Homiliae in Evangelia
Saint Grégoire le Grand
40 Homélies sur les évangiles
Homélies sur les Évangiles
saint Grégoire le Grand
HARANGUE AU PEUPLE À PROPOS DE L’ÉPIDÉMIE
Les diverses éditions des œuvres de saint Grégoire ont coutume de joindre aux Homélies sur les Evangiles le discours prononcé à l’occasion de la grande épidémie de 590 pour encourager le peuple à faire pénitence de ses péchés et à obtenir du Ciel la fin du fléau. Ce texte est placé à la suite des Homélies dans la Patrologie Latine de Migne (t. 76, col. 1311-1314). Nous avons préféré l’insérer au début, car il aide à comprendre les circonstances dans lesquelles Grégoire a dû prêcher.
En novembre 589, le Tibre déborde, ruinant plusieurs édifices et renversant les greniers de l’Eglise, où l’on conservait le froment pour la nourriture des pauvres. Des serpents et des bêtes monstrueuses, noyés et rejetés sur la rive, dégagent des miasmes, qui, en janvier 590, font éclater une épidémie de peste inguinale (la peste apparaît sous l’aine des malades). Une des premières victimes est le pape Pélage II, emporté le 7 février; il y en a beaucoup d’autres, et les Romains sont si terriblement décimés qu’on croit voir les flèches célestes tomber sur eux et les frapper. Grégoire est acclamé pape par le peuple unanime, mais il fait tout ce qu’il peut pour se soustraire à un honneur qu’il redoute. Cependant, s’il refuse aussi longtemps que possible la dignité pontificale, il ne se dérobe pas pour autant au service du peuple, et assume sans attendre le rôle de chef dans la Ville éternelle désorientée. Il faut à la fois préparer les fidèles menacés par la peste à bien mourir, et pour conjurer ce fléau, faire adresser au Ciel des prières instantes : telles sont les deux finalités que poursuit Grégoire dans sa harangue au peuple romain. Il engage les chrétiens à tirer parti des châtiments divins qui s’abattent sur eux pour s’ouvrir à une vraie conversion. Une mort subite, qui ne laisse pas aux malades le temps de la pénitence, frappe le peuple sans relâche. En quel état les âmes doivent-elles paraître en présence de leur Juge! Il faut donc que chacun recoure sans attendre aux larmes de la pénitence, et efface ainsi ses fautes. Personne ne doit désespérer : Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. Grégoire, ayant ainsi exhorté le peuple, ordonne des «litanies», c’est-à-dire des processions solennelles.
Il manifeste en cette occasion le génie de liturgiste dont il a donné bien d’autres preuves dans sa vie : de sept basiliques désignées, les diverses catégories du peuple doivent partir, au chant des litanies, avec le clergé de chacune des sept régions. Puis ces sept groupes se rejoindront à Sainte-Marie-Majeure pour une longue prière commune.
C’est par le récit que le diacre tourangeau Agiulf fit à l’historien Grégoire de Tours que nous connaissons tous ces détails. L’Histoire des Francs précise encore : «Il rassembla les groupes de clercs et leur ordonna de chanter pendant trois jours et d’implorer la miséricorde du Seigneur. A partir de la troisième heure, des chœurs de chantres venaient des deux côtés à l’église, en clamant à travers les rues de la Ville Kyrie Eleison, et notre diacre [Agiulf], qui était présent, racontait que dans l’espace d’une seule heure, tandis que la voix du peuple adressait au Seigneur ses supplications, quatre-vingts personnes étaient tombées par terre et avaient rendu l’âme. Mais celui qui allait devenir évêque ne s’arrêta pas de prêcher le peuple, dans la crainte qu’il ne cessât ses prières.» (Hist. Franc. X, 1)
Ainsi, avant même d’être pape, Grégoire «ne s’arrêtait pas de prêcher», malgré sa santé si chancelante. Il ne s’arrêta pas non plus une fois pape. Et c’est ce zèle pour la prédication qui nous a valu les quarante Homélies qui suivent.
Les fléaux de Dieu, que nous aurions dû redouter quand ils étaient encore à venir, il faut du moins, frères très chers, qu’ils nous inspirent de la crainte maintenant qu’ils sont présents et que nous les ressentons. Laissons la souffrance nous ouvrir la voie de la conversion, et les châtiments mêmes qui nous frappent attendrir la dureté de notre cœur. Car ainsi que l’a prédit le témoignage du prophète, «le glaive a pénétré jusqu’à l’âme» (Jr 4, 10). Vous voyez en effet le peuple entier frappé du glaive de la colère céleste, et tous les hommes victimes de ces coups imprévus. La maladie ne précède plus la mort, mais comme vous le constatez, c’est la mort elle-même qui prend les devants sur la maladie. Celui qui est frappé se voit enlevé avant d’avoir pu recourir aux larmes de la pénitence. Considérez donc dans quel état se présente aux regards du Juge rigoureux celui qui n’a pas le temps de pleurer ce qu’il a fait.
Ce n’est pas une partie des habitants qui est emportée, mais ils tombent tous ensemble. Les maisons se retrouvent vides; les parents assistent aux funérailles de leurs enfants, et leurs héritiers les précèdent dans la tombe. Que chacun de nous cherche donc un refuge dans les lamentations de la pénitence, pendant qu’il a encore le temps de pleurer avant d’être frappé. Remettons devant les yeux de notre esprit tous nos errements passés, et expions dans les larmes le mal que nous avons commis. «Hâtons-nous de nous présenter devant lui par la confession» (Ps 95, 2), et comme le demande le prophète, «élevons nos cœurs avec nos mains vers Dieu» (Lm 3, 41). Elever son cœur avec ses mains vers Dieu, c’est soutenir son effort de prière avec les mérites de ses bonnes œuvres. Comme il donne, oh oui! comme il donne confiance à notre crainte, celui qui crie par la voix du prophète : «Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive.» (Ez 33, 11). Que personne ne désespère à cause de l’énormité de ses crimes : une pénitence de trois jours a effacé les fautes invétérées des Ninivites (cf. Jon 3), et le larron converti a mérité la récompense de la vie à l’instant même de la sentence qui le condamnait à la mort (cf. Lc 23, 40-43). Changeons donc nos cœurs, et soyons persuadés que nous avons déjà reçu ce que nous demandons. Le Juge se laisse plus vite fléchir par la prière si celui qui demande se corrige de ses dérèglements.
En face de ce glaive menaçant qui nous châtie si terriblement, persévérons dans nos prières jusqu’à en être importuns. L’importunité, qui a coutume d’ennuyer les hommes, plaît à la Vérité qui nous juge, car le Dieu bon et miséricordieux veut que le pardon lui soit demandé avec insistance dans la prière : il ne veut pas se mettre en colère autant que nous le méritons. Aussi dit-il par la bouche du psalmiste : «Invoque-moi aux jours de ta détresse; je te délivrerai, et tu me glorifieras.»
(Ps 50, 15). C’est donc lui-même qui témoigne de son désir de faire miséricorde à ceux qui l’invoquent, puisqu’il nous exhorte à l’invoquer.
Le cœur contrit, et après avoir rectifié notre conduite, nous viendrons donc, frères très chers, dès l’aube de demain mercredi, former sept processions, qui psalmodieront les litanies dans la ferveur de l’âme et dans les larmes, suivant l’ordre que je vais vous indiquer. Que nul d’entre vous ne sorte travailler aux champs, que nul ne se livre à une occupation quelconque, en sorte que nous nous réunissions tous à l’église de la sainte Mère du Seigneur, et qu’après avoir péché tous ensemble, nous pleurions aussi tous ensemble le mal que nous avons commis. Le Juge rigoureux, nous voyant ainsi nous punir nous-mêmes de nos fautes, nous fera grâce de la condamnation qu’il avait portée contre nous.
La procession des clercs sortira de l’église du bienheureux Jean-Baptiste; celle des hommes, de l’église du bienheureux martyr Marcel; celle des moines, de l’église des martyrs Jean et Paul; celle des servantes de Dieu, de l’église des bienheureux martyrs Côme et Damien; celle des femmes mariées, de l’église du bienheureux Etienne, premier martyr; celle des veuves, de l’église du bienheureux martyr Vital; celle des pauvres et des enfants, de l’église de la bienheureuse martyre Cécile.
Lettre A SECUNDINUS, ÉVÊQUE DE TAORMINA
La lettre de saint Grégoire à Secundinus, qui sert de prologue au recueil des quarante Homélies, contient des indications dignes d’attention. Elle nous apprend d’abord comment le pape définit sa prédication. Prêcher, pour lui, c’est commenter l’évangile. Et s’il ne dédaigne pas d’user des actes des martyrs dont il célèbre le natale, ou d’histoires appropriées à son sujet, si même, plus souvent encore, il s’étend longuement sur le mystère de la fête célébrée, c’est bien de l’évangile du jour qu’il veut avant tout entretenir ses auditeurs. Les Homélies sur les Evangiles ne mentent pas à leur titre.
Grégoire précise aussi qu’il a prêché pendant la messe : inter sacra missarum solemnia. Le pape ne craint donc pas d’allonger parfois la cérémonie d’une heure, voire davantage, par de copieux commentaires d’évangile. On mesure ici la capacité d’attention des fidèles de l’époque, capables de rester debout trois heures durant pour prier et écouter la parole de Dieu.
Grégoire, enfin, se plaint dans sa lettre qu’on ait diffusé ses homélies sans lui laisser le temps de les réviser. Cette plainte nous montre sans doute l’importance qu’il attache à l’exactitude doctrinale de son enseignement, mais elle nous révèle aussi l’empressement avec lequel on s’est jeté dès les origines sur les textes venant de lui. Déjà s’annonce l’engouement provoqué par les Homélies, «l’un des livres les plus lus et les plus vénérés de tout le moyen âge» (J. de Ghellinck, Le mouvement théologique du XIIe siècle, 2e éd., Paris, 1948, p. 18). L’admiration des médiévaux pour saint Grégoire a été sans bornes. Après la Sainte Ecriture, ses ouvrages ont été les plus recopiés. On les retrouve dans toutes les bibliothèques monastiques. L’abbé Raymond Etaix signale qu’il en subsiste aujourd’hui plus de quatre cents manuscrits, sans compter les fragments, les Homélies transcrites isolément et surtout les homéliaires, qui, tous, reproduisent cette œuvre.
Pendant plus de cinq siècles, Grégoire a été considéré comme le premier des maîtres. «De génération en génération, il a des disciples qui disent de lui : Gregorius noster, comme les admirateurs de Virgile disaient : Virgilius noster. […] Sensible au mélange de simplicité familière et de grandeur qui se dégageait de l’œuvre grégorienne, le moyen âge a voué à son auteur un culte de tendresse. Ce Grégoire, si humain qu’il avait pleuré, disait-on, sur le sort de Trajan, lui est apparu, de tous les docteurs, le plus accessible et le plus aimable. Aussi, pendant des siècles, ne se lasse-t-on pas de le lire et de le relire.»
(Henri de Lubac, Exégèse médiévale, Paris, Le Cerf, 1993, t. 2, ch. VIII, 5 : Le moyen âge grégorien, p. 537-548). Pierre le Vénérable (XIIe siècle) signale par exemple que «chaque jour et sans interruption, des frères innombrables, jusque parmi les plus simples et les moins instruits, récitent, entendent, lisent et comprennent la Vie de saint Grégoire, ses Homélies, ses Dialogues» (Patrologie Latine, t. 189, col. 839). Ce témoignage vaut pour bien des générations. Si on lit Grégoire avec passion, on ne se lasse pas davantage de le citer. On vit sur ses écrits comme sur un bien de famille. C’est à «son style d’or et de feu», déclaré immortel par Bernard de Cluny, que «notre moyen âge doit pour une très grande part cette belle prose chantante, rythmée, souple, assonancée, un peu monotone, avec ses balancements, ses ingénieuses antithèses, […] qu’on n’a pas depuis lors assez admirée.» (Lubac, op.
cit., p. 545)
Après les siècles monastiques, il garde une grande influence : dans la Somme de saint Thomas, il est l’auteur le plus souvent cité après Aristote et saint Augustin. Et les rares fois où Grégoire se trouve en contradiction avec Augustin, c’est toujours au premier que le Docteur commun donne raison. Sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix, puis Bossuet et Fénelon se sont inspirés des œuvres du saint pape.
S’il fut par la suite longtemps et injustement oublié, il a été redécouvert au XXe siècle. Dom Jean Leclercq a pu constater, au cours d’une longue carrière d’enseignement sur la spiritualité médiévale, l’attrait exceptionnel que Grégoire exerçait sur les jeunes de toutes les parties du monde. Voici l’explication qu’il en donne : «[…] ces étudiantes et étudiants, qui ne sont pas des spécialistes et dont la plupart ne se préparent pas à le devenir, ont reçu de lui un message qui, dès maintenant, est valable pour eux, et capable d’orienter tout leur avenir. Ce qui assure l’unité de ces témoignages vient de ce que Grégoire apporte une réponse à deux appels majeurs de son temps et du nôtre : d’une part, le besoin d’intériorité, de méditation, de prière, de contemplation; d’autre part, celui d’un engagement actif au service de la société. Or il a su parler de l’un et de l’autre avec un accent de conviction qui venait de son expérience. En un temps de misère, d’invasion, d’inflation, il commentait […] les visions d’Ezéchiel et les Evangiles. Dire que les gens de Rome ont entendu cela!» (Grégoire le Grand, Paris, 1986, p. 683).
A Secundinus, notre très Révérend et très saint frère dans l’épiscopat, Grégoire, serviteur des serviteurs de Dieu
J’ai commenté, pendant la messe, quarante passages du Saint Evangile, choisis parmi ceux qu’on a coutume de lire à jour fixe dans l’Eglise de Rome. Certaines de ces explications ont été lues en présence des fidèles par un notaire à qui je les avais dictées, les autres prononcées par moi devant le peuple et prises en note telles que je les disais. Mais certains frères, brûlants d’ardeur pour la sainte Parole, ont commencé de répandre ce que j’avais dit avant que je n’aie pu le réviser en détail, comme je me l’étais proposé. Je serais en droit de comparer ces empressés à des faméliques qui veulent se jeter sur la nourriture avant qu’elle n’ait fini de cuire. Or, en expliquant le passage de l’Ecriture qui dit : «Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour y être tenté par le diable» (Mt 4, 1), j’ai commencé par laisser planer quelques hésitations, mais ce doute, je l’ai ensuite corrigé par une remarque pleine d’assurance1.
J’ai aussi veillé à disposer ces homélies en deux livres, dans l’ordre où elles ont été prononcées, de telle sorte que les vingt premières, qui ont été dictées, et les vingt suivantes, qui ont été dites en public, soient dans des volumes différents. Que ta fraternité ne s’étonne pas si tu constates que certains passages, qu’on lit après dans l’Evangile, ont été placés avant, ou bien si tu trouves placés après des passages que l’évangéliste situe avant, car les secrétaires ont regroupé ces homélies dans chaque volume en suivant l’ordre des jours où je les avais prononcées.
Par conséquent, si ta fraternité vient, en sa continuelle assiduité aux saintes lectures, à trouver une explication du passage de l’Evangile cité ci-dessus qui laisserait planer un doute, ou bien si tu découvres un exemplaire de ces homélies où elles ne seraient pas rangées dans l’ordre que je viens de t’indiquer, tu saurais alors que celles-ci n’ont pas été revues, et il te faudrait les corriger grâce à l’exemplaire que j’ai pris soin de te faire parvenir par le porteur de la présente. Ne laisse surtout pas les exemplaires non révisés demeurer sans correction. La version authentique est conservée dans les archives de notre Eglise, en sorte que les personnes qui seraient éloignées de ta fraternité puissent trouver ici un texte corrigé qui leur donne toute sécurité.
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1 Cf. Homélie 16, 1.
LIVRE I
Homélie 1
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre
12 novembre 590 (un dimanche de l’Avent)
L’avènement du fils de l’homme
Cette première Homélie s’inscrit dans le contexte dramatique de l’année 590 (cf. introduction à la Harangue au peuple à propos de l’épidémie). C’est le 3 septembre que Grégoire s’est résolu à prendre en main le gouvernail au milieu du déchaînement des flots : «En pleurant, je me rappelle le tranquille rivage de mon repos, que j’ai perdu», écrit-il alors à saint Léandre. Il ne se contente pas de pleurer sa vie contemplative perdue; mais, comme il a déjà commencé de le faire depuis la mort de son prédécesseur Pélage, il s’occupe du pain quotidien de la population, se dépense sans compter pour les pauvres et organise les secours aux pestiférés. Il puise largement dans les revenus de l’Eglise et dans ses richesses familiales. Ces circonstances nous montrent, certes, son exceptionnelle compétence d’administrateur, mais surtout la largeur de sa charité pastorale.
Ce contexte nous permet de comprendre que les appels du prédicateur à mettre toute son espérance dans le Ciel ne signifient en rien chez lui fuite des responsabilités et oubli de la misère de ses frères. Nous saisissons aussi que ce n’est pas par hyperbole qu’il lance à ses ouailles des exclamations telles que celle-ci : «Voyez combien vous restez du peuple innombrable que vous étiez.» Le pape n’a pas besoin de conditionner son auditoire. Pour ses fidèles aux abois, il est alors évident qu’il n’y a plus d’avenir terrestre. Et c’est sur une telle conviction que saint Grégoire greffe sa prédication, si riche d’espérance chrétienne. Les choses vont au plus mal : soit! Mais les catastrophes qui nous frappent ne nous ont-elles pas été annoncées comme devant précéder la fin du monde et le retour du Seigneur? Or la fin du monde, et notre mort aussi, d’ailleurs, sont le commencement des joies de la patrie céleste. Et le plus court chemin pour y parvenir, si dur puisse-t-il paraître, n’est-il pas le meilleur? La vie présente n’est qu’un chemin; il faut donc mépriser le monde. Un seul souci mérite de nous préoccuper : que le Seigneur, à son retour, nous juge dignes de connaître les joies sans fin que nous espérons. D’où la nécessité de rectifier notre vie, de résister victorieusement au mal et d’expier nos fautes passées.
Lc 21, 25-33
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : «Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et sur la terre, les nations seront angoissées au bruit de la mer et des flots bouleversés; les hommes se dessécheront de frayeur dans l’attente de ce qui doit arriver à la terre entière, car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec une grande puissance et une grande majesté. Quand cela commencera d’arriver, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche.» Et il leur dit une parabole : «Voyez le figuier et tous les arbres : lorsqu’ils font paraître leurs fruits, vous savez que l’été est proche. Ainsi pour vous : quand vous verrez arriver cela, sachez que le Royaume de Dieu est proche. En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas.»
Notre Seigneur et Rédempteur, frères très chers, désire nous trouver prêts. Aussi nous annonce-t-il les malheurs qui doivent accompagner la vieillesse du monde, pour nous éloigner de l’amour de ce monde. Il nous fait connaître quelles grandes calamités vont en précéder immédiatement la fin, pour que, si nous ne voulons pas craindre Dieu quand nous sommes tranquilles, nous redoutions du moins, sous les coups répétés de ces calamités, l’approche de son jugement. Car un peu avant le passage du Saint Evangile que votre fraternité vient d’entendre, le Seigneur disait en manière de prémisses : «Les nations se dresseront contre les nations, et les royaumes contre les royaumes; il y aura de grands tremblements de terre, des pestes et des famines en divers lieux.» (Lc 21, 10-11). Et quelques phrases après, il ajoute ce que vous venez d’entendre : «Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et sur la terre, les nations seront angoissées au bruit de la mer et des flots bouleversés.»
De toutes ces prédictions, nous voyons les unes déjà réalisées; quant aux autres, nous redoutons de les voir bientôt s’accomplir. Que les nations se dressent contre les nations, qu’elles soient oppressées d’angoisse sur la terre, nous le constatons davantage en notre temps que nous ne le lisons dans les livres. Qu’un tremblement de terre ait ruiné des villes innombrables, vous savez avec quelle fréquence nous l’avons entendu rapporter depuis d’autres parties du monde. Des épidémies, nous en subissons sans cesse. Quant aux signes dans le soleil, la lune et les étoiles, il est vrai que nous n’en avons pas encore aperçu, mais les troubles dans l’atmosphère nous permettent déjà de supposer que ces signes ne sont pas loin. D’ailleurs, avant que l’Italie ne soit livrée aux coups des glaives barbares, nous avons vu dans le ciel des armées tout en feu et, en un flamboiement, le sang du genre humain qui fut répandu par la suite. Un bouleversement inouï de la mer et des flots ne s’est pas encore produit. Mais puisque beaucoup de prédictions se sont déjà réalisées, il n’y a pas de doute que suivra encore le petit nombre de celles qui restent, car les faits passés garantissent l’accomplissement de ceux à venir.
