Les Feuilles d’automne

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Feuilles d’automne · 2 pages

XL

Toi, vertu, pleure si je meurs !

André Chénier.

Amis, un dernier mot ! — et je ferme à jamais

Ce livre, à ma pensée étranger désormais.

Je n’écouterai pas ce qu’en dira la foule.

Car, qu’importe à la source où son onde s’écoule ?

Et que m’importe, à moi, sur l’avenir penché,

Où va ce vent d’automne au souffle desséché

Qui passe, en emportant sur son aile inquiète

Et les feuilles de l’arbre et les vers du poëte ?

*

Oui, je suis jeune encore, et quoique sur mon front,

Où tant de passions et d’œuvres germeront,

Une ride de plus chaque jour soit tracée,

Comme un sillon qu’y fait le soc de ma pensée,

Dans le cours incertain du temps qui m’est donné,

L’été n’a pas encor trente fois rayonné.

Je suis fils de ce siècle ! Une erreur, chaque année,

S’en va de mon esprit, d’elle-même étonnée,

Et, détrompé de tout, mon culte n’est resté

Qu’à vous, sainte patrie et sainte liberté !

Je hais l’oppression d’une haine profonde.

Aussi, lorsque j’entends, dans quelque coin du monde,

Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier,

Un peuple qu’on égorge appeler et crier ;

Quand, par les rois chrétiens aux bourreaux turcs livrée,

La Grèce, notre mère, agonise éventrée ;

Quand l’Irlande saignante expire sur sa croix ;

Quand Teutonie aux fers se débat sous dix rois ;

Quand Lisbonne, jadis belle et toujours en fête,

Pend au gibet, les pieds de Miguel sur sa tête ;

Lorsqu’Albani gouverne au pays de Caton ;

Que Naples mange et dort ; lorsqu’avec son bâton,

Sceptre honteux et lourd que la peur divinise,

L’Autriche casse l’aile au lion de Venise ;

Quand Modène étranglé râle sous l’archiduc ;

Quand Dresde lutte et pleure au lit d’un roi caduc ;

Quand Madrid se rendort d’un sommeil léthargique ;

Quand Vienne tient Milan ; quand le lion Belgique,

Courbé comme le bœuf qui creuse un vil sillon,

N’a plus même de dents pour mordre son bâillon ;

Quand un Cosaque affreux, que la rage transporte,

Viole Varsovie échevelée et morte,

Et, souillant son linceul, chaste et sacré lambeau,

Se vautre sur la vierge étendue au tombeau ;

Alors, oh ! je maudis, dans leur cour, dans leur antre,

Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu’au ventre !

Je sens que le poëte est leur juge ! je sens

Que la muse indignée, avec ses poings puissants,

Peut, comme au pilori, les lier sur leur trône

Et leur faire un carcan de leur lâche couronne,

Et renvoyer ces rois, qu’on aurait pu bénir,

Marqués au front d’un vers que lira l’avenir !

Oh ! la muse se doit aux peuples sans défense !

J’oublie alors l’amour, la famille, l’enfance,

Et les molles chansons, et le loisir serein,

Et j’ajoute à ma lyre une corde d’airain !

Novembre 1831.

XXXIX

Amor de mi pecho,

Pecho de mi amor !

Arbol, que has hecho,

Que has hecho del flor ?

Romance.

Avant que mes chansons aimées,

Si jeunes et si parfumées,

Du monde eussent subi l’affront,

Loin du peuple ingrat qui les foule,

Comme elles fleurissaient en foule,

Vertes et fraîches sur mon front !

De l’arbre à présent détachées,

Fleurs par l’aquilon desséchées,

Vains débris qu’on traîne en rêvant,

Elles errent éparpillées,

De fange ou de poudre souillées,

Au gré du lot, au gré du vent.

Moi, comme des feuilles flétries,

Je les vois, toutes défleuries,

Courir sur le sol dépouillé ;

Et la foule qui m’environne,

En broyant du pied ma couronne,

Passe et rit de l’arbre effeuillé !

6 septembre 1828.

XIII

Quot libras in duce summo ?

Juvénal.

C’est une chose grande et que tout homme envie

D’avoir un lustre en soi qu’on épand sur sa vie,

D’être choisi d’un peuple à venger son affront,

De ne point faire un pas qui n’ait trace en l’histoire,

Ou de chanter les yeux au ciel, et que la gloire

Fasse avec un regard reluire votre front.

Il est beau de courir par la terre usurpée,

Disciplinant les rois du plat de son épée,

D’être Napoléon, l’empereur radieux ;

D’être Dante, à son nom rendant les voix muettes.

Sans doute ils sont heureux les héros, les poëtes,

Ceux que le bras fait rois, ceux que l’esprit fait dieux !

Il est beau, conquérant, législateur, prophète,

De marcher, dépassant les hommes de la tête ;

D’être en la nuit de tous un éclatant flambeau ;

Et que de vos vingt ans vingt siècles se souviennent !…

— Voilà ce que je dis : puis des pitiés me viennent

Quand je pense à tous ceux qui sont dans le tombeau !

16 juillet 1829.

I

Data fata secutus.

Devise des Saint-John.

Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,

Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,

Et du premier consul, déjà, par maint endroit,

Le front de l’empereur brisait le masque étroit.

Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,

Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,

Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois

Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;

Si débile qu’il fut, ainsi qu’une chimère,

Abandonné de tous, excepté de sa mère,

Et que son cou ployé comme un frêle roseau

Fit faire en même temps sa bière et son berceau.

Cet enfant que la vie effaçait de son livre,

Et qui n’avait pas même un lendemain à vivre,

C’est moi. —

C’est moi. —Je vous dirai peut-être quelque jour

Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d’amour,

Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,

M’ont fait deux fois l’enfant de ma mère obstinée,

Ange qui sur trois fils attachés à ses pas

Épandait son amour et ne mesurait pas !

Ô l’amour d’une mère ! amour que nul n’oublie !

Pain merveilleux qu’un Dieu partage et multiplie !

Table toujours servie au paternel foyer !

Chacun en a sa part et tous l’ont tout entier !

Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse

Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse,

Comment ce haut destin de gloire et de terreur

Qui remuait le monde aux pas de l’empereur,

Dans son souffle orageux m’emportant sans défense,

À tous les vents de l’air fit flotter mon enfance.

Car, lorsque l’aquilon bat ses flots palpitants,

L’océan convulsif tourmente en même temps

Le navire à trois ponts qui tonne avec l’orage,

Et la feuille échappée aux arbres du rivage !

Maintenant, jeune encore et souvent éprouvé,

J’ai plus d’un souvenir profondément gravé,

Et l’on peut distinguer bien des choses passées

Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.

Certes, plus d’un vieillard sans flamme et sans cheveux,

Tombé de lassitude au bout de tous ses vœux,

Pâlirait s’il voyait, comme un gouffre dans l’onde,

Mon âme où ma pensée habite comme un monde,

Tout ce que j’ai souffert, tout ce que j’ai tenté,

Tout ce qui m’a menti comme un fruit avorté,

Mon plus beau temps passé sans espoir qu’il renaisse,

Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse,

Et quoiqu’encore à l’âge où l’avenir sourit,

Le livre de mon cœur à toute page écrit !

Si parfois de mon sein s’envolent mes pensées,

Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;

S’il me plaît de cacher l’amour et la douleur

Dans le coin d’un roman ironique et railleur ;

Si j’ébranle la scène avec ma fantaisie ;

Si j’entre-choque aux yeux d’une foule choisie

D’autres hommes comme eux, vivant tous à la fois

De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ;

Si ma tête, fournaise où mon esprit s’allume,

Jette le vers d’airain qui bouillonne et qui fume

Dans le rhythme profond, moule mystérieux

D’où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux ;

C’est que l’amour, la tombe, et la gloire, et la vie,

L’onde qui fuit, par l’onde incessamment suivie,

Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,

Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,

Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j’adore

Mit au centre de tout comme un écho sonore !

D’ailleurs j’ai purement passé les jours mauvais,

Et je sais d’où je viens, si j’ignore où je vais.

L’orage des partis avec son vent de flamme

Sans en altérer l’onde a remué mon âme.

Rien d’immonde en mon cœur, pas de limon impur

Qui n’attendît qu’un vent pour en troubler l’azur !

Après avoir chanté, j’écoute et je contemple,

À l’empereur tombé dressant dans l’ombre un temple,

Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs,

Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs ;

Fidèle enfin au sang qu’ont versé dans ma veine

Mon père, vieux soldat, ma mère, vendéenne !

23 juin 1830.

XXV

Amor, ch’a null’ amato amar perdona,

Mi prese del costui placer si forte

Che, come vedi, ancor non m’abbandona.

Dante.

Contempler dans son bain sans voiles

Une fille aux yeux innocents ;

Suivre de loin de blanches voiles ;

Voir au ciel briller les étoiles

Et sous l’herbe les vers luisants ;

Voir autour des mornes idoles

Des sultanes danser en rond ;

D’un bal compter les girandoles ;

La nuit, voir sur l’eau les gondoles

Fuir avec une étoile au front ;

Regarder la lune sereine ;

Dormir sous l’arbre du chemin ;

Être le roi lorsque la reine,

Par son sceptre d’or souveraine,

L’est aussi par sa blanche main ;

Ouïr sur les harpes jalouses

Se plaindre la romance en pleurs ;

Errer, pensif, sur les pelouses,

Le soir, lorsque les andalouses

De leurs balcons jettent des fleurs ;

Rêver, tandis que les rosées

Pleuvent d’un beau ciel espagnol,

Et que les notes embrasées

S’épanouissent en fusées

Dans la chanson du rossignol ;

Ne plus se rappeler le nombre

De ses jours, songes oubliés ;

Suivre fuyant dans la nuit sombre

Un Esprit qui traîne dans l’ombre

Deux sillons de flamme à ses pieds ;

Des boutons d’or qu’avril étale

Dépouiller le riche gazon ;

Voir, après l’absence fatale,

Enfin, de sa ville natale

Grandir la flèche à l’horizon ;

Non, tout ce qu’a la destinée

De bien réels ou fabuleux

N’est rien pour mon âme enchaînée

Quand tu regardes inclinée

Mes yeux noirs avec tes yeux bleus !

12 septembre 1828.

XX

Beau, frais, souriant d’aise à cette vie amère.

Sainte-Beuve.

Dans l’alcôve sombre,

Près d’un humble autel,

L’enfant dort à l’ombre

Du lit maternel.

Tandis qu’il repose,

Sa paupière rose,

Pour la terre close,

S’ouvre pour le ciel.

Il fait bien des rêves.

Il voit par moments

Le sable des grèves

Plein de diamants ;

Des soleils de flammes,

Et de belles dames

Qui portent des âmes

Dans leurs bras charmants.

Songe qui l’enchante !

Il voit des ruisseaux.

Une voix qui chante

Sort du fond des eaux.

Ses sœurs sont plus belles.

Son père est près d’elles.

Sa mère a des ailes

Comme les oiseaux.

Il voit mille choses

Plus belles encor ;

Des lys et des roses

Plein le corridor ;

Des lacs de délice

Où le poisson glisse,

Où l’onde se plisse

À des roseaux d’or.

Enfant, rêve encore !

Dors, ô mes amours !

Ta jeune âme ignore

Où s’en vont tes jours.

Comme une algue morte

Tu vas, que t’importe !

Le courant t’emporte,

Mais tu dors toujours !

Sans soin, sans étude,

Tu dors en chemin ;

Et l’inquiétude,

À la froide main,

De son ongle aride

Sur ton front candide

Qui n’a point de ride,

N’écrit pas : Demain !

Il dort, innocence !

Les anges sereins

Qui savent d’avance

Le sort des humains,

Le voyant sans armes,

Sans peur, sans alarmes,

Baisent avec larmes

Ses petits mains.

Leurs lèvres effleurent

Ses lèvres de miel.

L’enfant voit qu’ils pleurent

Et dit : Gabriel !

Mais l’ange le touche,

Et, berçant sa couche,

Un doigt sur sa bouche,

Lève l’autre au ciel !

Cependant sa mère,

Prompte à le bercer,

Croit qu’une chimère

Le vient oppresser.

Fière, elle l’admire,

L’entend qui soupire,

Et le fait sourire

Avec un baiser.

10 novembre 1831.

XV

Sinite parvulos venire ad me.

Jésus.

Laissez. — Tous ces enfants sont bien là. — Qui vous dit

Que la bulle d’azur que mon souffle agrandit

À leur souffle indiscret s’écroule ?

Qui vous dit que leurs voix, leurs pas, leurs jeux, leurs cris,

Effarouchent la muse et chassent les péris ?… —

Venez, enfants, venez en foule !

Venez autour de moi. Riez, chantez, courez !

Votre œil me jettera quelques rayons dorés,

Votre voix charmera mes heures.

C’est la seule en ce monde où rien ne nous sourit

Qui vienne du dehors sans troubler dans l’esprit

Le chœur des voix intérieures !

Fâcheux ! qui les vouliez écarter ! — Croyez-vous

Que notre cœur n’est pas plus serein et plus doux

Au sortir de leurs jeunes rondes ?

Croyez-vous que j’ai peur quand je vois au milieu

De mes rêves rougis ou de sang ou de feu

Passer toutes ces têtes blondes ?

La vie est-elle donc si charmante à vos yeux

Qu’il faille préférer à tout ce bruit joyeux

Une maison vide et muette ?

N’ôtez pas, la pitié même vous le défend,

Un rayon de soleil, un sourire d’enfant,

Au ciel sombre, au cœur du poëte !

— Mais ils s’effaceront à leurs bruyants ébats

Ces mots sacrés que dit une muse tout bas,

Ces chants purs d’où l’âme se noie ?… —

Eh ! que m’importe à moi, muse, chants, vanité,

Votre gloire perdue et l’immortalité,

Si j’y gagne une heure de joie !

La belle ambition et le rare destin !

Chanter ! toujours chanter pour un écho lointain,

Pour un vain bruit qui passe et tombe !

Vivre abreuvé de fiel, d’amertume et d’ennuis !

Expier dans ses jours les rêves de ses nuits !

Faire un avenir à sa tombe !

Oh ! que j’aime bien mieux ma joie et mon plaisir,

Et toute ma famille avec tout mon loisir,

Dût la gloire ingrate et frivole,

Dussent mes vers, troublés de ces ris familiers,

S’enfuir, comme devant un essaim d’écoliers

Une troupe d’oiseaux s’envole !

Mais non. Au milieu d’eux rien ne s’évanouit.

L’orientale d’or plus riche épanouit

Ses fleurs peintes et ciselées,

La ballade est plus fraîche, et dans le ciel grondant

L’ode ne pousse pas d’un souffle moins ardent

Le groupe des strophes ailées.

Je les vois reverdir dans leurs jeux éclatants,

Mes hymnes, parfumés comme un champ de printemps.

Ô vous, dont l’âme est épuisée,

Ô mes amis ! l’enfance aux riantes couleurs

Donne la poésie à nos vers, comme aux fleurs

L’aurore donne la rosée.

Venez, enfants ! — À vous jardins, cours, escaliers !

Ébranlez et planchers, et plafonds, et piliers !

Que le jour s’achève ou renaisse,

Courez et bourdonnez comme l’abeille aux champs !

Ma joie et mon bonheur et mon âme et mes chants

Iront ou vous irez, jeunesse !

Il est pour les cœurs sourds aux vulgaires clameurs

D’harmonieuses voix, des accords, des rumeurs,

Qu’on n’entend que dans les retraites,

Notes d’un grand concert interrompu souvent,

Vents, flots, feuilles des bois, bruits dont l’âme en rêvant

Se fait des musiques secrètes.

Moi, quel que soit le monde et l’homme et l’avenir,

Soit qu’il faille oublier ou se ressouvenir,

Que Dieu m’afflige ou me console,

Je ne veux habiter la cité des vivants

Que dans une maison qu’une rumeur d’enfants

Fasse toujours vivante et folle.

