre le dessus en y répondant.
5. Tout à l’encontre, l’orgueil dit en notre cœur : «Quelle honte! On t’insulte, et tu te tais! Tous ceux qui te voient te taire lorsqu’on t’outrage, loin de penser que tu fais preuve de patience, s’imaginent que tu te reconnais coupable.» D’où procède en notre cœur cette voix opposée à la patience, sinon du fait que nous ne prêtons d’attention qu’aux choses d’en bas, et que recherchant notre gloire sur la terre, nous ne nous soucions pas de plaire à celui qui nous voit du haut du Ciel? Quand nous recevons des injures, mettons donc en pratique cette parole de Dieu : «Moi, je ne cherche pas ma gloire : il y a quelqu’un qui la cherche et qui juge.»
Ce qui est écrit du Seigneur : «Il se déroba», peut aussi être compris autrement. Il avait prêché beaucoup de choses aux Juifs, mais ceux-ci se moquaient des paroles de sa prédication. Bien plus, cette prédication les avait rendus pires, au point qu’ils voulaient lui lancer des pierres. En se dérobant, le Seigneur fait comprendre que lui, la Vérité en personne, se dérobe à ceux qui dédaignent d’observer ses paroles. Il fuit l’âme qu’il ne trouve pas humble. Et combien aujourd’hui réprouvent la dureté des Juifs qui ne voulurent pas écouter la prédication du Seigneur, et commettent pourtant vis-à-vis des œuvres ce qu’ils reprochent aux Juifs vis-à-vis de la foi! Ils entendent les commandements du Seigneur, ils connaissent ses miracles, mais ils refusent de sortir de leurs dérèglements. Voici que le Seigneur appelle, et nous ne voulons pas revenir. Voici qu’il nous supporte, et nous feignons d’ignorer sa patience. Pendant qu’il en est encore temps, mes frères, que chacun renonce à sa vie déréglée, et qu’il craigne fort la patience de Dieu, de peur d’être un jour dans l’impossibilité d’échapper à la colère de celui dont il dédaigne maintenant la tranquille douceur.
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1 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
2 Saint Grégoire joue sur la ressemblance entre les mots grecs eleos (miséricorde) et elaion (huile d’olive).
3 Les entrailles sont, selon la Bible, le siège de la compassion et de la tendresse.
Homélie 19
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Laurent, martyr
28 mars 591 (mercredi de la quatrième semaine de Carême)
Les ouvriers de la onzième heure
En ce jour de «scrutin», le peuple s’est réuni pour accompagner les catéchumènes dans l’une des étapes qui vont les conduire au baptême : la tradition du symbole de la foi. C’est pour ces futurs néophytes que le pape souligne les exigences de vie nouvelle que comporte la foi dont ils vont faire profession.
Le commentaire de la parabole des ouvriers embauchés aux diverses heures du jour n’est pas chose aisée. Après avoir dit qui sont le père de famille, la vigne et les ouvriers, saint Grégoire propose une double exégèse des heures du jour auxquelles sont embauchés les ouvriers, et il en déduit deux interprétations différentes des ouvriers de la onzième heure. Il lui faut encore expliquer ce qu’est ce mystérieux denier que tous reçoivent également en récompense, et pourquoi chacun le perçoit sans distinction du travail effectué, ce qui est le point choquant de la parabole.
La sentence qui clôt l’évangile — Il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus — permet au prédicateur une finale contrastée, riche de paradoxe chrétien. Car s’il insiste d’abord sur les œuvres dont la foi doit s’accompagner pour nous mériter le Ciel, il repart bientôt dans une direction inattendue : si notre prochain se conduit mal, nous ne devons pas le juger, puisque nul ne connaît les trésors de la miséricorde divine. Et pour mieux inculquer une vérité si importante, le pape raconte une première version de l’histoire du jeune Théodore, qu’il reprendra en termes différents dans l’Homélie 38 (16) et dans les Dialogues (IV, 40, 2-5). Ce récit poignant nous fait toucher du doigt la miséricorde de Dieu qui se manifeste dans les âmes. Grégoire sait ainsi à la fois souligner l’intransigeance de la parole de Dieu et ne pas tomber dans le piège du rigorisme. «Etroite est la voie qui mène à la vie», mais il n’y a pas de bornes à la miséricorde divine.
Merveilleux pédagogue, notre orateur exploite toutes les ressources que lui offrent les histoires édifiantes : outre les exemples de vertu héroïque, il y a les précédents de conversions inattendues. Les fidèles ont besoin d’entendre les uns et les autres, car à quoi leur servirait de comprendre ce qu’ils doivent pratiquer, si on ne leur donnait l’espoir d’y parvenir malgré les péchés et les vices où ils se débattent encore?
