Les Contemplations (page 27)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contemplations · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Rire l’ombre Ignorance et la larve Misère.

Le lys a-t-il raison ? et l’astre est-il sincère ?

Je dis oui, tu dis non. Ténèbres et rayons

Affirment à la fois. Doute, Adam ! Nous voyons

De la nuit dans l’enfant, de la nuit dans la femme ;

Et sur notre avenir nous querellons notre âme ;

Et, brûlé, puis glacé, chaos, semoun, frimas,

L’homme de l’infini traverse les climats.

Tout est brume ; le vent souffle avec des huées,

Et de nos passions arrache des nuées ;

Rousseau dit : L’homme monte ; et de Maistre : Il descend !

Mais, ô Dieu ! le navire énorme et frémissant,

Le monstrueux vaisseau sans agrès et sans voiles,

Qui flotte, globe noir, dans la mer des étoiles,

Et qui porte nos maux, fourmillement humain,

Va, marche, vogue et roule, et connaît son chemin ;

Le ciel sombre, où parfois la blancheur semble éclore,

À l’effrayant roulis mêle un frisson d’aurore ;

De moment en moment le sort est moins obscur ;

Et l’on sent bien qu’on est emporté vers l’azur.

Marine-Terrace, octobre 1855.

XX RELIGIO

L’ombre venait ; le soir tombait, calme et terrible.

Hermann me dit : — Quelle est ta foi, quelle est ta bible ?

Parle. Es-tu ton propre géant ?

Si tes vers ne sont pas de vains flocons d’écume,

Si ta strophe n’est pas un tison noir qui fume

Sur le tas de cendre Néant,

Si tu n’es pas une âme en l’abîme engloutie,

Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie ?

Quelle est donc la source où tu bois ? —

Je me taisais ; il dit : — Songeur qui civilises, —

Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises ? —

Nous marchions tous deux dans les bois.

Et je lui dis : — Je prie. — Hermann dit : — Dans quel temple ?

Quel est le célébrant que ton âme contemple,

Et l’autel qu’elle réfléchit ?

Devant quel confesseur la fais-tu comparaître ?

— L’église, c’est l’azur, lui dis-je ; et quant au prêtre… —

En ce moment le ciel blanchit.

La lune à l’horizon montait, hostie énorme ;

Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l’orme,

Le loup, et l’aigle, et l’alcyon ;

Lui montrant l’astre d’or sur la terre obscurcie,

Je lui dis : — Courbe-toi. Dieu lui-même officie,

Et voici l’élévation.

Marine-Terrace, octobre 1855.

XXI SPES

De partout, de l’abîme où n’est pas Jéhovah,

Jusqu’au zénith, plafond où l’espérance va

Se casser l’aile et d’où redescend la prière,

En bas, en haut, au fond, en avant, en arrière,

L’énorme obscurité qu’agitent tous les vents,

Enveloppe, linceul, les morts et les vivants,

Et sur le monstrueux, sur l’impur, sur l’horrible,

Laisse tomber les pans de son rideau terrible ;

Si l’on parle à la brume effrayante qui fuit,

L’immensité dit : Mort ! L’éternité dit : Nuit !

L’âme, sans lire un mot, feuillette un noir registre ;

L’univers tout entier est un géant sinistre ;

L’aveugle est d’autant plus affreux qu’il est plus grand ;

Tout semble le chevet d’un immense mourant ;

Tout est l’ombre. Pareille au reflet d’une lampe,

Au fond, une lueur imperceptible rampe ;

C’est à peine un coin blanc, pas même une rougeur.

Un seul homme debout, qu’ils nomment le songeur,

Regarde la clarté du haut de la colline ;

Et tout, hormis le coq à la voix sibylline,

Raille et nie ; et, passants confus, marcheurs nombreux,

Toute la foule éclate en rires ténébreux

Quand ce vivant, qui n’a pas d’autre signe lui-même

Parmi tous ces fronts noirs que d’être le front blême,

Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit :

Cette blancheur est plus que toute cette nuit !

Janvier 1856.

XXII CE QUE C’EST QUE LA MORT

Ne dites pas : mourir ; dites : naître. Croyez.

On voit ce que je vois et ce que vous voyez ;

On est l’homme mauvais que je suis, que vous êtes ;

On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes ;

On tâche d’oublier le bas, la fin, l’écueil,

La sombre égalité du mal et du cercueil ;

Quoique le plus petit vaille le plus prospère ;

Car tous les hommes sont les fils du même père,

Ils sont la même larme et sortent du même œil.

