La Légende des siècles (page 3)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’éther ténébreux, plein de globes tortueux,

Ne sait pas qui je suis, et dans la nuit vermeille

Il me guette, pendant que moi, clarté, je veille.

135

Il me voit m’avancer, moi l’immense éclaireur,

Se dresse, et, frémissant, écoute avec horreur

S’il n’entend pas marcher mes chevaux invisibles.

Il me jette des noms sauvages et terribles,

Et voit en moi la bête errante dans les cieux.

140Or nous sommes le nord, les lumières, les yeux,

Sept yeux vivants, ayant des soleils pour prunelles,

Les éternels flambeaux des ombres éternelles.

Je suis Septentrion qui sur vous apparaît.

Sirius avec tous ses globes ne serait

145Pas même une étincelle en ma moindre fournaise.

Entre deux de mes feux cent mondes sont à l’aise.

J’habite sur la nuit les radieux sommets.

Les comètes de braise elles-mêmes jamais

N’oseraient éclairer des flammes de leurs queues

150Le chariot roulant dans les profondeurs bleues.

Cet astre qui parlait je ne l’aperçois pas.

Les étoiles des cieux vont et viennent là-bas,

Traînant leurs sphères d’or et leurs lunes fidèles,

Et, si je me mettais en marche au milieu d’elles

155Dans les champs de l’éther à ma splendeur soumis,

Ma roue écraserait tous ces soleils fourmis !

LE ZODIAQUE

Qu’est-ce donc que ta roue à côté de la mienne ?

De quelque point du ciel que ta lumière vienne,

Elle se heurte à moi qui suis le cabestan

160De l’abîme, et qui dis aux soleils : Toi, va-t-en !

Toi, reviens. C’est ton tour. Toi, sors. Je te renvoie !

Car je n’existe pas seulement pour qu’on voie

À jamais, dans l’azur farouche et flamboyant,

Le Taureau, le Bélier, et le Lion fuyant

165Devant ce monstrueux chasseur, le Sagittaire,

Je plonge un seau profond dans le puits du mystère,

Et je suis le rouage énorme d’où descend

L’ordre invisible au fond du gouffre éblouissant.

Ciel sacré, si des yeux pouvaient avoir entrée

170Dans ton prodige, et dans l’horreur démesurée,

Peut-être, en l’engrenage où je suis, verrait-on,

Comme l’Ixion noir d’un divin Phlégéton,

Quelque effrayant damné, quelque immense âme en peine,

Recommençant sans cesse une ascension vaine,

175Et, pour l’astre qui vient quittant l’astre qui fuit,

Monter les échelons sinistres de la nuit !

LA VOIE LACTÉE

Millions, millions, et millions d’étoiles !

Je suis, dans l’ombre affreuse et sous les sacrés voiles,

La splendide forêt des constellations.

180C’est moi qui suis l’amas des yeux et des rayons,

L’épaisseur inouïe et morne des lumières.

Encor tout débordant des effluves premières,

Mon éclatant abîme est votre source à tous.

Ô les astres d’en bas, je suis si loin de vous

185Que mon vaste archipel de splendeurs immobiles,

Que mon tas de soleils n’est, pour vos yeux débiles,

Au fond du ciel, désert lugubre où meurt le bruit,

Qu’un peu de cendre rouge éparse dans la nuit !

Mais, ô globes rampants et lourds, quelle épouvante

190Pour qui pénétrerait dans ma lueur vivante,

Pour qui verrait de près mon nuage vermeil !

Chaque point est un astre et chaque astre un soleil.

Autant d’astres, autant d’immensités étranges,

Diverses, s’approchant des démons ou des anges,

195Dont les planètes font autant de nations ;

Un groupe d’univers, en proie aux passions,

Tourne autour de chacun de mes soleils de flammes ;

Dans chaque humanité sont des cœurs et des âmes,

Miroirs profonds ouverts à l’œil universel,

200Dans chaque cœur l’amour, dans chaque âme le ciel !

Tout cela naît, meurt, croît, décroît, se multiplie.

La lumière en regorge et l’ombre en est remplie.

Dans le gouffre sous moi, de mon aube éblouis,

Globes, grains de lumière au loin épanouis,

205Toi, zodiaque, vous, comètes éperdues,

Tremblants, vous traversez les blêmes étendues,

Et vos bruits sont pareils à de vagues clairons,

Et j’ai plus de soleils que vous de moucherons.

Mon immensité vit, radieuse et féconde.

210

J’ignore par moments si le reste du monde,

Errant dans quelque coin du morne firmament,

Ne s’évanouit pas dans mon rayonnement.

