Hernani (page 11)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Hernani (Hetzel, 1889) · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Qu’importe dans quel lit ?

Hernani.

Qu’importe dans quel lit ?Mon père, tu te venges

Sur moi qui t’oubliais !

Il porte la fiole à sa bouche.

Doña Sol, se jetant sur lui.

Sur moi qui t’oubliais !Ciel ! des douleurs étranges !…

Ah ! jette loin de toi ce philtre ! — Ma raison

S’égare. Arrête ! Hélas ! mon don Juan, ce poison

Est vivant ! ce poison dans le cœur fait éclore

Une hydre à mille dents qui ronge et qui dévore !

Oh ! je ne savais pas qu’on souffrît à ce point !

Qu’est-ce donc que cela ? c’est du feu ! Ne bois point !

Oh ! tu souffrirais trop !

Hernani, à don Ruy.

Oh ! tu souffrirais trop !Ah ! ton âme est cruelle !

Pouvais-tu pas choisir d’autre poison pour elle ?

Il boit et jette la fiole.

Doña Sol.

Que fais-tu ?

Hernani.

Que fais-tu ?Qu’as-tu fait ?

Doña Sol.

Que fais-tu ? Qu’as-tu fait ?Viens, ô mon jeune amant,

Dans mes bras.

Ils s’asseyent l’un près de l’autre. Dans mes bras.N’est-ce pas qu’on souffre horriblement ?

Hernani.

Non.

Doña Sol.

Non.Voilà notre nuit de noce commencée !

Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée ?

Hernani.

Ah !

Don Ruy Gomez.

Ah !La fatalité s’accomplit.

Hernani.

Ah ! La fatalité s’accomplit.Désespoir !

Ô tourment ! doña Sol souffrir, et moi le voir !

Doña Sol.

Calme-toi. Je suis mieux. — Vers des clartés nouvelles

Nous allons tout à l’heure ensemble ouvrir nos ailes.

Partons d’un vol égal vers un monde meilleur.

Un baiser seulement, un baiser !

Ils s’embrassent.

Don Ruy Gomez.

Un baiser seulement, un baiser !Ô douleur !

Hernani, d’une voix affaiblie.

Oh ! béni soit le ciel qui m’a fait une vie

D’abîmes entourée et de spectres suivie,

Mais qui permet que, las d’un si rude chemin,

Je puisse m’endormir, ma bouche sur ta main !

Don Ruy Gomez.

Qu’ils sont heureux !

Hernani, d’une voix de plus en plus faible.

Qu’ils sont heureux !Viens, viens… doña Sol… tout est sombre…

Souffres-tu ?

Doña Sol, d’une voix également éteinte.

Souffres-tu ?Rien, plus rien.

Hernani.

Souffres-tu ? Rien, plus rien.Vois-tu des feux dans l’ombre ?

Doña Sol.

Pas encor.

Hernani, avec un soupir.

Pas encor.Voici…

Il tombe.

Don Ruy Gomez, soulevant sa tête, qui retombe.

Pas encor. Voici…Mort !

Doña Sol, échevelée, et se dressant à demi sur son séant.

Pas encor. Voici… Mort !Mort ! non pas ! nous dormons.

Il dort. C’est mon époux, vois-tu. Nous nous aimons.

Nous sommes couchés là. C’est notre nuit de noce.

D’une voix qui s’éteint.

Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce.

Il est las.

Elle retourne la figure d’Hernani. Il est las.Mon amour, tiens-toi vers moi tourné.

Plus près… plus près encor…

Elle retombe.

Don Ruy Gomez.

Plus près… plus près encor…Morte ! — Oh ! je suis damné !

Il se tue.

