Homiliae in Evangelia (page 3)

Grégoire le Grand · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 6 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2. Nous pouvons aussi distribuer ces diverses heures du jour entre les âges de la vie de chaque homme. Le petit jour, c’est l’enfance de notre intelligence. La troisième heure peut s’entendre de l’adolescence, car le soleil y prend alors déjà, pour ainsi dire, de la hauteur, en ce que les ardeurs de la jeunesse commencent à s’y échauffer. La sixième heure, c’est l’âge de la maturité : le soleil y établit comme son point d’équilibre, puisque l’homme est alors dans la plénitude de sa force. La neuvième heure désigne la vieillesse, où le soleil descend en quelque sorte du haut du ciel, parce que les ardeurs de l’âge mûr s’y refroidissent. Enfin, la onzième heure est cet âge qu’on nomme vieillesse décrépite ou extrême vieillesse. De là vient que les Grecs n’appellent plus gerontas ceux qui sont très âgés, mais presbyterous, afin de souligner que ces personnes qu’ils dénomment «plus avancées en âge» ont dépassé le stade de la vieillesse. Puisque les uns sont conduits à une vie honnête dès l’enfance, d’autres durant l’adolescence, d’autres à l’âge mûr, d’autres dans la vieillesse, d’autres enfin dans l’âge décrépit, c’est comme s’ils étaient appelés à la vigne aux différentes heures [du jour].

Examinez donc votre façon de vivre, frères très chers, et voyez si vous avez commencé à vous conduire comme les ouvriers de Dieu. Réfléchissez bien tous à vos actes, et considérez si vous travaillez à la vigne du Seigneur. Car celui qui en cette vie ne recherche que son intérêt, n’est pas encore venu à la vigne du Seigneur. Ceux-là en effet travaillent pour le Seigneur qui pensent au profit de leur Maître et non au leur, qui, sous l’impulsion de la charité, s’appliquent aux œuvres de miséricorde, s’efforcent de gagner des âmes et s’empressent d’entraîner les autres à marcher avec eux vers la vie. Quant à celui qui vit pour lui-même et se repaît des voluptés de la chair, on lui reproche avec raison de rester sans rien faire, puisqu’il ne travaille pas à faire avancer l’œuvre de Dieu.

3. Celui qui, jusqu’en son dernier âge, a négligé de vivre pour Dieu, est comme l’ouvrier resté sans rien faire jusqu’à la onzième heure. Et c’est à bon droit qu’on dit à ceux qui se croisent les bras jusqu’à la onzième heure : «Pourquoi êtes-vous là, toute la journée, sans rien faire?» C’est comme si l’on disait clairement : «Si vous n’avez pas voulu vivre pour Dieu durant votre jeunesse et votre âge mûr, repentez-vous du moins en votre dernier âge; il est très tard, et vous ne pourrez plus beaucoup travailler, mais venez quand même sur les chemins de la vie.» Ceux-là aussi, par conséquent, le Père de famille les appelle; souvent, d’ailleurs, ils sont récompensés les premiers, parce qu’ils quittent leur corps pour le Royaume avant ceux qui avaient été appelés dès leur enfance. N’est-ce pas à la onzième heure que vint le larron (cf. Lc 23, 39-43)? Ce n’est pas par son âge avancé, mais par son supplice qu’il se trouva parvenu au soir [de sa vie]. Il confessa Dieu sur la croix, et il exhala son dernier souffle presque au moment où le Seigneur rendait sa sentence. Et le Père de famille, admettant le larron avant Pierre dans le repos du paradis, a bien distribué le denier en commençant par le dernier.

Il y eut tant de pères avant la Loi comme sous la Loi! Et pourtant, seuls ceux qui furent appelés lors de l’avènement du Seigneur parvinrent sans délai au Royaume des cieux. Ceux qui avaient commencé à travailler à la onzième heure reçurent donc ce denier auquel aspiraient de tout leur désir ceux qui travaillaient depuis la première heure. Car tous ont obtenu la même récompense, celle de la vie éternelle, qu’ils aient été appelés dès le commencement du monde ou qu’ils soient venus au Seigneur à la fin du monde. C’est pourquoi ceux qui s’étaient mis les premiers au travail disent en murmurant : «Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure, et tu leur donnes autant qu’à nous qui avons porté le poids du jour et de la chaleur!» Ils ont en effet porté le poids du jour et de la chaleur, ceux qui ont été appelés dès le commencement du monde, puisqu’il leur échut de vivre longtemps ici-bas, et qu’ils furent obligés de supporter plus longuement les tentations de la chair. Or, porter le poids du jour et de la chaleur, n’est-ce pas être éprouvé par les ardeurs de la chair pendant une plus longue durée de vie?

4. Mais on peut se demander pourquoi l’on nous présente en train de murmurer des gens qui ont été appelés à entrer dans le Royaume, fût-ce tardivement. Car personne n’obtient le Royaume des cieux s’il murmure; personne non plus ne peut murmurer s’il l’obtient. Cependant, quelque juste qu’ait été leur vie, les anciens Patriarches, qui vécurent avant l’avènement du Seigneur, ne furent pas conduits dans le Royaume tant que ne descendit pas celui qui devait, par sa mort, ouvrir aux hommes les portes fermées du paradis. Leur murmure n’est donc autre chose que ce long retard qu’ils ont souffert dans l’obtention du Royaume, après avoir vécu comme ils le devaient pour l’obtenir. Ils furent en effet reçus aux enfers après avoir mené une vie juste, et bien qu’ils y eussent connu la paix, cela revint pour eux à avoir travaillé à la vigne puis murmuré. Ils ont pour ainsi dire reçu leur denier après avoir murmuré, eux qui sont parvenus aux joies du Royaume après un long séjour aux enfers.

Mais nous, arrivés à la onzième heure, nous ne murmurons pas après avoir travaillé, et nous recevons notre denier, puisque venus en ce monde après le Médiateur, nous sommes admis au Royaume dès que nous quittons ce corps, et que nous recevons immédiatement ce que les anciens Pères n’ont mérité d’obtenir qu’après un long délai. Aussi le Père de famille dit-il : «Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi.» Et parce que l’admission dans le Royaume ne relève que de son bon vouloir, c’est à juste titre qu’il ajoute : «N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux?» C’est en effet une grande folie pour l’homme d’élever une plainte contre la bonté de Dieu. Il n’aurait d’ailleurs pas sujet de se plaindre que Dieu ne donne pas quand il n’y est pas tenu, mais seulement s’il ne donnait pas quand il y est tenu. C’est pourquoi il est ajouté bien à propos : «Ou bien ton œil est-il mauvais parce que je suis bon?»

Que personne ne s’enorgueillisse de son travail ni de la longue durée de celui-ci, puisqu’après avoir proféré ces paroles, la Vérité déclare aussitôt : «Ainsi, les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers.» Car même si nous connaissons la nature et le nombre de nos bonnes actions, nous ignorons encore de quelle manière pénétrante le Juge céleste les examinera. Il faudrait du reste se réjouir beaucoup d’être dans le Royaume des cieux, quand bien même on y serait le dernier.

5. Cependant, ce qui fait suite à ces paroles est vraiment terrible : «Car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.» Beaucoup, en effet, viennent à la foi, mais bien peu arrivent au Royaume des cieux.3

Voyez comme nous sommes venus nombreux à la fête de ce jour; voici que l’église est comble, et pourtant, qui sait combien peu d’entre nous seront comptés au nombre des élus de Dieu? Car tous, par leur voix, proclament le Christ, mais tous ne le proclament pas par leur vie. Beaucoup suivent Dieu en paroles, mais le fuient par leur conduite. C’est d’eux que Paul déclare : «Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le renient par leurs actes.» (Tt 1, 16). Et Jacques affirme : «La foi sans les œuvres est morte.» (Jc 2, 26)

C’est dans le même sens que le Seigneur dit par la bouche du psalmiste : «J’ai annoncé et j’ai parlé, ils se sont multipliés au-delà du nombre.» (Ps 40, 6). A l’appel du Seigneur, les fidèles se multiplient au-delà du nombre, parce que certains viennent à la foi, qui n’obtiennent pas d’être au nombre des élus. Ils sont mêlés aux fidèles ici-bas dans la confession d’une même foi, mais du fait de leur mauvaise vie, ils ne méritent pas de partager dans l’au-delà le sort des fidèles. Cette bergerie qu’est la sainte Eglise reçoit les boucs comme les agneaux. Mais l’Evangile nous l’atteste : lorsque le Juge viendra, il séparera les bons des méchants, comme le pasteur met les brebis à part des boucs (cf. Mt 25, 32). Impossible pour ceux qui se sont adonnés ici-bas aux plaisirs de la chair d’être comptés là-haut au nombre des brebis. Et le Juge prive là-haut du sort des humbles ceux qui élèvent ici-bas leurs cornes avec orgueil. Même si l’on persévère dans la foi qui vient du Ciel, on ne peut atteindre le Royaume des cieux en recherchant ici-bas de tout son désir les biens de la terre.

6. Des gens qui se conduisent ainsi, frères très chers, vous en voyez beaucoup dans l’Eglise; eh bien, vous ne devez ni les imiter, ni désespérer de leur sort. Ce que chacun est aujourd’hui, nous le voyons bien, mais ce qu’il sera demain, nous ne le savons pas. Souvent, celui-là même qui semblait être derrière nous en vient à nous dépasser par la promptitude qu’il met à avancer dans les bonnes œuvres; et nous suivons avec peine celui que la veille nous paraissions devancer. Pendant qu’Etienne mourait pour la foi, Saul gardait les vêtements de ceux qui le lapidaient (cf. Ac 7, 58). C’était donc bien lui qui lapidait Etienne par les mains de tous ceux qui le lapidaient, parce qu’il permettait à tous de le lapider plus à l’aise. Et pourtant, dans la sainte Eglise, Saul a précédé par l’ampleur de ses travaux celui-là même dont il avait fait un martyr en le persécutant.

Deux points doivent donc retenir notre particulière attention. Le premier est que, puisqu’il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus, nul ne doit être trop sûr de lui, car même s’il a déjà été appelé à la foi, il ne sait s’il est digne du Royaume éternel. Le second est que personne ne doit se permettre de désespérer de son prochain, quand bien même il le verrait plongé dans le vice, parce que nul ne connaît les trésors de la miséricorde divine.

7. Je vais, mes frères, vous raconter une histoire arrivée récemment, pour que, si vous vous reconnaissez pécheurs du fond du cœur, vous en aimiez davantage la miséricorde du Dieu tout-puissant. Cette année, dans mon monastère situé près de l’église des bienheureux martyrs Jean et Paul, un frère vint pour mener la vie religieuse; il fut reçu pieusement, et vécut plus pieusement encore. Son frère le suivit au monastère : par le corps, non par le cœur. Ayant en horreur la vie et l’habit monastiques, il vivait comme hôte dans ce monastère. Ses mœurs l’éloignaient de la vie des moines, mais il ne pouvait cesser d’habiter au monastère, car il n’avait ni de quoi s’occuper, ni de quoi vivre. Sa nature dépravée était une charge pour tous, mais tous le toléraient avec patience par amour pour son frère. Orgueilleux et luxurieux, il ignorait qu’une vie dût suivre celle de ce monde, et il se moquait de ceux qui voulaient lui en parler. Ainsi, vivant avec l’habit du siècle dans le monastère, il était léger en paroles, instable par ses passions, orgueilleux dans son esprit, recherché dans son habillement et dissipé dans ses actes.

Or, au mois de juillet dernier, il fut frappé par cette épidémie de peste que vous savez. Parvenu à la dernière extrémité, il se trouva sur le point de rendre l’âme. La mort avait déjà saisi les extrémités de son corps; il n’y avait plus de vie que dans sa poitrine et sa langue. Les frères, réunis autour de lui, le soutenaient de leurs prières en ses derniers moments, autant que Dieu le leur accordait. Mais il vit tout à coup venir vers lui un dragon prêt à le dévorer, et il se mit à pousser de grands cris : «Voici qu’on m’a donné en pâture au dragon. Votre présence seule l’empêche de me dévorer; pourquoi me faire attendre? Laissez-le faire. Qu’on lui permette de me dévorer.» Et comme les frères lui recommandaient de faire sur lui le signe de la croix, il répondit, autant que ses forces le lui permirent : «Je veux me signer, mais je ne peux pas, car le dragon m’en empêche; la bave de sa gueule inonde mon visage, ma gorge suffoque sous sa gueule. Voici qu’il écrase mes bras, et ma tête est déjà dans sa gueule.» Comme il disait cela pâle, tremblant et agonisant, les frères se mirent à prier avec une ferveur redoublée, pour venir ainsi en aide à celui que retenait l’emprise du dragon. Alors, tout à coup libéré, le mourant se mit à pousser de grands cris : «Dieu soit loué! Voilà qu’il est parti, voilà qu’il est sorti; devant vos prières, le dragon qui m’avait pris s’est enfui.»

Aussitôt, il fit vœu de servir Dieu et de se faire moine; depuis lors, les fièvres continuent à l’oppresser, et il souffre toujours beaucoup. Il a bien été soustrait à la mort, mais il n’a pas encore été entièrement rendu à la vie. Parce qu’il a été très longtemps l’esclave de son iniquité, il subit une longue maladie, et son cœur dur est brûlé par le feu plus dur encore de l’expiation. La divine Providence a ainsi voulu qu’une maladie prolongée brûle des vices prolongés. Qui aurait jamais cru que Dieu maintiendrait en vie cet homme en vue de sa conversion? Qui peut considérer une si grande miséricorde de Dieu? Voilà qu’un jeune homme débauché aperçut à sa mort le démon qu’il avait servi pendant sa vie; et cette vision, loin de lui faire perdre la vie, lui permit de connaître celui dont il s’était rendu l’esclave, afin que le connaissant, il pût lui résister, et que lui résistant, il en triomphât. Celui qui auparavant le possédait sans qu’il le vît, il lui fut donné, à la fin, de le voir, pour ne plus se laisser posséder par lui. Quelle langue pourrait décrire les entrailles4 de la miséricorde divine? Quel esprit ne resterait stupéfait devant de telles richesses de bonté? Ce sont bien ces richesses de la bonté divine qu’avait en vue le psalmiste lorsqu’il disait : «Toi, mon secours, je te célébrerai par mes chants, parce que tu es, ô Dieu, mon refuge, ô mon Dieu, ma miséricorde.» (Ps 59, 18). Ayant considéré de quelles souffrances est tissée la vie humaine, le psalmiste appela Dieu son secours; et parce qu’au sortir de la présente tribulation, Dieu nous accueille dans le repos éternel, il l’appelle encore son refuge. Le psalmiste a également considéré que Dieu voit nos mauvaises actions, mais les supporte, et que malgré nos fautes, il patiente afin de nous conduire à la récompense par la pénitence; aussi n’a-t-il pas voulu se contenter de dire que Dieu est miséricordieux, il l’a nommé la Miséricorde en personne : «O mon Dieu, ma miséricorde.»

Remettons donc devant nos yeux le mal que nous avons commis; reconnaissons avec quelle douce patience Dieu nous supporte; considérons les entrailles de sa bonté paternelle : non seulement il se montre indulgent pour les fautes, mais il promet encore le Royaume des cieux à ceux qui, après leurs fautes, font pénitence. Et du plus profond de notre cœur, disons tous et chacun : O mon Dieu, ma Miséricorde, qui vivez et régnez, trois dans l’unité et un dans la Trinité, à jamais, pour les siècles des siècles. Amen.

Homélie 20

Prononcée devant le peuple

dans la basilique de saint Jean-Baptiste,

le samedi des Quatre-Temps avant Noël

22 décembre 591

La Prédication de saint Jean-Baptiste

Prononcée à la fin du temps de l’Avent, en un jour pénitentiel, cette Homélie veut à la fois préparer les fidèles à la venue du Seigneur et les engager à faire pénitence. Grégoire y commente verset par verset le récit évangélique de la prédication de saint Jean-Baptiste. Il exalte au passage l’humilité de Jean, inculque la crainte du jugement dernier à ses ouailles, et leur montre la nécessité de faire de dignes fruits de pénitence, en expliquant soigneusement quel sens a ici le mot «digne».

Aux Juifs remués par sa prédication et qui lui demandaient : «Que devons-nous faire?» Jean indique les œuvres de miséricorde comme la plus efficace des pénitences. «Celui qui accueille un prophète en qualité de prophète recevra une récompense de prophète», à l’exemple de l’orme qui sert de tuteur à la vigne sans porter lui-même de fruit. Sur quoi le pape s’engage dans un très long commentaire de l’oracle d’Isaïe sur le désert changé en étang, attribuant un sens symbolique à chacun des arbres que le prophète aperçoit dans le désert, pour en arriver à ce fameux orme qui supporte la vigne (cf. Pline, Naturalis Historia 14, 3 : «Sur le territoire campanien, on marie les vignes aux peupliers; […] celles-ci grimpent de branche en branche jusqu’à la cime.» Justinus parle des «vignes de Falerne mariées à l’ormeau»).

Quelques-uns trouveront l’exégèse du texte d’Isaïe un peu forcée. Mais pourquoi n’essaieraient-ils pas de dépasser cette première impression? Ils reconnaîtraient alors dans ce type de commentaire patristique «un jeu spontané de l’âme possédée par le Christ. Rien de plus naturel, pour qui a l’esprit rempli du Mystère, que de le retrouver partout. Pour découvrir ainsi le Christ et son Eglise derrière chaque ligne de l’Ancien Testament, il suffit de laisser parler la foi et l’amour qui nous habitent. Les fameux ‹sens› de l’Ecriture, qui paraissent aujourd’hui si artificiels, ne sont en réalité que les voies où s’engage instinctivement le cœur du chrétien, pour peu qu’on lui lâche la bride.»

(A. de Vogüé, postface du livre de B. de Margerie, Introduction à l’histoire de l’exégèse, Paris, 1990, t. 4, p. 267)

Après son long détour chez Isaïe, saint Grégoire revient sur la nécessité absolue de la pénitence pour emporter par violence le Royaume des cieux, dont nos péchés nous ont interdit l’entrée.

Lc 3, 1-11

La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce Pilate étant procurateur de la Judée, Hérode, tétrarque de Galilée, Philippe, son frère, tétrarque d’Iturée et de Trachonitide, Lysanias, tétrarque d’Abilène, sous les grands-prêtres Anne et Caïphe, la parole du Seigneur fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. Et il vint dans toute la région du Jourdain, prêchant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés, comme il est écrit dans le livre des oracles du prophète Isaïe: «Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Toute vallée sera comblée, toute montagne ou colline sera abaissée. Les chemins tortueux deviendront droits, et les raboteux seront aplanis. Et toute chair verra le salut de Dieu.»

Il disait aux foules qui venaient se faire baptiser par lui : «Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui vient? Faites donc de dignes fruits de pénitence, et n’essayez pas de dire en vous-mêmes : ‹Nous avons Abraham pour père.› Car je vous l’affirme, de ces pierres mêmes, Dieu peut faire des enfants d’Abraham. Déjà la cognée est à la racine de l’arbre. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu.» Et les foules lui demandaient : «Que devons-nous donc faire?» Il leur répondait : «Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même.»

Le temps où le précurseur de notre Rédempteur reçut la parole de sa prédication est désigné par la mention du chef de l’Etat romain et des rois de Judée : «La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce Pilate étant procurateur de la Judée, Hérode, tétrarque de Galilée, Philippe, son frère, tétrarque d’Iturée et de Trachonitide, Lysanias, tétrarque d’Abilène, sous les grands-prêtres Anne et Caïphe, la parole du Seigneur fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert.»

Puisque Jean-Baptiste venait annoncer celui qui devait racheter quelques Juifs et beaucoup de païens, le temps de sa prédication est désigné par la mention de l’empereur des païens et des princes des Juifs. Mais parce que les païens devaient être réunis, et les Juifs dispersés à cause de leur incroyance, cette description du gouvernement du monde indique qu’un chef unique était à la tête de l’Etat romain, alors que le royaume de Judée, partagé en quatre, était gouverné par plusieurs princes. Notre Rédempteur n’a-t-il pas dit : «Tout royaume divisé contre lui-même court à sa ruine.» (Lc 11, 17). Il est donc clair que celui de Judée était arrivé au terme de son existence comme royaume, puisqu’il était divisé entre tant de rois.

C’est encore bien à propos que cet évangile ne nous dit pas seulement sous quels rois, mais aussi sous quels prêtres ces faits se produisirent. Jean-Baptiste annonçait celui qui devait être à la fois Roi et Prêtre; c’est pourquoi l’évangéliste Luc situe le temps de la prédication de Jean en référence aux autorités royales et sacerdotales.