2. Si nous vous disons cela, frères très chers, c’est pour tenir vos esprits dans une prudence et une vigilance assidues, de peur que la sécurité ne les engourdisse, et que l’ignorance ne les entretienne dans la langueur; c’est aussi pour que la crainte stimule sans cesse vos esprits, et qu’un tel stimulant les affermisse dans les bonnes œuvres, à la pensée de ces paroles ajoutées par la voix de notre Rédempteur : «Les hommes se dessécheront de frayeur dans l’attente de ce qui doit arriver à la terre entière, car les puissances des cieux seront ébranlées.» Qui le Seigneur appelle-t-il puissances des cieux, sinon les Anges, les Archanges, les Trônes, les Dominations, les Principautés et les Puissances? Ils apparaîtront visiblement à nos yeux lors de la venue du Juge rigoureux, pour nous faire alors payer avec sévérité ce que notre invisible Créateur supporte maintenant de nous sans s’impatienter. Il est ici ajouté : «Alors on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec une grande puissance et une grande majesté.» C’est comme si l’on disait clairement : «Ils verront dans la puissance et la majesté celui qu’ils n’ont pas voulu écouter lorsqu’il se présentait avec humilité, de sorte qu’ils ressentiront alors d’autant plus la rigueur de sa puissance qu’ils ne fléchissent pas maintenant la nuque de leur cœur devant sa patience.»
3. Mais ces paroles ayant été dites à l’intention des réprouvés, celles qui suivent sont adressées aux élus pour les consoler : «Quand cela commencera d’arriver, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche.» C’est comme si la Vérité avertissait clairement ses élus en disant : «Au moment où les malheurs du monde se multiplient et où l’ébranlement des puissances célestes annonce la terreur du jugement, relevez la tête, c’est-à-dire réjouissez-vous en vos cœurs;
en effet, tandis que finit le monde, dont vous n’êtes pas les amis, la rédemption que vous avez désirée approche.»
Dans l’Ecriture Sainte, le mot «tête» est souvent mis à la place du mot «esprit», car de même que les membres sont commandés par la tête, les pensées sont gouvernées par l’esprit. Lever la tête, c’est donc élever son esprit vers les joies de la patrie céleste. Ainsi, ceux qui aiment Dieu sont invités à se réjouir d’une grande joie à cause de la fin du monde, parce qu’ils vont rencontrer bientôt celui qu’ils aiment, tandis que passe ce qu’ils n’ont pas aimé. Que le fidèle qui désire voir Dieu se garde bien de pleurer sur les malheurs qui frappent le monde, puisqu’il sait que ces malheurs mêmes amènent sa fin. Il est écrit en effet : «Celui qui veut être l’ami de ce siècle se fait l’ennemi de Dieu.» (Jc 4, 4). Celui qui ne se réjouit pas à l’approche de la fin du monde s’affirme donc comme l’ami du monde, et il est par là même convaincu d’être l’ennemi de Dieu. Qu’il n’en soit pas ainsi des cœurs des fidèles. Qu’il n’en soit pas ainsi de ceux qui croient par la foi à l’existence d’une autre vie, et qui montrent par leur manière d’agir qu’ils aiment cette autre vie. Car pleurer sur la destruction du monde convient à ceux qui ont planté les racines de leur cœur dans l’amour du monde, qui ne recherchent pas la vie future, et ne soupçonnent même pas son existence. Mais nous, qui connaissons les joies éternelles de la patrie céleste, nous devons nous empresser vers elles en toute hâte. Il nous faut souhaiter d’y aller au plus vite et d’y atteindre par le plus court chemin.
De quels maux, en effet, le monde n’est-il pas oppressé? De quelles tristesses et de quelles adversités ne sommes-nous pas angoissés? Et qu’est-ce que la vie mortelle, sinon un voyage? Or quelle folie, songez-y bien, mes frères, que de s’épuiser dans les fatigues du voyage sans vouloir pourtant qu’un tel voyage finisse! Pour nous montrer que le monde doit être foulé aux pieds et méprisé, notre Rédempteur ajoute aussitôt une ingénieuse comparaison : «Voyez le figuier et tous les arbres : lorsqu’ils font paraître leurs fruits, vous savez que l’été est proche. Ainsi pour vous : quand vous verrez arriver cela, sachez que le Royaume de Dieu est proche.» C’est comme s’il disait clairement : «Si l’on connaît la proximité de l’été par les fruits des arbres, on peut de même reconnaître par la ruine du monde que le Royaume de Dieu est proche.» Ces paroles nous montrent bien que le fruit du monde, c’est sa ruine : il ne grandit que pour tomber; il ne bourgeonne que pour faire périr par des calamités tout ce qui aura bourgeonné en lui. C’est avec raison que le Royaume de Dieu est comparé à l’été, car alors les nuages de notre tristesse passeront, et les jours de la vie brilleront de la clarté du Soleil éternel.
4. Toutes ces vérités nous sont confirmées avec une grande autorité par les phrases qui suivent : «En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas.» Rien, dans la nature des choses matérielles, n’est plus durable que le ciel et la terre, et rien, dans la réalité, ne passe plus vite qu’un mot. En effet, les paroles, tant qu’elles restent inachevées, ne sont pas des paroles, et dès qu’elles sont achevées, elles ne sont déjà plus, puisqu’elles ne peuvent s’achever qu’en passant. Le Seigneur déclare donc : «Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas.» C’est comme s’il disait clairement : «Tout ce qui autour de vous est durable, n’est pas durable sans changement devant l’éternité; et tout ce qui chez moi semble passer, est en fait fixe et ne passe pas, car ma parole qui passe exprime des idées qui demeurent sans pouvoir changer.»
5. Remarquez-le, mes frères, nous voyons désormais s’accomplir ce que nous venons d’entendre. Chaque jour, des maux nouveaux et croissants accablent le monde. Voyez combien vous restez du peuple innombrable que vous étiez; et cependant, des fléaux ne cessent de fondre sur nous quotidiennement, des malheurs soudains nous frappent, des calamités nouvelles et imprévues nous affligent.
De même qu’au temps de la jeunesse, le corps est vigoureux, la poitrine robuste et saine, la nuque nerveuse et les bronches développées, mais que dans les années de la vieillesse, la taille se courbe, la nuque se dessèche et s’abaisse, la poitrine est accablée de fréquents essoufflements, la force vient à manquer, la respiration difficile interrompt la parole — car même en l’absence de maladie, la santé elle-même n’est souvent pour les vieillards qu’un malaise continuel — de même aussi le monde, dans ses premières années, connut l’équivalent d’une jeunesse vigoureuse; il fut alors robuste pour multiplier la race humaine, plein de verdeur par la santé des corps, comblé de richesses; maintenant, au contraire, le monde s’affaisse sous le poids de sa propre vieillesse, et comme si sa mort approchait, il est accablé d’épreuves sans cesse croissantes. Ainsi, mes frères, n’aimez pas ce monde, qui ne pourra, comme vous le voyez, subsister longtemps. Fixez-vous dans l’esprit ce commandement que l’apôtre [Jean] nous donne pour nous mettre en garde : «N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde; car si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui.» (1 Jn 2, 15)
Avant-hier, mes frères, on vous a appris qu’une tempête subite avait déraciné des arbres centenaires, abattu des maisons et renversé des églises jusqu’aux fondations. Combien d’hommes, qui étaient en parfaite santé à la fin du jour, s’imaginaient qu’ils feraient telle ou telle chose le lendemain, et sont cependant morts cette nuit-là de façon soudaine, emportés par le coup de filet de ce cataclysme!
6. Considérons pourtant, mes très chers, que pour réaliser cela, le Juge invisible n’a agité que le souffle d’un vent très léger : il lui a suffi de provoquer la bourrasque d’un seul ouragan pour faire trembler la terre et ébranler les fondements de tant d’édifices au point de les renverser. Que fera donc ce Juge lorsqu’il viendra lui-même et que sa colère s’enflammera pour punir les pécheurs, s’il ne peut être supporté alors qu’il nous frappe au moyen d’un tout petit ouragan? En face de sa colère, quelle chair subsistera, si en agitant le vent, il a fait trembler la terre, et si en remuant violemment les airs, il a renversé tant d’édifices? C’est en considérant cette sévérité du Juge qui doit venir que Paul s’est écrié : «Il est terrible de tomber aux mains du Dieu vivant.» (He 10, 31). Et le psalmiste exprime une telle sévérité en ces termes : «Dieu viendra ouvertement, notre Dieu, et il ne gardera pas le silence. Un feu brûlera en sa présence, et il y aura autour de lui une violente tempête.» (Ps 50, 3). A une telle sévérité dans la justice, la tempête et le feu font cortège, car la tempête éprouve ceux que le feu doit consumer.
Remettez-vous donc le jour du jugement devant les yeux, frères très chers, et en comparaison, tout ce qui semble pénible actuellement vous deviendra léger. C’est au sujet de ce jour que le prophète affirme : «Il est proche, le grand jour du Seigneur, proche et venant en toute hâte. Le cri du jour du Seigneur est amer, l’homme vaillant y sera éprouvé. Jour de colère que ce jour-là, jour de tribulation et d’angoisse, jour de calamité et de malheur, jour de ténèbres et d’obscurité, jour de brume et de tornade, jour de sonneries de trompe et de trompette.» (So 1, 14-16). De ce jour-là, le Seigneur dit encore par la voix du prophète : «Encore une fois, et j’ébranlerai non seulement la terre, mais aussi le ciel.» (Ag 2, 6)
Voyez, nous venons de le dire : il a ébranlé l’air, et la terre n’a pas résisté; qui donc pourra tenir quand il ébranlera le ciel? Et que dire des événements terrifiants dont nous sommes les spectateurs, sinon qu’ils sont les annonciateurs de la colère à venir? Il nous faut donc considérer qu’il y a autant de différence entre les tribulations actuelles et celles du dernier jour, qu’entre la personne d’un annonciateur et celle d’un juge plein de puissance. Ainsi, frères très chers, appliquez toute votre attention à la pensée de ce jour; rectifiez votre vie, changez de mœurs, surmontez les mauvaises tentations en leur résistant, et celles auxquelles vous avez succombé, expiez-les par vos larmes. Vous verrez un jour l’avènement du Juge éternel avec d’autant plus d’assurance que la crainte de sa rigueur vous en aura dès maintenant fait prendre les devants.
Homélie 2
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre
19 novembre 590 (un dimanche de l’Avent)
L’Aveugle de Jéricho
Cette Homélie nous fournit un magnifique exemple d’«exégèse intériorisante». L’homme déchu en Adam a abandonné les réalités invisibles à cause des réalités visibles; il convient donc que ce soient ces dernières qui le ramènent à Dieu. Par quel intermédiaire, sinon par l’Ecriture Sainte, prolongement de l’Incarnation? Aussi saint Grégoire va-t-il s’intéresser à la lettre de l’Ecriture, examiner avec une scrupuleuse attention les mots mêmes de la version latine, s’attacher au texte et à ses plus menues particularités. Chaque mot, chaque petite difficulté est pour lui l’occasion de faire des rapprochements, de citer d’autres textes, d’éclairer l’Ecriture par l’Ecriture, et d’élever ainsi l’âme vers Dieu, au moyen de l’allégorie. Tissée de mots humains et d’images empruntées à la réalité sensible, l’allégorie est au fondement même de la pédagogie divine. Elle frappe la sensibilité et l’imagination de l’homme pour arracher son âme à l’engourdissement. Comme le note Grégoire, «à partir des réalités qu’elle connaît, le discours divin lui met secrètement au cœur un amour qu’elle ne connaît pas» (Commentaire sur le Cantique des Cantiques).
Ainsi l’orateur compare-t-il l’aveugle guéri par le Christ au genre humain. Chassé des joies du paradis par le péché du premier homme et tombé dans les ténèbres, il mendie de Jésus la lumière pour marcher dans le chemin de la vie par ses bonnes œuvres.
La finale de cette Homélie pourra paraître un peu sombre. N’oublions pas cependant l’époque si éprouvée en laquelle le saint pape prêchait. Quand la mort frappe sans relâche, les survivants ont d’ordinaire tendance à vouloir exorciser sa présence par une joie grossière, assortie de plaisirs immédiats : «Mangeons et buvons, car demain nous mourrons!» D’où le devoir du pasteur de protester. Qu’on se rassure pourtant, la joie fleurit dans la suite de ces Homélies, toujours associée aux biens spirituels : l’amour de Dieu qui nous comble, ou la pensée du bonheur infini que Dieu nous prépare dans le Ciel. Grégoire n’invite donc pas au dolorisme, mais à la vraie joie, fruit de l’amour des choses d’en haut.
Lc 18, 31-43
En ce temps-là, Jésus prit à part ses douze apôtres, et il leur dit : «Voici que nous montons à Jérusalem, et que va s’accomplir tout ce que les prophètes ont écrit au sujet du Fils de l’homme. Car il sera livré aux païens, bafoué, flagellé et couvert de crachats. Et après l’avoir flagellé, ils le tueront; et le troisième jour il ressuscitera.» Mais eux ne comprirent rien à cela; c’était pour eux une parole cachée, et ils ne comprenaient pas ce qui leur était dit.
Or il se trouva, comme Jésus approchait de Jéricho, qu’un aveugle était assis au bord du chemin et mendiait. Entendant passer la foule, il demanda ce que c’était. On lui dit que c’était Jésus de Nazareth qui passait. Alors il s’écria : «Jésus, fils de David, aie pitié de moi!» Ceux qui marchaient devant le réprimandaient pour le faire taire. Mais lui criait de plus belle : «Fils de David, aie pitié de moi!» Jésus, s’arrêtant, demanda qu’on le lui amène. Quand il se fut approché, il l’interrogea : «Que veux-tu que je fasse pour toi?» Il répondit : «Seigneur, que je voie!» Jésus lui dit : «Vois! Ta foi t’a sauvé.» A l’instant il vit, et il le suivait en glorifiant Dieu. Et tout le peuple, voyant cela, célébra les louanges de Dieu.
Notre Rédempteur, prévoyant que sa Passion jetterait le trouble dans l’âme de ses apôtres, leur prédit bien à l’avance, et les souffrances de cette Passion, et la gloire de sa Résurrection. Ainsi, en le voyant mourir comme il le leur avait annoncé, ils ne douteraient pas qu’il dût également ressusciter. Mais parce que ses disciples encore charnels1 ne pouvaient rien comprendre au mystère dont il leur parlait, il eut recours à un miracle. Sous leurs yeux, un aveugle s’ouvre à la lumière, en sorte qu’une action céleste affermisse dans la foi ceux qui ne comprenaient pas les paroles du mystère céleste.
Or il faut, frères très chers, reconnaître dans les miracles du Seigneur, notre Sauveur, des faits dont on doit croire qu’ils se sont véritablement accomplis, mais qui cependant, en tant que signes, nous instruisent de quelque chose. Car tout en témoignant par leur puissance de certaines vérités, les œuvres du Seigneur nous en affirment d’autres par leur mystère. Remarquez-le en effet, à nous en tenir au sens littéral, nous ignorons qui fut l’aveugle dont parle notre évangile, mais nous savons pourtant qui il symbolise dans l’ordre du mystère. L’aveugle, c’est le genre humain : exclu des joies du paradis en la personne de son premier père, privé des clartés de la lumière d’en haut, il subit les ténèbres de sa condamnation; mais retrouvant la lumière grâce à la présence de son Rédempteur, il en vient à apercevoir, en les désirant, les joies de la lumière intérieure, et il pose le pas de ses bonnes œuvres sur le chemin de la vie.
2. Il faut remarquer que c’est au moment où, selon le récit, Jésus approche de Jéricho que l’aveugle retrouve la lumière. Jéricho signifie «lune», et la lune, dans l’Ecriture Sainte, marque la faiblesse de la chair, car elle connaît en chacun de ses cycles mensuels un déclin, qui symbolise notre faiblesse de mortels. Ainsi, c’est lorsque notre Créateur approche de Jéricho que l’aveugle revient à la lumière, puisque c’est quand Dieu a assumé la faiblesse de notre chair que le genre humain a recouvré la lumière qu’il avait perdue. C’est parce que Dieu subit la condition humaine que l’homme est élevé à la condition divine.
C’est avec raison que cet aveugle nous est représenté à la fois assis au bord du chemin et en train de mendier, car la Vérité en personne a dit : «Je suis le Chemin.» (Jn 14, 6). Celui qui ne connaît pas la clarté de la lumière éternelle est donc un aveugle. Si toutefois il a commencé à croire au Rédempteur, il est assis au bord du chemin. Cependant, s’il néglige de prier et s’abstient de supplier Dieu pour recouvrer la lumière éternelle, l’aveugle est bien assis au bord du chemin, mais il ne mendie pas. En revanche, si en même temps qu’il croit, il reconnaît que son cœur est aveugle et demande à recouvrer la lumière de vérité, alors l’aveugle est assis au bord du chemin et il mendie. Celui donc qui reconnaît les ténèbres de son aveuglement et qui comprend que lui manque la lumière de l’éternité, qu’il crie du fond du cœur, qu’il crie de toute son âme et dise : «Jésus, fils de David, aie pitié de moi!»
Mais écoutons ce qui advint tandis que l’aveugle criait : «Ceux qui marchaient devant le réprimandaient pour le faire taire.»
3. Que représentent ceux qui précèdent l’arrivée de Jésus, sinon la foule des désirs charnels2 et la tempête des vices, qui, avant la venue de Jésus en notre cœur, dissipent nos pensées par leurs assauts et gênent les appels de notre cœur dans la prière? Souvent, en effet, lorsque nous voulons revenir vers le Seigneur après avoir péché, et que nous nous efforçons de vaincre par la prière les vices dont nous avons été coupables, les images de nos fautes passées se pressent en notre cœur; elles émoussent la pointe de notre esprit, troublent notre âme et étouffent la voix de notre prière. Oui, «ceux qui marchaient devant le réprimandaient pour le faire taire», puisqu’avant la venue de Jésus en notre cœur, nos fautes passées, dont le souvenir vient heurter notre pensée, nous jettent dans le trouble au beau milieu de notre prière.
4. Ecoutons ce que fit alors cet aveugle, avant de retrouver la lumière. Le texte poursuit : «Mais lui criait de plus belle : ‹Fils de David, aie pitié de moi!›» Voyez : celui que la foule réprimande pour le faire taire crie de plus belle; c’est ainsi que plus l’orage des pensées charnelles3 nous tourmente, plus nous devons intensifier notre effort de prière. La foule veut nous empêcher de crier, puisque nous subissons souvent jusque dans la prière le harcèlement des images de nos péchés. Mais il faut que la voix de notre cœur persiste avec d’autant plus de force que la résistance qu’elle rencontre est plus dure, afin de maîtriser l’orage de nos pensées coupables, et de toucher, par l’excès même de son importunité, les oreilles miséricordieuses du Seigneur. Chacun, je le suppose, a expérimenté en lui-même ce que je vais vous dire : lorsque nous détournons notre esprit de ce monde pour le tourner vers Dieu, et que nous nous appliquons à la prière, voilà que nous devons supporter dans notre prière, comme une chose importune et pénible, cela même que nous avions accompli avec délice. C’est à peine si la main d’un saint désir peut en chasser le souvenir des yeux de notre cœur, à peine si les gémissements de la pénitence peuvent triompher des images qui en résultent.
5. Mais si nous persévérons avec insistance dans notre prière, nous arrêtons en notre âme Jésus qui passe. Aussi est-il ajouté : «Jésus, s’arrêtant, demanda qu’on le lui amène.» Voici qu’il s’arrête, lui qui passait : en effet, tant que les foules des images nous oppressent dans la prière, nous avons comme l’impression que Jésus passe; mais quand nous persévérons avec insistance dans notre prière, Jésus s’arrête pour nous rendre la lumière, puisque Dieu se fixe en notre cœur, et que la lumière perdue nous est rendue.