NOTES

1830 PREMIÈRE ÉDITION

Shakespeare, par la bouche d’Hamlet, donne aux comédiens des conseils qui prouvent que le grand poëte était aussi un grand comédien. Molière, comédien comme Shakespeare, et non moins admirable poëte, indique en maint endroit de quelle façon il comprend que ses pièces soient jouées. Beaumarchais, qui n’est pas indigne d’être cité après de si grands noms, se complaît également à ces détails minutieux qui guident et conseillent l’acteur dans la manière de composer un rôle. Ces exemples, donnés par les maîtres de l’art, nous paraissent bons à suivre, et nous croyons que rien n’est plus utile à l’acteur que les explications, bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, du poëte. C’était l’avis de Talma, c’est le nôtre. Pour nous, si nous avions un avis à offrir aux acteurs qui pourraient être appelés à jouer les principaux rôles de cette pièce, nous leur conseillerions de bien marquer dans Hernani l’âpreté sauvage du montagnard mêlée à la fierté native du grand d’Espagne ; dans le don Carlos des trois premiers actes, la gaîté, l’insouciance, l’esprit d’aventure et de plaisir, et qu’à travers tout cela, à la fermeté, à la hauteur, à je ne sais quoi de prudent dans l’audace, on distingue déjà en germe le Charles-Quint du quatrième acte ; enfin, dans le don Ruy Gomez, la dignité, la passion mélancolique et profonde, le respect des aïeux, de l’hospitalité et des serments, en un mot, un vieillard homérique selon le moyen âge. Au reste, nous signalons ces nuances aux comédiens qui n’auraient pas pu étudier la manière dont ces rôles sont représentés à Paris par trois excellents acteurs, M. Firmin, dont le jeu plein d’âme électrise si souvent l’auditoire ; M. Michelot, que sert une si rare intelligence ; M. Joanny, qui empreint tous ses rôles d’une originalité si vraie et si individuelle.

Quant à Mademoiselle Mars, un de nos meilleurs journaux a dit, avec raison, que le rôle de doña Sol avait été pour elle ce que Charles VI a été pour Talma, c’est-à-dire son triomphe et son chef-d’œuvre. Espérons seulement que la comparaison ne sera pas entièrement juste, et que Mademoiselle Mars, plus heureuse que Talma, ajoutera encore bien des créations à celle-ci. Il est impossible, du reste, à moins de l’avoir vue, de se faire une idée de l’effet que la grande actrice produit dans ce rôle. Dans les quatre premiers actes, c’est bien la jeune catalane, simple, grave, ardente, concentrée. Mais, au cinquième, Mademoiselle Mars donne au rôle un développement immense. Elle y parcourt en quelques instants toute la gamme de son talent, du gracieux au sublime, du sublime au pathétique le plus déchirant. Après les applaudissements elle arrache tant de larmes, que le spectateur perd jusqu’à la force d’applaudir. Arrêtons-nous à cet éloge ; car, on l’a dit spirituellement, les larmes qu’ils font verser parlent contre les rois et pour les comédiens.

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ÉDITION DE 1836

NOTE I.

Nous avons jugé inutile d’indiquer, dans les deux premiers actes, les différences assez nombreuses entre le texte des précédentes éditions et le texte de l’édition actuelle. Ces différences, comme nous l’avons déjà dit, proviennent toutes des mutilations faites à la représentation. La question littéraire était encore trop peu comprise en 1830 pour que Hernani pût être représenté tel qu’il avait été écrit. Il faut dire pourtant que les retranchements n’avaient pas essentiellement altéré les deux premiers actes, mais ils avaient assez profondément modifié le troisième, pour que nous croyions nécessaire de réimprimer ici les scènes v, vi et vii de cet acte comme on les a imprimées en 1830, comme on les a jouées à cette époque, et comme on les joue encore aujourd’hui. De cette façon, le lecteur peut confronter les deux textes, l’œuvre mutilée et l’œuvre complète, et décider qui avait raison alors et qui a raison maintenant.

Scène IV.

HERNANI, DOÑA SOL.

Hernani, immobile, considère avec un regard froid l’écrin nuptial placé sur la table, puis hoche la tête, et ses yeux s’enflamment.

HERNANI.

Je vous fais compliment ! — Plus que je ne puis dire

La parure me charme, et m’enchante, et j’admire !

Examinant le coffret. Sans doute tout est vrai, tout est bon, tout est beau,

Il n’oserait tromper, lui qui touche au tombeau !

Il prend l’une après l’autre toutes les pièces de l’écrin. Rien n’y manque ! colliers, brillants, pendants d’oreille,

Couronne de duchesse, anneau d’or… — À merveille !

Grand merci de l’amour sûr, fidèle et profond !

Le précieux écrin !

DOÑA SOL.

Elle va au coffret, y fouille, et en tire un poignard.

Le précieux écrin !Vous n’allez pas au fond !

Hernani pousse un cri et tombe prosterné à ses pieds. C’est le poignard qu’avec l’aide de ma patronne

Je pris au roi Carlos, lorsqu’il m’offrit un trône

Et que je refusai, pour vous qui m’outragez !

HERNANI, toujours à genoux.

