Les Contemplations (page 25)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contemplations · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Parfois nous apparaît vaguement dans la nuit.

Car ils sont revenus, et c’est là le mystère ;

Nous entendons quelqu’un flotter, un souffle errer,

Des robes effleurer notre seuil solitaire,

Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.

Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre ;

Nous sentons, lorsqu’ayant la lassitude en nous,

Nous nous levons après quelque prière sombre,

Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.

Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre :

— Mon père, encore un peu ! Ma mère, encore un jour !

M’entends-tu ? Je suis là. Je reste pour t’attendre

Sur l’échelon d’en bas de l’échelle d’amour.

Je t’attends pour pouvoir nous en aller ensemble.

Cette vie est amère, et tu vas en sortir.

Pauvre cœur, ne crains rien, Dieu vit ! la mort rassemble.

Tu redeviendras ange ayant été martyr. —

Oh ! quand donc viendrez-vous ? vous retrouver, c’est naître.

Quand verrons-nous, ainsi qu’un idéal flambeau,

La douce étoile mort, rayonnante, apparaître

À ce noir horizon qu’on nomme le tombeau ?

Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes !

Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,

Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,

Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits ?

Vers ce grand ciel clément où sont tous les dictames,

Les aimés, les absents, les êtres purs et doux,

Les baisers des esprits et les regards des âmes,

Quand nous en irons-nous ? quand nous en irons-nous ?

Quand nous en irons-nous où sont l’aube et la foudre ?

Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,

Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,

Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or ?

Quand nous enfuirons-nous dans la joie infinie

Où les hymnes vivants sont des anges voilés,

Où l’on voit, à travers l’azur de l’harmonie,

La strophe bleue errer sur les luths étoilés ?

Quand viendrez-vous chercher notre humble cœur qui sombre ?

Quand nous reprendrez-vous à ce monde charnel,

Pour nous bercer ensemble aux profondeurs de l’ombre,

Sous l’éblouissement du regard éternel ?

Décembre 1846.

IX À LA FENÊTRE, PENDANT LA NUIT

I

Les étoiles, points d’or, percent les branches noires ;

Le flot huileux et lourd décompose ses moires

Sur l’océan blêmi ;

Les nuages ont l’air d’oiseaux prenant la fuite ;

Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite,

Comme un homme endormi.

Tout s’en va. La nature est l’urne mal fermée.

La tempête est écume et la flamme est fumée.

Rien n’est, hors du moment,

L’homme n’a rien qu’il prenne, et qu’il tienne, et qu’il garde.

Il tombe, heure par heure, et, ruine, il regarde

Le monde, écroulement.

L’astre est-il le point fixe en ce mouvant problème ?

Ce ciel que nous voyons fut-il toujours le même ?

Le sera-t-il toujours ?

L’homme a-t-il sur son front des clartés éternelles ?

Et verra-t-il toujours les mêmes sentinelles

Monter aux mêmes tours ?

II

Nuits, serez-vous pour nous toujours ce que vous êtes ?

Pour toute vision, aurons-nous sur nos têtes

Toujours les mêmes cieux ?

Dis, larve Aldebaran, réponds, spectre Saturne,

Ne verrons-nous jamais sur le masque nocturne

S’ouvrir de nouveaux yeux ?

Ne verrons-nous jamais briller de nouveaux astres ?

Et des cintres nouveaux, et de nouveaux pilastres

Luire à notre œil mortel,

Dans cette cathédrale aux formidables porches

Dont le septentrion éclaire avec sept torches,

L’effrayant maître-autel ?

A-t-il cessé, le vent qui fit naître ces roses,

Sirius, Orion, toi, Vénus, qui reposes

Notre œil dans le péril ?

Ne verrons-nous jamais sous ses grandes haleines

D’autres fleurs de lumière éclore dans les plaines

De l’éternel avril ?

Savons-nous où le monde en est de son mystère ?

Qui nous dit, à nous, joncs du marais, vers de terre

Dont la bave reluit,

À nous qui n’avons pas nous-mêmes notre preuve,

Que Dieu ne va pas mettre une tiare neuve

Sur le front de la nuit ?

III

Dieu n’a-t-il plus de flamme à ses lèvres profondes ?

N’en fait-il plus jaillir des tourbillons de mondes ?

Parlez, Nord et Midi !

N’emplit-il plus de lui sa création sainte ?

Et ne souffle-t-il plus que d’une bouche éteinte

Sur l’être refroidi ?