De même, si jamais enfin je vous revois,

Beau pays dont la langue est faite pour ma voix,

Dont mes yeux aimaient les campagnes,

Bords où mes pas enfants suivaient Napoléon,

Fortes villes du Cid ! ô Valence, ô Léon,

Castille, Aragon, mes Espagnes !

Je ne veux traverser vos plaines, vos cités,

Franchir vos ponts d’une arche entre deux monts jetés,

Vois vos palais romains ou maures,

Votre Guadalquivir qui serpente et s’enfuit,

Que dans ces chars dorés qu’emplissent de leur bruit

Les grelots des mules sonores.

11 mai 1830.

XIX

Le toit s’égaie et rit.

André Chénier.

Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille

Applaudit à grands cris. Son doux regard qui brille

Fait briller tous les yeux,

Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,

Se dérident soudain à voir l’enfant paraître,

Innocent et joyeux.

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre

Fasse autour d’un grand feu vacillant dans la chambre

Les chaises se toucher,

Quand l’enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.

On rit, on se récrie, on l’appelle, et sa mère

Tremble à le voir marcher.

Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme,

De patrie et de Dieu, des poëtes, de l’âme

Qui s’élève en priant ;

L’enfant paraît, adieu le ciel et la patrie

Et les poëtes saints ! la grave causerie

S’arrête en souriant.

La nuit, quand l’homme dort, quand l’esprit rêve, à l’heure

Où l’on entend gémir, comme une voix qui pleure,

L’onde entre les roseaux,

Si l’aube tout à coup là-bas luit comme un phare,

Sa clarté dans les champs éveille une fanfare

De cloches et d’oiseaux.

Enfant, vous êtes l’aube et mon âme est la plaine

Qui des plus douces fleurs embaume son haleine

Quand vous la respirez ;

Mon âme est la forêt dont les sombres ramures

S’emplissent pour vous seul de suaves murmures

Et de rayons dorés !

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies,

Car vos petites mains, joyeuses et bénies

N’ont point mal fait encor ;

Jamais vos jeunes pas n’ont touché notre fange,

Tête sacrée ! enfant aux cheveux blonds ! bel ange

À l’auréole d’or !

Vous êtes parmi nous la colombe de l’arche.

Vos pieds tendres et purs n’ont point l’âge où l’on marche,

Vos ailes sont d’azur.

Sans le comprendre encor vous regardez le monde.

Double virginité ! corps où rien n’est immonde,

Âme où rien n’est impur !

Il est si beau, l’enfant, avec son doux sourire,

Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,

Ses pleurs vite apaisés,

Laissant errer sa vue étonnée et ravie,

Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie

Et sa bouche aux baisers !

Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j’aime,

Frères, parents, amis, et mes ennemis même

Dans le mal triomphants,

De jamais voir, Seigneur ! l’été sans fleurs vermeilles,

La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,

La maison sans enfants !

18 mai 1830.

XXIV

Mens blanda in corpore blando.

Madame, autour de vous tant de grâce étincelle,

Votre chant est si pur, votre danse recèle

Un charme si vainqueur,

Un si touchant regard baigne votre prunelle,

Toute votre personne a quelque chose en elle

De si doux pour le cœur,

Que, lorsque vous venez, jeune astre qu’on admire,

Éclairer notre nuit d’un rayonnant sourire

Qui nous fait palpiter,

Comme l’oiseau des bois devant l’aube vermeille,

Une tendre pensée au fond des cœurs s’éveille

Et se met à chanter !

Vous ne l’entendez pas, vous l’ignorez, madame.

Car la chaste pudeur enveloppe votre âme

De ses voiles jaloux,

Et l’ange que le ciel commit à votre garde

N’a jamais à rougir quand, rêveur, il regarde

Ce qui se passe en vous.

22 avril 1831.

XIV

Oh primavera ! gioventù dell’ anno !

Oh gioventù, primavera della vita !

Ô mes lettres d’amour, de vertu, de jeunesse,

C’est donc vous ! Je m’enivre encore à votre ivresse ;

Je vous lis à genoux.

Souffrez que pour un jour je reprenne votre âge !

Laissez-moi me cacher, moi, l’heureux et le sage,

Pour pleurer avec vous !

J’avais donc dix-huit ans ! j’étais donc plein de songes !

L’espérance en chantant me berçait de mensonges.

Un astre m’avait lui !

J’étais un dieu pour toi qu’en mon cœur seul je nomme !

J’étais donc cet enfant, hélas ! devant qui l’homme

Rougit presque aujourd’hui !

Ô temps de rêverie, et de force, et de grâce !

Attendre tous les soirs une robe qui passe !

Baiser un gant jeté !

Vouloir tout de la vie, amour, puissance et gloire !

Être pur, être fier, être sublime, et croire

À toute pureté !

À présent, j’ai senti, j’ai vu, je sais. — Qu’importe

Si moins d’illusions viennent ouvrir ma porte

Qui gémit en tournant !

Oh ! que cet âge ardent, qui me semblait si sombre,

À côté du bonheur qui m’abrite à son ombre,

Rayonne maintenant !

Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années,

Pour m’avoir fui si vite, et vous être éloignées,

Me croyant satisfait ?

Hélas ! pour revenir m’apparaître si belles,

Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes,

Que vous ai-je donc fait ?

Oh ! quand ce doux passé, quand cet âge sans tache,

Avec sa robe blanche où notre amour s’attache,

Revient dans nos chemins,

On s’y suspend, et puis que de larmes amères

Sur les lambeaux flétris de vos jeunes chimères

Qui vous restent aux mains !

Oublions ! oublions ! Quand la jeunesse est morte,

Laissons-nous emporter par le vent qui l’emporte

À l’horizon obscur.

Rien ne reste de nous ; notre œuvre est un problème.

L’homme, fantôme errant, passe sans laisser même

Son ombre sur le mur !

Mai 1830.

XII

In God is all.

Devise des Saloum.

Ô toi qui si longtemps vis luire à mon côté

Le jour égal et pur de la prospérité,

Toi qui, lorsque mon âme allait de doute en doute,

Et comme un voyageur te demandait sa route,

Endormis sur ton sein mes rêves ténébreux,

Et pour toute raison disais : Soyons heureux !

Hélas ! ô mon amie, hélas ! voici que l’ombre

Envahit notre ciel, et que la vie est sombre ;

Voici que le malheur s’épanche lentement

Sur l’azur radieux de notre firmament ;

Voici qu’à nos regards s’obscurcit et recule

Notre horizon, perdu dans un noir crépuscule ;

Or, dans ce ciel, où va la nuit se propageant,

Comme un œil lumineux, vivant, intelligent,

Vois-tu briller là-bas cette profonde étoile ?

Des mille vérités que le bonheur nous voile,

C’est une qui paraît ! c’est la première encor

Qui nous ait éblouis de sa lumière d’or !

Notre ciel, que déjà le sombre deuil réclame,

N’a plus assez d’éclat pour cacher cette flamme,

Et du sud, du couchant, ou du septentrion,

Chaque ombre qui survient donne à l’astre un rayon.

Et plus viendra la nuit, et plus, à plis funèbres,

S’épaissiront sur nous son deuil et ses ténèbres,

Plus, dans ce ciel sublime, à nos yeux enchantés,

En foule apparaîtront de splendides clartés !

Plus nous verrons dans l’ombre, où leur loi les rassemble,

Toutes les vérités étinceler ensemble,

Et graviter autour d’un centre impérieux,

Et rompre et renouer leur chœur mystérieux !

Cette fatale nuit, que le malheur amène,

Fait voir plus clairement la destinée humaine,

Et montre à ses deux bouts, écrits en traits de feu,

Ces mots : Âme immortelle ! éternité de Dieu !

Car tant que luit le jour, de son soleil de flamme

Il accable nos yeux, il aveugle notre âme,

Et nous nous reposons dans un doute serein

Sans savoir si le ciel est d’azur ou d’airain.

Mais la nuit rend aux cieux leurs étoiles, leurs gloires,

Candélabres que Dieu pend à leurs voûtes noires.

L’œil dans leurs profondeurs découvre à chaque pas

Mille mondes nouveaux qu’il ne soupçonnait pas,

Soleils plus flamboyants, plus chevelus dans l’ombre,

Qu’en l’abîme sans fin il voit luire sans nombre !

9 août 1829.

XVII

Flebile nescio quid.

Ovide.

Oh ! pourquoi te cacher ? Tu pleurais seule ici.

Devant tes yeux rêveurs qui donc passait ainsi ?

Quelle ombre flottait dans ton âme ?

Était-ce long regret ou noir pressentiment,

Ou jeunes souvenirs dans le passé dormant,

Ou vague faiblesse de femme ?

Voyais-tu fuir déjà l’amour et ses douceurs,

Ou les illusions, toutes ces jeunes sœurs

Qui le matin, devant nos portes,

Dans l’avenir sans borne ouvrant mille chemins,

Dansent, des fleurs au front et les mains dans les mains,

Et bien avant le soir sont mortes ?

Ou bien te venait-il des tombeaux endormis

Quelque ombre douloureuse avec des traits amis,

Te rappelant le peu d’années,

Et demandant tout bas quand tu viendrais le soir

Prier devant ces croix de pierre ou de bois noir

Où pendent tant de fleurs fanées ?

Mais non, ces visions ne te poursuivaient pas.

Il suffit pour pleurer de songer qu’ici-bas

Tout miel est amer, tout ciel sombre,

Que toute ambition trompe l’effort humain,

Que l’espoir est un leurre, et qu’il n’est pas de main

Qui garde l’onde ou prenne l’ombre.

Toujours ce qui là-bas vole au gré du zéphyr

Avec des ailes d’or, de pourpre et de saphir

Nous fait courir et nous devance ;

Mais adieu l’aile d’or, pourpre, émail, vermillon,

Quand l’enfant a saisi le frêle papillon,

Quand l’homme a pris son espérance !

Pleure. Les pleurs vont bien, même au bonheur ; tes chants

Sont plus doux dans les pleurs ; tes yeux purs et touchants

Sont plus beaux quand tu les essuies.

L’été, quand il a plu, le champ est plus vermeil,

Et le ciel fait briller plus au beau soleil

Son azur lavé par les pluies !

Pleure comme Rachel, pleure comme Sara.

On a toujours souffert ou bien on souffrira.

Malheur aux insensés qui rient !

Le Seigneur nous relève alors que nous tombons ;

Car s’il préfère encor les malheureux aux bons,

Ceux qui pleurent à ceux qui prient !

Pleure afin de savoir ! Les larmes sont un don.

Souvent les pleurs, après l’erreur et l’abandon,

Raniment nos forces brisées.

Souvent l’âme, sentant, au doute qui s’enfuit,

Qu’un jour intérieur se lève dans sa nuit,

Répand de ces douces rosées.

Pleure ! mais, tu fais bien, cache-toi pour pleurer.

Aie un asile en toi. Pour t’en désaltérer,

Pour les savourer avec charmes,

Sous le riche dehors de ta prospérité,

Dans le fond de ton cœur, comme un fruit pour l’été,

Mets à part ton trésor de larmes.

Car la fleur, qui s’ouvrit avec l’aurore en pleurs,

Et qui fait à midi de ses belles couleurs

Admirer la splendeur timide,

Sous ses corolles d’or, loin des yeux importuns,

Au fond de ce calice où sont tous ses parfums,

Souvent cache une perle humide !

Juin 1830.

XXIII

Quien no ama, no vive.

Oh ! qui que vous soyez, jeune ou vieux, riche ou sage,

Si jamais vous n’avez épié le passage,

Le soir, d’un pas léger, d’un pas mélodieux,

D’un voile blanc qui glisse et fuit dans les ténèbres,

Et, comme un météore au sein des nuits funèbres,

Vous laisse dans le cœur un sillon radieux ;

Si vous ne connaissez que pour l’entendre dire

Au poëte amoureux qui chante et qui soupire,

Ce suprême bonheur qui fait nos jours dorés,

De posséder un cœur sans réserve et sans voiles,

De n’avoir pour flambeaux, de n’avoir pour étoiles,

De n’avoir pour soleils que deux yeux adorés ;

Si vous n’avez jamais attendu, morne et sombre,

Sous les vitres d’un bal qui rayonne dans l’ombre,

L’heure où pour le départ les portes s’ouvriront,

Pour voir votre beauté, comme un éclair qui brille,

Rose avec des yeux bleus et toute jeune fille,

Passer dans la lumière avec des fleurs au front ;

Si vous n’avez jamais senti la frénésie

De voir la main qu’on veut par d’autres mains choisie,

De voir le cœur aimé battre sur d’autres cœurs ;

Si vous n’avez jamais vu d’un œil de colère

La valse impure, au vol lascif et circulaire,

Effeuiller en courant les femmes et les fleurs ;

Si jamais vous n’avez descendu les collines,

Le cœur tout débordant d’émotions divines ;

Si jamais vous n’avez, le soir, sous les tilleuls,

Tandis qu’au ciel luisaient des étoiles sans nombre,

Aspiré, couple heureux, la volupté de l’ombre,

Cachés, et vous parlant tout bas, quoique tout seuls ;

Si jamais une main n’a fait trembler la vôtre ;

Si jamais ce seul mot qu’on dit l’un après l’autre,

Je t’aime ! n’a rempli votre âme tout un jour ;

Si jamais vous n’avez pris en pitié les trônes

En songeant qu’on cherchait les sceptres, les couronnes,

Et la gloire, et l’empire, et qu’on avait l’amour !

La nuit, quand la veilleuse agonise dans l’urne,

Quand Paris, enfoui sous la brume nocturne

Avec la tour saxonne et l’église des Goths,

Laisse sans les compter passer les heures noires

Qui, douze fois, semant les rêves illusoires,

S’envolent des clochers par groupes inégaux ;

Si jamais vous n’avez, à l’heure où tout sommeille,

Tandis qu’elle dormait, oublieuse et vermeille,

Pleuré comme un enfant à force de souffrir,

Crié cent fois son nom du soir jusqu’à l’aurore,

Et cru qu’elle viendrait en l’appelant encore,

Et maudit votre mère, et désiré mourir ;

Si jamais vous n’avez senti que d’une femme

Le regard dans votre âme allumait une autre âme,

Que vous étiez charmé, qu’un ciel s’était ouvert,

Et que pour cette enfant, qui de vos pleurs se joue,

Il vous serait bien doux, d’expirer sur la roue…

Vous n’avez point aimé, vous n’avez point souffert !

Novembre 1831.

XVIII

Sed satis est jam posse mori.

Lucain.

Où donc est le bonheur ? disais-je. — Infortuné !

Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l’avez donné.

Naître, et ne pas savoir que l’enfance éphémère,

Ruisseau de lait qui fuit sans une goutte amère,

Est l’âge du bonheur, et le plus beau moment

Que l’homme, ombre qui passe, ait sous le firmament !

Plus tard, aimer, garder dans son cœur de jeune homme

Un nom mystérieux que jamais on ne nomme,

Glisser un mot furtif dans une tendre main,

Aspirer aux douceurs d’un ineffable hymen,

Envier l’eau qui fuit, le nuage qui vole,

Sentir son cœur se fondre au son d’une parole,

Connaître un pas qu’on aime et que jaloux on suit,

Rêver le jour, brûler et se tordre la nuit,

Pleurer surtout cet âge où sommeillent les âmes,

Toujours souffrir ; parmi tous les regards de femmes,

Tous les buissons d’avril, les feux du ciel vermeil,

Ne chercher qu’un regard, qu’une fleur, qu’un soleil !

Puis effeuiller en hâte et d’une main jalouse

Les boutons d’orangers sur le front de l’épouse ;

Tout sentir, être heureux, et pourtant, insensé !

