Les Contemplations (page 15)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contemplations · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Que je crie : Allez ! espérez !

Vous voulez que, dans la mêlée,

Je rentre ardent parmi les forts,

Les yeux à la voûte étoilée… —

Oh ! l’herbe épaisse où sont les morts !

10 novembre 1846.

IV

Oh ! je fus comme fou dans le premier moment,

Hélas ! et je pleurai trois jours amèrement.

Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance,

Pères, mères, dont l’âme a souffert ma souffrance,

Tout ce que j’éprouvais, l’avez-vous éprouvé ?

Je voulais me briser le front sur le pavé ;

Puis je me révoltais, et, par moments, terrible,

Je fixais mes regards sur cette chose horrible,

Et je n’y croyais pas, et je m’écriais : Non !

— Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom

Qui font que dans le cœur le désespoir se lève ? —

Il me semblait que tout n’était qu’un affreux rêve,

Qu’elle ne pouvait pas m’avoir ainsi quitté,

Que je l’entendais rire en la chambre à côté,

Que c’était impossible enfin qu’elle fût morte,

Et que j’allais la voir entrer par cette porte !

Oh ! que de fois j’ai dit : Silence ! elle a parlé !

Tenez ! voici le bruit de sa main sur la clé !

Attendez ! elle vient ! Laissez-moi, que j’écoute !

Car elle est quelque part dans la maison sans doute !

Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.

V

Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin

De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;

Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ;

Elle entrait et disait : Bonjour, mon petit père ;

Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait

Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,

Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.

Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,

Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant,

Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent

Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,

Et mainte page blanche entre ses mains froissée

Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.

Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,

Et c’était un esprit avant d’être une femme.

Son regard reflétait la clarté de son âme.

Elle me consultait sur tout à tous moments.

Oh ! que de soirs d’hiver radieux et charmants

Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,

Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère

Tout près, quelques amis causant au coin du feu !

J’appelais cette vie être content de peu !

Et dire qu’elle est morte ! Hélas ! que Dieu m’assiste !

Je n’étais jamais gai quand je la sentais triste ;

J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux

Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.

Novembre 1846, jour des Morts.

VI

Quand nous habitions tous ensemble

Sur nos collines d’autrefois,

Où l’eau court, où le buisson tremble,

Dans la maison qui touche aux bois,

Elle avait dix ans, et moi trente ;

J’étais pour elle l’univers.

Oh ! comme l’herbe est odorante

Sous les arbres profonds et verts !

Elle faisait mon sort prospère,

Mon travail léger, mon ciel bleu.

Lorsqu’elle me disait : Mon père,

Tout mon cœur s’écriait : Mon Dieu !

À travers mes songes sans nombre,

J’écoutais son parler joyeux,

Et mon front s’éclairait dans l’ombre

À la lumière de ses yeux.

Elle avait l’air d’une princesse

Quand je la tenais par la main.

Elle cherchait des fleurs sans cesse

Et des pauvres dans le chemin.

Elle donnait comme on dérobe,

En se cachant aux yeux de tous.

Oh ! la belle petite robe

Qu’elle avait, vous rappelez-vous ?

Le soir, auprès de ma bougie,

Elle jasait à petit bruit,

Tandis qu’à la vitre rougie

Heurtaient les papillons de nuit.

Les anges se miraient en elle.

Que son bonjour était charmant !

Le ciel mettait dans sa prunelle

Ce regard qui jamais ne ment.

Oh ! je l’avais, si jeune encore,

Vue apparaître en mon destin !

C’était l’enfant de mon aurore,

Et mon étoile du matin !

Quand la lune claire et sereine

Brillait aux cieux, dans ces beaux mois,

Comme nous allions dans la plaine !

Comme nous courions dans les bois !

Puis, vers la lumière isolée

Étoilant le logis obscur,

Nous revenions par la vallée

En tournant le coin du vieux mur ;

Nous revenions, cœurs pleins de flamme,

En parlant des splendeurs du ciel.