6. Cependant, le Seigneur veut encore nous faire comprendre par là quelque chose d’utile au sujet de son humanité et de sa divinité. C’est lorsqu’il passait que Jésus entendit l’aveugle qui criait, mais c’est une fois arrêté qu’il accomplit le miracle de lui rendre la lumière. Car passer est le fait de la nature humaine, et se tenir arrêté, celui de la nature divine. C’est par son humanité que Jésus est né et a grandi, qu’il est mort et ressuscité, qu’il est allé d’un lieu à un autre. En effet, si la nature divine n’admet aucun changement, et si le fait de changer équivaut à passer, il est évident que le passage du Seigneur ressortit à la chair, non à la divinité. En vertu de sa divinité, il demeure toujours comme arrêté, parce qu’étant partout présent, il n’a besoin ni de venir, ni de repartir par un déplacement. C’est donc bien en passant que le Seigneur entend l’aveugle qui crie, et une fois arrêté qu’il lui rend la lumière, puisque c’est en son humanité qu’il s’apitoie avec compassion sur nos cris d’aveugles, mais par la puissance de sa divinité qu’il nous remplit de la lumière de sa grâce.
7. Remarquons aussi ce qu’il dit à l’aveugle qui s’approche : «Que veux-tu que je fasse pour toi?» Celui qui avait le pouvoir de rendre la vue ignorait-il donc ce que voulait l’aveugle? Non, bien sûr! Mais il veut que nous demandions les choses, bien que d’avance il sache que nous les demanderons et qu’il nous les accordera. Il nous exhorte à prier jusqu’à être importuns, lui qui affirme cependant : «Votre Père céleste sait de quoi vous avez besoin avant que vous ne le lui demandiez.» (Mt 6, 8). S’il interroge, c’est pour qu’on lui demande; s’il interroge, c’est pour exciter notre cœur à la prière. Aussi l’aveugle ajoute-t-il aussitôt : «Seigneur, que je voie!» Ce que demande l’aveugle au Seigneur, ce n’est pas l’or, mais la lumière. Il ne se soucie pas de demander autre chose que la lumière, car même s’il est possible à un aveugle de posséder quelque chose, il ne peut, sans lumière, voir ce qu’il possède. Imitons donc, frères très chers, cet homme dont nous venons d’entendre la guérison du corps et de l’âme. Ne demandons au Seigneur ni des richesses trompeuses, ni des présents terrestres, ni des honneurs passagers, mais la lumière; non la lumière circonscrite par l’espace, limitée par le temps, interrompue par la nuit, et dont nous partageons la vue avec les animaux; mais demandons cette lumière que seuls les anges voient avec nous, qui ne débute par aucun commencement et n’est bornée par aucune fin. Or le chemin pour arriver à cette lumière, c’est la foi. C’est donc avec raison que le Seigneur répond aussitôt à l’aveugle à qui il va rendre la lumière : «Vois! Ta foi t’a sauvé.»
Mais à cela la pensée charnelle4 objecte : «Comment puis-je chercher la lumière spirituelle, puisque je ne peux la voir? Comment vais-je être certain qu’elle existe, alors qu’elle n’éclaire pas les yeux de mon corps?» On peut répondre en quelques mots à cette difficulté : les objections mêmes qui nous viennent à l’esprit, nous ne les pensons pas avec notre corps, mais avec notre âme. Or nul ne voit son âme, et pourtant nul ne doute d’avoir une âme, alors qu’il ne la voit pas. C’est en effet cette âme invisible qui régit le corps visible. Retirez ce qui est invisible, et tout ce visible qui semblait se soutenir par lui-même s’écroule aussitôt. C’est donc par une réalité invisible que nous vivons de cette vie visible; et nous douterions qu’il y ait une vie invisible?
8. Ecoutons ce qui arriva à cet aveugle suppliant, et ce qu’il fit. Le texte poursuit : «A l’instant il vit, et il le suivait.» Voir et suivre, c’est faire ce qu’on a compris être bien. Voir, mais ne pas suivre, c’est comprendre ce qui est bien, mais négliger de le faire. Par conséquent, frères très chers, si nous reconnaissons que nous sommes des pèlerins aveugles, si par la foi au mystère de notre Rédempteur nous sommes assis au bord du chemin, si nous prions chaque jour notre Créateur pour en obtenir la lumière, si enfin la vue de cette lumière vient sortir notre intelligence de son aveuglement, alors, ce Jésus que nous voyons par l’esprit, suivons-le par nos œuvres. Regardons bien par où il passe, et mettons nos pas dans les siens en l’imitant. Car suivre Jésus, c’est l’imiter. C’est pourquoi il dit : «Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts.» (Mt 8, 22). Suivre, en effet, veut dire imiter. Aussi le Seigneur recommande-t-il ailleurs : «Si quelqu’un veut être mon serviteur, qu’il me suive.»
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1 «Charnel» désigne pour saint Grégoire tout ce qui appartient à la nature blessée de l’homme, tant que la grâce n’est pas venue la guérir et la surélever. Il s’oppose à «spirituel», qui s’applique à la nature réformée et surélevée par la grâce. Il ne faut surtout pas comprendre «charnel» au sens de «corporel». Le corps n’est pas en lui-même plus mauvais que l’âme. Comme le dit saint Augustin, «ce n’est pas la chair corruptible qui rend l’âme pécheresse, mais au contraire l’âme pécheresse qui a rendu la chair corruptible» (De civitate Dei XIV, 3).
2 Les désirs charnels, c’est la concupiscence déréglée par le péché originel, c’est-à-dire ce fond vicié de notre nature qui nous porte au mal par un appétit désordonné des plaisirs. «L’homme, s’il avait voulu observer le précepte divin, serait devenu spirituel même dans sa chair. Mais par le péché, il est devenu charnel même dans son esprit.» (Morales V, 34, 61)
3 Les pensées charnelles sont ici les pensées asservies au péché, et qui y portent de toutes leurs forces. Seule la grâce de Dieu permet d’y résister (cf. Rm 7).
4 Il ne s’agit pas ici, comme au paragraphe 4, de la pensée qui porte au péché, mais de la pensée incapable de s’élever à ce qui dépasse l’ordre sensible et corporel.
(Jn 12, 26)
Observons donc par où il passe, pour pouvoir le suivre. Voyez : alors qu’il est le Seigneur et le Créateur des anges, il est venu dans le sein d’une Vierge pour assumer notre nature, qu’il a lui-même créée. Il n’a pas voulu naître en ce monde de parents riches, mais en a choisi de pauvres. C’est pourquoi, faute d’agneau à offrir pour lui, sa mère acquit de jeunes colombes et un couple de tourterelles pour le sacrifice (cf. Lc 2, 24). Il n’a pas cherché le succès en ce monde; il a supporté les opprobres et les dérisions, il a enduré les crachats, le fouet, les soufflets, la couronne d’épines et la croix. Et puisque c’est l’attirance des biens matériels qui nous a fait perdre la joie intérieure, il nous a montré par quelles amertumes il faut y revenir. Quelles souffrances l’homme ne doit-il donc pas accepter de subir pour lui-même, si Dieu en a tant enduré pour les hommes!
Ainsi, celui qui, tout en croyant au Christ, continue à rechercher les profits de l’avarice, s’exalte dans l’orgueil des honneurs, brûle du feu de l’envie, se souille en des passions impures et recherche avec avidité les faveurs du monde, celui-là néglige de suivre Jésus, même s’il croit en lui. S’il recherche les joies et les plaisirs, il marche dans un chemin opposé à celui de son Maître, puisque celui-ci lui en a montré un qui est plein d’amertume.
Remettons-nous donc nos fautes passées devant les yeux; considérons comme il est redoutable, le Juge qui va venir pour les punir; accoutumons notre esprit à pleurer. Le temps de cette vie, rendons-le-nous amer par la pénitence, pour éviter la punition d’une amertume éternelle. C’est par les pleurs, en effet, que nous sommes conduits aux joies éternelles, comme nous le promet la Vérité : «Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.» (Mt 5, 5). Par les joies [de ce monde], au contraire, c’est aux pleurs qu’on parvient, comme l’atteste cette même Vérité : «Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous vous affligerez et vous pleurerez.» (Lc 6, 25). Si donc nous désirons la joie de la récompense à l’arrivée, astreignons-nous à une amère pénitence sur le chemin. Ainsi, non seulement nous croîtrons en Dieu pendant notre vie, mais notre conduite enflammera les autres à chanter les louanges de Dieu. D’où la suite du texte : «Et tout le peuple, voyant cela, célébra les louanges de Dieu.»
Homélie 3
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de sainte Félicité, martyre,
le jour de sa fête
23 novembre 590
La Mère et les frères de Jésus
L’ancienne Passion de sainte Félicité et de ses sept fils martyrs (162?) — celle que le peuple de Rome lisait en 590 — peut être ainsi résumée : Félicité était une veuve très pieuse, que sa situation sociale mettait fort en vue dans Rome. Les pontifes païens déclarèrent à l’empereur Marc Aurèle que son exemple était des plus dangereux, et que si on ne l’amenait pas à vénérer les dieux, ceux-ci en seraient tellement irrités qu’on ne pourrait plus les apaiser. L’empereur chargea le préfet Publius de la contraindre à sacrifier. Publius la convoqua, et dans une conversation particulière, il tenta d’obtenir son abjuration. N’y parvenant pas, il la cita à comparaître au forum de Mars, avec ses fils, pour un jugement régulier. Les sept fils de Félicité (Janvier, Félix, Philippe, Sylvain, Alexandre, Vital et Martial) firent d’admirables réponses aux magistrats chargés de les séduire. Leur mère les animait de sa propre foi : «Levez les yeux au Ciel, regardez en haut, mes enfants; là, le Christ vous attend; combattez pour vos âmes; restez fermes dans son amour!» Aucun d’eux n’ayant faibli, l’empereur les condamna tous à mort. Janvier périt sous les coups d’un fouet garni de plomb; Félix et Philippe furent tués à coups de bâton; Sylvain fut précipité du haut d’un rocher; Alexandre, Vital et Martial eurent la tête tranchée, et il en fut de même de Félicité. Ce magnifique récit hagiographique rappelle irrésistiblement celui de la mort des sept frères Maccabées et de leur mère, que le roi Antiochus Epiphane voulut forcer à manger de la viande de porc, interdite par la Loi juive (2 M 7) : «La mère, admirable au-dessus de toute expression et digne d’une illustre mémoire, voyant mourir ses sept fils dans l’espace d’un seul jour, le supporta généreusement, soutenue par son espérance dans le Seigneur.» (v. 20)
La présente Homélie porte sur les paroles de Jésus en saint Matthieu : «Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère.» Grégoire explique, à propos de sainte Félicité, comment on peut devenir la mère du Christ. Puis il exploite toute la force de l’exemple de la sainte pour donner honte à ses auditeurs de leur lâcheté. N’arrive-t-il pas souvent que quelques moqueries suffisent à les paralyser dans le bien? Quatorze siècles plus tard, la parole vigoureuse du pape garde toute sa tonicité et son actualité : le respect humain et le péché d’omission demeurent en effet les deux principaux obstacles à la gloire de Dieu et au salut des âmes.
Mt 12, 46-50
En ce temps-là, comme Jésus parlait aux foules, voici que sa mère et ses frères étaient dehors, cherchant à lui parler. Quelqu’un lui dit : «Voici ta mère et tes frères qui sont là, dehors, et ils te cherchent.» Jésus répondit à celui qui lui parlait : «Qui est ma mère, et qui sont mes frères?» Et étendant la main vers ses disciples, il dit : «Voici ma mère et voici mes frères! Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère.»
Elle est courte, frères très chers, la leçon du Saint Evangile qui vient d’être lue, mais elle est surtout remplie de profonds mystères. En effet, Jésus, notre Créateur et notre Rédempteur, ayant feint de ne pas connaître sa mère, nous apprend qui est sa mère et qui sont ses proches, non par la parenté de la chair, mais par l’union de l’esprit : «Qui est ma mère, dit-il, et qui sont mes frères? Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère.» Que veut-il nous faire comprendre par ces paroles, sinon qu’il attire à lui bon nombre de païens dociles à ses commandements, et qu’il ignore le peuple juif, dont il est né selon la chair? Aussi nous dit-on que sa mère est dehors, comme s’il ne la connaissait pas : signe que la Synagogue n’est pas reconnue de son fondateur, parce que tout en maintenant l’observance de la Loi, elle en a perdu l’intelligence spirituelle, et s’est établie au-dehors pour en garder la lettre.
2. Que celui qui fait la volonté du Père soit nommé sœur ou frère du Seigneur n’a rien d’étonnant, puisque l’un et l’autre sexe sont appelés à la foi. Il est, au contraire, très surprenant qu’on le nomme aussi sa mère. Le Christ a daigné donner le nom de frères aux disciples qui croyaient en lui, quand il a dit : «Allez annoncer à mes frères.» (Mt 28, 10)1. Mais il nous faut chercher comment celui qui a pu devenir le frère du Seigneur en embrassant la foi, peut également être sa mère. Eh bien, sachons-le : celui qui est frère ou sœur du Christ par la foi, devient sa mère par la prédication. Car il fait pour ainsi dire naître le Seigneur lorsqu’il l’introduit dans le cœur de celui qui l’écoute; et il devient sa mère, si sa voix engendre l’amour du Seigneur dans le cœur du prochain.
3. La bienheureuse Félicité, dont nous célébrons la fête aujourd’hui, vient très à propos nous confirmer cette vérité. Sa foi l’a rendue servante du Christ, et ses exhortations en ont fait la mère du Christ. Comme on le lit dans sa légende la plus exacte, elle eut autant de crainte de laisser ses sept fils lui survivre dans la chair que les parents charnels en ont d’ordinaire de voir leurs enfants les précéder dans la mort. Quand l’épreuve de la persécution s’abattit sur elle, elle fortifia par ses exhortations le cœur de ses fils dans l’amour de la patrie céleste, et elle fit naître par l’esprit ceux qu’elle avait enfantés par la chair : par la parole, elle enfanta pour Dieu ceux que, par la chair, elle avait enfantés pour le monde. Considérez, frères très chers, ce cœur d’homme dans un corps de femme. Devant la mort, elle se tint debout sans effroi. Elle craignit de faire perdre la lumière de vérité à ses fils si elle les gardait vivants.
Appellerai-je donc cette femme une martyre? Mais elle est plus qu’une martyre. Le Seigneur a dit de même, en parlant de Jean : «Qu’êtes-vous allés voir dans le désert? Un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète.» (Mt 11, 9). Et Jean lui-même, ayant été interrogé, a répondu : «Je ne suis pas un prophète.» (Jn 1, 21). Se sachant plus qu’un prophète, il niait en être un. Si le Seigneur dit que Jean est plus qu’un prophète, c’est que le rôle d’un prophète est seulement d’annoncer l’avenir, non de le faire voir. Jean est ainsi plus qu’un prophète, parce qu’il montre du doigt celui qu’il a annoncé par sa parole. Quant à cette femme, je ne l’appellerai donc pas une martyre, mais plus qu’une martyre, puisque morte sept fois avant sa propre mort, par chacun des sept gages d’amour qu’elle envoya la précéder dans le Royaume, elle vint la première au supplice, mais n’y parvint que la huitième. La mère vit la mort de ses fils avec une grande souffrance, mais sans effroi; elle mêla la joie de l’espérance à la douleur de la nature. Elle craignit pour eux durant leur vie, elle se réjouit pour eux au moment de leur mort. Elle souhaita n’en laisser aucun après elle, de crainte qu’à se conserver l’un d’eux comme survivant, elle ne pût le conserver comme compagnon.
Que nul d’entre vous, frères très chers, n’aille se figurer qu’à la mort de ses fils, le cœur de cette mère n’ait pas vibré de tendresse naturelle. Ses fils, qu’elle savait être sa propre chair, elle ne pouvait sans douleur les voir mourir, mais elle avait au-dedans d’elle un amour assez fort pour surmonter la douleur de la chair. Dans le même sens, le Seigneur dit à Pierre, qui aurait un jour à souffrir : «Lorsque tu seras vieux, tu étendras les mains, et un autre te ceindra, et il te conduira où tu ne voudras pas.» (Jn 21, 18). Si Pierre s’était entièrement refusé à le vouloir, il n’aurait pas pu souffrir pour le Christ; mais le martyre, que par faiblesse de la chair il ne voulait pas, il l’aima par la force de l’esprit. Tout en éprouvant en sa chair une vive crainte de marcher au supplice, il exulta en son esprit d’avancer vers la gloire, et il arriva ainsi que le tourment du martyre, qu’il ne voulait pas, il le voulut quand même. Nous aussi, lorsque nous cherchons à retrouver la joie d’une bonne santé, nous prenons une potion médicinale très amère.
Dans cette potion, l’amertume nous déplaît, bien sûr, mais la santé que nous rend cette amertume nous plaît. Félicité aima donc ses fils comme le veut la nature, mais pour l’amour de la patrie céleste, elle voulut que ceux qu’elle aimait mourussent, et même en sa présence. C’est elle qui ressentit leurs blessures, mais c’est elle aussi qui se grandit en la personne des fils qui la précédaient au Royaume. Oui, cette femme mérite que je dise qu’elle est plus qu’une martyre, car dans son ardeur, elle est morte en chacun de ses fils, et obtenant ainsi de multiplier son martyre, elle a emporté une palme qui dépasse celle des martyrs.
A ce qu’on raconte, il était d’usage chez les anciens que les consuls exercent la charge de leur fonction pendant un temps déterminé. Mais si l’un d’eux était reconduit à l’honneur du consulat, devenu consul, non plus pour la première fois, mais pour la deuxième ou même la troisième fois, il surpassait en louange et en dignité ceux qui ne l’avaient été qu’une fois. Ainsi, la bienheureuse Félicité a dépassé les martyrs, puisqu’elle a donné et redonné sa vie pour le Christ par tant de fils morts avant elle. Se contenter de mourir elle-même était loin de suffire à son amour.
4. Considérons cette femme, mes frères, et considérons ce que nous pèserons en face d’elle, nous qui sommes virils par le corps. Souvent, quand nous nous proposons de faire du bien, il suffit d’un mot, même insignifiant, jailli à notre encontre de la bouche d’un moqueur, pour que notre résolution d’agir fléchisse aussitôt, et que, démontés, nous reculions. Voici qu’en de nombreux cas, des paroles nous retiennent d’accomplir une bonne œuvre, alors que même les tortures n’ont pu fléchir Félicité dans ses saintes résolutions. Nous, nous sommes arrêtés par le souffle léger d’un mot méchant; elle, c’est par le glaive qu’elle s’est élancée vers le Royaume, négligeant comme néant ce qui s’opposait à sa résolution. Nous, nous ne voulons pas nous conformer aux commandements du Seigneur en faisant l’aumône de nos biens, même si nous en avons trop; elle, non seulement elle a apporté à Dieu sa fortune, mais elle a donné aussi pour lui sa propre chair. Nous, quand nous perdons nos enfants par la volonté divine, nous pleurons sans pouvoir être consolés; elle, elle les aurait pleurés comme morts si elle ne les avait pas offerts.
Lorsque viendra le Juge rigoureux pour le terrible examen, que pourrons-nous dire, nous les hommes, à la vue de la gloire de cette femme? En quoi la faiblesse de leur cœur excusera-t-elle les hommes, quand on leur montrera cette femme qui, outre le monde, a vaincu son sexe? Suivons donc, frères très chers, la voie austère et rude du Rédempteur : la pratique des vertus l’a si bien aplanie que des femmes prennent plaisir à l’emprunter. Méprisons tous les biens de la vie présente; ils sont sans valeur, puisqu’ils peuvent passer. Ayons honte d’aimer ce que nous sommes assurés de perdre très vite. Ne nous laissons pas dominer par l’amour des choses terrestres, ni enfler par l’orgueil, ni déchirer par la colère, ni souiller par la luxure, ni consumer par l’envie.
