Les Contemplations (page 13)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contemplations · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La terre a fui dans l’étendue ;

Derrière nous elle est perdue !

Jour nouveau ! nuit inattendue !

D’autres groupes d’astres au ciel !

Une nature qu’on ignore,

Qui, s’ils voyaient sa fauve aurore,

Ferait accourir Pythagore

Et reculer Ézéchiel !

Ce qu’on prend pour un mont est une hydre ; ces arbres

Sont des bêtes ; ces rocs hurlent avec fureur ;

Le feu chante ; le sang coule aux veines des marbres.

Ce monde est-il le vrai ? le nôtre est-il l’erreur ?

Ô possibles qui sont pour nous les impossibles !

Réverbérations des chimères visibles !

Le baiser de la vie ici nous fait horreur.

Et si nous pouvions voir les hommes,

Les ébauches, les embryons,

Qui sont là ce qu’ailleurs nous sommes,

Comme, eux et nous, nous frémirions !

Rencontre inexprimable et sombre !

Nous nous regarderions dans l’ombre

De monstre à monstre, fils du nombre

Et du temps qui s’évanouit ;

Et, si nos langages funèbres

Pouvaient échanger leurs algèbres,

Nous dirions : Qu’êtes-vous, ténèbres ?

Ils diraient : D’où venez-vous, nuit ?

*

Sont-ils aussi des cœurs, des cerveaux, des entrailles ?

Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé ?

Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles,

Des Lucrèce niant tout ce qu’on a rêvé,

Qui, du noir infini feuilletant les registres,

Ont écrit : Rien, au bas de ces pages sinistres,

Et, penchés sur l’abîme, ont dit : L’œil est crevé !

Tous ces êtres, comme nous-même,

S’en vont en pâles tourbillons ;

La création mêle et sème

Leur cendre à de nouveaux sillons ;

Un vient, un autre le remplace,

Et passe sans laisser de trace ;

Le souffle les crée et les chasse ;

Le gouffre en proie aux quatre vents,

Comme la mer aux vastes lames,

Mêle éternellement ses flammes

À ce sombre écroulement d’âmes,

De fantômes et de vivants !

L’abîme semble fou sous l’ouragan de l’être.

Quelle tempête autour de l’astre radieux !

Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître,

Jusqu’à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux ;

Car, un jour, il faudra que l’étoile aussi tombe,

L’étoile voit neiger les âmes dans la tombe,

L’âme verra neiger les astres dans les cieux !

*

Par instant, dans le vague espace,

Regarde, enfant ! tu vas la voir !

Une brusque planète passe ;

C’est d’abord au loin un point noir ;

Plus prompte que la trombe folle,

Elle vient, court, approche, vole ;

À peine a lui son auréole

Que déjà, remplissant le ciel,

Sa rondeur farouche commence

À cacher le gouffre en démence,

Et semble ton couvercle immense,

Ô puits du vertige éternel !

C’est elle ! éclair ! voilà sa livide surface

Avec tous les frissons de ses océans verts !

Elle apparaît, s’en va, décroît, pâlit, s’efface,

Et rentre, atome obscur, aux cieux d’ombres couverts ;

Et tout s’évanouit, vaste aspect, bruit sublime… —

Quel est ce projectile inouï de l’abîme ?

Ô boulets monstrueux qui sont des univers !

Dans un éloignement nocturne,

Roule avec un râle effrayant

Quelque épouvantable Saturne

Tournant son anneau flamboyant ;

La braise en pleut comme d’un crible ;

Jean de Patmos, l’esprit terrible,

Vit en songe cet astre horrible

Et tomba presque évanoui ;

Car, rêvant sa noire épopée,

Il crut, d’éclairs enveloppée,

Voir fuir une roue, échappée

Au sombre char d’Adonaï !

Et, par instants encor, — tout va-t-il se dissoudre ? —

Parmi ces mondes, fauve, accourant à grand bruit,

Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre,

Surgit, et les regarde, et, blême, approche et luit ;

Puis s’évade en hurlant, pâle et surnaturelle,

Traînant sa chevelure éparse derrière elle,

Comme une Canidie affreuse qui s’enfuit.

Quelques-uns de ces globes meurent ;

Dans le semoun et le mistral

Leurs mers sanglotent, leurs flots pleurent ;

Leur flanc crache un brasier central.

Sphères par la neige engourdies,

Ils ont d’étranges maladies,

Pestes, déluges, incendies,

Tremblements profonds et fréquents ;

Leur propre abîme les consume ;

Leur haleine flamboie et fume ;

On entend de loin dans leur brume

La toux lugubre des volcans.

