Les Contemplations (page 14)
Front sans remords et sans effroi
À qui le nuage qui tonne
Dit tout bas : Ce n’est pas pour toi !
Oubliant dans ces grandes choses
Les trous de ses pauvres habits,
Comparant la douceur des roses
À la douceur de la brebis,
Sondant l’être, la loi fatale,
L’amour, la mort, la fleur, le fruit ;
Voyant l’auréole idéale
Sortir de toute cette nuit,
Il sent, faisant passer le monde
Par sa pensée à chaque instant,
Dans cette obscurité profonde
Son œil devenir éclatant ;
Et, dépassant la créature,
Montant toujours, toujours accru,
Il regarde tant la nature,
Que la nature a disparu !
Car, des effets allant aux causes,
L’œil perce et franchit le miroir,
Enfant ; et contempler les choses,
C’est finir par ne plus les voir.
La matière tombe détruite
Devant l’esprit aux yeux de lynx ;
Voir, c’est rejeter ; la poursuite
De l’énigme est l’oubli du sphinx.
Il ne voit plus le ver qui rampe,
La feuille morte émue au vent,
Le pré, la source où l’oiseau trempe
Son petit pied rose en buvant ;
Ni l’araignée, hydre étoilée,
Au centre du mal se tenant,
Ni l’abeille, lumière ailée,
Ni la fleur, parfum rayonnant ;
Ni l’arbre où sur l’écorce dure
L’amant grave un chiffre d’un jour
Que les ans font croître à mesure
Qu’ils font décroître son amour.
Il ne voit plus la vigne mûre,
La ville, large toit fumant,
Ni la campagne, ce murmure,
Ni la mer, ce rugissement ;
Ni l’aube dorant les prairies,
Ni le couchant aux longs rayons,
Ni tous ces tas de pierreries
Qu’on nomme constellations,
Que l’éther de son ombre couvre,
Et qu’entrevoit notre œil terni
Quand la nuit curieuse entr’ouvre
Le sombre écrin de l’infini ;
Il ne voit plus Saturne pâle,
Mars écarlate, Arcturus bleu,
Sirius, couronne d’opale,
Aldebaran, turban de feu ;
Ni les mondes, esquifs sans voiles,
Ni, dans le grand ciel sans milieu,
Toute cette cendre d’étoiles ;
Il voit l’astre unique ; il voit Dieu !
*
Il le regarde, il le contemple ;
Vision que rien n’interrompt !
Il devient tombe, il devient temple ;
Le mystère flambe à son front.
Œil serein dans l’ombre ondoyante,
Il a conquis, il a compris,
Il aime ; il est l’âme voyante
Parmi nos ténébreux esprits.
Il marche, heureux et plein d’aurore,
De plain-pied avec l’élément ;
Il croit, il accepte. Il ignore
Le doute, notre escarpement ;
Le doute, qu’entourent les vides,
Bord que nul ne peut enjamber,
Où nous nous arrêtons stupides,
Disant : Avancer, c’est tomber !
Le doute, roche où nos pensées
Errent loin du pré qui fleurit,
Où vont et viennent, dispersées,
Toutes ces chèvres de l’esprit.
Quand Hobbes dit : Quelle est la base ?
Quand Locke dit : Quelle est la loi ?
Que font à sa splendide extase
Ces dialogues de l’effroi ?
Qu’importe à cet anachorète
De la caverne Vérité,
L’homme qui dans l’homme s’arrête,
La nuit qui croit à sa clarté ?
Que lui fait la philosophie,
Calcul, algèbre, orgueil puni,
Que sur les cimes pétrifie
L’effarement de l’infini !
Lueurs que couvre la fumée !
Sciences disant : Que sait-on ?
Qui, de l’aveugle Ptolémée,
Montent au myope Newton !
Que lui font les choses bornées,
Grands, petits, couronnes, carcans ?
L’ombre qui sort des cheminées
Vaut l’ombre qui sort des volcans.
Que lui font la larve et la cendre,
Et, dans les tourbillons mouvants,
Toutes les formes que peut prendre
L’obscur nuage des vivants ?
Que lui fait l’assurance triste
Des créatures dans leurs nuits ?
La terre s’écriant : J’existe !
Le soleil répliquant : Je suis !
Quand le spectre, dans le mystère,
S’affirme à l’apparition,
Qu’importe à cet œil solitaire
Qui s’éblouit du seul rayon ?
