Les Contemplations (page 26)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contemplations · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Du bord des sinistres ravines

Du rêve et de la vision,

J’entrevois les choses divines… —

Complète l’apparition !

Viens voir le songeur qui s’enflamme

À mesure qu’il se détruit,

Et, de jour en jour, dans son âme

A plus de mort et moins de nuit !

Viens ! viens dans ma brume hagarde,

Où naît la foi, d’où l’esprit sort,

Où confusément je regarde

Les formes obscures du sort.

Tout s’éclaire aux lueurs funèbres ;

Dieu, pour le penseur attristé,

Ouvre toujours les ténèbres

De brusques gouffres de clarté.

Avant d’être sur cette terre,

Je sens que jadis j’ai plané ;

J’étais l’archange solitaire,

Et mon malheur, c’est d’être né.

Sur mon âme, qui fut colombe,

Viens, toi qui des cieux as le sceau.

Quelquefois une plume tombe

Sur le cadavre d’un oiseau.

Oui, mon malheur irréparable,

C’est de pendre aux deux éléments,

C’est d’avoir en moi, misérable,

De la fange et des firmaments !

Hélas ! hélas ! c’est d’être un homme ;

C’est de songer que j’étais beau,

D’ignorer comment je me nomme,

D’être un ciel et d’être un tombeau !

C’est d’être un forçat qui promène

Son vil labeur sous le ciel bleu ;

C’est de porter la hotte humaine

Où j’avais vos ailes, mon Dieu !

C’est de traîner de la matière ;

C’est d’être plein, moi, fils du jour,

De la terre du cimetière,

Même quand je m’écrie : Amour !

Marine-Terrace, janvier 1854.

XVI HORROR

I

Esprit mystérieux qui, le doigt sur ta bouche,

Passes… ne t’en va pas ! parle à l’homme farouche

Ivre d’ombre et d’immensité,

Parle-moi, toi, front blanc qui dans ma nuit te penches !

Réponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches

Comme un souffle de la clarté !

Est-ce toi que chez moi minuit parfois apporte ?

Est-ce toi qui heurtais l’autre nuit à ma porte,

Pendant que je ne dormais pas ?

C’est donc vers moi que vient lentement ta lumière ?

La pierre de mon seuil peut-être est la première

Des sombres marches du trépas.

Peut-être qu’à ma porte ouvrant sur l’ombre immense,

L’invisible escalier des ténèbres commence ;

Peut-être, ô pâles échappés,

Quand vous montez du fond de l’horreur sépulcrale,

Ô morts, quand vous sortez de la froide spirale,

Est-ce chez moi que vous frappez !

Car la maison d’exil, mêlée aux catacombes,

Est adossée au mur de la ville des tombes.

Le proscrit est celui qui sort ;

Il flotte submergé comme la nef qui sombre.

Le jour le voit à peine et dit : Quelle est cette ombre ?

Et la nuit dit : Quel est ce mort ?

Sois la bienvenue, ombre ! ô ma sœur ! ô figure

Qui me fais signe alors que sur l’énigme obscure

Je me penche, sinistre et seul ;

Et qui viens, m’effrayant de ta lueur sublime,

Essuyer sur mon front la sueur de l’abîme

Avec un pan de ton linceul !

II

Oh ! que le gouffre est noir et que l’œil est débile !

Nous avons devant nous le silence immobile.

Qui sommes-nous ? où sommes-nous ?

Faut-il jouir ? faut-il pleurer ? Ceux qu’on rencontre

Passent. Quelle est la loi ? La prière nous montre

L’écorchure de ses genoux.

D’où viens-tu ? Je ne sais. Où vas-tu ? Je l’ignore.

L’homme ainsi parle à l’homme et l’onde au flot sonore.

Tout va, tout vient, tout ment, tout fuit.

Parfois nous devenons pâles, hommes et femmes,

Comme si nous sentions se fermer sur nos âmes

La main de la géante nuit.

Nous voyons fuir la flèche et l’ombre est sur la cible.

L’homme est lancé. Par qui ? vers qui ? Dans l’invisible.

L’arc ténébreux siffle dans l’air.

En voyant ceux qu’on aime en nos bras se dissoudre,

Nous demandons si c’est pour la mort, coup de foudre,

Qu’est faite, hélas, la vie éclair !

Nous demandons, vivants douteux qu’un linceul couvre,

Si le profond tombeau qui devant nous s’entr’ouvre,

Abîme, espoir, asile, écueil,

N’est pas le firmament plein d’étoiles sans nombre,

Et si tous les clous d’or qu’on voit au ciel dans l’ombre

Ne sont pas les clous du cercueil ?

