La Légende des siècles (page 21)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Aucun engagement, sire, aucune promesse ;

On traita ; tu juras par ta mère et la messe ;

Nous alors, las d’avoir de l’acier sur la peau,

Comptant que tu serais bon berger du troupeau,

Et qu’on abolirait les taxes et les dîmes,

Nous vînmes te prêter hommage, et nous pendîmes

Nos casques, nos hauberts et nos piques aux clous.

Roi, nous voulons des chiens qui ne soient pas des loups.

Tes gens se sont conduits d’une telle manière

Qu’aujourd’hui toute ville, altesse, est prisonnière

De la peur que ta suite et tes soldats lui font,

Et que pas un fossé ne semble assez profond.

Vois, on se garde. Ici, dans les villes voisines,

On ne lève jamais qu’un pieu des sarrasines

Pour ne laisser passer qu’un seul homme à la fois ;

À cause des brigands et de vous autres rois.

Roi, nous te remontrons que ta bande à toute heure

Dévalise ce peuple, entre dans sa demeure,

Y met tout en tumulte et sens dessus dessous,

Puis s’en va, lui volant ses misérables sous ;

Cette horde en ton nom incessamment réclame

Le bien des pauvres gens qui nous fait saigner l’âme,

Et puisque, nous présents avec nos compagnons,

On le prend sous nos yeux, c’est nous qui le donnons ;

Oui, c’est nous qui, trouvant qu’il vous manque des filles,

Des meutes, des chevaux, des reîtres, des bastilles,

Lorsque vous guerroyez et lorsque vous chassez,

Et qu’ayant trop de tout, vous n’avez point assez,

Avons la bonté rare et touchante de faire

Des charités, à vous, les heureux de la terre

Qui dormez dans la plume et buvez dans l’or fin,

Avez tous les liards de tous les meurt-de-faim !

Or, il nous reste encore, il faut que tu le saches,

Assez de vieux pierriers, assez de vieilles haches,

Assez de vieux engins au fond de nos greniers,

Sire, pour ne pas être à ce point aumôniers,

Et pour ne faire point, comme dans ton Autriche,

Avec l’argent du pauvre une largesse au riche.

Nous pouvons, en creusant, retrouver aujourd’hui

Nos estocs sous la rouille et nos cœurs sous l’ennui ;

Nous pouvons décrocher, de nos mains indignées,

Nos bannières parmi les toiles d’araignées,

Et les faire flotter au vent, si nous voulons.

Sire, en outre, tu mets l’opprobre à nos talons.

Nous savons bien pourquoi tu combles de richesses

Nos filles et nos sœurs dont tu fais des duchesses,

Étoiles d’infamie au front de nos maisons.

Roi, nous n’acceptons pas sur nos durs écussons

Des constellations faites avec des taches ;

La honte est mal mêlée à l’ombre des panaches ;

Le soldat a le pied si maladroit, seigneur,

Qu’il ne peut sans boiter traîner le déshonneur.

Nos filles sont nous-même ; au fond de nos tours noires,

Leur beauté chaste est sœur de nos anciennes gloires ;

C’est pourquoi nous trouvons qu’on fait mal à propos

Les rideaux de ton lit avec nos vieux drapeaux.

Tes juges sont des gueux ; bailliage ou cour plénière.

On trouve, et ce sera ma parole dernière,

Dans nos champs, où l’honneur antique est au rabais,

Pas assez de chemins, sire, et trop de gibets.

Ce luxe n’est pas bon. Nos pins et nos érables

Voyaient jadis, parmi leurs ombres vénérables,

Les bûcherons et non les bourreaux pénétrer ;

Nos grands chênes n’ont point l’habitude d’entrer

Dans l’exécution des lois et des sentences,

Et n’aiment pas donner tant de bois aux potences.

Nous avons le cœur gros, et nous sommes, ô roi,

Tout près de secouer la corde du beffroi ;

Ton altesse nous gêne et nous n’y tenons guère.

Roi, ce n’est pas pour voir nos compagnons de guerre

Accrochés à la fourche et devenus hideux,

Qui, morts, échevelés, quand nous passons près d’eux,

Semblent nous regarder et nous faire un reproche ;

Ce n’est pas pour subir ton burg sur notre roche,

Plein de danses, de chants et de festins joyeux ;

Ce n’est pas pour avoir ces pitiés sous les yeux

Que nous venons ici, courbant nos vieilles âmes,

Te saluer, menant à nos côtés nos femmes ;

Ce n’est pas pour cela que nous humilions

Dans elles les agneaux et dans nous les lions.