2. «Et il vint dans toute la région du Jourdain, prêchant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés.» Il est évident pour tous les lecteurs que Jean n’a pas seulement prêché le baptême de pénitence, mais qu’il l’a aussi administré à certains, sans pouvoir toutefois conférer par ce baptême la rémission des péchés. En effet, la rémission des péchés nous est accordée par le seul baptême du Christ. Aussi faut-il remarquer qu’il est dit : «Prêchant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés», car ne pouvant administrer le baptême qui remet les péchés, il l’annonçait. De même que la parole de sa prédication était l’avant-coureur de la Parole du Père faite chair, ainsi son baptême, par lequel les péchés ne pouvaient être remis, devait être l’avant-coureur du baptême de pénitence, par lequel les péchés sont remis; et de même que sa parole était l’avant-coureur de la personne du Rédempteur, ainsi son baptême, précédant celui du Seigneur, devait être l’ombre de la vérité.

3. Le texte poursuit : «Comme il est écrit dans le livre des oracles du prophète Isaïe : ‹Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.›

(Is 40, 3).» Interrogé sur ce qu’il était, Jean-Baptiste répondit : «Je suis la voix de celui qui crie dans le désert.» (Jn 1, 23). Comme nous venons de le dire, s’il fut appelé «la voix» par le prophète, c’est qu’il précédait la Parole.

La suite nous révèle ce qu’il criait : «Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.» Tous ceux qui prêchent la foi droite et les bonnes œuvres, que font-ils d’autre que préparer le chemin au Seigneur qui vient dans les cœurs de ceux qui les écoutent? Leur dessein est que la force de la grâce pénètre ces cœurs, et que la lumière de la vérité les éclaire; ils veulent rendre droits les sentiers du Seigneur, en suggérant aux âmes des pensées pures par leur bonne prédication.

«Toute vallée sera comblée, toute montagne ou colline sera abaissée.»

Que désignent ici les vallées, sinon les humbles, et les montagnes ou les collines, sinon les orgueilleux? A la venue du Rédempteur, les vallées ont donc été comblées, et les montagnes ou les collines abaissées, parce que, suivant sa parole, «tous ceux qui s’élèvent seront abaissés, et tous ceux qui s’abaissent seront élevés» (Lc 14, 11). Oui, la vallée est comblée et son niveau s’élève, tandis que la montagne ou la colline est abaissée et que son niveau descend : par leur foi au Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ fait homme (cf. 1 Tm 2, 5), les païens ont reçu la plénitude de la grâce, tandis que les Juifs, en s’écartant de la vérité par leur refus de croire, ont perdu cela même qui faisait leur orgueil. Toute vallée sera comblée, car les cœurs des humbles, recevant la doctrine sacrée de l’Ecriture, seront remplis de la grâce des vertus, selon ce qui est écrit : «Il fait jaillir des sources dans les vallées» (Ps 104, 10), et aussi : «Les vallées regorgeront de froment.» (Ps 65, 14). L’eau s’écoule du haut des montagnes, c’est-à-dire que la doctrine de vérité abandonne les esprits orgueilleux; mais les sources naissent dans les vallées, en ce sens que les esprits humbles reçoivent la parole de la prédication. Que les vallées regorgent de froment, nous le voyons et le constatons déjà, puisque tant d’hommes doux et simples, qui paraissaient méprisables à ce monde, ont été comblés à satiété de l’aliment de la vérité.

4. Ayant reconnu de quelle admirable sainteté Jean-Baptiste était investi, le peuple voyait en lui cette montagne d’une hauteur et d’une fermeté incomparables, dont il est écrit : «A la fin des jours, la montagne de la maison du Seigneur sera affermie au sommet des montagnes.» (Mi 4, 1). Car on pensait que Jean était le Christ, ainsi que le rapporte l’Evangile : «Comme le peuple était dans l’attente et que tous se demandaient dans leur cœur, au sujet de Jean, s’il n’était pas le Christ, ils l’interrogèrent : ‹Serais-tu le Christ?›» (cf. Lc 3, 15). Mais si Jean ne s’était pas considéré comme une vallée, il n’aurait pas été rempli de l’esprit de grâce. Et pour bien montrer ce qu’il était, il déclara : «Un plus fort que moi vient après moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale.» (Mc 1, 7). Il dit ailleurs : «Celui qui a l’épouse est l’époux, mais l’ami de l’époux, qui se tient là et l’écoute, se réjouit d’une grande joie à la voix de l’époux. Ainsi, ma joie est complète. Il faut qu’il croisse et que je diminue.» (Jn 3, 29-30). Voyez : alors que Jean se montrait d’une vertu si extraordinaire dans ses œuvres qu’on le prenait pour le Christ, il répondit non seulement qu’il n’était pas le Christ, mais même qu’il n’était pas digne de délier la courroie de sa sandale, c’est-à-dire de sonder le mystère de son Incarnation. Ceux qui le prenaient pour le Christ croyaient aussi que l’Eglise était son épouse; mais il affirma : «Celui qui a l’épouse est l’époux.»

C’est comme s’il avait dit : «Je ne suis pas l’époux, mais l’ami de l’époux.» Et il déclarait se réjouir, non pas du fait de sa propre voix, mais à la voix de l’époux. En effet, ce qui réjouissait son cœur, ce n’était pas que le peuple écoute sa parole avec humilité, mais que lui-même entende au-dedans la voix de la Vérité qui le faisait parler au-dehors. C’est ce qu’il appelle justement une joie complète; car celui qui se réjouit de sa propre voix n’a pas une joie parfaite.

5. Le Précurseur ajoute encore ceci : «Il faut qu’il croisse et que je diminue.» Ici, il faut se demander en quoi le Christ a crû, en quoi Jean a diminué. Ne serait-ce pas que le peuple, voyant l’austérité de Jean et le considérant éloigné des hommes, pensait qu’il était le Christ, alors qu’apercevant le Christ lui-même mangeant avec les publicains et circulant au milieu des pécheurs, il croyait qu’il n’était pas le Christ, mais un prophète? Mais lorsqu’au bout d’un certain temps, le Christ, qu’on pensait être un prophète, fut reconnu comme étant le Christ, tandis que Jean, qu’on croyait être le Christ, se découvrit n’être qu’un prophète, ce que le Précurseur avait dit du Christ se réalisa : «Il faut qu’il croisse et que je diminue.» Dans l’opinion du peuple, en effet, le Christ a grandi en étant reconnu pour ce qu’il était, et Jean a baissé en cessant d’être dit ce qu’il n’était pas. Ainsi, puisque Jean a persévéré dans la sainteté pour être demeuré dans l’humilité du cœur, alors que beaucoup d’autres sont tombés pour s’être gonflés de pensées d’orgueil, c’est à bon droit qu’on dit : «Toute vallée sera comblée, toute montagne ou colline sera abaissée.» Car les humbles reçoivent le don que repoussent les cœurs orgueilleux.

6. Le texte poursuit : «Les chemins tortueux deviendront droits, et les raboteux seront aplanis.» Les chemins tortueux deviennent droits quand les cœurs des méchants, que l’injustice a tordus, sont ramenés à la rigueur d’une droite justice. Et les chemins raboteux sont aplanis lorsque les esprits violents et colériques redeviennent doux et bons par l’infusion de la grâce céleste. En effet, quand un esprit colérique n’accueille pas la parole de vérité, c’est comme si un chemin raboteux détournait les pas du marcheur. Mais lorsque cet esprit colérique, ayant reçu une grâce de bonté, accueille la parole de réprimande ou d’exhortation, le prédicateur trouve une route aplanie au lieu du chemin raboteux qui l’empêchait auparavant d’avancer, c’est-à-dire de poser le pied de sa prédication.

7. Le texte poursuit : «Et toute chair verra le salut de Dieu.» «Toute chair» signifie tout homme; or il n’a pas été donné à tout homme de voir en cette vie le salut de Dieu, c’est-à-dire le Christ; il est donc bien clair que dans cette sentence prophétique, le prophète a en vue le jour du jugement dernier, où, devant les cieux ouverts, le Christ apparaîtra sur son trône de majesté, au milieu des anges qui le serviront et des apôtres qui siégeront avec lui. Tous, élus et réprouvés, le verront pareillement, en sorte que les justes se réjouissent sans fin de leur récompense et que les pécheurs gémissent à jamais dans le supplice de leur châtiment. Et comme cette sentence vise ce que toute chair verra au jugement dernier, le texte ajoute bien à propos : «Il disait aux foules qui venaient se faire baptiser par lui : ‹Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui vient?›» La colère qui vient, c’est la punition du châtiment final, auquel le pécheur ne saurait échapper s’il ne recourt dès maintenant aux larmes de la pénitence. Et remarquez que les mauvais rejetons qui imitent les actions de leurs mauvais parents sont appelés «race de vipères», parce que portant envie aux bons et les persécutant, rendant le mal à autrui et cherchant à nuire à leurs proches, ils suivent en tout cela les traces de leurs pères selon la chair, et sont, pour ainsi dire, des enfants venimeux nés de parents venimeux.

8. Mais puisque nous avons péché et que nous sommes devenus esclaves de nos mauvaises habitudes, que Jean nous dise ce qu’il nous faut faire pour fuir la colère qui vient. Le texte poursuit : «Faites donc de dignes fruits de pénitence.» En ces paroles, nous devons remarquer que l’ami de l’époux ne nous exhorte pas seulement à faire des fruits de pénitence, mais de dignes fruits de pénitence. En effet, une chose est de faire un fruit de pénitence, une autre de faire un digne fruit de pénitence. Et pour bien parler des dignes fruits de pénitence, il faut savoir que celui qui n’a rien fait de défendu peut de plein droit user des choses permises : il lui est ainsi possible de pratiquer les œuvres de charité sans pour autant se priver des biens de ce monde contre son gré. Mais si quelqu’un est tombé dans une faute de fornication, ou bien encore — ce qui est plus grave — dans l’adultère, il doit renoncer d’autant plus à ce qui est permis qu’il se rappelle avoir commis ce qui ne l’est pas. Car on n’est pas tenu d’accomplir le même fruit de bonne œuvre selon qu’on a plus ou moins péché : selon qu’on n’a commis aucun péché, qu’on en a commis quelques-uns, ou qu’on est tombé en beaucoup de fautes. Ces paroles : «Faites de dignes fruits de pénitence» prennent donc à partie la conscience de chacun, et l’invitent à se constituer par la pénitence un trésor de bonnes œuvres d’autant plus riche que ses fautes lui ont mérité de plus lourds châtiments.

9. Mais les Juifs, tout enorgueillis de la noblesse de leur peuple, ne voulaient pas se reconnaître pécheurs, parce qu’ils descendaient de la lignée d’Abraham. Jean leur dit à juste titre : «Et n’essayez pas de dire en vous-mêmes : ‹Nous avons Abraham pour père.› Car je vous l’affirme, de ces pierres mêmes, Dieu peut susciter des enfants d’Abraham.» Qu’étaient donc ces pierres, sinon les cœurs des païens, qui restaient réfractaires à la connaissance du Dieu tout-puissant? De même, il est dit de certains Juifs : «J’enlèverai de votre chair le cœur de pierre.» (Ez 11, 19). Ce n’est pas sans raison qu’on désigne les païens par le mot «pierres», en ce sens qu’ils adoraient des pierres. Aussi est-il écrit : «Qu’ils leur deviennent semblables, ceux qui font des idoles, ainsi que tous ceux qui se confient en elles.» (Ps 115, 8). C’est bien de ces pierres que furent suscités des enfants d’Abraham, puisque les païens au cœur dur crurent à la descendance d’Abraham, c’est-à-dire au Christ, et devinrent par là les enfants d’Abraham, en étant unis à sa descendance.

Voilà pourquoi l’éminent prédicateur [Paul] déclare aux païens : «Si vous êtes au Christ, alors vous êtes la descendance d’Abraham.» (Ga 3, 29). Si donc, par la foi au Christ, nous sommes désormais la descendance d’Abraham, les Juifs, eux, par leur refus de croire, ont cessé d’être les enfants d’Abraham. Or, au jour du terrible jugement, les bons parents ne seront d’aucune utilité à leurs mauvais enfants, comme en témoigne le prophète : «Si Noé, Daniel et Job se trouvaient parmi eux, par ma vie, dit le Seigneur Dieu, ils ne sauveraient ni fils ni fille, mais eux, par leur justice, sauveraient leur âme.» (Ez 14, 16). D’autre part, de bons enfants ne seront d’aucune utilité à de mauvais parents, mais la bonté des enfants contribuera plutôt à augmenter la faute des mauvais parents, comme l’a dit la Vérité en personne aux Juifs incroyants : «Si moi, c’est par Béelzéboul que je chasse les démons, vos fils, par qui les chassent-ils? C’est pourquoi ils seront eux-mêmes vos juges.» (Lc 11, 19)

10. Le texte poursuit : «Déjà la cognée est à la racine de l’arbre. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu.» L’arbre de ce monde, c’est le genre humain tout entier. La cognée, c’est notre Rédempteur, qu’on tient, en guise de manche et de fer, par son humanité, mais qui tranche en vertu de sa divinité. Cette cognée est déjà à la racine de l’arbre, car même si notre Rédempteur attend avec patience, on voit pourtant ce qu’il s’apprête à faire. «Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu», puisque les hommes pervers, qui négligent de porter du fruit ici-bas par leurs bonnes œuvres, trouvent les flammes dévorantes de la géhenne toutes prêtes à les recevoir. Et il faut observer que Jean ne dit pas que la cognée s’attaque aux branches, mais qu’elle est à la racine. En effet, quand on supprime les enfants des méchants, ce sont bien les rameaux improductifs de l’arbre qu’on coupe. Mais lorsqu’on supprime toute une génération avec le père, c’est l’arbre improductif lui-même qu’on coupe à la racine, pour qu’il n’en puisse plus jamais surgir de rejets dépravés.

Ces paroles de Jean-Baptiste troublèrent les cœurs de ceux qui l’écoutaient, comme on peut le déduire de la suite immédiate du texte : «Et les foules lui demandaient : ‹Que devons-nous donc faire?›» Il fallait en effet qu’ils fussent frappés d’une grande crainte pour lui demander ainsi conseil.

11. Le texte poursuit : «Il leur répondait : ‹Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même.›» La tunique nous est d’un usage plus nécessaire que le manteau, ce qui signifie que les dignes fruits de pénitence nous commandent de partager avec notre prochain non seulement certains objets extérieurs qui nous sont moins nécessaires, mais même ce qui nous est le plus nécessaire, comme la nourriture dont vit notre corps ou la tunique dont nous sommes vêtus. Car il est écrit dans la Loi : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» (Lv 19, 18; Mt 22, 39). Ne pas partager même ce qui nous est nécessaire avec notre prochain quand il est dans la nécessité, c’est donc prouver qu’on l’aime moins que soi-même. Et si le précepte du partage avec le prochain est donné pour deux tuniques, c’est qu’il ne pouvait l’être pour une seule : une fois divisée, elle ne vêtirait plus personne. Avec une moitié de tunique, celui qui la recevrait demeurerait nu et celui qui la donnerait également.

Il faut ici reconnaître la puissance des œuvres de miséricorde, puisqu’en matière de dignes fruits de pénitence, elles nous sont commandées avant toutes les autres œuvres. A ce sujet, la Vérité en personne déclare : «Faites l’aumône, et tout sera pur pour vous.» (Lc 11, 41). Le Seigneur affirme aussi : «Donnez, et il vous sera donné.» (Lc 6, 38). Il est écrit également : «L’eau éteint le feu ardent, et l’aumône expie le péché.» (Si 3, 30). Il est dit en outre : «Enferme l’aumône dans le sein du pauvre, et c’est elle qui intercédera pour toi.» (Si 29, 12). Et le bon père recommande à son fils innocent : «Si tu as beaucoup de bien, donne largement; si tu en as peu, même ce peu, aie soin de le partager de bon cœur.» (Tb 4, 8)

12. Pour montrer quelle grande vertu c’est de nourrir et de recueillir ceux qui sont dans le besoin, notre Rédempteur déclare : «Celui qui accueille un prophète en qualité de prophète recevra une récompense de prophète; et celui qui accueille un juste en qualité de juste recevra une récompense de juste.» (Mt 10, 41). Il faut noter qu’en ces paroles, le Seigneur ne dit pas qu’on recevra une récompense pour le prophète, ou une récompense pour le juste, mais une récompense de prophète et une récompense de juste. Car ce n’est pas la même chose qu’une récompense pour un prophète et une récompense de prophète, ni qu’une récompense pour un juste et une récompense de juste. Que veut dire : «Il recevra une récompense de prophète», sinon que celui qui, par charité, assure l’existence d’un prophète, obtiendra auprès du Seigneur tout-puissant la récompense qui revient au don de prophétie, bien qu’il n’ait pas lui-même le don de prophétie? Il se trouve peut-être que ce prophète est aussi un homme juste, et qu’il est d’autant plus porté à parler sans crainte pour la cause de la justice qu’il ne possède rien en ce monde. Or celui qui a des biens en ce monde et assure l’existence de ce juste, sans oser encore, peut-être, parler lui-même librement pour la justice, se rend participant de la liberté que met celui-ci à défendre la justice, et il recevra de ce fait la même récompense que ce juste qu’il a aidé en lui assurant l’existence, et à qui il a permis de parler librement pour la justice. En effet, ce dernier a beau être plein de l’esprit de prophétie, il n’en doit pas moins nourrir son corps : si celui-ci n’était pas alimenté, il est certain que sa voix viendrait à défaillir. Ainsi, celui qui a donné à manger à un prophète parce qu’il était prophète, lui a fourni les forces dont il avait besoin pour prophétiser. Et il recevra avec le prophète une récompense de prophète, car même sans être rempli de l’esprit de prophétie, il a cependant offert aux yeux de Dieu ce à quoi il a contribué. A ce propos, l’apôtre Jean dit à Caïus, au sujet de certains frères venus de l’étranger : «C’est pour le nom du Christ qu’ils sont partis, sans rien recevoir des païens. Nous devons donc, quant à nous, soutenir de tels hommes, afin de travailler avec eux pour la vérité.» (3 Jn 7-8). Celui qui prête le secours de ses ressources temporelles à ceux qui possèdent des dons spirituels devient leur collaborateur dans l’exercice même de leurs dons spirituels. Puisqu’il en est peu qui reçoivent les dons spirituels, et que beaucoup possèdent les biens temporels en abondance, c’est en consacrant leurs richesses à venir en aide aux saints pauvres que les riches se rendent participants des vertus de ces pauvres.

Aussi, quand par la voix d’Isaïe, le Seigneur promit aux païens livrés à eux-mêmes, c’est-à-dire à la sainte Eglise, le bienfait des vertus de l’esprit comme autant d’arbres [qu’il planterait] dans le désert, il promit notamment un orme : «Je changerai, dit-il, le désert en étang, et la terre sans chemin en cours d’eau; je placerai dans la solitude le cèdre et l’acacia épineux, le myrte et le bois d’olivier; je planterai dans le désert à la fois le sapin, l’orme et le buis, afin qu’ils voient, qu’ils sachent, qu’ils réfléchissent et qu’ils comprennent tous ensemble.» (Is 41, 18-20)

13. Le Seigneur a changé le désert en étang, et la terre sans chemin en cours d’eau, lorsqu’il a fait couler les flots de la sainte prédication sur les païens, dont l’âme, dans son aridité, ne portait auparavant aucun fruit de bonnes œuvres; et de cette terre, autrefois si rude et si sèche que les prédicateurs ne pouvaient s’y frayer un chemin, se répandirent par la suite les cours d’eau de la doctrine. C’est encore aux païens qu’est faite cette grande promesse : «Je placerai dans la solitude le cèdre et l’acacia épineux.» Nous voyons à bon droit dans le cèdre, bois odorant et imputrescible, le signe d’un bien promis. Quant à l’acacia épineux, n’a-t-il pas été dit à l’homme pécheur : «La terre te produira des épines et des chardons.» (Gn 3, 18). Comment donc s’étonner que Dieu promette à la sainte Eglise, pour le châtiment de l’homme pécheur, la multiplication de cet acacia épineux?

Le cèdre représente ceux que leurs actions pleines de vertus et de miracles font connaître, et qui peuvent dire avec Paul : «Nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ.» (2 Co 2, 15). Leurs cœurs sont si bien établis dans l’amour de l’éternité que la putréfaction d’aucun amour terrestre ne peut plus les corrompre.

L’acacia épineux représente, quant à lui, les hommes qui enseignent la doctrine spirituelle. Lorsqu’ils parlent des péchés et des vertus, tantôt en menaçant des supplices éternels, tantôt en promettant les joies du Royaume céleste, ils blessent les cœurs de ceux qui les écoutent et transpercent si bien leur esprit de la douleur de la componction1, que de leurs yeux coulent ces larmes qui sont pour ainsi dire le sang de l’âme.

