La Légende des siècles (page 23)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il a des vagues ; c’est une mer bouillonnant ;

Toute la pauvre rose est éparse sur l’onde ;

Ses cent feuilles, que noie et roule l’eau profonde,

Tournoyant, naufrageant, s’en vont de tous côtés

Sur mille petits flots par la brise irrités ;

On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre.

« — Madame, dit la duègne avec sa face d’ombre

À la petite fille étonnée et rêvant,

Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent. »

LA TERRE

HYMNE

Elle est la terre, elle est la plaine, elle est le champ.

Elle est chère à tous ceux qui sèment en marchant ;

Elle offre un lit de mousse au pâtre ;

Frileuse, elle se chauffe au soleil éternel,

Rit, et fait cercle avec les planètes du ciel

Comme des sœurs autour de l’âtre.

Elle aime le rayon propice aux blés mouvants,

Et l’assainissement formidable des vents,

Et les souffles, qui sont des lyres,

Et l’éclair, front vivant qui, lorsqu’il brille et fuit,

Tout ensemble épouvante et rassure la Nuit

À force d’effrayants sourires.

Gloire à la terre ! Gloire à l’aube où Dieu paraît !

Au fourmillement d’yeux ouverts dans la forêt,

Aux fleurs, aux nids que le jour dore !

Gloire au blanchissement nocturne des sommets !

Gloire au ciel bleu qui peut, sans s’épuiser jamais,

Faire des dépenses d’aurore !

La terre aime ce ciel tranquille, égal pour tous,

Dont la sérénité ne dépend pas de nous,

Et qui mêle à nos vils désastres,

À nos deuils, aux éclats de rires effrontés,

À nos méchancetés, à nos rapidités,

La douceur profonde des astres.

La terre est calme auprès de l’océan grondeur ;

La terre est belle ; elle a la divine pudeur

De se cacher sous les feuillages ;

Le printemps son amant vient en mai la baiser ;

Elle envoie au tonnerre altier pour l’apaiser

La fumée humble des villages.

Ne frappe pas, tonnerre. Ils sont petits, ceux-ci.

La terre est bonne ; elle est grave et sévère aussi ;

Les roses sont pures comme elle ;

Quiconque pense, espère et travaille lui plaît ;

Et l’innocence offerte à tout homme est son lait,

Et la justice est sa mamelle.

La terre cache l’or et montre les moissons ;

Elle met dans le flanc des fuyantes saisons

Le germe des saisons prochaines,

Dans l’azur les oiseaux qui chuchotent : aimons !

Et les sources au fond de l’ombre, et sur les monts

L’immense tremblement des chênes.

L’harmonie est son œuvre auguste sous les cieux ;

Elle ordonne aux roseaux de saluer, joyeux

Et satisfaits, l’arbre superbe ;

Car l’équilibre, c’est le bas aimant le haut ;

Pour que le cèdre altier soit dans son droit, il faut

Le consentement du brin d’herbe.

Elle égalise tout dans la fosse ; et confond

Avec les bouviers morts la poussière que font

Les Césars et les Alexandres ;

Elle envoie au ciel l’âme et garde l’animal ;

Elle ignore, en son vaste effacement du mal,

La différence de deux cendres.

Elle paie à chacun sa dette, au jour la nuit,

À la nuit le jour, l’herbe aux rocs, aux fleurs le fruit ;

Elle nourrit ce qu’elle crée,

Et l’arbre est confiant quand l’homme est incertain ;

Ô confrontation qui fait honte au destin,

Ô grande nature sacrée !

Elle fut le berceau d’Adam et de Japhet,

Et puis elle est leur tombe ; et c’est elle qui fait

Dans Tyr qu’aujourd’hui l’on ignore,

Dans Sparte et Rome en deuil, dans Memphis abattu,

Dans tous les lieux où l’homme a parlé, puis s’est tu,

Chanter la cigale sonore.

Pourquoi ? Pour consoler les sépulcres dormants.

Pourquoi ? Parce qu’il faut faire aux écroulements

Succéder les apothéoses,

Aux voix qui disent Non les voix qui disent Oui,

Aux disparitions de l’homme évanoui

Le chant mystérieux des choses.

La terre a pour amis les moissonneurs ; le soir,

Elle voudrait chasser du vaste horizon noir

L’âpre essaim des corbeaux voraces,

À l’heure où le bœuf las dit : Rentrons maintenant ;

Quand les bruns laboureurs s’en reviennent traînant

Les socs pareils à des cuirasses.