*

Ils sont ! ils vont ! ceux-ci brillants, ceux-là difformes,

Tous portant des vivants et des créations !

Ils jettent dans l’azur des cônes d’ombre énormes,

Ténèbres qui des cieux traversent les rayons,

Où le regard, ainsi que des flambeaux farouches

L’un après l’autre éteints par d’invisibles bouches,

Voit plonger tour à tour les constellations !

Quel Zorobabel formidable,

Quel Dédale vertigineux,

Cieux ! a bâti dans l’insondable

Tout ce noir chaos lumineux ?

Soleils, astres aux larges queues,

Gouffres ! ô millions de lieues !

Sombres architectures bleues !

Quel bras a fait, créé, produit

Ces tours d’or que nuls yeux ne comptent,

Ces firmaments qui se confrontent,

Ces Babels d’étoiles qui montent

Dans ces Babylones de nuit ?

Qui, dans l’ombre vivante et l’aube sépulcrale,

Qui, dans l’horreur fatale et dans l’amour profond,

A tordu ta splendide et sinistre spirale,

Ciel, où les univers se font et se défont ?

Un double précipice à la fois les réclame.

Immensité ! dit l’être. Éternité ! dit l’âme.

À jamais ! le sans fin roule dans le sans fond.

*

L’inconnu, celui dont maint sage

Dans la brume obscure a douté,

L’immobile et muet visage,

Le voilé de l’éternité,

A, pour montrer son ombre au crime,

Sa flamme au juste magnanime,

Jeté pêle-mêle à l’abîme

Tous ses masques, noirs ou vermeils ;

Dans les éthers inaccessibles

Ils flottent, cachés ou visibles ;

Et ce sont ces masques terribles

Que nous appelons les soleils !

Et les peuples ont vu passer dans les ténèbres

Ces spectres de la nuit que nul ne pénétra ;

Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres,

Ont crié : Jupiter ! Allah ! Vishnou ! Mithra !

Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes,

Tous ces masques hagards s’effaceront d’eux-mêmes ;

Alors, la face immense et calme apparaîtra !

iii

*

Enfant ! l’autre de ces deux mondes,

C’est le cœur d’un homme. — Parfois,

Comme une perle au fond des ondes,

Dieu cache une âme au fond des bois.

Dieu cache un homme sous les chênes,

Et le sacre en d’austères lieux

Avec le silence des plaines,

L’ombre des monts, l’azur des cieux !

Ô ma fille ! avec son mystère

Le noir envahit pas à pas

L’esprit d’un prêtre involontaire,

Près de ce feu qui luit là-bas !

Cet homme, dans quelque ruine,

Avec la ronce et le lézard,

Vit sous la brume et la bruine,

Fruit tombé de l’arbre hasard.

Il est devenu presque fauve ;

Son bâton est son seul appui.

En le voyant, l’homme se sauve ;

La bête seule vient à lui.

Il est l’être crépusculaire.

On a peur de l’apercevoir ;

Pâtre tant que le jour l’éclaire,

Fantôme dès que vient le soir.

La faneuse dans la clairière

Le voit quand il fait, par moment,

Comme une ombre hors de sa bière,

Un pas hors de l’isolement.

Son vêtement dans ces décombres,

C’est un sac de cendre et de deuil,

Linceul troué par les clous sombres

De la misère, ce cercueil.

Le pommier lui jette ses pommes ;

Il vit dans l’ombre enseveli ;

C’est un pauvre homme loin des hommes,

C’est un habitant de l’oubli ;

C’est un indigent sous la bure,

Un vieux front de la pauvreté,

Un haillon dans une masure,

Un esprit dans l’immensité !

*

Dans la nature transparente,

C’est l’œil des regards ingénus,

Un penseur à l’âme ignorante,

Un grave marcheur aux pieds nus.

Oui, c’est un cœur, une prunelle,

C’est un souffrant, c’est un songeur,

Sur qui la lueur éternelle

Fait trembler sa vague rougeur.

Il est là, l’âme aux cieux ravie,

Et, près d’un branchage enflammé,

Pense, lui-même par la vie

Tison à demi consumé.

Il est calme en cette ombre épaisse ;

Il aura bien toujours un peu

D’herbe pour que son bétail paisse,

De bois pour attiser son feu.

Nos luttes, nos chocs, nos désastres,

Il les ignore ; il ne veut rien

Que, la nuit, le regard des astres,

Le jour, le regard de son chien.