C’est pour l’amour de nous, frères très chers, que notre Rédempteur est mort; apprenons aussi à nous vaincre nous-mêmes pour l’amour de lui. Si nous savons le faire parfaitement, non seulement nous échapperons au châtiment qui nous menace, mais nous recevrons la récompense de la gloire avec les martyrs. Car bien que nous ne soyons pas persécutés, la paix connaît elle aussi son genre de martyre : même si nous n’offrons pas au fer notre tête en chair et en os, nous portons pourtant le glaive spirituel en notre âme pour y mettre à mort les désirs charnels. Que Dieu nous vienne en aide
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1 Jésus donne aux saintes femmes la mission d’annoncer sa Résurrection.
Homélie 4
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Etienne, martyr,
au sujet des apôtres
26 novembre 590 (un dimanche de l’Avent)
L’Envoi des douze en mission
Jésus donne l’ordre à ses apôtres de prêcher l’Evangile, excepté chez les païens et dans les villes des Samaritains. Et il ajoute : «Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.» L’orateur prend occasion de cette sentence pour flétrir le vice de simonie.
Simon le Magicien est ce personnage mystérieux qui s’attira une verte réprimande de saint Pierre pour avoir voulu lui acheter le pouvoir d’imposer les mains : «Que ton argent périsse avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s’acquérait à prix d’argent.» (Ac 8, 20). Il a donné son nom à la simonie, qui désigne à l’origine la vente de l’ordination sacerdotale. Grégoire utilise toujours ce mot avec cette signification. Il constate par exemple dans une de ses lettres que personne, en Gaule ou en Germanie, «ne peut parvenir aux ordres sacrés sans faire de présents», et il condamne ce commerce honteux sous le nom d’«hérésie simoniaque» (Registrum 5, 62). Le texte de cette Homélie a été très utilisé au moyen âge contre la simonie, en particulier par les réformateurs grégoriens du XIe siècle (cf. A. Fliche, La Réforme grégorienne, Louvain, 1966, t. 1, p. 23-30). Le saint pape distingue ici les trois sortes de simonie en fonction des trois types de présents par lesquels on cherche à obtenir la charge ecclésiastique convoitée : la servilité, l’argent et la flatterie.
Abordons maintenant un tout autre ordre de réalités, celui de la question théologique très délicate de la prédestination. Lorsque saint Grégoire parle de ceux qui, par un secret jugement de Dieu, «ne méritaient pas d’être régénérés par la grâce», il enseigne en effet la prédestination absolument gratuite au salut. Ailleurs, il affirme non moins nettement l’autre aspect du mystère : la réelle possibilité de ce salut pour tous les adultes, au moins pour tous les baptisés. Il s’accorde d’ailleurs à dire avec saint Augustin que nul ne saurait voir ici-bas l’intime conciliation de ces deux vérités. L’équilibre se trouve dans l’affirmation de ces deux aspects extrêmes du mystère et dans la contemplation supérieure de l’infinie bonté de Dieu, qui est à la fois le principe de sa miséricorde et de sa justice. Ce n’est qu’en regardant les choses du côté de l’amour de Dieu qu’on aborde sans danger l’angoissante question de la prédestination (cf. Garrigou-Lagrange in D.T.C., art. Prédestination, t. 12, col. 2901).
Mt 10, 5-10
En ce temps-là, Jésus envoya ses douze apôtres après leur avoir donné ses instructions : «N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains; mais allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. Sur votre chemin, annoncez que le Royaume des cieux est proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. N’ayez sur vous ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni besace pour la route, ni deux tuniques, ni chaussures, ni bâton; car l’ouvrier mérite sa nourriture.»
N’est-il pas évident pour tous, frères très chers, que notre Rédempteur est venu en ce monde pour la rédemption des païens? Ne voyons-nous pas aussi chaque jour des Samaritains appelés à la foi? Alors, pourquoi le Seigneur dit-il aux apôtres qu’il envoie prêcher : «N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains; mais allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël.» C’est pour nous amener à en conclure, à partir de ce qui est arrivé, qu’il voulait qu’on prêchât d’abord à la Judée seule, et ensuite seulement à tous les peuples païens, afin que lorsque la Judée, ayant été appelée, aurait refusé de se convertir, les saints prédicateurs aillent appeler les païens à leur tour. De la sorte, après le rejet de la prédication de notre Rédempteur par les siens, celui-ci se chercherait des auditeurs pour ainsi dire étrangers parmi les peuples païens; et là où les Juifs allaient trouver une charge contre eux, les païens puiseraient un accroissement de grâce.
A ce moment-là, en effet, il en était, en Judée, qui devaient être appelés, et il en était, chez les païens, qui ne devaient pas être appelés. Dans les Actes des apôtres, nous lisons qu’à la prédication de Pierre, trois mille Juifs d’abord, puis cinq mille autres ont cru (cf. Ac 2, 41; 4, 4). Et quand les apôtres ont voulu prêcher aux païens en Asie, on rapporte que cela leur fut interdit par l’Esprit (cf. Ac 16, 6); et pourtant, ce même Esprit, qui interdit d’abord la prédication, la fit ensuite pénétrer dans le cœur des Asiates. N’y a-t-il pas déjà longtemps que toute l’Asie est gagnée à la foi?
Si l’Esprit-Saint a commencé par interdire ce qu’il a fait ensuite, c’est qu’il y avait alors en Asie des hommes qui ne devaient pas être sauvés. Il y avait alors dans cette région des hommes qui ne méritaient pas encore d’être ramenés à la vie, mais qui ne méritaient pas non plus d’être jugés plus sévèrement pour avoir méprisé la prédication. Ainsi, un jugement subtil et mystérieux a refusé la sainte prédication aux oreilles de ces hommes, parce qu’ils ne méritaient pas d’être régénérés par la grâce. Il nous est donc nécessaire, frères très chers, de craindre, dans tout ce que nous faisons, les desseins cachés que le Dieu tout-puissant nourrit à notre endroit, de peur que si nous laissons notre âme se répandre à l’extérieur, sans la ramener à elle-même en la détournant de la volupté, le Juge ne lui ménage, pour la corriger, de terribles épreuves à l’intérieur. C’est ce qu’observait bien le psalmiste quand il a dit : «Venez et voyez les œuvres du Seigneur. Que ses desseins sur les fils des hommes sont redoutables!» (Ps 66, 5). Il a vu en effet que l’un reçoit un appel dicté par la miséricorde, tandis qu’un autre est repoussé comme l’exige la justice. Et parce que le Seigneur se détermine tantôt à pardonner, tantôt à sévir avec colère, le psalmiste a redouté ce qu’il ne parvenait pas à comprendre. Ce Dieu qu’il découvrait non seulement insondable, mais aussi inflexible en certaines de ses décisions, il a proclamé qu’il était redoutable en ses desseins.
2. Ecoutons ce qui est prescrit aux prédicateurs envoyés en mission : «Sur votre chemin, annoncez que le Royaume des cieux est proche.» Cette proximité, frères très chers, même si l’Evangile la taisait, le monde la proclamerait. Car il nous parle par ses ruines : broyé par tant de coups et déchu de sa gloire, il nous montre, comme déjà tout proche, un autre Royaume, qui le suit. Il est devenu amer jusque pour ceux qui l’aiment. Il les exhorte par ses ruines elles-mêmes à ne pas l’aimer. En effet, si une maison endommagée menaçait ruine, celui qui l’habite prendrait la fuite; et celui qui l’avait aimée lorsqu’elle était debout s’en éloignerait au plus vite quand elle s’écroule. Entourer le monde de notre affection au moment où il s’effondre, ce n’est pas désirer être logés, mais plutôt vouloir être écrasés, parce que cet amour qui nous enchaîne aux malheurs subis par le monde rend inutile tout effort pour nous dégager de son écroulement. Il nous est donc facile aujourd’hui de déprendre notre âme de l’amour du monde, quand nous voyons toutes choses détruites autour de nous. Mais c’était très difficile au temps où les Douze étaient envoyés prêcher le Royaume invisible des cieux, car alors, aussi loin que portait la vue, tous les royaumes terrestres prospéraient.
3. Pour cette raison, des miracles sont venus à la rescousse des saints prédicateurs, afin que cette démonstration de puissance inspirât confiance en leurs paroles, et que ceux qui prêchaient de l’inédit en vinssent aussi à faire de l’inédit, comme l’ajoute notre texte : «Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons.»
Tant que le monde était florissant, que le genre humain s’accroissait, qu’on vivait longtemps et qu’on regorgeait de biens, à qui aurait-on pu faire croire par des paroles qu’il existait une autre vie? Qui aurait donné sa préférence aux choses invisibles sur les choses visibles? Mais lorsque des infirmes eurent été ramenés à la santé, des morts rappelés à la vie, quand des lépreux eurent retrouvé la netteté de leur chair, et que des possédés eurent été délivrés de la puissance des esprits immondes, lorsque tant de miracles visibles eurent été accomplis, qui aurait pu ne pas croire aux choses invisibles dont il entendait parler? Car les miracles visibles n’éclatent aux yeux de ceux qui les voient que pour les attirer vers la foi aux réalités invisibles, et leur faire sentir, à travers ce qui s’accomplit d’admirable au-dehors, que ce qui se trouve au-dedans l’est encore beaucoup plus.
Voilà pourquoi, aujourd’hui où le nombre des fidèles a augmenté, on trouve encore dans la sainte Eglise beaucoup de personnes qui mènent une vie riche en vertus, mais sans les prodiges liés à ces vertus; en effet, le miracle extérieur est inutile s’il n’y a rien à réaliser à l’intérieur. Comme le dit le Docteur des nations, «les langues sont un signe, non pour les croyants, mais pour les incroyants» (1 Co 14, 22). Aussi cet éminent prédicateur a-t-il ressuscité par la prière, devant tous les incroyants, le jeune Eutychus, qui, s’étant endormi pendant la prédication, était tombé par la fenêtre et se trouvait bel et bien mort (cf. Ac 20, 7-12). Venant à Malte et sachant l’île remplie d’incroyants, il guérit par la prière le père de Publius, qui était tourmenté par la dysenterie et les fièvres (cf. Ac 28, 7-10). Quant à Timothée, son compagnon de voyage et son aide pour la sainte prédication, qui souffrait de maux d’estomac, il ne le guérit pas d’une parole, mais il fait appel à l’art médical pour rétablir sa santé : «Prends, lui dit-il, un peu de vin, à cause de ton estomac et de tes fréquentes maladies.»
(1 Tm 5, 23). Lui qui, par une seule prière, a pu guérir un malade incroyant, pourquoi ne remet-il pas aussi sur pied par la prière son compagnon souffrant? C’est qu’il fallait guérir au-dehors par un miracle cet homme qui n’avait pas la vie au-dedans, pour que la manifestation de la puissance extérieure permît à une vertu intérieure de l’amener à la vie. Mais le compagnon malade de Paul, qui était croyant, n’avait pas besoin de voir des miracles au-dehors, puisqu’il était vivant et en pleine santé au-dedans.
4. Ecoutons maintenant ce que notre Rédempteur ajoute après avoir accordé le pouvoir de prêcher et la puissance de faire des miracles : «Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.» Il prévoyait que certains utiliseraient le don même de l’Esprit qu’ils avaient reçu comme monnaie d’échange, et qu’ils détourneraient les prodiges et les miracles en les faisant servir à leur cupidité. C’est ainsi que Simon le Magicien, qui voyait les miracles opérés par l’imposition des mains, voulut recevoir pour de l’argent ce don du Saint-Esprit, afin de vendre d’une manière plus honteuse encore ce qu’il aurait mal acquis (cf. Ac 8, 18-24). Voilà aussi pourquoi notre Rédempteur, s’étant fait un fouet avec des cordes, a chassé la foule du Temple et a renversé les sièges des marchands de colombes (cf. Jn 2, 14-16). Vendre des colombes, c’est imposer les mains, pour conférer l’Esprit-Saint, sans avoir égard au mérite de la vie [du candidat], mais en vue d’une récompense. Quelques-uns, cependant, sans toucher de l’argent en récompense pour l’ordination, accordent les ordres sacrés pour obtenir la faveur des hommes; ce faisant, ils ne recherchent pour toute rétribution que la louange. Ils n’accordent pas gratuitement ce qu’ils ont reçu gratuitement, puisqu’en s’acquittant de cette fonction sainte, ils escomptent qu’on leur rende de l’adulation en monnaie de leur pièce. C’est donc avec raison que le prophète décrit l’homme juste comme «celui qui éloigne sa main de tout présent» (Is 33, 15). Il ne dit pas : «celui qui éloigne sa main du présent», mais il précise bien : «de tout présent»; car on doit distinguer le présent de servilité, le présent de la main, et le présent de la langue. Le présent de servilité, c’est une sujétion dont on s’acquitte alors qu’on n’y était pas tenu; le présent de la main, c’est l’argent; le présent de la langue, c’est l’adulation. Celui qui confère les ordres sacrés éloigne donc sa main de tout présent lorsque dans les choses divines, non seulement il ne recherche aucunement l’argent, mais il n’ambitionne pas non plus la faveur des hommes.
5. Quant à vous, frères très chers, qui n’avez pas quitté l’habit séculier, puisque vous connaissez les devoirs qui nous reviennent, ramenez l’attention de votre âme sur les vôtres. Tous vos devoirs mutuels, accomplissez-les gratuitement. La récompense de vos œuvres, ne la recherchez pas en un monde qui, comme vous le voyez, a déjà décliné avec tant de rapidité. De même que vous désirez cacher vos mauvaises actions pour que les autres ne les voient pas, prenez garde de ne pas manifester vos bonnes actions dans le but d’en être loués par les hommes. Ne faites le mal d’aucune manière, et ne faites pas le bien en vue d’une récompense terrestre. Cherchez à avoir pour témoin de vos actions celui-là même que vous attendez comme juge. Donnez-lui de voir que vos bonnes actions sont maintenant secrètes, pour qu’à l’heure de la récompense, il les fasse connaître de tous.
De même que vous accordez tous les jours de la nourriture à votre corps, afin qu’il ne défaille pas, que les bonnes œuvres soient l’aliment quotidien de votre âme. C’est par la nourriture que le corps se refait, c’est par l’œuvre de charité que l’âme doit s’entretenir. Ce que vous accordez à votre corps voué à mourir, ne le refusez pas à votre âme destinée à vivre pour l’éternité. Supposons que le feu dévore soudain une maison : n’importe quel propriétaire saisit alors ce qu’il peut et s’enfuit; il regarde comme un gain d’avoir pu arracher quoi que ce soit aux flammes avec lui. Voici que le feu des tribulations anéantit le monde, et que sa fin toute proche brûle comme une flamme tout ce qui en faisait l’ornement. Estimez donc, frères très chers, que c’est un gain considérable que vous réalisez si vous en arrachez quelque chose avec vous, si vous en emportez quoi que ce soit dans votre fuite, si ce que vous pouviez perdre en le gardant pour vous, vous le conservez pour votre récompense éternelle en le donnant. Car nous perdons toutes les choses terrestres en les conservant, mais nous les conservons en les donnant généreusement.
Très vite, le temps s’enfuit. Par conséquent, puisqu’une insistance importune nous contraint à voir bientôt notre Juge, préparons-nous-y en toute hâte par de bonnes actions, avec l’aide de Notre-Seigneur
Homélie 5
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux André, apôtre,
le jour de sa fête
30 novembre 590
La vocation des apôtres
La vocation de Pierre et André constitue le sujet de cette Homélie. Ils abandonnent leurs filets pour suivre Jésus dès le premier mot, sans avoir vu aucun miracle, ni entendu aucune promesse de récompense.
Une telle promptitude pour répondre à l’appel de Dieu devrait nous donner honte de notre tiédeur, remarque le prédicateur. Sans doute ces pêcheurs ne possédaient-ils presque rien, et ils n’ont donc pas pu abandonner grand-chose, mais l’affection avec laquelle on donne à Dieu compte plus que la chose même qu’on lui donne. Celui-là quitte beaucoup qui ne se réserve rien. Or Pierre et André ont renoncé à tout, même au désir de posséder quelque chose.
L’aspect matériel de nos dons est très secondaire. Dieu n’a besoin que de notre bonne volonté, c’est-à-dire d’une générosité prête à se défaire de tout par amour pour lui. Une telle disposition est bien sûr incompatible avec toute pensée d’envie; elle exige donc de se détacher parfaitement de tous les biens terrestres. Avec un art consommé, le pape interprète en ce sens des images qu’il emprunte au prophète Isaïe. Et il termine son Homélie en invitant ses auditeurs à imiter les vertus mêmes qu’ils honorent en saint André. Mais comme on ne peut atteindre d’un seul coup à une telle perfection, notre prudent prédicateur conseille à ses ouailles de modérer d’abord leur convoitise du bien d’autrui par la crainte de Dieu, avant de donner leurs propres biens.
Courte, pleine de bonhomie et de discrétion, cette Homélie est bien caractéristique du style simple et familier de Grégoire. On y voit aussi transparaître son attachement pour le saint apôtre à qui il a voué son monastère du Cælius : André, que les Grecs appellent le «Protoclet» (premier appelé).
Mt 4, 18-22
En ce temps-là, comme il marchait le long de la mer de Galilée, Jésus vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André, son frère; ils étaient en train de jeter leurs filets dans la mer, car ils étaient pêcheurs. Et il leur dit : «Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes.» Eux, laissant aussitôt leurs filets, le suivirent. S’avançant plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, dans une barque avec Zébédée, leur père, en train de réparer leurs filets; et il les appela. Eux, laissant aussitôt leurs filets et leur père, le suivirent.
Vous avez entendu, frères très chers, qu’au premier appel, Pierre et André ont abandonné leurs filets pour suivre le Rédempteur. Ils ne l’avaient pas encore vu faire de miracles; ils ne l’avaient rien entendu dire de la récompense éternelle. Et pourtant, au premier commandement du Seigneur, ils ont oublié tout ce qu’on leur voyait posséder.
Et nous, combien de miracles du Seigneur n’avons-nous pas sous les yeux? De combien de fléaux ne nous afflige-t-il pas? Combien d’âpres menaces ne viennent-elles pas nous frapper de terreur? Et cependant, nous négligeons de suivre celui qui nous appelle.
Il siège déjà au Ciel, celui qui nous exhorte à la conversion; déjà il a courbé les nations sous le joug de la foi; déjà il a renversé la gloire de ce monde, et par l’accumulation de ses ruines, il annonce l’approche du jour où il nous jugera avec rigueur. Et pourtant, notre esprit orgueilleux ne consent pas à abandonner de plein gré ce qu’il perd tous les jours malgré lui. Que dirons-nous donc, mes très chers, que dirons-nous le jour où le Seigneur nous jugera, puisque ni les préceptes ne peuvent nous détacher de l’amour du siècle présent, ni les châtiments nous en corriger?
2. Quelqu’un se dit peut-être, dans le secret de ses pensées : qu’ont-ils abandonné de si précieux à la voix du Seigneur, ces deux pêcheurs qui n’avaient presque rien? Mais en telle matière, frères très chers, c’est l’affection qu’il faut peser, non la richesse. Ils ont beaucoup quitté, puisqu’ils ne se sont rien réservé. Ils ont beaucoup quitté, puisqu’ils ont renoncé à tout, si peu que fût ce tout. Nous, au contraire, l’amour nous attache à ce que nous avons, et le désir nous fait courir après ce que nous n’avons pas. Pierre et André, eux, ont beaucoup abandonné, parce que tous deux se sont défaits même du désir de posséder. Ils ont beaucoup abandonné, car en même temps qu’à leurs biens, ils ont également renoncé à leurs convoitises. En suivant le Seigneur, ils ont donc abandonné tout ce qu’ils auraient pu désirer en ne le suivant pas.
Ainsi, en verrait-on certains abandonner beaucoup de choses, qu’on ne devrait pas se dire à part soi: «Je veux bien les imiter dans leur mépris du monde, mais qu’abandonnerai-je? Je ne possède rien.» Vous abandonnez beaucoup, mes frères, si vous renoncez aux désirs terrestres. En effet, nos biens extérieurs, si petits qu’ils soient, suffisent au Seigneur : c’est le cœur et non la valeur marchande qu’il considère; il ne regarde pas combien nous lui sacrifions, mais de combien [d’amour] procède notre sacrifice. Car à ne considérer que la valeur marchande extérieure, voilà que nos saints commerçants ont payé de leurs filets et de leur barque la vie éternelle des anges. Il n’y a pas ici de prix fixé; mais le Royaume de Dieu te coûte ni plus ni moins que ce que tu possèdes. Il coûta ainsi à Zachée la moitié de ses biens, puisqu’il se réserva l’autre moitié pour rembourser au quadruple ce qu’il avait pris injustement (cf. Lc 19, 8). Il coûta à Pierre et à André l’abandon de leurs filets et de leur barque. Il coûta deux piécettes à la veuve (cf. Lc 21, 2), et un verre d’eau fraîche à tel autre (cf. Mt 10, 42). Oui, comme nous l’avons dit, le Royaume de Dieu te coûte ni plus ni moins que ce que tu possèdes.