Se tourner presque en pleurs vers le malheur passé ;

Voir aux feux de midi, sans espoir qu’il renaisse,

Se faner son printemps, son matin, sa jeunesse,

Perdre l’illusion, l’espérance, et sentir

Qu’on vieillit au fardeau croissant du repentir ;

Effacer de son front des taches et des rides ;

S’éprendre d’art, de vers, de voyages arides,

De cieux lointains, de mers où s’égarent nos pas ;

Redemander cet âge où l’on ne dormait pas ;

Se dire qu’on était bien malheureux, bien triste,

Bien fou, que maintenant on respire, on existe,

Et, plus vieux de dix ans, s’enfermer tout un jour

Pour relire avec pleurs quelques lettres d’amour !

Vieillir enfin, vieillir ! comme des fleurs fanées

Voir blanchir nos cheveux et tomber nos années,

Rappeler notre enfance et nos beaux jours flétris,

Boire le reste amer de ces parfums aigris,

Être sage, et railler l’amant et le poëte,

Et, lorsque nous touchons à la tombe muette,

Suivre en les rappelant d’un œil mouillé de pleurs

Nos enfants qui déjà sont tournés vers les leurs !

Ainsi l’homme, ô mon Dieu ! marche toujours plus sombre

Du berceau qui rayonne au sépulcre plein d’ombre.

C’est donc avoir vécu ! c’est donc avoir été !

Dans la joie et l’amour et la félicité

C’est avoir eu sa part ! et se plaindre est folie.

Voilà de quel nectar la coupe était remplie !

Hélas ! naître pour vivre en désirant la mort !

Grandir en regrettant l’enfance où le cœur dort,

Vieillir en regrettant la jeunesse ravie,

Mourir en regrettant la vieillesse et la vie !

Où donc est le bonheur, disais-je ? — Infortuné !

Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l’avez donné !

28 mai 1830.

XXI

Πᾶν μοι συναρμόζει ὃ σοὶ εὐάρμοστόν ἐστιν,

ὦ κόσμε· οὐδέν μοι πρόωρον, οὐδὲ ὄψιμον, ὃ

σοὶ εὔκαιρον. Πᾶν καρπὸς ὃ φέρουσιν αἱ σαὶ

ὧραι, ὦ φύσις· ἐκ σοῦ πάντα, ἐν σοὶ πάντα,

εἰς σὲ πάντα.

Marc-Aurèle

Parfois, lorsque tout dort, je m’assieds plein de joie

Sous le dôme étoilé qui sur nos fronts flamboie ;

J’écoute si d’en haut il tombe quelque bruit ;

Et l’heure vainement me frappe de son aile

Quand je contemple, ému, cette fête éternelle

Que le ciel rayonnant donne au monde la nuit.

Souvent alors j’ai cru que ces soleils de flamme

Dans ce monde endormi n’échauffaient que mon âme ;

Qu’à les comprendre seul j’étais prédestiné ;

Que j’étais, moi, vaine ombre obscure et taciturne,

Le roi mystérieux de la pompe nocturne ;

Que le ciel pour moi seul s’était illuminé !

Novembre 1829.

XVI

Where should I steer ?

Byron.

Quand le livre où s’endort chaque soir ma pensée,

Quand l’air de la maison, les soucis du foyer,

Quand le bourdonnement de la ville insensée

Où toujours on entend quelque chose crier,

Quand tous ces mille soins de misère ou de fête

Qui remplissent nos jours, cercle aride et borné,

Ont tenu trop longtemps, comme un joug sur ma tête,

Le regard de mon âme à la terre tourné ;

Elle s’échappe enfin, va, marche, et dans la plaine

Prend le même sentier qu’elle prendra demain,

Qui l’égare au hasard et toujours la ramène,

Comme un coursier prudent qui connaît le chemin.

Elle court aux forêts où dans l’ombre indécise

Flottent tant de rayons, de murmures, de voix,

Trouve la rêverie au premier arbre assise,

Et toutes deux s’en vont ensemble dans les bois !

27 juin 1830.

IV

De todo, nada. De todos, nadie.

Calderon.

Que t’importe, mon cœur, ces naissances des rois,

Ces victoires, qui font éclater à la fois

Cloches et canons en volées,

Et louer le Seigneur en pompeux appareil,

Et la nuit, dans le ciel des villes en éveil,

Monter des gerbes étoilées ?

Porte ailleurs ton regard sur Dieu seul arrêté !

Rien ici-bas qui n’ait en soi sa vanité.

La gloire fuit à tire-d’aile ;

Couronnes, mitres d’or, brillent, mais durent peu.

Elles ne valent pas le brin d’herbe que Dieu

Fait pour le nid de l’hirondelle !

Hélas ! plus de grandeur contient plus de néant !

La bombe atteint plutôt l’obélisque géant

Que la tourelle des colombes.

C’est toujours par la mort que Dieu s’unit aux rois.

Leur couronne dorée a pour faîte sa croix,

Son temple est pavé de leurs tombes.

Quoi ! hauteur de nos tours, splendeur de nos palais,

Napoléon, César, Mahomet, Périclès,

Rien qui ne tombe et ne s’efface !

Mystérieux abîme où l’esprit se confond !

À quelques pieds sous terre un silence profond,

Et tant de bruit à la surface !

30 juin 1830.

X

Æstuat infelix.

Un jour au mont Atlas les collines jalouses

Dirent : — Vois nos prés verts, vois nos fraîches pelouses

Où vient la jeune fille, errante en liberté,

Chanter, rire, et rêver après qu’elle a chanté ;

Nos pieds que l’océan baise en grondant à peine,

Le sauvage océan ! notre tête sereine,

A qui l’été de flamme et la rosée en pleurs

Font tant épanouir de couronnes de fleurs !

Mais toi, géant ! — d’où vient que sur ta tête chauve

Planent incessamment des aigles à l’œil fauve ?

Qui donc, comme une branche où l’oiseau fait son nid,

Courbe ta large épaule et ton dos de granit ?

Pourquoi dans tes flancs noirs tant d’abîmes pleins d’ombre ?

Quel orage éternel te bat d’un éclair sombre ?

Qui t’a mis tant de neige et de rides au front ?

Et ce front, où jamais printemps ne souriront,

Qui donc le courbe ainsi ? quelle sueur l’inonde ? …

Altas leur répondit : — C’est que je porte un monde.

24 avril 1830.

XXXVI

Oh ! talk not to me of a name great in story !

The days of our youth are the days of our glory ;

And the myrtle and ivy of sweet two-and-twenty

Are worth all your laurels, though ever so plenty.

Byron.

Un jour vient où soudain l’artiste généreux

À leur poids sur son front sent les ans plus nombreux.

Un matin il s’éveille avec cette pensée :

— Jeunesse aux jours dorés, je t’ai donc dépensée !

Oh ! qu’il m’en reste peu ! Je vois le fond du sort,

Comme un prodigue en pleurs le fond du coffre-fort. —

Il sent, sous le soleil qui plus ardent s’épanche,

Comme à midi les fleurs, sa tête qui se penche ;

Si d’aventure il trouve, en suivant son destin,

Le gazon sous ses pas mouillé comme au matin,

Il dit, car il sait bien que son aube est passée :

— C’est de la pluie, hélas ! et non de la rosée ! —

C’en est fait. Son génie est plus mûr désormais.

Son aile atteint peut-être à de plus fiers sommets ;

La fumée est plus rare au foyer qu’il allume ;

Son astre haut monté soulève moins de brumes ;

Son coursier applaudi parcourt mieux le champ clos ;

Mais il n’a plus en lui, pour l’épandre à grands flots

Sur des œuvres, de grâce et d’amour couronnées,

Le frais enchantement de ses jeunes années !

Oh ! rien ne rend cela ! — Quand il s’en va cherchant

Ces pensers de hasard que l’on trouve en marchant,

Et qui font que le soir l’artiste chez son hôte

Rentre le cœur plus fier et la tête plus haute,

Quand il sort pour rêver, et qu’il erre incertain,

Soit dans les prés lustrés, au gazon de satin,

Soit dans un bois qu’emplit cette chanson sonore

Que le petit oiseau chante à la jeune aurore,

Soit dans le carrefour bruyant et fréquenté,

— Car Paris et la foule ont aussi leur beauté,

Et les passants ne sont, le soir, sur les quais sombres,

Qu’un flux et qu’un reflux de lumières et d’ombres ; —

Toujours, au fond de tout, toujours, dans son esprit,

Même quand l’art le tient, l’enivre et lui sourit,

Même dans ses chansons, même dans ses pensées

Les plus joyeusement écloses et bercées,

Il retrouve, attristé, le regret morne et froid

Du passé disparu, du passé, quel qu’il soit !

Novembre 1831.

XXVI

Ô les tendres propos et les charmantes choses

Que me disait Aline en la saison des roses !

Doux zéphyrs qui passiez alors dans ces beaux lieux,

N’en rapportiez-vous rien à l’oreille des dieux ?

Segrais.

Vois, cette branche est rude, elle est noire, et la nue

Verse la pluie à flots sur son écorce nue ;

Mais attends que l’hiver s’en aille, et tu vas voir

Une feuille percer ces nœuds si durs pour elle,

Et tu demanderas comment un bourgeon frêle

Peut, si tendre et si vert, jaillir de ce bois noir.

Demande alors pourquoi, ma jeune bien-aimée,

Quand sur mon âme, hélas ! endurcie et fermée,

Ton souffle passe, après tant de maux expiés,

Pourquoi remonte et court ma sève évanouie,

Pourquoi mon âme en fleur et tout épanouie

Jette soudain des vers que j’effeuille à tes pieds !

C’est que tout a sa loi, le monde et la fortune ;

C’est qu’une claire nuit succède aux nuits sans lune ;

C’est que tout ici-bas a ses reflux constants ;

C’est qu’il faut l’arbre au vent et la feuille au zéphire ;

C’est qu’après le malheur m’est venu ton sourire ;

C’est que c’était l’hiver et que c’est le printemps !

7 mai 1829.

XXXIII À ***, TRAPPISTE À LA MEILLERAYE.

’T is vain to struggle — let me perish young —

Live as I have lived ; and love as I have hoved ;

To dust if I return, from dust I sprung,

And then, at least, my heart can he’er be moved.

Byron.

Mon frère, la tempête a donc été bien forte,

Le vent impétueux qui souffle et nous emporte

De récif en récif

A donc, quand vous partiez, d’une aile bien profonde

Creusé le vaste abîme et bouleversé l’onde

Autour de votre esquif,

Que tour à tour, en hâte, et de peur du naufrage,

Pour alléger la nef en butte au sombre orage,

En proie au flot amer,

Il a fallu, plaisirs, liberté, fantaisie,

Famille, amour, trésors, jusqu’à la poésie,

Tout jeter à la mer !

Et qu’enfin, seul et nu, vous voguez solitaire,

Allant où va le flot, sans jamais prendre terre,

Calme, vivant de peu,

Ayant dans votre esquif, qui des nôtres s’isole,

Deux choses seulement, la voile et la boussole,

Votre âme et votre Dieu !

20 Mai 1830.

VIII À M. DAVID, STATUAIRE.

D’hommes tu nous fais dieux.

Régnier.

Oh ! que ne suis-je un de ces hommes

Qui, géants d’un siècle effacé,

Jusque dans le siècle où nous sommes

Règnent du fond de leur passé !

Que ne suis-je, prince ou poëte,

De ces mortels à haute tête,

D’un monde à la fois base et faîte,

Que leur temps ne peut contenir ;

Qui, dans le calme ou dans l’orage,

Qu’on les adore ou les outrage,

Devançant le pas de leur âge,

Marchent un pied dans l’avenir !

Que ne suis-je une de ces flammes,

Un de ces pôles glorieux,

Vers qui penchent toutes les âmes,

Sur qui se fixent tous les yeux !

De ces hommes dont les statues,

Du flot des temps toujours battues,

D’un tel signe sont revêtues

Que, si le hasard les abat,

S’il les détrône de leur sphère,

Du bronze auguste on ne peut faire

Que des cloches pour la prière

Ou des canons pour le combat !

Que n’ai-je un de ces fronts sublimes,

David ! Mon corps, fait pour souffrir,

Du moins sous tes mains magnanimes

Renaîtrait pour ne plus mourir !

Du haut du temple ou du théâtre,

Colosse de bronze ou d’albâtre,

Salué d’un peuple idolâtre,

Je surgirais sur la cité,

Comme un géant en sentinelle,

Couvrant la ville de mon aile,

Dans quelque attitude éternelle

De génie et de majesté !

Car c’est toi, lorsqu’un héros tombe,

Qui le relèves souverain !

Toi qui le scelles sur sa tombe

Qu’il foule avec des pieds d’airain !

Rival de Rome et de Ferrare,

Tu pétris pour le mortel rare

Ou le marbre froid de Carrare,

Ou le métal qui fume et bout.

Le grand homme au tombeau s’apaise

Quand ta main, à qui rien ne pèse,

Hors du bloc ou de la fournaise

Le jette vivant et debout !

Sans toi peut-être sa mémoire

Pâlirait d’un oubli fatal ;

Mais c’est toi qui sculptes sa gloire

Visible sur un piédestal.

Ce fanal, perdu pour le monde,

Feu rampant dans la nuit profonde,

S’éteindrait, sans montrer sur l’onde

Ni les écueils ni le chemin.

C’est ton souffle qui le ranime ;

C’est toi qui, sur le sombre abîme,

Dresses le colosse sublime

Qui prend le phare dans sa main.

Lorsqu’à tes yeux une pensée

Sous les traits d’un grand homme a lui,

Tu la fais marbre, elle est fixée,

Et les peuples disent : C’est lui !

Mais avant d’être pour la foule,

Longtemps dans ta tête elle roule

Comme une flamboyante houle

Au fond du volcan souterrain ;

Loin du grand jour qui la réclame

Tu la fais bouillir dans ton âme :

Ainsi de ses langues de flamme

Le feu saisit l’urne d’airain.

Va ! que nos villes soient remplies

De tes colosses radieux !

Qu’à jamais tu te multiplies

Dans un peuple de demi-dieux !

Fais de nos cités des Corinthes !

Oh ! ta pensée a des étreintes

Dont l’airain garde les empreintes,

Dont le granit s’enorgueillit !

Honneur au sol que ton pied foule !

Un métal dans tes veines coule ;

Ta tête ardente est un grand moule

D’où l’idée en bronze jaillit !

Bonaparte eût voulu renaître

De marbre et géant sous ta main ;

Cromwell, son aïeul et son maître,

T’eût livré son front surhumain ;

Ton bras eût sculpté pour l’Espagne

Charles-Quint ; pour nous, Charlemagne,

Un pied sur l’hydre d’Allemagne,

L’autre sur Rome aux sept coteaux ;

Au sépulcre prêt à descendre,

César t’eût confié sa cendre ;

Et c’est toi qu’eût pris Alexandre

Pour lui tailler le mont Athos !

28 juillet 1828.

IX À M. DE LAMARTINE.

Te referent fluctus.

Horace.

Naguère une même tourmente,

Ami, battait nos deux esquifs ;

Une même vague écumante

Nous jetait aux mêmes récifs ;

Les mêmes haines débordées

Gonflaient sous nos nefs inondées

Leurs flots toujours multipliés,

Et, comme un océan qui roule,

Toutes les têtes de la foule

Hurlaient à la fois sous nos pieds !

Qu’allais-je faire en cet orage,

Moi qui m’échappais du berceau ?

Moi qui vivais d’un peu d’ombrage

Et d’un peu d’air, comme l’oiseau ?

À cette mer qui le repousse

Pourquoi livrer mon nid de mousse

Où le jour n’osait pénétrer ?

Pourquoi donner à la rafale

Ma belle robe nuptiale

Comme une voile à déchirer ?

