Les Contemplations (page 12)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contemplations · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Elle ne mangeait pas ; sa vie était sa fièvre ;

Elle ne répondait à personne ; sa lèvre

Tremblait ; on l’entendait, avec un morne effroi,

Qui disait à voix basse à quelqu’un : Rends-le moi !

Et le médecin dit au père : — Il faut distraire

Ce cœur triste, et donner à l’enfant mort un frère. —

Le temps passa ; les jours, les semaines, les mois.

Elle se sentit mère une seconde fois.

Devant le berceau froid de son ange éphémère,

Se rappelant l’accent dont il disait : — Ma mère, —

Elle songeait, muette, assise sur son lit.

Le jour où, tout à coup, dans son flanc tressaillit

L’être inconnu promis à notre aube mortelle,

Elle pâlit. — Quel est cet étranger ? dit-elle.

Puis elle cria, sombre et tombant à genoux :

— Non, non, je ne veux pas ! non ! tu serais jaloux !

Ô mon doux endormi, toi que la terre glace,

Tu dirais : On m’oublie ; un autre a pris ma place ;

Ma mère l’aime, et rit ; elle le trouve beau,

Elle l’embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau ! -

Non, non ! —

Non, non ! —Ainsi pleurait cette douleur profonde.

Le jour vint, elle mit un autre enfant au monde,

Et le père joyeux cria : C’est un garçon.

Mais le père était seul joyeux dans la maison ;

La mère restait morne, et la pâle accouchée,

Sur l’ancien souvenir tout entière penchée,

Rêvait ; on lui porta l’enfant sur un coussin ;

Elle se laissa faire et lui donna le sein ;

Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée,

Pensant au fils nouveau moins qu’à l’âme envolée,

Hélas ! et songeant moins aux langes qu’au linceul,

Elle disait : Cet ange en son sépulcre est seul !

— Ô doux miracle ! ô mère au bonheur revenue ! —

Elle entendit, avec une voix bien connue,

Le nouveau-né parler dans l’ombre entre ses bras,

Et tout bas murmurer : C’est moi. Ne le dis pas.

Août 1843.

XXIV AUX ARBRES

Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme !

Au gré des envieux, la foule loue et blâme ;

Vous me connaissez, vous ! — vous m’avez vu souvent,

Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.

Vous le savez, la pierre où court un scarabée,

Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,

Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.

La contemplation m’emplit le cœur d’amour.

Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,

Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,

Questionner tout bas vos rameaux palpitants,

Et du même regard poursuivre en même temps,

Pensif, le front baissé, l’œil dans l’herbe profonde,

L’étude d’un atome et l’étude du monde.

Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,

Arbres, vous m’avez vu fuir l’homme et chercher Dieu !

Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,

Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,

Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,

Vous savez que je suis calme et pur comme vous.

Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s’élance,

Et je suis plein d’oubli comme vous de silence !

La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;

Toujours, — je vous atteste, ô bois aimés du ciel ! —

J’ai chassé loin de moi toute pensée amère,

Et mon cœur est encor tel que le fit ma mère !

Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,

Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,

Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,

Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives !

Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,

Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,

Dans votre solitude où je rentre en moi-même,

Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime !

Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,

Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,

Forêt ! c’est dans votre ombre et dans votre mystère,

C’est sous votre branchage auguste et solitaire,

Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,

Et que je veux dormir quand je m’endormirai.

Juin 1843.

XXV

L’enfant, voyant l’aïeule à filer occupée,

Veut faire une quenouille à sa grande poupée.

L’aïeule s’assoupit un peu ; c’est le moment.

L’enfant vient par derrière, et tire doucement

Un brin de la quenouille où le fuseau tournoie,

Puis s’enfuit triomphante, emportant avec joie

La belle laine d’or que le safran jaunit,

Autant qu’en pourrait prendre un oiseau pour son nid.

Cauterets, 25 août 1843.