3. Jugez-en, mes frères, qu’y a-t-il de moins coûteux à acheter et de plus précieux à posséder? Peut-être n’avons-nous pas même un verre d’eau fraîche à offrir à celui qui en a besoin, mais même en ce cas, une parole divine nous promet que nous ne serons pas inquiétés. Car à la naissance de notre Rédempteur, les habitants de la cité du Ciel se sont montrés et ont proclamé : «Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.» (Lc 2, 14). Aux yeux de Dieu, en effet, la main n’est jamais vide de présents, si l’écrin du cœur est rempli de bonne volonté. Ce qui fait dire au psalmiste : «Ils sont en moi, ô Dieu, les vœux que je dois vous offrir, et je vous rendrai des louanges.» (Ps 56, 13). C’est comme s’il disait clairement : «Même si je n’ai pas de présent à offrir au-dehors, je trouve cependant en moi-même quelque chose à déposer sur l’autel de vos louanges. Puisque nos sacrifices ne vous servent pas à vous nourrir, c’est l’offrande de notre cœur qui est la plus capable de vous fléchir.» Rien, en effet, ne peut être offert à Dieu de plus précieux que la bonne volonté.
Mais qu’est-ce que la bonne volonté? C’est redouter le malheur du prochain autant que le nôtre, et se réjouir autant de son bonheur que de nos succès; c’est considérer comme nôtres les dommages subis par les autres, et estimer de même leurs profits; c’est aimer ses amis, non pour le monde, mais pour Dieu, et même supporter ses ennemis par amour; c’est ne faire à personne ce qu’on ne veut pas subir, et ne refuser à personne ce qu’on est en droit de désirer pour soi; c’est non seulement subvenir aux nécessités du prochain selon la mesure de ses forces, mais vouloir même le servir au-delà de ses forces. Y a-t-il donc sacrifice plus précieux que celui dans lequel l’âme, présentant son offrande à Dieu sur l’autel de son cœur, s’immole elle-même?
4. Mais on ne s’acquitte pleinement de ce sacrifice de la bonne volonté qu’à la condition de renoncer entièrement à toute cupidité terrestre. Car tout ce que nous désirons en ce monde, nous l’envions sans aucun doute à notre prochain. Ce qu’un autre acquiert, en effet, paraît nous manquer. Et comme l’envie est toujours opposée à la bonne volonté, dès que l’envie s’est emparée de l’âme, la bonne volonté s’en éloigne. C’est pourquoi les saints prédicateurs, afin de pouvoir aimer parfaitement leur prochain, se sont appliqués à ne rien aimer en ce siècle, à n’y jamais rien désirer, et à n’y rien posséder, fût-ce sans s’y attacher.
C’est en voyant de tels hommes qu’Isaïe a dit fort à propos : «Qui sont ceux-ci qui volent comme des nuages, et qui sont comme des colombes à leurs fenêtres?» (Is 60, 8). Il les a vus mépriser les choses de la terre, s’approcher en esprit de celles du Ciel, commander d’un mot à la pluie, briller par leurs miracles. Aussi, ceux qu’une sainte prédication et une vie sublime avaient élevés loin des contagions de la terre, il les a désignés à la fois comme des hommes qui volent et comme des nuages. Les fenêtres, ce sont nos yeux, car c’est par eux que l’âme voit ce qu’elle convoite au-dehors. Quant à la colombe, c’est un animal simple et dépourvu du fiel de la méchanceté. Ils sont donc comme des colombes à leurs fenêtres, ceux qui ne désirent rien en ce monde, qui regardent toutes choses avec simplicité, et qui ne se laissent pas emporter par le désir avide de ce qu’ils voient. Au contraire, ce n’est pas à des colombes à leurs fenêtres, mais à un faucon, que ressemble celui qui ne respire que convoitise pour tout ce qui lui tombe sous les yeux.
Puisque nous célébrons aujourd’hui la fête du bienheureux apôtre André, frères très chers, il nous faut imiter ce que nous honorons [en lui]. Que l’honneur rendu [au saint] par notre âme transformée témoigne du zèle de notre dévotion : méprisons ce qui est de la terre, et par l’abandon des biens transitoires, achetons les biens éternels. Si nous ne pouvons pas encore abandonner ce qui est nôtre, du moins ne convoitons pas ce qui est aux autres. Et si notre âme n’est pas encore embrasée du feu de la charité, qu’elle garde en son ambition le frein de la crainte, afin que fortifiée par un continuel progrès et réprimant son désir des biens d’autrui, elle arrive un jour à mépriser les siens propres, avec l’aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ
Homélie 6
Prononcée devant le peuple
dans la basilique des saints Marcellin et Pierre
10 décembre 590 (un dimanche de l’Avent)
Le témoignage rendu à jean par Jésus
Le prédicateur explique pourquoi saint Jean-Baptiste a semblé douter que Jésus fût «celui qui devait venir», après l’avoir montré aux Juifs et baptisé. Cette question continue à passionner les exégètes d’aujourd’hui. Et si la position du saint pape a peu de chance de recueillir leurs suffrages, elle n’en est pas moins riche de sens théologique.
Après avoir résolu cette difficulté, l’orateur dresse le tableau des qualités de Jean : il n’est ni semblable à un roseau agité par le vent, ni vêtu d’habits douillets. Il est plus qu’un prophète : un ange, au sens étymologique de ce mot. Chacun de nous peut aussi mériter d’être appelé un ange, et Grégoire dit comment. La finale va surprendre ceux qui s’imaginent qu’il a fallu attendre le concile Vatican II pour que l’Eglise encourage l’apostolat des laïcs. Un pape du vie siècle ne craignait pas de le faire avec des images fort parlantes.
Mt 11, 2-10
En ce temps-là, comme Jean, dans sa prison, avait entendu parler des œuvres du Christ, il envoya deux de ses disciples lui dire : «Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?» Jésus leur répondit : «Allez rapporter à Jean ce que vous avez entendu et vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés; et heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet!» Comme ils s’en allaient, Jésus se mit à dire aux foules au sujet de Jean : «Qu’êtes-vous allés voir au désert? Un roseau agité par le vent? Qu’êtes-vous donc allés voir? Un homme vêtu d’habits douillets? Mais ceux qui portent des habits douillets sont dans les palais des rois. Qu’êtes-vous donc allés voir? Un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète. Car c’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon ange au-devant de toi, pour préparer la voie devant toi.»
Une question, frères très chers, se pose à nous : Jean était un prophète, et même plus qu’un prophète, puisqu’il a fait connaître le Seigneur venant se faire baptiser dans le Jourdain, en déclarant : «Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui enlève le péché du monde» (Jn 1, 29), et que considérant à la fois sa propre bassesse et la puissance de la divinité du Seigneur, il a dit : «Celui qui est terrestre a aussi un langage terrestre, mais celui qui vient du Ciel est au-dessus de tous» (Jn 3, 31); pourquoi donc, une fois emprisonné, envoie-t-il ses disciples demander : «Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?» comme s’il ne connaissait pas celui qu’il avait montré, et comme s’il ne savait pas que le Christ était bien celui qu’il avait proclamé en le prophétisant, en le baptisant et en le montrant?
Mais cette question trouve vite sa réponse si l’on examine le temps et l’ordre dans lesquels se sont déroulés les faits. Sur les rives du Jourdain, Jean a affirmé que Jésus était le Rédempteur du monde; une fois emprisonné, il demande pourtant s’il est bien celui qui doit venir. Ce n’est pas qu’il doute que Jésus soit le Rédempteur du monde, mais il cherche à savoir si celui qui était venu en personne dans le monde, va aussi descendre en personne dans les prisons infernales. Car celui que Jean a déjà annoncé au monde comme précurseur, il le précède encore aux enfers par sa mort. Il demande donc: «Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?» C’est comme s’il disait clairement : «De même que tu as daigné naître pour les hommes, fais-nous savoir si tu daigneras aussi mourir pour eux, en sorte que précurseur de ta naissance, je le devienne aussi de ta mort, et que j’annonce aux enfers que tu vas venir, comme j’ai déjà annoncé au monde que tu étais venu.»
C’est pour cela que la réponse du Seigneur, à la question ainsi posée, traite de l’abaissement de sa mort aussitôt après avoir énuméré les miracles opérés par sa puissance, quand il dit : «Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés; et heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet!» A la vue de tant de signes et de si grands prodiges, nul n’avait sujet de se scandaliser, mais bien plutôt d’admirer. Il s’éleva cependant un grave scandale à son endroit dans l’esprit des infidèles lorsqu’ils le virent mourir, même après tant de miracles. D’où le mot de Paul : «Nous prêchons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens.» (1 Co 1, 23). Oui, les hommes regardèrent comme une folie que l’Auteur de la vie mourût pour eux; et l’homme a trouvé moyen de se scandaliser à son sujet pour ce qui aurait dû exciter davantage sa reconnaissance. Car Dieu doit être honoré d’autant plus dignement par les hommes qu’il a été jusqu’à subir pour eux des traitements indignes.
Quel est donc le sens des paroles du Seigneur : «Heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet!» Ne veut-il pas désigner clairement l’abjection et l’abaissement de sa mort? C’est comme s’il disait ouvertement : «Il est vrai que je fais des choses admirables, mais je ne refuse pas pour autant d’en souffrir d’ignominieuses; puisque je vais te suivre [Jean-Baptiste] en mourant, que les hommes se gardent bien de mépriser en moi la mort, eux qui vénèrent en moi les miracles.»
2. Ecoutons ce que notre Rédempteur dit aux foules au sujet de Jean, après avoir renvoyé ses disciples : «Qu’êtes-vous allés voir au désert? Un roseau agité par le vent?» Il n’énonce pas cela pour l’affirmer, mais pour le nier. Le roseau fléchit dès que la brise l’effleure. Que désigne-t-il, sinon l’esprit charnel, qui s’incline d’un côté ou de l’autre dès qu’il est touché par la flatterie ou la critique? En effet, qu’une bouche humaine vienne à souffler sur lui la brise de la flatterie, et le voilà qui se réjouit, s’enorgueillit et s’infléchit tout entier par complaisance. Mais qu’un souffle de critique sorte de la bouche même dont provenait la brise de la louange, et il s’incline aussitôt de l’autre côté dans un accès de fureur. Jean, lui, n’était pas un roseau agité par le vent : ni la faveur ne le rendait caressant en le flattant, ni la critique, d’où qu’elle vînt, ne le rendait violent en le mettant en colère. La prospérité ne pouvait l’élever, ni l’adversité le fléchir. Non, Jean n’était pas un roseau agité par le vent : aucun revirement de situation ne faisait plier sa droiture.
Apprenons donc, frères très chers, à ne pas être des roseaux agités par le vent. Affermissons notre âme exposée aux brises des paroles; demeurons en notre esprit d’une stabilité inflexible. Ne nous laissons jamais entraîner à la colère par la critique, ni incliner par la flatterie à une complaisance et une indulgence exagérées. Ne nous élevons pas dans la prospérité, ne nous troublons pas dans l’adversité, en sorte que fixés dans la solidité de la foi, nous ne nous laissions aucunement ébranler par la mobilité des choses qui passent.
3. La suite du texte nous rapporte encore ces paroles du Seigneur : «Qu’êtes-vous donc allés voir au désert? Un homme vêtu d’habits douillets? Mais ceux qui portent des habits douillets sont dans les palais des rois.» On raconte en effet que Jean était vêtu d’un tissu en poil de chameau. Et pourquoi affirmer : «Mais ceux qui portent des habits douillets sont dans les palais des rois», sinon pour indiquer en une formule claire que ce n’est pas le Roi du Ciel, mais les rois de la terre que servent ceux qui ne veulent pas souffrir d’âpretés pour Dieu, mais qui se donnent tout entiers aux choses extérieures, et recherchent en la vie présente ce qui est douillet et délectable? Ne nous figurons donc pas que le superflu et la recherche dans le vêtement soient innocents de tout péché. Si ce n’était pas une faute, le Seigneur n’aurait en aucune manière loué Jean pour la rudesse de son vêtement. Si ce n’était pas une faute, jamais l’apôtre Pierre, dans son épître, n’aurait détourné les femmes de désirer des vêtements précieux, par ces mots : «Pas de vêtements précieux.» (1 P 3, 3). Mesurez quelle faute il peut y avoir pour des hommes à rechercher ce que le pasteur de l’Eglise a pris soin d’interdire même aux femmes.
4. Qu’on dise de Jean qu’il n’était pas vêtu d’habits douillets peut aussi être compris en un autre sens : il n’était pas vêtu d’habits douillets, du fait qu’il n’a pas encouragé les pécheurs dans leur manière de vivre par des caresses, mais les a réprimandés avec vigueur par de rudes invectives, en disant : «Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui vient?» (Mt 3, 7). Salomon déclare aussi à ce propos : «Les paroles des sages sont comme des aiguillons et comme des clous plantés en haut.»
(Qo 12, 11). Les paroles des sages sont comparées à des clous et à des aiguillons, parce qu’ils ne cherchent pas à flatter les fautes des coupables, mais à les piquer.
5. «Qu’êtes-vous donc allés voir au désert? Un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète.» La fonction du prophète est seulement d’annoncer les choses à venir, et non de les montrer accomplies. Jean est donc plus qu’un prophète, car celui qu’il avait prophétisé en le précédant, il le montrait également en le désignant. Mais puisque notre Rédempteur a nié que Jean fût un roseau agité par le vent, puisqu’il a dit qu’il n’était pas vêtu d’habits somptueux, puisqu’il a témoigné que le nom de prophète était pour lui insuffisant, écoutons maintenant quel titre digne de lui on peut lui décerner. «C’est de lui, poursuit le Seigneur, qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon ange au-devant de toi, pour préparer la voie devant toi.» Au mot grec «ange» correspond en latin nuncius [celui qui annonce]. Il est donc à propos d’appeler «ange» celui qui est envoyé annoncer le Juge suprême, pour marquer par son nom même la haute fonction qu’il remplit par ses œuvres. Le nom est élevé, mais la vie [de celui qui le porte] ne lui est pas inférieure.
6. Plaise à Dieu, frères très chers, que nous ne le disions pas pour notre condamnation, mais tous ceux qui portent le nom de prêtre sont appelés des anges, comme l’affirme le prophète : «Les lèvres du prêtre ont la garde de la science, et c’est à sa bouche qu’on demande la Loi, parce qu’il est l’ange du Seigneur des armées.» (Ml 2, 7)
Cependant, chacun de vous peut mériter, s’il le veut, ce titre élevé. Tous, dans la mesure de vos possibilités, pour autant que vous avez reçu les inspirations divines de la grâce, si vous détournez votre prochain de sa méchanceté, si vous vous occupez de l’exhorter à bien se conduire, si vous avertissez celui qui pèche de l’éternité du Royaume et de l’éternité du supplice, alors vos paroles pour annoncer les saintes vérités font de vous des anges, à n’en pas douter. Et que personne n’aille dire : «Je ne suis pas capable de donner des avertissements, et je n’ai pas d’aptitude pour exhorter autrui.» Fais ce que tu peux, de peur qu’on ne te réclame dans les tourments le don que tu as si mal gardé. Il n’avait pas reçu plus qu’un unique talent, celui qui s’appliqua à le cacher plutôt qu’à en faire l’aumône.
Nous savons que pour le Tabernacle de Dieu, on ne fit pas seulement des coupes, mais aussi des tasses, comme le Seigneur le commandait (cf. Ex 37, 16). Les coupes représentent une doctrine surabondante, et les tasses, des connaissances bornées et étriquées. L’un, tout rempli de la doctrine de vérité, abreuve les esprits de ceux qui l’écoutent : c’est une coupe qu’il tend à autrui par ce qu’il lui dit. Un autre ne sait pas bien exprimer ce qu’il pense, mais quand il l’annonce tant bien que mal, c’est comme s’il donnait à en goûter un échantillon dans une tasse. Etablis dans le Tabernacle de Dieu, c’est-à-dire dans la sainte Eglise, si vous ne pouvez servir à votre prochain des coupes de sage doctrine, donnez-lui les tasses d’une bonne parole, pour autant que la bonté de Dieu vous en rend capables.
Dans la mesure où vous estimez avoir fait des progrès, entraînez les autres après vous. Sur le chemin de Dieu, désirez avoir des compagnons de route. Si l’un d’entre vous, mes frères, va au forum, ou peut-être au bain, il invite à venir avec lui celui qu’il trouve inoccupé. Laissez-vous donc instruire par votre manière d’agir naturelle : si vous allez à Dieu, tâchez de ne pas arriver seuls auprès de lui. Car il est écrit : «Que celui qui entend dise : Viens!» (Ap 22, 17); ainsi, celui qui a déjà reçu en son cœur l’appel du céleste amour doit répercuter cet appel au-dehors en exhortant ses proches.
Lui manque-t-il du pain pour donner l’aumône à celui qui n’a rien? Il peut lui faire un don plus excellent, puisqu’il a une langue. Il est plus grand, en effet, de restaurer par l’aliment de la parole une âme destinée à vivre dans l’éternité que de rassasier d’un pain terrestre un ventre appartenant à une chair qui doit mourir. Ne refusez donc pas, frères très chers, l’aumône de la parole à vos proches.
Vous et moi, gardons-nous des paroles oiseuses, évitons de parler inutilement. Pour autant que nous pouvons résister à notre langue, ne la laissons pas lancer des paroles en l’air, alors que le Juge déclare : «Au jour du jugement, les hommes rendront compte de toute parole oiseuse qu’ils auront dite.» (Mt 12, 36). Or est oiseuse la parole qui n’a pas de réelle utilité, ou qui manque de vraie nécessité. Que vos conversations cessent donc d’être oiseuses, et s’appliquent à édifier autrui. Considérez avec quelle rapidité s’enfuient les jours de cette vie, voyez quelle sera la rigueur du Juge qui doit venir. Ce Juge, gardez-le devant les yeux de votre cœur. Ce Juge, prêchez-le à l’âme de vos proches. Ainsi, votre zèle à l’annoncer dans la mesure de vos forces vous vaudra avec Jean l’honneur d’être appelés par lui des anges. Qu’il daigne lui-même vous l’accorder, lui qui, étant Dieu, vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.
Homélie 7
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre
17 décembre 590 (un dimanche de l’Avent)
Le Témoignage de Jean sur le Christ
L’évangile du jour faisant ressortir l’humilité de saint Jean-Baptiste, le pape va profiter de son commentaire du texte sacré pour traiter de cette vertu. Ce plan bipartite (explication de l’évangile, exposé sur une vertu) est très courant chez notre orateur : nous le retrouverons dans la suite des Homélies.
Dans son commentaire, saint Grégoire explique ce que peut avoir d’étonnant le témoignage que Jean-Baptiste rendit à Jésus, et qu’il se rendit à lui-même, en confessant qu’il n’était pas le Christ, ni Elie, ni un prophète, mais seulement «la voix de celui qui crie dans le désert».
Le prédicateur remarque ensuite que Jean avait reçu des lumières prophétiques sans équivalent. Or le voici qui proclame son ignorance! Un tel exemple invite les chrétiens à l’humilité, et plus particulièrement les justes : l’orgueil les met en danger de perdre tout le bénéfice de leurs vertus, et seule l’humilité peut les préserver de ce malheur. Ayant posé l’universelle nécessité de la vertu d’humilité, Grégoire propose trois moyens pour l’acquérir : se regarder par son côté faible; se rappeler ses péchés passés; bien juger des autres, même quand on les voit mal agir. Après ces conseils pratiques, l’orateur s’attache à prouver l’excellence de l’humilité. Bien loin d’être synonyme de pusillanimité, c’est elle qui nous conserve la vraie grandeur. Le pape fait ici appel à l’autorité d’Isaïe, de saint Paul et de Dieu lui-même; puis il illustre son affirmation par l’exemple admirable du roi David, qui s’est montré grand en ses actes, mais a su garder d’humbles sentiments de lui-même. Aurions-nous donc comme lui accompli des actions d’éclat, elles n’auraient aucune valeur sans «l’assaisonnement de l’humilité», car sans humilité, toutes les vertus ne sont que poussière au vent.