LES NÉBULEUSES

À qui parles-tu donc, flocon lointain qui passes ?

À peine entendons-nous ta voix dans les espaces.

215Nous ne te distinguons que comme un nimbe obscur

Au coin le plus perdu du plus nocturne azur.

Laisse-nous luire en paix, nous, blancheurs des ténèbres,

Mondes spectres éclos dans les chaos funèbres,

N’ayant ni pôle austral ni pôle boréal ;

220Nous, les réalités vivant dans l’idéal,

Les univers, d’où sort l’immense essaim des rêves,

Dispersés dans l’éther, cet océan sans grèves

Dont le flot à son bord n’est jamais revenu ;

Nous les créations, îles de l’inconnu !

L’INFINI

225L’être multiple vit dans mon unité sombre.

DIEU

Je n’aurais qu’à souffler, et tout serait de l’ombre.

AIDE OFFERTE À MAJORIEN

PRÉTENDANT À L’EMPIRE

Germanie. Forêt. Crépuscule. Camp. Majorien à un créneau. Une immense horde humaine emplissant l’horizon.

Un homme de la horde.

Majorien, tu veux de l’aide. On t’en apporte.

Majorien.

Qui donc est là ?

L’homme.

Qui donc est là ? La mer des hommes bat ta porte.

Majorien.

Peuple, quel est ton chef ?

L’homme.

Peuple, quel est ton chef ?Le chef s’appelle Tous.

Majorien.

As-tu des tyrans ?

L’homme.

As-tu des tyrans ?Deux. Faim et soif.

Majorien.

As-tu des tyrans ? Deux. Faim et soif.Qu’êtes-vous ?

L’homme.

Nous sommes les marcheurs de la foudre et de l’ombre.

Majorien.

Votre pays ?

L’homme.

Votre pays ?La nuit.

Majorien.

Votre pays ? La nuit.Votre nom ?

L’homme.

Votre pays ? La nuit. Votre nom ?Les Sans nombre.

Majorien.

Ce sont vos chariots qu’on voit partout là-bas ?

L’homme.

Quelques-uns seulement de nos chars de combats.

Ce que tu vois ici n’est que notre avant-garde.

Dieu seul peut nous voir tous quand sur terre il regarde.

Majorien.

Qu’est-ce que vous savez faire en ce monde ?

L’homme.

Qu’est-ce que vous savez faire en ce monde ?Errer.

Majorien.

Vous qui cernez mon camp, peut-on vous dénombrer ?

L’homme.

Oui.

Majorien.

Oui.Pour passer ici devant l’aigle romaine,

Combien vous faudra-t-il de temps ?

L’homme.

Oui. Pour passer ici devant l’aigle romaine,Une semaine.

Majorien.

Qu’est-ce que vous voulez ?

L’homme.

Qu’est-ce que vous voulez ?Nous nous offrons à toi.

Car avec du néant nous pouvons faire un roi.

Majorien.

César vous a vaincus.

L’homme.

César vous a vaincus.Qui, César ?

Majorien.

César vous a vaincus. Qui, César ?Nul ne doute

Que Dentatus n’ait mis vos hordes en déroute.

L’homme.

Va-t’en le demander aux os de Dentatus.

Majorien.

Spryx vous dompta.

L’homme.

Spryx vous dompta.Je ris.

Majorien.

Spryx vous dompta. Je ris.Cimber vous a battus.

L’homme.

Nous n’avons de battu que le fer de nos casques.

Majorien.

Qui donc vous a chassés jusqu’ici ?

L’homme.

Qui donc vous a chassés jusqu’ici ?Les bourrasques,

Les tempêtes, la pluie et la grêle, le vent,

L’éclair, l’immensité ; personne de vivant.

Nul n’est plus grand que nous sur la terre où nous sommes.

Nous fuyons devant Dieu, mais non devant les hommes.

Nous voulons notre part des tièdes horizons.

Si tu nous la promets, nous t’aidons. Finissons.

Veux-tu de nous ? La paix. N’en veux-tu pas ? La guerre.

Majorien.

Me redoutez-vous ?

L’homme.

Me redoutez-vous ?Non.

Majorien.

Me redoutez-vous ? Non.Me connaissez-vous ?

L’homme.

Me redoutez-vous ? Non. Me connaissez-vous ?Guère.

Majorien.

Que suis-je pour vous ?

L’homme.

Que suis-je pour vous ?Rien. Un homme. Le romain.

Majorien.

Mais où donc allez-vous ?

L’homme.

Mais où donc allez-vous ?La terre est le chemin,

Le but est l’infini, nous allons à la vie.