Nous sommes là ; nos dents tressaillent, nos vertèbres

Frémissent ; on dirait parfois que les ténèbres,

Ô terreur ! sont pleines de pas.

Qu’est-ce que l’ouragan, nuit ? C’est quelqu’un qui passe.

Nous entendons souffler les chevaux de l’espace

Traînant le char qu’on ne voit pas.

L’ombre semble absorbée en une idée unique.

L’eau sanglote ; à l’esprit la forêt communique

Un tremblement contagieux ;

Et tout semble éclairé, dans la brume où tout penche,

Du reflet que ferait la grande pierre blanche

D’un sépulcre prodigieux.

III

La chose est pour la chose ici-bas un problème.

L’être pour l’être est sphinx. L’aube au jour paraît blême ;

L’éclair est noir pour le rayon.

Dans la création vague et crépusculaire,

Les objets effarés qu’un jour sinistre éclaire,

Sont l’un pour l’autre vision.

La cendre ne sait pas ce que pense le marbre ;

L’écueil écoute en vain le flot ; la branche d’arbre

Ne sait pas ce que dit le vent.

Qui punit-on ici ? Passez sans vous connaître !

Est-ce toi le coupable, enfant qui viens de naître ?

Ô mort, est-ce toi le vivant ?

Nous avons dans l’esprit des sommets, nos idées,

Nos rêves, nos vertus, d’escarpements bordées,

Et nos espoirs construits si tôt ;

Nous tâchons d’appliquer à ces cimes étranges

L’âpre échelle de feu par où montent les anges ;

Job est en bas, Christ est en haut.

Nous aimons. À quoi bon ? Nous souffrons. Pour quoi faire ?

Je préfère mourir et m’en aller. Préfère.

Allez, choisissez vos chemins.

L’être effrayant se tait au fond du ciel nocturne,

Et regarde tomber de la bouche de l’urne

Le flot livide des humains.

Nous pensons. Après ? Rampe, esprit ! garde tes chaînes.

Quand vous vous promenez le soir parmi les chênes

Et les rochers aux vagues yeux,

Ne sentez-vous pas l’ombre où vos regards se plongent

Reculer ? Savez-vous seulement à quoi songent

Tous ces muets mystérieux ?

Nous jugeons. Nous dressons l’échafaud. L’homme tue

Et meurt. Le genre humain, foule d’erreur vêtue,

Condamne, extermine, détruit,

Puis s’en va. Le poteau du gibet, ô démence !

Ô deuil ! est le bâton de cet aveugle immense

Marchant dans cet immense nuit.

Crime ! enfer ! quel zénith effrayant que le nôtre,

Où les douze Césars toujours l’un après l’autre

Reviennent, noirs soleils errants !

L’homme, au-dessus de lui, du fond des maux sans borne,

Voit éternellement tourner dans son ciel morne

Ce zodiaque de tyrans.

IV

Depuis quatre mille ans que, courbé sous la haine,

Perçant sa tombe avec les débris de sa chaîne,

Fouillant le bas, creusant le haut,

Il cherche à s’évader à travers la nature,

L’esprit forçat n’a pas encor fait d’ouverture

À la voûte du ciel cachot.

Oui, le penseur en vain, dans ses essors funèbres,

Heurte son âme d’ombre au plafond de ténèbres ;

Il tombe, il meurt ; son temps est court ;

Et nous n’entendons rien, dans la nuit qu’il nous lègue,

Que ce que dit tout bas la création bègue

À l’oreille du tombeau sourd.

Nous sommes les passants, les foules et les races.

Nous sentons, frissonnants, des souffles sur nos faces.

Nous sommes le gouffre agité ;

Nous sommes ce que l’air chasse au vent de son aile ;

Nous sommes les flocons de la neige éternelle

Dans l’éternelle obscurité.

Pour qui luis-tu, Vénus ? Où roules-tu, Saturne ?

Ils vont. Rien ne répond dans l’éther taciturne.

L’homme grelotte, seul et nu.

L’étendue aux flots noirs déborde, d’horreur pleine ;

L’énigme a peur du mot ; l’infini semble à peine

Pouvoir contenir l’inconnu.

Toujours la nuit ! jamais l’azur ! jamais l’aurore !

Nous marchons. Nous n’avons point fait un pas encore !

Nous rêvons ce qu’Adam rêva ;

La création flotte et fuit, des vents battue ;

Nous distinguons dans l’ombre une immense statue,

Et nous lui disons : Jéhovah !

Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854.

XVII DOLOR

Création ! figure en deuil ! Isis austère !

Peut-être l’homme est-il son trouble et son mystère ?

Peut-être qu’elle nous craint tous,

Et qu’à l’heure où, ployés sous notre loi mortelle,

Hagards et stupéfaits, nous tremblons devant elle,

Elle frissonne devant nous !

