La Légende des siècles (page 2)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

3

II. La Conscience

15

III. Puissance égale bonté

19

IV. Les Lions

25

V. Le Temple

33

VI. Booz endormi

35

VII. Dieu invisible au philosophe

41

VIII. Première rencontre du Christ avec le tombeau

43

II

DÉCADENCE DE ROME

Au lion d’Androclès

51

III

L’ISLAM

I. L’an neuf de l’hégire

59

II. Mahomet

67

III. Le cèdre

69

IV

LE CYCLE HÉROIQUE CHRÉTIEN

I. Le parricide

77

II. Le mariage de Roland

85

III. Aymerillot

93

IV. Bivar

109

V. Le jour des rois

113

V

LES CHEVALIERS ERRANTS

Pages.

I. La terre a vu jadis

131

II. Le petit roi de Galice

135

I. Le ravin d’Ernula

135

II. Leurs Altesses

137

III. Nuño

138

IV. La conversation des infants

141

V. Les soldats continuent de dormir et les infants de causer

144

VI. Quelqu’un

146

VII. Don Ruy le Subtil

151

VIII. Pacheco, Froïla, Rostabat

155

IX. Durandal travaille

161

X. Le crucifix

164

XI. Ce qu’a fait Ruy le Subtil

166

III. Éviradnus

169

I. Départ de l’aventurier pour l’aventure

169

II. Éviradnus

171

III. Dans la forêt

173

IV. La coutume de Lusace

178

V. La marquise Mahaud

180

VI. Les deux voisins

181

VII. La salle à manger

185

VIII. Ce qu’on y voit encore

188

IX. Bruit que fait le plancher

195

X. Eviradnus immobile

196

XI. Un peu de musique

198

XII. Le grand Joss et le petit Zéno

202

XIII. Ils soupent

205

XIV. Après souper

207

XV. Les oubliettes

212

XVI. Ce qu’ils font devient plus difficile à faire

215

XVII. La massue

222

XVIII. Le jour reparaît

226

VI

LES TRÔNES D’ORIENT

I. Zim-Zizimi

231

II. 1453

251

III. Sultan Mourad

253

collectionLa Légende des siècles

DU TOME SECOND

VII

L’ITALIE. — RATBERT

Pages.

I. Les conseillers probes et libres

3

II. La défiance d’onfroy

17

III. La confiance du marquis fabrice

25

I. Isora de Final. — Fabrice d’Albenga

25

II. Le défaut de la cuirasse

28

III. Aïeul maternel

30

IV. Un seul homme sait où est caché le trésor

33

V. Le corbeau

35

VI. Le père et la mère

37

VII. Joie au château

39

VIII. La toilette d’Isora

41

IX. Joie hors du château

46

X. Suite de la joie

47

XI. Toutes les faims satisfaites

52

XII. Que c’est Fabrice qui est un traître

54

XIII. Silence

55

XIV. Ratbert rend l’enfant à l’aïeul

59

XV. Les deux têtes

65

XVI. Après justice faite

68

VIII SEIZIÈME SIÈCLE. — RENAISSANCE. PAGANISME

Le satyre

73

Prologue. Le Satyre

73

I. Le bleu

77

II. Le noir

87

III. Le sombre

97

IV. L’étoilé

105

IX LA ROSE DE L’INFANTE

La rose de l’infante

113

X L’INQUISITION

Les raisons du Momotombo

127

XI LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER

La chanson des aventuriers de la mer

133

XII DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. — LES MERCENAIRES

Le régiment du baron Madruce (Garde impériale suisse)

143

XIII MAINTENANT

I. Après la bataille

173

II. Le crapaud

175

III. Les pauvres gens

183

IV. Paroles dans l’épreuve

201

XIV VINGTIÈME SIÈCLE

Pleine mer

207

Plein ciel

219

XV HORS DES TEMPS

La trompette du jugement

251

II 1453

Les Turcs, devant Constantinople,

Virent un géant chevalier

À l’écu d’or et de sinople,

Suivi d’un lion familier.

Mahomet Deux, sous les murailles,

Lui cria : « Qu’es-tu ? ― Le géant

Dit : « Je m’appelle Funérailles,

Et toi, tu t’appelles Néant.