C’est que, dans mes songes de flamme,

C’est que, dans mes rêves d’enfant,

J’avais toujours présents à l’âme

Ces hommes au front triomphant,

Qui tourmentés d’une autre terre,

En ont deviné le mystère

Avant que rien en soit venu,

Dont la tête au ciel est tournée,

Dont l’âme, boussole obstinée,

Toujours cherche un pôle inconnu.

Ces Gamas, en qui rien n’efface

Leur indomptable ambition,

Savent qu’on n’a vu qu’une face

De l’immense création.

Ces Colombs, dans leur main profonde,

Pèsent la terre et pèsent l’onde

Comme à la balance du ciel,

Et, voyant d’en haut toute cause,

Sentent qu’il manque quelque chose

À l’équilibre universel.

Ce contre-poids qui se dérobe,

Ils le chercheront, ils iront ;

Ils rendront sa ceinture au globe,

À l’univers sont double front.

Ils partent, on plaint leur folie.

L’onde les emporte ; on oublie

Le voyage et le voyageur… —

Tout à coup de la mer profonde

Ils ressortent avec leur monde,

Comme avec sa perle un plongeur !

Voilà quelle était ma pensée.

Quand sur le flot sombre et grossi

Je risquai ma nef insensée,

Moi, je cherchais un monde aussi !

Mais, à peine loin du rivage,

J’ai vu sur l’océan sauvage

Commencer dans un tourbillon

Cette lutte qui me déchire

Entre les voiles du navire

Et les ailes de l’aquilon.

C’est alors qu’en l’orage sombre

J’entrevis ton mât glorieux

Qui, bien avant le mien, dans l’ombre,

Fatiguait l’autan furieux.

Alors, la tempête était haute,

Nous combattîmes côte à côte,

Tous deux, mois barque, toi vaisseau,

Comme le frère auprès du frère,

Comme le nid auprès de l’aire,

Comme auprès du lit le berceau !

L’autan criait dans nos antennes,

Le flot lavait nos ponts mouvants,

Nos banderoles incertaines

Frissonnaient au souffle des vents.

Nous voyions les vagues humides,

Comme des cavales numides,

Se dresser, hennir, écumer ;

L’éclair, rougissant chaque lame,

Mettait des crinières de flamme

À tous ces coursiers de la mer.

Nous, échevelés dans la brume,

Chantant plus haut dans l’ouragan,

Nous admirions la vaste écume

Et la beauté de l’océan.

Tandis que la foudre sublime

Planait tout en feu sur l’abîme,

Nous chantions, hardis matelots,

La laissant passer sur nos têtes,

Et, comme l’oiseau des tempêtes,

Tremper ses ailes dans les flots.

Échangeant nos signaux fidèles

Et nous saluant de la voix,

Pareils à deux sœurs hirondelles,

Nous voulions, tous deux à la fois,

Doubler le même promontoire,

Remporter la même victoire,

Dépasser le siècle en courroux ;

Nous tentions le même voyage ;

Nous voyions surgir dans l’orage

Le même Adamastor jaloux !

Bientôt la nuit toujours croissante,

Ou quelque vent qui t’emportait,

M’a dérobé ta nef puissante

Dont l’ombre auprès de moi flottait.

Seul je suis resté sous la nue.

Depuis, l’orage continue,

Le temps est noir, le vent mauvais ;

L’ombre m’enveloppe et m’isole,

Et, si je n’avais ma boussole,

Je ne saurais pas où je vais.

Dans cette tourmente fatale

J’ai passé les nuits et les jours,

J’ai pleuré la terre natale,

Et mon enfance et mes amours.

Si j’implorais le flot qui gronde,

Toutes les cavernes de l’onde

Se rouvraient jusqu’au fond des mers ;

Si j’invoquais le ciel, l’orage,

Avec plus de bruit et de rage,

Secouait se gerbe d’éclairs.

Longtemps, laissant le vent bruire,

Je t’ai cherché, criant ton nom.

Voici qu’enfin je te vois luire

À la cime de l’horizon.

Mais ce n’est plus la nef ployée,

Battue, errante, foudroyée

Sous tous les caprices des cieux,

Rêvant d’idéales conquêtes,

Risquant à travers les tempêtes

Un voyage mystérieux.

C’est un navire magnifique

Bercé par le flot souriant,

Qui, sur l’océan pacifique,

Vient du côté de l’orient.

Toujours en avant de sa voile

On voit cheminer une étoile

Qui rayonne à l’œil ébloui ;

Jamais on ne le voit éclore

Sans une étincelante aurore

Qui se lève derrière lui.

Le ciel serein, la mer sereine

L’enveloppent de tous côtés ;

Par ses mâts et par sa carène

Il plonge aux deux immensités.

Le flot s’y brise en étincelles ;

Ses voiles sont comme des ailes

Au souffle qui vient les gonfler ;

Il vogue, il vogue vers la plage,

Et, comme le cygne qui nage,

On sent qu’il pourrait s’envoler.

Le peuple, auquel il se révèle

Comme une blanche vision,

Roule, prolonge, et renouvelle

Une immense acclamation.

La foule inonde au loin la rive.

Oh ! dit-elle, il vient, il arrive !

Elle l’appelle avec des pleurs,

Et le vent porte au beau navire,

Comme à Dieu l’encens et la myrrhe,

L’haleine de la terre en fleurs !

Oh ! rentre au port, esquif sublime !

Jette l’ancre loin des frimas !

Vois cette couronne unanime

Que la foule attache à tes mâts :

Oublie et l’onde et l’aventure,

Et le labeur de la mâture,

Et le souffle orageux du nord ;

Triomphe à l’abri des naufrages,

Et ris-toi de tous les orages

Qui rongent les chaînes du port !

Tu reviens de ton Amérique !

Ton monde est trouvé ! — Sur les flots

Ce monde, à ton souffle lyrique,

Comme un œuf sublime est éclos !

C’est un univers qui s’éveille !

Une création pareille

À celle qui rayonne au jour !

De nouveaux infinis qui s’ouvrent !

Un de ces mondes que découvrent

Ceux qui de l’âme ont fait le tour !

Tu peux dire à qui doute encore :

« J’en viens ! j’en ai cueilli ce fruit.

Votre aurore n’est pas l’aurore,

Et votre nuit n’est pas la nuit.

Votre soleil ne vaut pas l’autre.

Leur jour est plus bleu que le vôtre.

Dieu montre sa face en leur ciel.

J’ai vu luire une croix d’étoiles

Clouée à leurs nocturnes voiles

Comme un labarum éternel. »

Tu dirais la verte savane,

Les hautes herbes des déserts,

Et les bois dont le zéphyr vanne

Toutes les graines dans les airs ;

Les grandes forêts inconnues ;

Les caps d’où s’envolent les nues

Comme l’encens des saints trépieds ;

Les fruits de lait et d’ambroisie,

Et les mines de poésie

Dont tu jettes l’or à leurs pieds.

Et puis encor tu pourrais dire,

Sans épuiser ton univers,

Ses monts d’agate et de porphyre,

Ses fleuves qui noieraient leurs mers ;

De ce monde, né de la veille,

Tu peindrais la beauté vermeille,

Terre vierge et féconde à tous,

Patrie où rien ne nous repousse ;

Et ta voix magnifique et douce

Les ferait tomber à genoux.

Désormais, à tous tes voyages

Vers ce monde trouvé par toi,

En foule ils courront aux rivages

Comme un peuple autour de son roi.

Mille acclamations sur l’onde

Suivront longtemps ta voile blonde

Brillante en mer comme un fanal,

Salueront le vent qui t’enlève,

Puis sommeilleront sur la grève

Jusqu’à ton retour triomphal.

Ah ! soit qu’au port ton vaisseau dorme,

Soit qu’il se livre sans effroi

Aux baisers de la mer difforme

Qui hurle béante sous moi,

De ta sérénité sublime

Regarde parfois dans l’abîme,

Avec des yeux de pleurs remplis,

Ce point noir dans ton ciel limpide,

Ce tourbillon sombre et rapide

Qui roule une voile en ses plis.

C’est mon tourbillon, c’est ma voile !

C’est l’ouragan qui, furieux,

À mesure éteint chaque étoile

Qui se hasarde dans mes cieux !

C’est la tourmente qui m’emporte !

C’est la nuée ardente et forte

Qui se joue avec moi dans l’air,

Et tournoyant comme une roue,

Fait étinceler sur ma proue

Le glaive acéré de l’éclair !

Alors, d’un cœur tendre et fidèle,

Ami, souviens-toi de l’ami

Que toujours poursuit à coups d’aile

Le vent dans ta voile endormi.

Songe que du sein de l’orage

Il t’a vu surgir au rivage

Dans un triomphe universel,

Et qu’alors il levait la tête,

Et qu’il oubliait sa tempête

Pour chanter l’azur de ton ciel !

Et si mon invisible monde

Toujours à l’horizon me fuit,

Si rien ne germe dans cette onde

Que je laboure jour et nuit,

Si mon navire de mystère

Se brise à cette ingrate terre

Que cherchent mes yeux obstinés,

Pleure, ami, mon ombre jalouse !

Colomb doit plaindre La Pérouse.

Tous deux étaient prédestinés !

20 juin 1830.

II À M. LOUIS B.

Lyrnessi domus alta, solo Laurente sepulcrum.

Virgile.

Louis, quand vous irez, dans un de vos voyages,

Voir Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,

Toulouse la romaine, où dans des jours meilleurs

J’ai cueilli tout enfant la poésie en fleurs,

Passez par Blois. — Et là, bien volontiers sans doute,

Laissez dans le logis vos compagnons de route,

Et tandis qu’ils joueront, riront ou dormiront,

Vous, avec vos pensers qui haussent votre front,

Montez à travers Blois cet escalier de rues

Que n’inonde jamais la Loire au temps des crues ;

Laissez là le château, quoique sombre et puissant,

Quoiqu’il ait à la face une tache de sang ;

Admirez, en passant, cette tour octogone

Qui fait à ses huit pans hurler une gorgone ;

Mais passez. — Et sorti de la ville, au midi,

Cherchez un tertre vert, circulaire, arrondi,

Que surmonte un grand arbre, un noyer, ce me semble,

Comme au cimier d’un casque une plume qui tremble.

Vous le reconnaîtrez, ami, car, tout rêvant,

Vous l’aurez vu de loin sans doute en arrivant.

Sur le tertre monté, que la plaine bleuâtre,

Que la ville étagée en long amphithéâtre,

Que l’église, ou la Loire, et ses voiles aux vents,

Et ses mille archipels plus que ses flots mouvants,

Et de Chambord là-bas au loin les cent tourelles

Ne fassent pas voler votre pensée entre elles.

Ne levez pas vos yeux si haut que l’horizon,

Regardez à vos pieds. —

Regardez à vos pieds. —Louis, cette maison

Qu’on voit, bâtie en pierre et d’ardoise couverte,

Blanche et carrée, au bas de la colline verte,

Et qui, fermée à peine aux regards étrangers,

S’épanouit charmante entre ses deux vergers,

C’est là. — Regardez bien. C’est le toit de mon père.

C’est ici qu’il s’en vint dormir après la guerre,

Celui que tant de fois mes vers vous ont nommé,

Que vous n’avez pas vu, qui vous aurait aimé !

Alors, ô mon ami, plein d’une extase amère,

Pensez pieusement, d’abord à votre mère,

Et puis à votre sœur, et dites : « Notre ami

Ne reverra jamais son vieux père endormi !

« Hélas ! il a perdu cette sainte défense

Qui protège la vie encore après l’enfance,

Ce pilote prudent, qui pour dompter le flot

Prête une expérience au jeune matelot !

Plus de père pour lui ! plus rien qu’une mémoire !

Plus d’auguste vieillesse à couronner de gloire !

Plus de récits guerriers, plus de beaux cheveux blancs

À faire caresser par les petits enfants !

Hélas ! il a perdu la moitié de sa vie,

L’orgueil de faire voir à la foule ravie

Son père, un vétéran, un général ancien !

Ce foyer où l’on est plus à l’aise qu’au sien,

Et le seuil paternel qui tressaille de joie

Quand du fils qui revient le chien fidèle aboie !

« Le grand arbre est tombé ! resté seul au vallon,

L’arbuste est désormais à nu sous l’aquilon.

Quand l’aïeul disparaît du sein de la famille,

Tout le groupe orphelin, mère, enfants, jeune fille,

Se rallie inquiet autour du père seul

Que ne dépasse plus le front blanc de l’aïeul.

C’est son tour maintenant. Du soleil, de la pluie,

On s’abrite à son ombre, à sa tige on s’appuie.

C’est à lui de veiller, d’enseigner, de souffrir,

De travailler pour tous, d’agir, et de mourir !

Voilà que va bientôt sur sa tête vieillie

Descendre la sagesse austère et recueillie ;

Voilà que ses beaux ans s’envolent tour à tour,

Emportant l’un sa joie et l’autre son amour,

Ses songes de grandeur et de gloire ingénue,

Et que pour travailler son âme reste nue,

Laissant là l’espérance et les rêves dorés,

Ainsi que la glaneuse, alors que dans les prés

Elle marche, d’épis emplissant sa corbeille,

Quitte son vêtement de fête de la veille !

Mais le soir, la glaneuse aux branches d’un buisson

Reprendra ses atours, et chantant sa chanson

S’en reviendra parée, et belle, et consolée ;

Tandis que cette vie, âpre et morne vallée,

N’a point de buisson vert où l’on retrouve un jour

L’espoir, l’illusion, l’innocence et l’amour !

« Il continuera donc sa tâche commencée,

Tandis que sa famille, autour de lui pressée,

Sur son front, où des ans s’imprimera le cours,

Verra tomber sans cesse et s’amasser toujours,

Comme les feuilles d’arbre au vent de la tempête,

Cette neige des jours qui blanchit notre tête !

« Ainsi du vétéran par la guerre épargné,

Rien ne reste à son fils, muet et résigné,

Qu’un tombeau vide, et toi, la maison orpheline

Qu’on voit blanche et carrée au bas de la colline,

Gardant, comme un parfum dans le vase resté,

Un air de bienvenue et d’hospitalité !

« Un sépulcre à Paris ! de pierre ou de porphyre,

Qu’importe ! Les tombeaux des aigles de l’empire

Sont auprès. Ils sont là tous ces vieux généraux

Morts un jour de victoire en antiques héros,

Ou, regrettant peut-être et canons et mitraille,

Tombés à la tribune, autre champ de bataille.

Ses fils ont déposé sa cendre auprès des leurs,

Afin qu’en l’autre monde, heureux pour les meilleurs,

Il puisse converser avec ses frères d’armes.

Car sans doute ces chefs, pleurés de tant de larmes,

Ont là-bas une tente. Ils y viennent le soir

Parler de guerre ; au loin, dans l’ombre, ils peuvent voir

Flotter de l’ennemi les enseignes rivales ;

Et l’empereur au fond passe par intervalles.

« Une maison à Blois ! riante, quoique en deuil,

Élégante et petite, avec un lierre au seuil,

Et qui fait soupirer le voyageur d’envie

Comme un charmant asile à reposer sa vie,

Tant sa neuve façade a de fraîches couleurs,

Tant son front est caché dans l’herbe et dans les fleurs !

« Maison ! sépulcre ! hélas, pour retrouver quelque ombre

De ce père parti sur le navire sombre,

Où faut-il que le fils aille égarer ses pas ?

Maison, tu ne l’as plus ! tombeau, tu ne l’as pas ! »

4 juin 1830.

XXXI À MADAME MARIE M.

Ave, Maria, gratia plena.

Oh ! votre œil est timide et votre front est doux.

Mais quoique, par pudeur ou par pitié pour nous,

Vous teniez secrète votre âme,

Quand du souffle d’en haut votre cœur est touché,

Votre cœur, comme un feu sous la cendre caché,

Soudain étincelle et s’enflamme.

Élevez-la souvent cette voix qui se tait.

Quand vous vîntes au jour un rossignol chantait ;

Un astre charmant vous vit naître.