On vit, usant ses jours à se remplir d’orgueil ;

On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe,

On monte. Quelle est donc cette aube ? C’est la tombe.

Où suis-je ? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnu

Vous jette au seuil des cieux. On tremble ; on se voit nu,

Impur, hideux, noué des mille nœuds funèbres

De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres ;

Et soudain on entend quelqu’un dans l’infini

Qui chante, et par quelqu’un on sent qu’on est béni,

Sans voir la main d’où tombe à notre âme méchante

L’amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.

On arrive homme, deuil, glaçon, neige ; on se sent

Fondre et vivre ; et, d’extase et d’azur s’emplissant,

Tout notre être frémit de la défaite étrange

Du monstre qui devient dans la lumière un ange.

Au dolmen de la tour Blanche, jour des Morts, novembre 1854.

XXIII LES MAGES

I

Pourquoi donc faites-vous des prêtres

Quand vous en avez parmi vous ?

Les esprits conducteurs des êtres

Portent un signe sombre et doux.

Nous naissons tous ce que nous sommes.

Dieu de ses mains sacre les hommes

Dans les ténèbres des berceaux ;

Son effrayant doigt invisible

Écrit sous leur crâne la bible

Des arbres, des monts et des eaux.

Ces hommes, ce sont les poëtes ;

Ceux dont l’aile monte et descend ;

Toutes les bouches inquiètes

Qu’ouvre le verbe frémissant ;

Les Virgiles, les Isaïes ;

Toutes les âmes envahies

Par les grandes brumes du sort ;

Tous ceux en qui Dieu se concentre ;

Tous les yeux où la lumière entre,

Tous les fronts d’où le rayon sort.

Ce sont ceux qu’attend Dieu propice

Sur les Horebs et les Thabors ;

Ceux que l’horrible précipice

Retient blêmissants à ses bords ;

Ceux qui sentent la pierre vivre ;

Ceux que Pan formidable enivre ;

Ceux qui sont tout pensifs devant

Les nuages, ces solitudes

Où passent en mille attitudes

Les groupes sonores du vent.

Ce sont les sévères artistes

Que l’aube attire à ses blancheurs,

Les savants, les inventeurs tristes,

Les puiseurs d’ombre, les chercheurs,

Qui ramassent dans les ténèbres

Les faits, les chiffres, les algèbres,

Le nombre où tout est contenu,

Le doute où nos calculs succombent,

Et tous les morceaux noirs qui tombent

Du grand fronton de l’inconnu !

Ce sont les têtes fécondées

Vers qui monte et croît pas à pas

L’océan confus des idées,

Flux que la foule ne voit pas,

Mer de tous les infinis pleine,

Que Dieu suit, que la nuit amène,

Qui remplit l’homme de clarté,

Jette aux rochers l’écume amère,

Et lave les pieds nus d’Homère

Avec un flot d’éternité !

Le poëte s’adosse à l’arche.

David chante et voit Dieu de près ;

Hésiode médite et marche,

Grand prêtre fauve des forêts ;

Moïse, immense créature,

Étend ses mains sur la nature ;

Manès parle au gouffre puni,

Écouté des astres sans nombre… —

Génie ! ô tiare de l’ombre !

Pontificat de l’infini !

L’un à Patmos, l’autre à Tyane ;

D’autres criant : Demain ! demain !

D’autres qui sonnent la diane

Dans les sommeils du genre humain ;

L’un fatal, l’autre qui pardonne ;

Eschyle en qui frémit Dodone,

Milton, songeur de Whitehall,

Toi, vieux Shakspeare, âme éternelle ;

Ô figures dont la prunelle

Est la vitre de l’idéal !

Avec sa spirale sublime,

Archimède sur son sommet

Rouvrirait le puits de l’abîme

Si jamais Dieu le refermait ;

Euclide a les lois sous sa garde ;

Copernic éperdu regarde,

Dans les grands cieux aux mers pareils,

Gouffre où voguent des nefs sans proues,

Tourner toutes ces sombres roues

Dont les moyeux sont des soleils.

Les Thalès, puis les Pythagores ;

Et l’homme, parmi ses erreurs,

Comme dans l’herbe les fulgores,

Voit passer ces grands éclaireurs.

Aristophane rit des sages ;

Lucrèce, pour franchir les âges,

Crée un poëme dont l’œil luit,

Et donne à ce monstre sonore

Toutes les ailes de l’aurore,

Toutes les griffes de la nuit.

Rites profonds de la nature !