» Mon nom sous le soleil est France

Je reviendrai dans la clarté,

J’apporterai la délivrance,

J’amènerai la liberté.

» Mon armure est dorée et verte

Comme la mer sous le ciel bleu ;

Derrière moi l’ombre est ouverte ;

Le lion qui me suit, c’est Dieu. »

Je vis la Mort, je vis la Honte ; toutes deux

Marchaient au crépuscule au fond du bois hideux.

L’herbe informe était brune et d’un souffle agitée.

Et sur un cheval mort la Mort était montée ;

La Honte cheminait sur un cheval pourri.

Des vagues oiseaux noirs on entendait le cri.

Et la Honte me dit : — Je m’appelle la Joie.

Je vais au bonheur. Viens. L’or, la pourpre, la soie,

Les festins, les palais, les prêtres, les bouffons,

Le rire triomphal sous les vastes plafonds,

Les richesses en hâte ouvrant leurs sacs de piastres,

Les parcs, éden nocturne aux grands arbres pleins d’astres,

Les femmes accourant avec une aube aux fronts,

La fanfare, à sa bouche appuyant les clairons,

Fière, et faisant sonner la gloire dans le cuivre,

Tout cela t'appartient ; viens, tu n’as qu’à me suivre.

Et je lui répondis : — Ton cheval sent mauvais.

La Mort me dit : — Mon nom est Devoir ; et je vais

Au sépulcre, à travers l’angoisse et le prodige.

— As-tu derrière toi de la place ? lui dis-je.

Et depuis lors, tournés vers l’ombre où Dieu paraît,

Nous faisons route ensemble au fond de la forêt.

*

Si tu vas devant toi pour aller devant toi, C'est bien ; l'homme se meut, et c'est là son emploi ; C'est en errant ainsi, c'est en jetant la sonde Qu'Euler trouve une loi, que Colomb trouve un monde. Mais, rêvant l'absolu, si c'est Dieu que tu veux Prendre comme on prendrait un fuyard aux cheveux, Si tu prétends aller jusqu'à la fin des choses, Et là, debout devant cette cause des causes, Uranus des païens, Sabaoth des chrétiens, Dire : — Réalité terrible, je te tiens ! — Tu perds ta peine.

*

Ajuste, ô fils quelconque d'Ève, N'importe quel calcul à n'importe quel rêve, Ajoute à l'hypothèse une lunette, et mets Des chiffres l'un sur l'autre, à couvrir les sommets De l'Athos, du Mont-Blanc farouche, du Vésuve, Monte sur le cratère ou plonge dans la cuve, Fouille, creuse, escalade, envole-toi, descends, Fais faire par Gambey des verres grossissants, Guette, plane avec l'aigle ou rampe avec le crabe, Crois tout, doute de tout, apprends l'hébreu, l'arabe, Le chinois, sois indou, grec, bouddhiste, arien, Va, tu ne saisiras l'extrémité de rien. Poursuivre le réel, c'est chercher l'introuvable. Le réel, ce fond vrai d'où sort toute la fable,

C'est la nature en fuite à jamais dans la nuit.

Le télescope au fond du ciel noir la poursuit,

Le microscope court dans l'abîme après elle ;

Elle est inaccessible, imprenable, éternelle,

Et n'est pas moins énorme en dessous qu'en dessus.

Des aspects effrayants sont partout aperçus ;

Le spectre vibrion vaut le soleil fantôme ;

Un monde plus profond que l'astre, c'est l'atome ;

Quand, sous l'œil des penseurs, l'infiniment petit

Sur l'infiniment grand se pose, il l'engloutit ;

Puis l'infiniment grand remonte et le submerge.

Mère terrifiante et formidable vierge,

Multipliant son jour par son obscurité

Et sa maternité par sa virginité,

Chaste, obscène, et montrant aux mornes Pythagores

Son ventre ténébreux d'où sortent les aurores,

La nature fatale engendre éperdûment

Des chaos d'où jaillit cette loi, l'élément.

Elle est le haut, le bas, l'immense ombre, l'aïeule ;

Toute sa foule étant elle-même, elle est seule ;

Monde, elle est la nature ; âme, on l'appelle Dieu.

