La Légende des siècles (page 27)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je ne suis pas méchant, moi qui parle ; je veux,

Sans ôter aux mortels un seul de leurs cheveux,

Leur retirer un peu des choses superflues

Et pesantes qui font leurs bourses trop joufflues.

Je dépense à cela beaucoup de talent. Roi,

Je ne verse jamais le sang. Écoute-moi ;

Médite si tu peux, et, si tu veux, digère,

Mais comprends-moi. Je hais le mal qui s’exagère ;

Tuer, c’est de l’orgueil. Casser un bourgeois, fi !

À quoi bon ? L’assassin est un larron bouffi.

Roi, je suis un aimant mystérieux qui passe

Et qui, par sa douceur éparse dans l’espace,

Attire, sans vacarme et sans brutalité,

Et fait venir à lui de bonne volonté

Les farthings endormis dans les poches des hommes.

Je m’annexe les sous sans mépriser les sommes,

Mais les bons sacs bien lourds c’est rare ; il me suffit

D’un denier ; et souvent je n’ai pour tout profit

De mes subtils travaux, dignes de vos estimes,

Messieurs les empereurs et rois, que cinq centimes ;

Je m’en contente, étant aux hommes indulgent.

Je tâche de coûter au peuple peu d’argent,

Mais de manger. Avoir un trou, m’en faire un Louvre ;

Guetter l’homme qui passe ou le volet qui s’ouvre ;

Attendre qu’un marchand sous les brises du soir

Rêve, et laisse bâiller le tiroir du comptoir,

Vite y fourrer avec une agilité d’ange

Ma patte, et n’être vu dans ce mystère étrange

Que des astres pensifs au fond du ciel profond ;

Épier la minute où les belles défont

Leur jarretière afin de leur chiper leur montre ;

Des sous avec ma griffe opérer la rencontre ;

Ajouter pour rallonge au destin mes dix doigts ;

Dire à Dieu : Tu sais bien, au fond, que tu me dois,

Donc ne te fâche pas ! telle est ma vie, altesse.

Vous avez la grandeur, moi j’ai la petitesse ;

Mais devant le soleil, ce prodige flagrant,

L’infiniment petit vaut l’infiniment grand.

Vaut mieux. Je ne prends pas au sérieux l’étoffe

Qui m’habille, moi ver de terre et philosophe ;

Jouer la comédie est le faible de Dieu ;

Il ne s’irrite pas, mais il se moque un peu ;

C’est un poëte ; et l’homme est sa marionnette.

La naissance et la mort sont deux coups de sonnette,

L’un à l’entrée, et l’autre au départ du pantin,

Je ris avec le vieux machiniste Destin.

Tout est décor. Au fond la réalité manque.

Tout est fardé, le roi comme le saltimbanque ;

Jocrisse, Hamlet. Sachez ceci, mortels tremblants,

Avec du calicot qui fait de grands plis blancs,

Avec de la farine et du blanc de céruse,

On est en scène un spectre, ou bien Pierrot. Ma ruse,

À moi, qui suis un être infinitésimal,

C’est de ne vraiment faire aux hommes aucun mal,

Et de vivre pourtant. Fais ça. Je t’en défie.

Roi, ce n’est pas de trop cette philosophie ;

Je poursuis.

Je prétends que je vaux mieux que toi,

Que tous ; et je le prouve, à toi foule, à vous roi.

J’ai remarqué que l’homme, infirme et pâle ébauche,

N’a rien que la main droite, et tout au plus la gauche,

Ce qui fait que toi, prince, homme, auguste animal,

Tu portes bien la force et la justice mal ;

Alors j’ai médité, voulant dépasser l’homme ;

Et, sûr de mon bon droit, mais d’emphase économe,

Bienveillant, point hâbleur, discret sous le ciel bleu,

Réparateur obscur des lacunes de Dieu,

À force de songer et de vouloir, à force

De sonder toute chose au delà de l’écorce,

Prince, et d’étudier à fond le cœur humain,

J’ai fini par avoir une troisième main.

Celle qu’on ne voit pas. La bonne. Tel est, sire,

Mon art. Le résultat, voleur. Masque de cire,

Fantôme, ombre, poussière et cendre, majesté,

As-tu compris ? Ô rois, vous êtes un côté ;

Je suis l’autre. Je suis l’homme d’esprit, le maître

Du crépuscule obscur, du risque, du peut-être,

Du néant, du passant, du souffle aérien ;

Je possède ce tout que vous appelez rien ;

Je combine le vent avec la destinée ;

Et j’existe. Mon âme est vers l’azur tournée

Et songeant qu’après tout, dans ce monde gueusard,

Je suis un becqueteur paisible du hasard,

Que mes dents ne sont pas des dents inexorables,

Que je ne répands point le sang des misérables

Comme un juge, comme un bourreau, comme un soldat,

Songeant que de zéro je suis le candidat,

Que mon ambition, sans haine et sans durée,

Plane sur les humains d’une aile modérée

Et s’arrête à l’endroit où s’achève ma faim,

Et que je ne fais rien que ce que font enfin

Les gais oiseaux du ciel sous l’orme et sous l’érable,

Pour n’être point méchant je me sens vénérable.

