Hernani (page 10)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Hernani (Hetzel, 1889) · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je sais qu’il existait autrefois, dans un rêve,

Un Hernani dont l’œil avait l’éclair du glaive,

Un homme de la nuit et des monts, un proscrit,

Sur qui le mot vengeance était partout écrit,

Un malheureux traînant après lui l’anathème !

Mais je ne connais pas ce Hernani. — Moi, j’aime

Les prés, les fleurs, les bois, le chant du rossignol.

Je suis Jean d’Aragon, mari de doña Sol !

Je suis heureux !

Doña Sol.

Je suis heureux !Je suis heureuse !

Hernani.

Je suis heureux ! Je suis heureuse !Que m’importe

Les haillons qu’en entrant j’ai laissés à la porte ?

Voici que je reviens à mon palais en deuil.

Un ange du Seigneur m’attendait sur le seuil.

J’entre, et remets debout les colonnes brisées,

Je rallume les feux, je rouvre les croisées,

Je fais arracher l’herbe au pavé de la cour,

Je ne suis plus que joie, enchantement, amour.

Qu’on me rende mes tours, mes donjons, mes bastilles,

Mon panache, mon siège au conseil des Castilles,

Vienne ma doña Sol rouge et le front baissé,

Qu’on nous laisse tous deux, et le reste est passé !

Je n’ai rien vu, rien dit, rien fait. Je recommence,

J’efface tout, j’oublie ! Ou sagesse ou démence,

Je vous ai, je vous aime, et vous êtes mon bien !

Doña Sol, examinant sa toison d’or.

Que sur ce velours noir ce collier d’or fait bien !

Hernani.

Vous vîtes avant moi le roi mis de la sorte.

Doña Sol.

Je n’ai pas remarqué. Tout autre, que m’importe ?

Puis, est-ce le velours ou le satin encor ?

Non, mon duc, c’est ton cou qui sied au collier d’or.

Vous êtes noble et fier, monseigneur.

Il veut l’entraîner. Vous êtes noble et fier, monseigneur.Tout à l’heure !

Un moment ! — Vois-tu bien, c’est la joie ! et je pleure !

Viens voir la belle nuit.

Elle va à la balustrade. Viens voir la belle nuit.Mon duc, rien qu’un moment !

Le temps de respirer et de voir seulement.

Tout s’est éteint, flambeaux et musique de fête.

Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite !

Dis, ne le crois-tu pas ? sur nous, tout en dormant,

La nature à demi veille amoureusement.

Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose.

Viens, respire avec moi l’air embaumé de rose !

Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait.

La lune tout à l’heure à l’horizon montait

Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble

Et ta voix, toutes deux m’allaient au cœur ensemble,

Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant,

Et j’aurais bien voulu mourir en ce moment !

Hernani.

Ah ! qui n’oublierait tout à cette voix céleste ?

Ta parole est un chant où rien d’humain ne reste.

Et, comme un voyageur, sur un fleuve emporté,

Qui glisse sur les eaux par un beau soir d’été

Et voit fuir sous ses yeux mille plaines fleuries,

Ma pensée entraînée erre en tes rêveries !

Doña Sol.

Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond.

Dis, ne voudrais-tu point voir une étoile au fond ?

Ou qu’une voix des nuits, tendre et délicieuse,

S’élevant tout à coup, chantât ?…

Hernani, souriant.

S’élevant tout à coup, chantât ?…Capricieuse !

Tout à l’heure on fuyait la lumière et les chants !

Doña Sol.

Le bal ! mais un oiseau qui chanterait aux champs !

Un rossignol perdu dans l’ombre et dans la mousse,

Ou quelque flûte au loin !… Car la musique est douce,

Fait l’âme harmonieuse, et, comme un divin chœur,

Éveille mille voix qui chantent dans le cœur !

Ah ! Ce serait charmant !

On entend le bruit lointain d’un cor dans l’ombre. Ah ! Ce serait charmant !Dieu ! Je suis exaucée !

Hernani, tressaillant, à part.

Ah ! malheureuse !

Doña Sol.