Ne riez point. Souffrez gravement. Soyons dignes,

Corbeaux, hiboux, vautours, de redevenir cygnes !

Courbons-nous sous l’obscure loi.

Ne jetons pas le doute aux flots comme une sonde.

Marchons sans savoir où, parlons sans qu’on réponde,

Et pleurons sans savoir pourquoi.

Homme, n’exige pas qu’on rompe le silence ;

Dis-toi : Je suis puni. Baisse la tête et pense.

C’est assez de ce que tu vois.

Une parole peut sortir du puits farouche ;

Ne la demande pas. Si l’abîme est la bouche,

Ô Dieu, qu’est-ce donc que la voix ?

Ne nous irritons pas. Il n’est pas bon de faire,

Vers la clarté qui luit au centre de la sphère,

À travers les cieux transparents,

Voler l’affront, les cris, le rire et la satire,

Et que le chandelier à sept branches attire

Tous ces noirs phalènes errants.

Mais, grandis, rêve, souffre, aime, vis, vieillis, tombe.

L’explication sainte et calme est dans la tombe.

Ô vivants ! ne blasphémons point.

Qu’importe à l’Incréé, qui, soulevant ses voiles,

Nous offre le grand ciel, les mondes, les étoiles,

Qu’une ombre lui montre le poing ?

Nous figurons-nous donc qu’à l’heure où tout le prie,

Pendant qu’il crée et vit, pendant qu’il approprie

À chaque astre une humanité,

Nous pouvons de nos cris troubler sa plénitude,

Cracher notre néant jusqu’en sa solitude,

Et lui gâter l’éternité ?

Être ! quand dans l’éther tu dessinas les formes,

Partout où tu traças les orbites énormes

Des univers qui n’étaient pas,

Des soleils ont jailli, fleurs de flamme, et sans nombre,

Des trous qu’au firmament, en s’y posant dans l’ombre,

Fit la pointe de ton compas !

Qui sommes-nous ? La nuit, la mort, l’oubli, personne.

Il est. Cette splendeur suffit pour qu’on frissonne.

C’est lui l’amour, c’est lui le feu.

Quand les fleurs en avril éclatent pêle-mêle,

C’est lui. C’est lui qui gonfle, ainsi qu’une mamelle,

La rondeur de l’océan bleu.

Le penseur cherche l’homme et trouve de la cendre.

Il trouve l’orgueil froid, le mal, l’amour à vendre,

L’erreur, le sac d’or effronté,

La haine et son couteau, l’envie et son suaire,

En mettant au hasard la main dans l’ossuaire

Que nous nommons humanité.

Parce que nous souffrons, noirs et sans rien connaître,

Stupide, l’homme dit : — Je ne veux pas de l’Être !

Je souffre ; donc, l’Être n’est pas ! —

Tu n’admires que toi, vil passant, dans ce monde !

Tu prends pour de l’argent, ô ver, ta bave immonde

Marquant la place où tu rampas !

Notre nuit veut rayer ce jour qui nous éclaire ;

Nous crispons sur ce nom nos doigts pleins de colère ;

Rage d’enfant qui coûte cher !

Et nous nous figurons, race imbécile et dure,

Que nous avons un peu de Dieu dans notre ordure

Entre notre ongle et notre chair !

Nier l’Être ! à quoi bon ? L’ironie âpre et noire

Peut-elle se pencher sur le gouffre et le boire,

Comme elle boit son propre fiel ?

Quand notre orgueil le tait, notre douleur le nomme.

Le sarcasme peut-il, en crevant l’œil à l’homme,

Crever les étoiles au ciel ?

Ah ! quand nous le frappons, c’est pour nous qu’est la plaie.

Pensons, croyons. Voit-on l’océan qui bégaie,

Mordre avec rage son bâillon ?

Adorons-le dans l’astre, et la fleur, et la femme.

Ô vivants, la pensée est la pourpre de l’âme ;

Le blasphème en est le haillon.

Ne raillons pas. Nos cœurs sont les pavés du temple.

Il nous regarde, lui que l’infini contemple.

Insensé qui nie et qui mord !

Dans un rire imprudent, ne faisons pas, fils d’Ève,

Apparaître nos dents devant son œil qui rêve,

Comme elles seront dans la mort.

La femme nue ayant les hanches découvertes,

Chair qui tente l’esprit, rit sous les feuilles vertes ;

N’allons pas rire à son côté.

Ne chantons pas : — Jouir est tout. Le ciel est vide. —

La nuit a peur, vous dis-je ! elle devient livide

En contemplant l’immensité.

Ô douleur ! clef des cieux ! L’ironie est fumée.