Enfant, pour vous marquer du poétique sceau,

Vous eûtes au chevet de votre heureux berceau

Un dieu, votre père peut-être !

Deux vierges, Poésie et Musique, deux sœurs,

Vous font une pensée infinie en douceurs,

Votre génie a deux aurores,

Et votre esprit tantôt s’épanche en vers touchants,

Tantôt sur le clavier, qui frémit sous vos chants,

S’éparpille en notes sonores !

Oh ! vous faites rêver le poëte, le soir !

Souvent il songe à vous, lorsque le ciel est noir,

Quand minuit déroule ses voiles ;

Car l’âme du poëte, âme d’ombre et d’amour,

Est une fleur des nuits qui s’ouvre après le jour

Et s’épanouit aux étoiles !

9 décembre 1830. Minuit.

XXVII À MES AMIS L. B. ET S. B.

Here’s a sigh to those who love me,

And a smile to those who hate ;

And, whatever, sky’s above me,

Here’s a heart for every fate.

Byron.

Amis ! c’est donc Rouen, la ville aux vieilles rues,

Aux vieilles tours, débris des races disparues,

La ville aux cent clochers carillonnant dans l’air,

Le Rouen des châteaux, des hôtels, des bastilles,

Dont le front hérissé de flèches et d’aiguilles

Déchire incessamment les brumes de la mer ;

C’est Rouen qui vous a ! Rouen qui vous enlève !

Je ne m’en plaindrai pas. J’ai souvent fait ce rêve

D’aller voir Saint-Ouen à moitié démoli,

Et tout m’a retenu, la famille, l’étude,

Mille soins, et surtout la vague inquiétude

Qui fait que l’homme craint son désir accompli.

J’ai différé. La vie à différer se passe.

De projets en projets et d’espace en espace

Le fol esprit de l’homme en tout temps s’envola.

Un jour enfin, lassés du songe qui nous leurre,

Nous disons : Il est temps. Exécutons ! c’est l’heure.

Alors nous retournons les yeux : — la mort est là !

Ainsi de mes projets. — Quand vous verrai-je, Espagne,

Et Venise et son golfe, et Rome et sa campagne,

Toi, Sicile, que ronge un volcan souterrain,

Grèce qu’on connaît trop, Sardaigne qu’on ignore,

Cités de l’aquilon, du couchant, de l’aurore,

Pyramides du Nil ! cathédrales du Rhin !

Qui sait ? Jamais peut-être. — Et quand m’abriterai-je

Près de la mer, ou bien sous un mont blanc de neige,

Dans quelque vieux donjon, tout plein d’un vieux héros,

Où le soleil, dorant les tourelles du faîte,

N’enverra sur mon front que des rayons de fête

Teints de pourpre et d’azur au prisme des vitraux ?

Jamais non plus, sans doute. — En attendant, vaine ombre,

Oublié dans l’espace et perdu dans le nombre,

Je vis. J’ai trois enfants en cercle à mon foyer ;

Et lorsque la sagesse entr’ouvre un peu ma porte,

Elle me crie : Ami ! sois content. Que t’importe

Cette tente d’un jour qu’il faut sitôt ployer !

Et puis, dans mon esprit, des choses que j’espère

Je me fais cent récits, comme à son fils un père.

Ce que je voudrais voir je le rêve si beau !

Je vois en moi des tours, des Romes, des Cordoues,

Qui jettent mille feux, muse, quand tu secoues

Sous leurs sombres piliers ton magique flambeau !

Ce sont des Alhambras, de hautes cathédrales,

Des Babels, dans la nue enfonçant leurs spirales,

De noirs Escurials, mystérieux séjour,

Des villes d’autrefois, peintes et dentelées,

Où chantent jour et nuit mille cloches ailées,

Joyeuses d’habiter dans des clochers à jour !

Et je rêve ! Et jamais villes impériales

N’éclipseront ce rêve aux splendeurs idéales.

Gardons l’illusion ; elle fuit assez tôt.

Chaque homme, dans son cœur, crée à sa fantaisie

Tout un monde enchanté d’art et de poésie.

C’est notre Chanaan que nous voyons d’en haut.

Restons où nous voyons. Pourquoi vouloir descendre,

Et toucher ce qu’on rêve, et marcher dans la cendre ?

Que ferons-nous après ? où descendre ? où courir ?

Plus de but à chercher ! plus d’espoir qui séduise !

De la terre donnée à la terre promise

Nul retour ! et Moïse a bien fait de mourir !

Restons loin des objets dont la vue est charmée.

L’arc-en-ciel est vapeur, le nuage est fumée.

L’idéal tombe en poudre au toucher du réel.

L’âme en songes de gloire ou d’amour se consume.

Comme un enfant qui souffle en un flocon d’écume,

Chaque homme enfle une bulle où se reflète un ciel.

Frêle bulle d’azur, au roseau suspendue,

Qui tremble au moindre choc et vacille éperdue !

Voilà tous nos projets, nos plaisirs, notre bruit !

Folle création qu’un zéphyr inquiète !

Sphère aux mille couleurs, d’une goutte d’eau faite !

Monde qu’un souffle crée et qu’un souffle détruit !

Rêver, c’est le bonheur ; attendre, c’est la vie.

Courses ! pays lointains ! voyages ! folle envie !

C’est assez d’accomplir le voyage éternel.

Tout chemine ici-bas vers un but de mystère.

— Où va l’esprit dans l’homme ? Où va l’homme sur terre ?

Seigneur ! Seigneur ! — Où va la terre dans le ciel ?

Le saurons-nous jamais ? — Qui percera nos voiles,

Noirs firmaments, semés de nuages d’étoiles ?

Mer, qui peut dans ton lit descendre et regarder ?

Où donc est la science ? Où donc est l’origine ?

Cherchez au fond des mers cette perle divine,

Et, l’océan connu, l’âme reste à sonder !

Que faire et que penser ? — Nier, douter, ou croire ?

Carrefour ténébreux ! triple route ! nuit noire !

Le plus sage s’assied sous l’arbre du chemin,

Disant tout bas : J’irai, Seigneur, où tu m’envoies.

Il espère, et, de loin, dans les trois sombres voies,

Il écoute, pensif, marcher le genre humain.

14 mai 1830.

XXVIII À MES AMIS S. B. ET L. B.

Buen viage ?

Goya.

Amis, mes deux amis, mon peintre, mon poëte !

Vous me manquez toujours, et mon âme inquiète

Vous redemande ici.

Des deux amis, si chers à ma lyre engourdie,

Pas un ne m’est resté. Je t’en veux, Normandie,

De me les prendre ainsi !

Ils emportent en eux toute ma poésie ;

L’un, avec son doux luth de miel et d’ambroisie,

L’autre avec ses pinceaux.

Peinture et poésie où s’abreuvait ma muse,

Adieu votre onde ! Adieu l’Alphée et l’Aréthuse

Dont je mêlais les eaux !

Adieu surtout ces cœurs et ces âmes si hautes,

Dont toujours j’ai trouvé pour mes maux et mes fautes

Si tendre la pitié !

Adieu toute la joie à leur commerce unie !

Car tous deux, ô douceur ! si divers de génie,

Ont la même amitié !

Je crois d’ici les voir, le poëte et le peintre.

Ils s’en vont, raisonnant de l’ogive et du cintre

Devant un vieux portail ;

Ou, soudain, à loisir, changeant de fantaisie,

Poursuivent un œil noir dessous la jalousie,

À travers l’éventail.

Oh ! de la jeune fille et du vieux monastère,

Toi, peins-nous la beauté, toi, dis-nous le mystère.

Charmez-nous tour à tour.

À travers le blanc voile et la muraille grise

Votre œil, ô mes amis, sait voir Dieu dans l’église,

Dans la femme l’amour !

Marchez, frères jumeaux, l’artiste avec l’apôtre !

L’un nous peint l’univers que nous explique l’autre ;

Car, pour notre bonheur,

Chacun de vous sur terre a sa part qu’il réclame.

À toi, peintre, le monde ! à toi, poëte, l’âme !

À tous deux le Seigneur !

15 mai 1830.

VI À UN VOYAGEUR.

L’une partie du monde ne sait point comme

l’autre vit et se gouverne.

Philippe de Commines.

Ami, vous revenez d’un de ces longs voyages

Qui nous font vieillir vite, et nous changent en sages

Au sortir du berceau.

De tous les océans votre course a vu l’onde,

Hélas ! et vous feriez une ceinture au monde

Du sillon du vaisseau.

Le soleil de vingt cieux a mûri votre vie.

Partout où vous mena votre inconstante envie,

Jetant et ramassant,

Pareil au laboureur qui récolte et qui sème,

Vous avez pris des lieux et laissé de vous-même

Quelque chose en passant !

Tandis que votre ami, moins heureux et moins sage,

Attendait des saisons l’uniforme passage

Dans le même horizon,

Et comme l’arbre vert qui de loin la dessine,

À sa porte effeuillant ses jours, prenait racine

Au seuil de sa maison.

Vous êtes fatigué, tant vous avez vu d’hommes !

Enfin vous revenez, las de ce que nous sommes,

Vous reposer en Dieu.

Triste, vous me contez vos courses infécondes,

Et vos pieds ont mêlé la poudre de trois mondes

Aux cendres de mon feu.

Or, maintenant, le cœur plein de choses profondes,

Des enfants dans vos mains tenant les têtes blondes,

Vous me parlez ici,

Et vous me demandez, sollicitude amère !

— Où donc ton père ? où donc ton fils ? où donc ta mère ?

— Ils voyagent aussi !

Le voyage qu’ils font n’a ni soleil, ni lune ;

Nul homme n’y peut rien porter de sa fortune,

Tant le maître est jaloux !

Le voyage qu’ils font est profond et sans bornes,

On le fait à pas lents, parmi des faces mornes,

Et nous le ferons tous !

J’étais à leur départ comme j’étais au vôtre.

En diverses saisons, tous trois, l’un après l’autre,

Ils ont pris leur essor.

Hélas ! j’ai mis en terre, à cette heure suprême,

Ces têtes que j’aimais. Avare, j’ai moi-même

Enfoui mon trésor.

Je les ai vus partir. J’ai, faible et plein d’alarmes,

Vu trois fois un drap noir semé de blanches larmes

Tendre ce corridor ;

J’ai sur leurs froides mains pleuré comme une femme.

Mais, le cercueil fermé, mon âme a vu leur âme

Ouvrir deux ailes d’or !

Je les ai vus partir comme trois hirondelles

Qui vont chercher bien loin des printemps plus fidèles

Et des étés meilleurs.

Ma mère vit le ciel, et partit la première,

Et son œil en mourant fut plein d’une lumière

Qu’on n’a point vue ailleurs.

Et puis mon premier-né la suivit ; puis mon père,

Fier vétéran âgé de quarante ans de guerre,

Tout chargé de chevrons.

Maintenant ils sont là, tous trois dorment dans l’ombre,

Tandis que leurs esprits font le voyage sombre,

Et vont où nous irons !

Si vous voulez, à l’heure où la lune décline,

Nous monterons tous deux la nuit sur la colline

Où gisent nos aïeux.

Je vous dirai, montrant à votre vue amie

La ville morte auprès de la ville endormie :

Laquelle dort le mieux ?

Venez ; muets tous deux et couchés contre terre,

Nous entendrons, tandis que Paris fera taire

Son vivant tourbillon,

Ces millions de morts, moisson du fils de l’homme,

Sourdre confusément dans leurs sépulcres, comme

Le grain dans le sillon !

Combien vivent joyeux qui devaient, sœurs ou frères,

Faire un pleur éternel de quelques ombres chères !

Pouvoir des ans vainqueurs !

Les morts durent bien peu. Laissons-les sous la pierre !

Hélas ! dans le cercueil ils tombent en poussière

Moins vite qu’en nos cœurs !

Voyageur ! voyageur ! Quelle est notre folie !

Qui sait combien de morts à chaque heure on oublie ?

Des plus chers, des plus beaux ?

Qui peut savoir combien toute douleur s’émousse,

Et combien sur la terre un jour d’herbe qui pousse

Efface de tombeaux ?

6 juillet 1829.

XXII À UNE FEMME.

C’est une âme charmante

Diderot.

Enfant ! si j’étais roi, je donnerais l’empire,

Et mon char, et mon sceptre, et mon peuple à genoux,

Et ma couronne d’or, et mes bains de porphyre,

Et mes flottes, à qui la mer ne peut suffire,

Pour un regard de vous !

Si j’étais Dieu, la terre et l’air avec les ondes,

Les anges, les démons courbés devant ma loi,

Et le profond chaos aux entrailles fécondes,

L’éternité, l’espace, et les cieux, et les mondes,

Pour un baiser de toi !

8 mai 1829.

XXXIV

à mademoiselle Louise B.

BIÈVRE.

Un horizon fait à souhait pour le plaisir des yeux.

Fénelon.

I

Oui, c’est bien le vallon ! le vallon calme et sombre !

Ici l’été plus frais s’épanouit à l’ombre.

Ici durent longtemps les fleurs qui durent peu.

Ici l’âme contemple, écoute, adore, aspire,

Et prend pitié du monde, étroit et fol empire

Où l’homme tous les jours fait moins de place à Dieu !

Une rivière au fond ; des bois sur les deux pentes.

Là, des ormeaux, brodés de cent vignes grimpantes ;

Des prés, où le faucheur brunit son bras nerveux ;

Là, des saules pensifs qui pleurent sur la rive,

Et, comme une baigneuse indolente et naïve,

Laissent tremper dans l’eau le bout de leurs cheveux.

Là-bas, un gué bruyant dans des eaux poissonneuses

Qui montrent aux passants les pieds nus des faneuses ;

Des carrés de blé d’or ; des étangs au flot clair ;

Dans l’ombre, un mur de craie et des toits noirs de suie ;

Les ocres des ravins, déchirés par la pluie ;

Et l’aqueduc au loin qui semble un pont de l’air.

Et, pour couronnement à ces collines vertes,

Les profondeurs du ciel toutes grandes ouvertes,

Le ciel, bleu pavillon par Dieu même construit,

Qui, le jour, emplissant de plis d’azur l’espace,

Semble un dais suspendu sur le soleil qui passe,

Et dont on ne peut voir les clous d’or que la nuit.

Oui, c’est un de ces lieux où notre cœur sent vivre

Quelque chose des cieux qui flotte et qui l’enivre ;

Un de ces lieux qu’enfant j’aimais et je rêvais,

Dont la beauté sereine, inépuisable, intime,

Verse à l’âme un oubli sérieux et sublime

De tout ce que la terre et l’homme ont de mauvais.

II

Si dès l’aube on suit les lisières

Du bois, abri des jeunes faons,

Par l’âpre chemin dont les pierres

Offensent les mains des enfants,

À l’heure où le soleil s’élève,

Où l’arbre sent monter la sève,

La vallée est comme un beau rêve.

La brume écarte son rideau.

Partout la nature s’éveille ;

La fleur s’ouvre, rose et vermeille ;

La brise y suspend une abeille,

La rosée une goutte d’eau !

Et dans ce charmant paysage

Où l’esprit flotte, où l’œil s’enfuit,

Le buisson, l’oiseau de passage,

L’herbe qui tremble et qui reluit,

Le vieil arbre que l’âge ploie,

Le donjon qu’un moulin coudoie,

Le ruisseau de moire et de soie,

Le champ où dorment les aïeux,

Ce qu’on voit pleurer ou sourire,

Ce qui chante et ce qui soupire,

Ce qui parle et ce qui respire,

Tout fait un bruit harmonieux !