Le myrte possède une vertu pour apaiser la douleur : il remet les membres démis par son action apaisante. Que représente-t-il donc, sinon ceux qui savent compatir aux afflictions de leurs proches et les apaiser dans leurs tribulations par la compassion? C’est ainsi qu’il est écrit : «Nous rendons grâce à Dieu, qui nous console dans toutes nos tribulations, en sorte que nous puissions nous aussi consoler ceux qui sont dans toute espèce d’affliction.» (2 Co 1, 4). En portant une parole ou un secours qui console à leurs proches qui sont dans l’affliction, ils les remettent debout pour les empêcher de se laisser briser par le désespoir sous le coup d’un malheur excessif.

Qu’entendre par l’olivier, sinon les miséricordieux? Car en grec, «miséricorde» s’énonce eleos2, et les fruits de la miséricorde brillent devant les yeux du Dieu tout-puissant, comme peut le faire l’huile d’olive.

Le texte ajoute cette promesse : «Je planterai dans le désert à la fois le sapin, l’orme et le buis.» Que représente le sapin, qui grandit extrêmement et monte bien haut dans le ciel, sinon ceux qui, dans la sainte Eglise, contemplent les choses célestes avant même de quitter leur corps terrestre? Bien qu’ils soient sortis de la terre par leur naissance, ils portent cependant déjà la pointe de leur esprit jusqu’au Ciel par la contemplation.

Quant à l’orme, que désigne-t-il, sinon l’esprit des séculiers? Du fait que ceux-ci s’adonnent encore aux affaires de la terre, ils ne portent aucun fruit dans les vertus spirituelles. Mais si l’orme n’a pas de fruit propre, il sert pourtant souvent de support à la vigne et à ses grappes, car si, dans la sainte Eglise, les gens du siècle n’ont pas en eux les dons spirituels, lorsqu’ils soutiennent cependant par leur générosité les saints hommes qui en sont pleins, ils servent bien de support à la vigne et à ses grappes.

Le buis, lui, ne grandit guère, et bien que sans fruit, il reste toujours vert. Que représente-t-il, sinon ceux qui, dans la sainte Eglise, ne peuvent encore porter de bonnes œuvres du fait de leur âge trop tendre, mais n’en gardent pas moins la croyance de leurs parents fidèles, et conservent ainsi à leur foi une verdeur perpétuelle?

Suite à tout ceci, le texte ajoute bien à propos : «Afin qu’ils voient, qu’ils sachent, qu’ils réfléchissent et qu’ils comprennent tous ensemble.»

Le cèdre est planté dans l’Eglise pour que celui qui reçoit de son prochain l’odeur des vertus spirituelles ne demeure pas lui-même tiède dans l’amour de la vie éternelle, mais s’enflamme du désir des biens célestes. L’acacia épineux est planté pour que celui qui a été percé de componction par la parole de sa prédication apprenne lui aussi, à son exemple, à percer de componction, par la parole de sa prédication, les cœurs de ceux qui l’entourent. Le myrte est planté pour que celui qui, au plus fort de ses tribulations, aura reçu un réconfort apaisant grâce à la parole ou à l’action d’un prochain compatissant, apprenne lui-même comment procurer un tel réconfort à ses proches qui sont dans la peine. L’olivier est planté pour que celui qui connaît les œuvres de miséricorde d’autrui apprenne comment il doit lui aussi avoir pitié de son prochain qui est dans le besoin. Le sapin est planté pour que celui qui reconnaît la vigueur de sa contemplation soit lui-même rempli d’ardeur pour contempler les récompenses éternelles. L’orme est planté pour que celui qui aura vu cet arbre, qui ne peut produire les fruits des vertus spirituelles, mais soutient cependant ceux qui sont pleins des dons spirituels, se voue lui aussi, avec toute la générosité possible, au service de la vie des saints, et procure ainsi un soutien aux grappes de raisin des biens du Ciel, qu’il ne peut produire par lui-même. Le buis est planté pour que celui qui considère cette multitude d’un âge encore si tendre animée d’une foi authentique et pleine de verdeur, rougisse d’être lui-même incroyant.

C’est donc avec raison qu’ayant décrit tous ces arbres, le prophète dit : «Afin qu’ils voient, qu’ils sachent, qu’ils réfléchissent et qu’ils comprennent.» Et il ajoute ici bien à propos : «Tous ensemble.» Puisqu’il y a, dans la sainte Eglise, des modes de vie et des rangs variés, il faut que les fidèles s’instruisent ensemble, en regardant ensemble les hommes spirituels divers par la qualité, l’âge et le rang qu’elle propose à leur imitation.

Mais voilà qu’en cherchant à expliquer la signification de l’orme, nous nous sommes égarés longuement parmi les diverses catégories d’arbres. Revenons donc à la raison pour laquelle nous avons cité le témoignage du prophète. «Celui qui accueille un prophète en qualité de prophète recevra une récompense de prophète.» En effet, même si l’orme ne produit pas de fruits, il porte cependant la vigne et ses grappes, et fait siennes les œuvres de ceux qu’il s’applique à soutenir.

14. Jean nous recommande d’accomplir de grandes choses : «Faites donc de dignes fruits de pénitence.» Et encore : «Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même.» N’est-ce pas donner à comprendre clairement ce que la Vérité affirme : «Depuis les jours de Jean-Baptiste jusqu’à maintenant, le Royaume des cieux souffre violence, et ce sont les violents qui le ravissent.» (Mt 11, 12). Ces paroles qui nous viennent d’en haut, nous devons les méditer avec une grande attention. Il faut rechercher comment le Royaume des cieux peut souffrir violence. Qui donc pourrait faire violence au Ciel? Et si le Royaume des cieux peut souffrir violence, il reste à se demander pourquoi c’est depuis les jours de Jean-Baptiste qu’il supporte cette violence, et pourquoi il n’en était pas ainsi auparavant. Quand la Loi déclare : «Si quelqu’un fait ceci ou cela, il mourra de mort», tous ceux qui la lisent comprennent à l’évidence qu’elle a frappé les pécheurs d’une peine rigoureuse, sans les ramener à la vie par la pénitence. Mais lorsque Jean-Baptiste, annonçant la grâce du Rédempteur, prêche la pénitence pour que le pécheur, mort par sa faute, vive par l’effet de sa conversion, c’est bien que depuis les jours de Jean-Baptiste, le Royaume des cieux souffre violence.

Qu’est-il, ce Royaume des cieux, sinon le séjour des justes? Car c’est aux seuls justes que sont dues les récompenses de la patrie céleste, en sorte que les humbles, les chastes, les doux, les miséricordieux parviennent aux joies d’en haut. Mais quand des pécheurs qui étaient gonflés d’orgueil, souillés par les péchés de la chair, brûlés par la colère ou remplis de cruauté, reviennent à la pénitence après avoir commis ces fautes et obtiennent la vie éternelle, ils entrent en quelque sorte dans un pays étranger. Ainsi, depuis les jours de Jean-Baptiste, le Royaume des cieux souffre violence, et ce sont les violents qui le ravissent, puisqu’en enjoignant la pénitence aux pécheurs, Jean leur a appris à faire violence au Royaume des cieux.

15. Repensons donc, frères très chers, au mal que nous avons fait, et consumons-nous [de repentir] en pleurant sans cesse. Cet héritage des justes que nous n’avons pas su obtenir par notre vie, ravissons-le par la pénitence. Le Dieu tout-puissant veut souffrir de nous une telle violence, car le Royaume des cieux ne nous étant pas dû en vertu de nos mérites, il veut que nous le ravissions par nos larmes. Que nos mauvaises actions, quelque graves et nombreuses qu’elles soient, n’infléchissent en rien, par conséquent, la certitude de notre espérance. C’est une grande confiance d’être pardonnés que nous procure le bon larron, digne de vénération (cf. Lc 23, 39-43). Non pas qu’avoir été un larron l’ait rendu tel; mais larron par cruauté, il devint par sa confession digne de vénération. Songez donc, songez combien sont incompréhensibles les entrailles3 de miséricorde du Dieu tout-puissant. Ce larron, qui avait du sang sur les mains, fut retiré de son coupe-gorge et pendu au gibet de la croix. Là il confessa, là il fut guéri, là il mérita d’entendre : «Aujourd’hui, tu seras avec moi au paradis.» (Lc 23, 43). Qui saurait dire ou mesurer une si grande bonté de Dieu? Du châtiment même du crime, le larron parvint aux récompenses de la vertu. Si le Dieu tout-puissant a permis que ses élus tombent dans certaines fautes, c’est afin de rendre l’espoir du pardon à d’autres qui gisent dans le péché, à condition qu’ils reviennent à lui de tout leur cœur, et pour leur ouvrir la voie de l’amour par les larmes de la pénitence.

Appliquons-nous donc nous-mêmes aux larmes, effaçons par des pleurs et de dignes fruits de pénitence les fautes que nous avons commises. Ne laissons pas se perdre le temps qui nous

est accordé pour l’indulgence. Car nous voyons beaucoup d’hommes désormais guéris de leurs iniquités : n’est-ce pas là tenir le gage de la miséricorde divine?

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1 La phrase qui suit commente l’expression de la Vulgate in unum locum, qui signifie littéralement: «en un seul lieu». Cette traduction n’offrant guère de sens en ce passage de l’Evangile, nous avons utilisé celle qu’on rencontre assez couramment : «dans un autre endroit».

2 Allusion à la première communion des néophytes lors de la vigile pascale, célébrée la nuit précédente.

3 Allusion à l’onction de Saint-Chrême reçue par les néophytes.

4 La vision de l’Agneau et la transparence mutuelle des âmes sont réservées pour le Ciel.

LIVRE II

Homélie 21

Prononcée devant le peuple

dans la basilique de la bienheureuse Vierge Marie,

le saint jour de Pâques

15 avril 591

La résurrection

Saint Grégoire innove en cette Homélie : pour la première fois, il improvise sans texte préalablement dicté. Pensant que sa parole directe aura plus d’impact sur la foule, il se lance avec confiance, malgré son peu de force physique, car il sait que Dieu l’aidera. Son plan est simple, et il le reprendra très souvent dans le cycle pascal. Il commente d’abord le texte de l’évangile du jour, en soulignant son sens allégorique, puis il s’attache à la méditation du mystère célébré.

I- (1-5) Le prédicateur insiste sur la joie pascale, marquée par le vêtement blanc de l’ange qui apparaît aux saintes femmes. Notre fête est aussi la fête des anges : en nous ramenant au Ciel, elle a complété leur nombre. N’ayez pas peur, dit l’ange : si Dieu est effrayant pour les pécheurs, il est doux pour les justes. Les femmes venues au tombeau sont envoyées prévenir Pierre, et Grégoire donne la raison de cette mention expresse de Pierre. Les apôtres reverront Jésus en Galilée : ce nom de lieu est riche d’indications spirituelles, que le pape souligne.

II- (6-7) Il parle ensuite du mystère de la résurrection de la chair, que le Seigneur a voulu nous révéler en sa Résurrection. L’orateur explique pourquoi il nous est désormais impossible de douter, et montre comment Samson, qui s’échappa de Gaza avec les portes de la ville sur son dos, est une figure très parlante du Christ ressuscitant. Aimons donc cette fête qui nous ouvre l’accès du Ciel, conclut le saint, et hâtons-nous vers la Patrie.

Mc 16, 1-7

En ce temps-là, Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates afin d’aller embaumer Jésus. Et le premier jour de la semaine, de grand matin, elles vinrent au tombeau, le soleil étant déjà levé. Elles se disaient entre elles : «Qui nous roulera la pierre qui ferme la porte du tombeau?» Et levant les yeux, elles aperçurent que la pierre avait été roulée de côté. Or elle était fort grande. Entrant alors dans le tombeau, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche, et elles en furent saisies de frayeur. Il leur dit : «Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, qui a été crucifié; il est ressuscité, il n’est pas ici. Voici le lieu où on l’avait mis. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée. C’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit.»

Dans nombre de mes commentaires d’Evangile, frères très chers, j’ai pris l’habitude de vous parler à l’aide d’un texte dicté [à l’avance]; mais quand le piètre état de mon estomac m’empêche de lire moi-même ce que j’ai dicté, j’en vois certains d’entre vous qui écoutent moins volontiers. Je veux donc me forcer à déroger à cette habitude, et vous commenter le passage du Saint Evangile lu au cours de la messe en m’entretenant directement avec vous au lieu de passer par un texte dicté. Puisse notre parole être reçue comme elle vient, car le ton d’un entretien direct réveille mieux les cœurs assoupis que celui d’un sermon lu : il les secoue, pour ainsi dire, d’une main pleine de sollicitude, afin de les tirer du sommeil.

Il est vrai que je vois mal comment je vais pouvoir suffire à cette tâche; mais si mes forces me trahissent du fait de mon incapacité physique, ma charité leur portera secours. En effet, je sais qui a dit : «Ouvre ta bouche, et je la remplirai.» (Ps 81, 11). Appliquons-nous donc à vouloir cette bonne œuvre, et l’aide de Dieu saura la mener à son achèvement. L’importance même de cette solennité de la Résurrection du Seigneur nous donne l’audace de parler, car il serait vraiment indigne que le jour même où la chair de son Créateur a ressuscité, notre langue de chair taise les louanges qu’elle doit rendre.

2. Vous l’avez entendu, frères très chers : les saintes femmes qui avaient suivi le Seigneur sont venues au tombeau avec des aromates, et entraînées par leur dévouement, elles continuent à servir, même après sa mort, celui qu’elles ont aimé pendant sa vie. Leur conduite n’est-elle pas le signe de ce qui doit s’accomplir dans la sainte Eglise? Car nous devons écouter le récit de leurs actions en méditant sur ce qu’il nous faut faire, à notre tour, pour les imiter. Nous aussi, donc, qui croyons en celui qui est mort, si nous sommes remplis d’un parfum de vertus et que nous cherchions le Seigneur accompagnés d’une réputation de bonnes œuvres, c’est comme si nous nous rendions à son tombeau avec des aromates.

Ces femmes venues avec leurs aromates voient des anges, car les âmes qui, mues par de saints désirs, marchent vers le Seigneur avec les parfums de leurs vertus voient les habitants de la cité d’en haut. Il nous faut remarquer ce que signifie le fait qu’elles voient l’ange assis à droite. Que symbolise la gauche, sinon la vie présente, et la droite, sinon la vie éternelle? C’est pourquoi il est écrit dans le Cantique des Cantiques : «Son bras gauche est sous ma tête, et sa droite m’étreint.» (Ct 2, 6). Puisque notre Rédempteur s’était affranchi de la corruption de la vie présente, il était normal que l’ange venu annoncer sa vie éternelle fût assis à droite. Il est apparu vêtu d’une robe blanche, parce qu’il annonçait les joies de notre fête. L’éclat de son vêtement est le signe de la splendeur de notre solennité. Devons-nous l’appeler notre solennité ou la sienne? Mais pour parler plus exactement, appellons-la à la fois la sienne et la nôtre. La Résurrection de notre Rédempteur fut bien notre fête, parce qu’elle nous a ramenés à l’immortalité; elle fut aussi la fête des anges, puisqu’en nous faisant revenir au Ciel, elle a complété leur nombre. Un ange est donc apparu en vêtements blancs en ce jour qui est en même temps sa fête et notre fête, car tandis que la Résurrection du Seigneur nous ramène au Ciel, elle répare les pertes subies par la patrie céleste.

3. Ecoutons ce que l’ange dit aux femmes quand elles arrivent : «Ne vous effrayez pas.» C’est comme s’il disait clairement : «Ils peuvent bien craindre, ceux qui n’aiment pas la venue des habitants de la cité d’en haut; ils peuvent bien trembler, ceux qu’étouffent les désirs de la chair et qui désespèrent d’arriver à se joindre à leur société. Mais vous, pourquoi trembler? Vous voyez là ceux qui habitent la même cité que vous.»

C’est pourquoi Matthieu décrit ainsi l’apparition de l’ange : «Son aspect ressemblait à l’éclair, et ses vêtements étaient blancs comme la neige.» (Mt 28, 3). L’éclair évoque l’effroi et la crainte, mais la blancheur de la neige, une douceur caressante. Or le Dieu tout-puissant est à la fois effrayant pour les pécheurs et doux pour les justes; c’est donc bien à propos que l’ange, témoin de la Résurrection, s’est montré avec un visage pareil à l’éclair et un habit tout blanc, afin que son apparence même terrifiât les réprouvés et rassurât les saints. La même raison explique que le peuple marchant dans le désert ait été précédé la nuit par une colonne de feu, et le jour par une colonne de nuée (cf. Ex 13, 21-22). Car le feu provoque l’effroi, mais la nuée est douce à regarder. Le jour, c’est la vie du juste; la nuit, la vie du pécheur. Aussi Paul déclare-t-il à des pécheurs convertis : «Vous étiez autrefois ténèbres, mais vous êtes à présent lumière dans le Seigneur.» (Ep 5, 8). La colonne s’est donc manifestée le jour sous forme de nuée, et la nuit sous forme de feu, parce que le Dieu tout-puissant apparaît à la fois doux pour les justes et effrayant pour les méchants; lorsqu’il vient pour juger, il rassure les premiers par la douceur de sa mansuétude, tandis qu’il terrifie les seconds par la rigueur de sa justice.

4. Ecoutons maintenant ce que l’ange ajoute : «Vous cherchez Jésus de Nazareth.» Le mot «Jésus» se rend en latin par salutaris, «celui qui sauve», c’est-à-dire «le Sauveur». Beaucoup, à cette époque, pouvaient porter le nom de Jésus, non pourtant en son sens profond, mais comme simple prénom. C’est pourquoi l’ange ajoute son lieu d’origine pour préciser de quel Jésus il s’agit : «de Nazareth»; et il indique aussitôt sa caractéristique : «qui a été crucifié». Il poursuit alors : «Il est ressuscité, il n’est pas ici.» L’expression «Il n’est pas ici» s’entend de sa présence corporelle, car il n’est aucun lieu où il ne soit par sa présence de majesté.

«Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée.» Il faut nous demander pourquoi, après avoir mentionné les disciples, l’ange désigne encore Pierre par son nom. Mais si l’ange n’avait pas cité le nom de celui qui avait renié son Maître, il n’aurait pas osé venir parmi les disciples. On l’a donc appelé par son nom, de peur qu’il ne désespérât du fait de son reniement. Nous devons ici considérer pour quelle raison le Dieu tout-puissant a permis que celui qu’il avait décidé de mettre à la tête de toute l’Eglise tremblât à la voix d’une servante et reniât son Dieu. Nous savons que ce fut par une disposition de la grande bonté de Dieu, pour que celui qui devait être le Pasteur de l’Eglise apprît par sa propre faute comment il devrait avoir pitié des autres. Dieu révéla Pierre à lui-même avant de le mettre à la tête des autres, afin que l’expérience de sa propre faiblesse lui fît connaître avec quelle miséricorde il devrait supporter les faiblesses d’autrui.

5. C’est bien à propos qu’il est dit de notre Rédempteur : «Il vous précède en Galilée. C’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit.» Galilée signifie en effet «passage achevé». Oui, il était désormais passé, notre Rédempteur, de la Passion à la Résurrection, de la mort à la vie, du supplice à la gloire, de l’état corruptible à l’incorruptibilité. Et c’est en Galilée, après la Résurrection, que ses disciples le virent tout d’abord, parce que nous ne verrons plus tard avec joie la gloire de sa Résurrection que si nous passons maintenant de nos vices aux sommets de la vertu. Ainsi, celui qui se fait annoncer au tombeau apparaît ensuite au «passage» [en Galilée], puisque celui qu’on connaît en mortifiant sa chair, on le voit au moment du passage de l’âme [dans l’autre monde].

Voilà, frères très chers, que nous n’avons fait que parcourir le commentaire de l’évangile lu en ce jour de fête si solennel, mais nous serions heureux de vous dire encore quelque chose de plus particulier au sujet de la fête elle-même.

6. Des deux vies qui existaient, nous en connaissions une et ignorions l’autre. L’une est une vie mortelle, l’autre une vie immortelle; l’une est corruptible, l’autre incorruptible; l’une appartient à la mort, l’autre à la résurrection. Voici pourtant que vint le Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ fait homme (cf. 1 Tm 2, 5), qui assuma la première et nous révéla la seconde. Il mena l’une jusqu’au bout en mourant, et nous révéla l’autre en ressuscitant. La vie mortelle, nous la connaissons; si donc il nous avait promis la résurrection de la chair sans nous la faire voir, qui aurait cru en ses promesses? C’est pourquoi, s’étant fait homme, il apparut dans la chair, daigna mourir de son plein gré, ressuscita par sa propre puissance et révéla à travers son exemple ce qu’il nous promettait comme récompense.