Là-bas une lueur immense nous convie.

Nous nous arrêterons lorsque nous serons là.

Majorien.

Quel est ton nom à toi qui parles ?

L’homme.

Quel est ton nom à toi qui parles ?Attila.

Après la bataille Fichier • • Portail

I

APRÈS LA BATAILLE

Mon père, ce héros au sourire si doux,

Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous

Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,

Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,

Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.

Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.

C’était un Espagnol de l’armée en déroute

Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,

Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié,

Et qui disait : « À boire ! à boire par pitié ! »

Mon père, ému, tendit à son housard fidèle

Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,

Et dit : « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. »

Tout à coup, au moment où le housard baissé

Se penchait vers lui, l’homme, une espèce de maure,

Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,

Et vise au front mon père en criant : « Caramba ! »

Le coup passa si près, que le chapeau tomba

Et que le cheval fit un écart en arrière.

« Donne-lui tout de même à boire, » dit mon père.

Rome avait trop de gloire, ô dieux, vous la punîtes

Par le triomphe énorme et lâche des Samnites ;

Et nous vîmes ce deuil, nous qui vivons encor.

Cela n'empêche pas l'aurore aux rayons d'or

D'éclore et d'apparaître au-dessus des collines.

Un champ de course est près des tombes Esquilines,

Et parfois, quand la foule y fourmille en tous sens,

J'y vais, l'œil vaguement fixé sur les passants.

Ce champ mène aux logis de guerre où les cohortes

Vont et viennent ainsi que dans les villes fortes ;

Avril sourit, l'oiseau chante, et, dans le lointain,

Derrière les coteaux où reluit le matin,

Où les roses des bois entr'ouvrent leurs pétales,

On entend murmurer les trompettes fatales ;

Et je médite, ému. J'étais aujourd'hui là.

Je ne sais pas pourquoi le soleil se voila ;

Les nuages parfois dans le ciel se resserrent.

Tout à coup, à cheval et lance au poing, passèrent

Des vétérans aux fronts halés, aux larges mains.

Ils avaient l'ancien air des grands soldats romains ;

Et les petits enfants accouraient pour les suivre ;

Trois cavaliers, soufflant dans des buccins de cuivre,

Marchaient en tête, et comme, au front de l'escadron,

Chacun d'eux embouchait à son tour le clairon,

Sans couper la fanfare ils reprenaient haleine.

Ces gens de guerre étaient superbes dans la plaine ;

Ils marchaient de leur pas antique et souverain.

Leurs boucliers portaient des méduses d'airain,

Et l'on voyait sur eux Gorgone et tous ses masques ;

Ils défilaient, dressant les cimiers de leurs casques

Dignes d'être éclairés par des soleils levants,

Sous des crins de lion qui se tordaient aux vents.

Que ces hommes sont beaux ! disaient les jeunes filles.

Tout souriait, les fleurs embaumaient les charmilles,

Le peuple était joyeux, le ciel était doré,

Et, songeant que c'étaient des vaincus, j'ai pleuré.

AU LION D’ANDROCLÈS

La ville ressemblait à l’univers. C’était

Cette heure où l’on dirait que toute âme se tait,

Que tout astre s’éclipse et que le monde change.

Rome avait étendu sa pourpre sur la fange.

Où l’aigle avait plané, rampait le scorpion.

Trimalcion foulait les os de Scipion.

Rome buvait, gaie, ivre et la face rougie ;

Et l’odeur du tombeau sortait de cette orgie.

L’amour et le bonheur, tout était effrayant.

Lesbie, en se faisant coiffer, heureuse, ayant

Son Tibulle à ses pieds qui chantait leurs tendresses,

Si l’esclave persane arrangeait mal ses tresses,

Lui piquait les seins nus de son épingle d’or.

Le mal à travers l’homme avait pris son essor ;

Toutes les passions sortaient de leurs orbites.

Les fils aux vieux parents faisaient des morts subites.

Les rhéteurs disputaient les tyrans aux bouffons.

La boue et l’or régnaient. Dans les cachots profonds,

Les bourreaux s’accouplaient à des martyres mortes.

Rome horrible chantait. Parfois, devant ses portes,

Quelque Crassus, vainqueur d’esclaves et de rois,

Plantait le grand chemin de vaincus mis en croix,

Et, quand Catulle, amant que notre extase écoute,

Errait avec Délie, aux deux bords de la route,

Six mille arbres humains saignaient sur leurs amours.

La gloire avait hanté Rome dans les grands jours ;

Toute honte à présent était la bienvenue.

Messaline en riant se mettait toute nue,

Et sur le lit public, lascive, se couchait.

