La Légende des siècles (page 26)
« Pure étoile éclairant les vivants dans leurs routes, « La vérité brillait au fond des sombres voûtes « Où l'œil de l'homme atteint, « Je t'avais, comme Aron et comme Zoroastre, « Mis si haut que toi seul pouvais souffler sur l'astre ; « Prêtre, tu l'as éteint !
« J'avais entre tes mains déposé la justice, « De peur que l'homme n'erre et ne se pervertisse « Comme au temps de Japhet, « Des âmes des vivants j'avais fait ton domaine, « Je t'avais confié la conscience humaine. « Réponds, qu'en as-tu fait ? »
XVII
L'homme resta béant, et, sans cri, sans prière Et sans souffle, il tomba les deux mains en arrière, Comme s'il eût été poussé par la clarté Je sentis tressaillir l'obscure éternité.
*
Et, comme je fuyais, dans la nuée ardente Une face apparut et me cria : Mon Dante, Prends ce pape qui fit le mal et non le bien, Mets-le dans ton enfer, je le mets dans le mien.
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Un jour l'étoile vit la comète passer, Rit, et, la regardant au gouffre s'enfoncer, Cria : — La voyez-vous courir, la vagabonde ? Jadis, dans l'azur chaste où la sagesse abonde, Elle était comme nous étoile vierge, ayant Des paradis autour de son cœur flamboyant, Et ses rayons, liant les sphères, freins et brides, Faisaient tourner le vol des planètes splendides ; Rien n'égalait son nimbe auguste, et dans ses nœuds Sa chevelure avait dix globes lumineux ; Elle était l'astre à qui tout un monde s'appuie. Un jour, tout à coup, folle, ivre, elle s'est enfuie. Un vertige l'a prise et l'a jetée au fond Des chaos où Moloch avec Dieu se confond. Quand elle en est sortie, elle était insensée ; Elle n'a plus voulu suivre que sa pensée, Sa furie, un instinct fougueux, torrentiel, Mauvais, car l'équilibre est la vertu du ciel. Devant elle, au hasard, elle s'en est allée ; Elle s'est dans l'abîme immense échevelée ; Elle a dit : Je me donne au gouffre, à volonté ! Je suis l'infatigable ; il est l'illimité. Elle a voulu chercher, trouver, sonder, connaître, Voir les mondes enfants, tâcher d'en faire naître, Aller jusqu'en leur lit provoquer les soleils, Examiner comment les enfers sont vermeils, Voir Satan, visiter cet astre en sa tanière, L'approcher, lui passer la main dans la crinière, Et lui dire : Lion, je t'aime ! Iblis, Mammon, Prends-moi, je viens m'offrir, déesse, à toi démon ! Elle s'est faite, ainsi que l'air, fuyante et souple, Elle a voulu goûter l'âcre extase du couple ; Et sans cesse épouser des univers nouveaux ; Elle a voulu toucher les croupes des chevaux De la foudre, et, parmi les bruits visionnaires, Rôder dans l'écurie énorme des tonnerres ; Elle a mis de l'éclair dans sa fauve clarté ; Elle a tout violé par curiosité ; Et l' on sent, en voyant ses flamboiements funèbres, Que sa lumière s'est essuyée aux ténèbres. Les soleils tour à tour l'ont. Elle a préféré À la majesté fixe au haut du ciel sacré, On ne sait quelle course, audacieuse, oblique, Étrange, et maintenant elle est fille publique.