Tout être, quel qu'il soit, du gouffre est le milieu ;

Pas de sortie et pas d'entrée ; aucune porte ;

On est là. — C'est pourquoi le chercheur triste avorte ;

C'est pourquoi le ciel juif succède au ciel romain ;

C'est pourquoi ce songeur épars, le genre humain,

Entend à chaque instant vagir de nouveaux cultes ;

C'est pourquoi l'homme, en proie à tant de noirs tumultes, Rêve, et tâte l'espace, et veut un point d'appui, Ayant peur de la nuit tragique autour de lui ; C'est pourquoi le messie est chassé par l'apôtre ; C'est pourquoi l'on a vu crouler, l'un après l'autre, Ayant tous fait fléchir aux peuples le genou, Brahma, Dagon, Baal, Odin, Allah, Vishnou. L'idolâtrie échoue. Elle est, sur tout abîme, Et dans tous les bas-fonds, le même essai sublime Et la même chimère inutile, créant Toujours le même Dieu pour le même néant.

*

Il est pourtant, ce Dieu. Mais sous son triple voile La lunette avançant fait reculer l'étoile. C'est une sainte loi que ce recul profond. Les hommes en travail sont grands des pas qu'ils font ; Leur destination, c'est d'aller, portant l'arche ; Ce n'est pas de toucher le but, c'est d'être en marche ; Et cette marche, avec l'infini pour flambeau, Sera continuée au delà du tombeau. C'est le progrès. Jamais l'homme ne se repose, Et l'on cherche une idole, et l'on trouve autre chose. Cherchez l'Âme ; elle échappe ; allez, allez toujours !

*

Teutatès, Mahomet, Jésus, les antres sourds, Les forêts, le druide et le mage, et ces folles Augustes, qu'Apollon emplissait de paroles, Et les temples du sang des génisses fumants, N'arrivent qu'à des cris et qu'à des bégaiements. L'à peu près, c'est la fin de toute idolâtrie. La vérité ne sort que difforme et meurtrie De l'effort d'engendrer, et quel que soit l'œil fier Du fœtus d'aujourd'hui sur l'embryon d'hier, Quelque mépris qu'Orphée inspire à Chrysostome, Quel que soit le dédain du koran pour le psaume, Et quoi que Jéhova tente après Jupiter, Quoi que fasse Jean Huss accouchant de Luther, Quoi qu'affirme l'autel, quoi que chante le prêtre, Jamais le dernier mot, le grand mot, ne peut être Dit dans cette ombre énorme où le ciel se défend, Par la religion, toujours en mal d'enfant.

C'est parce que je roule en moi ces choses sombres, C'est parce que je vois l'aube dans les décombres, Sur les trônes le mal, sur les autels la nuit, C'est parce que, sondant ce qui s'évanouit, Bravant tout ce qui règne, aimant tout ce qui souffre, J'interroge l'abîme, étant moi-même gouffre ; C'est parce que je suis parfois, mage inclément, Sachant que la clarté trompe et que le bruit ment, Tenté de reprocher aux cieux visionnaires Leur crachement d'éclairs et leur toux de tonnerres ; C'est parce que mon cœur, qui cherche son chemin, N'accepte le divin qu'autant qu'il est humain ; C'est à cause de tous ces songes formidables Que je m'en vais, sinistre, aux lieux inabordables, Au bord des mers, au haut des monts, au fond des bois. Là, j'entends mieux crier l'âme humaine aux abois ; Là je suis pénétré plus avant par l'idée Terrible, et cependant de rayons inondée. Méditer, c'est le grand devoir mystérieux ; Les rêves dans nos cœurs s'ouvrent comme des yeux ; Je rêve et je médite ; et c'est pourquoi j'habite, Comme celui qui guette une lueur subite, Le désert, et non pas les villes ; c'est pourquoi, Sauvage serviteur du droit contre la loi, Laissant derrière moi les molles cités pleines De femmes et de fleurs qui mêlent leurs haleines, Et les palais remplis de rires, de festins, De danses, de plaisirs, de feux jamais éteints, Je fuis, et je préfère à toute cette fête La rive du torrent farouche, où le prophète Vient boire dans le creux de sa main en été, Pendant que le lion boit de l'autre côté.