Oh ! laisse qu’à genoux, dans tes yeux affligés

J’efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes ;

Et tu prendras après tout mon sang pour tes larmes !

DOÑA SOL, attendrie.

Hernani ! je vous aime et vous pardonne, et n’ai

Que de l’amour pour vous.

HERNANI.

Que de l’amour pour vous.Elle m’a pardonné,

Et m’aime ! Qui pourra faire aussi que moi-même,

Après ce que j’ai dit, je me pardonne et m’aime ?

Oh ! je voudrais savoir, ange au ciel réservé,

Où vous avez marché, pour baiser le pavé !

DOÑA SOL

Croire que mon amour eût si peu de mémoire !

Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire,

Jusqu’à d’autres amours, plus nobles à leur gré,

Rapetisser un cœur où son nom est entré !

HERNANI.

Hélas ! j’ai blasphémé ! Si j’étais à ta place,

Doña Sol, j’en aurais assez, je serais lasse

De ce fou furieux, de ce sombre insensé

Qui ne sait caresser qu’après qu’il a blessé.

DOÑA SOL.

Ah ! vous ne m’aimez plus !

HERNANI.

Ah ! vous ne m’aimez plus !Oh ! mon cœur et mon âme,

C’est toi ! l’ardent foyer d’où me vient toute flamme,

C’est toi ! ne m’en veux pas de fuir, être adoré !

DOÑA SOL.

Je ne vous en veux pas, seulement j’en mourrai.

HERNANI.

Mourir, grand Dieu ! pour moi se peut-il que tu meures ?

DOŃA SOL, pleurant et tombant dans un fauteuil.

Pour qui, sinon pour vous ?

HERNANI, s’asseyant près d’elle.

Pour qui, sinon pour vous ?Oh ! tu pleures ! tu pleures !

Et c’est encor ma faute ! et qui me punira ?

Car tu pardonneras encor ! Qui te dira

Ce que je souffre, au moins, lorsqu’une larme noie

La flamme de tes yeux dont l’éclair est ma joie.

Oh ! mes amis sont morts ! oh ! je suis insensé !

Pardonne. Je voudrais aimer, je ne le sai !

Hélas ! j’aime pourtant d’une amour bien profonde !

Ne pleure pas ! mourons plutôt ! — Que n’ai-je un monde !

Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !

DOÑA SOL, se jetant à son cou.

Vous êtes mon seigneur vaillant et généreux !

Je vous aime.

HERNANI.

Je vous aime.Ah ! l’amour serait un bien suprême

Si l’on pouvait mourir de trop aimer !

DOÑA SOL.

Si l’on pouvait mourir de trop aimer !Je t’aime !

Hernani ! je vous aime et je suis toute à vous.

HERNANI, laissant tomber sa tête sur son épaule.

Oh ! qu’un coup de poignard de toi me serait doux !

DOÑA SOL, suppliante.

Quoi ! ne craignez-vous pas que Dieu ne vous punisse

De parler de la sorte ?

HERNANI.

De parler de la sorte ? Eh bien ! qu’il nous unisse !

Tu le veux ?… qu’il en soit ainsi ! J’ai résisté.

Tous deux, dans les bras l’un de l’autre, se regardent avec extase, sans voir, sans entendre, et absorbés dans leurs regards. Don Ruy Gomez entre et s’arrête comme pétrifié sur le seuil.

Scène V.

HERNANI, DON RUY GOMEZ, DOÑA SOL.

DON RUY GOLEZ, immobile et croisant les bras.

Voilà donc le paîment de l’hospitalité !

Voilà ce que céans notre hôte nous apporte.

Tous deux se détournent comme réveillés en sursaut. — Bon seigneur, va-t’en voir si ta muraille est forte,

Si la porte est bien close et l’archer dans sa tour,

De ton château pour nous fais et refais le tour,

Cherche en ton arsenal une armure à ta taille,

Ressaie à soixante ans ton harnois de bataille !

Voici la loyauté dont nous paierons ta foi !

Tu fais cela pour nous, et nous ceci pour toi. —

Saints du ciel ! j’ai vécu plus de soixante années,

J’ai bien vu des bandits aux mains empoisonnées,

J’en ai vu qui mouraient sans croix ni sans pater ;

J’ai vu Sforce, j’ai vu Borgia, je vois Luther ;

Mais je n’ai jamais vu perversité si haute

Qui n’eût craint le tonnerre en trahissant son hôte.