Que lui fait l’astre, autel et prêtre
De sa propre religion,
Qui dit : Rien hors de moi ! — quand l’être
Se nomme Gouffre et Légion !
Que lui font, sur son sacré faîte,
Les démentis audacieux
Que donne aux soleils la comète,
Cette hérésiarque des cieux ?
Que lui fait le temps, cette brume ?
L’espace, cette illusion ?
Que lui fait l’éternelle écume
De l’océan Création ?
Il boit, hors de l’inabordable,
Du surhumain, du sidéral,
Les délices du formidable,
L’âpre ivresse de l’idéal ;
Son être, dont rien ne surnage,
S’engloutit dans le gouffre bleu ;
Il fait ce sublime naufrage ;
Et, murmurant sans cesse : — Dieu, —
Parmi les feuillages farouches,
Il songe, l’âme et l’œil là-haut,
À l’imbécillité des bouches
Qui prononcent un autre mot !
*
Il le voit, ce soleil unique,
Fécondant, travaillant, créant,
Par le rayon qu’il communique
Égalant l’atome au géant,
Semant de feux, de souffles, d’ondes,
Les tourbillons d’obscurité,
Emplissant d’étincelles mondes
L’épouvantable immensité,
Remuant, dans l’ombre et les brumes,
De sombres forces dans les cieux
Qui font comme des bruits d’enclumes
Sous des marteaux mystérieux,
Doux pour le nid du rouge-gorge,
Terrible aux satans qu’il détruit ;
Et, comme aux lueurs d’une forge,
Un mur s’éclaire dans la nuit,
On distingue en l’ombre où nous sommes,
On reconnaît dans ce bas lieu,
À sa clarté parmi les hommes,
L’âme qui réverbère Dieu.
Et ce pâtre devient auguste ;
Jusqu’à l’auréole monté,
Étant le sage, il est le juste.
Ô ma fille, cette clarté,
Sœur du grand flambeau des génies,
Faite de tous les rayons purs
Et de toutes les harmonies
Qui flottent dans tous les azurs,
Plus belle dans une chaumière,
Éclairant hier par demain,
Cette éblouissante lumière,
Cette blancheur du cœur humain
S’appelle en ce monde, où l’honnête
Et le vrai des vents est battu,
Innocence avant la tempête,
Après la tempête vertu !
*
Voilà donc ce que fait la solitude à l’homme ;
Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme,
Sacre l’obscurité,
Pénètre de splendeur le pâtre qui s’y plonge,
Et dans les profondeurs de son immense songe
T’allume, ô vérité !
Elle emplit l’ignorant de la science énorme ;
Ce que le cèdre voit, ce que devine l’orme,
Ce que le chêne sent,
Dieu, l’être, l’infini, l’éternité, l’abîme,
Dans l’ombre elle le mêle à la candeur sublime
D’un pâtre frémissant.
L’homme n’est qu’une lampe, elle en fait une étoile.
Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile,
Un mage ; et, par moments,
Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres,
Apparaît couronné d’une tiare d’astres,
Vêtu de flamboiements !
Il ne se doute pas de cette grandeur sombre.
Assis près de son feu que la broussaille encombre,
Devant l’être béant,
Humble, il pense ; et, chétif, sans orgueil, sans envie,
Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie,
Son gouffre de néant.
Quand il sort de son rêve, il revoit la nature.
Il parle à la nuée, errant à l’aventure,
Dans l’azur émigrant ;
Il dit : Que ton encens est chaste, ô clématite !
Il dit au doux oiseau : Que ton aile est petite,
Mais que ton vol est grand !
Le soir, quand il voit l’homme aller vers les villages
Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages,
Et les pauvres chevaux
Que le laboureur bat et fouette avec colère,
Sans songer que le vent va le rendre à son frère
Le marin sur les flots ;
Quand il voit les forçats passer, portant leur charge,
Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit au large
Et hâtant leur retour,
Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne,
La bénédiction qu’il a puisée à l’urne
De l’insondable amour !
Et, tandis qu’il est là, vivant sur sa colline,
Content, se prosternant dans tout ce qui s’incline,
Doux rêveur bienfaisant,
Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse
Et l’herbe et le rocher de la majesté douce
De son cœur innocent,
S’il passe par hasard, près de sa paix féconde,
Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde
Révolté devant eux,
Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres,
La terre de granit et le ciel de ténèbres,
L’homme ingrat, Dieu douteux ;
Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible,
Et dont l’obscurité rend la lueur visible,
Homme heureux sans effort,
Entrevu par cette âme en proie au choc de l’onde,
Va lui jeter soudain quelque clarté profonde
Qui lui montre le port !
Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre,
Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombre
Entre le ciel et l’eau ;
Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre,
Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre,
Il sauve un grand vaisseau !
iv
Et je repris, montrant à l’enfant adorée
L’obscur feu du pasteur et l’étoile sacrée :
— De ces deux feux, perçant le soir qui s’assombrit,
L’un révèle un soleil, l’autre annonce un esprit.
C’est l’infini que notre œil sonde ;
Mesurons tout à Dieu qui seul crée et conçoit !
C’est l’astre qui le prouve et l’esprit qui le voit ;
Une âme est plus grande qu’un monde.
Enfant, ce feu de pâtre à cette âme mêlé,
Et cet astre, splendeur du plafond constellé
Que l’éclair et la foudre gardent,
Ces deux phares du gouffre où l’être flotte et fuit,
Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit,
Dans l’immensité se regardent.
Ils se connaissent ; l’astre envoie au feu des bois
Toute l’énormité de l’abîme à la fois,
Les baisers de l’azur superbe
Et l’éblouissement des visions d’Endor ;
Et le doux feu de pâtre envoie à l’astre d’or
Le frémissement du brin d’herbe.
Le feu de pâtre dit : — La mère pleure, hélas !
L’enfant a froid, le père a faim, l’aïeul est las ;
Tout est noir ; la montée est rude ;
Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau ;
L’homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau. —
L’étoile répond : — Certitude !
De chacun d’eux s’envole un rayon fraternel,
L’un plein d’humanité, l’autre rempli de ciel ;
Dieu les prend et joint leur lumière,
Et sa main, sous qui l’âme, aigle de flamme, éclôt,
Fait du rayon d’en bas et du rayon d’en haut
Les deux ailes de la prière.
Ingouville, août 1839.
I
Pure innocence ! Vertu sainte !
Ô les deux sommets d’ici-bas !
Où croissent, sans ombre et sans crainte,
Les deux palmes des deux combats !
Palme du combat Ignorance !
Palme du combat Vérité !
L’âme, à travers sa transparence,
Voit trembler leur double clarté.
Innocence ! Vertu ! sublimes
Même pour l’œil mort du méchant !
On voit dans l’azur ces deux cimes,
L’une au levant, l’autre au couchant.
Elles guident la nef qui sombre ;
L’une est phare, et l’autre est flambeau ;
L’une a le berceau dans son ombre,
L’autre en son ombre a le tombeau.
C’est sous la terre infortunée
Que commence, obscure à nos yeux,
La ligne de la destinée ;
Elles l’achèvent dans les cieux.
Elles montrent, malgré les voiles
Et l’ombre du fatal milieu,
Nos âmes touchant les étoiles
Et la candeur mêlée au bleu.
Elles éclairent les problèmes ;
Elles disent le lendemain ;
Elles sont les blancheurs suprêmes
De tout le sombre gouffre humain.
L’archange effleure de son aile
Ce faîte où Jéhovah s’assied ;
Et sur cette neige éternelle
On voit l’empreinte d’un seul pied.
Cette trace qui nous enseigne,
Ce pied blanc, ce pied fait de jour,
Ce pied rose, hélas ! car il saigne,
Ce pied nu, c’est le tien, amour !
Janvier 1843.
II 15 FÉVRIER 1843
Aime celui qui t’aime, et sois heureuse en lui.
— Adieu ! — Sois son trésor, ô toi qui fus le nôtre !
Va, mon enfant béni, d’une famille à l’autre.
Emporte le bonheur et laisse-nous l’ennui !
Ici, l’on te retient ; là-bas, on te désire.
Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir.
Donne-nous un regret, donne-leur un espoir,
Sors avec une larme ! entre avec un sourire !
Dans l’église, 15 février 1843.
4 SEPTEMBRE 1843
..........
III TROIS ANS APRÈS
Il est temps que je me repose ;
Je suis terrassé par le sort.
Ne me parlez pas d’autre chose
Que des ténèbres où l’on dort !
Que veut-on que je recommence ?
Je ne demande désormais
À la création immense
Qu’un peu de silence et de paix !
Pourquoi m’appelez-vous encore ?
J’ai fait ma tâche et mon devoir.
Qui travaillait avant l’aurore,
Peut s’en aller avant le soir.
À vingt ans, deuil et solitude !
Mes yeux, baissés vers le gazon,
Perdirent la douce habitude
De voir ma mère à la maison.