Mais quelqu’un dira peut-être : «Lui, c’est de plein droit qu’il est ressuscité : il ne pouvait être retenu par la mort, puisqu’il était Dieu.» Aussi notre Rédempteur ne s’est-il pas contenté de l’exemple de sa Résurrection pour instruire notre ignorance et fortifier notre faiblesse. Seul à mourir, en ce temps-là, il ne fut pourtant pas seul à ressusciter. Il est écrit en effet : «Les corps de beaucoup des saints qui dormaient là ressuscitèrent.» (Mt 27, 52). Tous les arguments de l’incrédulité se trouvent ainsi éliminés. Pour écarter l’objection qu’un homme ne saurait espérer pour lui ce que l’Homme-Dieu nous a montré en sa chair, voici que nous apprenons qu’avec Dieu, des hommes aussi ressuscitèrent, dont nous ne doutons pas qu’ils étaient de simples hommes. Si nous sommes les membres de notre Rédempteur, soyons donc assurés de voir se réaliser en nous ce qui apparaît avec évidence en notre chef. Et si nous nous sentons très misérables, les derniers des membres du Christ, nous devons espérer [quand même] voir s’accomplir en nous ce que nous avons appris au sujet de ses membres plus éminents.

7. Mais voilà que me revient à la mémoire l’insulte que les Juifs lançaient au Fils de Dieu crucifié : «S’il est le roi d’Israël, qu’il descende de sa croix, et nous croirons en lui.» (Mt 27, 42). S’il était alors descendu de la croix, cédant ainsi à ceux qui l’insultaient, il ne nous aurait pas montré la force de la patience; mais il a préféré attendre un peu, supporter les injures, accepter qu’on se moque de lui, garder patience, et remettre à plus tard le moment de donner sujet à l’admiration; et lui qui ne voulut pas descendre de la croix, il s’est relevé du tombeau. Se relever du tombeau, c’était plus que descendre de la croix; détruire la mort en ressuscitant, c’était plus que garder sa vie en descendant [de la croix]. Cependant, quand les Juifs constatèrent que malgré leurs insultes, il ne descendait pas de la croix, lorsqu’ils le virent mourir, ils crurent qu’ils l’avaient vaincu et se réjouirent comme s’ils avaient effacé son nom. Mais voilà que cette mort, par laquelle la foule des incroyants pensait avoir effacé son nom, a exalté ce nom dans tout l’univers. Et celui que la foule se réjouissait de voir frappé mortellement, elle déplore qu’il soit mort, parce qu’elle sait que par le supplice, il est parvenu à la gloire.

Tout cela est bien représenté dans le livre des Juges par les actes de Samson (cf. Jg 16, 1-3) : il était entré dans Gaza, la ville des Philistins; ceux-ci, ayant très vite appris son entrée, bloquèrent aussitôt la ville avec des postes de soldats et envoyèrent des gardes; déjà, ils se réjouissaient d’avoir capturé Samson le colosse. Mais nous savons ce que fit Samson. Au milieu de la nuit, il enleva les portes de la ville et gagna le sommet d’une montagne. Ce faisant, de qui, frères très chers, de qui Samson était-il la figure, sinon de notre Rédempteur? Que désigne la ville de Gaza, sinon les enfers? Et que représentent les Philistins, sinon l’incrédulité des Juifs? Lorsqu’ils virent le Seigneur mort, et son corps déjà déposé dans le tombeau, ils dépêchèrent aussitôt des gardes, et tout comme s’ils avaient pris Samson dans Gaza, ils se réjouirent d’avoir rendu captif dans la prison des enfers celui qui s’était manifesté comme l’Auteur de la vie. Mais Samson ne s’est pas contenté de sortir au milieu de la nuit, il a aussi enlevé les portes [de la ville] : notre Rédempteur, ressuscitant avant le jour, ne s’est pas non plus contenté de sortir libre des enfers, mais il en a également détruit les portes. Il enleva les portes et gagna le sommet d’une montagne, puisqu’il emporta par sa Résurrection les portes de la prison des enfers et qu’il pénétra par son Ascension dans le Royaume des cieux.

Cette Résurrection, annoncée en figure avant d’être manifestée en acte, aimons-en la gloire, frères très chers, de tout notre esprit, et mourons pour son amour. Voilà qu’à la Résurrection de notre Créateur, nous reconnaissons pour concitoyens les anges, ses serviteurs, qui habitent la même cité que nous. Hâtons-nous donc vers la fête solennelle à laquelle se pressent en foule les habitants de cette cité. Joignons-nous à eux par le désir et la pensée, puisque nous ne le pouvons pas encore par la vision. Passons des vices aux vertus, pour mériter de voir notre Rédempteur en Galilée. Que le Dieu tout-puissant nous aide à désirer la vie, lui qui, pour nous, a livré à la mort son Fils unique, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec lui dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

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1 En latin, sinister (gauche) signifie aussi défavorable, mauvais (d’où le terme français «sinistre»).

2 Saint Augustin fait le même jeu de mots dans son commentaire sur l’Evangile selon saint Jean : Piscis assus, Christus est passus.

Homélie 22

Prononcée devant le peuple

dans la basilique du bienheureux Jean, dite Constantinienne

6 avril 592 (jour de Pâques)

Le tombeau vide

Près de deux mois se sont écoulés depuis que saint Grégoire a prêché pour la dernière fois. Sa santé ne s’améliore pas. Elle ira d’ailleurs en empirant jusqu’à la fin de son pontificat. Avant même de devenir pape, il est passé par des crises de goutte et de gastralgie (maux d’estomac) qui duraient des mois, et qui auraient anéanti un tempérament moins énergique. Il signale dans les Dialogues (III, 7) qu’il était alors en proie à des angoisses lancinantes et frôlait à chaque instant la syncope.

Surmontant son état de santé déplorable, le prédicateur s’est rendu à la basilique du Latran pour y commenter un évangile différent de celui de la fête de Pâques de l’année précédente. Est-ce parce qu’il n’a pu aller à Sainte-Marie-Majeure qu’il a fait changer la lecture du jour? Quoi qu’il en soit, le pape interprète le récit de l’arrivée de Pierre et de Jean au tombeau le matin de Pâques; puis il médite sur le mystère pascal à partir du texte de l’Exode où Moïse détermine comment on doit manger l’agneau pascal.

I- (1-5) La première partie contient la page célèbre sur la course des deux apôtres, figures de la Synagogue et de l’Eglise des païens : belle interprétation symbolique, qui s’appuie sur d’autres affirmations de l’Ecriture et débouche sur des données de solide théologie. Ici encore, l’homme moderne doit accepter de se plier à ce qu’Henri-Irénée Marrou appelle très justement «un jeu poétique», jeu qui nous fait «pénétrer dans un enseignement d’une richesse et d’une sûreté incomparables. Car par ces cheminements singuliers, c’est à une doctrine toute simple, saine, vigilante et forte qu’on est conduit […] et qui s’exprime, d’ailleurs, dans un style d’une incomparable douceur.» (in La Vie Spirituelle, 69, 1943, p. 453)

II- (6-9) Par-delà une grille allégorique dont la virtuosité nous déroute un peu, la seconde partie nous introduit dans le mystère pascal. Pâques est bien la «Solennité des Solennités», parce que le Seigneur nous y ouvre les portes du Royaume céleste. Et puisque l’agneau mangé par les Juifs est la figure du Christ, tout ce que Moïse a dit de l’agneau pascal peut s’appliquer à Jésus, l’Agneau de Dieu. Son sang qui nous préserve, c’est sa Passion, célébrée à la messe et imitée dans nos vies. Le pain sans levain et les laitues sauvages, la tenue dans laquelle on mange l’agneau, ces diverses indications, moyennant les explications de Grégoire, fournissent aux nouveaux baptisés de la nuit pascale de précieuses consignes de vie chrétienne, que le pape les engage à mettre en œuvre sans retard. Aujourd’hui, ils le peuvent encore; qui sait si demain, ce ne sera pas trop tard

Jn 20, 1-9

En ce temps-là, le premier jour de la semaine, Marie-Madeleine vint au tombeau, dès le matin, alors que régnaient encore les ténèbres, et elle vit la pierre retirée du tombeau. Elle courut donc et vint trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et leur dit : «On a enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons pas où on l’a mis.»

Pierre et cet autre disciple partirent donc, et ils vinrent au tombeau. Ils couraient tous deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre, et il arriva le premier au tombeau. Et s’étant penché, il vit les linges posés là, mais il n’entra pas. Alors Simon-Pierre, qui le suivait, arriva à son tour et entra dans le tombeau. Il vit les linges posés là, et le suaire qui avait entouré la tête, non pas posé avec les linges, mais roulé à part dans un autre endroit. Alors le disciple qui était arrivé le premier au tombeau entra à son tour; il vit et il crut. Car ils n’avaient pas encore compris l’Ecriture, selon laquelle il devait ressusciter d’entre les morts.

Le mal chronique qui ronge mon estomac m’a longtemps empêché de commenter à votre charité les lectures d’Evangile. Ma voix elle-même ne résiste pas à l’effort que lui impose la déclamation, et incapable de me faire entendre d’un grand nombre, je rougis, je l’avoue, de devoir parler à un vaste auditoire. Mais je me reproche à moi-même cette honte que j’éprouve. Eh quoi! ne pas pouvoir être utile à beaucoup, est-ce une raison pour ne pas prendre soin de quelques-uns? Et si je ne puis rapporter un grand nombre de gerbes de la moisson, dois-je pour autant revenir à l’aire de battage les mains vides? Bien que je ne puisse pas en porter autant que je le devrais, j’en porterai au moins quelques-unes, ne fût-ce que deux ou même une seule. Et puis, l’effort même qu’on demande à sa faiblesse est sûr d’être rémunéré, car si notre Juge suprême prend en considération le poids [de nos œuvres] lors de la rétribution, il tient cependant compte de la mesure de nos forces dans l’estimation de ce poids.

2. La lecture du Saint Evangile que vous venez d’entendre, mes frères, est très claire quant au récit, mais elle contient des mystères qu’il nous faut examiner brièvement. «Marie-Madeleine vint au tombeau, alors que régnaient encore les ténèbres.» Le récit note l’heure, mais le sens mystique nous renseigne sur l’état d’esprit de celle qui cherchait. Marie, en effet, cherchait au tombeau le Créateur de toutes choses, qu’elle avait vu mort en sa chair; et ne le trouvant pas, elle crut qu’il avait été enlevé. Les ténèbres régnaient donc encore quand elle vint au tombeau.

Elle courut bien vite et annonça la nouvelle aux disciples. Ceux-là coururent le plus vite qui aimaient le plus, à savoir Pierre et Jean. «Ils couraient tous deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre, et il arriva le premier au tombeau.» Sans toutefois oser entrer. Pierre arriva le second, et il entra. Eh bien, mes frères, que signifie cette course? Cette description si précise de l’évangéliste, doit-on la croire dépourvue de mystères? Non, certes! Jean dirait-il qu’il est arrivé le premier, mais qu’il n’est pas entré, s’il n’avait pensé que son hésitation même renfermait un mystère? Que symbolise donc Jean, sinon la Synagogue, et Pierre, sinon l’Eglise? Ne nous étonnons pas que la Synagogue soit représentée par le plus jeune, et l’Eglise par le plus âgé, car même si la Synagogue a rendu un culte à Dieu avant l’Eglise des païens, la multitude des païens a usé des choses de ce monde avant la Synagogue, comme l’atteste Paul : «Ce n’est pas ce qui est spirituel qui vient en premier, mais ce qui est animal.» (1 Co 15, 46). Pierre, le plus âgé, figure donc l’Eglise des païens, et Jean, le plus jeune, la Synagogue des Juifs. Ils ont couru tous deux ensemble, puisque de leur naissance jusqu’à leur déclin, les païens et la Synagogue ont couru dans une seule et même voie, bien qu’ils n’eussent pas une seule et même façon de voir.

3. La Synagogue est arrivée la première au tombeau, mais elle n’est pas entrée : elle avait bien reçu les commandements de la Loi et entendu les prophéties de l’Incarnation et de la Passion du Seigneur, mais elle ne voulut pas croire en un mort. Jean vit les linges posés, mais il n’entra pas : la Synagogue a connu les mystères de la Sainte Ecriture, mais, incrédule, elle a différé d’y entrer par la foi en la Passion du Seigneur. Celui qu’elle avait depuis si longtemps annoncé par les prophètes, elle le vit quand il fut là et elle le refusa; elle méprisa sa condition d’homme, et elle ne voulut pas croire en un Dieu devenu mortel du fait de son Incarnation. C’est pour cela qu’elle courut plus vite et resta pourtant sans rien faire devant le tombeau.

«Alors Simon-Pierre, qui le suivait, arriva à son tour et entra dans le tombeau.» Car le Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ fait homme (cf. 1 Tm 2, 5), l’Eglise des païens, arrivant à son tour, l’a reconnu mort en sa chair, puis le voyant en vie, elle a cru qu’il était Dieu.

«Il vit les linges posés là, et le suaire qui avait entouré la tête, non pas posé avec les linges, mais roulé à part dans un autre endroit.» Que peut bien signifier, mes frères, le fait que le suaire de la tête du Seigneur ne se trouve pas avec les linges dans le tombeau, sinon que, «la tête du Christ étant Dieu», comme l’affirme Paul (1 Co 11, 3), les incompréhensibles mystères de la divinité sont hors de la portée de nos faibles connaissances humaines, et que sa puissance transcende la nature créée? Il faut d’ailleurs remarquer que selon le récit, le suaire n’est pas seulement trouvé à part, mais aussi roulé dans un autre endroit. Or une toile roulée, on n’en voit ni le commencement ni la fin. Il est donc bien à propos que le suaire de la tête ait été trouvé roulé, puisque la grandeur de la divinité n’a pas plus commencé à exister qu’elle n’a cessé d’être. Elle ne commence pas par une naissance, et elle n’est pas resserrée par un terme.

4. Le texte ajoute : «Dans un autre endroit»1. C’est fort bien dit, car Dieu n’est pas dans la division des esprits : Dieu est dans l’unité, et seuls méritent d’obtenir sa grâce ceux qui ne se séparent pas les uns des autres par des schismes qui scandalisent [les âmes].

Mais comme les travailleurs se servent habituellement d’un suaire pour essuyer leur sueur, le mot «suaire» peut aussi exprimer la peine laborieuse de Dieu. Sans doute Dieu demeure-t-il en lui-même dans un continuel et immuable repos, mais il ne nous révèle pas moins la peine laborieuse qu’il éprouve à porter les terribles dépravations des hommes. C’est ainsi qu’il affirme par la voix du prophète : «J’ai peiné à les supporter.» (Jr 6, 11). Dieu, apparu en notre chair, a peiné du labeur inhérent à notre faiblesse. Et quand les incroyants l’ont vu peiner du labeur de sa Passion, ils n’ont pas voulu lui rendre un culte. Le voyant mortel en sa chair, ils ont refusé de le croire immortel en sa divinité. D’où la parole de Jérémie : «Tu leur rendras, Seigneur, selon les œuvres de leurs mains; tu leur donneras ta peine en guise de bouclier pour leur cœur.» (Lm 3, 64-65). Les incroyants, qui méprisaient la peine que se donnait le Seigneur dans sa Passion, s’en sont servi à la manière d’un bouclier, pour éviter à leur cœur d’être pénétré par les aiguillons de la prédication, en sorte que le fait même de le voir peiner jusqu’à la mort empêchait ses paroles de parvenir jusqu’à eux.

Ne sommes-nous pas nous-mêmes les membres de notre tête, c’est-à-dire de Dieu? Aussi les linges de son corps symbolisent-ils les bandelettes des pénibles travaux qui enserrent ici-bas tous les élus, ses membres. Et le suaire qui avait entouré sa tête se trouve à part, car la Passion de notre Rédempteur est bien distincte de la nôtre : il a souffert la sienne sans avoir commis de faute, tandis que nous subissons la nôtre chargés de nos fautes. Cette mort à laquelle nous n’allons que forcés, il a voulu de lui-même s’y livrer.

5. Le texte poursuit : «Alors le disciple qui était arrivé le premier au tombeau entra à son tour.» Après que Pierre fut entré, Jean entra lui aussi. Il entra le second, alors qu’il était arrivé le premier. Il faut remarquer, mes frères, qu’à la fin du monde, même le peuple juif sera amené à la foi au Rédempteur, comme l’atteste Paul : «…jusqu’à ce que la totalité des païens soit entrée, et que de la sorte Israël soit sauvé.» (Rm 11, 25-26)

«Il vit et il crut.» Que faut-il donc, mes frères, que faut-il penser qu’il crut? Que le Seigneur, qu’il cherchait, était ressuscité? Certainement pas, puisque les ténèbres régnaient encore près du tombeau, et que les paroles qui suivent disent le contraire : «Car ils n’avaient pas encore compris l’Ecriture, selon laquelle il devait ressusciter d’entre les morts.» Que vit donc Jean, et que crut-il? Il vit les linges posés là, et il crut que, comme la femme l’avait dit, le Seigneur avait été enlevé du tombeau.

Il nous faut apprécier ici avec quelle magnifique sagesse Dieu a tout disposé : il a enflammé les cœurs de ses disciples pour qu’ils cherchent, tout en permettant qu’ils ne trouvent pas tout de suite. Ainsi, leur âme faible et tourmentée de tristesse, en même temps qu’elle se purifiait pour trouver, devenait aussi d’autant plus motivée pour conserver ce qu’elle cherchait après l’avoir trouvé, qu’elle avait davantage tardé à le découvrir.

6. Ayant parcouru rapidement, frères très chers, le texte de notre évangile, il nous reste maintenant à vous dire quelque chose de l’excellence d’une si grande solennité [celle de Pâques]. N’est-ce pas bien à propos que je parle d’excellence pour cette solennité, qui a le pas sur toutes les autres? Et de même que l’Ecriture Sainte dit, pour en marquer la grandeur, «le Saint des Saints» ou «le Cantique des Cantiques», on peut à juste titre appeler cette fête la Solennité des Solennités, puisqu’elle nous est donnée comme l’exemplaire type de notre résurrection, nous ayant ouvert l’espérance de la patrie céleste et permis d’anticiper déjà sur la gloire du Royaume d’en haut. Par elle, les élus sont ramenés aux douceurs du paradis, car même s’ils jouissaient d’une pleine tranquillité, ils n’en étaient pas moins retenus dans la prison des enfers. Le Seigneur a accompli en sa Résurrection ce qu’il avait déclaré avant sa Passion : «Lorsque j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi.» (Jn 12, 32). Il a tout attiré à lui, ne laissant aucun de ses élus aux enfers. Il a tout emmené, à savoir tous ses élus. En effet, en ressuscitant, le Seigneur n’a pas régénéré par son pardon les incroyants, ni ceux qui étaient condamnés pour leurs fautes aux supplices éternels. Mais il a arraché de la prison des enfers ceux qu’il a reconnus comme lui appartenant par leur foi et leurs œuvres.

C’est pourquoi il dit aussi avec raison, par la voix d’Osée : «Mort, je serai ta mort; enfer, je serai ta morsure.

(Os 13, 14). Tuer, c’est faire cesser d’exister quelque chose; mordre, c’est arracher une partie et en laisser une autre. Ainsi, puisque le Seigneur a entièrement tué la mort en ses élus, il a été la mort de leur mort. Mais parce qu’il n’a enlevé qu’une partie de l’enfer et en a laissé une autre, il n’a pas entièrement tué l’enfer, se contentant de le mordre. Il affirme donc : «Mort, je serai ta mort.» C’est comme s’il disait clairement : «Je serai ta mort, car je te supprime entièrement en mes élus; enfer, je serai ta morsure, puisqu’en t’enlevant mes élus, je te déchire en partie.»

Quelle est donc cette solennité qui a brisé la prison des enfers et nous a ouvert les portes du Royaume céleste? Enquérons-nous plus à fond de son nom. Interrogeons le prédicateur éminent [Paul].

7. Voyons ce qu’il nous a fait connaître de sa pensée : «Le Christ, notre Pâque, a été immolé.» (1 Co 5, 7). Si le Christ est notre Pâque, nous devons examiner ce que la Loi dit de la Pâque, afin de rechercher plus à fond si cela peut s’appliquer au Christ.

Voici ce que dit Moïse : «On prendra du sang de l’agneau, et l’on en mettra sur les deux montants et sur le linteau de la porte des maisons dans lesquelles on le mangera; et l’on mangera, cette nuit-là, les chairs rôties au feu avec des pains sans levain et des laitues sauvages. Vous n’en mangerez rien cru, ni cuit à l’eau, mais seulement rôti au feu. Vous dévorerez la tête avec les pieds et les entrailles, et il n’en restera rien au matin. S’il en reste quelque chose, vous le brûlerez au feu.» Et Moïse ajoute: «C’est ainsi que vous le mangerez : vous vous ceindrez les reins, vous aurez les sandales aux pieds, le bâton à la main, et vous le mangerez à la hâte.» (Ex 12, 7-11). Toutes ces choses deviendront pour nous très édifiantes si nous en expliquons le sens mystique.