XXVI JOIES DU SOIR

Le soleil, dans les monts où sa clarté s’étale,

Ajuste à son arc d’or sa flèche horizontale ;

Les hauts taillis sont pleins de biches et de faons ;

Là rit dans les rochers, veinés comme des marbres,

Une chaumière heureuse ; en haut, un bouquet d’arbres,

Au-dessous, un bouquet d’enfants.

C’est l’instant de songer aux choses redoutables.

On entend les buveurs danser autour des tables ;

Tandis que, gais, joyeux, heurtant les escabeaux,

Ils mêlent aux refrains leurs amours peu farouches,

Les lettres des chansons qui sortent de leurs bouches

Vont écrire autour d’eux leurs noms sur leurs tombeaux.

Mourir ! demandons-nous, à toute heure, en nous-même :

— Comment passerons-nous le passage suprême ?

Finir avec grandeur est un illustre effort.

Le moment est lugubre et l’âme est accablée ;

Quel pas que la sortie ! — Oh ! l’affreuse vallée

Que l’embuscade de la mort !

Quel frisson dans les os de l’agonisant blême !

Autour de lui tout marche et vit, tout rit, tout aime,

La fleur luit, l’oiseau chante en son palais d’été,

Tandis que le mourant en qui décroît la flamme,

Frémit sous ce grand ciel, précipice de l’âme,

Abîme effrayant d’ombre et de tranquillité !

Souvent, me rappelant le front étrange et pâle

De tous ceux que j’ai vus à cette heure fatale,

Êtres qui ne sont plus, frères, amis, parents,

Aux instants où l’esprit à rêver se hasarde,

Souvent je me suis dit : Qu’est-ce donc qu’il regarde,

Cet œil effaré des mourants ?

Que voit-il ? … — Ô terreur ! de ténébreuses routes,

Un chaos composé de spectres et de doutes,

La terre vision, le ver réalité,

Un jour oblique et noir qui, troublant l’âme errante,

Mêle au dernier rayon de la vie expirante

Ta première lueur, sinistre éternité !

On croit sentir dans l’ombre une horrible piqûre.

Tout ce qu’on fit s’en va comme une fête obscure,

Et tout ce qui riait devient peine ou remord.

Quel moment, même, hélas ! pour l’âme la plus haute,

Quand le vrai tout à coup paraît, quand la vie ôte

Son masque, et dit : Je suis la mort !

Ah ! si tu fais trembler même un cœur sans reproche,

Sépulcre ! le méchant avec horreur t’approche.

Ton seuil profond lui semble une rougeur de feu ;

Sur ton vide pour lui quand ta pierre se lève,

Il s’y penche ; il y voit, ainsi que dans un rêve,

La face vague et sombre et l’œil fixe de Dieu.

Biarritz, juillet 1843.

XXVII

J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,

Parce qu’on les hait ;

Et que rien n’exauce et que tout châtie

Leur morne souhait ;

Parce qu’elles sont maudites, chétives,

Noirs êtres rampants ;

Parce qu’elles sont les tristes captives

De leur guet-apens ;

Parce qu’elles sont prises dans leur œuvre ;

Ô sort ! fatals nœuds !

Parce que l’ortie est une couleuvre,

L’araignée un gueux ;

Parce qu’elles ont l’ombre des abîmes,

Parce qu’on les fuit,

Parce qu’elles sont toutes deux victimes

De la sombre nuit.

Passants, faites grâce à la plante obscure,

Au pauvre animal.

Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,

Oh ! plaignez le mal !

Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;

Tout veut un baiser.

Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie

De les écraser,

Pour peu qu’on leur jette un œil moins superbe,

Tout bas, loin du jour,

La vilaine bête et la mauvaise herbe

Murmurent : Amour !

Juillet 1842.

XXVIII LE POËTE

Shakspeare songe ; loin du Versaille éclatant,

Des buis taillés, des ifs peignés, où l’on entend

Gémir la tragédie éplorée et prolixe,

Il contemple la foule avec son regard fixe,

Et toute la forêt frissonne devant lui.

Pâle, il marche, au dedans de lui-même ébloui ;

Il va, farouche, fauve, et, comme une crinière,

Secouant sur sa tête un haillon de lumière.

