La Légende des siècles (page 29)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

De misérables, vieux, jeunes, toute une foule,

Dans Sienne où la fierté des grands siècles s’écroule.

Tous les murs sont criblés de biscayens de fer.

Le massacre est fini ; mais un reste d’enfer

Est sur la ville, en proie aux cohortes lombardes.

La fumée encor flotte aux gueules des bombardes ;

Et l’horreur du combat, des chocs et des assauts

Est visible partout, dans les rouges ruisseaux,

Et dans l’effarement des morts, faces farouches ;

On dirait que les cris sont encor dans les bouches,

On dirait que la foudre est encor dans les yeux,

Tant les cadavres sont vivants et furieux.

Cependant les marchands ont rouvert leurs boutiques.

Des gens quelconques vont et viennent ; domestiques,

Patrons, clercs, artisans, chacun a son souci ;

Chacun a son regard qui dit : — C’est bien ainsi.

Finissons-en. Silence ! un nouveau maître arrive. —

L’indifférence aux morts qu’on a, pourvu qu’on vive,

L’acceptation froide et calme des affronts,

Cette lâcheté-là se lit sur tous les fronts.

— Pourquoi ces vanupieds sortaient-ils de leurs sphères ?

Ils sont morts. C’est bien fait. Nous avons nos affaires.

Les rois qui sont un peu tyrans sont presque dieux.

Nous serons muselés et rudoyés ; tant mieux.

Enterrons. Oublions. Et parlons d’autre chose. —

Ainsi le vieux troupeau bourgeois raisonne et glose.

Et tous sont apaisés, et beaucoup sont contents.

Seul, un homme, — on dirait qu’il a près de cent ans

Et qu’il n’en a pas vingt, et qu’un astre est son âme,

À voir son front de neige, à voir ses yeux de flamme, —

Cet homme, moins semblable aux vivants qu’aux aïeux,

Rôde, et, quand il s’arrête, il n’a plus dans les yeux

Qu’un vague reste obscur de lueurs disparues,

Tant il songe et médite ! et les passants des rues,

Voyant ce noir rêveur qui vient on ne sait d’où,

Disent : C’est un génie ; et d’autres : C’est un fou.

L’un crie : Alighieri ! c’est lui ! c’est l’homme-fée

Qui revient des enfers comme en revint Orphée ;

Orphée a vu Pluton et Dante a vu Satan,

Il arrive de chez les morts ; Dante, va-t’en !

L’autre dit : Ce n’est pas Dante, c’est Jérémie.

La plainte a presque peur d’avoir été gémie,

Et se cache devant le vainqueur irrité ;

Mais cet homme est un tel spectre dans la cité

Qu’il semble effrayant même à la horde ennemie ;

Et pourtant ce n’est point Dante ni Jérémie ;

C’est simplement le vieux comte Félibien

Qui ne croit que le vrai, qui ne veut que le bien,

Et par qui fut fondé le collége de Sienne ;

Il porte haut la tête étant une âme ancienne,

Et fait trembler ; cet homme affronte les vainqueurs ;

Mais, dans l’écroulement des esprits et des cœurs,

On le hait ; le meilleur semble aux lâches le pire,

Et celui qui n’a pas d’épouvante en inspire.

Qu’importe à ce passant ? Dans ce vil guet-apens,

Les uns étant gisants et les autres rampants,

Les uns étant la tombe et les autres la foule,

Il est le seul debout ; il songe ; le sang coule,

Le sang fume, le sang est partout ; sombre, il va.

Tout à coup au détour de la Via Corva,

Il aperçoit dans l’ombre une femme inconnue ;

Une morte étendue à terre toute nue,

Corps terrible aux regards de tous prostitué

Et dont le ventre ouvert montre un enfant tué.

Alors il crie : — Ô ciel ! un enfant ! guerre affreuse !

Où donc s’arrêtera le gouffre qui se creuse ?

Massacrer l’inconnu, l’enfant encor lointain !

Supprimer la promesse obscure du destin !

Mais on poussera donc l’horreur jusqu’au prodige !

Mais vous êtes hideux et stupides, vous dis-je !

Mais c’est abominable, ô ciel ! ciel éclatant !

Et les bêtes des bois n’en feraient pas autant !