Frappe des formules, expressivité des images, tout contribue à faire de ce petit exposé un joyau de littérature ascétique.
Jn 1, 19-28
En ce temps-là, les Juifs envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites à Jean pour l’interroger : «Qui es-tu?» Il reconnut, il ne nia pas, il reconnut : «Je ne suis pas le Christ.» Et ils l’interrogèrent : «Quoi donc? Es-tu Elie?» Il dit : «Je ne le suis pas.» «Es-tu le prophète?» Il répondit : «Non.» Ils lui dirent alors : «Qui es-tu donc, pour que nous donnions réponse à ceux qui nous ont envoyés? Que dis-tu de toi-même?» Il dit : «Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droit le chemin du Seigneur, comme l’a dit le prophète Isaïe.» Ceux qui avaient été envoyés étaient des pharisiens. Et ils l’interrogèrent et lui dirent : «Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es ni le Christ, ni Elie, ni le prophète?» Jean leur répondit : «Moi, je baptise dans l’eau; mais au milieu de vous, se trouve quelqu’un que vous ne connaissez pas. C’est celui qui doit venir après moi, lui qui a passé devant moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de sa sandale.» Cela se passait à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait.
Les paroles de cette lecture, frères très chers, nous font valoir l’humilité de Jean. Lui dont la vertu était si grande qu’on aurait pu le prendre pour le Christ, il choisit de rester sagement dans son rôle, sans se laisser follement entraîner par l’opinion humaine au-dessus de lui-même. «Il reconnut, il ne nia pas, il reconnut : ‹Je ne suis pas le Christ.›» En déclarant : «Je ne suis pas», il a clairement nié ce qu’il n’était pas, mais il n’a pas nié ce qu’il était, afin qu’en disant la vérité, il devînt membre de celui dont il ne revendiquait pas faussement le nom. Parce qu’il ne voulut pas chercher à prendre le nom du Christ, il devint membre du Christ. En s’appliquant à reconnaître humblement sa propre faiblesse, il mérita de participer vraiment à la grandeur du Christ.
Mais la présente lecture nous remet à l’esprit une autre affirmation de notre Rédempteur, qui, rapprochée des paroles de la lecture de ce jour, soulève une question très embarrassante. En effet, en un autre endroit, le Seigneur, interrogé par ses disciples au sujet de la venue d’Elie, répondit : «Elie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu; mais ils lui ont fait tout ce qu’ils ont voulu. Et si vous voulez le savoir, Jean lui-même est Elie.» (Mt 17, 12). Or, ayant été interrogé, Jean déclare : «Je ne suis pas Elie.» Que veut dire cela, frères très chers? La Vérité affirme une chose, et le prophète de la Vérité la nie? Car il y a opposition complète entre ces expressions : «Il l’est» et «Je ne le suis pas». Comment donc Jean est-il le prophète de la Vérité, s’il contredit les paroles de celui qui est la Vérité? Mais si nous recherchons la vérité avec précision, nous trouverons comment ce qui paraît se contredire ne se contredit pas. L’ange n’avait-il pas annoncé à Zacharie, au sujet de Jean : «Il marchera devant lui dans l’esprit et la puissance d’Elie.» (Lc 1, 17). On dit qu’il viendra dans l’esprit et la puissance d’Elie, parce que de même qu’Elie devancera le second avènement du Seigneur, Jean devance le premier. Comme Elie est destiné à venir en précurseur du Juge, ainsi Jean a-t-il été établi précurseur du Rédempteur. Jean était donc Elie en esprit; il ne l’était pas en personne. Par conséquent, ce que le Seigneur affirme de l’esprit, Jean le nie de la personne. Il convenait en effet que le Seigneur, s’adressant à ses disciples, parlât de Jean selon l’esprit, et que Jean, répondant à la même question devant des foules charnelles, leur parlât, non de son esprit, mais de son corps. Ce que Jean nous fait entendre semble donc contraire à la vérité, mais il ne s’est pourtant pas écarté du chemin de la vérité.
2. Après avoir déclaré n’être pas un prophète — car il pouvait non seulement prédire le Rédempteur, mais aussi le montrer — Jean explique aussitôt qui il est, en ajoutant : «Je suis la voix de celui qui crie dans le désert.»
Vous savez, frères très chers, que le Fils unique est appelé le Verbe du Père, comme Jean l’atteste en disant : «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu.» (Jn 1, 1). Vous savez, pour avoir vous-même parlé, que la voix doit commencer par retentir pour que le verbe puisse être entendu. Jean affirme donc être la voix, parce qu’il précède le Verbe. Devançant l’avènement du Seigneur, Jean est appelé la voix, du fait que par son ministère, le Verbe du Père est entendu des hommes. Il crie dans le désert, puisqu’il annonce à la Judée abandonnée et désertée que le Rédempteur va la consoler.
Mais que crie-t-il? Ce qu’il ajoute nous le fait savoir : «Rendez droit le chemin du Seigneur, comme l’a dit le prophète Isaïe.» Le chemin du Seigneur vers le cœur [de l’homme] est rendu droit quand celui-ci écoute humblement la parole de vérité. Le chemin du Seigneur vers le cœur [de l’homme] est rendu droit quand celui-ci dispose sa vie dans le sens du précepte [divin]. C’est pourquoi il est écrit : «Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure.» (Jn 14, 23)
Quiconque gonfle son esprit de superbe, quiconque est étouffé par les ardeurs de l’avarice, quiconque se souille des avilissements de la luxure, ferme la porte de son cœur à la vérité; il se retranche en son âme par les verrous de ses vices afin d’empêcher le Seigneur de venir à lui.
3. Ceux qui étaient envoyés s’enquièrent encore : «Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es ni Elie, ni le Christ, ni le prophète?» Ils ne disent pas cela par désir de connaître la vérité, mais par malice et hostilité, comme l’évangéliste le donne tacitement à entendre, en ajoutant : «Ceux qui avaient été envoyés étaient des pharisiens.» C’est comme s’il disait clairement : «Ces hommes qui interrogent Jean sur ses actes sont incapables de chercher un enseignement, ils ne savent que jalouser.»
Cependant, un saint ne se détourne pas de son ardeur au bien, même quand on l’interroge avec perversité. C’est pourquoi Jean répond encore aux paroles de jalousie par des enseignements porteurs de vie. Il ajoute en effet aussitôt : «Moi, je baptise dans l’eau; mais au milieu de vous, se trouve quelqu’un que vous ne connaissez pas.» Ce n’est pas dans l’esprit, mais dans l’eau que Jean baptise. Impuissant à pardonner les péchés, il lave par l’eau le corps des baptisés, mais ne lave pourtant pas l’esprit par le pardon. Pourquoi donc baptise-t-il, s’il ne remet pas les péchés par son baptême? Pourquoi, sinon pour rester dans la ligne de son rôle de précurseur? De même qu’en naissant, il avait précédé le Seigneur qui allait naître, il précédait aussi, en baptisant, le Seigneur qui allait baptiser; lui qui avait été le précurseur du Christ par sa prédication, il le devenait également en administrant un baptême qui était l’image du sacrement.
Jean a ici annoncé un mystère, lorsqu’il a déclaré à la fois que le Christ se tenait au milieu des hommes et qu’il n’en était pas connu, puisque le Seigneur, quand il se montra dans la chair, était à la fois visible en son corps et invisible en sa majesté. Parlant du Christ, Jean ajoute : «Celui qui vient après moi a passé devant moi.» Il dit : «Il a passé devant moi», comme s’il disait : «Il a été placé devant moi». Il vient donc après moi, puisqu’il est né après; mais il a passé devant moi, parce qu’il m’est supérieur. Traitant cette question un peu plus haut, il a expliqué les causes de la supériorité du Christ lorsqu’il a précisé : «Car il était avant moi» (Jn 1, 16), comme pour dire clairement : «S’il l’emporte sur moi, alors qu’il est né après moi, c’est que le temps de sa naissance ne le resserre pas dans des limites : né d’une mère dans le temps, il est engendré par le Père hors du temps.»
Jean manifeste quel humble respect il lui doit, en poursuivant : «Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale.» Il était de coutume chez les anciens que si quelqu’un refusait d’épouser une jeune fille qui lui était promise, il dénouât la sandale de celui à qui il revenait d’être son époux par droit de parenté1. Or le Christ ne s’est-il pas manifesté parmi les hommes comme l’Epoux de la sainte Eglise? Et n’est-ce pas de lui que Jean affirme : «Celui qui a l’épouse est l’époux.» (Jn 3, 29). Mais parce que les hommes ont pensé que Jean était le Christ — ce que Jean lui-même nie — il se déclare avec raison indigne de dénouer la courroie de sa chaussure. C’est comme s’il disait clairement : «Je ne peux pas mettre à nu les pieds de notre Rédempteur, puisque je ne m’arroge pas à tort le nom d’époux.»
Mais on peut aussi comprendre cela d’une autre façon. Qui ne sait, en effet, que les sandales sont faites de cuir d’animaux morts? Or le Seigneur, venant en son Incarnation, s’est pour ainsi dire manifesté les sandales aux pieds, car il a assumé en sa divinité ce qu’il y a en nous de mortel et de corruptible. C’est pourquoi il dit, par la bouche du prophète : «J’étendrai ma sandale sur l’Idumée.» (Ps 60, 10). L’Idumée désigne les païens, et la sandale, notre condition mortelle assumée par le Seigneur. Il affirme donc qu’il étend sa sandale sur l’Idumée, parce que se faisant connaître aux païens en la chair, sa divinité est en quelque sorte venue à nous les sandales aux pieds. Mais de cette Incarnation, l’œil humain est impuissant à pénétrer le mystère.
Il ne peut en effet absolument pas saisir comment le Verbe prend un corps, comment l’être spirituel le plus haut, qui est source de la vie, prend une âme dans le sein d’une mère, comment celui qui n’a pas de commencement vient à l’existence et est conçu. La courroie de la sandale, c’est le lien de ce mystère. Jean ne peut dénouer la courroie de la sandale du Seigneur, car même lui qui a connu l’Incarnation par l’esprit de prophétie, il demeure impuissant à en sonder le mystère. Et pourquoi dire : «Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale», sinon pour reconnaître ouvertement et humblement son ignorance? C’est comme s’il disait clairement : «Comment s’étonner qu’il me soit supérieur, puisque même si je vois bien qu’il est né après moi, je ne peux saisir le mystère de sa naissance?» Voilà comment Jean, tout rempli qu’il soit de l’esprit de prophétie, et admirable par l’éclat de sa science, nous fait pourtant savoir son ignorance.
4. A ce propos, frères très chers, nous devons considérer et méditer très attentivement la conduite des saints : même quand ils savent certaines choses d’une manière admirable, ils tâchent de se remettre devant les yeux de l’esprit ce qu’ils ne savent pas, afin de conserver en eux la vertu d’humilité. S’examinant ainsi du côté où ils sont faibles, ils empêchent leur âme de s’élever du côté où elle est parfaite. Car si la science de Dieu est une vertu, l’humilité est la gardienne de la vertu. Il ne reste donc qu’à humilier notre esprit en tout ce qu’il sait, pour lui éviter de se voir arracher par le vent de l’orgueil ce que sa vertu de science avait rassemblé.
Quand vous faites le bien, mes frères, rappelez-vous toujours ce que vous avez fait de mal : votre âme, ayant ainsi la prudence de prêter attention à ses fautes, n’aura jamais l’imprudence de se complaire dans ses bonnes actions. Estimez vos proches meilleurs que vous, surtout ceux dont vous n’avez pas la charge; car même si vous les voyez commettre quelque mal, vous ignorez tout ce qui se cache de bien en eux.
Efforcez-vous d’être grands, mais ignorez pourtant, d’une certaine manière, que vous l’êtes, pour ne pas perdre cette grandeur par la suffisance que vous mettriez à vous l’attribuer. N’est-ce pas ce que dit le prophète : «Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux et avisés selon votre propre sens.» (Is 5, 21). Et Paul déclare : «Ne vous prenez pas pour des gens avisés.» (Rm 12, 16). Dans le même sens, il est dit à Saül, qui s’enorgueillissait : «Quand tu étais petit à tes propres yeux, tu as été fait roi sur les tribus d’Israël.» (1 S 15, 17). C’est comme si Dieu lui affirmait clairement : «Alors que tu te regardais comme petit, je t’ai fait grand de préférence aux autres. Mais parce que tu te regardes comme grand, je t’estime petit.» A l’opposé de cette attitude, lorsque David tint pour rien la puissance de sa royauté en dansant devant l’arche d’alliance du Seigneur, il dit : «Je veux danser, paraître encore plus vil que je ne l’ai paru, et être humble à mes yeux.» (2 S 6, 21-22). Quel autre ne s’exalterait d’avoir brisé la mâchoire des lions et disloqué les pattes des ours (cf. 1 S 17, 35), d’avoir été élu de préférence à ses frères aînés et d’avoir été oint pour gouverner un royaume dont le roi avait été rejeté (cf. 1 S 16, 6-13), d’avoir abattu d’une seule pierre ce Goliath redouté de tous (cf. 1 S 17, 49), d’avoir rapporté sur l’ordre du roi un nombre convenu de prépuces pris à des ennemis morts (cf. 1 S 18, 27), d’avoir reçu le royaume promis, d’avoir enfin dominé sans opposition tout le peuple d’Israël (cf. 2 S 5, 1-5)? Et pourtant, en toutes ces choses, David se méprise et se reconnaît abject à ses propres yeux.
Si donc les saints, même quand ils accomplissent des actions courageuses, ont d’humbles sentiments d’eux-mêmes, que diront pour leur excuse ceux qui se gonflent d’orgueil sans pratiquer la vertu? Mais quelles que soient les bonnes œuvres qu’on réalise, elles sont sans valeur si elles ne sont assaisonnées d’humilité : une action admirable accomplie avec orgueil ne nous élève pas, mais nous appesantit davantage. Celui qui cumule les vertus sans humilité est semblable à un homme qui porte de la poussière en plein vent, et qui en est d’autant plus aveuglé qu’il paraît en porter davantage. En tout ce que vous faites, mes frères, conservez donc l’humilité, comme racine obligée de vos bonnes œuvres. Ne regardez pas ceux que vous avez déjà dépassés, mais ceux qui vous dépassent encore, pour qu’en vous proposant les meilleurs en exemple, vous puissiez monter toujours plus haut grâce à l’humilité.
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1 Saint Grégoire fait probablement allusion à un passage du livre de Ruth (4, 7), qui parle d’une coutume analogue.
Homélie 8
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de la bienheureuse Vierge Marie,
le jour de la Nativité du Seigneur
25 décembre 590 (messe de Minuit)
La naissance de Jésus
Cette Homélie de la nuit de Noël porte naturellement sur la naissance du Sauveur. Elle est très courte, et Grégoire en donne la raison au début.
Il explique ensuite pourquoi Jésus naît dans la petite ville de Bethléem, nom qui signifie «Maison du pain», et pourquoi on le couche dans une mangeoire.
Puis le prédicateur s’étonne que les anges se manifestent comme nos compagnons dans la nuit de Noël, tandis que jusque-là, ils laissaient les hommes les adorer. La raison qu’il en donne lui permet d’exhorter ses ouailles à se rendre dignes d’un tel honneur. La finale, qui trace une petite règle de vie, est de toute beauté. Sa dernière phrase est frappée comme une sentence apte à se graver dans la mémoire des auditeurs.
Lc 2, 1-14
En ce temps-là, parut un édit de César Auguste, ordonnant de recenser toute la terre. Ce premier recensement eut lieu sous Quirinius, gouverneur de Syrie, et tous allaient se faire inscrire, chacun dans sa ville. Joseph aussi monta de Nazareth, en Galilée, à la ville de David, Bethléem, en Judée, car il était de la maison et de la famille de David, pour se faire inscrire avec Marie, son épouse, qui était enceinte.
Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter s’accomplit. Et elle mit au monde son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux à l’hôtellerie.
Il y avait dans ces parages des bergers qui passaient la nuit à veiller à la garde de leurs troupeaux. Et voici qu’un ange du Seigneur parut auprès d’eux, tandis que la lumière de Dieu les enveloppait; ils furent saisis d’une grande crainte. Mais l’ange leur dit : «Ne craignez pas. Voici que je vous annonce une grande joie, qui sera pour tout le peuple : il vous est né aujourd’hui un Sauveur, le Christ Seigneur, dans la ville de David. Vous le reconnaîtrez à ce signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche.» Et soudain, il y eut avec l’ange une multitude de la milice céleste, qui louait Dieu et disait : «Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.»
Puisque nous devons à la largesse de Dieu de célébrer trois fois la messe aujourd’hui, nous ne pouvons vous parler longuement de l’évangile qui vient d’être lu. Mais la Nativité même de notre Rédempteur nous oblige à vous adresser au moins quelques mots.
Pourquoi ce recensement du monde juste avant la naissance du Seigneur? N’était-ce pas pour annoncer clairement que venait alors dans la chair celui qui ferait le recensement de ses élus dans l’éternité? A l’inverse, le prophète dit au sujet des réprouvés : «Qu’ils soient rayés du livre des vivants, et qu’ils ne soient pas inscrits avec les justes.» (Ps 69, 29)
Il convient par ailleurs que le Seigneur naisse à Bethléem, car Bethléem signifie «Maison du pain». Et n’est-ce pas notre Rédempteur lui-même qui a déclaré : «Je suis le pain vivant descendu du Ciel.» (Jn 6, 41). Ainsi, le lieu de naissance du Seigneur a par avance reçu le nom de «Maison du pain», parce que devait y apparaître revêtu de chair celui qui rassasierait intérieurement les âmes des élus.
Il naît, non dans la maison de ses parents, mais en chemin, afin de montrer qu’en empruntant notre nature humaine, il naissait comme en un lieu étranger. Etranger, non par rapport à sa puissance, mais à sa nature. Car pour ce qui est de sa puissance, il est écrit : «Il est venu chez lui.» (Jn 1, 11). Et s’il est né en sa nature avant tous les temps, il est venu prendre notre nature au cours du temps. Tout en demeurant l’Eternel, il s’est manifesté dans le temps : c’est donc bien en un lieu étranger qu’il est descendu.
Et puisque le prophète affirme : «Toute chair est comme l’herbe» (Is 40, 6), le Seigneur, en se faisant homme, a changé notre herbe en blé, lui qui s’est désigné en disant : «Si le grain de blé tombant en terre ne meurt pas, il demeure seul.» (Jn 12, 24). C’est pourquoi, aussitôt après sa naissance, on le couche dans une mangeoire, afin qu’il y nourrisse du froment de sa chair ces saints animaux que sont les fidèles, et qu’il ne les laisse pas privés de cette nourriture de l’intelligence qui dure éternellement.
Pourquoi l’ange apparaît-il aux bergers lorsqu’ils veillent, et pourquoi la lumière de Dieu les enveloppe-t-elle, sinon parce que les pasteurs attentifs à bien conduire le troupeau de leurs fidèles méritent entre tous de voir les choses d’en haut? Et quand ils veillent avec amour sur leurs troupeaux, la grâce divine les illumine avec plus d’abondance.
2. C’est un ange qui annonce la naissance du Roi, et les chœurs des anges joignent leur voix à la sienne, et dans leur joie commune ils chantent : «Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.» Avant que notre Rédempteur ne naisse dans la chair, nous étions en discorde avec les anges, nous étant beaucoup éloignés de leur éclatante pureté par la corruption du premier péché et par nos fautes de chaque jour. Et comme nos péchés nous avaient rendus étrangers à Dieu, les anges, ces habitants de la cité de Dieu, nous tenaient pour étrangers à leur société. Mais depuis que nous avons connu notre Roi, les anges nous ont reconnus pour leurs concitoyens. Et parce que le Roi du Ciel a assumé notre chair pétrie de terre, les anges ont cessé de mépriser notre faiblesse du haut de leur sublimité : ils retrouvent la paix avec nous, oublient les griefs de notre ancienne discorde, et honorent désormais comme des compagnons ceux qu’ils méprisaient auparavant comme des êtres faibles et misérables.