Quelques-uns de ces inspirés

Acceptent l’étrange aventure

Des monts noirs et des bois sacrés ;

Ils vont aux Thébaïdes sombres,

Et, là, blêmes dans les décombres,

Ils courbent le tigre fuyant,

L’hyène rampant sur le ventre,

L’océan, la montagne et l’antre,

Sous leur sacerdoce effrayant !

Tes cheveux sont gris sur l’abîme,

Jérôme, ô vieillard du désert !

Élie, un pâle esprit t’anime,

Un ange épouvanté te sert.

Amos, aux lieux inaccessibles,

Des sombres clairons invisibles

Ton oreille entend les accords ;

Ton âme, sur qui Dieu surplombe,

Est déjà toute dans la tombe,

Et tu vis absent de ton corps.

Tu gourmandes l’âme échappée,

Saint-Paul, ô lutteur redouté,

Immense apôtre de l’épée,

Grand vaincu de l’éternité !

Tu luis, tu frappes, tu réprouves ;

Et tu chasses du doigt ces louves,

Cythérée, Isis, Astarté ;

Tu veux punir et non absoudre,

Géant, et tu vois dans la foudre

Plus de glaive que de clarté.

Orphée est courbé sur le monde ;

L’éblouissant est ébloui ;

La création est profonde

Et monstrueuse autour de lui ;

Les rochers, ces rudes hercules,

Combattent dans les crépuscules

L’ouragan, sinistre inconnu ;

La mer en pleurs dans la mêlée

Tremble, et la vague échevelée

Se cramponne à leur torse nu.

Baruch au juste dans la peine

Dit : — Frère ! vos os sont meurtris ;

Votre vertu dans nos murs traîne

La chaîne affreuse du mépris ;

Mais comptez sur la délivrance,

Mettez en Dieu votre espérance,

Et de cette nuit du destin,

Demain, si vous avez su croire,

Vous vous lèverez plein de gloire,

Comme l’étoile du matin ! —

L’âme des Pindares se hausse

À la hauteur des Pélions ;

Daniel chante dans la fosse

Et fait sortir Dieu des lions ;

Tacite sculpte l’infamie ;

Perse, Archiloque et Jérémie

Ont le même éclair dans les yeux ;

Car le crime à sa suite attire

Les âpres chiens de la satire

Et le grand tonnerre des cieux.

Et voilà les prêtres du rire,

Scarron, noué dans les douleurs,

Ésope, que le fouet déchire,

Cervante aux fers, Molière en pleurs !

Le désespoir et l’espérance !

Entre Démocrite et Térence,

Rabelais, que nul ne comprit ;

Il berce Adam pour qu’il s’endorme,

Et son éclat de rire énorme

Est un des gouffres de l’esprit !

Et Plaute, à qui parlent les chèvres,

Arioste chantant Médor,

Catulle, Horace dont les lèvres

Font venir les abeilles d’or ;

Comme le double Dioscure,

Anacréon près d’Épicure,

Bion, tout pénétré de jour,

Moschus, sur qui l’Etna flamboie,

Voilà les prêtres de la joie !

Voilà les prêtres de l’amour !

Gluck et Beethoven sont à l’aise

Sous l’ange où Jacob se débat ;

Mozart sourit, et Pergolèse

Murmure ce grand mot : Stabat !

Le noir cerveau de Piranèse

Est une béante fournaise

Où se mêlent l’arche et le ciel,

L’escalier, la tour, la colonne ;

Où croît, monte, s’enfle et bouillonne

L’incommensurable Babel !

L’envie à leur ombre ricane.

Ces demi-dieux signent leur nom,

Bramante sur la Vaticane,

Phidias sur le Parthénon ;

Sur Jésus dans sa crèche blanche,

L’altier Buonarotti se penche

Comme un mage et comme un aïeul,

Et dans tes mains, ô Michel-Ange,

L’enfant devient spectre, et le lange

Est plus sombre que le linceul !

Chacun d’eux écrit un chapitre

Du rituel universel ;

Les uns sculptent le saint pupitre,

Les autres dorent le missel ;

Chacun fait son verset du psaume ;

Lysippe, debout sur l’Ithome,

Fait sa strophe en marbre serein,

Rembrandt, à l’ardente paupière,

En toile, Primatice en pierre,

Job en fumier, Dante en airain.

Et toutes ces strophes ensemble

Chantent l’être et montent à Dieu ;

L’une adore et luit, l’autre tremble ;

Toutes sont les griffons de feu ;

Toutes sont le cri des abîmes,

L’appel d’en bas, la voix des cimes,

Le frisson de notre lambeau,

L’hymne instinctif ou volontaire,

L’explication du mystère

Et l’ouverture du tombeau !