Et la comète dit à l'étoile : — Vesta, Tu te trompes. Je suis Vénus. Quand Dieu resta, Après que le noir couple humain eut pris la fuite, Seul dans le paradis, Satan lui dit : Ensuite ? Et Dieu vit que l'amour est un besoin qu'on a, Et que sans lui le monde a froid ; il m'ordonna D'aller incendier le gouffre où tout commence, Et Dieu mit la sagesse où tu vois la démence. Depuis ce jour-là, j'erre et je vais en tous lieux Rappeler à l'hymen les mondes oublieux. J'illumine Uranus, je réchauffe Saturne, Et je remets du feu dans les astres ; mon urne Reverse un flot d'aurore aux fontaines du jour ; Je suis la folle auguste ayant au front l'amour ; Je suis par les soleils formidables baisée ; Si je rencontre en route une lune épuisée, Je la rallume, et l'ombre a ce flambeau de plus ; L'océan étoilé me roule en ses reflux ; Sur tous les globes, nés au fond des étendues, Il est de sombres mers que je gonfle éperdues ; J'éveille du chaos le rut démesuré ; Voici l'épouse en feu qui vient ! l'astre effaré, Regarde à son zénith, à travers la nuée, L'impudeur de ma robe immense dénouée ; De mes accouplements l'espace est ébloui ; Dès qu'un gouffre me veut, j'accours et je dis : Oui ! Je passe d'Allioth à Sirius ; ma bouche Se colle au triple front d'Aldebaran farouche ; Et je me prostitue à l'infini, sachant Que je suis la semence et que l'ombre est le champ ; De là des mondes ; Dieu m'approuve quand j'ébauche Une création que tu nommes débauche. Celle qui lie entr'eux les univers, c'est moi ; Sans moi, l'isolement hideux serait la loi ; Étoiles, on verrait de monstrueux désastres ; L'infini subirait l'égoïsme des astres ; Partout la nuit, la mort et le deuil, augmentés Par la farouche horreur de vos virginités. J'empêche l'effrayant célibat de l'abîme. Je suis du pouls divin le battement sublime ; Mon trajet, à la fois idéal et réel, Marque l'artère énorme et profonde du ciel ; Vous êtes la lumière et moi je suis la flamme ; Dieu me fit de son cœur et vous fit de son âme ; Ô mes sœurs, nous versons toutes de la clarté, Étant, vous l'harmonie, et moi la liberté.
Le vieux bey de la régence Murmure en baissant le front : Demain s'appelle vengeance Quand hier s'appelle affront.
Lui qui creusa tant de fosses Que, lorsqu'il passe, inclément, Le ventre des femmes grosses Tressaille lugubrement,
Il tient nu son cimeterre ; Pâle, il bâille par instants ; Puis il regarde la terre Comme s'il disait : Attends.
Il rêve. On sent qu'il résiste Comme le pin des forêts, Et qu'il sera d'abord triste Pour être terrible après.
Ses regards sont insondables ; Son glaive dans ses yeux luit ; Ses paupières formidables, Où passe un éclair de nuit,
Laissent, sans qu'il les essuie, Tomber sur son yatagan Ces larges gouttes de pluie Qui précèdent l'ouragan.
III LE CÈDRE
Omer, scheik de l’Islam et de la loi nouvelle
Que Mahomet ajoute à ce qu’Issa révèle,
Marchant, puis s’arrêtant, et sur son long bâton,
Par moments, comme un pâtre, appuyant son menton,
Errait près de Djeddah la sainte, sur la grève
De la mer Rouge, où Dieu luit comme au fond d’un rêve,
Dans le désert jadis noir de l’ombre des cieux,
Où Moïse voilé passait mystérieux.
Tout en marchant ainsi, plein d’une grave idée,
Par-dessus le désert, l’Égypte et la Judée,
À Pathmos, au penchant d’un mont, chauve sommet,
Il vit Jean qui, couché sur le sable, dormait.
Car saint Jean n’est pas mort, l’effrayant solitaire ;
Dieu le tient en réserve ; il reste sur la terre
Ainsi qu’Énoch le Juste, et, comme il est écrit,
Ainsi qu’Élie, afin de vaincre l’Antéchrist.
Jean dormait ; ces regards étaient fermés qui virent
Les océans du songe où les astres chavirent ;
L’obscur sommeil couvrait cet œil illuminé,
Le seul chez les vivants auquel il fut donné
De regarder, par l’âpre ouverture du gouffre,
Les anges noirs vêtus de cuirasses de soufre,
Et de voir les Babels pencher, et les Sions
Tomber, et s’écrouler les blêmes visions,
Et les religions rire prostituées,
Et des noms de blasphème errer dans les nuées.
Jean dormait, et sa tête était nue au soleil.
Omer, le puissant prêtre, aux prophètes pareil,
Aperçut, tout auprès de la mer Rouge, à l’ombre
D’un santon, un vieux cèdre au grand feuillage sombre
Croissant dans un rocher qui bordait le chemin ;
Scheik Omer étendit à l’horizon sa main
Vers le nord habité par les aigles rapaces,
Et, montrant au vieux cèdre, au delà des espaces,
La mer Égée, et Jean endormi dans Pathmos,
Il poussa du doigt l’arbre et prononça ces mots :
« Va, cèdre ! va couvrir de ton ombre cet homme. »
Le blanc spectre de sel qui regarde Sodome
N’est pas plus immobile au bord du lac amer
Que ne le fut le cèdre à qui parlait Omer ;
Plus rétif que l’onagre à la voix de son maître,
L’arbre n’agita pas une branche.