Je composais cette jeune âme

Comme l’abeille fait son miel.

Doux ange aux candides pensées,

Elle était gaie en arrivant… —

Toutes ces choses sont passées

Comme l’ombre et comme le vent !

Villequier, 4 septembre 1844.

VII

Elle était pâle, et pourtant rose,

Petite avec de grands cheveux.

Elle disait souvent : Je n’ose,

Et ne disait jamais : Je veux.

Le soir, elle prenait ma Bible

Pour y faire épeler sa sœur,

Et, comme une lampe paisible,

Elle éclairait ce jeune cœur.

Sur le saint livre que j’admire

Leurs yeux purs venaient se fixer ;

Livre où l’une apprenait à lire,

Où l’autre apprenait à penser !

Sur l’enfant, qui n’eût pas lu seule,

Elle penchait son front charmant,

Et l’on aurait dit une aïeule,

Tant elle parlait doucement !

Elle lui disait : Sois bien sage !

Sans jamais nommer le démon ;

Leurs mains erraient de page en page

Sur Moïse et sur Salomon,

Sur Cyrus qui vint de la Perse,

Sur Moloch et Léviathan,

Sur l’enfer que Jésus traverse,

Sur l’éden où rampe Satan.

Moi, j’écoutais… — Ô joie immense

De voir la sœur près de la sœur !

Mes yeux s’enivraient en silence

De cette ineffable douceur.

Et, dans la chambre humble et déserte,

Où nous sentions, cachés tous trois,

Entrer par la fenêtre ouverte

Les souffles des nuits et des bois,

Tandis que, dans le texte auguste,

Leurs cœurs, lisant avec ferveur,

Puisaient le beau, le vrai, le juste,

Il me semblait, à moi rêveur,

Entendre chanter des louanges

Autour de nous, comme au saint lieu,

Et voir sous les doigts de ces anges

Tressaillir le livre de Dieu !

12 Octobre 1846.

VIII

À qui donc sommes-nous ? Qui nous a ? qui nous mène ?

Vautour fatalité, tiens-tu la race humaine ?

Oh ! parlez, cieux vermeils,

L’âme sans fond tient-elle aux étoiles sans nombre ?

Chaque rayon d’en haut est-il un fil de l’ombre

Liant l’homme aux soleils ?

Est-ce qu’en nos esprits, que l’ombre a pour repaires,

Nous allons voir rentrer les songes de nos pères ?

Destin, lugubre assaut !

Ô vivants, serions-nous l’objet d’une dispute ?

L’un veut-il notre gloire, et l’autre notre chute ?

Combien sont-ils là-haut ?

Jadis, au fond du ciel, aux yeux du mage sombre,

Deux joueurs effrayants apparaissaient dans l’ombre.

Qui craindre ? qui prier ?

Les Manès frissonnants, les pâles Zoroastres

Voyaient deux grandes mains qui déplaçaient les astres

Sur le noir échiquier.

Songe horrible ! le bien, le mal, de cette voûte

Pendent-ils sur nos fronts ? Dieu, tire-moi du doute !

Ô sphinx, dis-moi le mot !

Cet affreux rêve pèse à nos yeux qui sommeillent,

Noirs vivants ! Heureux ceux qui tout à coup s’éveillent

Et meurent en sursaut !

Villequier, 4 septembre 1845.

IX

Ô souvenirs ! printemps ! aurore !

Doux rayon triste et réchauffant !

— Lorsqu’elle était petite encore,

Que sa sœur était tout enfant… —

Connaissez-vous sur la colline

Qui joint Montlignon à Saint-Leu,

Une terrasse qui s’incline

Entre un bois sombre et le ciel bleu ?

C’est là que nous vivions. — Pénètre,

Mon cœur, dans ce passé charmant ! —

Je l’entendais sous ma fenêtre

Jouer le matin doucement.