III

Et si le soir, après mille errantes pensées,

De sentiers en sentiers en marchant dispersées,

Du haut de la colline on descend vers ce toit

Qui vous a tout le jour, dans votre rêverie,

Fait regarder en bas, au fond de la prairie,

Comme une belle fleur qu’on voit ;

Et si vous êtes là, vous dont la main de flamme

Fait parler au clavier la langue de votre âme ;

Si c’est un des moments, doux et mystérieux,

Où la musique, esprit d’extase et de délire

Dont les ailes de feu font le bruit d’une lyre,

Réverbère en vos chants la splendeur de vos yeux ;

Si les petits enfants, qui vous cherchent sans cesse,

Mêlent leur joyeux rire au chant qui vous oppresse ;

Si votre noble père à leurs jeux turbulents

Sourit, en écoutant votre hymne commencée,

Lui, le sage et l’heureux, dont la jeune pensée

Se couronne de cheveux blancs ;

Alors, à cette voix qui remue et pénètre,

Sous ce ciel étoilé qui luit à la fenêtre,

On croit à la famille, au repos, au bonheur ;

Le cœur se fond en joie, en amour, en prière ;

On sent venir des pleurs au bord de sa paupière ;

On lève au ciel les mains en s’écriant : Seigneur !

IV

Et l’on ne songe plus, tant notre âme saisie

Se perd dans la nature et dans la poésie,

Que tout près, par les bois et les ravins caché,

Derrière le ruban de ces collines bleues,

À quatre de ces pas que nous nommons des lieues,

Le géant Paris est couché !

On ne s’informe plus si la ville fatale,

Du monde en fusion ardente capitale,

Ouvre et ferme à tel jour ses cratères fumants ;

Et de quel air les rois, à l’instant où nous sommes,

Regardent bouillonner dans ce Vésuve d’hommes

La lave des évènements.

8 juillet 1831.

V

CE QU’ON ENTEND SUR LA MONTAGNE.

O altitudo !

Avez-vous quelquefois, calme et silencieux,

Monté sur la montagne, en présence des cieux ?

Était-ce aux bords du Sund ? aux côtes de Bretagne ?

Aviez-vous l’océan au pied de la montagne ?

Et là, penché sur l’onde et sur l’immensité,

Calme et silencieux, avez-vous écouté ?

Voici ce qu’on entend : — du moins un jour qu’en rêve

Ma pensée abattit son vol sur une grève,

Et, du sommet d’un mont plongeant au gouffre amer,

Vit d’un côté la terre et de l’autre la mer,

J’écoutai, j’entendis, et jamais voix pareille

Ne sortit d’une bouche et n’émut une oreille.

Ce fut d’abord un bruit large, immense, confus,

Plus vague que le vent dans les arbres touffus,

Plein d’accords éclatants, de suaves murmures,

Doux comme un chant du soir, fort comme un choc d’armures

Quand la sourde mêlée étreint les escadrons

Et souffle, furieuse, aux bouches des clairons.

C’était une musique ineffable et profonde,

Qui, fluide, oscillait sans cesse autour du monde,

Et dans les vastes cieux, par ses flots rajeunis,

Roulait élargissant ses orbes infinis

Jusqu’au fond où son flux s’allait perdre dans l’ombre

Avec le temps, l’espace et la forme et le nombre.

Comme une autre atmosphère épars et débordé,

L’hymne éternel couvrait tout le globe inondé.

Le monde, enveloppé dans cette symphonie,

Comme il vogue dans l’air, voguait dans l’harmonie.

Et pensif, j’écoutais ces harpes de l’éther,

Perdu dans cette voix comme dans une mer.

Bientôt je distinguai, confuses et voilées,

Deux voix dans cette voix l’une à l’autre mêlées,

De la terre et des mers s’épanchant jusqu’au ciel,

Qui chantaient à la fois le chant universel ;

Et je les distinguai dans la rumeur profonde,

Comme on voit deux courants qui se croisent sous l’onde.

L’une venait des mers ; chant de gloire ! hymne heureux !

C’était la voix des flots qui se parlaient entre eux ;

L’autre, qui s’élevait de la terre où nous sommes,

Était triste ; c’était le murmure des hommes ;

Et dans ce grand concert, qui chantait jour et nuit,

Chaque onde avait sa voix et chaque homme son bruit.

Or, comme je l’ai dit, l’océan magnifique

Épandait une voix joyeuse et pacifique,

Chantait comme la harpe aux temples de Sion,

Et louait la beauté de la création.

Sa clameur, qu’emportaient la brise et la rafale,

Incessamment vers Dieu montait plus triomphale,

Et chacun de ses flots, que Dieu seul peut dompter,

Quand l’autre avait fini, se levait pour chanter.

Comme ce grand lion dont Daniel fut l’hôte,

L’océan par moments abaissait sa voix haute,

Et moi je croyais voir, vers le couchant en feu,

Sous sa crinière d’or passer la main de Dieu.

Cependant, à côté de l’auguste fanfare,

L’autre voix, comme un cri de coursier qui s’effare,

Comme le gond rouillé d’une porte d’enfer,

Comme l’archet d’airain sur la lyre de fer,

Grinçait ; et pleurs, et cris, l’injure, l’anathème,

Refus du viatique et refus du baptême,

Et malédiction, et blasphème, et clameur,

Dans le flot tournoyant de l’humaine rumeur

Passaient, comme le soir on voit dans les vallées

De noirs oiseaux de nuit qui s’en vont par volées.

Qu’était-ce que ce bruit dont mille échos vibraient ?

Hélas ! c’était la terre et l’homme qui pleuraient.

Frères ! de ces deux voix étranges, inouïes,

Sans cesse renaissant, sans cesse évanouies,

Qu’écoute l’Éternel durant l’éternité,

L’une disait : nature ! et l’autre : humanité !

Alors je méditai ; car mon esprit fidèle,

Hélas ! n’avait jamais déployé plus grande aile ;

Dans mon ombre jamais n’avait lui tant de jour ;

Et je rêvai longtemps, contemplant tour à tour,

Après l’abîme obscur que me cachait la lame,

L’autre abîme sans fond qui s’ouvrait dans mon âme.

Et je me demandai pourquoi l’on est ici,

Quel peut être après tout le but de tout ceci,

Que fait l’âme, lequel vaut mieux d’être ou de vivre,

Et pourquoi le Seigneur, qui seul lit à son livre,

Mêle éternellement dans un fatal hymen

Le chant de la nature au cri du genre humain ?

27 Juillet 1829.

XI

À LORD BYRON, EN 1811.

DÉDAIN.

Yo contra todos y todos contra yo.

Romance de Viejo Arias.

I

Qui peut savoir combien de jalouses pensées,

De haines, par l’envie en tous lieux ramassées,

De sourds ressentiments, d’inimitiés sans frein,

D’orages à courber les plus sublimes têtes,

Combien de passions, de fureurs, de tempêtes,

Grondent autour de toi, jeune homme au front serein !

Tu ne le sais pas, toi ! — Car tandis qu’à ta base

La gueule des serpents s’élargit et s’écrase,

Tandis que ces rivaux, que tu croyais meilleurs,

Vont t’assiégeant en foule, ou dans la nuit secrète

Creusent maint piège infâme à ta marche distraite,

Pensif, tu regardes ailleurs !

Ou si parfois leurs cris montent jusqu’à ton âme,

Si ta colère, ouvrant ses deux ailes de flamme,

Veut foudroyer leur foule acharnée à ton nom,

Avant que le volcan n’ait trouvé son issue,

Avant que tu n’aies mis la main à ta massue,

Tu te prends à sourire et tu dis : À quoi bon ?

Puis voilà que revient ta chère rêverie,

Famille, enfant, amour, Dieu, liberté, patrie ;

La lyre à réveiller ; la scène à rajeunir ;

Napoléon, ce dieu dont tu seras le prêtre ;

Les grands hommes, mépris du temps qui les voit naître,

Religion de l’avenir !

II

Allez donc ! ennemis de son nom ! foule vaine !

Autour de son génie épuisez votre haleine !

Recommencez toujours ! ni trêve, ni remord.

Allez, recommencez, veillez, et sans relâche

Roulez votre rocher, refaites votre tâche,

Envieux ! — Lui poëte, il chante, il rêve, il dort.

Votre voix, qui s’aiguise et vibre comme un glaive,

N’est qu’une voix de plus dans le bruit qu’il soulève.

La gloire est un concert de mille échos épars,

Chœurs de démons, accords divins, chants angéliques,

Pareil au bruit que font dans les places publiques

Une multitude de chars.

Il ne vous connaît pas. — Il dit par intervalles

Qu’il faut aux jours d’été l’aigre cri des cigales,

L’épine à mainte fleur ; que c’est le sort commun ;

Que ce serait pitié d’écraser la cigale ;

Que le trop bien est mal ! que la rose au Bengale

Pour être sans épine est aussi sans parfum.

Et puis, qu’importe ! amis, ennemis, tout s’écoule.

C’est au même tombeau que va toute la foule.

Rien ne touche un esprit que Dieu même a saisi.

Trônes, sceptres, lauriers, temples, chars de victoire,

On ferait à des rois des couronnes de gloire

De tout ce qu’il dédaigne ici !

Que lui font donc ces cris où votre voix s’enroue ?

Que sert au flot amer d’écumer sur la proue ?

Il ignore vos noms, il n’en a point souci,

Et quand, pour ébranler l’édifice qu’il fonde,

La sueur de vos fronts ruisselle et vous inonde,

Il ne sait même pas qui vous fatigue ainsi.

III

Puis, quand il le voudra, scribes, docteurs, poëtes,

Il sait qu’il peut, d’un souffle, en vos bouches muettes

Éteindre vos clameurs,

Et qu’il emportera toutes vos voix ensemble

Comme le vent de mer emporte où bon lui semble

La chanson des rameurs !

En vain vos légions l’environnent sans nombre,

Il n’a qu’à se lever pour couvrir de son ombre

À la fois tous vos fronts ;

Il n’a qu’à dire un mot pour couvrir vos voix grêles,

Comme un char en passant couvre le bruit des ailes

De mille moucherons !

Quand il veut, vos flambeaux, sublimes auréoles

Dont vous illuminez vos temples, vos idoles,

Vos dieux, votre foyer,

Phares éblouissants, clartés universelles,

Pâlissent à l’éclat des moindres étincelles

Du pied de son coursier !

26 avril 1830.

VII DICTÉ EN PRÉSENCE DU GLACIER DU RHÔNE.

Causa tangor ab omni.

Ovide.

Souvent, quand mon esprit riche en métamorphoses

Flotte et roule endormi sur l’océan des choses,

Dieu, foyer du vrai jour qui ne luit point aux yeux,

Mystérieux soleil dont l’âme est embrasée,

Le frappe d’un rayon, et, comme une rosée,

Le ramasse et l’enlève aux cieux.

Alors, nuage errant, ma haute poésie

Vole capricieuse, et sans route choisie,

De l’occident au sud, du nord à l’orient ;

Et regarde, du haut des radieuses voûtes,

Les cités de la terre, et, les dédaignant toutes,

Leur jette son ombre en fuyant.

Puis, dans l’or du matin luisant comme une étoile,

Tantôt elle y découpe une frange à son voile ;

Tantôt, comme un guerrier qui résonne en marchant,

Elle frappe d’éclairs la forêt qui murmure ;

Et tantôt en passant rougit sa noire armure

Dans la fournaise du couchant.

Enfin sur un vieux mont, colosse à tête grise,

Sur des Alpes de neige un vent jaloux la brise.

Qu’importe ! Suspendu sur l’abîme béant

Le nuage se change en un glacier sublime,

Et des mille fleurons qui hérissent sa cime

Fait une couronne au géant !

Comme le haut cimier du mont inabordable,

Alors il dresse au loin sa crête formidable.

L’arc-en-ciel vacillant joue à son flanc d’acier ;

Et, chaque soir, tandis que l’ombre en bas l’assiège,

Le soleil, ruisselant en lave sur sa neige,

Change en cratère le glacier.

Son front blanc dans la nuit semble une aube éternelle ;

Le chamois effaré, dont le pied vaut une aile,

L’aigle même le craint, sombre et silencieux ;

La tempête à ses pieds tourbillonne et se traîne ;

L’œil ose à peine atteindre à sa face sereine,

Tant il est avant dans les cieux !

Et seul, à ces hauteurs, sans crainte et sans vertige

Mon esprit, de la terre oubliant le prestige,

Voit le jour étoilé, le ciel qui n’est plus bleu,

Et contemple de près ces splendeurs sidérales

Dont la nuit sème au loin ses sombres cathédrales,

Jusqu’à ce qu’un rayon de Dieu

Le frappe de nouveau, le précipite, et change

Les prismes du glacier en flots mêlés de fange ;

Alors il croule, alors, éveillant mille échos,

Il retombe en torrent dans l’océan du monde,

Chaos aveugle et sourd, mer immense et profonde,

Où se ressemblent tous les flots !

Au gré du divin souffle ainsi vont mes pensées,

Dans un cercle éternel incessamment poussées.

Du terrestre océan dont les flots sont amers,

Comme sous un rayon monte une nue épaisse,

Elles montent toujours vers le ciel, et sans cesse

Redescendent des cieux aux mers.

1er Mai 1829.

XXIX LA PENTE DE LA RÊVERIE.

Obscuritate rerum verba sæpe obscurantur.

Gervasius Tilberiensis.

Amis, ne creusez pas vos chères rêveries ;

Ne fouillez pas le sol de vos plaines fleuries ;

Et, quand s’offre à vos yeux un océan qui dort,

Nagez à la surface ou jouez sur le bord.

Car la pensée est sombre ! Une pente insensible

Va du monde réel à la sphère invisible ;

La spirale est profonde, et quand on y descend

Sans cesse se prolonge et va s’élargissant,

Et pour avoir touché quelque énigme fatale,

De ce voyage obscur souvent on revient pâle !

L’autre jour, il venait de pleuvoir, car l’été,

Cette année, est de bise et de pluie attristé,

Et le beau mois de mai dont le rayon nous leurre,

Prend le masque d’avril qui sourit et qui pleure.

J’avais levé le store aux gothiques couleurs.

Je regardais au loin les arbres et les fleurs.

Le soleil se jouait sur la pelouse verte

Dans les gouttes de pluie, et ma fenêtre ouverte

Apportait du jardin à mon esprit heureux

Un bruit d’enfants joueurs et d’oiseaux amoureux.

Paris, les grands ormeaux, maison, dôme, chaumière,

Tout flottait à mes yeux dans la riche lumière

De cet astre de mai dont le rayon charmant

Au bout de tout brin d’herbe allume un diamant.

Je me laissais aller à ces trois harmonies,

Printemps, matin, enfance, en ma retraite unies ;

La Seine, ainsi que moi, laissait son flot vermeil

Suivre nonchalamment sa pente, et le soleil

Faisait évaporer à la fois sur les grèves

L’eau du fleuve en brouillards et ma pensée en rêves.

Alors, dans mon esprit, je vis autour de moi

Mes amis, non confus, mais tels que je les voi

Quand ils viennent le soir, troupe grave et fidèle,

Vous avec vos pinceaux dont la pointe étincelle,

Vous, laissant échapper vos vers au vol ardent,

Et nous tous écoutant en cercle, ou regardant.

Ils étaient bien là tous, je voyais leurs visages,

Tous, même les absents qui font de longs voyages.

Puis tous ceux qui sont morts vinrent après ceux-ci,

Avec l’air qu’ils avaient quand ils vivaient aussi.

Quand j’eus, quelques instants, des yeux de ma pensée,

Contemplé leur famille à mon foyer pressée,

Je vis trembler leurs traits confus, et par degrés

Pâlir en s’effaçant leurs fronts décolorés,

Et tous, comme un ruisseau qui dans un lac s’écoule,

Se perdre autour de moi dans une immense foule.

Foule sans nom ! chaos ! des voix, des yeux, des pas.

Ceux qu’on n’a jamais vus, ceux qu’on ne connaît pas.