Elle enfante sans fin les fleurs qui durent peu ;

Les fleurs ne font jamais de reproches à Dieu ;

Des chastes lys, des vignes mûres,

Des myrtes frissonnant au vent, jamais un cri

Ne monte vers le ciel vénérable, attendri

Par l’innocence des murmures.

Elle ouvre un livre obscur sous les rameaux épais ;

Elle fait son possible, et prodigue la paix

Au rocher, à l’arbre, à la plante,

Pour nous éclairer, nous, fils de Cham et d’Hermès,

Qui sommes condamnés à ne lire jamais

Qu’à de la lumière tremblante.

Son but, c’est la naissance et ce n’est pas la mort ;

C’est la bouche qui parle et non la dent qui mord ;

Quand la guerre infâme se rue

Creusant dans l’homme un vil sillon de sang baigné,

Farouche, elle détourne un regard indigné

De cette sinistre charrue.

Meurtrie, elle demande aux hommes : À quoi sert

Le ravage ? Quel fruit produira le désert ?

Pourquoi tuer la plaine verte ?

Elle ne trouve pas utiles les méchants,

Et pleure la beauté virginale des champs

Déshonorés en pure perte.

La terre fut jadis Cérès, Alma Cérès,

Mère aux yeux bleus des blés, des prés et des forêts ;

Et je l’entends qui dit encore :

Fils, je suis Démèter, la déesse des dieux ;

Et vous me bâtirez un temple radieux

Sur la colline Callichore.

LA TROMPETTE DU JUGEMENT

*

Je vis dans la nuée un clairon monstrueux.

Et ce clairon semblait, au seuil profond des cieux,

Calme, attendre le souffle immense de l’archange.

Ce qui jamais ne meurt, ce qui jamais ne change,

L’entourait. À travers un frisson, on sentait

Que ce buccin fatal, qui rêve et qui se tait,

Quelque part, dans l’endroit où l’on crée, où l’on sème,

Avait été forgé par quelqu’un de suprême

Avec de l’équité condensée en airain.

Il était là, lugubre, effroyable, serein.

Il gisait sur la brume insondable qui tremble,

Hors du monde, au delà de tout ce qui ressemble

À la forme de quoi que ce soit.

À la forme de quoi que ce soit.Il vivait.

Il semblait un réveil songeant près d’un chevet.

Oh ! quelle nuit ! là, rien n’a de contour ni d’âge ;

Et le nuage est spectre, et le spectre est nuage.

*

Et c’était le clairon de l’abîme.

Une voix

Un jour en sortira qu’on entendra sept fois.

En attendant, glacé, mais écoutant, il pense ;

Couvant le châtiment, couvant la récompense ;

Et toute l’épouvante éparse au ciel est sœur

De cet impénétrable et morne avertisseur.

Je le considérais dans les vapeurs funèbres

Comme on verrait se taire un coq dans les ténèbres.

Pas un murmure autour du clairon souverain.

Et la terre sentait le froid de son airain,

Quoique, là, d’aucun monde on ne vît les frontières.

Et l’immobilité de tous les cimetières,

Et le sommeil de tous les tombeaux, et la paix

De tous les morts couchés dans la fosse, étaient faits

Du silence inouï qu’il avait dans la bouche ;

Ce lourd silence était pour l’affreux mort farouche

L’impossibilité de faire faire un pli

Au suaire cousu sur son front par l’oubli.

Ce silence tenait en suspens l’anathème.

On comprenait que tant que ce clairon suprême

Se tairait, le sépulcre, obscur, roidi, béant,

Garderait l’attitude horrible du néant,

Que la momie aurait toujours sa bandelette,

Que l’homme irait tombant du cadavre au squelette,

Et que ce fier banquet radieux, ce festin

Que les vivants gloutons appellent le destin,

Toute la joie errante en tourbillons de fêtes,

Toutes les passions de la chair satisfaites,

Gloire, orgueil, les héros ivres, les tyrans soûls,

Continueraient d’avoir pour but et pour dessous

La pourriture, orgie offerte aux vers convives ;

Mais qu’à l’heure où soudain, dans l’espace sans rives,

Cette trompette vaste et sombre sonnerait,

On verrait, comme un tas d’oiseaux d’une forêt,

Toutes les âmes, cygne, aigle, éperviers, colombes,

Frémissantes, sortir du tremblement des tombes,

Et tous les spectres faire un bruit de grandes eaux,

Et se dresser, et prendre à la hâte leurs os,

Tandis qu’au fond, au fond du gouffre, au fond du rêve,

Blanchissant l’absolu, comme un jour qui se lève,

Le front mystérieux du juge apparaîtrait !