Ah ! malheureuse !Un ange a compris ma pensée, —

Ton bon ange, sans doute !

Hernani, amèrement.

Ton bon ange, sans doute !Oui, mon bon ange !

Le cor recommence. — À part. Ton bon ange, sans doute ! Oui, mon bon ange !Encor !

Doña Sol, souriant.

Don Juan, je reconnais le son de votre cor !

Hernani.

N’est-ce pas ?

Doña Sol.

N’est-ce pas ?Seriez-vous dans cette sérénade

De moitié ?

Hernani.

De moitié ?De moitié, tu l’as dit.

Doña Sol.

De moitié ? De moitié, tu l’as dit.Bal maussade !

Oh ! que j’aime bien mieux le cor au fond des bois !

Et puis, c’est votre cor, c’est comme votre voix.

Le cor recommence.

Hernani, à part.

Ah ! le tigre est en bas qui hurle, et veut sa proie !

Doña Sol.

Don Juan, cette harmonie emplit le cœur de joie.

Hernani, se levant terrible.

Nommez-moi Hernani ! nommez-moi Hernani !

Avec ce nom fatal je n’en ai pas fini !

Doña Sol.

Qu’avez-vous ?

Hernani.

Qu’avez-vous ?Le vieillard !

Doña Sol.

Qu’avez-vous ? Le vieillard !Dieu ! quels regards funèbres !

Qu’avez-vous ?

Hernani.

Qu’avez-vous ?Le vieillard, qui rit dans les ténèbres !

— Ne le voyez-vous pas ?

Doña Sol.

Ne le voyez-vous pas ?Où vous égarez-vous ?

Qu’est-ce que ce vieillard ?

Hernani.

Qu’est-ce que ce vieillard ?Le vieillard !

Doña Sol, tombant à genoux.

Qu’est-ce que ce vieillard ? Le vieillard !À genoux

Je t’en supplie, oh ! dis, quel secret te déchire ?

Qu’as-tu ?

Hernani.

Qu’as-tu ?Je l’ai juré !

Doña Sol.

Qu’as-tu ? Je l’ai juré !Juré ?

Elle suit tous ses mouvements avec anxiété. Il s’arrête tout à coup, et passe la main sur son front.

Hernani, à part.

Qu’as-tu ? Je l’ai juré ! Juré ?Qu’allais-je dire ?

Épargnons-la.

Haut.

Épargnons-la.Moi, rien. De quoi t’ai-je parlé ?

Doña Sol.

Vous avez dit…

Hernani.

Vous avez dit…Non. Non. J’avais l’esprit troublé…

Je souffre un peu, vois-tu. N’en prends pas d’épouvante.

Doña Sol.

Te faut-il quelque chose ? ordonne à ta servante.

Le cor recommence.

Hernani, à part.

Il le veut ! il le veut ! Il a mon serment !

Cherchant à sa ceinture sans épée et sans poignard. Il le veut ! il le veut ! Il a mon serment ! — Rien !

Ce devrait être fait ! — Ah !…

Doña Sol.

Ce devrait être fait ! — Ah !…Tu souffres donc bien ?

Hernani.

Une blessure ancienne, et qui semblait fermée,

Se rouvre…

À part.

Se rouvre…Éloignons-la.

Haut. Se rouvre… Éloignons-la.Doña Sol, bien aimée,

Écoute. Ce coffret qu’en des jours — moins heureux —

Je portais avec moi…

Doña Sol.

Je portais avec moi…Je sais ce que tu veux.

Eh bien, qu’en veux-tu faire ?

Hernani.

Eh bien, qu’en veux-tu faire ? Un flacon qu’il renferme

Contient un élixir qui pourra mettre un terme

Au mal que je ressens. — Va !

Doña Sol.

Au mal que je ressens. — Va !J’y vais, mon seigneur.

Elle sort par la porte de la chambre nuptiale.

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Scène IV

HERNANI, seul.

Voilà donc ce qu’il vient faire de mon bonheur !

Voici le doigt fatal qui luit sur la muraille !

Oh ! Que la destinée amèrement me raille !