Son crâne transparent est plein d’âmes, de corps,

De rêves, dont on voit la lueur du dehors ;

Le monde tout entier passe à travers son crible ;

Il tient toute la vie en son poignet terrible ;

Il fait sortir de l’homme un sanglot surhumain.

Dans ce génie étrange où l’on perd son chemin,

Comme dans une mer notre esprit parfois sombre.

Nous sentons, frémissants, dans son théâtre sombre,

Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant,

Et ses doigts nous ouvrir et nous fouiller le flanc.

Jamais il ne recule ; il est géant ; il dompte

Richard Trois, léopard, Caliban, mastodonte.

L’idéal est le vin que verse ce Bacchus.

Les sujets monstrueux qu’il a pris et vaincus

Râlent autour de lui, splendides ou difformes ;

Il étreint Lear, Brutus, Hamlet, êtres énormes,

Capulet, Montaigu, César, et, tour à tour,

Les stryges dans le bois, le spectre sur la tour ;

Et, même après Eschyle, effarant Melpomène,

Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d’âme humaine,

De la chair d’Othello, des restes de Macbeth,

Dans son œuvre, du drame effrayant alphabet,

Il se repose ; ainsi le noir lion des jongles

S’endort dans l’antre immense avec du sang aux ongles.

Paris, avril 1835.

XXIX LA NATURE

— La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre,

C’est l’hiver ; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,

Être dans mon foyer la bûche de Noël ?

— Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel.

Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme,

Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme.

Aimez, vivez. — Veux-tu, bon arbre, être timon

De charrue ? — Oui, je veux creuser le noir limon,

Et tirer l’épi d’or de la terre profonde.

Quand le soc a passé, la plaine devient blonde,

La paix aux doux yeux sort du sillon entr’ouvert,

Et l’aube en pleurs sourit. — Veux-tu, bel arbre vert,

Arbre du hallier sombre où le chevreuil s’échappe,

De la maison de l’homme être le pilier ? — Frappe.

Je puis porter les toits, ayant porté les nids.

Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis ;

Là, dans l’ombre et l’amour, pensif, tu te recueilles ;

Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.

— Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau ?

— Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau.

Le navire est pour moi, dans l’immense mystère,

Ce qu’est pour vous la tombe ; il m’arrache à la terre,

Et, frissonnant, m’emporte à travers l’infini.

J’irai voir ces grands cieux d’où l’hiver est banni,

Et dont plus d’un essaim me parle en son passage.

Pas plus que le tombeau n’épouvante le sage,

Le profond océan, d’obscurité vêtu,

Ne m’épouvante point : oui, frappe. — Arbre, veux-tu

Être gibet ? — Silence, homme ! va-t’en, cognée !

J’appartiens à la vie, à la vie indignée !

Va-t’en, bourreau ! va-t’en, juge ! fuyez, démons !

Je suis l’arbre des bois, je suis l’arbre des monts ;

Je porte les fruits mûrs, j’abrite les pervenches ;

Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches !

Arrière ! Hommes, tuez ! ouvriers du trépas,

Soyez sanglants, mauvais, durs ; mais ne venez pas,

Ne venez pas, traînants des cordes et des chaînes,

Vous chercher un complice au milieu des grands chênes !

Ne faites pas servir à vos crimes, vivants,

L’arbre mystérieux à qui parlent les vents !

Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres.

Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres.

Allez-vous-en ! laissez l’arbre dans ses déserts.

À vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts,

Accouplez l’échafaud et le supplice ; faites.

Soit. Vivez et tuez. Tuez entre deux fêtes

Le malheureux, chargé de fautes et de maux.

Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux !

Janvier 1843.

XXX MAGNITUDO PARVI

i

Le jour mourait ; j’étais près des mers, sur la grève.

Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve,

Jeune esprit qui se tait.

La terre, s’inclinant comme un vaisseau qui sombre,

En tournant dans l’espace allait plongeant dans l’ombre ;

La pâle nuit montait.