Ce qu’est le sang de l’agneau, ce n’est plus pour en avoir entendu parler que vous avez appris à le connaître, mais pour en avoir bu2. Ce sang, on en met sur les deux montants de la porte lorsqu’on ne l’absorbe pas seulement par la bouche du corps, mais aussi par celle du cœur. On met le sang de l’agneau sur les deux montants de la porte quand, recevant pour son salut le sacrement de la Passion du Seigneur, on pense aussi de tout son esprit à l’imiter. Car celui qui reçoit le sang de son Rédempteur sans vouloir pour autant imiter sa Passion ne met ce sang que sur un seul montant, alors qu’il lui faudrait en mettre aussi sur le linteau de la porte des maisons. Les maisons, au sens spirituel, ne signifient-elles pas nos esprits, que nous habitons par la pensée? Et le linteau de telles maisons, c’est la volonté qui préside à notre action. Ainsi, celui qui applique sa volonté et sa pensée à imiter la Passion du Seigneur met le sang de l’agneau sur le linteau de sa maison. A moins que nos maisons ne soient nos corps eux-mêmes, en lesquels nous habitons tant que nous vivons : nous mettons le sang de l’agneau sur le linteau de la maison lorsque nous portons sur notre front la croix de sa Passion.3

Le texte ajoute encore à propos de cet agneau : «Et l’on mangera, cette nuit-là, les chairs rôties au feu.» C’est bien la nuit que nous mangeons l’Agneau, puisque nous ne recevons le corps du Seigneur que sacramentellement, sans que nous puissions encore voir les consciences les uns des autres.4

Ses chairs doivent être rôties au feu : dans une cuisson à l’eau, les chairs se délitent sous l’action du feu, tandis qu’elles se raffermissent si elles sont grillées au feu sans eau. Elles ont bien été grillées au feu, les chairs de notre Agneau, car c’est la véhémence même de sa Passion qui lui a conféré plus de puissance en sa Résurrection et l’a rendu plus ferme en son incorruptibilité. Les chairs de celui qui fut revigoré par la mort ont donc été raffermies par le feu. C’est pourquoi le psalmiste affirme : «Ma force s’est desséchée comme un tesson de poterie.» (Ps 22, 16). Avant de passer au feu, le tesson de poterie n’est que de la terre molle. C’est le feu qui le solidifie. Ainsi, la vertu de l’humanité du Seigneur s’est desséchée comme un tesson, puisque le feu de la Passion lui a communiqué une vertu d’incorruptibilité.

8. La seule réception des sacrements de notre Rédempteur ne suffit pas à en célébrer vraiment la solennité, si nous n’y ajoutons aussi les bonnes œuvres. A quoi bon, en effet, recevoir par la bouche le corps et le sang du Seigneur, si l’on s’oppose à lui par de mauvaises mœurs? C’est pourquoi le texte ajoute qu’il faut manger également «des pains sans levain et des laitues sauvages». Manger des pains sans levain, c’est accomplir des œuvres justes sans les corrompre par la vaine gloire, c’est observer les commandements de miséricorde sans y mêler le péché, de peur de dévier, par la perversion, ce qu’on avait, pour ainsi dire, construit bien droit. C’était ce même ferment du péché qu’avaient mélangé à leurs bonnes actions ceux que le Seigneur blâmait par la voix du prophète, en leur disant : «Allez à Béthel et agissez comme des impies.» Et un peu plus loin : «Et offrez un sacrifice de louange avec du levain.» (Am 4, 4-5). Offrir un sacrifice de louange avec du levain, c’est préparer un sacrifice à Dieu avec le produit de la rapine. Quant aux laitues sauvages, elles sont fort amères. Les chairs de l’agneau doivent donc être mangées avec des laitues sauvages, en ce sens que nous devons verser des larmes pour nos péchés quand nous recevons le corps du Rédempteur, afin que l’amertume de notre pénitence purge notre estomac spirituel des humeurs que notre vie désordonnée y a introduites.

Et le texte d’ajouter : «Vous n’en mangerez rien cru, ni cuit à l’eau.» Voici que les paroles mêmes de ce récit nous rejettent loin d’une interprétation littérale. Serait-ce donc, frères très chers, que le peuple d’Israël ait eu coutume de manger l’agneau cru pendant son séjour en Egypte, pour que la Loi lui dise : «Vous n’en mangerez rien cru», et qu’elle ajoute : «Ni cuit à l’eau»?

Mais que signifie l’eau, sinon la science humaine? C’est ce qu’affirme Salomon lorsqu’il met ces paroles dans la bouche des hérétiques : «Les eaux dérobées sont plus douces.» (Pr 9, 17). Quant aux chairs crues de l’agneau, que symbolisent-elles, sinon l’humanité du Seigneur, que notre esprit ne prend pas en considération, et dont il détourne sa pensée et son respect? Car tout ce que nous approfondissons par la pensée, nous le cuisons pour ainsi dire en notre esprit. Mais la chair de l’agneau ne doit pas être mangée crue, ni cuite à l’eau, parce qu’on ne doit pas plus considérer notre Rédempteur comme un pur homme que sonder par l’humaine sagesse comment Dieu a pu s’incarner. Ceux qui croient que notre Rédempteur n’était qu’un pur homme, ne mangent-ils pas crues les chairs de l’Agneau, puisqu’ils refusent de les cuire en considérant sa divinité? Et ceux qui s’efforcent de pénétrer le mystère de son Incarnation d’après l’humaine sagesse, veulent cuire à l’eau les chairs de l’Agneau, c’est-à-dire éclaircir le mystère de l’économie du salut au moyen de leur pauvre science impuissante. Celui qui désire célébrer dans la joie les fêtes pascales ne doit donc ni cuire l’Agneau à l’eau, ni le manger cru : ni désirer pénétrer le mystère de son Incarnation par l’humaine sagesse, ni croire en lui comme en un pur homme; mais il lui faut manger les chairs de l’Agneau rôties au feu, c’est-à-dire savoir que tout a été disposé par la puissance du Saint-Esprit.

Notre texte ajoute alors bien à propos : «Vous dévorerez la tête avec les pieds et les entrailles.» Notre Rédempteur n’est-il pas en effet l’alpha et l’oméga, c’est-à-dire Dieu avant les siècles et homme à la fin des siècles? Nous vous l’avons déjà dit, mes frères, nous avons appris tout à l’heure, grâce au témoignage de Paul, que «la tête du Christ, c’est Dieu». Manger la tête de l’Agneau, c’est donc reconnaître sa divinité par la foi. Manger les pieds de l’Agneau, c’est suivre son humanité à la trace en l’aimant et en l’imitant. Quant aux entrailles, que sont-elles, sinon les commandements cachés et symboliques contenus en ses paroles? Nous les dévorons lorsque nous absorbons avidement les paroles de vie. Ce mot «dévorer» nous reproche assurément notre paresseuse inertie : nous qui d’une part, ne nous enquérons pas de ses paroles et de ses mystères, et d’autre part, ne les écoutons qu’à regret quand d’autres nous les exposent.

«Et il n’en restera rien au matin», puisqu’il nous faut scruter les paroles du Seigneur avec beaucoup de soin, de telle manière que tout ce qu’il nous commande, nous l’assimilions dans la nuit de la vie présente en nous appliquant à le comprendre et à le mettre en pratique, avant que n’apparaisse le jour de la résurrection. Mais comme il est très difficile de parvenir à comprendre toute la Sainte Ecriture et à assimiler tout son mystère, le texte ajoute avec raison : «S’il en reste quelque chose, vous le brûlerez au feu.» Pour nous, brûler au feu ce qui reste de l’Agneau, c’est réserver humblement à la puissance du Saint-Esprit ce que nous ne pouvons pas comprendre ou assimiler dans le mystère de l’Incarnation, de sorte qu’on n’ait pas l’orgueil de mépriser ou de refuser ce qu’on ne comprend pas, mais qu’on le passe au feu, en le réservant au Saint-Esprit.

9. Puisque nous voilà renseignés sur la manière dont il faut manger la Pâque, apprenons maintenant en quelles dispositions on doit le faire. Le texte poursuit : «C’est ainsi que vous le mangerez : vous vous ceindrez les reins.» Que désignent les reins, sinon la délectation de la chair? C’est pourquoi le psalmiste fait cette prière : «Passe mes reins au feu.» (Ps 26, 2). S’il ne savait pas que le désir charnel a son siège dans les reins, il ne demanderait pas à Dieu de passer ceux-ci au feu. Et parce que le pouvoir du diable sur le genre humain a surtout prévalu par la luxure, le Seigneur prononce à son sujet cette parole : «Sa force est dans ses reins.» (Jb 40, 16). Manger la Pâque exige donc d’avoir les reins ceints, en sorte que célébrant la solennité de la Résurrection et de l’incorruptibilité, on ne se rende plus l’esclave d’aucune corruption par ses vices, on domine entièrement la volupté et on éloigne sa chair de la luxure. Car celui que son incontinence soumet encore à la corruption, ne sait pas ce qu’est cette solennité de l’incorruptibilité. Ces paroles sont dures à entendre pour certains, mais elle est étroite, la porte qui mène à la vie (cf. Mt 7, 14). Et nous avons déjà beaucoup d’exemples de personnes qui ont vécu chastement.

C’est pourquoi il est encore ajouté fort à propos : «Vous aurez les sandales aux pieds.» Les pieds, en effet, ce sont nos œuvres, et les sandales, des peaux d’animaux morts qui nous renforcent les pieds. Ces animaux morts dont les peaux nous renforcent les pieds, ce sont les anciens Pères qui nous ont précédés dans la patrie éternelle. Nous renforçons les pieds de nos œuvres par la méditation de leurs exemples. Avoir les sandales aux pieds, c’est donc méditer la vie de ces morts et préserver nos pas de la blessure du péché.

«Le bâton à la main.» Que désigne la Loi par le bâton, sinon la charge pastorale? Il faut remarquer que la Loi nous prescrit d’abord de ceindre nos reins, et après seulement, de tenir notre bâton : ne doivent assumer le soin des âmes que ceux qui ont d’abord su dominer dans leur corps les faiblesses de la luxure, afin que prêchant aux autres le courage, ils n’aillent pas eux-mêmes succomber lâchement aux désirs sensuels.

Le texte ajoute avec raison : «Et vous le mangerez à la hâte.» Remarquez, frères très chers, remarquez bien l’expression «à la hâte». Les commandements de Dieu, les mystères du Rédempteur, les joies de la patrie céleste, hâtez-vous de les connaître. Et hâtez-vous d’accomplir les préceptes de vie. Qu’il soit encore possible de faire le bien aujourd’hui, nous le savons; si cela le sera demain, nous l’ignorons. Mangez donc la Pâque à la hâte, c’est-à-dire aspirez aux fêtes de la patrie céleste. Que personne ne s’endorme dans le chemin de cette vie, de crainte de perdre sa place dans la patrie. Que personne n’apporte de retard dans l’exécution de ses desseins, mais que tous achèvent ce qu’ils ont entrepris, de peur de ne pouvoir finir ce qu’ils commencent. Si nous ne mettons pas de paresse à aimer Dieu, c’est celui même que nous aimons, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui nous aidera, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

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1 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.

Homélie 23

Prononcée devant le peuple

dans la basilique du bienheureux Pierre, apôtre,

le lendemain de Pâques

16 avril 591

L’apparition aux disciples d’Emmaüs

Au lendemain de Pâques, l’auditoire est plus clairsemé, mais aussi plus fervent. Saint Grégoire allège donc son discours habituel. Il se dispense d’un commentaire exégétique détaillé. Le long évangile où le Christ se fait reconnaître des disciples d’Emmaüs lui fournit l’occasion de chanter les louanges de la grande vertu d’hospitalité.

Ces deux disciples aimaient Jésus : il leur offre sa présence. Ils doutaient de lui : il ne s’en laisse pas reconnaître. Ils lui proposent l’hospitalité, et il leur révèle son identité à la fraction du pain. Ce n’est donc pas en entendant les commandements de Dieu qu’ils sont éclairés, mais en les mettant en pratique. Pour comprendre davantage, commençons par mettre en pratique ce que nous avons déjà compris. Aimons l’hospitalité, par laquelle nous donnons asile au Christ caché dans le voyageur, comme cela arriva effectivement à un bon père de famille, dont le prédicateur raconte l’histoire.

Fidèle à son habitude, il conclut sur la perspective du jugement dernier : «Voici que le Seigneur venant pour le jugement dira : ‹Ce que vous avez fait à l’un des plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait.›» Phrase capitale pour apprécier l’action et la pensée du saint pape. Fasciné par la venue prochaine du Juge et l’imminence de la fin du monde, il ne s’éloigne pourtant pas du siècle, et poursuit sans relâche son action sociale multiforme. Certains historiens se sont étonnés que la tension eschatologique ne le poussât pas à se désintéresser des choses de la terre. Grégoire ne demande qu’à leur expliquer cet apparent paradoxe. Le monde est proche de son terme. Aussi devons-nous mépriser comme caduc tout ce qu’il nous propose, et prendre nos distances par rapport aux puissants de l’heure, destinés à disparaître. Cependant, la fin du monde va amener la venue de notre Juge, qui considérera tout ce que nous avons fait pour nos frères comme si nous l’avions fait pour lui. C’est donc l’approche même de ce qu’il croit être la fin du monde qui engage le pape à l’action sociale.

Lc 24, 13-35

En ce temps-là, deux disciples de Jésus faisaient route, ce même jour, vers un village du nom d’Emmaüs, situé à soixante stades de Jérusalem, et ils parlaient entre eux de tout ce qui était arrivé. Pendant qu’ils discouraient, échangeant leurs pensées, Jésus lui-même, s’approchant, fit route avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Il leur dit : «De quoi vous entretenez-vous ainsi en marchant, que vous soyez tout tristes?» L’un d’eux, nommé Cléophas, lui répondit : «Tu es bien le seul de passage à Jérusalem à ne pas savoir ce qui y est arrivé ces jours-ci.» Il leur dit : «Quoi donc?» Ils répondirent : «Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui était un prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple. Et comment les grands-prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié. Quant à nous, nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël, mais avec tout cela, c’est aujourd’hui le troisième jour que ces choses sont arrivées. Cependant, quelques-unes des femmes qui sont avec nous nous ont fait peur : avant le jour, elles sont allées au tombeau, et n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu’elles avaient vu des anges, qui leur ont affirmé qu’il était vivant. Quelques-uns des nôtres sont allés au tombeau et ont trouvé toutes choses comme les femmes l’avaient dit; mais lui, ils ne l’ont pas trouvé.» Alors Jésus leur dit : «O hommes sans intelligence, et dont le cœur est lent à croire tout ce qu’ont annoncé les prophètes! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît ainsi pour entrer dans sa gloire?» Puis, commençant par Moïse et parcourant les prophètes, il leur interpréta dans toutes les Ecritures les passages qui le concernaient.

Ils approchaient alors du village vers où ils se rendaient. Et lui feignit d’aller plus loin. Mais ils le pressèrent, en disant : «Reste avec nous, car il se fait tard, et déjà le jour baisse.» Et il entra avec eux. Or, pendant qu’il était à table avec eux, il prit du pain, le bénit, puis le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais lui devint invisible à leurs yeux. Et ils se dirent l’un à l’autre : «Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, pendant qu’il nous parlait en chemin et qu’il nous expliquait les Ecritures?» Se levant à l’heure même, ils retournèrent à Jérusalem, où ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons, qui leur dirent : «Le Seigneur est vraiment ressuscité, et il est apparu à Simon.» Eux-mêmes racontèrent ce qui était arrivé en chemin, et comment ils l’avaient reconnu à la fraction du pain.

Pour vous qui prenez la peine de participer aux fêtes de chaque jour, il n’est pas opportun d’en dire beaucoup; et le peu que j’en dirai n’en sera peut-être que plus utile, car il arrive souvent qu’on mange d’autant meilleur appétit que les aliments sont servis en quantité moindre. Je me suis donc résolu à vous donner le sens général de l’évangile qui vous a été lu, sans le suivre mot par mot, pour ne pas risquer d’être à charge à votre charité par une interminable explication de texte.

Vous venez de l’entendre, frères très chers : aux deux disciples qui marchaient sur la route et qui, tout en ne croyant pas en lui, parlaient pourtant de lui, le Seigneur est apparu, sans toutefois se montrer à eux sous une forme qu’ils pussent reconnaître. Le Seigneur a donc réalisé à l’extérieur, aux yeux du corps, ce qui en eux s’accomplissait à l’intérieur, aux yeux du cœur. A l’intérieur d’eux-mêmes, les disciples aimaient et doutaient tout à la fois; à l’extérieur, le Seigneur leur était présent sans cependant manifester qui il était. A ceux qui parlaient de lui, il offrait sa présence; mais à ceux qui doutaient de lui, il cachait son aspect familier, qui leur aurait permis de le reconnaître. Il échangea quelques paroles avec eux, leur reprocha leur lenteur à comprendre, leur expliqua les mystères de l’Ecriture Sainte le concernant, et pourtant, leur cœur lui demeurant étranger par manque de foi, il feignit d’aller plus loin. Feindre [Fingere] peut aussi vouloir dire [en latin] modeler; c’est pourquoi nous appelons les modeleurs de terre des potiers [Figuli]. La Vérité, qui est simple, n’a donc rien fait avec duplicité, mais elle s’est simplement manifestée aux disciples dans son corps telle qu’elle était dans leur esprit.

Il fallait les éprouver pour voir si, ne l’aimant pas encore comme Dieu, ils étaient du moins capables de l’aimer comme voyageur. La Vérité cheminant avec eux, ils ne pouvaient demeurer étrangers à l’amour : ils lui proposèrent l’hospitalité, comme on le fait pour un voyageur. Pourquoi d’ailleurs disons-nous qu’ils lui proposèrent, alors qu’il est écrit dans notre évangile : «Ils le pressèrent.» Cet exemple nous montre bien que nous ne devons pas seulement offrir l’hospitalité aux voyageurs, mais les contraindre à l’accepter.

Les disciples mettent la table, offrent de quoi manger; et Dieu, qu’ils n’avaient pas reconnu à l’explication de l’Ecriture Sainte, ils le reconnaissent à la fraction du pain.

2. Ce n’est donc pas en entendant les commandements de Dieu qu’ils ont été éclairés, mais en les mettant en pratique. N’est-il pas écrit : «Ce ne sont pas ceux qui écoutent la Loi qui sont justes devant Dieu, mais ceux qui la mettent en pratique seront justifiés.» (Rm 2, 13). Ainsi, celui qui veut comprendre ce qu’il a entendu doit se hâter d’accomplir par ses œuvres ce qu’il a déjà réussi à comprendre. Vous le voyez, le Seigneur n’a pas été reconnu lorsqu’il parlait, mais il a daigné se laisser reconnaître quand on lui a donné à manger. Aimez donc, frères très chers, l’hospitalité, aimez les œuvres qu’inspire la charité. Paul affirme à ce sujet : «Que la charité fraternelle demeure en vous, et gardez-vous d’oublier l’hospitalité. Car c’est par elle que certains se sont rendus agréables [à Dieu] en hébergeant des anges.»

(He 13, 1-2). Pierre dit à ce propos : «Soyez hospitaliers les uns pour les autres sans rechigner.» (1 P 4, 9). Et la Vérité elle-même déclare : «J’ai été étranger, et vous m’avez reçu.» (Mt 25, 35)

Voici une histoire bien connue, que nous a transmise le récit de nos anciens. Un père de famille et toute sa maisonnée pratiquaient l’hospitalité avec beaucoup de zèle, recevant quotidiennement des voyageurs à leur table. Or il advint qu’un jour, un voyageur survenant parmi d’autres fut conduit à table. Et comme le père de famille voulait, selon une coutume pleine d’humilité, verser de l’eau sur les mains de son hôte, s’étant retourné, il prit la cruche, mais ne trouva plus, l’instant d’après, celui sur les mains duquel il voulait verser l’eau. Tandis qu’il admirait la chose à part soi, la nuit même, le Seigneur lui dit dans une vision : «Les autres jours, tu m’as reçu dans mes membres, mais hier, c’est moi en personne que tu as reçu.»

Voici que le Seigneur venant pour le jugement dira : «Ce que vous avez fait à l’un des plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait.» (Mt 25, 40). Voici qu’avant ce jugement, lorsqu’on le reçoit dans ses membres, il visite par lui-même ceux qui le reçoivent. Et nous nous montrons pourtant si tièdes pour pratiquer l’hospitalité! Considérez, mes frères, quelle grande vertu est l’hospitalité. Recevez le Christ à vos tables, pour mériter d’être reçus par lui au banquet éternel. Donnez asile aujourd’hui au Christ qui se présente à vous en étranger, pour qu’au jour du jugement, vous ne soyez pas pour lui comme des étrangers qu’il ne connaît pas (cf. Lc 13, 25), mais qu’il vous reçoive comme siens en son Royaume. Que lui-même nous aide à y parvenir, lui qui, étant Dieu, vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.