Oui, je suis un mortel doué de facultés

Que n’ont pas bien des rois dans le marbre sculptés ;

Un baïoque, métal inerte, simple cuivre,

S’il me sent là, devient vivant, cherche à me suivre,

Et la monnaie en moi voit son Pygmalion ;

Et les sous des bourgeois qui sans rébellion,

Sans bruit, reconnaissant un chef à mon approche,

Les quittent pour venir tendrement dans ma poche,

Représentent, seigneur, de ma part tant de soins,

Tant d’adresse, un si beau scrupule en mes besoins,

Et tant de glissements d’anguille et de couleuvre,

Qu’ils sont chez eux des sous et chez moi des chefs-d’œuvre.

Ah ! quel art que le mien ! Mon collaborateur,

Dieu, qui met le possible, ô prince, à ma hauteur,

Sait tout ce qu’il me faut de calcul, d’industrie,

D’héroïsme, d’aplomb, de haute rêverie,

De sourires au sort bourru, de doux regards

À la fortune, fille aimable aux yeux hagards,

De patience auguste et d’étude acharnée,

Et de travaux, pour faire, au bout d’une journée

De pas errants, d’essais puissants, d’efforts hardis,

Changer de maître à deux ou trois maravédis !

Mais toi, quelle est ta peine ? aucune ; et ton mérite ?

Nul. On croit être grand, quoi ! parce qu’on hérite !

Ton père t’a laissé le monde en s’en allant.

Être né, quel effort ! avoir faim, quel talent !

Téter sa mère, et puis manger un peuple ! Ô prince !

Ton appétit est gros, mais ton génie est mince,

Un beau jour, sous ta pourpre et sous ton cordon bleu,

Trouvant qu’avoir un peuple à toi seul, c’est trop peu,

Tu jettes un regard de douce convoitise

Sur un empire ainsi qu’un bouc sur un cytise.

Tu dis : Si j’empochais le peuple d’à côté ?

Alors, de force, aidé dans ta férocité

Par le prêtre qui fouille au fond du ciel, dévisse

La foudre, et met le Dieu de l’ombre à ton service,

De ton flamboiement noir toi-même t’aveuglant,

Tu saisis, glorieux, sacré, béni, sanglant,

N’importe quel pays qui soit à ta portée ;

Toute la terre tremble et crie épouvantée ;

Toi, tu viens dévorer, tu fais ce qu’on t’apprit ;

Tu ne te mets en frais d’aucun effort d’esprit ;

Tu fais assassiner tout avec nonchalance,

À coups d’obus, à coups de sabre, à coups de lance.

C’est simple. Eh bien, tu viens prendre une nation,

Voilà tout. N’es-tu pas l’extermination,

Le droit divin, l’élu qu’un fakir, un flamine,

Un bonze, a frotté d’huile et mis dans de l’hermine !

Va, prends. Les hommes sont ta chose. Alors cités,

Fleuves, monts, bois tremblants d’un vent sombre agités,

Les plaines, les hameaux, tant pis s’ils sont en flammes,

Les berceaux, les foyers sacrés, l’honneur des femmes,

Tu mets sur tout cela tes ongles monstrueux ;

Et l’église te brûle un encens tortueux,

Et le doux tedeum éclaire avec des cierges

Le meurtre des enfants et le viol des vierges ;

Et tout ce qui n’est pas gisant est à genoux.

Moi, pendant ce temps-là je rôde, calme et doux.

Telle est notre nuance, ô le meilleur des princes,

Je conquiers des liards, tu voles des provinces.

V. « Qu’est-ce que ce cercueil »

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Qu’est-ce que ce cercueil déposé sur deux chaises ?

C’est Charles premier, roi. Les communes anglaises

Ont fait ce monument de justice. Et quel est

Cet homme à l’œil sévère, au rude gantelet,

Qui s’avance pensif vers la bière hagarde,

Soulève le couvercle effrayant, et regarde ?

C’est Cromwell. Il fut grand ; tout devant lui trembla.

Soit ; nous ne voulons plus de ces spectacles-là.