L’arbre n’agita pas une branche. Le prêtre
Dit : « Va donc ! » et frappa l’arbre de son bâton.
Le cèdre, enraciné sous le mur du santon,
N’eut pas même un frisson et demeura paisible.
Le scheik alors tourna ses yeux vers l’invisible,
Fit trois pas, puis, ouvrant sa droite et la levant :
« Va ! cria-t-il, va, cèdre, au nom du Dieu vivant !
— Que n’as-tu prononcé ce nom plus tôt ? » dit l’arbre.
Et, frissonnant, brisant le dur rocher de marbre,
Dressant ses bras ainsi qu’un vaisseau ses agrès,
Fendant la vieille terre aïeule des forêts,
Le grand cèdre, arrachant aux profondes crevasses
Son tronc et sa racine et ses ongles vivaces,
S’envola comme un sombre et formidable oiseau.
Il passa le mont Gour posé comme un boisseau
Sur la rouge lueur des forgerons d’Érèbe ;
Laissa derrière lui Gophna, Jéricho, Thèbe,
L’Égypte aux dieux sans nombre, informe panthéon,
Le Nil, fleuve d’Éden, qu’Adam nommait Gehon,
Le champ de Galgala plein de couteaux de pierre,
Ur, d’où vint Abraham, Bethsad, où naquit Pierre,
Et, quittant le désert d’où sortent les fléaux,
Traversa Chanaan d’Arphac à Borcéos ;
Là, retrouvant la mer, vaste, obscure, sublime,
Il plongea dans la nue énorme de l’abîme,
Et, franchissant les flots, sombre gouffre ennemi,
Vint s’abattre à Pathmos près de Jean endormi.
Jean, s’étant réveillé, vit l’arbre, et le prophète
Songea, surpris d’avoir de l’ombre sur sa tête ;
Puis il dit, redoutable en sa sérénité :
« Arbre, que fais-tu là ? Pourquoi t’es-tu hâté
De sourdre, de germer, de grandir dans une heure ?
Pourquoi donner de l’ombre au roc où je demeure ?
L’ordre éternel n’a point de ces rapidités ;
Jéhovah, dont les yeux s’ouvrent de tous côtés,
Veut que l’œuvre soit lente, et que l’arbre se fonde
Sur un pied fort, scellé dans l’argile profonde ;
Pendant qu’un arbre naît, bien des hommes mourront ;
La pluie est sa servante, et, par le bois du tronc,
La racine aux rameaux frissonnants distribue
L’eau qui se change en séve aussitôt qu’elle est bue.
Dieu le nourrit de terre, et, l’en rassasiant,
Veut que l’arbre soit dur, solide et patient,
Pour qu’il brave, à travers sa rude carapace,
Les coups de fouet du vent tumultueux qui passe,
Pour qu’il porte le temps comme l’âne son bât,
Et qu’on puisse compter, quand la hache l’abat,
Les ans de sa durée aux anneaux de sa séve ;
Un cèdre n’est pas fait pour croître comme un rêve ;
Ce que l’heure a construit, l’instant peut le briser. »
Le cèdre répondit : « Jean, pourquoi m’accuser ?
Jean, si je suis ici, c’est par l’ordre d’un homme. »
Et Jean, fauve songeur qu’en frémissant on nomme,
Reprit : « Quel est cet homme à qui tout se soumet ? »
L’arbre dit : « C’est Omer, prêtre de Mahomet.
J’étais près de Djeddah depuis des ans sans nombre ;
Il m’a dit de venir te couvrir de mon ombre. »
Alors Jean, oublié par Dieu chez les vivants,
Se tourna vers le sud et cria dans les vents
Par-dessus le rivage austère de son île :
« Nouveaux venus, laissez la nature tranquille. »
I. Liberté !
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De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages ?
De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages,
Aux sources, à l’aurore, à la nuée, aux vents ?
De quel droit volez-vous la vie à des vivants ?
Homme, crois-tu que Dieu, ce père, fasse naître
L’aile pour l’accrocher au clou de ta fenêtre ?
Ne peux-tu vivre heureux et content sans cela ?
Qu’est-ce qu’ils ont donc fait tous ces innocents-là
Pour être au bagne avec leur nid et leur femelle ?
Qui sait comment leur sort à notre sort se mêle ?
Qui sait si le verdier qu’on dérobe aux rameaux,
Qui sait si le malheur qu’on fait aux animaux
Et si la servitude inutile des bêtes
Ne se résolvent pas en Nérons sur nos têtes ?
Qui sait si le carcan ne sort pas des licous ?