Voilà pourquoi Lot (cf. Gn 19, 1) et Josué (cf. Jos 5, 14)
adoraient les anges sans en être empêchés, alors que Jean, dans son Apocalypse, ayant voulu adorer un ange, en fut empêché par ce dernier, qui lui dit : «Garde-toi de le faire, car je suis serviteur au même titre que toi et tes frères.» (Ap 22, 9). Pourquoi les anges, qui, avant la venue du Rédempteur, se laissent adorer par les hommes sans mot dire, s’y refusent-ils après sa venue? Ne serait-ce pas que voyant élevée au-dessus d’eux notre nature, qu’ils avaient d’abord méprisée, ils redoutent de la voir se prosterner à leurs pieds? Ils n’osent plus mésestimer comme au-dessous d’eux cette faible nature qu’ils révèrent maintenant au-dessus d’eux dans le Roi du Ciel. Et ils acceptent volontiers l’homme pour compagnon, depuis que leur adoration monte vers l’Homme-Dieu.
Veillons donc, frères très chers, à ne nous souiller d’aucune impureté, nous qui, dans la prescience éternelle, sommes les concitoyens de la cité de Dieu et les égaux de ses anges. Témoignons de notre dignité par toute notre conduite : ne nous laissons aucunement polluer par la luxure, ni charger la conscience de la moindre pensée honteuse, ni mordre en notre âme par la méchanceté, ni ronger par la rouille de l’envie, ni enfler par l’orgueil, ni déchirer par l’attrait des séductions terrestres, ni enflammer par la colère; car les hommes ont été appelés dieux (cf. Ps 82, 6).
O homme, défends donc en toi l’honneur de Dieu contre les vices, puisque c’est pour toi que Dieu s’est fait homme, lui qui vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.
Homélie 9
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Sylvestre,
le jour de sa fête
31 décembre 590
La parabole des talents
Saint Grégoire explique ce que signifient les talents de la parabole, et comment le mauvais serviteur qui enfouit le sien est l’image des mauvais chrétiens qui ont peur d’entrer dans la voie de la sainteté. Le pape montre ensuite dans le détail que tous ont reçu quelque chose qui les oblige, et quel usage chacun doit faire des divers biens reçus par lui.
Un tel commentaire révèle le souci que le pasteur apporte à indiquer leur devoir d’état à ses ouailles. L’exégèse un peu alambiquée du nombre des talents reçus par chaque serviteur risque de déconcerter le lecteur d’aujourd’hui; cependant, la leçon de théologie morale qu’en tire Grégoire garde toute sa valeur. Instrument pédagogique plein de charme poétique, l’allégorie permet au prédicateur de présenter une doctrine qu’il a trouvée très explicitement enseignée en d’autres passages de la Bible. C’est donc en vertu du grand principe de l’unité de toute l’Ecriture qu’il dégage de tel ou tel détail du texte sacré un sens moral ou spirituel que le texte en question ne contient pas toujours littéralement, mais que l’orateur a trouvé clairement affirmé ailleurs.
En tout cas, si certains de ses modes d’expression nous désorientent un peu, le message de cette Homélie n’en reste pas moins pleinement actuel. Le péché d’omission que le pape dénonce ici ne demeure-t-il pas l’un des plus préjudiciables à la diffusion du catholicisme et au développement du bien?
Mt 25, 14-30
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : «Un homme sur le point de partir pour l’étranger appela ses serviteurs et leur confia ses biens. A l’un il donna cinq talents, à un autre deux, à un autre un seul, selon la capacité de chacun, et il partit aussitôt. Celui qui avait reçu cinq talents alla les faire fructifier et en gagna cinq autres. De même, celui qui en avait reçu deux en gagna deux autres. Mais celui qui en avait reçu un seul s’en alla creuser dans la terre et cacha l’argent de son maître.
«Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et fit ses comptes avec eux. Celui qui avait reçu cinq talents s’avança et en présenta cinq autres, en disant : ‹Seigneur, tu m’avais confié cinq talents; en voici cinq autres que j’ai gagnés.› Son maître lui dit : ‹C’est bien, bon et fidèle serviteur; puisque tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup. Entre dans la joie de ton maître.› Celui qui avait reçu deux talents s’avança aussi et dit : ‹Seigneur, tu m’avais confié deux talents; en voici deux autres que j’ai gagnés.› Son maître lui dit : ‹C’est bien, bon et fidèle serviteur; puisque tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup. Entre dans la joie de ton maître.› S’avançant à son tour, celui qui avait reçu un seul talent dit : ‹Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui ramasses où tu n’as rien répandu. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Voici donc ce qui t’appartient.› Mais le maître lui répondit : ‹Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai rien répandu. Il te fallait donc porter mon argent aux banquiers, et en revenant, j’aurais retiré ce qui m’appartient avec un intérêt. Otez-lui ce talent, et donnez-le à celui qui en a dix. Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance; mais à celui qui n’a pas, on prendra même ce qu’il semble avoir. Et ce serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres extérieures; là seront les pleurs et les grincements de dents.›»
La lecture du Saint Evangile, frères très chers, nous avertit de considérer avec grand soin qu’ayant manifestement reçu en ce monde plus que d’autres de la part du Créateur, nous serons, pour ce motif, jugés avec plus de rigueur. Quand les dons augmentent, les comptes à rendre pour ces dons sont eux aussi plus lourds. Les grâces que nous recevons doivent donc conduire chacun de nous à se montrer d’autant plus humble et plus empressé à servir qu’il prévoit d’avoir à rendre compte de plus de bienfaits.
Voici qu’un homme sur le point de partir pour l’étranger appelle ses serviteurs et leur distribue des talents à faire fructifier. Longtemps après, il revient pour leur en demander compte. Il récompense du gain qu’ils lui présentent ceux qui ont bien travaillé, mais il condamne le serviteur qui s’est montré nonchalant dans la pratique du bien.
Quel est donc cet homme sur le point de partir pour l’étranger, sinon notre Rédempteur, qui s’en alla au Ciel dans la chair qu’il avait assumée? Car la terre est le lieu propre de la chair, et celle-ci est en quelque sorte emmenée à l’étranger lorsqu’elle est placée au Ciel par notre Rédempteur.
Cet homme partant pour l’étranger a confié ses biens à ses serviteurs, puisque le Seigneur a accordé des dons spirituels à ses fidèles. A l’un, il a remis cinq talents, à un autre deux, et à un autre un seul. Il y a en effet cinq sens corporels : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat et le toucher. Les cinq talents figurent donc le don des cinq sens, c’est-à-dire la science des choses extérieures. Les deux talents, eux, désignent la faculté de comprendre et celle d’agir. Quant au talent unique, il désigne la seule faculté de comprendre.
Celui qui avait reçu cinq talents en gagna cinq autres. Car il en est qui, sans pouvoir pénétrer les réalités intérieures et mystiques, donnent cependant, en vue de la patrie céleste, de bons enseignements à ceux qu’ils peuvent atteindre, mettant ainsi à profit les dons extérieurs qu’ils ont reçus; et en même temps qu’ils se défendent des ardeurs immodérées de la chair, de la poursuite des choses de la terre et du plaisir que procurent les biens visibles, ils en détournent encore les autres par leurs avertissements. Il en est par ailleurs qui, comme enrichis de deux talents, reçoivent la faculté de comprendre et celle d’agir. Ils comprennent les subtilités des réalités intérieures et accomplissent des œuvres extérieures admirables. Et comme ils prêchent à autrui autant par leur science que par leurs actes, ils rapportent pour ainsi dire un double gain de leur travail. Ce n’est pas sans raison qu’on dit que les serviteurs ont gagné, qui cinq autres talents, qui deux autres, car lorsqu’on prêche aux fidèles de l’un et l’autre sexe, on double en quelque sorte les talents qu’on a reçus.
Mais celui qui avait reçu un seul talent s’en est allé creuser dans la terre et y a caché l’argent de son maître. Cacher son talent dans la terre, c’est appliquer l’intelligence que nous avons reçue à des activités terrestres, sans chercher de gain spirituel et sans jamais élever son cœur au-dessus des pensées de la terre. Il en est en effet qui ont reçu le don d’intelligence, mais qui ne goûtent que les choses de la chair. C’est d’eux que le prophète déclare : «Ils sont habiles à faire le mal, mais ils ne savent pas faire le bien.» (Jr 4, 22)
Cependant, le Seigneur, qui a donné les talents, revient pour en demander compte. Celui qui accorde maintenant les dons spirituels avec bonté, recherche nos mérites avec sévérité à l’heure du jugement. Il considère ce que chacun de nous a reçu, et il évalue le gain qu’on en a tiré.
2. Le serviteur qui a rapporté le double des talents reçus est loué par le maître, et il est conduit à la récompense éternelle par ces paroles du Seigneur : «C’est bien, bon et fidèle serviteur; puisque tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup. Entre dans la joie de ton Maître.» Peu de choses, voilà ce que sont tous les biens de la vie présente en comparaison de la récompense éternelle, même quand ils nous paraissent représenter beaucoup. En revanche, le serviteur fidèle est établi sur beaucoup, lorsqu’ayant surmonté toutes les misères de notre nature corrompue, il jouit du bonheur éternel dans la gloire du séjour céleste. Et il pénètre tout entier dans la joie de son Maître, quand, admis dans la patrie éternelle et associé aux chœurs des anges, il goûte intérieurement la joie de la récompense, sans que plus rien de corruptible puisse le faire souffrir extérieurement.
3. Quant au serviteur qui n’a pas voulu faire fructifier son talent, il revient à son maître avec des paroles d’excuse : «Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui ramasses où tu n’as rien répandu. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Voici donc ce qui t’appartient.» Il faut remarquer que ce serviteur inutile appelle son maître «un homme dur», tout en négligeant de se dévouer à son intérêt, et qu’il prétend avoir craint de dépenser le talent pour en obtenir un bénéfice, alors que sa seule crainte aurait dû être de le rapporter au maître sans bénéfice. Nombreux sont en effet les membres de la sainte Eglise dont ce serviteur est l’image : ils redoutent de s’engager sur la voie d’une vie meilleure, mais ils ne craignent pas de s’abandonner à leur molle inaction; considérant qu’ils sont pécheurs, ils ont peur d’entrer dans la voie de la sainteté, mais ils ne s’inquiètent pas de demeurer dans leurs iniquités. De tels hommes sont bien préfigurés par Pierre, qui, dans la faiblesse où il se trouvait encore, s’est écrié à la vue du miracle des poissons : «Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur.» (Lc 5, 8).
Mais non! si tu te considères comme pécheur, il ne faut pas repousser le Seigneur loin de toi! Et pourtant, ceux qui, se sachant faibles, ne veulent pas s’engager dans la voie d’une plus grande vertu, ou dans celle qui mène au sommet d’une vie plus droite, font comme s’ils s’avouaient pécheurs, tout en repoussant le Seigneur; ils fuient celui qu’ils auraient dû sanctifier en eux; dans leur trouble, le bon sens leur fait défaut : ils sont en train de mourir, et ils ont peur de la Vie.
D’où la réponse faite aussitôt au mauvais serviteur : «Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai rien répandu. Il te fallait donc porter mon argent aux banquiers, et en revenant, j’aurais retiré ce qui m’appartient avec un intérêt.» Le serviteur se voit lié par ses propres paroles quand son maître lui affirme : «Je récolte où je n’ai pas semé, et je ramasse où je n’ai rien répandu.» C’est comme s’il disait clairement : «Si, à t’en croire, je réclame même ce que je n’ai pas donné, combien plus te réclamerai-je ce que je t’ai donné à faire valoir; il te fallait donc porter mon argent aux banquiers, et en revenant, j’aurais retiré ce qui m’appartient avec un intérêt.» Porter son argent aux banquiers, c’est accorder la science de sa prédication à ceux qui sont capables de la mettre en pratique.
4. Vous voyez, frères très chers, le péril où nous nous mettrions si nous conservions pour nous les richesses du Seigneur; eh bien, considérez vous-mêmes avec soin le danger que vous courez, puisqu’on vous redemandera avec usure ce que vous entendez. Par l’usure, on rentre en possession de plus d’argent qu’on n’en avait donné. En effet, en plus de ce que le débiteur avait reçu, il rend ce qu’il n’avait pas reçu. Pensez donc bien, frères très chers, que vous aurez à vous acquitter avec usure de cet argent de la parole que vous avez reçu, et appliquez-vous pour cela à comprendre ce que vous n’entendez pas dire à partir de ce que vous entendez, de telle sorte que déduisant l’un de l’autre, vous appreniez à accomplir de vous-mêmes ce que vous n’avez pas encore appris de la bouche du prédicateur.
Quant au serviteur paresseux, écoutons de quelle sentence il est frappé : «Otez-lui ce talent, et donnez-le à celui qui en a dix.»
5. Cet unique talent repris au mauvais serviteur, il paraissait plus indiqué de le donner à celui qui en avait reçu deux qu’à celui qui en avait reçu cinq. On devait en effet le donner plutôt à celui qui avait moins qu’à celui qui avait plus. Mais comme nous l’avons dit précédemment, les cinq talents désignent les cinq sens, c’est-à-dire la science des choses extérieures, alors que les deux talents représentent la faculté de comprendre et celle d’agir. Celui qui avait reçu deux talents possédait donc davantage que celui qui en avait reçu cinq. Car celui à qui ses cinq talents procuraient l’administration des choses extérieures était encore privé de l’intelligence des biens intérieurs. Le talent unique, qui figure, comme nous l’avons dit, cette intelligence, devait donc être donné à celui qui administrait bien les choses extérieures qu’il avait reçues. C’est ce que nous voyons tous les jours dans la sainte Eglise : il est courant que ceux qui administrent bien les affaires extérieures qu’ils reçoivent à gérer, parviennent aussi, avec l’aide de la grâce, à l’intelligence des mystères, de telle sorte que ceux qui administrent fidèlement les affaires extérieures sont également favorisés de l’intelligence des réalités intérieures.
6. Suit sans transition une pensée générale : «On donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance; mais à celui qui n’a pas, on prendra même ce qu’il semble avoir.» On donnera en effet à celui qui a, et il sera dans l’abondance, parce que celui qui a la charité reçoit aussi les autres dons. Mais celui qui n’a pas la charité perd même les dons qu’il paraissait avoir reçus. Aussi est-il nécessaire, mes frères, que vous veilliez à garder la charité en tout ce que vous faites. Et la vraie charité, c’est d’aimer son ami en Dieu, et son ennemi à cause de Dieu.
Celui qui n’a pas cette charité perd tout le bien qu’il a; il est privé du talent qu’il avait reçu, et selon la sentence du Seigneur, il est envoyé dans les ténèbres extérieures. Celui-là tombe par châtiment dans les ténèbres extérieures qui est déjà tombé de lui-même, par son péché, dans les ténèbres intérieures. Et là, il est contraint à souffrir les ténèbres de la punition, parce qu’ici-bas, il a subi librement les ténèbres de la volupté.
7. Sachons-le bien, aucun paresseux n’est à l’abri quant à un talent reçu. Car personne ne peut dire avec vérité : «Je n’ai reçu aucun talent. Il n’y a donc rien dont je sois obligé de rendre compte.» En effet, il n’est aucun pauvre qui ne doive tenir ce qu’il a reçu, si peu que ce soit, pour un talent.
Ainsi, l’un a reçu la faculté de comprendre : ce talent l’oblige au ministère de la prédication. Un autre a reçu les biens de la terre : de cette fortune, il doit faire l’aumône de son talent. Un autre, qui n’a reçu ni la faculté de comprendre les réalités intérieures, ni une abondante fortune, a cependant appris un métier qui lui assure sa subsistance : son métier même lui est reconnu comme talent reçu. Un autre encore n’a rien eu de tout cela, mais il a peut-être obtenu une place de familier auprès d’un homme riche : cette familiarité est assurément le talent qu’il a reçu. Par conséquent, s’il ne parle pas en faveur des pauvres à son protecteur, il sera condamné pour s’être réservé l’usage de son talent.
Toi qui as la faculté de comprendre, prends donc grand soin de ne pas te taire. Toi qui possèdes une abondante fortune, veille à ne pas laisser s’engourdir la compassion qui te pousse à donner. Toi qui connais un métier qui te procure de quoi vivre, applique-toi bien à en partager l’usage et le profit avec ton prochain. Toi qui as tes entrées chez un homme riche, crains d’être condamné pour t’être réservé ce talent en n’intercédant pas auprès de lui pour les pauvres quand tu le peux. Car le Juge qui va venir nous redemandera à chacun en proportion de ce qu’il nous a donné.
Pensons donc tous chaque jour avec crainte à ce que nous avons reçu du Seigneur, pour pouvoir lui rendre avec sécurité, lors de son retour, le compte de notre talent. Voici qu’il est déjà proche, le retour de celui qui est parti pour l’étranger. C’est en quelque sorte à l’étranger qu’il s’en est allé, lorsqu’il s’est éloigné à une grande distance de cette terre où il était né. Mais il va sans nul doute revenir nous demander compte de nos talents, et si nous sommeillons sans faire le bien, il nous jugera très sévèrement, précisément à cause des dons qu’il nous a accordés. Considérons donc ce que nous avons reçu, et soyons vigilants à bien le dépenser. Que nul souci terrestre ne nous détourne de l’œuvre spirituelle, de peur de provoquer la colère du Maître, propriétaire du talent, en cachant son talent dans la terre. Car si le serviteur paresseux retire son talent de la terre quand le Juge a déjà commencé à examiner les fautes, c’est que beaucoup ne s’arrachent à leurs désirs et à leurs activités terrestres qu’au moment où ils sont entraînés au supplice éternel par la sentence du Juge. Soyons donc vigilants par avance sur le compte que nous devrons rendre de notre talent, pour qu’au moment où le Juge sera sur le point de châtier, le profit que nous en aurons tiré nous mette hors de cause. Que Dieu nous accorde cette grâce, lui qui vit
Homélie 10
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre,
le jour de l’Epiphanie
6 janvier 591
L’adoration des mages
Commentant l’évangile de l’Epiphanie, saint Grégoire compare d’abord les Juifs aux peuples païens (représentés par les mages) et aux éléments sensibles (l’étoile, la mer, la terre, etc.), qui ont su rendre témoignage au Sauveur.
Puis il réfute très habilement l’hérésie des Priscillianistes, qui enseignaient que les astres président à la naissance des hommes, et qui voulaient trouver confirmation de leur théorie dans l’étoile apparue à la naissance du Christ. La vogue immense que connaît aujourd’hui l’astrologie rend cette argumentation étonnamment actuelle.
L’orateur s’étend ensuite sur le sens symbolique des présents offerts par les mages, et montre comment nous devons les imiter en revenant dans notre pays «par un autre chemin». Ces explications gardent tout leur intérêt pour les fidèles avides de mieux comprendre les allusions de la liturgie du jour.
La finale de l’Homélie pourra paraître un peu sombre. Notons pourtant qu’elle est entièrement tissée de citations scripturaires. Il y a une tristesse selon Dieu (la pénitence), comme il y a une joie selon Dieu. Notre détachement à l’égard des choses d’ici-bas et notre désir des biens éternels se traduisent tout naturellement par la pénitence, les larmes et une constante gravité, qui exclut la joie sotte. Par son refus du rire grossier, Grégoire ne nous prêche donc pas la morosité, mais il nous enseigne le sérieux de la vie, l’enjeu du temps présent et la valeur exclusive des biens à venir.
Mt 2, 1-12
Jésus étant né à Bethléem de Judée, aux jours du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem, en disant : «Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l’adorer.» En entendant cela, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. Réunissant tous les princes des prêtres et les scribes du peuple, il leur demanda où le Christ devait naître. Ils lui dirent : «A Bethléem de Judée, ainsi qu’il a été écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas la moindre des cités de Juda, car de toi sortira le chef qui conduira mon peuple Israël.» Alors Hérode, ayant appelé les mages en cachette, apprit d’eux le moment précis où l’étoile leur était apparue, et les envoyant à Bethléem, il leur dit : «Allez vous renseigner soigneusement au sujet de l’enfant, et lorsque vous l’aurez trouvé, indiquez-le-moi, pour que moi aussi, j’aille l’adorer.»