La pâle nuit levait son front dans les nuées ;

Les choses s’effaçaient, blêmes, diminuées,

Sans forme et sans couleur ;

Quand il monte de l’ombre, il tombe de la cendre

On sentait à la fois la tristesse descendre

Et monter la douleur.

Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature

Voyaient l’urne d’en haut, vague rondeur obscure,

Se pencher dans les cieux,

Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes,

Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes,

Le soir silencieux !

Les nuages rampaient le long des promontoires ;

Mon âme, où se mêlaient ces ombres et ces gloires,

Sentait confusément

De tout cet océan, de toute cette terre,

Sortir sous l’œil de Dieu je ne sais quoi d’austère,

D’auguste et de charmant !

J’avais à mes côtés ma fille bien-aimée.

La nuit se répandait ainsi qu’une fumée.

Rêveur, ô Jéhovah,

Je regardais en moi, les paupières baissées,

Cette ombre qui se fait aussi dans nos pensées

Quand ton soleil s’en va !

Soudain l’enfant bénie, ange au regard de femme,

Dont je tenais la main et qui tenait mon âme,

Me parla, douce voix,

Et, me montrant l’eau sombre et la rive âpre et brune,

Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune :

— Père, dit-elle, vois,

Vois donc, là-bas, où l’ombre aux flancs des coteaux rampe,

Ces feux jumeaux briller comme une double lampe

Qui remuerait au vent !

Quels sont ces deux foyers qu’au loin la brume voile ?

— L’un est un feu de pâtre et l’autre est une étoile ;

Deux mondes, mon enfant !

ii

*

Deux mondes ! — l’un est dans l’espace,

Dans les ténèbres de l’azur,

Dans l’étendue où tout s’efface,

Radieux gouffre, abîme obscur !

Enfant, comme deux hirondelles,

Oh, si tous deux, âmes fidèles,

Nous pouvions fuir à tire-d’ailes,

Et plonger dans cette épaisseur

D’où la création découle,

Où flotte, vit, meurt, brille et roule

L’astre imperceptible à la foule,

Incommensurable au penseur ;

Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes ;

Si nous pouvions passer les bleus septentrions ;

Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes,

Jusqu’à ce qu’à la fin, éperdus, nous voyions,

Comme un navire en mer croît, monte et semble éclore,

Cette petite étoile, atome de phosphore,

Devenir par degrés un monstre de rayons ;

S’il nous était donné de faire

Ce voyage démesuré,

Et de voler, de sphère en sphère,

À ce grand soleil ignoré ;

Si, par un archange qui l’aime,

L’homme aveugle, frémissant, blême,

Dans les profondeurs du problème,

Vivant, pouvait être introduit ;

Si nous pouvions fuir notre centre,

Et, forçant l’ombre où Dieu seul entre,

Aller voir de près dans leur antre

Ces énormités de la nuit ;

Ce qui t’apparaîtrait te ferait trembler, ange !

Rien, pas de vision, pas de songe insensé,

Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange,

Monde informe, et d’un tel mystère composé

Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante,

Et qu’il ne resterait de nous dans l’épouvante

Qu’un regard ébloui sous un front hérissé !

*

Ô contemplation splendide !

Oh ! de pôles, d’axes, de feux,

De la matière et du fluide,

Balancement prodigieux !

D’aimant qui lutte, d’air qui vibre,

De force esclave et d’éther libre,

Vaste et magnifique équilibre !

Monde rêve ! idéal réel !

Lueurs ! tonnerres ! jets de souffre !

Mystère qui chante et qui souffre !

Formule nouvelle du gouffre !

Mot nouveau du noir livre ciel !

Tu verrais ! — Un soleil ; autour de lui des mondes,

Centres eux-mêmes, ayant des lunes autour d’eux ;

Là, des fourmillements de sphères vagabondes ;

Là, des globes jumeaux qui tournent deux à deux ;

Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie ;

D’un coin de l’infini formidable incendie,

Rayonnement sublime ou flamboiement hideux !

Regardons, puisque nous y sommes !

Figure-toi ! figure-toi !

Plus rien des choses que tu nommes !

Un autre monde ! une autre loi !

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