Mt 20, 1-16
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : «Le Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui sortit dès le point du jour afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne. Ayant convenu avec les ouvriers d’un denier par jour, il les envoya dans sa vigne. Il sortit aussi vers la troisième heure, et en vit d’autres qui se tenaient là, sur la place, sans rien faire. Il leur dit : ‹Allez vous aussi dans ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera juste.› Et ils y allèrent. Il sortit encore vers la sixième et vers la neuvième heure, et refit de même. Enfin, étant sorti vers la onzième heure, il en trouva d’autres qui se tenaient là, et il leur dit : ‹Pourquoi êtes-vous là, toute la journée, sans rien faire?› Ils répondirent : ‹Parce que personne ne nous a embauchés.› Il leur dit : ‹Allez vous aussi dans ma vigne.› Quand le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant : ‹Appelle les ouvriers et paie leur salaire, en commençant par les derniers arrivés et en finissant par les premiers.› Ceux de la onzième heure vinrent et reçurent chacun un denier. Les premiers, venant à leur tour, pensaient qu’ils recevraient davantage. Mais ils reçurent aussi chacun un denier. En le recevant, ils murmuraient contre le père de famille, en disant : ‹Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure, et tu leur donnes autant qu’à nous qui avons porté le poids du jour et de la chaleur!› Mais le maître, s’adressant à l’un d’eux, répondit : ‹Mon ami, je ne te fais pas de tort; n’as-tu pas convenu d’un denier avec moi? Prends ce qui te revient et pars. Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi. N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux? Ou bien ton œil est-il mauvais parce que je suis bon?› Ainsi, les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers; car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.»
L’explication de cette lecture du Saint Evangile appelle de longs développements, mais je veux si possible vous les résumer, pour éviter qu’un discours trop prolixe, s’ajoutant à une longue cérémonie1, ne vous soit à charge.
Le Royaume des cieux est comparé à un père de famille qui embauche des ouvriers pour cultiver sa vigne. Or qui peut être plus justement comparé à ce père de famille que notre Créateur, qui gouverne ceux qu’il a créés, et exerce en ce monde le droit de propriété sur ses élus comme un maître sur les serviteurs qu’il a chez lui? Il possède une vigne, l’Eglise universelle, qui a poussé, pour ainsi dire, autant de sarments qu’elle a produit de saints, depuis Abel le juste jusqu’au dernier élu qui naîtra à la fin du monde.
Ce Père de famille embauche des ouvriers pour cultiver sa vigne, dès le point du jour, à la troisième heure, à la sixième, à la neuvième et à la onzième heure, puisqu’il n’a pas cessé, du commencement du monde jusqu’à la fin, de réunir des prédicateurs pour instruire la foule des fidèles. Le point du jour, pour le monde, ce fut d’Adam à Noé; la troisième heure, de Noé à Abraham; la sixième, d’Abraham à Moïse; la neuvième, de Moïse jusqu’à la venue du Seigneur; et la onzième heure, de la venue du Seigneur jusqu’à la fin du monde. Les saints apôtres ont été envoyés pour prêcher en cette dernière heure, et bien que tard venus, ils ont reçu un plein salaire.
Le Seigneur ne cesse donc en aucun temps d’envoyer des ouvriers pour cultiver sa vigne, c’est-à-dire pour enseigner son peuple. Car tandis qu’il faisait fructifier les bonnes mœurs de son peuple par les patriarches, puis par les docteurs de la Loi et les prophètes, enfin par les apôtres, il travaillait, en quelque sorte, à cultiver sa vigne par l’entremise de ses ouvriers.
Tous ceux qui, à une foi droite, ont joint les bonnes œuvres furent les ouvriers de cette vigne, bien qu’à des degrés divers et selon des mesures différentes. Les ouvriers du point du jour, de la troisième, de la sixième et de la neuvième heure, désignent donc l’ancien peuple hébreu, qui, s’appliquant en la personne de ses élus, depuis le commencement du monde, à rendre un culte à Dieu avec une foi droite, n’a, pour ainsi dire, pas cessé de travailler à la culture de la vigne. Mais à la onzième heure, les païens sont appelés, et c’est à eux que s’adressent ces paroles : «Pourquoi êtes-vous là, toute la journée, sans rien faire?» Car tout au long de ce si grand laps de temps traversé par le monde, ceux-ci avaient négligé de travailler en vue de la vie [éternelle], et ils étaient là, en quelque sorte, toute la journée, sans rien faire. Mais remarquez, mes frères, ce qu’ils répondent à la question qui leur est posée : «Parce que personne ne nous a embauchés.» En effet, aucun patriarche ni aucun prophète n’était venu à eux. Et que veut dire : «Personne ne nous a embauchés pour travailler», sinon : «Nul ne nous a prêché les chemins de la vie.»
Mais nous, que dirons-nous donc pour notre excuse, si nous nous abstenons des bonnes œuvres? Songez que nous avons reçu la foi au sortir du sein de notre mère, entendu les paroles de vie dès notre berceau, et sucé aux mamelles de la sainte Eglise le breuvage de la doctrine céleste en même temps que le lait maternel.2