Quand les comètes vont et viennent, formidables,

Apportant la lueur des gouffres insondables,

À nos fronts soucieux,

Brûlant, volant, peut-être âmes, peut-être mondes,

Savons-nous ce que font toutes ces vagabondes

Qui courent dans nos cieux ?

Qui donc a vu la source et connaît l’origine ?

Qui donc, ayant sondé l’abîme, s’imagine

En être mage et roi ?

Ah ! fantômes humains, courbés sous les désastres !

Qui donc a dit : — C’est bien, Éternel. Assez d’astres.

N’en fais plus. Calme-toi ! —

L’effet séditieux limiterait la cause ?

Quelle bouche ici-bas peut dire à quelque chose :

Tu n’iras pas plus loin ?

Sous l’élargissement sans fin, la borne plie ;

La création vit, croît et se multiplie ;

L’homme n’est qu’un témoin.

L’homme n’est qu’un témoin frémissant d’épouvante.

Les firmaments sont pleins de la sève vivante

Comme les animaux.

L’arbre prodigieux croise, agrandit, transforme,

Et mêle aux cieux profonds, comme une gerbe énorme,

Ses ténébreux rameaux.

Car la création est devant, Dieu derrière.

L’homme, du côté noir de l’obscure barrière,

Vit, rôdeur curieux ;

Il suffit que son front se lève pour qu’il voie

À travers la sinistre et morne claire-voie

Cet œil mystérieux.

IV

Donc ne nous disons pas : — Nous avons nos étoiles. —

Des flottes de soleils peut-être à pleines voiles

Viennent en ce moment ;

Peut-être que demain le Créateur terrible,

Refaisant notre nuit, va contre un autre crible

Changer le firmament.

Qui sait ? que savons-nous ? sur notre horizon sombre,

Que la création impénétrable encombre

De ses taillis sacrés,

Muraille obscure où vient battre le flot de l’être,

Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître

Des astres effarés ;

Des astres éperdus arrivant des abîmes,

Venant des profondeurs ou descendant des cimes,

Et, sous nos noirs arceaux,

Entrant en foule, épars, ardents, pareils au rêve,

Comme dans un grand vent s’abat sur une grève

Une troupe d’oiseaux ;

Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,

Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,

Sur nos bois, sur nos monts,

Et nous pétrifiant de leurs aspects étranges ;

Car dans le gouffre énorme il est des mondes anges

Et des soleils démons !

Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres,

Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbres

Et ses flots de rayons,

Le muet Infini, sombre mer ignorée,

Roule vers notre ciel une grande marée

De constellations !

Marine-Terrace, avril 1854.

X ÉCLAIRCIE

L’Océan resplendit sous sa vaste nuée.

L’onde, de son combat sans fin exténuée,

S’assoupit, et, laissant l’écueil se reposer,

Fait de toute la rive un immense baiser.

On dirait qu’en tous lieux, en même temps, la vie

Dissout le mal, le deuil, l’hiver, la nuit, l’envie,

Et que le mort couché dit au vivant debout :

Aime ! et qu’une âme obscure, épanouie en tout,

Avance doucement sa bouche vers nos lèvres.

L’être, éteignant dans l’ombre et l’extase ses fièvres,

Ouvrant ses flancs, ses seins, ses yeux, ses cœurs épars,

Dans ses pores profonds reçoit de toutes parts

La pénétration de la sève sacrée.

La grande paix d’en haut vient comme une marée.

Le brin d’herbe palpite aux fentes du pavé ;

Et l’âme a chaud. On sent que le nid est couvé.

L’infini semble plein d’un frisson de feuillée.

On croit être à cette heure où la terre éveillée

Entend le bruit que fait l’ouverture du jour,

Le premier pas du vent, du travail, de l’amour,

De l’homme, et le verrou de la porte sonore,

Et le hennissement du blanc cheval aurore.

Le moineau d’un coup d’aile, ainsi qu’un fol esprit,

Vient taquiner le flot monstrueux qui sourit ;

L’air joue avec la mouche, et l’écume avec l’aigle ;

Le grave laboureur fait ses sillons et règle

La page où s’écrira le poëme des blés ;

Des pêcheurs sont là-bas sous un pampre attablés ;

L’horizon semble un rêve éblouissant où nage

L’écaille de la mer, la plume du nuage,

Car l’Océan est hydre et le nuage oiseau.

Une lueur, rayon vague, part du berceau

Qu’une femme balance au seuil d’une chaumière,

Dore les champs, les fleurs, l’onde et devient lumière

En touchant un tombeau qui dort près du clocher.