Et, pour rachat du mal que tu fais, quand tu donnes

Des rentes aux moutiers, des terres aux madones,

Quand, plus chamarré d’or que le soleil du soir,

Tu vas baiser l’autel, adorer l’ostensoir,

Prier, ou quand tu fais quelque autre simagrée,

Ne te figure pas que ceci nous agrée.

Engraisser des abbés ou doter des couvents,

Cela fait-il que ceux qui sont morts soient vivants ?

Roi, nous ne le pensons en aucune manière.

Roi, le chariot verse à trop creuser l’ornière ;

L’appétit des rois donne aux peuples appétit ;

Si tu ne changes pas d’allure, on t’avertit,

Prends garde. Et c’est cela que je voulais te dire.

— Bien parlé ! dit Ratbert avec un doux sourire ; »

Et, penché vers l’oreille obscure d’Afranus :

« Nous sommes peu nombreux et follement venus ;

Cet homme est fort.

— Très-fort, dit le marquis Sénèque.

— Laissez-moi l’inviter à souper, » dit l’évêque.

Et c’est pourquoi l’on voit maintenant à Carpi

Un grand baron de marbre en l’église assoupi ;

C’est le tombeau d’Onfroy, ce héros d’un autre âge,

Avec son épitaphe exaltant son courage,

Sa vertu, son fier cœur plus haut que les destins,

Faite par Afranus, évêque, en vers latins.

Le père a souffleté le fils.

Tous deux sont grands.

Don Ascagne est le fils. Nager dans les torrents,

Dompter l'ours, être un comte âpre et dur comme un rustre,

Ce furent là les mœurs de son enfance illustre ;

Il étonnait les monts où l'éclair retentit

Par la grandeur des pas qu'il faisait tout petit ;

Il risquait, par-dessus maint gouffre redoutable,

Des sauts de chevrier, de l'air d'un connétable ;

Il n'avait pas vingt ans qu'il avait déjà pris

Tout le pays qui va d'Irun à Lojariz,

Et Tormez, et Sangra, cité des sycomores,

Et détruit sur les bords du Zaban cinq rois maures.

Le père est Jayme ; il est plus formidable encor ;

Tell eût voulu léguer son arc, Roland son cor,

Hercule sa massue à ce comte superbe.

Ce que le titan chauve est à l'archange imberbe,

Don Jayme l'est à don Ascagne ; il a blanchi ;

Il neige sur un mont qu'on n'a jamais franchi,

Et l'âge atteint le front que nul roi n'a pu vaincre.

La mer parfois s'arrête et se laisse convaincre

Par la dune ou l'écueil, et s'abaisse et décroît,

Mais Jayme n'a jamais reculé dans son droit

Et toujours il a fait son devoir d'être libre ;

Ses vieux monts qu'envieraient les collines du Tibre

Sur l'horizon brumeux de loin sont aperçus,

Et sa tour sur les monts, et son âme au-dessus.

Jayme a chassé Kernoch, pirate de Bretagne.

Il verrait Annibal attaquer sa montagne

Qu'il dirait : me voilà ! rien ne le surprenant.

Il habite un pays sauvage et frissonnant ;

L'orage est éternel sur son château farouche ;

Les vents dont un courroux difforme emplit la bouche

Y soufflent et s'y font une âpre guerre entr'eux,

Et sur ses tours la pluie en longs fils ténébreux

Tombe comme à travers les mille trous d'un crible ;

Jayme parfois se montre aux ouragans, terrible ;

Il se dresse entre deux nuages entr'ouverts,

Il regarde la foudre et l'autan de travers,

Et fronce un tel sourcil que l'ombre est inquiète ;

Le pâtre voit d'en bas sa haute silhouette

Et croit que ce seigneur des monts et des torrents

Met le holà parmi ces noirs belligérants.

Sa tour est indulgente au lierre parasite.

On a recours à lui quand la victoire hésite,

Il la décide, ayant une altière façon

De pousser l'ennemi derrière l'horizon ;

Il ne permet aucun pillage sur ses terres ;

Il est de ceux qui sont au clergé réfractaires ;

Il est le grand rebelle et le grand justicier ;

Il a la franchise âpre et claire de l'acier ;

Ce n'est pas un voleur, il ne veut pas qu'on dise

Qu'un noble a droit de prendre aux juifs leur marchandise ;

Il jure rarement, donne de bons avis,

Craint les femmes, dort vite, et les lourds ponts-levis

Sont tremblants quand il bat leur chaîne à coups de hache ;

Il est sans peur, il est sans feinte, il est sans tache,

Croit en Dieu, ne ment pas, ne fuit pas, ne hait pas ;

Les défis qu'on lui jette ont pour lui des appas ;

Il songe à ses neveux, il songe à ses ancêtres ;

Quant aux rois, que l'enfer attend, car ils sont traîtres,

Il les plaint quelquefois et ne les craint jamais ;

Quand la loyauté parle, il dit : Je me soumets ;

Étant baron des monts, il est roi de la plaine ;

La ville de la soie et celle de la laine,

Grenade et Ségovie, ont confiance en lui.