C’est grand dans le passé ; c’est mauvais dans notre âge.

Quoiqu’un reste de nuit nous souille et nous outrage,

Désormais, ô vivants, nous avons fait ce pas,

Il faut aux nations un sauveur qui n’ait pas

De curiosité pour les têtes coupées ;

Nous rejetons la hache au tas noir des épées ;

Nous l’abhorrons ; il faut aux hommes maintenant

Un libérateur pur, apaisé, rayonnant,

Qui ne soit pas vampire en même temps qu’archange,

Et qui n’ait pas au front, en tirant de la fange

Les peuples de misère et d’opprobre couverts,

La sinistre lueur des cercueils entr’ouverts.

VI. « Je marchais au hasard »

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Je marchais au hasard, devant moi, n’importe où ;

Et je ne sais pourquoi je songeais à Coustou

Dont la blanche bergère, au seuil des Tuileries,

Faite pour tant d’amour, a vu tant de furies.

Que de crimes commis dans ce palais ! hélas !

Les sculpteurs font voler marbre et pierre en éclats

Et font sortir des blocs dieux et déesses nues

Qui peuplent des jardins les longues avenues.

Ô

fantômes sacrés ! ô spectres radieux !

Leur front serein contemple et la terre et les cieux ;

Le temps n’altère pas leurs traits indélébiles ;

Ils ont cet air profond des choses immobiles ;

Ils ont la nudité, le calme et la beauté ;

La nature en secret sent leur divinité ;

Les pleurs mystérieux de l’aube les arrosent.

Et je ne comprends pas comment les hommes osent,

Eux dont l’esprit n’a rien que d’obscures lueurs,

Montrer leur cœur difforme à ces marbres rêveurs.

VII. Aux rois

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I

Est-ce que vous croyez que nous qui sommes là,

Nous que de tout son poids toujours l’ombre accabla,

Nous le noir genre humain farouche, nous la plèbe,

Nous, les forçats du sol, les captifs de la glèbe,

Nous qui, de lassitude expirants, n’avons droit

Qu’à la faim, à la soif, à l’indigence, au froid,

Qui, tués de travail, agonisons pour vivre,

Nous qu’à force d’horreur le destin sombre enivre ;

Est-ce que vous croyez que nous vous aimons, vous !

Nous vassaux, vous les rois ! nous moutons, vous les loups ?

Ah ! vraiment, ce serait curieux que des hommes

Hideux, désespérés, hagards comme nous sommes,

Nus sous leurs toits infects et leurs haillons crasseux,

Se prissent de tendresse et d’extase pour ceux

Qui les mangent, pour ceux dont leur chair est la proie,

Qui construisent avec leur douleur de la joie,

Et qui, repus, gorgés, triomphants, gais, charmants,

Bâtissent des palais avec leurs ossements !

Vous fourmillez sur nous ! vous pullulez horribles !

Ce serait un miracle à mettre dans les bibles

Que nous vous bénissions pour être dévorants

À nos dépens ; qu’un peuple eût le goût des tyrans,

Qu’une nation fût de sa honte complice,

Que la suppliciée admirât le supplice

Comme une femme adore et baise son époux,

Et qu’un lion devînt amoureux de ses poux !

Vos vices, ô tyrans, ont pour lustre vos crimes ;

Quand les rois, débauchés, ivrognes, bas, infimes,

Se sentent dégradés et vils à tous les yeux,

Vite en guerre ! et voilà des hommes glorieux !

C’est avec notre sang que leur fange se lave.

Par vous l’homme est reptile et le peuple est esclave ;

Car par vous, j’en atteste ici le bleu matin,

J’en atteste l’affreux mystère du destin

Qui pèse sur nous tous et qui nous environne,

Par vous, les porte-sceptre et les porte-couronne,

Par vous, les tout-puissants et les forts, c’est par vous

Que nous avons l’infâme écorchure aux genoux,

Que nous sommes abjects, sinistres, incurables,

Et que notre misère est faite, ô misérables !

Aussi, je vous le dis, rois, nous vous détestons !

Nous rampons dans la cave éternelle à tâtons,

Notre prunelle luit, nous sommes dans nos antres,

Maigres, pensifs, avec nos petits sous nos ventres,

Et nous songeons à vous, les rois et les barons,

Et nous vous exécrons et nous vous abhorrons !