L’expiation rouvre une porte fermée ;

Les souffrances sont des faveurs.

Regardons, au-dessus des multitudes folles,

Monter vers les gibets et vers les auréoles

Les grands sacrifiés rêveurs.

Monter, c’est s’immoler. Toute cime est sévère.

L’Olympe lentement se transforme en Calvaire ;

Partout le martyre est écrit ;

Une immense croix gît dans notre nuit profonde ;

Et nous voyons saigner aux quatre coins du monde

Les quatre clous de Jésus-Christ.

Ah ! vivants, vous doutez ! ah ! vous riez, squelettes !

Lorsque l’aube apparaît, ceinte de bandelettes

D’or, d’émeraude et de carmin,

Vous huez, vous prenez, larves que le jour dore,

Pour la jeter au front céleste de l’aurore,

De la cendre dans votre main.

Vous criez : — Tout est mal. L’aigle vaut le reptile.

Tout ce que nous voyons n’est qu’une ombre inutile.

La vie au néant nous vomit.

Rien avant, rien après. Le sage doute et raille. —

Et, pendant ce temps-là, le brin d’herbe tressaille,

L’aube pleure, et le vent gémit.

Chaque fois qu’ici-bas l’homme, en proie aux désastres,

Rit, blasphème, et secoue, en regardant les astres,

Le sarcasme, ce vil lambeau,

Les morts se dressent froids au fond du caveau sombre,

Et de leur doigt de spectre écrivent — Dieu — dans l’ombre,

Sous la pierre de leur tombeau.

Marine-Terrace, 31 mars 1854.

XVIII

Hélas ! tout est sépulcre. On en sort, on y tombe ;

La nuit est la muraille immense de la tombe.

Les astres, dont luit la clarté,

Orion, Sirius, Mars, Jupiter, Mercure,

Sont les cailloux qu’on voit dans ta tranchée obscure,

Ô sombre fosse Éternité !

Une nuit, un esprit me parla dans un rêve,

Et me dit : — Je suis aigle en un ciel où se lève

Un soleil qui t’est inconnu.

J’ai voulu soulever un coin du vaste voile ;

J’ai voulu voir de près ton ciel et ton étoile ;

Et c’est pourquoi je suis venu ;

Et, quand j’ai traversé les cieux grands et terribles,

Quand j’ai vu le monceau des ténèbres horribles

Et l’abîme énorme où l’œil fuit,

Je me suis demandé si cette ombre où l’on souffre

Pourrait jamais combler ce puits, et si ce gouffre

Pourrait contenir cette nuit !

Et moi, l’aigle lointain, épouvanté, j’arrive ;

Et je crie, et je viens m’abattre sur ta rive,

Près de toi, songeur sans flambeau.

Connais-tu ces frissons, cette horreur, ce vertige,

Toi, l’autre aigle de l’autre azur ? — Je suis, lui dis-je,

L’autre ver de l’autre tombeau.

Au dolmen de la Corbière, juin 1855.

XIX VOYAGE DE NUIT

On conteste, on dispute, on proclame, on ignore.

Chaque religion est une tour sonore ;

Ce qu’un prêtre édifie, un prêtre le détruit ;

Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit,

Fait, dans l’obscurité sinistre et solennelle,

Rendre un son différent à la cloche éternelle.

Nul ne connaît le fond, nul ne voit le sommet.

Tout l’équipage humain semble en démence ; on met

Un aveugle en vigie, un manchot à la barre ;

À peine a-t-on passé du sauvage au barbare,

À peine a-t-on franchi le plus noir de l’horreur,

À peine a-t-on, parmi le vertige et l’erreur,

Dans ce brouillard où l’homme attend, songe et soupire,

Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire,

Que le vieux temps revient et nous mord les talons,

Et nous crie : Arrêtez ! Socrate dit : Allons !

Jésus-Christ dit : Plus loin ! et le sage et l’apôtre

S’en vont se demander dans le ciel l’un à l’autre

Quel goût a la ciguë et quel goût a le fiel.

Par moments, voyant l’homme ingrat, fourbe et cruel,

Satan lui prend la main sous le linceul de l’ombre.

Nous appelons science un tâtonnement sombre.

L’abîme, autour de nous, lugubre tremblement,

S’ouvre et se ferme ; et l’œil s’effraie également

De ce qui s’engloutit et de ce qui surnage.

Sans cesse le progrès, roue au double engrenage,

Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu’un.

Le mal peut être joie, et le poison parfum.

Le crime avec la loi morne et mélancolique

Lutte ; le poignard parle, et l’échafaud réplique.

Nous entendons, sans voir la source ni la fin,

Derrière notre nuit, derrière notre faim,

Tous les livres