ABÎME

L’HOMME.

Je suis l’esprit, vivant au sein des choses mortes.

Je sais forger les clefs quand on ferme les portes ;

Je fais vers le désert reculer le lion ;

Je m’appelle Bacchus, Noé, Deucalion ;

5Je m’appelle Shakspeare, Annibal, César, Dante ;

Je suis le conquérant ; je tiens l’épée ardente,

Et j’entre, épouvantant l’ombre que je poursuis,

Dans toutes les terreurs et dans toutes les nuits.

Je suis Platon, je vois ; je suis Newton, je trouve :

10Du hibou je fais naître Athène, et de la louve

Rome ; et l’aigle m’a dit : Toi, marche le premier !

J’ai Christ dans mon sépulcre et Job sur mon fumier.

Je vis ! dans mes deux mains je porte en équilibre

L’âme et la chair ; je suis l’homme enfin, maître et libre.

15Je suis l’antique Adam ! j’aime, je sais, je sens ;

J’ai pris l’arbre de vie entre mes poings puissants ;

Joyeux, je le secoue au-dessus de ma tête,

Et, comme si j’étais le vent de la tempête,

J’agite ses rameaux d’oranges d’or chargés,

20Et je crie : — Accourez, peuples ! prenez, mangez !

Et je fais sur leurs fronts tomber toutes les pommes ;

Car, science, pour moi, pour mes fils, pour les hommes,

Ta sève à flots descend des cieux pleins de bonté,

Car la Vie est ton fruit, racine Éternité !

25Et tout germe, et tout croît, et, fournaise agrandie,

Comme en une forêt court le rouge incendie,

Le beau Progrès vermeil, l’œil sur l’azur fixé,

Marche, et tout en marchant dévore le passé.

Je veux, tout obéit, la matière inflexible

30Cède ; je suis égal presque au grand Invisible ;

Coteaux, je fais le vin comme lui fait le miel ;

Je lâche comme lui des globes dans le ciel ;

Je me fais un palais de ce qui fut ma geôle ;

J’attache un fil vivant d’un pôle à l’autre pôle ;

35Je fais voler l’esprit sur l’aile de l’éclair ;

Je tends l’arc de Nemrod, le divin arc de fer,

Et la flèche qui siffle et la flèche qui vole

Et que j’envoie au bout du monde, est ma parole.

Je fais causer le Rhin, le Gange et l’Orégon

40Comme trois voyageurs dans le même wagon.

La distance n’est plus. Du vieux géant Espace

J’ai fait un nain. Je vais, et, devant mon audace,

Les noirs titans jaloux lèvent leur front flétri ;

Prométhée, au Caucase enchaîné, pousse un cri,

45Tout étonné de voir Franklin voler la foudre ;

Fulton, qu’un Jupiter eût mis jadis en poudre,

Monte Léviathan et traverse la mer ;

Galvani, calme, étreint la mort au rire amer ;

Volta prend dans ses mains le glaive de l’archange

50Et le dissout ; le monde à ma voix tremble et change ;

Caïn meurt, l’avenir ressemble au jeune Abel ;

Je reconquiers Éden et j’achève Babel.

Rien sans moi. La nature ébauche ; je termine.

Terre, je suis ton roi.

LA TERRE

Terre, je suis ton roi. Tu n’es que ma vermine.

55Le sommeil, lourd besoin, la fièvre, feu subtil,

Le ventre abject, la faim, la soif, l’estomac vil,

T’accablent, noir passant, d’infirmités sans nombre,

Et, vieux, tu n’es qu’un spectre, et, mort, tu n’es qu’une ombre.

Tu t’en vas dans la cendre ! et moi je reste au jour ;

60J’ai toujours le printemps, l’aube, les fleurs, l’amour ;

Je suis plus jeune après des millions d’années.

J’emplis d’instincts rêveurs les bêtes étonnées.

Du gland je tire un chêne et le fruit du pepin.