Mais nous sommes pourtant façonnés de la sorte

Que demain, s’il advient, rois, que l’un de vous sorte

Tout à coup de la nuit avec un astre au front,

S’il est pour secourir son pays brave et prompt,

Ou s’il chante, toujours jeune et beau, malgré l’âge,

S’il est le roi David, s’il est le roi Pélage,

Nous sommes éblouis ! les oublis, les pardons,

Nous remplissent le cœur, et nous ne demandons

Rien à celui-là, rien ! Malgré notre souffrance,

S’il est grand par l’idée ou par la délivrance,

Nous l’aimons ! nous aimons sa lyre ! nous aimons

Son glaive flamboyant dans l’ombre sur les monts !

Nous pourrions lui garder rancune de vous autres ;

Mais non, nous devenons ses soldats, ses apôtres,

Ses légions, son camp, sa tribu, ses amis.

Nous lui sommes acquis, nous lui sommes soumis,

Il peut faire de nous ce qu’il veut. Dans notre âme

Nous voyons nos cités et nos hameaux en flamme

Sauvés par ce vengeur qui chasse l’étranger ;

Ou nous sentons au fond de nos haines plonger

L’hymne de paix sorti d’une bouche divine,

Notre cœur s’ouvre au chant sublime où l’on devine

Tout cet immense amour par qui le monde vit ;

Et nous suivons Pélage et nous suivons David !

Oui, pour que l’un de vous, bien qu’en nous tout réclame ;

Fasse fondre l’hiver que nous avons dans l’âme,

Pour qu’un de nos tyrans devienne un de nos dieux,

Pour que nous, qui souffrons sous le ciel radieux,

Nous fils du désespoir et fils de la patrie,

Nous servions l’un de vous avec idolâtrie,

Une chose suffit, c’est qu’on lui voie au poing

Le fer que l’étranger insolent n’attend point,

Ou que sa grande voix verse au cœur l’harmonie ;

C’est qu’il soit un héros ou qu’il soit un génie !

Rois, nous ne sommes pas plus méchants que cela.

C’est pourtant vrai ! toujours, quand un prince brilla,

Quand il eut un rayon quelconque sur la tête,

L’immense peuple altier, puissant, auguste, et bête,

S’est fait son serviteur, son chien, son courtisan.

Mais celui-ci, qu’est-il ? qu’a-t-il fait ? parlons-en.

Il est né. Bien ? Non, mal. C’est mal naître qu’entendre

Tout petit vous parler avec une voix tendre

Ceux que l’homme connaît par leur rugissement ;

C’est mal naître, c’est naître épouvantablement

Qu’être dans son berceau léché d’une tigresse ;

Par sa croissance, hélas ! donner de l’allégresse

À l’hyène, et donner de la crainte à l’agneau,

C’est mal croître, être fait de bronze, être un anneau

De la chaîne de rois que l’humanité traîne,

C’est triste ; et ce n’est point, certe, une aube sereine

Que celle qui voit naître un tyran ! Celui-ci.

Donc, mal né, vécut mal. Les gueux ont pour souci

De voler des liards, il vola des provinces.

Il a fait ce que font à peu près tous les princes,

Il a mangé, dormi, bu, tué devant lui ;

Il a régné féroce au hasard de l’ennui ;

Il fut l’homme qui frappe, opprime, égorge, exile ;

Ce fut un scélérat, ce fut un imbécile.

J’en parle simplement comme on en doit parler.

La mort savait son nom et vient de l’appeler ;

Il est là. Le tombeau, c’est l’endroit difficile ;

Ce n’est point un cachot, ce n’est point un asile ;

C’est le lieu sombre où nul n’est plus en sûreté ;

Le rendez-vous du fourbe avec la vérité,

Le rendez-vous de l’homme avec la conscience.

C’est là que l’inconnu perd enfin patience.

Vous autres vous vivez ; mais l’âme, sans le corps,

Est nue et tremble ; il faut qu’elle écoute. En dehors

Des bonnes actions qu’ils peuvent avoir faites,

S’ils ne sont ni docteurs, ni mages, ni prophètes,

Je n’ai pas de raison pour respecter les morts.

Honte aux vils trépassés que hante le remords,

Mêlé dans leur sépulcre au miasme insalubre !

Le fantôme est là seul sous le plafond lugubre,

Je m’ajoute aux vautours, je m’ajoute aux corbeaux.

Je sais que ce n’est point un de ces grands tombeaux

Où Rachel songe, où Jean médite, où pleure Électre,

Je me dresse, et je crache à la face du spectre.

II

N’opposez à ce qui se passe

Ni vos néants, ni vos grandeurs.

Laissez en paix les profondeurs.

L’ombre travaille dans l’espace.

Que fait-elle ? Vous le saurez.

Derrière l’horizon, la nue

Monte, et l’on entend la venue

D’événements démesurés.

L’humanité marche et s’éclaire ;

Le progrès est l’immense aimant ;

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