*

Ce clairon avait l’air de savoir le secret.

On sentait que le râle énorme de ce cuivre

Serait tel qu’il ferait bondir, vibrer, revivre

L’ombre, le plomb, le marbre, et qu’à ce fatal glas,

Toutes les surdités voleraient en éclats ;

Que l’oubli sombre, avec sa perte de mémoire,

Se lèverait au son de la trompette noire ;

Que dans cette clameur étrange, en même temps

Qu’on entendrait frémir tous les cieux palpitants,

On entendrait crier toutes les consciences ;

Que le sceptique au fond de ses insouciances,

Que le voluptueux, l’athée et le douteur,

Et le maître tombé de toute sa hauteur,

Sentiraient ce fracas traverser leurs vertèbres ;

Que ce déchirement céleste des ténèbres

Ferait dresser quiconque est soumis à l’arrêt ;

Que qui n’entendit pas le remords, l’entendrait ;

Et qu’il réveillerait, comme un choc à la porte,

L’oreille la plus dure et l’âme la plus morte,

Même ceux qui, livrés au rire, aux vains combats,

Aux vils plaisirs, n’ont point tenu compte ici-bas

Des avertissements de l’ombre et du mystère,

Même ceux que n’a point réveillés sur la terre

Le tonnerre, ce coup de cloche de la nuit !

Oh ! dans l’esprit de l’homme où tout vacille et fuit,

Où le verbe n’a pas un mot qui ne bégaie,

Où l’aurore apparaît, hélas ! comme une plaie,

Dans cet esprit, tremblant dès qu’il ose augurer,

Oh ! comment concevoir, comment se figurer

Cette vibration communiquée aux tombes,

Cette sommation aux blêmes catacombes,

Du ciel ouvrant sa porte et du gouffre ayant faim,

Le prodigieux bruit de Dieu disant : Enfin !

Oui, c’est vrai, — c’est du moins jusque-là que l’œil plonge, —

C’est l’avenir, — du moins tel qu’on le voit en songe, —

Quand le monde atteindra son but, quand les instants,

Les jours, les mois, les ans, auront rempli le temps,

Quand tombera du ciel l’heure immense et nocturne,

Cette goutte qui doit faire déborder l’urne,

Alors, dans le silence horrible, un rayon blanc,

Long, pâle, glissera, formidable et tremblant,

Sur ces haltes de nuit qu’on nomme cimetières,

Les tentes frémiront, quoiqu’elles soient de pierres,

Dans tous ces sombres camps endormis ; et, sortant

Tout à coup de la brume où l’univers l’attend,

Ce clairon, au-dessus des êtres et des choses,

Au-dessus des forfaits et des apothéoses,

Des ombres et des os, des esprits et des corps,

Sonnera la diane effrayante des morts.

Ô lever en sursaut des larves pêle-mêle !

Oh ! la Nuit réveillant la Mort, sa sœur jumelle !

Pensif, je regardais l’incorruptible airain.

*

Les volontés sans loi, les passions sans frein,

Toutes les actions de tous les êtres, haines,

Amours, vertus, fureurs, hymnes, cris, plaisirs, peines,

Avaient laissé, dans l’ombre où rien ne remuait,

Leur pâle empreinte autour de ce bronze muet ;

Une obscure Babel y tordait sa spirale.

Sa dimension vague, ineffable, spectrale,

Sortant de l’éternel, entrait dans l’absolu.

Pour pouvoir mesurer ce tube, il eût fallu

Prendre la toise au fond du rêve, et la coudée

Dans la profondeur trouble et sombre de l’idée ;

Un de ses bouts touchait le bien, l’autre le mal ;

Et sa longueur allait de l’homme à l’animal,

Quoiqu’on ne vît point là d’animal et point d’homme ;

Couché sur terre, il eût joint Éden à Sodome.

Son embouchure, gouffre où plongeait mon regard,

Cercle de l’Inconnu ténébreux et hagard,

Pleine de cette horreur que le mystère exhale,

M’apparaissait ainsi qu’une offre colossale

D’entrer dans l’ombre où Dieu même est évanoui.

Cette gueule, avec l’air d’un redoutable ennui,

Morne, s’élargissait sur l’homme et la nature ;

Et cette épouvantable et muette ouverture

Semblait le bâillement noir de l’éternité.