Ce n’est pas de mon temps. — Si notre trahison

Pétrifie un vieillard au seuil de sa maison,

Et fait que le vieux maître, en attendant qu’il tombe,

A l’air d’une statue à mettre sur sa tombe !

Maures et castillans ! quel est cet homme-ci ?

Il lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la salle. Ô vous, tous les Silva, qui m’écoutez ici,

Pardon si, devant tous, pardon, si ma colère

Dit l’hospitalité mauvaise conseillère !

Oh ! je me vengerai !

Hernani.

Oh ! je me vengerai ! Ruy Gomez de Silva,

Si jamais vers le ciel noble front s’éleva,

Si jamais cœur fut grand, si jamais âme haute,

C’est la vôtre, seigneur ! c’est la tienne, ô mon hôte !

Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n’ai

Rien à dire, sinon que je suis bien damné.

Oui, j’ai voulu te prendre et t’enlever ta femme ;

Oui, j’ai voulu souiller ton lit ; oui, c’est infâme !

J’ai du sang, tu feras très bien de le verser,

D’essuyer ton épée et de n’y plus penser.

Doña Sol.

Seigneur, ce n’est pas lui ! ne frappes que moi-même !

Hernani.

Attendez, doña Sol. Car cette heure est suprême,

Cette heure m’appartient ; je n’ai plus qu’elle. Ainsi,

Laissez-moi m’expliquer avec le duc ici.

Duc ! crois aux derniers mots de ma bouche : j’en jure,

Je suis coupable ; mais sois tranquille, — elle est pure !

Doña Sol.

Ah ! moi seule ai tout fait. Car je l’aime.

À ce mot, don Ruy Gomez se détourne en tressaillant, et fixe sur doña Sol un regard terrible. Elle se jette à ses genoux. Ah ! moi seule ai tout fait. Car je l’aime.Oui, pardon !

Je l’aime, monseigneur !

Don Ruy Gomez.

Je l’aime, monseigneur ! Vous l’aimez !

À Hernani. Je l’aime, monseigneur ! Vous l’aimez ! Tremble donc !

Bruit de trompettes au dehors. — Entre le page. Au page.

Qu’est ce bruit ?

Le page.

Qu’est ce bruit ?C’est le roi, monseigneur, en personne,

Avec un gros d’archers et son héraut qui sonne.

Doña sol.

Dieu ! le roi ! dernier coup !

Le page, au duc.

Dieu ! le roi ! dernier coup ! Il demande pourquoi

La porte est close, et veut qu’on ouvre.

Don Ruy Gomez.

La porte est close, et veut qu’on ouvre.Ouvrez au roi.

Le page s’incline et sort.

Doña sol.

Il est perdu.

Don Ruy Gomez va à l’un des tableaux, qui est son propre portrait, et le dernier à gauche ; il presse un ressort ; le portrait s’ouvre comme une porte et laisse voir une cachette pratiquée dans le mur. Le duc se tourne vers Hernani.

Don Ruy Gomez.

Il est perdu.Monsieur, entrez ici.

Hernani.

Il est perdu.Monsieur, entrez ici.Ma tête

Est à toi. Livre-la, seigneur. Je la tiens prête.

Je suis ton prisonnier.

Il entre dans la cachette. Don Ruy Gomez presse de nouveau le ressort, tout se referme, et le portrait revient à sa place.

Doña Sol, au duc.

Je suis ton prisonnier.Seigneur, pitié pour lui !

Le page, entrant.

Son altesse le roi !

Doña Sol baisse précipitamment son voile. La porte s’ouvre à deux battants. Entre don Carlos en habit de guerre, suivi d’une foule de gentilshommes également armés de pertuisaniers, d’arquebusiers, d’arbalétriers. Il s’avance à pas lents, la main gauche sur le pommeau de son épée, la droite dans sa poitrine, et fixe sur le vieux duc un œil de défiance et de colère. Le duc va au-devant du roi et le salue profondément. — Silence. — Attente et terreur alentour. Enfin le roi, arrivé en face, du duc, lève brusquement la tête.

Scène VI

DON RUY GOMEZ, DOÑA SOL voilée ; DON CARLOS ; SUITE.

Don Carlos.

Son altesse le roi !D’où vient donc aujourd’hui,

Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée ?

Par les saints ! je croyais ta dague plus rouillée !

Et je ne savais pas qu’elle eût hâte à ce point,

Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing !

Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux. C’est s’y prendre un peu tard pour faire le jeune homme !

Avons-nous des turbans ? serait-ce qu’on me nomme

Boabdil ou Mahom, et non Carlos, répond !

Pour nous baisser la herse et nous lever le pont ?

Don Ruy Gomez, s’inclinant.

Seigneur…

Don Carlos, à ses gentilshommes.

Seigneur…Prenez les clés ! saisissez-vous des portes !

Deux officiers sortent, plusieurs autres rangent les soldats en triple haie dans la salle. Don Carlos se tourne vers le duc.

Ah ! vous réveillez donc les rébellions mortes ?

Pardieu ! si vous prenez de ces airs avec moi,

Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi,

Et j’irai par les monts, de mes mains aguerries,

Dans leurs nids crénelés, tuer les seigneuries !

Don Ruy Gomez, se redressant.

Altesse, les Silva sont loyaux…

Don Carlos, dont la colère éclate.

Altesse, les Silva sont loyaux…Sans détours

Réponds, duc, ou je fais raser tes onze tours !

De l’incendie éteint il reste une étincelle,

Des bandits morts il reste un chef. — Qui le recèle ?

C’est toi ! — Ce Hernani, rebelle empoisonneur,

Ici, dans ton château, tu le caches !

Don Ruy Gomez.

Ici, dans ton château, tu le caches !Seigneur,

C’est vrai.

Don Carlos.

C’est vrai.Fort bien. Je veux sa tête ou bien la tienne,

Entends-tu, mon cousin ?

Don Ruy Gomez, s’inclinant.

Entends-tu, mon cousin ? Mais qu’à cela ne tienne !

Vous serez satisfait.

Doña Sol se cache la tête dans ses mains et tombe sur un fauteuil.

Don Carlos, radouci.

Vous serez satisfait.Ah ! Tu t’amendes. — Va

Chercher mon prisonnier.

Le duc croise les bras, baisse la tête et reste un instant rêveur. Le roi et doña Sol l’observent en silence et agités d’émotions contraires. Enfin le duc relève son front, va au roi, lui prend la main, et le mène à pas lents devant le plus ancien des portraits, celui qui commence la galerie à droite du spectateur.

Don Ruy Gomez, montrant au roi le vieux portrait.

Chercher mon prisonnier.Écoutez ! — Des Silva

C’est l’aîné, c’est l’aïeul, l’ancêtre, le grand homme,

Don Silvius, qui fut trois fois consul de Rome.

Mouvement d’impatience de don Carlos À un autre portrait.

Voici Ruy Gomez De Silva,

Grand-maître de Saint-Jacque et de Calatrava.

Son armure géante irait mal à nos tailles ;

Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles,

Conquit au roi Motril, Antequera, Suez,

Nijar, et mourut pauvre. — Altesse, saluez !

Il s’incline, se découvre et passe à un autre. — Le roi l’écoute avec une impatience et une colère toujours croissantes.

Près de lui, Juan, son fils, cher aux âmes loyales.

Sa main, pour un serment, valait les mains royales.

À un autre.

— Don Gaspar, de Mendoce et de Silva l’honneur !

Toute noble maison tient à Silva, seigneur.

Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse.

Manrique nous envie et Lara nous jalouse.

Alencastre nous hait. Nous touchons à la fois

Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois !

— Vasquez, qui soixante ans garda la foi jurée.

Geste d’impatience du roi.

J’en passe, et des meilleurs. — Cette tête sacrée,

C’est mon père. Il fut grand, quoiqu’il vînt le dernier.

Les maures de Grenade avaient fait prisonnier

Le comte Alvar Giron son ami. Mais mon père

Prit pour l’aller chercher six cents hommes de guerre,

Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron

Qu’à sa suite il traîna, jurant par son patron

De ne point reculer que le comte de pierre

Ne tournât front lui-même et n’allât en arrière.

Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.

Don Carlos, hors de lui.

Mon prisonnier !

Don Ruy Gomez

Mon prisonnier ! C’était un Gomez de Silva !

Voilà donc ce qu’on dit quand dans cette demeure

On voit tous ces héros…

Don Carlos, frappant du pied.

On voit tous ces héros…Mon prisonnier, sur l’heure !

Don Ruy Gomez.

Il s’incline profondément devant le roi, lui prend la main et le mène devant le dernier portrait, celui qui sert de porte à la cachette où il a fait entrer Hernani. Doña Sol le suit des yeux avec anxiété.

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