Il tombe dans une profonde et convulsive rêverie, puis se détourne brusquement.

Hé bien ?… — Mais tout se tait. Je n’entends rien venir.

Si je m’étais trompé ?…

Le masque en domino noir paraît au haut de la rampe. Hernani s’arrête pétrifié.

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Scène V

HERNANI, LE MASQUE

Le masque.

Si je m’étais trompé !…« Quoi qu’il puisse advenir,

« Quand tu voudras, vieillard, quel que soit le lieu, l’heure,

« S’il te passe à l’esprit qu’il est temps que je meure,

« Viens, sonne de ce cor, et ne prends d’autres soins.

« Tout sera fait. » — Ce pacte eut les morts pour témoins.

Eh bien, tout est-il fait ?

Hernani, à voix basse.

Hé bien ! Tout est-il fait ?C’est lui !

Le masque.

Hé bien ! Tout est-il fait ? C’est lui !Dans ta demeure

Je viens, et je te dis qu’il est temps. C’est mon heure.

Je te trouve en retard.

Hernani.

Je te trouve en retard.Bien. Quel est ton plaisir ?

Que feras-tu de moi ? Parle.

Le masque.

Que feras-tu de moi ? Parle.Tu peux choisir.

Du fer ou du poison. Ce qu’il faut, je l’apporte.

Nous partirons tous deux.

Hernani.

Nous partirons tous deux.Soit.

Le masque.

Nous partirons tous deux. Soit.Prions-nous ?

Hernani.

Nous partirons tous deux. Soit. Prions-nous ?Qu’importe ?

Le masque.

Que prends-tu ?

Hernani.

Que prends-tu ?Le poison.

Le masque.

Que prends-tu ? Le poison.Bien ! — Donne-moi ta main.

Il présente une fiole à Hernani, qui la reçoit en pâlissant. Bois, — pour que je finisse.

Hernani approche la fiole de ses lèvres, puis recule.

Hernani.

Bois, — pour que je finisse.Oh ! par pitié, demain ! —

Oh ! s’il te reste un cœur, duc, ou du moins une âme,

Si tu n’es pas un spectre échappé de la flamme,

Un mort damné, fantôme ou démon désormais,

Si Dieu n’a point encor mis sur ton front : jamais !

Si tu sais ce que c’est que ce bonheur suprême

D’aimer, d’avoir vingt ans, d’épouser quand on aime,

Si jamais femme aimée a tremblé dans tes bras,

Attends jusqu’à demain ! Demain tu reviendras !

Le masque.

Simple qui parle ainsi ! Demain ! demain ! — Tu railles !

Ta cloche a ce matin sonné tes funérailles !

Et que ferais-je, moi, cette nuit ? J’en mourrais.

Et qui viendrait te prendre et t’emporter après ?

Seul descendre au tombeau ! Jeune homme, il faut me suivre !

Hernani.

Eh bien, non ! et de toi, démon, je me délivre !

Je n’obéirai pas.

Le masque.

Je n’obéirai pas.Je m’en doutais. Fort bien.

Sur quoi donc m’as-tu fait ce serment ? — Ah, sur rien.

Peu de chose après tout ! La tête de ton père !

Cela peut s’oublier. La jeunesse est légère.

Hernani.

Mon père ! Mon père !… — Ah ! j’en perdrai la raison !

Le masque.

Non, ce n’est qu’un parjure et qu’une trahison.

Hernani.

Duc !

Le masque.

Duc !Puisque les aînés des maisons espagnoles

Se font jeu maintenant de fausser leurs paroles,

Adieu !

Il fait un pas pour sortir.

Hernani.

Adieu !Ne t’en va pas.

Le masque.

Adieu ! Ne t’en va pas.Alors…

Hernani.

Adieu ! Ne t’en va pas. Alors…Vieillard cruel !

Il prend la fiole. Revenir sur mes pas à la porte du ciel !

Rentre doña Sol, sans voir le masque, qui est debout, au fond.

Scène VI.

Les Mêmes, DOÑA SOL.

Doña Sol.