Elle courait dans la rosée,

Sans bruit, de peur de m’éveiller ;

Moi, je n’ouvrais pas ma croisée,

De peur de la faire envoler.

Ses frères riaient… — Aube pure !

Tout chantait sous ces frais berceaux,

Ma famille avec la nature,

Mes enfants avec les oiseaux !

Je toussais, on devenait brave.

Elle montait à petits pas,

Et me disait d’un air très grave :

J’ai laissé les enfants en bas.

Qu’elle fût bien ou mal coiffée,

Que mon cœur fût triste ou joyeux,

Je l’admirais. C’était ma fée,

Et le doux astre de mes yeux !

Nous jouions toute la journée.

Ô jeux charmants ! chers entretiens !

Le soir, comme elle était l’aînée,

Elle me disait : — Père, viens !

Nous allons t’apporter ta chaise,

Conte-nous une histoire, dis ! —

Et je voyais rayonner d’aise

Tous ces regards du paradis.

Alors, prodiguant les carnages,

J’inventais un conte profond

Dont je trouvais les personnages

Parmi les ombres du plafond.

Toujours, ces quatre douces têtes

Riaient, comme à cet âge on rit,

De voir d’affreux géants très bêtes

Vaincus par des nains pleins d’esprit.

J’étais l’Arioste et l’Homère

D’un poëme éclos d’un seul jet ;

Pendant que je parlais, leur mère

Les regardait rire, et songeait.

Leur aïeul, qui lisait dans l’ombre,

Sur eux parfois levait les yeux,

Et moi, par la fenêtre sombre

J’entrevoyais un coin des cieux !

Villequier, 4 septembre 1846.

X

Pendant que le marin, qui calcule et qui doute,

Demande son chemin aux constellations ;

Pendant que le berger, l’œil plein de visions,

Cherche au milieu des bois son étoile et sa route ;

Pendant que l’astronome, inondé de rayons,

Pèse un globe à travers des millions de lieues,

Moi, je cherche autre chose en ce ciel vaste et pur.

Mais que ce saphir sombre est un abîme obscur !

On ne peut distinguer, la nuit, les robes bleues

Des anges frissonnants qui glissent dans l’azur.

Avril 1847.

XI

On vit, on parle, on a le ciel et les nuages

Sur la tête ; on se plaît aux livres des vieux sages ;

On lit Virgile et Dante ; on va joyeusement

En voiture publique à quelque endroit charmant,

En riant aux éclats de l’auberge et du gîte ;

Le regard d’une femme en passant vous agite ;

On aime, on est aimé, bonheur qui manque aux rois !

On écoute le chant des oiseaux dans les bois ;

Le matin, on s’éveille, et toute une famille

Vous embrasse, une mère, une sœur, une fille !

On déjeune en lisant son journal ; tout le jour

On mêle à sa pensée espoir, travail, amour ;

La vie arrive avec ses passions troublées ;

On jette sa parole aux sombres assemblées ;

Devant le but qu’on veut et le sort qui vous prend,

On se sent faible et fort, on est petit et grand ;

On est flot dans la foule, âme dans la tempête ;

Tout vient et passe ; on est en deuil, on est en fête ;

On arrive, on recule, on lutte avec effort… —

Puis, le vaste et profond silence de la mort !

11 juillet 1846, en revenant du cimetière.

XII À QUOI SONGEAIENT LES DEUX CAVALIERS DANS LA FORÊT

La nuit était fort noire et la forêt très sombre.

Hermann à mes côtés me paraissait une ombre.

Nos chevaux galopaient. À la garde de Dieu !

Les nuages du ciel ressemblaient à des marbres.

Les étoiles volaient dans les branches des arbres

Comme un essaim d’oiseaux de feu.

Je suis plein de regrets. Brisé par la souffrance,

L’esprit profond d’Hermann est vide d’espérance.

Je suis plein de regrets. Ô mes amours, dormez !

Or, tout en traversant ces solitudes vertes,

Hermann me dit : Je songe aux tombes entr’ouvertes !