Cette gloire hautaine et scrupuleuse a lui

Soixante ans, sans coûter une larme à l'Espagne.

Chaque fois qu'il annonce une entrée en campagne,

Chaque fois que ses feux, piquant l'horizon noir,

Clairs dans l'ombre, ont couru de monts en monts le soir,

Appels mystérieux flamboyant sur les cimes,

Les tragiques vautours et les cygnes sublimes

Accourent, voulant voir, quand Jayme a combattu,

Les vautours son exploit, les cygnes sa vertu ;

Car il est bon.

Le fils n'est pas un chef vulgaire ;

Mais le père a souvent pardonné dans la guerre,

Ce qui fait que le père est le plus grand des deux.

Ils tiennent Reuss, le mont Cantabre dépend d'eux,

Ils habitent la case Arcol, tour féodale

Faite par don Maldras qui fut un roi vandale,

Sur un sommet jadis hanté par un dragon ;

L'èbre est leur fleuve ; au temps des guerres d'Aragon,

Ils ont bravé le roi de France Louis onze.

Ascagne est fils de Jayme et Jayme est fils d'Alonze.

Qu'est-ce qu'Alonze ? Un mort ; larve, ombre dans les vents,

Fantôme, mais plus grand que ceux qui sont vivants.

Il a fait dans son temps des choses inconnues,

Et superbes ; parfois sa face dans les nues

Apparaît ; c'est de lui que parlent les vieillards ;

On l'aperçoit qui rêve au fond des noirs brouillards.

Sa statue est au bas de la tour, dans la crypte,

Assise sur sa tombe ainsi qu'un dieu d'Égypte,

Toute en airain, énorme, et touchant au plafond ;

Car les sépulcres sont ce que les morts les font,

Grands si le mort est grand ; si bien que don Alonze

Est spectre dans la brume et géant dans le bronze.

Voilà quinze cents ans que le monde est chrétien ;

Les fières mœurs s'en vont ; jadis le mal, le bien,

Le bon, le beau vivaient dans la chevalerie ;

L'épée avait fini par être une patrie ;

On était chevalier comme on est citoyen ;

Atteindre un juste but par un juste moyen,

Être clément au faible, aux puissants incommode,

Vaincre, mais rester pur, c'était la vieille mode ;

Jayme fut de son siècle, Ascagne est de son temps.

Les générations mêlent leurs pas flottants ;

Hélas, souvent un père, en qui brûle une flamme,

Dans son fils qui grandit voit décroître son âme.

Jadis la guerre, ayant pour loi l'honneur grondeur

Et la foi sainte, était terrible avec pudeur ;

Les paladins étaient à leurs vieux noms fidèles ;

Les aigles avaient moins de griffes et plus d'ailes ;

On n'est plus à présent les hommes d'autrefois ;

On ne voit plus les preux se ruer aux exploits

Comme des tourbillons d'âmes impétueuses ;

On a pour s'attaquer des façons tortueuses

Et sûres, dont le Cid, certes, n'eût pas voulu,

Et que dédaignerait le lion chevelu ;

Jadis les courts assauts, maintenant les longs siéges ;

Et tout s'achève, après les ruses et les piéges,

Par le sac des cités en flammes sous les cieux,

Et, comme on est moins brave, on est plus furieux ;

Ce qui fait qu'aujourd'hui les victoires sont noires.

Ascagne a désiré franchir des territoires

D'Alraz, ville qui doit aux Arabes son nom ;

Il a voulu passer, mais la ville a dit non ;

Don Ascagne a trouvé la réponse incivile,

Et, lance au poing, il a violé cette ville,

Lui chevalier, risquant sa part de paradis,

Laissant faire aux soldats des choses de bandits ;

Ils ont enfreint les lois de guerre aragonaises ;

Des enfants ont été jetés dans les fournaises ;

Les noirs effondrements mêlés aux tourbillons

Ont dévoré la ville, on a crié : Pillons !

Et ce meurtre a duré trois jours ; puis don Ascagne,

Vainqueur, a ramené ses gens dans la montagne

Sanglants, riants, joyeux et comptant des profits,

Et c'est pourquoi le père a souffleté le fils.