Je n’ai pu le trouver, ce coffret.

Hernani, à part

Je n’ai pu le trouver, ce coffret.Dieu ! c’est elle !

Dans quel moment !

Doña Sol.

Dans quel moment ! Qu’a-t-il ? je l’effraie, il chancelle

À ma voix ! — Que tiens-tu dans ta main ? quel soupçon !

Que tiens-tu dans ta main ? réponds.

Le domino s’est approché et se démasque. Elle pousse un cri, et reconnaît don Ruy. Que tiens-tu dans ta main ? réponds.C’est du poison !

Hernani.

Grand Dieu !

Doña Sol, à Hernani

Grand Dieu !Que t’ai-je fait ? Quel horrible mystère !

Vous me trompiez, don Juan !

Hernani.

Vous me trompiez, don Juan !Ah ! j’ai dû te le taire.

J’ai promis de mourir au duc qui me sauva.

Aragon doit payer cette dette à Silva.

Doña Sol.

Vous n’êtes pas à lui, mais à moi. Que m’importe

Tous vos autres serments ?

Tous vos autres serments ?À don Ruy Gomez.

Tous vos autres serments ?Duc, l’amour me rend forte.

Contre vous, contre tous, duc, je le défendrai.

Don Ruy Gomez, immobile.

Défends-le, si tu peux, contre un serment juré.

Doña Sol.

Quel serment ?

Hernani.

Quel serment ?J’ai juré.

Doña Sol.

Quel serment ? J’ai juré.Non, non, rien ne te lie !

Cela ne se peut pas ! Crime ! attentat ! folie !

Don Ruy Gomez.

Allons, duc !

Hernani fait un geste pour obéir. Doña Sol cherche à l’entraîner.

Hernani.

Allons, duc !Laissez-moi, doña Sol, il le faut.

Le duc a ma parole, et mon père est là-haut !

Doña Sol, à don Ruy Gomez.

Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres même

Arracher leurs petits qu’à moi celui que j’aime !

Savez-vous ce que c’est que doña Sol ? Longtemps,

Par pitié pour votre âge et pour vos soixante ans,

J’ai fait la fille douce, innocente et timide,

Mais voyez-vous cet œil de pleurs de rage humide ?

Elle tire un poignard de son sein. Voyez-vous ce poignard ? — Ah ! vieillard insensé,

Craignez-vous pas le fer quand l’œil a menacé ?

Prenez garde, don Ruy ! — Je suis de la famille,

Mon oncle ! Écoutez-moi. Fussé-je votre fille,

Malheur si vous portez la main sur mon époux !

Elle jette le poignard, et tombe à genoux devant le duc. Ah ! je tombe à vos pieds ! Ayez pitié de nous !

Grâce ! Hélas ! monseigneur, je ne suis qu’une femme,

Je suis faible, ma force avorte dans mon âme,

Je me brise aisément. Je tombe à vos genoux !

Ah ! je vous en supplie, ayez pitié de nous !

Don Ruy Gomez.

Doña Sol !

Doña Sol.

Doña Sol !Pardonnez ! Nous autres espagnoles,

Notre douleur s’emporte à de vives paroles,

Vous le savez. Hélas ! vous n’étiez pas méchant !

Pitié ! vous me tuez, mon oncle, en le touchant !

Pitié ; je l’aime tant !

Don Ruy Gomez, sombre.

Pitié ; je l’aime tant !Vous l’aimez trop !

Hernani.

Pitié ; je l’aime tant ! Vous l’aimez trop !Tu pleures !

Doña Sol.

Non, non, je ne veux pas, mon amour, que tu meures !

Non, je ne le veux pas.

À don Ruy. Non, je ne le veux pas.Faites grâce aujourd’hui !

Je vous aimerai bien aussi, vous.

Don Ruy Gomez.

Je vous aimerai bien aussi, vous.Après lui !

De ces restes d’amour, d’amitié, — moins encore,

Croyez-vous apaiser la soif qui me dévore ?

Montrant Hernani.

Il est seul ! il est tout ! Mais moi, belle pitié !

Qu’est-ce que je peux faire avec votre amitié ?