Épaphrodite avait un homme pour hochet

Et brisait en jouant les membres d’Épictète.

Femme grosse, vieillard débile, enfant qui tette,

Captifs, gladiateurs, chrétiens, étaient jetés

Aux bêtes, et, tremblants, blêmes, ensanglantés,

Fuyaient, et l’agonie effarée et vivante

Se tordait dans le cirque, abîme d’épouvante.

Pendant que l’ours grondait, et que les éléphants,

Effroyables, marchaient sur les petits enfants,

La vestale songeait dans sa chaise de marbre.

Par moments, le trépas, comme le fruit d’un arbre,

Tombait du front pensif de la pâle beauté ;

Le même éclair de meurtre et de férocité

Passait de l’œil du tigre au regard de la vierge.

Le monde était le bois, l’empire était l’auberge.

De noirs passants trouvaient le trône en leur chemin,

Entraient, donnaient un coup de dent au genre humain,

Puis s’en allaient. Néron venait après Tibère.

César foulait aux pieds le Hun, le Goth, l’Ibère ;

Et l’empereur, pareil aux fleurs qui durent peu,

Le soir était charogne à moins qu’il ne fût dieu.

Le porc Vitellius roulait aux gémonies.

Escalier des grandeurs et des ignominies,

Bagne effrayant des morts, pilori des néants,

Saignant, fumant, infect, ce charnier de géants

Semblait fait pour pourrir le squelette du monde.

Des torturés râlaient sur cette rampe immonde,

Juifs sans langue, poltrons sans poings, larrons sans yeux ;

Ainsi que dans le cirque atroce et furieux

L’agonie était là, hurlant sur chaque marche.

Le noir gouffre cloaque au fond ouvrait son arche

Où croulait Rome entière ; et, dans l’immense égout,

Quand le ciel juste avait foudroyé coup sur coup,

Parfois deux empereurs, chiffres du fatal nombre,

Se rencontraient, vivants encore, et, dans cette ombre,

Où les chiens sur leurs os venaient mâcher leur chair,

Le César d’aujourd’hui heurtait celui d’hier.

Le crime sombre était l’amant du vice infâme.

Au lieu de cette race en qui Dieu mit sa flamme,

Au lieu d’Ève et d’Adam, si beaux, si purs tous deux,

Une hydre se traînait dans l’univers hideux ;

L’homme était une tête et la femme était l’autre.

Rome était la truie énorme qui se vautre.

La créature humaine, importune au ciel bleu,

Faisait une ombre affreuse à la cloison de Dieu ;

Elle n’avait plus rien de sa forme première ;

Son œil semblait vouloir foudroyer la lumière,

Et l’on voyait, c’était la veille d’Attila,

Tout ce qu’on avait eu de sacré jusque-là

Palpiter sous son ongle ; et pendre à ses mâchoires

D’un côté les vertus et de l’autre les gloires.

Les hommes rugissaient quand ils croyaient parler.

L’âme du genre humain songeait à s’en aller ;

Mais, avant de quitter à jamais notre monde,

Tremblante, elle hésitait sous la voûte profonde,

Et cherchait une bête où se réfugier.

On entendait la tombe appeler et crier.

Au fond, la pâle Mort riait sinistre et chauve.

Ce fut alors que toi, né dans le désert fauve,

Où le soleil est seul avec Dieu, toi, songeur

De l’antre que le soir emplit de sa rougeur,

Tu vins dans la cité toute pleine de crimes ;

Tu frissonnas devant tant d’ombre et tant d’abîmes ;

Ton œil fit, sur ce monde horrible et châtié,

Flamboyer tout à coup l’amour et la pitié,

Pensif, tu secouas ta crinière sur Rome,

Et, l’homme étant le monstre, ô lion, tu fus l’homme.

III AYMERILLOT

Charlemagne, empereur à la barbe fleurie,

Revient d’Espagne ; il a le cœur triste, il s’écrie :

« Roncevaux ! Roncevaux ! ô traître Ganelon ! »

Car son neveu Roland est mort dans ce vallon

Avec les douze pairs et toute son armée.

Le laboureur des monts qui vit sous la ramée

Est rentré chez lui, grave et calme, avec son chien ;

Il a baisé sa femme au front, et dit : « C’est bien. »

Il a lavé sa trompe et son arc aux fontaines ;

Et les os des héros blanchissent dans les plaines.

Le bon roi Charle est plein de douleur et d’ennui ;

Son cheval syrien est triste comme lui.

Il pleure ; l’empereur pleure de la souffrance

D’avoir perdu ses preux, ses douze pairs de France,

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