Homélie 24

Prononcée devant le peuple

dans la basilique (hors-les-murs)

du bienheureux Laurent, martyr,

le mercredi de Pâques

18 avril 591

La deuxième pêche miraculeuse

Dans l’évangile du jour, saint Jean relate l’apparition de Jésus ressuscité sur le rivage du lac de Tibériade en plusieurs tableaux, qui inspirent les développements successifs de cette Homélie. Saint Grégoire s’y emploie à dégager le sens allégorique des principaux éléments du récit, avant d’inviter ses auditeurs à vivre dans l’esprit du Christ et dans la perspective du Ciel.

Pierre retourne pêcher : l’orateur explique d’abord pourquoi il lui était permis de continuer à exercer ce métier. Puis il expose subtilement le sens caché de cette seconde pêche miraculeuse, et pourquoi c’est Pierre qui tire le filet à terre. Maîtrisant parfaitement la symbolique des nombres, le prédicateur énonce ensuite ce que figurent les cent cinquante-trois gros poissons. Puis il nous éclaire sur la signification du poisson grillé, du rayon de miel et du repas que Jésus prend avec sept disciples. Si les conclusions exégétiques que Grégoire parvient à tirer de réalités aussi prosaïques nous surprennent, elles n’en sont pas moins fort consolantes, puisque le saint nous assure que nos imperfections ne nous empêcheront pas de prendre part au banquet du Ciel. Il y met cependant une condition

Le passage sur les cent cinquante-trois gros poissons nous permet d’évoquer la place du symbolisme des nombres dans la pensée de notre auteur. En plein accord avec l’usage biblique et la ligne suivie par les Pères précédents, il considère le nombre comme un moyen de parvenir à la connaissance de la vérité divine. Il dit ainsi dans notre Homélie : «L’évangéliste ne prendrait pas la peine de formuler le nombre total [de poissons] avec cette précision, s’il ne l’avait jugé plein de mystère (plenum sacramento).» Toutes les données du symbolisme qu’il met en œuvre, le pape les emprunte à la Sainte Ecriture (dix

1 Amor ipse notitia est. Pour l’âme, connaître Dieu n’est autre chose que l’aimer, parce qu’en ce cas c’est l’amour qui connaît. Per amorem agnoscimus, dit saint Grégoire dans les Morales (10, 13). Et Dom Gillet commente (Sources Chrétiennes 32 bis, Introduction, p. 36-38) : «[Dans l’acte de contemplation] l’intelligence est élevée au-dessus de ses modes habituels de connaître. […] Nous contemplons la beauté de commandements, sept dons du Saint-Esprit, trois personnes divines, etc.). C’est donc à l’intérieur d’un cadre fermement dessiné par la Parole divine qu’il construit son interprétation, d’ailleurs tout orientée à l’utilité de ses auditeurs. Rien en tout cela ne peut être qualifié de ridicule. Apprenons plutôt à y reconnaître un magnifique effort pour faire pénétrer les vérités de foi dans l’âme des fidèles, sous une forme qui leur soit facilement assimilable. Nos contemporains, si friands de jeux de chiffres et de lettres, y trouveront-ils à redire?

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1 Amor ipse notitia est. Pour l’âme, connaître Dieu n’est autre chose que l’aimer, parce qu’en ce cas c’est l’amour qui connaît. Per amorem agnoscimus, dit saint Grégoire dans les Morales (10, 13). Et Dom Gillet commente (Sources Chrétiennes 32 bis, Introduction, p. 36-38) : «[Dans l’acte de contemplation] l’intelligence est élevée au-dessus de ses modes habituels de connaître. […] Nous contemplons la beauté de notre Créateur dans une connaissance d’amour.»

2 Jeu de mots facile à faire sentir en accentuant les mots latins : amicus  (ami) = á[ni]mi cús[tos] (dépositaire de ses volontés).

3 Saint Grégoire se réfère ici à Ex 17, 4 : «Moïse cria vers le Seigneur en disant : ‹Que ferai-je pour ce peuple? Encore un peu, et ils me lapideront.›» Nous n’y lisons toutefois pas que Moïse ait été effectivement lapidé.

Jn 21, 1-14

En ce temps-là, Jésus apparut de nouveau à ses disciples au bord de la mer de Tibériade. Il apparut ainsi : Simon-Pierre, Thomas, appelé Didyme, Nathanaël, qui était de Cana en Galilée, les fils de Zébédée et deux autres de ses disciples étaient ensemble. Simon-Pierre leur dit : «Je vais pêcher.» Ils lui dirent : «Nous allons nous aussi avec toi.» Ils sortirent donc et montèrent dans la barque; mais ils ne prirent rien cette nuit-là.

Le matin venu, Jésus se trouva sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c’était Jésus. Or Jésus leur dit : «Enfants, n’avez-vous rien à manger?» Ils lui répondirent : «Non.» Il leur dit alors : «Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez.» Ils le jetèrent donc, et voilà qu’ils ne pouvaient plus le tirer, à cause de la multitude de poissons. Alors le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : «C’est le Seigneur.» Simon-Pierre, ayant entendu que c’était le Seigneur, mit sa tunique — car il était nu — et se jeta dans la mer. Les autres disciples vinrent avec la barque — ils étaient peu éloignés de la terre : environ deux cents coudées — et ils tirèrent le filet plein de poissons.

Lorsqu’ils furent descendus à terre, ils virent là des charbons allumés, du poisson mis dessus et du pain. Jésus leur dit : «Apportez des poissons que vous venez de prendre.» Simon-Pierre monta dans la barque et tira à terre le filet rempli de cent cinquante-trois gros poissons. Et malgré leur nombre, le filet ne se rompit pas. Jésus leur dit : «Venez manger.» Et aucun de ceux qui s’étaient mis à table n’osait lui demander : «Qui es-tu?» Car ils savaient que c’était le Seigneur. Jésus vint, prit le pain et le leur donna, et il fit de même du poisson. C’était déjà la troisième apparition de Jésus à ses disciples depuis qu’il était ressuscité des morts.

Le passage du Saint Evangile que vos oreilles viennent d’entendre lire, mes frères, pousse notre âme à se poser une question, et l’invite par le fait même à faire preuve de discernement. On peut en effet se demander pourquoi Pierre, qui avait été pêcheur avant sa conversion, est retourné à la pêche après sa conversion, et pourquoi il est revenu à ce qu’il avait quitté, alors que la Vérité déclare : «Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas digne du Royaume de Dieu.» (Lc 9, 62). Mais si l’on a recours à la vertu de discernement, on voit vite que ce ne fut pas une faute [pour Pierre] de revenir, après sa conversion, à un métier qu’il exerçait sans péché avant sa conversion. Pierre, nous le savons, était pêcheur, et Matthieu percepteur d’impôts; or si Pierre retourna à son métier de pêcheur après sa conversion, Matthieu, lui, ne reprit pas sa charge de percepteur. Car tirer sa subsistance de la pêche est une chose, accroître sa fortune par les gains de la perception des impôts en est une autre. Il y a en effet bon nombre de métiers qu’il est à peu près ou même tout à fait impossible d’exercer sans pécher. A ces métiers qui entraînent au péché, l’âme doit absolument s’interdire de retourner après sa conversion.

2. On peut aussi se demander pourquoi, après sa Résurrection, tandis que ses disciples peinaient en mer, le Seigneur s’est tenu sur le rivage, lui qui, avant sa Résurrection, avait marché sur les flots sous les yeux de ses disciples (cf. Mt 14, 25). On en saisit vite la raison en considérant la cause sous-jacente à cette différence. En effet, que symbolise la mer, sinon le monde présent, battu par les flots tumultueux des affaires et les remous de cette vie corruptible? Et que représente la fermeté du rivage, sinon la pérennité du repos éternel? Les disciples peinaient donc en mer, puisqu’ils étaient encore pris dans les flots de la vie mortelle. Mais notre Rédempteur, après sa Résurrection, se tenait sur le rivage, parce qu’il avait déjà échappé à la corruptibilité de la chair. C’est comme s’il avait voulu se servir de ces choses pour parler à ses disciples du mystère même de sa Résurrection, en leur disant : «Je ne vous apparais plus sur la mer, car je ne suis plus avec vous dans l’agitation des flots.» C’est dans le même sens qu’en un autre endroit, il a affirmé à ces mêmes disciples après sa Résurrection : «Je vous ai dit ces choses quand j’étais encore avec vous.» (Lc 24, 44). Ce n’est pas qu’il ne fût plus avec eux : son corps était présent et leur apparaissait; il déclarait pourtant ne plus être avec eux, puisqu’il s’était éloigné de leur corps mortel par l’immortalité de sa chair. Le Seigneur, en ce passage, disait à ses disciples ne plus être avec eux, bien qu’il se trouvât au milieu d’eux; ici [en notre évangile], c’est la même chose qu’il signale par la position de son corps, lorsqu’aux yeux des disciples qui naviguent encore, il se montre désormais établi sur le rivage.

3. Grande fut pour les disciples la difficulté de la pêche, pour qu’à la venue du Maître, grande aussi soit la mesure de leur admiration. Jésus dit aussitôt : «Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez.» Le Saint Evangile rapporte par deux fois que le Seigneur a commandé de jeter les filets pour pêcher : l’une avant sa Passion, l’autre après sa Résurrection. Mais tandis qu’avant la Passion et la Résurrection, notre Rédempteur a ordonné de jeter les filets pour pêcher sans préciser s’ils devaient l’être à droite ou à gauche, lors de son apparition aux disciples après la Résurrection, il commande de jeter le filet à droite. Dans la première pêche, on prend tant de poissons que les filets se rompent; dans la seconde, on en prend beaucoup, mais les filets ne se rompent pas.

Qui ne sait que la droite signifie les bons, et la gauche les mauvais? La première pêche, où l’on ne prescrit pas de jeter le filet d’un côté plutôt que de l’autre, symbolise donc l’Eglise présente : elle ramasse les bons avec les méchants, sans choisir ceux qu’elle entraîne, puisqu’aussi bien elle ignore ceux qu’elle peut choisir. Dans l’autre pêche, qui a lieu après la Résurrection du Seigneur, le filet est jeté à droite, et à droite seulement, car seule parvient à la vision de la splendeur de la gloire du Seigneur l’Eglise des élus, en qui l’on ne trouve rien des actions de la gauche1.

Si le filet est rompu dans la première pêche par le grand nombre des poissons, c’est que parmi les élus qui s’avancent aujourd’hui pour confesser la foi, se mêlent aussi beaucoup de réprouvés, qui déchirent l’Eglise par des hérésies. Mais si dans la seconde pêche, on prend des poissons à la fois nombreux et gros sans que pourtant le filet se rompe, c’est que les schismes ne peuvent plus déchirer la sainte Eglise des élus, celle qui repose à jamais dans la paix de son Fondateur.

4. Après la prise de tant de gros poissons, «Simon-Pierre monta dans la barque et tira à terre le filet». Je suppose que votre charité saisit pourquoi ce fut Pierre qui tira le filet à terre. C’est à lui, en effet, que la sainte Eglise a été confiée, c’est à lui qu’il a été dit personnellement : «Simon, fils de Jean, m’aimes-tu? Pais mes brebis.» (Jn 21, 16). Ainsi, ce qui par la suite fut clairement énoncé en paroles est maintenant signifié par une action. C’est le prédicateur de l’Eglise qui nous sépare des flots de ce monde; il est donc nécessaire que Pierre mène à terre le filet plein de poissons. Et il a tiré en personne les poissons sur la terre ferme du rivage, puisqu’il a fait connaître aux fidèles, par sa sainte prédication, l’immutabilité de la patrie éternelle. Il l’a fait par ses paroles comme par ses épîtres, il le fait encore chaque jour par ses miracles. Toutes les fois qu’il nous porte à l’amour du repos éternel, toutes les fois qu’il nous détache du tumulte des choses terrestres, ne sommes-nous pas des poissons pris dans les filets de la foi, qu’il tire au rivage?

En affirmant que le filet est rempli de gros poissons, le texte en précise aussi la quantité, à savoir cent cinquante-trois. Ce nombre renferme un grand mystère, dont la profondeur même sollicite toute votre attention. En effet, l’évangéliste ne prendrait pas la peine de formuler le nombre total avec cette précision, s’il ne l’avait jugé plein de mystère. Vous savez que tout ce que nous devons faire nous est prescrit, dans l’Ancienne Alliance, par les dix commandements, tandis que dans la Nouvelle, un nombre croissant de fidèles reçoit la force d’accomplir les mêmes œuvres par la grâce septiforme de l’Esprit-Saint, telle que l’a annoncée le prophète : «Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de science et de piété, et Esprit de crainte du Seigneur, qui le remplira.» (Is 11, 2). Mais on n’obtient d’agir par cet Esprit que si l’on adhère à la foi trinitaire, croyant et confessant que le Père, le Fils et ce même Esprit-Saint sont d’une seule et même puissance, d’une seule et même substance. Et puisque sept [dons] — nous venons d’en parler — nous sont accordés à profusion par le Nouveau Testament, tandis que dix [commandements] nous sont imposés par l’Ancien, toutes nos vertus et toutes nos œuvres peuvent être comprises dans le dix et le sept. Multiplions dix et sept par trois, nous obtenons cinquante et un : nombre qui renferme assurément un grand mystère, car nous lisons dans l’Ancien Testament que la cinquantième année doit être appelée une année jubilaire, pendant laquelle le peuple entier se repose de tout travail (cf. Lv 25, 11). Mais le vrai repos est dans l’unité, qui ne peut être divisée; en effet, là où il y a une fissure de division, il n’y a pas de vrai repos. Multiplions cinquante et un par trois, pour obtenir cent cinquante-trois. Puisque toutes nos œuvres, accomplies dans la foi en la Trinité, nous conduisent au repos, nous avons multiplié dix-sept par trois, de manière à obtenir cinquante et un. Et notre vrai repos étant atteint par la connaissance de la gloire de cette même Trinité, que nous croyons fermement exister au sein de l’unité divine, nous multiplions cinquante et un par trois et nous tenons la somme totale des élus dans la patrie céleste, que figure ce nombre de cent cinquante-trois poissons. Il convenait que le filet jeté après la Résurrection du Seigneur prît le nombre de poissons qu’il fallait pour désigner les élus qui habitent la patrie céleste.

5. Par ailleurs, les passages d’Evangile lus hier et aujourd’hui nous stimulent à chercher avec soin pourquoi on y lit que le Seigneur, notre Rédempteur, a mangé du poisson grillé après sa Résurrection. Ce qu’il a accompli par deux fois ne peut être sans mystère. On nous a lu aujourd’hui qu’il mangeait du pain et du poisson grillé, et dans la lecture d’hier, c’était du poisson grillé avec un rayon de miel (cf. Lc 24, 42-43). Que peut bien symboliser, à votre avis, le poisson grillé [piscem assum], sinon le Médiateur entre Dieu et les hommes, qui a souffert [passum]2? Car il a daigné se cacher dans les eaux du genre humain; il a voulu se laisser prendre dans le filet de notre mort et être, pour ainsi dire, rôti par la souffrance au temps de sa Passion.

Mais celui qui a daigné se faire poisson grillé en sa Passion s’est montré pour nous rayon de miel en sa Résurrection. Et si dans le poisson grillé, il a voulu figurer la souffrance de sa Passion, n’a-t-il pas voulu exprimer, dans le rayon de miel, la double nature de sa personne? Un rayon de miel, c’est du miel dans de la cire; et le miel dans la cire, c’est la divinité dans l’humanité.

Cela n’est pas en désaccord avec la lecture d’aujourd’hui : le Seigneur mange du poisson et du pain. Celui qui a pu, en tant qu’homme, être grillé comme un poisson, nous restaure de pain en tant que Dieu. Il l’a affirmé : «Je suis le Pain vivant descendu du Ciel.» (Jn 6, 51). Il mange donc du poisson grillé et du pain pour nous montrer, par ses aliments mêmes, qu’il a accompli sa Passion en vertu de l’humanité qu’il partage avec nous, et qu’il nous a procuré notre nourriture en vertu de sa divinité.

Si nous regardons attentivement, nous voyons aussi comment il nous convient de l’imiter. Car le Rédempteur ne se révèle à nous, qui le suivons, que pour nous ouvrir la voie et nous permettre de l’imiter. Notre-Seigneur a voulu, dans son repas, joindre un rayon de miel au poisson grillé, parce qu’il reçoit dans son corps pour l’éternel repos ceux qui, malgré les tribulations qu’ils subissent ici-bas pour le Seigneur, ne perdent pas l’amour de la douceur intérieure. Avec le poisson grillé, il mange un rayon de miel, puisque ceux qui souffrent ici-bas pour la Vérité sont rassasiés là-haut de la véritable douceur.

6. Il faut encore remarquer que selon l’Evangile, le Seigneur a pris ce dernier repas avec sept de ses disciples; il est en effet indiqué que Pierre, Thomas, Nathanaël, les fils de Zébédée et deux autres de ses disciples y étaient. Pourquoi le Seigneur célèbre-t-il le dernier festin avec sept disciples, sinon pour enseigner que seuls ceux qui sont remplis de la grâce septiforme du Saint-Esprit seront avec lui au banquet éternel? Par ailleurs, c’est entre les sept jours que le temps présent déroule son cours, et le nombre sept symbolise souvent la perfection. Ceux-là donc, au dernier festin, se rassasient de la présence de la Vérité, qui dépassent maintenant les choses de la terre par leur zèle pour la perfection, sans se laisser entraver par l’amour de ce monde, ni décourager de mener à bien leurs désirs naissants, même si le monde les trouble de mille manières par ses sollicitations.

C’est à propos de ce dernier festin que Jean déclare en un autre passage : «Bienheureux ceux qui sont appelés au souper des noces de l’Agneau.» (Ap 19, 9). S’il ne dit pas qu’ils sont appelés au déjeuner, mais au souper, c’est que le festin de la fin du jour est le souper. Ceux qui, au terme de la vie présente, parviennent au banquet de la contemplation céleste, ne sont donc pas appelés au déjeuner de l’Agneau, mais à son souper. Celui-ci est signifié par ce dernier festin, auquel on nous indique que sept disciples étaient présents, car c’est alors que le Seigneur, comme nous l’avons dit, restaure intérieurement ceux qui, remplis ici-bas de la grâce septiforme, aspirent à l’amour que leur infuse l’Esprit.

Faites donc ainsi, mes frères. Désirez être comblés de la présence de cet Esprit. Jugez, par l’état où vous êtes maintenant, de ce qui peut vous arriver plus tard. Voyez si vous êtes remplis de cet Esprit, afin de savoir si vous méritez de parvenir à ce festin. Car assurément, quiconque n’est pas ici-bas régénéré par l’Esprit n’aura pas là-haut de part au festin du banquet éternel.

Souvenez-vous de ce que Paul déclare au sujet de cet Esprit : «Si quelqu’un n’a pas l’Esprit du Christ, il n’appartient pas au Christ.» (Rm 8, 9). Cet Esprit d’amour est, pour ainsi dire, un signe de notre appartenance à Dieu. Peut-il en effet avoir l’Esprit du Christ, celui dont l’âme se laisse tirailler par la haine, enfler par l’orgueil, emporter par la colère jusqu’à l’égarement de l’esprit, torturer par l’avarice, ou amollir par la luxure? Réalisez bien ce qu’est l’Esprit du Christ. C’est assurément un Esprit qui nous fait aimer nos amis et nos ennemis, mépriser les biens de la terre, brûler de désir pour ceux du Ciel, châtier notre chair pour ses vices, empêcher notre âme de suivre ses concupiscences. Voulez-vous savoir si vous êtes vraiment à Dieu? Examinez bien qui vous possède. Voici que Paul nous crie en toute vérité ce que nous vous avons dit : «Si quelqu’un n’a pas l’esprit du Christ, il n’appartient pas au Christ.» C’est comme s’il disait clairement : «Celui qui n’est pas dirigé ici-bas par le Dieu qui l’habite ne pourra jouir plus tard de la vision de la gloire divine.»

Mais, hélas! nous sommes faibles pour accomplir ce qui vient de nous être dit, et loin encore du sommet de la perfection. Eh bien, avançons chaque jour dans la voie de Dieu au pas d’un saint désir. La Vérité nous console, puisqu’elle fait dire au psalmiste : «Tes yeux m’ont vu encore imparfait, mais sur ton livre, tous seront inscrits.» (Ps 139, 16). Notre imperfection ne nous causera donc pas de vrai dommage si, engagés dans le chemin de Dieu, nous ne regardons pas vers ce qui est passé, et si nous nous hâtons d’avancer vers ce qui nous reste [à accomplir]. Car celui qui a la bonté d’allumer des désirs en des âmes imparfaites les fortifiera un jour pour les amener à la perfection, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec lui dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

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1 Si saint Grégoire exclut ici les supérieurs, c’est, semble-t-il, parce qu’en plus de la nature humaine, il nous faut honorer en eux l’autorité dont ils sont revêtus. Nous ne devons donc pas seulement rendre honneur à leur nature faite à l’image de Dieu, mais aussi à l’autorité que Dieu leur a donnée sur nous.