Alors le fils a dit : — Je m'en vais. L'ombre est faite

Pour les fuites sans fond, et la forêt muette

Est une issue obscure où tout s'évanouit.

L'insulte est une fronde et nous jette à la nuit.

J'ai droit à la colère à mon âge. L'offense,

Tombant du père au fils, est la fin de l'enfance.

Nul ne répond du gouffre, et qui s'en va, va loin.

L'affront du père, ô bois, je vous prends à témoin,

Suffit pour faire entrer le fils en rêverie.

Quoi ! pour avoir senti gronder ma seigneurie

Dans mon âme, devant des manants, pour avoir

Ramené comme il sied des vassaux au devoir,

Pour quelques vils bourgeois brûlés dans leurs masures,

Comte, vous m'avez fait la pire des blessures,

Et l'outrage est venu, seigneur, de vous à moi ;

Et j'ai connu la honte et j'ai connu l'effroi ;

La honte de l'avoir et l'effroi de le rendre ;

Et jusqu'à ce moment nul ne m'eût fait comprendre

Que je pusse rougir ou trembler. Donc, adieu.

Le désert me convient, et l'âpreté du lieu,

Quand la bête des bois devient haute et géante,

N'est point à ses grands pas farouches malséante ;

La croissance rend grave et sauvage l'oiseau ;

Et l'habitude d'être esclave ou lionceau

Se perd quand on devient lion ou gentilhomme ;

L'aiglon qui grandit parle au soleil et se nomme

Et lui dit je suis aigle, et, libre et révolté,

N'a plus besoin de père ayant l'immensité.

D'ailleurs qu'est-ce que c'est qu'un père ? La fenêtre

Que la vie ouvre à l'âme et qu'on appelle naître

Est sombre, et quant à moi je n'ai point pardonné

À mon père le jour funeste où je suis né.

Si je vis, c'est sa faute, et je n'en suis pas cause.

Enfin, en admettant qu'on doive quelque chose

À l'homme qui nous mit dans ce monde mauvais,

Il m'a délié, soit, c'est fini, je m'en vais.

Il n'est pas de devoir qu'un outrage n'efface ;

J'ai désormais la nuit sinistre sur la face ;

Il ne me convient plus d'être fils de quelqu'un.

Je me sens fauve, et voir son père est importun.

Je veux être altier, fier, libre, et je ne l'espère

Que hors de toi, donjon, que hors de vous, mon père.

Je vais dans la sierra que battent les éclairs ;

Leur cime me ressemble ; un souffle est dans les airs,

Il m'enlève. Je pars. Toute lumière est morte,

Le désert s'ouvre ; et l'homme est bienvenu qui porte

Chez des monts foudroyés un souvenir d'affront. —

Et, cela dit, le fils s'en alla.

L'homme est prompt ;

Et nos rapidités, voix, colères, querelles,

Vont au hasard, laissant de l'ombre derrière elles.

Ce père aimait ce fils.

Du haut de sa maison,

Morne, et les yeux fixés sur le pâle horizon,

Il regarda celui qui partait disparaître ;

Puis, quand son fils se fut effacé, le vieux maître

Descendit dans la crypte où son père dormait.

Le crépuscule froid qu'un soupirail admet

Éclairait cette cave, et la voûte était haute.

Dans le profond sépulcre il entra comme un hôte.

Au fond était assis le grand comte d'airain ;

Et dans l'obscurité du blême souterrain,

Brume livide où l'œil par degrés s'habitue,

Flottait le rêve épars autour d'une statue.

Le colosse posait ses mains sur ses genoux.

Il avait ce regard effrayant des yeux doux

Qui peuvent foudroyer quand leur bonté se lasse.

Le vague bruit vivant qui sur la terre passe,

Chocs, rumeurs, chants d'oiseaux, cris humains, pas perdus,

Voix et vents, n'étaient point dans cette ombre entendus,

Et l'on eût dit que rien de ce que l'homme écoute,

Chante, invoque ou poursuit, n'osait sous cette voûte

Pénétrer, tant la tombe est un lieu qui se tait,

Et tant le chevalier de bronze méditait.

Trois degrés, que n'avait touchés nulle sandale,

Exhaussaient la statue au-dessus de la dalle ;

Don Jayme les monta. Pensif, il contempla

Quelque temps la figure auguste assise là,

Puis il s'agenouilla comme devant son juge ;

Puis il sentit, vaincu, comme dans un déluge

Une montagne sent l'ascension des flots,

Se rompre en son vieux cœur la digue des sanglots,

Il cria :

— Père ! ah Dieu ! tu n'es plus sur la terre,

Je ne t'ai plus ! Comment peut-on quitter son père !

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