Je me verse, urne sombre, au brin d’herbe, au sapin,

65Au cep d’où sort la grappe, aux blés qui font les gerbes.

Se tenant par la main, comme des sœurs superbes,

Sur ma face où s’épand l’ombre, où le rayon luit,

Les douze heures du jour, les douze heures de nuit

Dansent incessamment une ronde sacrée.

70Je suis source et chaos ; j’ensevelis, je crée.

Quand le matin naquit dans l’azur, j’étais là.

Vésuve est mon usine, et ma forge est l’Hékla ;

Je rougis de l’Etna les hautes cheminées.

En remuant Cuzco, j’émeus les Pyrénées.

75J’ai pour esclave un astre ; alors que vient le soir

Sur un de mes côtés jetant un voile noir,

J’ai ma lampe : la lune au front humain m’éclaire ;

Et si quelque assassin, dans un bois séculaire,

Vers l’ombre la plus sûre et le plus âpre lieu

80S’enfuit, je le poursuis de ce masque de feu.

Je peuple l’air, la flamme et l’onde ; et mon haleine

Fait, comme l’oiseau-mouche, éclore la baleine ;

Comme je fais le ver, j’enfante les typhons.

Globe vivant, je suis vêtu des flots profonds,

85Des forêts et des monts ainsi que d’une armure.

SATURNE

Qu’est-ce que cette voix chétive qui murmure ?

Terre, à quoi bon tourner dans ton champ si borné,

Grain de sable, d’un grain de cendre accompagné ?

Moi dans l’immense azur je trace un cercle énorme ;

90L’espace avec terreur voit ma beauté difforme ;

Mon anneau, qui des nuits empourpre la pâleur,

Comme les boules d’or que croise le jongleur,

Lance, mêle et retient sept lunes colossales.

LE SOLEIL

Silence au fond des cieux, planètes, mes vassales !

95Paix ! Je suis le pasteur, vous êtes le bétail.

Comme deux chars de front passent sous un portail,

Dans mon moindre volcan Saturne avec la Terre

Entreraient sans toucher aux parois du cratère.

Chaos ! je suis la loi. Fange ! je suis le feu.

100Contemplez-moi ! Je suis la vie et le milieu,

Le Soleil, l’éternel orage de lumière.

SIRIUS

J’entends parler l’atome. Allons, Soleil, poussière,

Tais-toi ! Tais-toi, fantôme, espèce de clarté !

Pâtres dont le troupeau fuit dans l’immensité,

105Globes obscurs, je suis moins hautain que vous n’êtes.

Te voilà-t-il pas fier, ô gardeur de planètes,

Pour sept ou huit moutons que tu pais dans l’azur !

Moi, j’emporte en mon orbe auguste, vaste et pur,

Mille sphères de feu dont la moindre a cent lunes.

110Le sais-tu seulement, larve qui m’importunes ?

Que me sert de briller auprès de ce néant ?

L’astre nain ne voit pas même l’astre géant.

ALDÉBARAN

Sirius dort ; je vis ! C’est à peine s’il bouge.

J’ai trois soleils, l’un blanc, l’autre vert, l’autre rouge ;

115Centre d’un tourbillon de mondes effrénés,

Ils tournent, d’une chaîne invisible enchaînés,

Si vite, qu’on croit voir passer une flamme ivre,

Et que la foudre a dit : Je renonce à les suivre !

ARCTURUS

Moi, j’ai quatre soleils tournants, quadruple enfer,

120Et leurs quatre rayons ne font qu’un seul éclair.

LA COMÈTE

Place à l’oiseau comète, effroi des nuits profondes !

Je passe. Frissonnez ! Chacun de vous, ô mondes,

Ô soleils ! n’est pour moi qu’un grain de sénevé !

SEPTENTRION

Un bras mystérieux me tient toujours levé ;

125Je suis le chandelier à sept branches du pôle.

Comme des fantassins le glaive sur l’épaule,

Mes feux veillent au bord du vide où tout finit ;

Les univers semés du nadir au zénith,

Sous tous les équateurs et sous tous les tropiques,

130Disent entre eux : — On voit la pointe de leurs piques ;

Ce sont les noirs gardiens du pôle monstrueux. —

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