Homélie 25

Prononcée devant le peuple

dans la basilique de saint Jean, dite Constantinienne

20 avril 591 (vendredi de Pâques)

L’apparition à Marie-Madeleine

Saint Jean raconte l’apparition du Christ ressuscité à sainte Marie-Madeleine, près du tombeau : tout en pleurs, celle-ci croit le Seigneur enlevé, jusqu’au moment où elle le reconnaît sous les traits de celui qu’elle prenait pour le jardinier. Grégoire commente cette page d’Evangile avec émotion. Il ne cache pas sa vénération pour Marie-Madeleine, qu’il considère comme ne faisant qu’une avec la pécheresse que saint Luc nous montre aux pieds de Jésus (cf. Lc 7, 36-50, passage commenté dans l’Homélie 33) et avec Marie, sœur de Lazare. Très heureusement, l’orateur rapproche Marie-Madeleine de l’Epouse du Cantique des Cantiques. Amour, larmes et désir caractérisent en effet ces deux personnages.

L’Homélie se présente en deux parties : la première commente l’évangile verset par verset; la seconde expose la doctrine de la Rédemption, victoire du Christ sur la mort, Satan et le péché. La conclusion convie les pécheurs à la pénitence.

I- (1-6) Pécheresse, Marie a lavé par ses larmes la souillure de ses fautes. Elle reste seule au tombeau après le départ des disciples, et mérite ainsi de voir le Seigneur. Toute cette première partie de l’Homélie est consacrée par saint Grégoire à chanter en Marie-Madeleine la force immense de la charité quand elle embrase une âme. On ne peut lire un tel passage sans se sentir gagné par le feu qui brûlait dans le cœur du prédicateur.

II- (7-10) Passant ensuite à un thème proprement théologique, le pape compare la Rédemption à la pêche à l’hameçon de Léviathan, dont parle Job. Le diable a mordu à l’appât de l’humanité du Christ, et l’aiguillon de la divinité lui a perforé la mâchoire, le contraignant ainsi à relâcher ses autres proies. Grâce à quoi il nous est maintenant possible d’échapper à sa gueule par la pénitence. Et c’est là que notre orateur rejoint sainte Marie-Madeleine, dont il paraissait s’être tant éloigné. Que d’exemples des miséricordes du Seigneur nous sont donnés, s’écrie-t-il : Pierre, le larron, Zachée et Marie. Comme eux, renaissons donc par les larmes et évitons désormais le péché.

Jn 20, 11-18

En ce temps-là, Marie se tenait près du tombeau, au-dehors, et pleurait. Tout en pleurant, elle se pencha et regarda dans le tombeau; elle vit deux anges vêtus de blanc, assis l’un à la tête, l’autre aux pieds de l’endroit où l’on avait déposé le corps de Jésus. Ils lui dirent : «Femme, pourquoi pleures-tu?» Elle leur dit : «Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis.» Ayant dit cela, elle se retourna et vit Jésus debout, mais elle ne savait pas que c’était Jésus. Jésus lui dit : «Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu?» Elle, croyant que c’était le jardinier, lui dit : «Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je le prendrai.» Jésus lui dit : «Marie!» Elle se retourna alors et lui dit : «Rabboni!», c’est-à-dire : «Maître». Jésus lui dit : «Ne me touche pas, car je ne suis pas encore remonté vers mon Père. Mais va vers mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.» Marie-Madeleine alla annoncer aux disciples qu’elle avait vu le Seigneur et qu’il lui avait dit ces choses.

Marie-Madeleine avait été une pécheresse dans la ville. Mais en aimant la Vérité, elle lava par ses larmes la souillure de ses fautes. Ainsi s’accomplit la parole de la Vérité : «Ses nombreux péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé.» (Lc 7, 47). Car elle que le péché avait d’abord maintenue dans la froideur, l’amour la fit ensuite brûler ardemment.

Arrivée au tombeau et n’y ayant pas trouvé le corps du Seigneur, elle crut qu’on l’avait enlevé, et elle l’annonça aux disciples. Ceux-ci vinrent, constatèrent et crurent qu’il en était bien comme cette femme le leur avait dit. Le texte note alors à leur sujet : «Les disciples s’en retournèrent donc chez eux.» (Jn 20, 10). Puis il ajoute : «Marie, elle, se tenait près du tombeau, au-dehors, et pleurait.» Voilà qui doit nous faire mesurer la force de l’amour qui embrasait l’âme de cette femme. Les disciples s’éloignaient, mais elle, elle ne s’éloignait pas du tombeau du Seigneur. Elle cherchait celui qu’elle n’avait pas trouvé; elle pleurait en le cherchant, et enflammée par le feu de son amour, elle brûlait du désir de celui qu’elle croyait enlevé.

Ainsi arriva-t-il qu’elle fut alors seule à le voir, elle qui était restée pour le chercher. Car c’est bien la persévérance qui donne son efficacité à la bonne œuvre. La Vérité ne l’affirme-t-elle pas : «Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé.» (Mt 10, 22). D’ailleurs, selon les préceptes de la Loi, la queue de la victime devait être offerte en sacrifice, parce que la queue est à l’extrémité du corps. Or celui-là fait une bonne offrande qui conduit le sacrifice d’une bonne œuvre à son achèvement normal. Dans le même sens, on raconte que Joseph était seul parmi ses frères à avoir une robe descendant jusqu’aux talons. Et une robe descendant jusqu’aux talons représente la bonne œuvre menée à son terme.

2. Marie, tout en pleurant, se pencha et regarda dans le tombeau. Assurément, elle avait déjà vu que le tombeau était vide; elle avait déjà annoncé l’enlèvement du Seigneur. Pourquoi donc se penche-t-elle encore? Pourquoi désire-t-elle voir à nouveau? Mais c’est que pour celui qui aime, regarder une fois ne suffit pas, car la force de l’amour augmente la volonté de chercher. Elle a cherché d’abord sans rien trouver; mais parce qu’elle a persévéré dans sa recherche, elle a fini par trouver. Que s’est-il passé? Ses désirs se sont accrus de n’être pas rassasiés, et en s’accroissant, ils ont étreint ce qu’ils avaient trouvé. On retrouve là ce que dit l’Eglise au sujet de l’Epoux dans le Cantique des Cantiques : «Au lit, pendant la nuit, j’ai cherché celui qu’aime mon âme. Je l’ai cherché, et je ne l’ai pas trouvé. Je me lèverai et parcourrai la ville. Dans les rues et sur les places, je chercherai celui que mon cœur aime.»

(Ct 3, 1-2). Et comme elle ne trouve pas celui qu’elle cherche, elle répète : «Je l’ai cherché, et je ne l’ai pas trouvé.» Mais quand on ne se lasse pas de chercher, on ne tarde pas à trouver; c’est pourquoi elle ajoute : «Les gardes m’ont rencontrée, ceux qui veillent sur la ville : ‹Avez-vous vu celui qu’aime mon âme?› A peine les avais-je dépassés que j’ai trouvé celui qu’aime mon âme.» (Ct 3, 3-4). Nous cherchons le Bien-Aimé au lit lorsque dans les brefs moments de repos de la vie présente, nous désirons avec ardeur notre Rédempteur. C’est dans la nuit que nous le cherchons, parce que même si notre âme veille en lui, nos yeux n’y voient encore rien. Mais si quelqu’un n’a pas trouvé son Bien-Aimé, il ne lui reste qu’à se lever et à parcourir la ville, c’est-à-dire à passer en revue dans son âme la sainte Eglise des élus. Qu’il le cherche par les rues et par les places, c’est-à-dire qu’il examine ceux qui s’avancent par la voie étroite ou par la voie large, afin de s’efforcer de découvrir en eux des traces du Bien-Aimé, car il y a des actes de vertu à imiter même chez certains séculiers.

Tandis que nous cherchons, les gardes qui veillent sur la ville nous rencontrent, en ce sens que les saints Pères, qui veillent sur l’Eglise, subviennent à nos bons désirs de savoir et nous enseignent par leurs paroles et leurs écrits. A peine les avons-nous dépassés que nous trouvons celui que nous aimons, puisque même si notre Rédempteur fut par humilité un homme parmi les hommes, il demeure cependant, par sa divinité, au-dessus des hommes. Lorsque nous avons dépassé les gardes, nous trouvons donc le Bien-Aimé, parce qu’en voyant que les prophètes et les apôtres lui sont inférieurs, nous en venons à le considérer comme au-dessus des hommes, lui qui est Dieu par nature.

Dieu commence par se faire chercher sans se laisser trouver, afin qu’on le retienne plus étroitement quand on l’a trouvé. En effet, ainsi que nous l’avons dit, les saints désirs s’accroissent de n’être pas rassasiés tout de suite. Si, au contraire, ils s’affaiblissent de n’être pas rassasiés tout de suite, c’est qu’ils n’étaient pas de vrais désirs. Quiconque a pu toucher la Vérité s’est embrasé de cet amour. C’est pourquoi David s’écrie : «Mon âme a soif du Dieu vivant. Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu?» (Ps 42, 3). Et il nous adresse ce rappel pressant : «Cherchez sa face constamment.» (Ps 105, 4). Le prophète affirme de même : «Mon âme vous a désiré pendant la nuit, et mon esprit veillera pour vous dès le matin, au plus intime de moi.» (Is 26, 9). L’Eglise déclare également dans le Cantique des Cantiques : «Moi, je suis blessée d’amour.» (Ct 5, 8). Il est juste que l’Eglise soit guérie à la vue du Médecin, elle qui le désire avec une telle ardeur qu’elle porte en son cœur une blessure d’amour. Aussi dit-elle encore : «Mon âme s’est fondue lorsque mon Bien-Aimé a parlé.» (Ct 5, 6)

L’âme de celui qui ne cherche pas la face de son Créateur reste froide en elle-même et s’endurcit de mauvaise manière. Mais qu’elle commence à brûler du désir de suivre celui qu’elle aime, et la voilà qui court, toute fondue par ce feu de l’amour. Tourmentée par le désir, elle en vient à ne plus attacher de valeur à tout ce qui lui plaisait dans le monde; elle n’aime plus rien en dehors de son Créateur, et ce qui auparavant la charmait lui devient dès lors terriblement insupportable. Rien ne console sa tristesse tant qu’elle ne voit pas l’objet de ses désirs. Elle s’afflige; la lumière elle-même lui est en dégoût. Par un tel feu, la rouille de ses péchés est décapée : comme l’or dont l’éclat s’est terni à l’usage, l’âme embrasée retrouve son brillant par cette chaleur brûlante.

3. Cette femme qui aime, qui se penche à nouveau dans le tombeau qu’elle avait déjà examiné, voyons à quel fruit aboutit la force de l’amour qui la pousse à recommencer sa recherche : «Elle vit deux anges vêtus de blanc, assis l’un à la tête, l’autre aux pieds de l’endroit où l’on avait déposé le corps de Jésus.» Pourquoi, en ce lieu qu’avait occupé le corps du Seigneur, ces deux anges apparaissent-ils assis l’un à la tête et l’autre aux pieds, sinon parce que le mot [grec] «ange» signifie en latin «celui qui annonce»? Or, à l’issue de sa Passion, il fallait annoncer celui qui est à la fois Dieu avant les siècles et homme à la fin des siècles. Un ange est pour ainsi dire assis à la tête, quand l’apôtre Jean proclame : «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu.» (Jn 1, 1). Et un ange est pour ainsi dire assis aux pieds, lorsque Jean affirme : «Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous.» (Jn 1, 14)

En ces deux anges, nous pouvons encore reconnaître les deux Testaments : l’un qui précède, l’autre qui suit. Ces anges sont en effet reliés l’un à l’autre par la place qu’avait occupée le corps du Seigneur : puisque les deux Testaments s’accordent pour annoncer un Seigneur incarné, mort et ressuscité, c’est comme si l’Ancien Testament s’asseyait à la tête, et le Nouveau aux pieds. C’est pourquoi les deux chérubins qui couvrent [de leurs ailes] le propitiatoire se regardent l’un l’autre, le visage tourné vers lui (cf. Ex 25, 20). Chérubin signifie «plénitude de la connaissance». Que peuvent donc symboliser les deux chérubins, sinon les deux Testaments? Quant au propitiatoire, il figure le Seigneur incarné, de qui Jean déclare : «C’est lui qui est victime de propitiation pour nos péchés.» (1 Jn 2, 2). L’Ancien Testament annonce ce qui doit être accompli par le Seigneur, et le Nouveau le proclame, une fois accompli. Ils sont donc comme les deux chérubins : ils se regardent l’un l’autre en tournant leur visage vers le propitiatoire. Car du fait qu’ils voient le Seigneur incarné placé entre eux, leurs regards sont en harmonie, puisqu’ils concordent dans tout ce qu’ils rapportent du mystère de son plan de salut.

4. Les anges interrogent Marie : «Femme, pourquoi pleures-tu?» Elle leur répond : «Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis.» La Sainte Ecriture, qui fait couler en nous des larmes d’amour, les adoucit pourtant, quand elle nous promet que nous verrons notre Rédempteur.

A propos de ce récit, remarquons que la femme ne répond pas : «On a enlevé le corps de mon Seigneur», mais : «On a enlevé mon Seigneur.» La Sainte Ecriture exprime parfois le tout par la partie, ou la partie par le tout. Par exemple, une partie signifie le tout lorsqu’il est écrit au sujet des fils de Jacob : «Jacob descendit en Egypte avec soixante-dix âmes.» (Gn 46, 27). Car ces âmes ne descendirent pas en Egypte sans leur corps! Mais par l’âme seule, on désigne l’homme tout entier, une partie exprimant le tout. Inversement, seul le corps du Seigneur gisait dans le tombeau, et cependant, Marie ne cherchait pas le corps du Seigneur, mais le Seigneur qui avait été enlevé, le tout désignant la partie.

«Ayant dit cela, elle se retourna et vit Jésus debout, mais elle ne savait pas que c’était Jésus.» Notons-le, Marie, qui doutait encore de la Résurrection du Seigneur, eut à se retourner pour voir Jésus. C’est que son doute lui avait, pour ainsi dire, fait tourner le dos au Seigneur : elle ne croyait pas du tout qu’il fût ressuscité. Mais parce qu’elle aimait et doutait en même temps, elle le voyait sans le reconnaître; l’amour le lui montrait, le doute le lui cachait. Son ignorance est encore exprimée dans ce qui suit : «Elle ne savait pas que c’était Jésus. Jésus lui dit : ‹Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu?›» Cette question sur la cause de sa douleur vise à augmenter son désir, afin qu’en nommant celui qu’elle cherche, son amour s’embrase avec plus d’ardeur. «Elle, croyant que c’était le jardinier, lui dit : ‹Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je le prendrai.›» Il se pourrait bien que cette femme, tout en se trompant, puisqu’elle prenait Jésus pour le jardinier, ne se soit pas [vraiment] trompée. N’était-il pas pour elle un jardinier de l’âme? N’est-ce pas lui qui semait au cœur de Marie la semence de son amour, pour y faire pousser de verdoyantes vertus?

5. Pourquoi donc, en voyant celui qu’elle prenait pour le jardinier, lui dit-elle sans avoir encore précisé qui elle cherchait : «Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté…» Elle parle de lui sans l’avoir nommé, comme si elle avait déjà désigné celui dont le désir provoquait ses larmes. Mais n’est-ce pas dans l’âme l’effet habituel d’un violent amour, que de se persuader que personne n’ignore celui auquel on pense sans cesse? C’est avec raison que cette femme, qui ne dit pas qui elle cherche, dit cependant : «Si c’est toi qui l’as emporté…», car elle ne peut supposer inconnu d’autrui celui qu’un désir continuel lui fait pleurer.

«Jésus lui dit : ‹Marie!›» Il l’appelait tout à l’heure d’un nom commun à tout son sexe, et elle ne le reconnaissait pas; maintenant, il l’appelle par son nom. C’est comme s’il lui disait clairement : «Reconnais donc celui qui te reconnaît.» Il fut déclaré à un homme parfait lui aussi : «Je t’ai connu par ton nom.» (Ex 33, 12). Homme est notre nom commun à tous, Moïse est un nom propre, et le Seigneur lui affirme à juste titre qu’il le connaît par son nom, comme pour lui dire clairement : «Je te connais, non pas d’une manière globale comme tous les autres, mais d’une façon toute particulière.» Et parce qu’elle s’entend ainsi appelée par son nom, Marie reconnaît son Créateur et l’appelle aussitôt «Rabboni», c’est-à-dire : «Maître» : il était à la fois celui qu’elle cherchait au-dehors, et celui qui au-dedans lui apprenait à chercher.

L’évangéliste n’ajoute pas ce que fit la femme, mais on le devine à ce qu’elle entendit Jésus lui dire : «Ne me touche pas, car je ne suis pas encore remonté vers mon Père.» Ces paroles montrent que Marie voulut embrasser les pieds de celui qu’elle avait reconnu. Mais le Maître lui dit : «Ne me touche pas.» Ce n’est pas que le Seigneur refuse d’être touché par des femmes après sa Résurrection, puisqu’il est écrit des deux femmes venues à son tombeau : «Elles s’approchèrent et tinrent ses pieds embrassés.» (Mt 28, 9)

6. Mais la raison pour laquelle il ne doit pas être touché est indiquée dans ce qui suit : «Je ne suis pas encore remonté vers mon Père.» En notre cœur, en effet, Jésus remonte vers son Père lorsque nous le croyons égal au Père. Car dans le cœur de ceux qui ne le croient pas égal au Père, le Seigneur n’est pas encore remonté vers son Père. C’est donc celui qui croit le Fils co-éternel au Père, qui touche véritablement Jésus. Ainsi Jésus était-il déjà remonté vers le Père dans le cœur de Paul, quand cet apôtre déclarait : «Celui qui était de condition divine n’a pas considéré comme une usurpation d’être l’égal de Dieu.» (Ph 2, 6). Jean, lui aussi, a touché notre Rédempteur des mains de la foi, puisqu’il affirmait : «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. Tout a été fait par lui.» (Jn 1, 1-3). Il touche donc le Seigneur, celui qui le croit égal au Père par l’éternité de sa substance.

Mais d’aucuns se posent peut-être cette question sans l’exprimer : «Comment le Fils peut-il être égal au Père?» L’humaine nature s’étonne, en pareille matière, de ne pouvoir comprendre; il lui reste la possibilité de reconnaître, à partir d’autres sujets d’étonnement, que ce mystère est crédible. Car elle possède ce qu’il lui faut pour découvrir rapidement une réponse à cette question. Il est en effet certain que le Fils a créé sa mère, et c’est pourtant dans son sein virginal qu’il a été créé en son humanité. Pourquoi donc s’étonner qu’il soit égal à son Père, celui qui a précédé sa mère? Nous avons également appris, par le témoignage de Paul, que «le Christ est Puissance de Dieu et Sagesse de Dieu» (1 Co 1, 24). Ainsi, penser que le Fils est inférieur au Père, c’est faire un tort tout particulier au Père, en proclamant que sa sagesse ne lui est pas égale. Quel homme puissant supporterait sans broncher qu’on vienne lui dire : «Tu es grand, certes, mais cependant, ta sagesse est plus petite que toi.» Le Seigneur lui-même déclare : «Le Père et moi, nous sommes un.» (Jn 10, 30). Il affirme par ailleurs : «Le Père est plus grand que moi» (Jn 14, 28), et il est aussi écrit de lui : «Il était soumis» à ses parents (Lc 2, 51). Comment donc s’étonner que le Fils se considère comme inférieur à son Père du Ciel en vertu de son humanité, lui qui, par elle, était déjà soumis à ses parents sur terre?

C’est selon cette humanité qu’il parle maintenant à Marie : «Va vers mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.» Puisqu’il dit «mon» puis «votre», pourquoi ne pas fusionner les deux en disant «notre»? C’est qu’une telle distinction montre la différence de relation qui existe entre lui et nous vis-à-vis de cet unique Père et Dieu. «Je monte vers mon Père», qui l’est par nature, «et votre Père», qui l’est par la grâce. «Vers mon Dieu», parce que je suis descendu; «vers votre Dieu», parce que vous monterez. Je suis homme, moi aussi, il est donc Dieu pour moi; vous êtes délivrés de l’erreur, il est donc Dieu pour vous. Ainsi, Père et Dieu, il l’est pour moi d’une façon différente, car celui qu’il a engendré comme Dieu avant tous les siècles, il l’a avec moi fait homme à la fin des siècles.

«Marie-Madeleine alla annoncer aux disciples qu’elle avait vu le Seigneur et qu’il lui avait dit ces choses.» Voici que la faute du genre humain est détruite en la source même d’où elle était sortie. Puisqu’au paradis, c’est une femme qui a versé à l’homme [le poison de] la mort, c’est une femme aussi qui, venant du tombeau, annonce la vie aux hommes. Et celle qui rapporte les paroles de celui qui la vivifie est celle qui avait rapporté les paroles mortifères du serpent. Le Seigneur semble ainsi vouloir user non du langage des mots, mais de celui des faits, pour dire au genre humain : «De la main qui vous a tendu le breuvage de mort, oui, de cette même main, recevez la coupe de la vie.»