Ô rage ! il aurait, lui, le cœur, l’amour, le trône,

Et d’un regard de vous il me ferait l’aumône !

Et s’il fallait un mot à mes vœux insensés,

C’est lui qui vous dirait : — Dis cela, c’est assez ! —

En maudissant tout bas le mendiant avide

Auquel il faut jeter le fond du verre vide !

Honte ! dérision ! Non. Il faut en finir,

Bois !

Hernani.

Bois !Il a ma parole, et je dois la tenir.

Don Ruy Gomez.

Allons !

Hernani approche la fiole de ses lèvres. Doña Sol se jette sur son bras.

Doña Sol.

Allons !Oh ! pas encor ! Daignez tous deux m’entendre.

Don Ruy Gomez.

Le sépulcre est ouvert, et je ne puis attendre.

Doña Sol.

Un instant ! — Mon seigneur ! Mon don Juan ! — Ah ! tous deux,

Vous êtes bien cruels ! Qu’est-ce que je veux d’eux ?

Un instant ! voilà tout, tout ce que je réclame ! —

Enfin, on laisse dire à cette pauvre femme

Ce qu’elle a dans le cœur !… — Oh ! laissez-moi parler !

Don Ruy Gomez, à Hernani.

J’ai hâte.

Doña Sol.

J’ai hâte.Messeigneurs, vous me faites trembler !

Que vous ai-je donc fait ?

Hernani.

Que vous ai-je donc fait ?Ah ! son cri me déchire.

Doña Sol, lui retenant toujours le bras.

Vous voyez bien que j’ai mille choses à dire !

Don Ruy Gomez, à Hernani.

Il faut mourir.

Doña Sol, toujours pendue au bras d’Hernani.

Il faut mourir.Don Juan, lorsque j’aurai parlé,

Tout ce que tu voudras, tu le feras.

Elle lui arrache la fiole. Tout ce que tu voudras, tu le feras.Je l’ai !

Elle élève la fiole aux yeux d’Hernani et du vieillard étonné.

Don Ruy Gomez.

Puisque je n’ai céans affaire qu’à deux femmes,

Don Juan, il faut qu’ailleurs j’aille chercher des âmes.

Tu fais de beaux serments par le sang dont tu sors,

Et je vais à ton père en parler chez les morts !

— Adieu…

Il fait quelques pas pour sortir. Hernani le retient.

Hernani.

Adieu…Duc, arrêtez !

À doña Sol. Adieu… Duc, arrêtez !Hélas ! je t’en conjure,

Veux-tu me voir faussaire, et félon, et parjure ?

Veux-tu que partout j’aille avec la trahison

Écrite sur le front ? Par pitié, ce poison.

Rends-le-moi ! Par l’amour, par notre âme immortelle !…

Doña Sol, sombre.

Tu veux ?

Elle boit.

Tu veux ?Tiens, maintenant !

Don Ruy Gomez, à part.

Tu veux ? Tiens maintenant !Ah ! c’était donc pour elle ?

Doña Sol, tendant à Hernani la fiole à demi vidée.

Prends, te dis-je !

Hernani, à Don Ruy.

Prends, te dis-je !Vois-tu, misérable vieillard ?

Doña Sol.

Ne te plains pas de moi, je t’ai gardé ta part.

Hernani, prenant la fiole.

Dieu !

Doña Sol.

Dieu !Tu ne m’aurais pas ainsi laissé la mienne,

Toi ! Tu n’as pas le cœur d’une épouse chrétienne.

Tu ne sais pas aimer comme aime une Silva.

Mais j’ai bu la première et suis tranquille. — Va !

Bois si tu veux !

Hernani.

Bois si tu veux !Hélas ! qu’as-tu fait, malheureuse ?

Doña Sol.

C’est toi qui l’as voulu.

Hernani.

C’est toi qui l’as voulu.C’est une mort affreuse !

Doña Sol.

Non. Pourquoi donc ?

Hernani.

Non. Pourquoi donc ?Ce philtre au sépulcre conduit.

Doña Sol.

Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit ?

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