Son troupeau gît sur l’herbe unie ;

Il est là, lui, pasteur, ami,

Seul éveillé, comme un génie

À côté d’un peuple endormi.

Ses brebis, d’un rien remuées,

Ouvrant l’œil près du feu qui luit,

Aperçoivent sous les nuées

Sa forme droite dans la nuit ;

Et, bouc qui bêle, agneau qui danse,

Dorment dans les bois hasardeux

Sous ce grand spectre Providence

Qu’ils sentent debout auprès d’eux.

*

Le pâtre songe, solitaire

Pauvre et nu, mangeant son pain bis ;

Il ne connaît rien de la terre

Que ce que broute la brebis.

Pourtant, il sait que l’homme souffre ;

Mais il sonde l’éther profond.

Toute solitude est un gouffre,

Toute solitude est un mont.

Dès qu’il est debout sur ce faîte,

Le ciel reprend cet étranger ;

La Judée avait le prophète,

La Chaldée avait le berger.

Ils tâtaient le ciel l’un et l’autre ;

Et, plus tard, sous le feu divin,

Du prophète naquit l’apôtre,

Du pâtre naquit le devin.

La foule raillait leur démence ;

Et l’homme dut, aux jours passés,

À ces ignorants la science,

La sagesse à ces insensés.

La nuit voyait, témoin austère,

Se rencontrer sur les hauteurs,

Face à face dans le mystère,

Les prophètes et les pasteurs.

— Où marchez-vous, tremblants prophètes ?

— Où courez-vous, pâtres troublés ?

Ainsi parlaient ces sombres têtes,

Et l’ombre leur criait : Allez !

Aujourd’hui, l’on ne sait plus même

Qui monta le plus de degrés,

Des Zoroastres au front blême

Ou des Abrahams effarés.

Et quand nos yeux qui les admirent

Veulent mesurer leur chemin

Et savoir quels sont ceux qui mirent

Le plus de jour dans l’œil humain,

Du noir passé perçant les voiles,

Notre esprit flotte sans repos

Entre tous ces compteurs d’étoiles

Et tous ces compteurs de troupeaux.

*

Dans nos temps, où l’aube enfin dore

Les bords du terrestre ravin,

Le rêve humain s’approche encore

Plus près de l’idéal divin.

L’homme que la brume enveloppe,

Dans le ciel que Jésus ouvrit,

Comme à travers un télescope

Regarde à travers son esprit.

L’âme humaine, après le Calvaire,

A plus d’ampleur et de rayon ;

Le grossissement de ce verre

Grandit encor la vision.

La solitude vénérable

Même aujourd’hui l’homme sacré

Plus avant dans l’impénétrable,

Plus loin dans le démesuré.

Oui, si dans l’homme, que le nombre

Et le temps trompent tour à tour,

La foule dégorge de l’ombre,

La solitude fait le jour.

Le désert au ciel nous convie.

Ô seuil de l’azur ! l’homme seul,

Vivant qui voit hors de la vie,

Lève d’avance son linceul.

Il parle aux voix que Dieu fit taire,

Mêlant sur son front pastoral

Aux lueurs troubles de la terre

Le serein rayon sépulcral.

Dans le désert, l’esprit qui pense

Subit par degrés sous les cieux

La dilatation immense

De l’infini mystérieux.

Il plonge au fond. Calme, il savoure

Le réel, le vrai, l’élément.

Toute la grandeur qui l’entoure

Le pénètre confusément.

Sans qu’il s’en doute, il va, se dompte,

Marche, et, grandissant en raison,

Croît comme l’herbe aux champs, et monte

Comme l’aurore à l’horizon.

Il voit, il adore, il s’effare ;

Il entend le clairon du ciel,

Et l’universelle fanfare

Dans le silence universel.

Avec ses fleurs au pur calice,

Avec sa mer pleine de deuil,

Qui donne un baiser de complice

À l’âpre bouche de l’écueil,

Avec sa plaine, vaste bible,

Son mont noir, son brouillard fuyant,

Regards du visage invisible,

Syllabes du mot flamboyant ;

Avec sa paix, avec son trouble,

Son bois voilé, son rocher nu,

Avec son écho qui redouble

Toutes les voix de l’inconnu,

La solitude éclaire, enflamme,

Attire l’homme aux grands aimants,

Et lentement compose une âme

De tous les éblouissements !

L’homme en son sein palpite et vibre,

Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux,

Étrange oiseau d’autant plus libre

Que le mystère le tient mieux.

Il sent croître en lui, d’heure en heure,

L’humble foi, l’amour recueilli,

Et la mémoire antérieure

Qui le remplit d’un vaste oubli.