Le jour plonge au plus noir du gouffre, et va chercher

L’ombre, et la baise au front sous l’eau sombre et hagarde.

Tout est doux, calme, heureux, apaisé ; Dieu regarde.

Marine-Terrace, juillet 1855.

XI

Oh ! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges,

Que de fois nous devons vous attrister, archanges !

C’est vraiment une chose amère de songer

Qu’en ce monde où l’esprit n’est qu’un morne étranger,

Où la volupté rit, jeune, et si décrépite !

Où dans les lits profonds l’aile d’en bas palpite,

Quand, pâmé, dans un nimbe ou bien dans un éclair,

On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair,

À l’heure où l’on s’enivre aux lèvres d’une femme

De ce qu’on croit l’amour, de ce qu’on prend pour l’âme,

Sang du cœur, vin des sens âcre et délicieux,

On fait rougir là-haut quelque passant des cieux !

Juin 1855.

XII AUX ANGES QUI NOUS VOIENT

— Passant, qu’es-tu ? je te connais.

Mais, étant spectre, ombre et nuage,

Tu n’as plus de sexe ni d’âge.

— Je suis ta mère, et je venais !

— Et toi dont l’aile hésite et brille,

Dont l’œil est noyé de douceur,

Qu’es-tu, passant ? — Je suis ta sœur.

— Et toi, qu’es-tu ? — Je suis ta fille.

— Et toi, qu’es-tu, passant ? — Je suis

Celle à qui tu disais : Je t’aime !

— Et toi ? — Je suis ton âme même. —

Oh ! cachez-moi, profondes nuits !

Juin 1855.

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XIII CADAVER

Ô mort ! heure splendide ! ô rayons mortuaires !

Avez-vous quelquefois soulevé des suaires ?

Et, pendant qu’on pleurait, et qu’au chevet du lit,

Frères, amis, enfants, la mère qui pâlit,

Éperdus, sanglotaient dans le deuil qui les navre,

Avez-vous regardé sourire le cadavre ?

Tout à l’heure il râlait, se tordait, étouffait ;

Maintenant il rayonne. Abîme ! qui donc fait

Cette lueur qu’a l’homme en entrant dans les ombres ?

Qu’est-ce que le sépulcre ? et d’où vient, penseurs sombres,

Cette sérénité formidable des morts ?

C’est que le secret s’ouvre et que l’être est dehors ;

C’est que l’âme — qui voit, puis brille, puis flamboie, —

Rit, et que le corps même a sa terrible joie.

La chair se dit : — Je vais être terre, et germer,

Et fleurir comme sève, et, comme fleur, aimer !

Je vais me rajeunir dans la jeunesse énorme

Du buisson, de l’eau vive, et du chêne, et de l’orme,

Et me répandre aux lacs, aux flots, aux monts, aux prés,

Aux rochers, aux splendeurs des grands couchants pourprés,

Aux ravins, aux halliers, aux brises de la nue,

Aux murmures profonds de la vie inconnue !

Je vais être oiseau, vent, cri des eaux, bruit des cieux,

Et palpitation du tout prodigieux ! —

Tous ces atomes las, dont l’homme était le maître,

Sont joyeux d’être mis en liberté dans l’être,

De vivre, et de rentrer au gouffre qui leur plaît.

L’haleine, que la fièvre aigrissait et brûlait,

Va devenir parfum, et la voix harmonie ;

Le sang va retourner à la veine infinie,

Et couler, ruisseau clair, aux champs où le bœuf roux

Mugit le soir avec l’herbe jusqu’aux genoux ;

Les os ont déjà pris la majesté des marbres ;

La chevelure sent le grand frisson des arbres,

Et songe aux cerfs errants, au lierre, aux nids chantants

Qui vont l’emplir du souffle adoré du printemps.

Et voyez le regard, qu’une ombre étrange voile,

Et qui, mystérieux, semble un lever d’étoile !

Oui, Dieu le veut, la mort, c’est l’ineffable chant

De l’âme et de la bête à la fin se lâchant ;

C’est une double issue ouverte à l’être double.

Dieu disperse, à cette heure inexprimable et trouble,

Le corps dans l’univers et l’âme dans l’amour.

Une espèce d’azur que dore un vague jour,

L’air de l’éternité, puissant, calme, salubre,

Frémit et resplendit sous le linceul lugubre ;

Et des plis du drap noir tombent tous nos ennuis.