Elle nous quitta pour la tombe ;
Et vous savez bien qu’aujourd’hui
Je cherche, en cette nuit qui tombe,
Un autre ange qui s’est enfui !
Vous savez que je désespère,
Que ma force en vain se défend,
Et que je souffre comme père,
Moi qui souffris tant comme enfant !
Mon œuvre n’est pas terminée,
Dites-vous. Comme Adam banni,
Je regarde ma destinée,
Et je vois bien que j’ai fini.
L’humble enfant que Dieu m’a ravie
Rien qu’en m’aimant savait m’aider ;
C’était le bonheur de ma vie
De voir ses yeux me regarder.
Si ce Dieu n’a pas voulu clore
L’œuvre qu’il me fit commencer,
S’il veut que je travaille encore,
Il n’avait qu’à me la laisser !
Il n’avait qu’à me laisser vivre
Avec ma fille à mes côtés,
Dans cette extase où je m’enivre
De mystérieuses clartés !
Ces clartés, jour d’une autre sphère,
Ô Dieu jaloux, tu nous les vends !
Pourquoi m’as-tu pris la lumière
Que j’avais parmi les vivants ?
As-tu donc pensé, fatal maître,
Qu’à force de te contempler,
Je ne voyais plus ce doux être,
Et qu’il pouvait bien s’en aller ?
T’es-tu dit que l’homme, vaine ombre,
Hélas ! perd son humanité
À trop voir cette splendeur sombre
Qu’on appelle la vérité ?
Qu’on peut le frapper sans qu’il souffre,
Que son cœur est mort dans l’ennui,
Et qu’à force de voir le gouffre,
Il n’a plus qu’un abîme en lui ?
Qu’il va, stoïque, où tu l’envoies,
Et que désormais, endurci,
N’ayant plus ici-bas de joies,
Il n’a plus de douleurs aussi ?
As-tu pensé qu’une âme tendre
S’ouvre à toi pour se mieux fermer,
Et que ceux qui veulent comprendre
Finissent par ne plus aimer ?
Ô Dieu ! vraiment, as-tu pu croire
Que je préférais, sous les cieux,
L’effrayant rayon de ta gloire
Aux douces lueurs de ses yeux ?
Si j’avais su tes lois moroses,
Et qu’au même esprit enchanté
Tu ne donnes point ces deux choses,
Le bonheur et la vérité,
Plutôt que de lever tes voiles,
Et de chercher, cœur triste et pur,
À te voir au fond des étoiles,
Ô Dieu sombre d’un monde obscur,
J’eusse aimé mieux, loin de ta face,
Suivre, heureux, un étroit chemin,
Et n’être qu’un homme qui passe
Tenant son enfant par la main !
Maintenant, je veux qu’on me laisse !
J’ai fini ! le sort est vainqueur.
Que vient-on rallumer sans cesse
Dans l’ombre qui m’emplit le cœur ?
Vous qui me parlez, vous me dites
Qu’il faut, rappelant ma raison,
Guider les foules décrépites
Vers les lueurs de l’horizon ;
Qu’à l’heure où les peuples se lèvent
Tout penseur suit un but profond ;
Qu’il se doit à tous ceux qui rêvent,
Qu’il se doit à tous ceux qui vont ;
Qu’une âme, qu’un feu pur anime,
Doit hâter, avec sa clarté,
L’épanouissement sublime
De la future humanité ;
Qu’il faut prendre part, cœurs fidèles,
Sans redouter les océans,
Aux fêtes des choses nouvelles,
Aux combats des esprits géants !
Vous voyez des pleurs sur ma joue,
Et vous m’abordez mécontents,
Comme par le bras on secoue
Un homme qui dort trop longtemps.
Mais songez à ce que vous faites !
Hélas ! cet ange au front si beau,
Quand vous m’appelez à vos fêtes,
Peut-être a froid dans son tombeau.
Peut-être, livide et pâlie,
Dit-elle dans son lit étroit :
— Est-ce que mon père m’oublie
Et n’est plus là, que j’ai si froid ? —
Quoi ! lorsqu’à peine je résiste
Aux choses dont je me souviens,
Quand je suis brisé, las et triste,
Quand je l’entends qui me dit : Viens !
Quoi ! vous voulez que je souhaite,
Moi, plié par un coup soudain,
La rumeur qui suit le poëte,
Le bruit que fait le paladin !
Vous voulez que j’aspire encore
Aux triomphes doux et dorés !
Que j’annonce aux dormeurs l’aurore !