Il a des soifs inassouvies ;

Dans son passé vertigineux

Il sent revivre d’autres vies ;

De son âme il compte les nœuds.

Il cherche au fond des sombres dômes

Sous quelles formes il a lui ;

Il entend ses propres fantômes

Qui lui parlent derrière lui.

Il sent que l’humaine aventure

N’est rien qu’une apparition.

Il se dit : — Chaque créature

Est toute la création. —

Il se dit : — Mourir, c’est connaître ;

Nous cherchons l’issue à tâtons.

J’étais, je suis et je dois être.

L’ombre est une échelle. Montons —

Il se dit : — Le vrai, c’est le centre.

Le reste est apparence ou bruit.

Cherchons le lion, et non l’antre ;

Allons où l’œil fixe reluit. —

Il sent plus que l’homme en lui naître ;

Il sent, jusque dans ses sommeils,

Lueur à lueur, dans son être,

L’infiltration des soleils.

Ils cessent d’être son problème ;

Un astre est un voile, il veut mieux ;

Il reçoit de leur rayon même

Le regard qui va plus loin qu’eux.

*

Pendant que, nous, hommes des villes,

Nous croyons prendre un vaste essor

Lorsqu’entre en nos prunelles viles

Le spectre d’une étoile d’or ;

Que, savants dont la vue est basse,

Nous nous ruons et nous brûlons

Dans le premier astre qui passe,

Comme aux lampes les papillons,

Et qu’oubliant le nécessaire,

Nous contentant de l’incomplet,

Croyant éclairés, ô misère !

Ceux qu’éclaire le feu follet,

Prenant pour l’être et pour l’essence

Les fantômes du ciel profond,

Voulant nous faire une science

Avec des formes qui s’en vont,

Ne comprenant, pour nous distraire

De la terre, où l’homme est damné,

Qu’un autre monde, sombre frère

De notre globe infortuné,

Comme l’oiseau né dans la cage,

Qui, s’il fuit, n’a qu’un vol étroit,

Ne sait pas trouver le bocage,

Et va d’un toit à l’autre toit ;

Chercheurs que le néant captive,

Qui, dans l’ombre, avons en passant

La curiosité chétive

Du ciron pour le ver luisant,

Poussière admirant la poussière,

Nous poursuivons obstinément,

Grains de cendre, un grain de lumière

En fuite dans le firmament !

Pendant que notre âme humble et lasse

S’arrête au seuil du ciel béni,

Et va becqueter dans l’espace

Une miette de l’infini,

Lui, ce berger, ce passant frêle,

Ce pauvre gardeur de bétail

Que la cathédrale éternelle

Abrite sous son noir portail,

Cet homme qui ne sait pas lire,

Cet hôte des arbres mouvants,

Qui ne connaît pas d’autre lyre

Que les grands bois et les grands vents,

Lui, dont l’âme semble étouffée,

Il s’envole, et, touchant le but,

Boit avec la coupe d’Orphée

À la source où Moïse but !

Lui, ce pâtre, en sa thébaïde,

Cet ignorant, cet indigent,

Sans docteur, sans maître, sans guide,

Fouillant, scrutant, interrogeant,

De sa roche où la paix séjourne,

Les cieux noirs, les bleus horizons,

Double ornière où sans cesse tourne

La roue énorme des saisons ;

Seul, quand mai vide sa corbeille,

Quand octobre emplit son panier ;

Seul, quand l’hiver à notre oreille

Vient siffler, gronder, et nier ;

Quand sur notre terre, où se joue

Le blanc flocon flottant sans bruit,

La mort, spectre vierge, secoue

Ses ailes pâles dans la nuit ;

Quand, nous glaçant jusqu’au vertèbres,

Nous jetant la neige en rêvant,

Ce sombre cygne des ténèbres

Laisse tomber sa plume au vent ;

Quand la mer tourmente la barque ;

Quand la plaine est là, ressemblant

À la morte dont un drap marque

L’obscur profil sinistre et blanc ;

Seul sur cet âpre monticule,

À l’heure où, sous le ciel dormant,

Les méduses du crépuscule

Montrent leur face vaguement ;

Seul la nuit, quand dorment ses chèvres,

Quand la terre et l’immensité

Se referment comme deux lèvres

Après que le psaume est chanté ;

Seul, quand renaît le jour sonore,

À l’heure où sur le mont lointain

Flamboie et frissonne l’aurore,

Crête rouge du coq matin ;

Seul, toujours seul, l’été, l’automne ;

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