Après avoir entendu le roi, ils s’en allèrent. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue en Orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle s’arrêtât au-dessus de l’endroit où était l’enfant. A la vue de l’étoile, ils furent remplis d’une très grande joie. Et entrés dans la maison, ils trouvèrent l’enfant avec Marie, sa mère; et se prosternant, ils l’adorèrent. Puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent en cadeau de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Et avertis en songe de ne pas retourner voir Hérode, ils revinrent dans leur pays par un autre chemin.
Comme vous venez de l’entendre, frères très chers, dans l’évangile qu’on nous a lu, un roi de la terre s’est troublé à la naissance du Roi du Ciel. Car la grandeur terrestre est confondue quand se dévoile la majesté céleste.
Nous devons chercher pourquoi ce fut un ange qui apparut aux bergers en Judée, à la naissance du Rédempteur, tandis que ce ne fut pas un ange, mais une étoile qui conduisit les mages venus d’Orient pour l’adorer. Cela vient du fait que les Juifs sachant user de leur raison, c’est un être vivant raisonnable, ici un ange, qui devait les informer. Les païens, au contraire, qui ne savaient pas se servir de leur raison, sont amenés à la connaissance du Seigneur, non par des paroles, mais par des signes. D’où la parole de Paul : «Les prophéties sont données aux croyants, non aux incroyants, les signes aux incroyants, non aux croyants.» (cf. 1 Co 14, 22). Les prophéties sont données aux premiers en tant que croyants, non incroyants. Et c’est en tant qu’incroyants que les seconds, non croyants, reçoivent des signes.
Il faut aussi remarquer que la prédication des apôtres à ces païens porte sur notre Rédempteur parvenu à l’âge adulte, tandis que l’annonce aux païens par une étoile concerne Jésus petit enfant, qui ne fait pas encore usage de son corps humain pour parler. Il était bien conforme à la raison que les prédicateurs nous fassent connaître par leurs paroles le Seigneur quand il parlait, et que les éléments nous le prêchent par leur silence lorsqu’il ne parlait pas encore.
2. Mais en tous les signes qui marquèrent la naissance et la mort du Seigneur, nous devons considérer quelle fut la dureté de cœur de certains Juifs, puisque ni la grâce des prophéties, ni les miracles ne leur firent reconnaître le Seigneur. Car tous les éléments ont attesté la venue de leur Créateur. Et pour en parler à la façon des hommes, les cieux ont reconnu en lui leur Dieu, puisqu’ils s’empressèrent de lui envoyer une étoile. La mer l’a reconnu, elle qui s’offrit à ses pieds comme un chemin solide (cf. Mt 14, 25). La terre l’a reconnu, elle qui trembla quand le Seigneur mourut (cf. Mt 27, 51). Le soleil l’a reconnu, lui qui voila les rayons de sa lumière (cf. Mt 27, 45). Les rochers et les murs l’ont reconnu, eux qui se fendirent au moment de sa mort (cf. Mt 27, 51). L’enfer enfin l’a reconnu, lui qui rendit les morts qu’il retenait (cf. Mt 27, 52). Et cependant, celui que tous les éléments insensibles ont perçu comme leur Seigneur, les cœurs des Juifs encore infidèles ne le reconnaissent pas comme leur Dieu, et plus durs que les pierres, ils ne veulent pas s’ouvrir au repentir; ils refusent de confesser celui que les éléments, nous l’avons dit, ont proclamé Dieu par les prodiges ou les déchirements dont ils ont été l’objet.
Ce qui met le comble à leur culpabilité, c’est que celui qu’ils méprisent une fois né, ils ont appris longtemps auparavant qu’il naîtrait. Et ils savaient non seulement qu’il naîtrait, mais aussi où il naîtrait. Interrogés par Hérode, ils lui indiquent en effet l’endroit de la naissance du Sauveur, qu’ils ont appris par l’autorité de l’Ecriture. Et ils avancent la preuve que Bethléem était désignée pour l’honneur de voir naître le nouveau roi, en sorte que leur science devient pour eux un motif de condamnation, en même temps qu’elle apporte un secours à notre foi. Isaac bénissant son fils Jacob symbolisait bien ces Juifs, lui qui, tout en étant aveugle, a prophétisé : il ne voyait pas son fils dans l’instant présent, mais prévoyait pour lui quantité de choses dans l’avenir; tout comme le peuple juif, qui était rempli de l’esprit de prophétie, mais aveugle, ne reconnut pas dans l’instant présent celui dont il avait tant prédit pour le futur.
3. Une fois connue la naissance de notre Roi, Hérode a recours à la ruse, de peur d’être privé de son royaume terrestre. Il demande qu’on vienne lui indiquer le lieu où l’on aura trouvé l’enfant; il fait semblant de vouloir aller l’adorer, avec le dessein de le tuer s’il parvient à le trouver. Mais que peut la malice humaine contre un projet divin? Car il est écrit : «Il n’y a pas de sagesse, il n’y a pas de prudence, il n’y a pas de projet contre le Seigneur.» (Pr 21, 30). En effet, l’étoile apparue aux mages les conduit; ils trouvent le Roi qui vient de naître, lui offrent des présents, et sont avertis en songe qu’ils ne doivent pas retourner voir Hérode. Ainsi arrive-t-il qu’Hérode ne peut trouver ce Jésus qu’il cherche. Il figure bien en sa personne les hypocrites, qui, feignant de chercher le Seigneur, n’obtiennent jamais de le trouver.
4. A ce propos, il faut savoir que selon les hérétiques priscillianistes, chaque homme naît sous le signe d’une étoile. Pour soutenir leur erreur, ils s’appuient sur le fait de la nouvelle étoile qui a surgi lorsque le Seigneur a paru dans la chair, et ils pensent que cette étoile ainsi apparue a réglé son destin. Mais pesons bien les termes dont use notre évangile à propos de cette étoile : «Jusqu’à ce qu’elle s’arrêtât au-dessus de l’endroit où était l’enfant.» Puisque ce n’est pas l’enfant qui courut vers l’étoile, mais bien, si l’on peut dire, l’étoile vers l’enfant, ce n’est pas non plus l’étoile qui fixa le destin de l’enfant, mais cet enfant nouveau-né qui fixa le destin de l’étoile. Que les fidèles excluent cependant de leur esprit qu’il existe un destin. Car la vie n’est gouvernée que par le seul Créateur qui l’a donnée aux hommes. L’homme n’a pas été créé à cause des étoiles, mais les étoiles à cause de l’homme. Ainsi, dire qu’une étoile fixe le destin d’un homme, c’est prétendre que l’homme est sous le pouvoir de ses propres esclaves. Quand Jacob, à la sortie du sein maternel, tenait en main le pied de son frère, pour que le premier à naître puisse sortir complètement, il fallait que le suivant ait commencé à le faire. Et cependant, bien que leur mère les ait tous deux mis au monde exactement au même moment, leurs vies furent toutes différentes.
5. Mais à cela, les astrologues ont coutume de répondre que l’influence d’un astre agit à un instant très précis. Nous leur répliquons que le temps d’une naissance est long. Si donc l’aspect du ciel change à chaque instant, il leur faudra donner un nouvel horoscope pour chaque partie du corps du nouveau-né.
Les astrologues ont aussi coutume de dire que celui qui est né sous le signe du Verseau est destiné par le sort à exercer en cette vie le métier de pêcheur. Il paraît pourtant qu’il n’y a pas de pêcheurs en Gétulie1. Qui donc va prétendre que là où il n’y a aucun pêcheur, personne n’est né sous le signe du Verseau? Les astrologues assurent encore que les enfants nés sous le signe de la Balance sont de futurs banquiers; or beaucoup de pays et de peuples n’ont pas de banquiers. Force leur est donc de reconnaître, ou bien que ce signe du zodiaque manque chez eux, ou bien que son effet supposé n’a rien de fatal. Par ailleurs, chez les Perses et les Francs, la transmission de la royauté est héréditaire. Qui peut dire combien d’autres enfants sont nés dans la condition d’esclaves exactement au même instant que tel ou tel roi? Et cependant, les fils de rois nés sous la même étoile que leurs esclaves accèdent à la couronne, tandis que ces esclaves engendrés au même moment mourront dans leur servitude. Nous avons dit tout cela brièvement à propos de l’étoile, pour ne pas paraître passer sous silence sans la réfuter la bêtise des astrologues.
6. Les mages offrent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. L’or convenait bien à un roi; l’encens était présenté à Dieu en sacrifice; et c’est avec la myrrhe qu’on embaume les corps des défunts. Les mages proclament donc, par leurs présents symboliques, qui est celui qu’ils adorent. Voici l’or : c’est un roi; voici l’encens : c’est un Dieu; voici la myrrhe : c’est un mortel. Il y a des hérétiques qui croient en sa divinité sans croire que son règne s’étende partout. Ils lui offrent bien l’encens, mais ne veulent pas lui offrir également l’or. Il en est d’autres qui reconnaissent sa royauté, mais nient sa divinité. Ceux-ci lui offrent l’or, mais refusent de lui offrir l’encens. D’autres enfin confessent à la fois sa divinité et sa royauté, mais nient qu’il ait assumé une chair mortelle. Ceux-là lui offrent l’or et l’encens, mais ne veulent pas lui offrir la myrrhe, symbole de la condition mortelle qu’il a assumée. Pour nous, offrons l’or au Seigneur qui vient de naître, en confessant qu’il règne en tout lieu; offrons-lui l’encens, en reconnaissant que celui qui a paru dans le temps était Dieu avant tous les temps; offrons-lui la myrrhe, en reconnaissant que celui que nous croyons impassible en sa divinité s’est également rendu mortel en assumant notre chair.
Mais on peut aussi comprendre différemment l’or, l’encens et la myrrhe. L’or symbolise la sagesse, comme l’atteste Salomon : «Un trésor désirable repose dans la bouche du sage.» (Pr 21, 20, d’après les Septante). L’encens brûlé en l’honneur de Dieu désigne la puissance de la prière, ainsi qu’en témoigne le psalmiste : «Que ma prière s’élève devant ta face comme l’encens.» (Ps 141, 2). Quant à la myrrhe, elle figure la mortification de notre chair; aussi la sainte Eglise dit-elle, à propos de ses serviteurs combattant pour Dieu jusqu’à la mort : «Mes mains ont distillé la myrrhe.» (Ct 5, 5).
Au roi qui vient de naître, nous offrons donc l’or si nous resplendissons devant lui de l’éclat de la sagesse d’en haut. Nous offrons l’encens si, dans la sainte ardeur de notre prière, nous consumons nos pensées charnelles sur l’autel de notre cœur, permettant ainsi à nos désirs du Ciel de répandre pour Dieu leur agréable odeur. Nous offrons la myrrhe si nous mortifions les vices de la chair par l’abstinence. Car la myrrhe, nous l’avons dit, empêche la chair morte de pourrir. Or asservir ce corps mortel à la débauche luxurieuse, c’est laisser pourrir une chair morte, comme le prophète l’affirme au sujet de certains hommes : «Les bêtes de somme ont pourri dans leur fumier.» (Jl 1, 17). Que les bêtes de somme pourrissent dans leur fumier, cela signifie que les hommes charnels achèvent leur vie dans la puanteur de la luxure. Nous offrons donc à Dieu la myrrhe quand, par les aromates de notre continence, nous empêchons la luxure de faire pourrir ce corps mortel.
7. Les mages nous donnent encore une leçon très importante en revenant dans leur pays par un autre chemin. En effet, ce qu’ils font sur l’avertissement qu’ils ont reçu nous indique ce que nous devons faire. Notre pays, c’est le paradis, et une fois que nous connaissons Jésus, il nous est interdit d’y retourner par le chemin que nous avons suivi en venant. Car nous nous sommes éloignés de notre pays par l’orgueil, la désobéissance, la poursuite des biens visibles et l’avidité à goûter les nourritures défendues. Mais pour y revenir, il faut les larmes, l’obéissance, le mépris des biens visibles et la maîtrise des appétits de la chair. C’est donc bien par un autre chemin que nous retournons dans notre pays, puisque nous étant éloignés des joies du paradis par les plaisirs, nous y sommes ramenés par les lamentations.
Aussi faut-il, frères très chers, que demeurant toujours dans la crainte et toujours dans l’expectative, nous ayons devant les yeux du cœur, d’une part nos actions coupables, et de l’autre l’extrême rigueur du jugement. Considérons que le Juge si rigoureux va venir; il nous menace du jugement, mais il demeure caché. Il frappe d’épouvante les pécheurs, et néanmoins, il patiente encore. S’il diffère de venir, c’est pour en trouver moins à condamner. Expions nos fautes dans les larmes, et selon le mot du psalmiste, «hâtons-nous de nous présenter devant lui par la confession» (Ps 95, 2). Ne nous laissons prendre à aucune des tromperies de la volupté ou des séductions de la vaine joie. Bien proche, en effet, est le Juge qui affirmait : «Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous vous affligerez et vous pleurerez.» (Lc 6, 25). Salomon a dit également : «Le rire se mêlera à la douleur, et la joie se terminera dans le deuil.» (Pr 14, 13). Et aussi : «J’ai tenu le rire pour une erreur, et j’ai dit à la joie : pourquoi te laisses-tu prendre au piège?» (Qo 2, 2). Et encore : «Le cœur des sages est dans le lieu de la tristesse, et le cœur des insensés dans le lieu de la joie.» (Qo 7, 4)
Ayons donc grande crainte des commandements de Dieu, afin de célébrer dans la vérité sa fête solennelle. Car le sacrifice agréable à Dieu est la douleur qu’inspire le péché. Le psalmiste l’atteste : «Le sacrifice en l’honneur de Dieu, c’est un esprit contrit.» (Ps 51, 19). Nos péchés passés ont été lavés par le baptême; mais depuis, nous en avons commis beaucoup d’autres, et nous ne pouvons plus être lavés par l’eau baptismale. Puisque même après le baptême, nous avons souillé notre vie, baptisons notre conscience par nos larmes. Ainsi, nous regagnerons notre pays par un autre chemin. Les biens nous en ont éloignés par leur attrait; que les maux nous y ramènent par leur amertume, avec l’aide de Notre-Seigneur
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1 Ancienne contrée d’Afrique du Nord.
Homélie 11
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de sainte Agnès,
le jour de sa fête
21 janvier 591
Le trésor, la perle et le filet
La popularité de sainte Agnès était très grande à Rome. Par saint Ambroise, qui nous a donné la plus ancienne relation de sa mort dans le De virginibus (378), nous savons qu’elle a accompli son martyre à douze ans, qu’elle était alors vierge, qu’elle dut lutter beaucoup pour le rester, et qu’elle périt finalement par le glaive, en allant au-devant de la mort avec un courage admirable.
Pour la fête de cette héroïque enfant, l’Eglise a choisi la parabole du trésor caché dans un champ, que Grégoire explique dans cette Homélie : il montre pourquoi l’on doit cacher le trésor après l’avoir trouvé, puis il expose ce que signifie la perle de grand prix, dont parle la deuxième partie de l’évangile. C’est ici que notre prédicateur fait en quelques mots l’éloge de sainte Agnès, dont les Romains célébraient la fête avec solennité. Mais en pasteur avisé, le pape ne vante les mérites de leur sainte préférée que pour les engager sur la voie de la conversion, et il commente en ce sens le dernier passage de la parabole, concernant le filet et le tri des poissons.
L’orateur a ainsi mené son discours de manière à l’achever sur une perspective d’éternité, très propice à faire réfléchir les fidèles et à les amener à changer de vie. C’est là une habitude de saint Grégoire, qui aime terminer son propos par le rappel du jugement dernier. Nos contemporains s’en choquent facilement, et un peu vite ils en concluent, avec l’historien Pirenne, que par son évocation constante des fins dernières, l’œuvre grégorienne a «puissamment contribué à donner à la religiosité médiévale une tournure sombre et angoissée». Ce n’était pourtant pas la manière de voir des hommes du moyen âge. Et tel moine du XIIe siècle, par exemple, affirmait que cette œuvre «versait en lui calme, sérénité, courage et joie». Le P. de Lubac cite bien d’autres témoignages en ce sens (cf. Exégèse médiévale, Paris, Le Cerf, 1993, t. 2, p. 537-548).
Mt 13, 44-52
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : «Le Royaume des cieux est semblable à un trésor caché dans un champ; l’homme qui l’a trouvé le cache, et dans sa joie, il s’en va, vend tout ce qu’il possède et achète ce champ.
«Le Royaume des cieux est encore semblable à un marchand qui cherche des perles fines. En ayant trouvé une de grand prix, il s’en alla, vendit tout ce qu’il possédait et l’acheta.
«Le Royaume des cieux est encore semblable à un filet qu’on a lancé dans la mer et qui ramasse des poissons de toutes espèces. Lorsqu’il est plein, les pêcheurs le ramènent, et s’asseyant sur le rivage, ils recueillent les bons dans des paniers, mais ils rejettent les mauvais. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront, et ils sépareront les mauvais d’avec les justes et les jetteront dans la fournaise ardente. Là seront les pleurs et les grincements de dents.
«Avez-vous compris tout cela?» Ils lui dirent : «Oui, Seigneur.» Il leur dit : «C’est pourquoi tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui tire de son trésor du nouveau et de l’ancien.»
Le Royaume des cieux, frères très chers, est déclaré semblable à des réalités terrestres, pour que l’âme s’élève de ce qu’elle connaît à ce qu’elle ne connaît pas, en sorte qu’elle soit portée aux choses invisibles par l’exemple des choses visibles, et comme échauffée par le contact de ce que lui a appris l’expérience; ainsi, l’amour qu’elle éprouve pour ce qu’elle connaît lui apprend à aimer également ce qu’elle ne connaît pas.
Voici que le Royaume des cieux est comparé à un trésor caché dans un champ : «L’homme qui l’a trouvé le cache, et dans sa joie, il s’en va, vend tout ce qu’il possède et achète ce champ.» Il faut ici remarquer que cet homme cache le trésor qu’il a trouvé, afin de le conserver. C’est qu’un ardent désir du Ciel ne suffit pas à préserver des esprits malins celui qui ne met pas ce désir à couvert des louanges humaines. Car nous sommes en cette vie comme dans un chemin par lequel nous nous dirigeons vers la Patrie. Et les esprits malins sont comme des voleurs en embuscade sur cette route. C’est donc vouloir être dépouillé que de porter son trésor à découvert sur le chemin. Je ne dis pas que nos proches ne doivent pas voir nos bonnes œuvres, puisqu’il est écrit : «Qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux» (Mt 5, 16), mais qu’il ne nous faut pas rechercher de louanges au-dehors pour ce que nous faisons. Que l’œuvre soit publique, mais que l’intention demeure secrète, en sorte que nous donnions à nos proches l’exemple d’une bonne action sans jamais cesser de désirer le secret par notre intention de plaire à Dieu seul.
Le trésor, c’est le Ciel auquel nous aspirons, et le champ dans lequel le trésor est caché, c’est notre application soutenue à obtenir le Ciel. C’est bien vendre tout pour acheter ce champ que de renoncer aux voluptés de la chair et de fouler aux pieds tous nos désirs terrestres en gardant une conduite céleste, de sorte que plus rien de ce qui flatte la chair ne lui plaise, et que l’esprit ne redoute rien de ce qui détruit la vie charnelle.
2. Le Royaume des cieux est encore déclaré semblable à un marchand qui cherche des perles fines. Voilà qu’il en trouve une de grand prix; aussi vend-il tout pour acheter cette perle qu’il a trouvée. Car celui qui connaît la douceur de la vie céleste, aussi parfaitement qu’il est possible, abandonne volontiers tout ce qu’il aimait sur la terre. Tout lui paraît sans valeur en comparaison de cette vie bienheureuse : il quitte ce qu’il possède et distribue ce qu’il avait amassé; son âme s’enflamme pour les choses du Ciel; plus rien de celles de la terre ne lui plaît; tout ce dont la beauté le charmait en ce monde lui paraît difforme, parce que seul l’éclat de la perle précieuse étincelle dans son esprit. C’est d’un tel amour que Salomon affirme avec raison : «L’amour est fort comme la mort.» (Ct 8, 6). En effet, de même que la mort fait périr le corps, l’amour de la vie éternelle détruit la passion pour les choses corporelles, et celui qu’il possède tout entier, il le rend comme insensible au-dehors aux désirs de la terre.