Et je lui dis : Je pense aux tombeaux refermés !

Lui regarde en avant : je regarde en arrière.

Nos chevaux galopaient à travers la clairière ;

Le vent nous apportait de lointains angelus ;

Il dit : Je songe à ceux que l’existence afflige,

À ceux qui sont, à ceux qui vivent. — Moi, lui dis-je,

Je pense à ceux qui ne sont plus !

Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines ?

Les chênes murmuraient. Que murmuraient les chênes ?

Les buissons chuchotaient comme d’anciens amis.

Hermann me dit : Jamais les vivants ne sommeillent.

En ce moment, des yeux pleurent, d’autres yeux veillent.

Et je lui dis : Hélas ! d’autres sont endormis !

Hermann reprit alors : Le malheur, c’est la vie.

Les morts ne souffrent plus. Ils sont heureux ! J’envie

Leur fosse où l’herbe pousse, où s’effeuillent les bois.

Car la nuit les caresse avec ses douces flammes ;

Car le ciel rayonnant calme toutes les âmes

Dans tous les tombeaux à la fois !

Et je lui dis : Tais-toi ! respect au noir mystère !

Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre.

Les morts, ce sont les cœurs qui t’aimaient autrefois !

C’est ton ange expiré ! c’est ton père et ta mère !

Ne les attristons point par l’ironie amère.

Comme à travers un rêve ils entendent nos voix.

Octobre 1853.

XIII VENI, VIDI, VIXI

J’ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs

Je marche sans trouver de bras qui me secourent,

Puisque je ris à peine aux enfants qui m’entourent,

Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;

Puisqu’au printemps, quand Dieu met la nature en fête,

J’assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ;

Puisque je suis à l’heure où l’homme fuit le jour,

Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ;

Puisque l’espoir serein dans mon âme est vaincu ;

Puisqu’en cette saison des parfums et des roses,

Ô ma fille ! j’aspire à l’ombre où tu reposes,

Puisque mon cœur est mort, j’ai bien assez vécu.

Je n’ai pas refusé ma tâche sur la terre.

Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici.

J’ai vécu souriant, toujours plus adouci,

Debout, mais incliné du côté du mystère.

J’ai fait ce que j’ai pu ; j’ai servi, j’ai veillé,

Et j’ai vu bien souvent qu’on riait de ma peine.

Je me suis étonné d’être un objet de haine,

Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.

Dans ce bagne terrestre où ne s’ouvre aucune aile,

Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,

Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,

J’ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.

Maintenant, mon regard ne s’ouvre qu’à demi ;

Je ne me tourne plus même quand on me nomme ;

Je suis plein de stupeur et d’ennui, comme un homme

Qui se lève avant l’aube et qui n’a pas dormi.

Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse,

Répondre à l’envieux dont la bouche me nuit.

Ô seigneur ! ouvrez-moi les portes de la nuit,

Afin que je m’en aille et que je disparaisse !

Avril 1848.

« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne » Fichier • • Portail

XIV

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.

J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,

Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,

Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,

Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,

Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe

Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

3 septembre 1847.

XV À VILLEQUIER

Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,

Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;

Maintenant que je suis sous les branches des arbres,

Et que je puis songer à la beauté des cieux ;

Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure

Je sors, pâle et vainqueur,

Et que je sens la paix de la grande nature

Qui m’entre dans le cœur ;

Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,

Ému par ce superbe et tranquille horizon,

Examiner en moi les vérités profondes

Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;

Maintenant, ô mon Dieu ! que j’ai ce calme sombre

De pouvoir désormais

Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre

Elle dort pour jamais ;

Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles,

Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,

Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,

Je reprends ma raison devant l’immensité ;

Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;

Je vous porte, apaisé,

Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire

Que vous avez brisé ;

Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes

Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !

Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,

Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent ;

Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme

Ouvre le firmament ;

Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme

Est le commencement ;

Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,

Possédez l’infini, le réel, l’absolu ;

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