Oh ! de nos actions qui sait les contre-coups,
Et quels noirs croisements ont au fond du mystère
Tant de choses qu’on fait en riant sur la terre ?
Quand vous cadenassez sous un réseau de fer
Tous ces buveurs d’azur faits pour s’enivrer d’air,
Tous ces nageurs charmants de la lumière bleue,
Chardonneret, pinson, moineau franc, hochequeue,
Croyez-vous que le bec sanglant des passereaux
Ne touche pas à l’homme en heurtant ces barreaux ?
Prenez garde à la sombre équité. Prenez garde !
Partout où pleure et crie un captif, Dieu regarde.
Ne comprenez-vous pas que vous êtes méchants ?
À tous ces enfermés donnez la clef des champs !
Aux champs les rossignols, aux champs les hirondelles !
Les âmes expieront tout ce qu’on fait aux ailes.
La balance invisible a deux plateaux obscurs.
Prenez garde aux cachots dont vous ornez vos murs !
Du treillage aux fils d’or naissent les noires grilles ;
La volière sinistre est mère des bastilles.
Respect aux doux passants des airs, des prés, des eaux !
Toute la liberté qu’on prend à des oiseaux
Le destin juste et dur la reprend à des hommes.
Nous avons des tyrans parce que nous en sommes.
Tu veux être libre, homme ? et de quel droit, ayant
Chez toi le détenu, ce témoin effrayant ?
Ce qu’on croit sans défense est défendu par l’ombre.
Toute l’immensité sur le pauvre oiseau sombre
Se penche, et te dévoue à l’expiation.
Je t’admire, oppresseur, criant : oppression !
Le sort te tient pendant que ta démence brave
Ce forçat qui sur toi jette une ombre d’esclave ;
Et la cage qui pend au seuil de ta maison
Vit, chante, et fait sortir de terre la prison.</
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===II. Les Mangeurs===
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Ils ont des surnoms, Juste, Auguste, Grand, Petit,
Bien-Aimé, Sage, et tous ont beaucoup d’appétit.
Qui sont-ils ? Ils sont ceux qui nous mangent. La vie
Des hommes, notre vie à tous, leur est servie.
Ils nous mangent. Quel est leur droit ? Le droit divin.
Ils vivent. Tout le reste est inutile et vain,
Le vent après le vent, le nombre après le nombre
Passe, et le genre humain n’est qu’une fuite d’ombre.
Est-ce qu’ils ont pour voix la foudre ? Ils ont la voix
Que vous avez. Sont-ils malades ? Quelquefois.
Sont-ils forts ? Comme vous. Beaux ? Comme vous. Leur âme ?
Vous ressemble. Et de qui sont-ils nés ? D’une femme.
Ils ont, pour vous dompter et vous accabler tous,
Des châteaux, des donjons. Bâtis par qui ? Par vous.
Et quelle est leur grandeur ? À peu près votre taille.
Ils ont une servante affreuse, la bataille ;
Ils ont un noir valet qu’on nomme l’échafaud.
Ils ont pour fonction de n’avoir nul défaut,
D’être pour les passants, chefs, souverains et maîtres,
Pour la femme aux seins nus sultans, dieux pour les prêtres.
Par ces êtres, élus du destin hasardeux,
La suprême parole est dite, et chacun d’eux
Pèse plus à lui seul qu’un monde et qu’une foule ;
Il écrit : ma raison, sur le canon qui roule.
Et quels sont leurs cerveaux ? Étroits. Leurs volontés ?
Énormes. Quelles sont leurs œuvres ? Écoutez.
Celui-ci, que la croix du vieil Ivan protége,
A le bonheur d’avoir un sépulcre de neige
Assez grand pour y mettre un peuple tout entier ;
Il y met la Pologne ; il faut bien châtier
Ce peuple puisqu’il ose exister. Cette reine
Fut jeune, belle, heureuse, ignorante, sereine,
Et n’a jamais fait grâce, et tout son alphabet,
Hélas ! commence au trône et finit au gibet.
Celui-ci parle au nom du martyr qu’on adore ;
Sous la sublime croix qu’un reflet du ciel dore,
Cet homme plein d’un sombre et périlleux pouvoir,
Prie et songe, et n’est pas épouvanté de voir
Son crucifix jeter l’ombre des guillotines,
Cet autre, torche au poing, dans les cités mutines,
Se rue, et brûle et pille, et d’Irun à Cadix
Règne, et fait fusiller un prisonnier sur dix,
Et dit : Je n’en fais pas fusiller davantage,
Étant civilisé ; puis il reprend : Le Tage
Et l’Èbre feront voir que le maître est présent ;
Peuples, je veux qu’on dise en voyant tant de sang
Et tant de morts passer que c’est le roi qui passe ! —
Cet autre est un césar de l’espèce rapace ;
Le laurier est chétif, mais le profit est grand,
Cela suffit ; il vient ; et que fait-il ? il prend.