À nous qui ne vivons qu’une heure,

Elles font voir les profondeurs,

Et la misère intérieure,

Ciel, à côté de vos grandeurs !

L’homme, esprit captif, les écoute,

Pendant qu’en son cerveau le doute,

Bête aveugle aux lueurs d’en haut,

Pour y prendre l’âme indignée,

Suspend sa toile d’araignée

Au crâne, plafond du cachot.

Elles consolent, aiment, pleurent,

Et, mariant l’idée aux sens,

Ceux qui restent à ceux qui meurent,

Les grains de cendre aux grains d’encens,

Mêlant le sable aux pyramides,

Rendent en même temps humides,

Rappelant à l’un que tout fuit,

À l’autre sa splendeur première,

L’œil de l’astre dans la lumière,

Et l’œil du monstre dans la nuit.

II

Oui, c’est un prêtre que Socrate !

Oui, c’est un prêtre que Caton !

Quand Juvénal fuit Rome ingrate,

Nul sceptre ne vaut son bâton ;

Ce sont des prêtres, les Tyrtées,

Les Solons aux lois respectées,

Les Platons et les Raphaëls !

Fronts d’inspirés, d’esprits, d’arbitres !

Plus resplendissants que les mitres

Dans l’auréole des Noëls !

Vous voyez, fils de la nature,

Apparaître à votre flambeau

Des faces de lumière pure,

Larves du vrai, spectres du beau ;

Le mystère, en Grèce, en Chaldée,

Penseurs, grave à vos fronts l’idée

Et l’hiéroglyphe à vos murs ;

Et les Indes et les Égyptes

Dans les ténèbres de vos cryptes

S’enfoncent en porches obscurs !

Quand les cigognes du Caÿstre

S’envolent aux souffles des soirs ;

Quand la lune apparaît sinistre

Derrière les grands dômes noirs ;

Quand la trombe aux vagues s’appuie ;

Quand l’orage, l’horreur, la pluie,

Que tordent les bises d’hiver,

Répandent avec des huées

Toutes les larmes des nuées

Sur tous les sanglots de la mer ;

Quand dans les tombeaux les vents jouent

Avec les os des rois défunts ;

Quand les hautes herbes secouent

Leur chevelure de parfums ;

Quand sur nos deuils et sur nos fêtes

Toutes les cloches des tempêtes

Sonnent au suprême beffroi ;

Quand l’aube étale ses opales,

C’est pour ces contemplateurs pâles

Penchés dans l’éternel effroi !

Ils savent ce que le soir calme

Pense des morts qui vont partir,

Et ce que préfère la palme,

Du conquérant ou du martyr ;

Ils entendent ce que murmure

La voile, la gerbe, l’armure,

Ce que dit, dans le mois joyeux

Des longs jours et des fleurs écloses,

La petite bouche des roses

À l’oreille immense des cieux.

Les vents, les flots, les cris sauvages,

L’azur, l’horreur du bois jauni,

Sont les formidables breuvages

De ces altérés d’infini ;

Ils ajoutent, rêveurs austères,

À leur âme tous les mystères,

Toute la matière à leurs sens ;

Ils s’enivrent de l’étendue ;

L’ombre est une coupe tendue

Où boivent ces sombres passants.

Comme ils regardent, ces messies !

Oh ! comme ils songent, effarés !

Dans les ténèbres épaissies

Quels spectateurs démesurés !

Oh ! que de têtes stupéfaites !

Poëtes, apôtres, prophètes,

Méditant, parlant, écrivant,

Sous des suaires, sous des voiles,

Les plis des robes pleins d’étoiles,

Les barbes au gouffre du vent !

III

Savent-ils ce qu’ils font eux-mêmes,

Ces acteurs du drame profond ?

Savent-ils leur propre problème ?

Ils sont. Savent-ils ce qu’ils sont ?

Ils sortent du grand vestiaire

Où, pour s’habiller de matière,

Parfois l’ange même est venu.

Graves, tristes, joyeux, fantasques,

Ne sont-ils pas les sombres masques

De quelque prodige inconnu ?

La joie ou la douleur les farde ;

Ils projettent confusément,

Plus loin que la terre blafarde,

Leurs ombres sur le firmament ;

Leurs gestes étonnent l’abîme ;

Pendant qu’aux hommes, tourbe infime,

Ils parlent le langage humain,

Dans des profondeurs qu’on ignore,

Ils font surgir l’ombre ou l’aurore,

Chaque fois qu’ils lèvent la main.

Ils ont leur rôle ; ils ont leur forme ;

Ils vont, vêtus d’humanité,

Jouant la comédie énorme

Tous les livres