La mort est bleue. Ô mort ! ô paix ! L’ombre des nuits,

Le roseau des étangs, le roc du monticule,

L’épanouissement sombre du crépuscule,

Le vent, souffle farouche ou providentiel,

L’air, la terre, le feu, l’eau, tout, même le ciel,

Se mêle à cette chair qui devient solennelle.

Un commencement d’astre éclôt dans la prunelle.

Au cimetière, août 1855.

XIV

Ô gouffre ! l’âme plonge et rapporte le doute.

Nous entendons sur nous les heures, goutte à goutte,

Tomber comme l’eau sur les plombs ;

L’homme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre ;

Les formes de la nuit vont et viennent dans l’ombre ;

Et nous, pâles, nous contemplons.

Nous contemplons l’obscur, l’inconnu, l’invisible.

Nous sondons le réel, l’idéal, le possible,

L’être, spectre toujours présent.

Nous regardons trembler l’ombre indéterminée.

Nous sommes accoudés sur notre destinée,

L’œil fixe et l’esprit frémissant.

Nous épions des bruits dans ces vides funèbres ;

Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres,

Dont frissonne l’obscurité ;

Et, par moment, perdus dans les nuits insondables,

Nous voyons s’éclairer de lueurs formidables

La vitre de l’éternité.

Marine-Terrace, septembre 1853.

XV À CELLE QUI EST VOILÉE

Tu me parles du fond d’un rêve

Comme une âme parle aux vivants.

Comme l’écume de la grève,

Ta robe flotte dans les vents.

Je suis l’algue des flots sans nombre,

Le captif du destin vainqueur ;

Je suis celui que toute l’ombre

Couvre sans éteindre son cœur.

Mon esprit ressemble à cette île,

Et mon sort à cet océan ;

Et je suis l’habitant tranquille

De la foudre et de l’ouragan.

Je suis le proscrit qui se voile,

Qui songe, et chante, loin du bruit,

Avec la chouette et l’étoile,

La sombre chanson de la nuit.

Toi, n’es-tu pas, comme moi-même,

Flambeau dans ce monde âpre et vil,

Âme, c’est-à-dire problème,

Et femme, c’est-à-dire exil ?

Sors du nuage, ombre charmante.

Ô fantôme, laisse-toi voir !

Sois un phare dans ma tourmente,

Sois un regard dans mon ciel noir !

Cherche-moi parmi les mouettes !

Dresse un rayon sur mon récif,

Et, dans mes profondeurs muettes,

La blancheur de l’ange pensif !

Sois l’asile qui passe et se mêle

Aux grandes vagues en courroux.

Oh, viens ! tu dois être bien belle,

Car ton chant lointain est bien doux ;

Car la nuit engendre l’aurore ;

C’est peut-être une loi des cieux

Que mon noir destin fasse éclore

Ton sourire mystérieux !

Dans ce ténébreux monde où j’erre,

Nous devons nous apercevoir,

Toi, toute faite de lumière,

Moi, tout composé de devoir !

Tu me dis de loin que tu m’aimes,

Et que, la nuit, à l’horizon,

Tu viens voir sur les grèves blêmes

Le spectre blanc de ma maison.

Là, méditant sous le grand dôme,

Près du flot sans trêve agité,

Surprise de trouver l’atome

Ressemblant à l’immensité,

Tu compares, sans me connaître,

L’onde à l’homme, l’ombre au banni,

Ma lampe étoilant ma fenêtre

À l’astre étoilant l’infini !

Parfois, comme au fond d’une tombe,

Je te sens sur mon front fatal,

Bouche de l’Inconnu d’où tombe

Le pur baiser de l’Idéal.

À ton souffle, vers Dieu poussées,

Je sens en moi, douce frayeur,

Frissonner toutes mes pensées,

Feuilles de l’arbre intérieur.

Mais tu ne veux pas qu’on te voie ;

Tu viens et tu fuis tour à tour ;

Tu ne veux pas te nommer joie,

Ayant dit : Je m’appelle amour.

Oh, fais un pas de plus ! Viens, entre,

Si nul devoir ne le défend ;

Viens voir mon âme dans son antre,

L’esprit lion, le cœur enfant ;

Viens voir le désert où j’habite,

Seul sous mon plafond effrayant ;

Sois l’ange chez le cénobite,

Sois la clarté chez le voyant.

Change en perles dans mes décombres

Toutes mes gouttes de sueur !

Viens poser sur mes œuvres sombres

Ton doigt d’où sort une lueur !

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