Il empoche ; quoi ? tout ; les sacs d’or qu’on lui compte,
Les provinces, les morts, Strasbourg, Metz, et la honte ;
Ce que fit Metternich est refait par Bismarck.
Le père de cet autre a bombardé Saint-Marc
Et dans l’affreux Spielberg reconstruit la Bastille
Cet autre à son visir a marié sa fille :
Cette fille abusant de son droit à l’enfant,
Met au monde un garçon, ce que la loi défend ;
L’aïeul fait étrangler son petit-fils. Cet autre,
Jeune, dans les tripots et les femmes se vautre,
Puis il se dit : Je suis Bonaparte à peu près ;
Si je songeais au trône et si je m’empourprais ?
Il s’empourpre ; il devient sanglant. C’est un vrai prince.
Chez eux le plus puissant est souvent le plus mince ;
Ils ont le cœur des rocs et la dent des lions ;
Ils sont ivres d’encens, d’effroi, de millions,
De volupté, d’horreur, et leur splendeur est noire.
S’ils ont soif, il leur faut beaucoup de sang à boire ;
La guerre leur en verse ; il leur faut, s’ils ont faim,
Beaucoup de nations à dévorer.
Enfin,
Revanche ! les mangeurs sont mangés, ô mystère !
— Comme c’est bon les rois ! disent les vers de terre.
III. « Archiloque l’atteste, Athène l’entendit »
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Archiloque l’atteste, Athène l’entendit,
Un jour un magistrat devint terrible et dit :
— Je m’en vais, je cherche un refuge,
L’Aréopage pèse à faux poids. Temps d’effroi !
Voilez-vous, cieux ! on voit le droit hors de la loi
Et la justice hors du juge !
Cicéron était là quand un centurion
Brisa son glaive et dit à César : — Histrion,
Je connais ta pensée intime ;
L’armée après toi marche avec ses généraux ;
Pas moi. Je ne suis pas l’espèce de héros
Qu’il te faut pour commettre un crime.
Ô noir Machiavel, génie et paria,
Tu t’en souviens, un jour un apôtre cria :
— C’est trop ! le pape trompe l’homme.
Horreur ! Satan et lui mettent le même anneau.
Jérusalem, ils font dévorer ton agneau
Par la vieille louve de Rome ! —
La conscience humaine est engloutie au fond
D’un océan de honte où tout rampe et se fond,
Mer sombre et sans route frayée ;
Ce gouffre écume et roule, et l’on voit par moment
Reparaître au milieu des flots confusément
Le cadavre de la noyée.
IV. Un voleur à un roi
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Vous êtes, sous le ciel par moments obscurci,
Un ambitieux, sire, et j’en suis un aussi ;
Roi, nous avons, car l’homme est diversement ivre,
Le même but tous deux, c’est d’avoir de quoi vivre ;
Il nous faut pour cela, suis-je sage ? es-tu fou ?
À toi, prince, un royaume, à moi penseur, un sou.
Tout l’homme est le même homme et fait la même chose.
Roi, la bonté de l’Être inconnu se compose
De la dispersion de tout dans l’infini ;
Nul n’est déshérité, personne n’est banni ;
Et les vents, car telle est l’immensité des souffles,
Jettent aux rois l’empire et l’obole aux maroufles.
Nous voulons tous les deux, à tout prix, n’importe où,
Toi grossir ton royaume et moi gagner mon sou ;
Et dans notre sagesse et dans notre démence,
Roi, nous sommes aidés par le hasard immense.
Seulement je vaux plus que toi. Daigne écouter.
Nous sommes tous deux fils, toi qu’il faut redouter,
De l’étrangère, et moi de la bohémienne ;
Roi, que ta majesté fasse pendre la mienne,
Cela ne prouve pas qu’en notre désaccord
La tienne ait raison, sire, et que la mienne ait tort.
Je suis né, laisse-moi te raconter ce conte,
Pour avoir faim toujours et n’avoir jamais honte,
Car ce n’est pas honteux de manger. Rien n’est vrai
Que la faim ; et l’enfer, dont l’homme fait l’essai,
C’est l’éternel refus du pain fuyant les bouches ;
Et c’est pourquoi je rôde au fond des bois farouches.