Tous les vivants ! — cités bourdonnant aux oreilles

Plus qu’un bois d’Amérique ou des ruches d’abeilles,

Caravanes campant sur le désert en feu,

Matelots dispersés sur l’océan de Dieu,

Et, comme un pont hardi sur l’onde qui chavire,

Jetant d’un monde à l’autre un sillon de navire,

Ainsi que l’araignée entre deux chênes verts

Jette un fil argenté qui flotte dans les airs.

Les deux pôles ! le monde entier ! la mer, la terre,

Alpes aux fronts de neige, Etnas au noir cratère,

Tout à la fois, automne, été, printemps, hiver,

Les vallons descendant de la terre à la mer

Et s’y changeant en golfe, et des mers aux campagnes

Les caps épanouis en chaînes de montagnes,

Et les grands continents, brumeux, verts ou dorés,

Par les grands océans sans cesse dévorés,

Tout, comme un paysage en une chambre noire

Se réfléchit avec ses rivières de moire,

Ses passants, ses brouillards flottant comme un duvet,

Tout dans mon esprit sombre allait, marchait, vivait !

Alors, en attachant, toujours plus attentives,

Ma pensée et ma vue aux mille perspectives

Que le souffle du vent ou le pas des saisons

M’ouvrait à tous moments dans tous les horizons,

Je vis soudain surgir, parfois du sein des ondes,

À côté des cités vivantes des deux mondes,

D’autres villes aux fronts étranges, inouïs,

Sépulcres ruinés des temps évanouis,

Pleines d’entassements, de tours, de pyramides,

Baignant leurs pieds aux mers, leur tête aux cieux humides.

Quelques-unes sortaient de dessous des cités

Où les vivants encor bruissent agités,

Et des siècles passés jusqu’à l’âge où nous sommes

Je pus compter ainsi trois étages de Romes.

Et tandis qu’élevant leurs inquiètes voix,

Les cités des vivants résonnaient à la fois

Des murmures du peuple ou du pas des armées,

Ces villes du passé, muettes et fermées,

Sans fumée à leurs toits, sans rumeurs dans leurs seins,

Se taisaient, et semblaient des ruches sans essaims.

J’attendais. Un grand bruit se fit. Les races mortes

De ces villes en deuil vinrent ouvrir les portes,

Et je les vis marcher ainsi que les vivants,

Et jeter seulement plus de poussière aux vents.

Alors, tours, aqueducs, pyramides, colonnes,

Je vis l’intérieur des vieilles Babylones,

Les Carthages, les Tyrs, les Thèbes, les Sions,

D’où sans cesse sortaient des générations.

Ainsi j’embrassais tout : et la terre, et Cybèle ;

La face antique auprès de la face nouvelle ;

Le passé, le présent ; les vivants et les morts ;

Le genre humain complet comme au jour du remords.

Tout parlait à la fois, tout se faisait comprendre,

Le pelage d’Orphée et l’étrusque d’Évandre,

Les runes d’Irmensul, le sphinx égyptien,

La voix du nouveau monde aussi vieux que l’ancien.

Or ce que je voyais, je doute que je puisse

Vous le peindre. C’était comme un grand édifice

Formé d’entassements de siècles et de lieux ;

On n’en pouvait trouver les bords ni les milieux ;

À toutes les hauteurs, nations, peuples, races,

Mille ouvriers humains, laissant partout leurs traces,

Travaillaient nuit et jour, montant, croisant leurs pas,

Parlant chacun leur langue et ne s’entendant pas ;

Et moi je parcourais, cherchant qui me réponde,

De degrés en degrés cette Babel du monde.

La nuit avec la foule, en ce rêve hideux,

Venait, s’épaississant ensemble toutes deux,

Et, dans ces régions que nul regard ne sonde,

Plus l’homme était nombreux, plus l’ombre était profonde.

Tout devenait douteux et vague ; seulement

Un souffle qui passait de moment en moment,

Comme pour me montrer l’immense fourmilière,

Ouvrait dans l’ombre au loin des vallons de lumière,

Ainsi qu’un coup de vent fait sur les flots troublés

Blanchir l’écume, ou creuse une onde dans les blés.

Bientôt autour de moi les ténèbres s’accrurent,

L’horizon se perdit, les formes disparurent,

Et l’homme avec la chose et l’être avec l’esprit

Flottèrent à mon souffle, et le frisson me prit.

J’étais seul. Tout fuyait. L’étendue était sombre.

Je voyais seulement au loin, à travers l’ombre,

Comme d’un océan les flots noirs et pressés,

Dans l’espace et le temps les nombres entassés.

Oh ! cette double mer du temps et de l’espace

Où le navire humain toujours passe et repasse,

Je voulus la sonder, je voulus en toucher

Le sable, y regarder, y fouiller, y chercher,

Pour vous en rapporter quelque richesse étrange,

Et dire si son lit est de roche ou de fange.

Mon esprit plongea donc sous ce flot inconnu,

Au profond de l’abîme il nagea seul et nu,

Toujours de l’ineffable allant à l’invisible…

Soudain il s’en revint avec un cri terrible,

Ébloui, haletant, stupide, épouvanté,

Car il avait au fond trouvé l’éternité.

28 mai 1830.

XXXVII LA PRIÈRE POUR TOUS.

Ora pro nobis !

I

Ma fille, va prier ! — Vois, la nuit est venue.

Une planète d’or là-bas perce la nue ;

La brume des coteaux fait trembler le contour ;

À peine un char lointain glisse dans l’ombre… Écoute !

Tout rentre et se repose ; et l’arbre de la route

Secoue au vent du soir la poussière du jour.

Le crépuscule, ouvrant la nuit qui les recèle,

Fait jaillir chaque étoile en ardente étincelle ;

L’occident amincit sa frange de carmin ;

La nuit de l’eau dans l’ombre argente la surface ;

Sillons, sentiers, buissons, tout se mêle et s’efface ;

Le passant inquiet doute de son chemin.

Le jour est pour le mal, la fatigue et la haine.

Prions, voici la nuit ! la nuit grave et sereine !

Le vieux pâtre, le vent aux brèches de la tour,

Les étangs, les troupeaux avec leur voix cassée,

Tout souffre et tout se plaint. La nature lassée

A besoin de sommeil, de prière et d’amour.

C’est l’heure où les enfants parlent avec les anges.

Tandis que nous courons à nos plaisirs étranges,

Tous les petits enfants, les yeux levés au ciel,

Mains jointes et pieds nus, à genoux sur la pierre,

Disant à la même heure une même prière,

Demandent pour nous grâce au père universel.

Et puis ils dormiront. — Alors, épars dans l’ombre,

Les rêves d’or, essaim tumultueux, sans nombre,

Qui naît aux derniers bruits du jour à son déclin,

Voyant de loin leur souffle et leurs bouches vermeilles,

Comme volent aux fleurs de joyeuses abeilles,

Viendront s’abattre en foule à leurs rideaux de lin.

Ô sommeil du berceau ! prière de l’enfance !

Voix qui toujours caresse et qui jamais n’offense !

Douce religion, qui s’égaye et qui rit !

Prélude du concert de la nuit solennelle !

Ainsi que l’oiseau met sa tête sous son aile,

L’enfant dans la prière endort son jeune esprit.

II

Ma fille, va prier ! — D’abord, surtout, pour celle

Qui berça tant de nuits ta couche qui chancelle,

Pour celle qui te prit jeune âme dans le ciel,

Et qui te mit au monde, et depuis, tendre mère,

Faisant pour toi deux parts dans cette vie amère,

Toujours a bu l’absinthe et t’a laissé le miel.

Puis ensuite pour moi ! j’en ai plus besoin qu’elle.

Elle est, ainsi que toi, bonne, simple et fidèle.

Elle a le cœur limpide et le front satisfait.

Beaucoup ont sa pitié, nul ne lui fait envie ;

Sage et douce, elle prend patiemment la vie ;

Elle souffre le mal sans savoir qui le fait.

Tout en cueillant des fleurs, jamais sa main novice

N’a touché seulement à l’écorce du vice ;

Nul piège ne l’attire à son riant tableau ;

Elle est pleine d’oubli pour les choses passées ;

Elle ne connaît pas les mauvaises pensées

Qui passent dans l’esprit comme une ombre sur l’eau.

Elle ignore — à jamais ignore-les comme elle ! —

Ces misères du monde où notre âme se mêle,

Faux plaisirs, vanités, remords, soucis rongeurs,

Passions sur le cœur flottant comme une écume,

Intimes souvenirs de honte et d’amertume

Qui font monter au front de subites rougeurs.

Moi, je sais mieux la vie ; et je pourrai te dire,

Quand tu seras plus grande et qu’il faudra t’instruire,

Que poursuivre l’empire et la fortune et l’art,

C’est folie et néant ; que l’urne aléatoire

Nous jette bien souvent la honte pour la gloire,

Et que l’on perd son âme à ce jeu de hasard !

L’âme en vivant s’altère ; et, quoique en toute chose

La fin soit transparente et laisse voir la cause,

On vieillit sous le vice et l’erreur abattu ;

À force de marcher l’homme erre, l’esprit doute.

Tous laissent quelque chose aux buissons de la route,

Les troupeaux leur toison, et l’homme sa vertu.

Va donc prier pour moi ! — Dis pour toute prière :

— Seigneur, Seigneur mon Dieu, vous êtes notre père,

Grâce, vous êtes bon ! grâce, vous êtes grand ! —

Laisse aller ta parole où ton âme l’envoie ;

Ne t’inquiète pas, toute chose a sa voie,

Ne t’inquiète pas du chemin qu’elle prend.

Il n’est rien ici-bas qui ne trouve sa pente.

Le fleuve jusqu’aux mers dans les plaines serpente ;

L’abeille sait la fleur qui recèle le miel.

Toute aile vers son but incessamment retombe,

L’aigle vole au soleil, le vautour à la tombe,

L’hirondelle au printemps, et la prière au ciel.

Lorsque pour moi vers Dieu ta voix s’est envolée,

Je suis comme l’esclave, assis dans la vallée,

Qui dépose sa charge aux bornes du chemin ;

Je me sens plus léger ; car ce fardeau de peine,

De fautes et d’erreurs qu’en gémissant je traîne,

Ta prière en chantant l’emporte dans sa main.

Va prier pour ton père ! — Afin que je sois digne

De voir passer en rêve un ange au vol de cygne,

Pour que mon âme brûle avec les encensoirs !

Efface mes péchés sous ton souffle candide,

Afin que mon cœur soit innocent et splendide

Comme un pavé d’autel qu’on lave tous les soirs !

III

Prie encor pour tous ceux qui passent

Sur cette terre des vivants !

Pour ceux dont les sentiers s’effacent

À tous les flots, à tous les vents !

Pour l’insensé qui met sa joie

Dans l’éclat d’un manteau de soie,

Dans la vitesse d’un cheval !

Pour quiconque souffre et travaille,

Qu’il s’en revienne ou qu’il s’en aille,

Qu’il fasse le bien ou le mal !

Pour celui que le plaisir souille

D’embrassements jusqu’au matin,

Qui prend l’heure où l’on s’agenouille

Pour sa danse et pour son festin,

Qui fait hurler l’orgie infâme

Au même instant du soir où l’âme

Répète son hymne assidu,

Et, quand la prière est éteinte,

Poursuit, comme s’il avait crainte

Que Dieu ne l’ait pas entendu !

Enfant ! pour les vierges voilées !

Pour le prisonnier dans sa tour !

Pour les femmes échevelées

Qui vendent le doux nom d’amour !

Pour l’esprit qui rêve et médite !

Pour l’impie à la voix maudite

Qui blasphème la sainte loi ! —

Car la prière est infinie !

Car tu crois pour celui qui nie !

Car l’enfance tient lieu de foi !

Prie aussi pour ceux que recouvre

La pierre du tombeau dormant,

Noir précipice qui s’entr’ouvre

Sous notre foule à tout moment !

Toutes ces âmes en disgrâce

Ont besoin qu’on les débarrasse

De la vieille rouille du corps.

Souffrent-elles moins pour se taire ?

Enfant ! regardons sous la terre !

Il faut avoir pitié des morts !

IV

À genoux, à genoux, à genoux sur la terre

Où ton père a son père, où ta mère a sa mère,

Où tout ce qui vécut dort d’un sommeil profond !

Abîme où la poussière est mêlée aux poussières,

Où sous son père encore on retrouve des pères,

Comme l’onde sous l’onde en une mer sans fond !

Enfant ! quand tu t’endors, tu ris. L’essaim des songes

Tourbillonne, joyeux, dans l’ombre où tu te plonges,

S’effarouche à ton souffle, et puis revient encor ;

Et tu rouvres enfin tes yeux divins que j’aime,

En même temps que l’aube, œil céleste elle-même,

Entr'ouvre à l’horizon sa paupière aux cils d’or.

Mais eux, si tu savais de quel sommeil ils dorment !

Leurs lits sont froids et lourds à leurs os qu’ils déforment.

Les anges autour d’eux ne chantent pas en chœur.

De tout ce qu’ils ont fait le rêve les accable.

Pas d’aube pour leur nuit ; le remords implacable

S’est fait ver du sépulcre et leur ronge le cœur.

Tu peux avec un mot, tu peux d’une parole

Faire que le remords prenne une aile et s’envole ;

Qu’une douce chaleur réjouisse leurs os ;

Qu’un rayon touche encor leur paupière ravie,

Et qu’il leur vienne un bruit de lumière et de vie,

Quelque chose des vents, des forêts et des eaux.

Oh ! dis-moi, quand tu vas, jeune et déjà pensive,

Errer au bord d’un flot qui se plaint sur sa rive,

Sous des arbres dont l’ombre emplit l’âme d’effroi,

Parfois, dans les soupirs de l’onde et de la brise,

N’entends-tu pas de souffle et de voix qui te dise :

— Enfant ! quand vous prierez, prierez-vous pas pour moi ? —

C’est la plainte des morts ! — Les morts pour qui l’on prie

Ont sur leur lit de terre une herbe plus fleurie.

Nul démon ne leur jette un sourire moqueur.

Ceux qu’on oublie, hélas ! — leur nuit est froide et sombre,

Toujours quelque arbre affreux, qui les tient sous son ombre,

Leur plonge sans pitié des racines au cœur.

Prie ! afin que le père, et l’oncle, et les aïeules,

Qui ne demandent plus que nos prières seules,

Tressaillent dans leur tombe en s’entendant nommer,

Sachent que sur la terre on se souvient encore,

Et, comme le sillon qui sent la fleur éclore,

Sentent dans leur œil vide une larme germer !

V

Ce n’est pas à moi, ma colombe,

De prier pour tous les mortels,

Pour les vivants dont la foi tombe,

Pour tous ceux qu’enferme la tombe,

Cette racine des autels !

Ce n’est pas moi, dont l’âme est vaine,

Pleine d’erreurs, vide de foi,

Qui prierais pour la race humaine,

Puisque ma voix suffit à peine,

Seigneur, à vous prier pour moi !

Non, si pour la terre méchante

Quelqu’un peut prier aujourd’hui,

C’est toi, dont la parole chante,

C’est toi ! ta prière innocente,

Enfant, peut se charger d’autrui !

Ah ! demande à ce père auguste

Qui sourit à ton oraison

Pourquoi l’arbre étouffe l’arbuste,

Et qui fait du juste à l’injuste

Chanceler l’humaine raison.

Demande-lui si la sagesse

N’appartient qu’à l’éternité ;

Pourquoi son souffle nous abaisse ;

Pourquoi dans la tombe sans cesse

Il effeuille l’humanité.

Pour ceux que les vices consument,

Les enfants veillent au saint lieu ;

Ce sont des fleurs qui le parfument,

Ce sont des encensoirs qui fument,

Ce sont des voix qui vont à Dieu !

Laissons faire ces voix sublimes,

Laissons les enfants à genoux.

Pécheurs ! nous avons tous nos crimes,

Nous penchons tous sur les abîmes,

L’enfance doit prier pour tous !