7. Nous avons commenté brièvement le texte de cet évangile; maintenant, avec l’aide du même Seigneur dont nous parlons, considérons la gloire de sa Résurrection et la tendresse de son amour paternel. Il a voulu se relever de la mort en toute hâte, pour que notre âme ne demeure pas longtemps dans la mort de l’incroyance. Aussi le psalmiste dit-il fort justement : «Au torrent, il s’abreuve en chemin; c’est pourquoi il redresse la tête.» (Ps 110, 7). Dans le genre humain, depuis le commencement même du monde, s’était répandu un torrent de mort; mais à ce torrent, le Seigneur s’est abreuvé en chemin, parce qu’il n’a goûté la mort qu’en passant. Il a également redressé la tête, car ce qu’en mourant, il avait déposé dans le tombeau, en ressuscitant, il l’a élevé au-dessus des anges. Et là même où il permit que les mains de ses persécuteurs exercent un moment leur fureur contre lui, il a frappé l’antique ennemi pour l’éternité. C’est ce que le Seigneur indique clairement au bienheureux Job : «Et Léviathan, le pêcheras-tu à l’hameçon?» (Jb 40, 25)

8. Léviathan, dont le nom signifie «Ajout-à-eux», désigne ce monstre marin qui dévore le genre humain : celui qui, en promettant à l’homme de lui «ajouter» la divinité, le dépouilla de son immortalité. C’est lui également qui a suggéré la faute de trahison au premier homme, et qui, en y engageant ceux qui le suivent par une détestable persuasion, accumule sur eux peine sur peine.

Sur un hameçon, on montre l’appât, mais on cache l’aiguillon. Le Père tout-puissant a ainsi attrapé Léviathan à l’hameçon en envoyant à la mort son Fils unique incarné, en lequel se joignaient la chair accessible à la souffrance, qu’on pouvait voir, et la divinité inaccessible à la souffrance, qu’on ne pouvait pas voir. Et quand, par les persécuteurs du Seigneur interposés, le Serpent mordit à l’appât du corps dans le Christ, l’aiguillon de la divinité le transperça. Au début, le monstre avait bien reconnu à ses miracles que Jésus était Dieu, mais de voir ce Dieu ainsi passible le fit douter de ce qu’il avait d’abord reconnu. Comme un hameçon qui attire un animal vorace par un morceau de chair apparent, puis s’accroche au gosier de qui l’a avalé, la divinité s’est cachée au temps de la Passion pour porter un coup mortel. Le monstre s’est laissé prendre à l’hameçon de l’Incarnation : appâté par le corps, il fut transpercé par l’aiguillon de la divinité. Là se tenait l’humanité pour attirer à elle l’animal vorace; là se trouvait la divinité pour le transpercer. Là se voyait la faiblesse pour attirer [le ravisseur]; là se cachait la force qui lui ferrerait le gosier. Il fut donc attrapé à l’hameçon, puisque c’est en mordant qu’il périt. Il perdit les mortels, qui lui appartenaient en droit, pour avoir osé exiger la mort d’un immortel, sur qui il n’avait aucun droit.

9. Si cette Marie dont nous parlons est vivante, c’est parce que le Seigneur, qui ne devait rien à la mort, a accepté de mourir pour le genre humain. Et nous-mêmes, qui nous donne de revenir chaque jour à la vie après nos péchés, sinon le Créateur sans péché, qui descendit pour subir notre châtiment? Oui, l’antique ennemi a désormais lâché le butin qu’il avait pris sur le genre humain. Il a perdu [le fruit de] sa victoire obtenue par la ruse. Chaque jour, des pécheurs reviennent à la vie; chaque jour, ils sont arrachés de sa gueule par la main du Rédempteur. Aussi est-ce à juste titre que la voix du Seigneur demande encore au bienheureux Job : «Lui perforeras-tu la mâchoire avec un anneau?»

(Jb 40, 26). Un anneau encercle et resserre ce sur quoi on le referme. Que désigne donc cet anneau, sinon la divine miséricorde qui nous enveloppe? Celle-ci perfore la mâchoire de Léviathan lorsqu’elle continue de nous montrer le remède de la pénitence après nous avoir vus commettre ce qu’elle défend. Le Seigneur perfore d’un anneau la mâchoire de Léviathan : dans l’ineffable puissance de sa miséricorde, il s’oppose à la méchanceté de l’antique ennemi en le contraignant parfois à relâcher même ceux qu’il tenait déjà. Quand ceux qui ont péché reviennent à l’innocence, c’est comme s’ils tombaient de la gueule du monstre. Et si cette gueule n’était pas transpercée, qui, parmi ceux qu’il a une fois engloutis, en réchapperait? Ne tenait-il pas Pierre dans sa gueule, lorsque celui-ci renia [son Maître]? Ne tenait-il pas David dans sa gueule, lorsque celui-ci se plongea dans un tel abîme de luxure? Mais quand ils revinrent tous deux à la vie par la pénitence, c’est un peu comme si Léviathan les avait relâchés par le trou de sa mâchoire. Pierre et David ont échappé à sa gueule par le trou de sa mâchoire, lorsqu’après avoir fait tant de mal, ils sont revenus au bien en faisant pénitence.

Quel homme peut échapper à la gueule de Léviathan, en ne commettant aucune faute? C’est bien là que nous reconnaissons tout ce que nous devons au Rédempteur du genre humain! Il ne nous a pas seulement interdit de nous jeter dans la gueule de Léviathan, mais il nous a encore permis d’en ressortir. Il n’a pas enlevé l’espérance au pécheur, car il a troué la mâchoire du monstre pour y laisser une voie d’évasion : ainsi, l’imprudent qui n’a pas voulu prendre par avance les précautions lui évitant d’être mordu, peut du moins s’échapper après la morsure. La médecine céleste vient donc partout à notre secours : elle donne à l’homme des préceptes pour qu’il ne pèche pas, et s’il a péché quand même, elle lui donne des remèdes pour qu’il ne désespère pas. Craignons donc par-dessus tout de nous laisser prendre dans la gueule de ce Léviathan par l’attrait du péché; et cependant, si nous y sommes pris, ne désespérons pas : si nous pleurons bien tous nos péchés, nous trouverons encore dans sa mâchoire une ouverture par où nous évader.

10. Marie, celle dont nous parlons, peut ici comparaître en témoin de la miséricorde divine, elle à propos de qui le pharisien, voulant empêcher le jaillissement de la Bonté, disait : «Si cet homme était prophète, il saurait bien qui et de quelle espèce est cette femme qui le touche, et que c’est une pécheresse.» (Lc 7, 39). Mais elle lava de ses larmes les souillures de son cœur et de son corps, et elle toucha les pieds de son Rédempteur, en abandonnant ses voies perverses. Elle était assise aux pieds de Jésus, et elle écoutait la parole de sa bouche. Elle s’était attachée à Jésus vivant; mort, elle le cherchait : elle trouva vivant celui qu’elle cherchait mort. Et la grâce lui fit occuper une telle place près de lui que c’est elle qui porta son message aux apôtres, ses messagers en titre.

Que devons-nous donc voir en cela, mes frères, que devons-nous voir, sinon l’immense miséricorde de notre Créateur, qui nous donne en exemple de pénitence ceux qu’il a fait revivre par la pénitence après leur chute? Je jette les yeux sur Pierre, je considère le larron, j’examine Zachée, je regarde Marie, et je ne vois partout qu’exemples d’espérance et de pénitence exposés à nos yeux. Regarde Pierre, toi dont la foi, peut-être, a défailli : il pleura amèrement sur la lâcheté de son reniement. Regarde le larron, toi qui as brûlé de méchanceté et de cruauté contre ton prochain : sur le point de mourir, il se repentit pourtant et parvint aux récompenses de la vie. Regarde Zachée, toi qui, dévoré d’une ardente avarice, as dépouillé autrui : il rendit le quadruple à ceux qu’il avait pu voler. Regarde Marie, toi qui, consumé par le feu d’un désir mauvais, as perdu la pureté de la chair : elle a brûlé en elle l’amour charnel par le feu de l’amour divin.

C’est ainsi que le Dieu tout-puissant nous met partout devant les yeux des modèles à imiter, que partout il nous propose des exemples de sa miséricorde. Prenons donc en horreur les mauvaises actions, même celles que nous avons commises. Le Dieu tout-puissant oublie volontiers que nous avons été coupables; il est prêt à compter notre pénitence pour de l’innocence. Si nous nous sommes souillés après les eaux salutaires [du baptême], renaissons par les larmes. Et selon la parole du premier Pasteur, «comme des petits enfants venant de naître, désirez ardemment le lait» (1 P 2, 2). Revenez, petits enfants, au sein de votre Mère, la Sagesse éternelle; sucez les généreuses mamelles de la tendresse de Dieu; pleurez vos fautes passées, évitez celles qui vous menacent. Notre Rédempteur consolera vos larmes d’un jour par une joie éternelle, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec Dieu le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

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1 Le ciel aérien, qui entoure la terre (l’atmosphère), est lui-même enveloppé par le ciel éthéré (l’éther). Selon saint Basile (IVe siècle), le ciel éthéré est un lieu créé bien avant le monde visible, et donc entièrement distinct du ciel aérien que nous voyons (cf. Hom. 1 in Hexæmeron, n. 5, PG 29, 13).

2 Homo purus : un homme qui n’est qu’homme, qui n’est pas à la fois homme et Dieu comme le Christ.

3 «Nous la gardons comme une ancre de l’âme, sûre et ferme, cette espérance qui pénètre jusqu’au-delà du voile, dans le sanctuaire où Jésus est entré pour nous comme un précurseur.» (He 6, 19-20)

Homélie 26

Prononcée devant le peuple

dans la basilique du bienheureux Jean, dite Constantinienne

21 avril 591 (samedi de Pâques)

Jésus ressuscité et Thomas

L’évangile commenté dans cette Homélie relate l’apparition de Jésus ressuscité à Thomas et la transmission du pouvoir des clés. Ces deux faits permettent divers développements sur la foi et le sacrement de pénitence.

Que le Seigneur entre malgré les portes fermées est un mystère qu’on ne peut comprendre, mais que Grégoire met en relation avec d’autres mystères qui l’éclairent, avant d’expliquer en quel sens Jésus peut dire qu’il envoie les apôtres comme le Père l’a envoyé. Puis le pape se demande pourquoi le Christ a envoyé deux fois le Saint-Esprit : du Ciel (à la Pentecôte) et de la terre (dans l’apparition d’aujourd’hui).

Le pouvoir de remettre les péchés, que le Seigneur donne aux apôtres et à leurs successeurs, est un grand honneur, mais aussi une lourde responsabilité. Le prédicateur prend à partie ses confrères dans l’épiscopat quant à leur manière d’administrer ce sacrement. De la condamnation de l’arbitraire, il passe à une règle générale, et utilisant le récit de la résurrection de Lazare comme une parabole, il établit ce qu’exige le bon exercice d’un tel pouvoir :

1°- la contrition du pénitent, née par l’effet de la grâce prévenante de Dieu, doit précéder l’absolution du prêtre (résurrection de Lazare);

2°- de cette contrition doit naître la confession, par laquelle le pécheur fait connaître son péché au prêtre (Lazare sort du tombeau);

3°- l’absolution doit venir soustraire le pécheur à la peine qu’il a méritée (les disciples délient Lazare).

Saint Grégoire revient ensuite à Thomas, qui guérit notre incrédulité en touchant les blessures du Christ. Nous sommes dits bienheureux de croire sans voir, à condition pourtant que notre foi soit suivie d’œuvres. Les fêtes de la terre passent; ce qui compte, c’est de ne pas manquer celles du Ciel. Craignons donc le jugement de Dieu, à côté duquel celui des hommes n’est rien.

Comment croire que de la poussière puisse retrouver vie par la résurrection? L’orateur, partant des petits miracles que nous voyons dans la nature, répond à cette difficulté à la fin de son Homélie. C’est depuis la discussion qui l’opposa au patriarche Eutychios, au temps de son ambassade à Constantinople (579-585), que Grégoire s’est particulièrement préoccupé d’étayer la foi en la résurrection de la chair avec des arguments de raison.

Jn 20, 19-31

En ce temps-là, le soir de ce même jour, le premier de la semaine, les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient fermées par crainte des Juifs; Jésus vint, et se tenant au milieu d’eux, il leur dit : «La paix soit avec vous!» En disant cela, il leur montra ses mains et son côté. Alors les disciples furent remplis de joie à la vue du Seigneur. Il leur dit de nouveau : «La paix soit avec vous! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie.» Et ayant dit cela, il souffla sur eux et il leur dit : «Recevez l’Esprit-Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.»

Or Thomas, l’un des Douze, surnommé Didyme, n’était pas avec eux quand vint Jésus. Les autres disciples lui dirent donc : «Nous avons vu le Seigneur.» Mais il leur dit : «Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets pas mon doigt à la place des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas.»

Huit jours après, les disciples se trouvaient de nouveau à l’intérieur, et Thomas était avec eux. Jésus vint, les portes étant fermées, et se tenant au milieu d’eux, il leur dit : «La paix soit avec vous!» Puis il dit à Thomas : «Mets ton doigt ici, et regarde mes mains; approche aussi ta main, et mets-la dans mon côté; et ne sois plus incrédule, mais croyant.» Thomas lui répondit : «Mon Seigneur et mon Dieu!» Jésus lui dit : «Parce que tu m’as vu, Thomas, tu as cru; bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru.»

Jésus fit encore devant ses disciples une multitude d’autres miracles, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-ci ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.

A la lecture de cet évangile, une première question agite notre esprit : comment le corps du Seigneur, une fois ressuscité, est-il resté un véritable corps, alors qu’il a pu entrer auprès des disciples malgré les portes fermées? Mais nous devons savoir que l’action divine n’aurait plus rien d’admirable si elle était comprise par la raison, et que la foi n’aurait pas de mérite si la raison humaine lui fournissait des preuves expérimentales. De telles œuvres de notre Rédempteur, qui ne peuvent en rien se comprendre par elles-mêmes, doivent être méditées à la lumière de ses autres actions, en sorte que nous soyons amenés à croire à ces faits merveilleux par d’autres qui le sont plus encore. Car ce corps du Seigneur qui s’est introduit auprès de ses disciples malgré les portes fermées est le même que sa Nativité fit sortir aux yeux des hommes du sein fermé de la Vierge. Il ne faut donc pas s’étonner si notre Rédempteur, après être ressuscité pour vivre à jamais, est entré malgré les portes fermées, puisque venant [en ce monde] pour mourir, il est sorti du sein de la Vierge sans l’ouvrir.

Comme la foi de ceux qui regardaient ce corps visible demeurait hésitante, le Seigneur leur montra aussitôt ses mains et son côté; il leur présenta à toucher cette chair qu’il venait d’introduire malgré les portes fermées. En cela, il a manifesté deux choses étonnantes, et fort contradictoires entre elles au regard de la raison humaine, puisqu’après sa Résurrection, son corps se révélait tout à la fois incorruptible et tangible. Or, ce qui se touche se corrompt nécessairement, et ce qui ne se corrompt pas ne peut être touché. Mais d’une manière qui force l’étonnement et dépasse l’entendement, notre Rédempteur nous a donné à voir après sa Résurrection un corps à la fois incorruptible et tangible : en le montrant incorruptible, il nous invitait à la récompense; en le donnant à toucher, il nous confirmait dans la foi. Il se fit donc voir à la fois incorruptible et tangible, pour bien manifester qu’après sa Résurrection, son corps restait de même nature, mais qu’il était élevé à une gloire tout autre.

2. Il leur dit : «La paix soit avec vous! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie.» C’est-à-dire : «De même que moi qui suis Dieu, le Père qui est Dieu m’a envoyé; moi qui suis homme, je vous envoie, vous qui êtes des hommes.» Le Père a envoyé le Fils en décidant qu’il s’incarnerait pour la rédemption du genre humain. Il a voulu que celui-ci vînt dans le monde pour souffrir, et cependant il a aimé ce Fils qu’il envoyait pour souffrir. Les apôtres qu’il a choisis, le Seigneur ne les envoie pas non plus dans le monde pour en goûter les joies, mais il les envoie, tout comme lui-même a été envoyé, pour y souffrir. Ainsi, de même que le Père aime le Fils et l’envoie quand même pour souffrir, le Seigneur aime aussi ses disciples et les envoie quand même dans le monde pour y souffrir. C’est pourquoi il affirme : «Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie.» Autrement dit : «En vous envoyant au milieu des pièges des persécuteurs, je vous aime de cette même charité dont m’aime le Père, qui m’a fait venir [dans le monde] pour y endurer les souffrances.»

«Etre envoyé» peut pourtant s’entendre aussi dans l’ordre de la nature divine [du Christ]. En effet, on dit du Fils qu’il est envoyé par le Père en ce qu’il est engendré par le Père. Bien que le Saint-Esprit, qui est égal au Père et au Fils, ne se soit pas incarné, le Fils témoigne qu’il l’envoie, en disant : «Lorsque viendra le Paraclet, que je vous enverrai d’auprès du Père.» (Jn 15, 26). Si l’on ne devait comprendre «être envoyé» qu’au seul sens de «s’incarner», il est évident qu’on ne pourrait aucunement dire du Saint-Esprit qu’il est envoyé, puisqu’il ne s’est nullement incarné. Mais sa «mission» [missio : le fait d’être envoyé] est la procession en vertu de laquelle il procède du Père et du Fils. C’est pourquoi, de même qu’on dit de l’Esprit qu’il est envoyé en tant qu’il procède, on peut aussi dire du Fils, sans se tromper, qu’il est envoyé en tant qu’il est engendré.

3. «Et ayant dit cela, il souffla sur eux et il leur dit : ‹Recevez l’Esprit-Saint.›» Il nous faut chercher pourquoi Notre-Seigneur nous a donné le Saint-Esprit, une première fois durant son séjour sur la terre, puis une autre fois depuis qu’il règne au Ciel. Car nulle part ailleurs, on ne nous indique clairement que l’Esprit-Saint est donné, si ce n’est ici, où il est reçu dans un souffle, et, postérieurement, quand il se révèle comme venant du Ciel sous forme de langues multiples (cf. Ac 2, 1-4). Pourquoi donc est-il d’abord donné aux disciples sur la terre, puis envoyé du Ciel, sinon parce qu’il y a deux préceptes de charité, l’amour de Dieu et l’amour du prochain? L’Esprit nous est donné sur la terre pour aimer le prochain, et il nous est donné du Ciel pour aimer Dieu. De même qu’il n’y a qu’une seule charité, mais deux préceptes, il n’y a aussi qu’un seul Esprit, mais il est donné deux fois : la première fois par le Seigneur séjournant sur la terre, la seconde fois du haut du Ciel. N’est-ce pas par l’amour du prochain qu’on apprend comment parvenir à l’amour de Dieu? D’où la parole de Jean : «Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas?» (1 Jn 4, 20)

Si dès avant la Résurrection, l’Esprit-Saint a résidé dans les cœurs des disciples pour les amener à la foi, il ne leur fut cependant donné visiblement qu’après la Résurrection. Aussi est-il écrit : «L’Esprit n’avait pas encore été donné, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié.» (Jn 7, 39)

Moïse dit au même sujet : «Ils ont sucé le miel du rocher et l’huile de la roche dure.» (Dt 32, 13). Or, quand bien même on étudiera tout l’Ancien Testament, on n’y trouvera aucun fait d’histoire correspondant. Le peuple n’y suce nulle part le miel du rocher, non plus que l’huile. Mais puisque, d’après le mot de Paul, «le Rocher était le Christ» (1 Co 10, 4), ceux qui ont vu les faits et les miracles de notre Rédempteur ont sucé le miel du Rocher. Et ils ont sucé l’huile de la Roche dure, car après sa Résurrection, ils ont mérité d’être oints par l’effusion de l’Esprit-Saint. C’est donc pour ainsi dire un Rocher encore peu ferme qui a donné le miel, quand le Seigneur, encore mortel, a montré la douceur de ses miracles aux disciples. Mais l’huile s’est écoulée d’une Roche dure, puisque le Seigneur, qui ne peut plus souffrir après sa Résurrection, a répandu le don de son onction sainte par le souffle de l’Esprit.

4. C’est de cette huile que le prophète affirme : «Le joug pourrira par la présence de l’huile.» (Is 10, 27). Le démon nous tenait sous le joug de sa domination, mais nous avons été oints par l’huile de l’Esprit-Saint. Et le joug de la domination du démon a pourri du fait que la grâce de la liberté nous a oints, comme l’atteste Paul : «Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté.» (2 Co 3, 17)

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