Qu’on ait tort et raison des deux côtés, qu’on fasse

Au fond le mal, croyant bien faire à la surface,

Vous êtes des niais broyant des ignorants,

Cette justice-là, c’est bien, je vous la rends ;

Je vous hais et vous plains. Mais, quoi ! quand l’empyrée

Attend du nouveau-né l’éclosion sacrée,

Quoi ! ces soldats, ces rois, sans savoir ce qu’ils font,

Touchent avec leur main sanglante au ciel profond !

Ils interrompent l’ombre ébauchant son ouvrage !

Ils veulent en finir d’un coup, et dans leur rage

D’avoir bien fait justice, et d’avoir bien vaincu,

Ils vont jusqu’à tuer ce qui n’a pas vécu !

Mais, bandits, laissez donc au moins venir l’aurore !

Brutes, vous châtiez ce qui n’est pas encore !

La femme que voilà morte sur le pavé,

Qui cachait dans son sein l’enfant inachevé,

L’avenir, l’écheveau des jours impénétrables,

Était de droit divin parmi vous, misérables ;

Car la maternité, c’est la grande action.

Sachez qu’on doit avoir la même émotion

Devant Ève portant les races inconnues

Que devant l’astre immense entrevu dans les nues ;

Sachez-le, meurtriers ! les respects sont pareils

Pour la femme et le ciel, l’abîme des soleils

Étant continué par le ventre des mères.

Rois, le vrai c’est l’enfant ; vous êtes des chimères.

Ah ! maudits ! Mais voyons, réfléchissez un peu.

Crime inouï ! l’enfant arrive en un milieu

Ignoré, parmi nous, il sort des sphères vierges ;

Il quitte les soleils remplacés par vos cierges ;

Sa mère qui le sent remuer, s’attendrit ;

Il n’est pas encor l’homme, il est déjà l’esprit,

Il cherche à deviner sa nouvelle patrie,

Et dans le bercement de cette rêverie

Où tout l’azur divin est vaguement mêlé,

Voilà que, brusque, affreux, de mitraille étoilé,

L’assassinat, au fond de ce flanc qu’on vénère,

Entre avec le fracas infâme du tonnerre,

Et se rue et s’abat, monstrueux ennemi,

Sur le pauvre doux être, ange encor endormi !

Qu’est-ce que ce réveil sans nom, et cette tombe

Ouverte par l’orfraie horrible à la colombe !

Ah ! prêtres, qu’a domptés César, vous qu’à leurs plis

Toutes les actions des grands ont assouplis,

Vous qui leur amenez chez eux cette servante,

La prière, et mettez le Te Deum en vente,

Vous qui montrez devant les rois le Tout-Puissant

Agenouillé, lavant les pavés teints de sang,

Vous qui pourtant parfois, fronts chauves, barbes grises,

Avez des tremblements dans vos mornes églises

Et sentez que la tombe est peut-être un cachot,

Prêtres, que pensez-vous qui se passe là-haut,

Dans l’abîme du vrai sans fond, dans le mystère,

Dans le sombre équilibre ignoré, quand la terre

Sinistre, renvoyant l’innocence au ciel bleu,

Jette une petite âme épouvantée à Dieu !

II

LE CRAPAUD

Que savons-nous ? Qui donc connaît le fond des choses ?

Le couchant rayonnait dans les nuages roses ;

C’était la fin d’un jour d’orage, et l’occident

Changeait l’ondée en flamme en son brasier ardent ;

Près d’une ornière, au bord d’une flaque de pluie,

Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie ;

Grave, il songeait ; l’horreur contemplait la splendeur.

(Oh ! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur ?

Hélas ! le bas-empire est couvert d’Augustules,

Les césars de forfaits, les crapauds de pustules,

Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils.)

Les feuilles s’empourpraient dans les arbres vermeils ;

L’eau miroitait, mêlée à l’herbe, dans l’ornière :

Le soir se déployait ainsi qu’une bannière ;

L’oiseau baissait la voix dans le jour affaibli ;

Tout s’apaisait, dans l’air, sur l’onde ; et, plein d’oubli,

Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,

Doux, regardait la grande auréole solaire ;

Peut-être le maudit se sentait-il béni ;

Pas de bête qui n’ait un reflet d’infini ;

Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche

L’éclair d’en-haut, parfois tendre et parfois farouche ;

Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,

Qui n’ait l’immensité des astres dans les yeux.