VI

Comme une aumône, enfant, donne donc ta prière

À ton père, à ta mère, aux pères de ton père ;

Donne au riche à qui Dieu refuse le bonheur,

Donne au pauvre, à la veuve, au crime, au vice immonde.

Fais en priant le tour des misères du monde ;

Donne à tous ! donne aux morts ! — enfin, donne au Seigneur !

« Quoi ! murmure ta voix qui veut parler et n’ose,

Au Seigneur, au Très-Haut manque-t-il quelque chose ?

Il est le saint des saints, il est le roi des rois !

Il se fait des soleils un cortège suprême !

Il fait baisser la voix à l’océan lui-même !

Il est seul ! il est tout ! à jamais ! à la fois ! »

Enfant, quand tout le jour vous avez en famille,

Tes deux frères et toi, joué sous la charmille,

Le soir vous êtes las, vos membres sont pliés,

Il vous faut un lait pur et quelques noix frugales,

Et, baisant tour à tour vos têtes inégales,

Votre mère à genoux lave vos faibles pieds.

Eh bien ! il est quelqu’un dans ce monde où nous sommes

Qui tout le jour aussi marche parmi les hommes,

Servant et consolant, à toute heure, en tout lieu,

Un bon pasteur qui suit sa brebis égarée,

Un pèlerin qui va de contrée en contrée.

Ce passant, ce pasteur, ce pèlerin, c’est Dieu !

Le soir il est bien las ! il faut, pour qu’il sourie,

Une âme qui le serve, un enfant qui le prie,

Un peu d’amour ! Ô toi qui ne sais pas tromper,

Porte-lui ton cœur plein d’innocence et d’extase,

Tremblante et l’œil baissé, comme un précieux vase

Dont on craint de laisser une goutte échapper !

Porte-lui ta prière ! et quand, à quelque flamme

Qui d’une chaleur douce emplira ta jeune âme,

Tu verras qu’il est proche, alors, ô mon bonheur,

Ô mon enfant ! sans craindre affront ni raillerie,

Verse, comme autrefois Marthe, sœur de Marie,

Verse tout ton parfum sur les pieds du Seigneur !

VII

Ô myrrhe ! ô cinname !

Nard cher aux époux !

Baume ! éther ! dictame !

De l’eau, de la flamme,

Parfums les plus doux !

Prés que l’onde arrose !

Vapeurs de l’autel !

Lèvres de la rose

Où l’abeille pose

Sa bouche de miel !

Jasmin ! asphodèle !

Encensoirs flottants !

Branche verte et frêle

Où fait l’hirondelle

Son nid au printemps !

Lys que fait éclore

Le frais arrosoir !

Ambre que Dieu dore !

Souffle de l’aurore,

Haleine du soir !

Parfum de la sève

Dans les bois mouvants !

Odeur de la grève

Qui la nuit s’élève

Sur l’aile des vents !

Fleurs dont la chapelle

Se fait un trésor !

Flamme solennelle,

Fumée éternelle

Des sept lampes d’or !

Tiges qu’a brisées

Le tranchant du fer !

Urnes embrasées !

Esprits des rosées

Qui flottez dans l’air !

Fêtes réjouies

D’encens et de bruits !

Senteurs inouïes !

Fleurs épanouies

Au souffle des nuits !

Odeurs immortelles

Que les Ariel,

Archanges fidèles,

Prennent sur leurs ailes

En venant du ciel !

Ô couche première

Du premier époux !

De la terre entière,

Des champs de lumière

Parfums les plus doux !

Dans l’auguste sphère,

Parfums, qu’êtes-vous,

Près de la prière

Qui dans la poussière

S’épanche à genoux ?

Près du cri d’une âme

Qui fond en sanglots,

Implore et réclame,

Et s’exhale en flamme,

Et se verse à flots ?

Près de l’humble offrande

D’un enfant de lin

Dont l’extase est grande

Et qui recommande

Son père orphelin ?

Bouche qui soupire,

Mais sans murmurer !

Ineffable lyre !

Voix qui fait sourire

Et qui fait pleurer !

VIII

Quand elle prie, un ange est debout auprès d’elle,

Caressant ses cheveux des plumes de son aile,

Essuyant d’un baiser son œil de pleurs terni,

Venu pour l’écouter sans que l’enfant l’appelle,

Esprit qui tient le livre où l’innocente épèle,

Et qui pour remonter attend qu’elle ait fini.

Son beau front incliné semble un vase qu’il penche

Pour recevoir les flots de ce cœur qui s’épanche ;

Il prend tout, pleurs d’amour et soupirs de douleur ;

Sans changer de nature il s’emplit de cette âme,

Comme le pur cristal que notre soif réclame

S’emplit d’eau jusqu’aux bords sans changer de couleur.

Ah ! c’est pour le Seigneur sans doute qu’il recueille

Ces larmes goutte à goutte et ce lys feuille à feuille !

Et puis il reviendra se ranger au saint lieu,

Tenant prêts ces soupirs, ces parfums, cette haleine,

Pour étancher le soir, comme une coupe pleine,

Ce grand besoin d’amour, la seule soif de Dieu.

Enfant ! dans ce concert qui d’en bas le salue,

La voix par Dieu lui-même entre toutes élue,

C’est la tienne, ô ma fille ! elle a tant de douceur,

Sur des ailes de flamme elle monte si pure,

Elle expire si bien en amoureux murmure,

Que les vierges du ciel disent : C’est une sœur !

IX

Oh ! bien loin de la voie

Où marche le pécheur,

Chemine où Dieu t’envoie !

Enfant, garde ta joie !

Lys, garde ta blancheur !

Sois humble ! que t’importe

Le riche et le puissant !

Un souffle les emporte.

La force la plus forte

C’est un cœur innocent.

Bien souvent Dieu repousse

Du pied les hautes tours ;

Mais dans le nid de mousse

Où chante une voix douce

Il regarde toujours.

Reste à la solitude !

Reste à la pauvreté !

Vis sans inquiétude,

Et ne te fais étude

Que de l’éternité !

Il est, loin de nos villes

Et loin de nos douleurs,

Des lacs purs et tranquilles,

Et dont toutes les îles

Sont des bouquets de fleurs ;

Flots d’azur où l’on aime

À laver ses remords !

D’un charme si suprême

Que l’incrédule même

S’agenouille à leurs bords !

L’ombre qui les inonde

Calme et nous rend meilleurs ;

Leur paix est si profonde

Que jamais à leur onde

On n’a mêlé de pleurs.

Et le jour, que leur plaine

Reflète éblouissant,

Trouve l’eau si sereine

Qu’il y hasarde à peine

Un nuage en passant.

Ces lacs que rien n’altère,

Entre des monts géants

Dieu les met sur la terre,

Loin du souffle adultère

Des sombres océans,

Pour que nul vent aride,

Nul flot mêlé de fiel

N’empoisonne et ne ride

Ces gouttes d’eau limpide

Où se mire le ciel.

Ô ma fille, âme heureuse !

Ô lac de pureté !

Dans la vallée ombreuse,

Reste où ton Dieu te creuse

Un lit plus abrité !

Lac que le ciel parfume !

Le monde est une mer.

Son souffle est plein de brume,

Un peu de son écume

Rendrait ton flot amer !

X

Et toi, céleste ami qui gardes son enfance,

Qui le jour et la nuit lui fais une défense

De tes ailes d’azur !

Invisible trépied où s’allume sa flamme !

Esprit de sa prière, ange de sa jeune âme,

Cygne de ce lac pur !

Dieu te l’a confiée et je te la confie !

Soutiens, relève, exhorte, inspire et fortifie

Sa frêle humanité !

Qu’elle garde à jamais, réjouie ou souffrante,

Cet œil plein de rayons, cette âme transparente,

Cette sérénité

Qui fait que tout le jour, et sans qu’elle te voie,

Écartant de son cœur faux désirs, fausse joie,

Mensonge et passion,

Prosternant à ses pieds ta couronne immortelle,

Comme elle devant Dieu, tu te tiens devant elle

En adoration !

15 juin 1830.

XXXVIII PAN.

ὅλος νοῦς, ὅλος φῶς, ὅλος ὀφθαλμός.

Clém. Alex.

Si l’on vous dit que l’art et que la poésie

C’est un flux éternel de banale ambroisie,

Que c’est le bruit, la foule, attachés à vos pas,

Ou d’un salon doré l’oisive fantaisie,

Ou la rime en fuyant par la rime saisie,

Oh ! ne le croyez pas !

Ô poëtes sacrés, échevelés, sublimes,

Allez, et répandez vos âmes sur les cimes,

Sur les sommets de neige en butte aux aquilons,

Sur les déserts pieux où l’esprit se recueille,

Sur les bois que l’automne emporte feuille à feuille,

Sur les lacs endormis dans l’ombre des vallons !

Partout où la nature est gracieuse et belle,

Où l’herbe s’épaissit pour le troupeau qui bêle,

Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs,

Où chante un pâtre, assis sous une antique arcade,

Où la brise du soir fouette avec la cascade

Le rocher tout en pleurs ;

Partout où va la plume et le flocon de laine ;

Que ce soit une mer, que ce soit une plaine,

Une vieille forêt aux branchages mouvants,

Îles au sol désert, lacs à l’eau solitaire,

Montagnes, océans, neige ou sable, onde ou terre,

Flots ou sillons, partout où vont les quatre vents ;

Partout où le couchant grandit l’ombre des chênes,

Partout où les coteaux croisent leurs molles chaînes,

Partout où sont des champs, des moissons, des cités,

Partout où pend un fruit à la branche épuisée,

Partout où l’oiseau boit des gouttes de rosée,

Allez, voyez, chantez !

Allez dans les forêts, allez dans les vallées !

Faites-vous un concert des notes isolées !

Cherchez dans la nature, étalée à vos yeux,

Soit que l’hiver l’attriste ou que l’été l’égaye,

Le mot mystérieux que chaque voix bégaye ;

Écoutez ce que dit la foudre dans les cieux !

C’est Dieu qui remplit tout. Le monde, c’est son temple.

Œuvre vivante, où tout l’écoute et le contemple !

Tout lui parle et le chante. Il est seul, il est un !

Dans sa création tout est joie et sourire.

L’étoile qui regarde et la fleur qui respire,

Tout est flamme ou parfum !

Enivrez-vous de tout ! enivrez-vous, poëtes,

Des gazons, des ruisseaux, des feuilles inquiètes,

Du voyageur de nuit dont on entend la voix,

De ces premières fleurs dont février s’étonne,

Des eaux, de l’air, des prés, et du bruit monotone

Que font les chariots qui passent les bois.

Frères de l’aigle ! aimez la montagne sauvage !

Surtout à ces moments où vient un vent d’orage,

Un vent sonore et lourd qui grossit par degrés,

Emplit l’espace au loin de nuages et d’ombres,

Et penche sur le bord des précipices sombres

Les arbres effarés !

Contemplez du matin la pureté divine,

Quand la brume en flocons inonde la ravine,

Quand le soleil, que cache à demi la forêt,

Montrant sur l’horizon sa rondeur échancrée,

Grandit, comme ferait la coupole dorée

D’un palais d’Orient dont on approcherait !

Enivrez-vous du soir ! à cette heure où dans l’ombre

Le paysage obscur, plein de formes sans nombre,

S’efface, de chemins et de fleuves rayé ;

Quand le mont, dont la tête à l’horizon s’élève,

Semble un géant couché qui regarde et qui rêve,

Sur son coude appuyé !

Si vous avez en vous, vivantes et pressées,

Un monde intérieur d’images, de pensées,

De sentiments, d’amour, d’ardente passion,

Pour féconder ce monde, échangez-le sans cesse

Avec l’autre univers visible qui vous presse !

Mêlez toute votre âme à la création !

Car, ô poëtes saints ! l’art est le son sublime,

Simple, divers, profond, mystérieux, intime,

Fugitif comme l’eau qu’un rien fait dévier,

Redit par un écho dans toute créature,

Que sous vos doigts puissants exhale la nature,

Cet immense clavier !

V. H.

Dans vos fêtes d’hiver, riches, heureux du monde,

Quand le bal tournoyant de ses feux vous inonde,

Quand partout à l’entour de vos pas vous voyez

Briller et rayonner cristaux, miroirs, balustres,

Candélabres ardents, cercle étoilé des lustres,

Et la danse, et la joie au front des conviés ;

Tandis qu’un timbre d’or sonnant dans vos demeures

Vous change en joyeux chant la voix grave des heures,

Oh ! songez-vous parfois que, de faim dévoré,

Peut-être un indigent dans les carrefours sombres

S’arrête, et voit danser vos lumineuses ombres

Aux vitres du salon doré ?

Songez-vous qu’il est là sous le givre et la neige,

Ce père sans travail que la famine assiège ?

Et qu’il se dit tout bas : « Pour un seul que de biens !

À son large festin que d’amis se récrient !

Ce riche est bien heureux, ses enfants lui sourient.

Rien que dans leurs jouets que de pain pour les miens ! »

Et puis à votre fête il compare en son âme

Son foyer où jamais ne rayonne une flamme,

Ses enfants affamés, et leur mère en lambeau,

Et, sur un peu de paille, étendue et muette,

L’aïeule, que l’hiver, hélas ! a déjà faite

Assez froide pour le tombeau !

Car Dieu mit ces degrés aux fortunes humaines.

Les uns vont tout courbés sous le fardeau des peines ;

Au banquet du bonheur bien peu sont conviés.

Tous n’y sont point assis également à l’aise.

Une loi, qui d’en bas semble injuste et mauvaise,

Dit aux uns : Jouissez ! aux autres : Enviez !

Cette pensée est sombre, amère, inexorable,

Et fermente en silence au cœur du misérable.

Riches, heureux du jour, qu’endort la volupté,

Que ce ne soit pas lui qui des mains vous arrache

Tous ces biens superflus où son regard s’attache ; —

Oh ! que ce soit la charité !

L’ardente charité, que le pauvre idolâtre !

Mère de ceux pour qui la fortune est marâtre,

Qui relève et soutient ceux qu’on foule en passant,

Qui, lorsqu’il le faudra, se sacrifiant toute,

Comme le Dieu martyr dont elle suit la route,

Dira : Buvez ! mangez ! c’est ma chair et mon sang.

Que ce soit elle, oh ! oui, riches ! que ce soit elle

Qui, bijoux, diamants, rubans, hochets, dentelle,

Perles, saphirs, joyaux toujours faux, toujours vains,

Pour nourrir l’indigent et pour sauver vos âmes,

Des bras de vos enfants et du sein de vos femmes

Arrache tout à pleines mains !

Donnez, riches ! L’aumône est sœur de la prière.

Hélas ! quand un vieillard, sur votre seuil de pierre,

Tout roidi par l’hiver, en vain tombe à genoux ;

Quand les petits enfants, les mains de froid rougies,

Ramassent sous vos pieds les miettes des orgies,

La face du Seigneur se détourne de vous.

Donnez ! afin que Dieu, qui dote les familles,

Donne à vos fils la force, et la grâce à vos filles ;

Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit ;

Afin qu’un blé plus mûr fasse plier vos granges ;

Afin d’être meilleurs ; afin de voir les anges

Passer dans vos rêves la nuit !

Donnez ! il vient un jour où la terre nous laisse.

Vos aumônes là-haut vous font une richesse.

Donnez ! afin qu’on dise : Il a pitié de nous !

Afin que l’indigent que glacent les tempêtes,

Que le pauvre qui souffre à côté de vos fêtes,

Au seuil de vos palais fixe un œil moins jaloux.

Donnez ! pour être aimés du Dieu qui se fit homme,

Pour que le méchant même en s’inclinant vous nomme,

Pour que votre foyer soit calme et fraternel ;

Donnez ! afin qu’un jour à votre heure dernière,

Contre tous vos péchés vous ayez la prière

D’un mendiant puissant au ciel !

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