*

Au fond de l’immanent et de l’illimité,

Parfois, dans les lointains sans nom de l’Invisible,

Quelque chose tremblait de vaguement terrible,

Et brillait et passait, inexprimable éclair.

Toutes les profondeurs des mondes avaient l’air

De méditer, dans l’ombre où l’ombre se répète,

L’heure où l’on entendrait de cette âpre trompette

Un appel aussi long que l’infini, jaillir.

L’immuable semblait d’avance en tressaillir.

Des porches de l’abîme, antres hideux, cavernes

Que nous nommons enfers, puits, gehennams, avernes,

Bouches d’obscurité qui ne prononcent rien,

Du vide, où ne flottait nul souffle aérien,

Du silence où l’haleine osait à peine éclore,

Ceci se dégageait pour l’âme : Pas encore.

Par instants, dans ce lieu triste comme le soir,

Comme on entend le bruit de quelqu’un qui vient voir,

On entendait le pas boiteux de la justice ;

Puis cela s’effaçait. Des vermines, le vice,

Le crime, s’approchaient, et, fourmillement noir,

Fuyaient. Le clairon sombre ouvrait son entonnoir.

Un groupe d’ouragans dormait dans ce cratère.

Comme cet organum des gouffres doit se taire

Jusqu’au jour monstrueux où nous écarterons

Les clous de notre bière au-dessus de nos fronts,

Nul bras ne le touchait dans l’invisible sphère ;

Chaque race avait fait sa couche de poussière

Dans l’orbe sépulcral de son évasement ;

Sur cette poudre l’œil lisait confusément

Ce mot : Riez, écrit par le doigt d’Épicure ;

Et l’on voyait, au fond de la rondeur obscure,

La toile d’araignée horrible de Satan.

Des astres qui passaient murmuraient : « Souviens-t-en !

Prie ! » et la nuit portait cette parole à l’ombre.

Et je ne sentais plus ni le temps ni le nombre.

*

Une sinistre main sortait de l’infini.

Vers la trompette, effroi de tout crime impuni,

Qui doit faire à la mort un jour lever la tête,

Elle pendait énorme, ouverte, et comme prête

À saisir ce clairon qui se tait dans la nuit,

Et qu’emplit le sommeil formidable du bruit.

La main, dans la nuée et hors de l’Invisible,

S’allongeait. À quel être était-elle ? Impossible

De le dire, en ce morne et brumeux firmament.

L’œil dans l’obscurité ne voyait clairement

Que les cinq doigts béants de cette main terrible ;

Tant l’être, quel qu’il fût, debout dans l’ombre horrible,

— Sans doute quelque archange ou quelque séraphin

Immobile, attendant le signe de la fin, —

Plongeait profondément, sous les ténébreux voiles,

Du pied dans les enfers, du front dans les étoiles !

LA VILLE DISPARUE

Peuple, l’eau n’est jamais sans rien faire. Mille ans

Avant Adam, qui semble un spectre en cheveux blancs,

Notre aïeul, c’est du moins ainsi que tu le nommes,

Quand les géants étaient encor mêlés aux hommes,

Dans des temps dont jamais personne ne parla,

Une ville bâtie en briques était là

Où sont ces flots qu’agite un aquilon immense

Et cette ville était un lieu plein de démence

Que parfois menaçait de loin un blême éclair.

On voyait une plaine où l’on voit une mer ;

Alors c’étaient des chars qui passaient, non des barques ;

Les ouragans ont pris la place des monarques ;

Car pour faire un désert, Dieu, maître des vivants,

Commence par les rois et finit par les vents.

Ce peuple, voix, rumeurs, fourmillement de têtes,

Troupeau d’âmes, ému par les deuils et les fêtes,

Faisait le bruit que fait dans l’orage l’essaim,

Point inquiet d’avoir l’Océan pour voisin.

Donc cette ville avait des rois ; ces rois superbes

Avaient sous eux les fronts comme un faucheur les herbes.

Étaient-ils méchants ? Non. Ils étaient rois. Un roi

C’est un homme trop grand que trouble un vague effroi,

Qui, faisant plus de mal pour avoir plus de joie,

Chez les bêtes de somme est la bête de proie ;

Mais ce n’est pas sa faute, et le sage est clément.

Un roi serait meilleur s’il naissait autrement ;

L’homme est homme toujours ; les crimes du despote

Sont faits par sa puissance, ombre où son âme flotte,

Par la pourpre qu’il traîne et dont on le revêt,

Et l’esclave serait tyran s’il le pouvait.

Donc cette ville était toute bâtie en briques.

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