Un homme qui passait vit la hideuse bête,

Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête ;

C’était un prêtre ayant un livre qu’il lisait ;

Puis une femme, avec une fleur au corset,

Vint et lui creva l’œil du bout de son ombrelle ;

Et le prêtre était vieux, et la femme était belle ;

Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel.

— J’étais enfant, j’étais petit, j’étais cruel ; —

Tout homme sur la terre, où l’âme erre asservie,

Peut commencer ainsi le récit de sa vie.

On a le jeu, l’ivresse et l’aube dans les yeux,

On a sa mère, on est des écoliers joyeux,

De petits hommes gais, respirant l’atmosphère

À pleins poumons, aimés, libres, contents, que faire

Sinon de torturer quelque être malheureux ?

Le crapaud se traînait au fond du chemin creux.

C’était l’heure où des champs les profondeurs s’azurent ;

Fauve, il cherchait la nuit ; les enfants l’aperçurent

Et crièrent : « Tuons ce vilain animal,

Et, puisqu’il est si laid, faisons-lui bien du mal ! »

Et chacun d’eux, riant, — l’enfant rit quand il tue, —

Se mit à le piquer d’une branche pointue

Élargissant le trou de l’œil crevé, blessant

Les blessures, ravis, applaudis du passant ;

Car les passants riaient ; et l’ombre sépulcrale

Couvrait ce noir martyr qui n’a pas même un râle,

Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait

Sur ce pauvre être ayant pour crime d’être laid ;

Il fuyait ; il avait une patte arrachée ;

Un enfant le frappait d’une pelle ébréchée ;

Et chaque coup faisait écumer ce proscrit

Qui, même quand le jour sur sa tête sourit,

Même sous le grand ciel, rampe au fond d’une cave ;

Et les enfants disaient : « Est-il méchant ! il bave ! »

Son front saignait, son œil pendait ; dans le genêt

Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait ;

On eût dit qu’il sortait de quelque affreuse serre ;

Oh ! la sombre action ! empirer la misère !

Ajouter de l’horreur à la difformité !

Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté,

Il respirait toujours ; sans abri, sans asile,

Il rampait ; on eût dit que la mort difficile

Le trouvait si hideux qu’elle le refusait ;

Les enfants le voulaient saisir dans un lacet,

Mais il leur échappa, glissant le long des haies ;

L’ornière était béante, il y traîna ses plaies

Et s’y plongea, sanglant, brisé, le crâne ouvert,

Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert,

Lavant la cruauté de l’homme en cette boue ;

Et les enfants, avec le printemps sur la joue,

Blonds, charmants, ne s’étaient jamais tant divertis ;

Tous parlaient à la fois, et les grands aux petits

Criaient : « Viens voir ! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre,

Allons pour l’achever prendre une grosse pierre ! »

Tous ensemble, sur l’être au hasard exécré,

Ils fixaient leurs regards, et le désespéré

Regardait s’incliner sur lui ces fronts horribles.

— Hélas ! ayons des buts, mais n’ayons pas de cibles ;

Quand nous visons un point de l’horizon humain,

Ayons la vie, et non la mort, dans notre main. —

Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase ;

C’était de la fureur et c’était de l’extase ;

Un des enfants revint, apportant un pavé,

Pesant, mais pour le mal aisément soulevé,

Et dit : « Nous allons voir comment cela va faire. »

Or, en ce même instant, juste à ce point de terre,

Le hasard amenait un chariot très-lourd

Traîné par un vieux âne écloppé, maigre et sourd ;

Cet âne harassé, boiteux et lamentable,

Après un jour de marche approchait de l’étable ;

Il roulait la charrette et portait un panier ;

Chaque pas qu’il faisait semblait l’avant-dernier ;

Cette bête marchait, battue, exténuée ;

Les coups l’enveloppaient ainsi qu’une nuée ;

Il avait dans ses yeux voilés d’une vapeur

Cette stupidité qui peut-être est stupeur,

Et l’ornière était creuse, et si pleine de boue

Et d’un versant si dur, que chaque tour de roue

Était comme un lugubre et rauque arrachement ;

Et l’âne allait geignant et l’ânier blasphémant ;

La route descendait et poussait la bourrique ;

L’âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique,

Dans une profondeur où l’homme ne va pas.

Les enfants, entendant cette roue et ce pas,

Se tournèrent bruyants et virent la charrette :

« Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête !

Crièrent-ils. Vois-tu, la voiture descend

Et va passer dessus, c’est bien plus amusant. »

Tous regardaient.

Tous regardaient. Soudain, avançant dans l’ornière

Où le monstre attendait sa torture dernière,

L’âne vit le crapaud, et, triste, — hélas ! penché

Sur un plus triste, — lourd, rompu, morne, écorché,

Il sembla le flairer avec sa tête basse ;

Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce ;

Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant

Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang,

Résistant à l’ânier qui lui criait : Avance !

Maîtrisant du fardeau l’affreuse connivence,

Avec sa lassitude acceptant le combat,

Tirant le chariot et soulevant le bât,

Hagard, il détourna la roue inexorable,

Laissant derrière lui vivre ce misérable ;

Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.

Alors, lâchant la pierre échappée à sa main,

Un des enfants-celui qui conte cette histoire —

Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire,

Entendit une voix qui lui disait : Sois bon !

Bonté de l’idiot ! diamant du charbon !

Sainte énigme ! lumière auguste des ténèbres !

Les célestes n’ont rien de plus que les funèbres

Si les funèbres, groupe aveugle et châtié,

Songent, et, n’ayant pas la joie, ont la pitié.

Ô spectacle sacré ! l’ombre secourant l’ombre,

L’âme obscure venant en aide à l’âme sombre,

Le stupide, attendri, sur l’affreux se penchant ;

Le damné bon faisant rêver l’élu méchant !

L’animal avançant lorsque l’homme recule !

Dans la sérénité du pâle crépuscule,

La brute par moments pense et sent qu’elle est sœur

De la mystérieuse et profonde douceur ;

Il suffit qu’un éclair de grâce brille en elle

Pour qu’elle soit égale à l’étoile éternelle ;

Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las,

Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats,

Fait quelques pas de plus, s’écarte et se dérange

Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange,

Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton,

Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon.

Tu cherches, philosophe ? Ô penseur, tu médites ?

Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites ?

Crois, pleure, abîme-toi dans l’insondable amour !

Quiconque est bon voit clair dans l’obscur carrefour ;

Quiconque est bon habite un coin du ciel. Ô sage,

La bonté qui du monde éclaire le visage,

La bonté, ce regard du matin ingénu,

La bonté, pur rayon qui chauffe l’Inconnu,

Instinct qui dans la nuit et dans la souffrance aime,

Est le trait d’union ineffable et suprême

Qui joint, dans l’ombre, hélas ! si lugubre souvent,

Le grand ignorant, l’âne, à Dieu le grand savant.

LE DÉTROIT DE L’EURIPE

Il faisait nuit ; le ciel sinistre était sublime ;

La terre offrait sa brume et la mer son abîme.

Voici la question qui se posait devant

Des hommes secoués par l’onde et par le vent :

Faut-il fuir le détroit d’Euripe ? Y faut-il faire

Un front terrible à ceux que le destin préfère,

Et qui sont les affreux conquérants sans pitié ?

Ils ont une moitié, veulent l’autre moitié,

Et ne s’arrêteront qu’ayant toute la terre.

Demeurer, ou partir ? Choix grave. Angoisse austère.

Les chefs délibéraient sur un grand vaisseau noir ;

Bien que ce ne soit pas la coutume d’avoir

Des colloques la nuit entre les capitaines,

La guerre ayant déjà des chances incertaines,

Et l’ombre ne pouvant dans les camps soucieux,

Qu’ajouter à la nuit des cœurs la nuit des cieux,

Bien que l’heure lugubre où le prêtre médite

Soit aux discussions des soldats interdite,

On était en conseil, vu l’urgence. Il fallait

Savoir si l’on peut prendre une hydre en un filet,

Et la Perse en un piège, et forcer les passages

De l’Euripe malgré l’abîme et les présages.

Les hommes ont l’énigme éternelle autour d’eux.

Devait-on accepter un combat hasardeux ?

Les nefs étaient à l’ancre autour du grand navire.

Les mâts se balançaient sur le flot qui chavire,

L’aquilon remuait l’eau que rien ne corrompt ;

Et sur la poupe altière où veillaient, casque au front,

Les archers de Platée, hommes de haute taille,

Thémistocle, debout en habit de bataille,

Cherchant à distinguer dans l’ombre des lueurs,

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