La Légende des siècles (page 30)
Parlait aux commandants de la flotte, rêveurs.
— Eurybiade, à qui Pallas confie Athène,
Noble Adymanthe, fils d’Ocyre, capitaine
De Corinthe, et vous tous, princes et chefs, sachez
Que les dieux sont sur nous à cette heure penchés ;
Tandis que ce conseil hésite, attend, varie,
Je vois poindre une larme aux yeux de la patrie ;
La Grèce en deuil chancelle et cherche un point d’appui.
Rois, je sais que tout ment, demain trompe aujourd’hui,
Le jour est louche, l’air est fuyant, l’onde est lâche ;
Le sort est une main qui nous tient, puis nous lâche ;
J’estime peu la vague instable ; mais je dis
Qu’un gouffre est moins souvent sous des pieds plus hardis
Et qu’il faut traiter l’eau comme on traite la vie,
Avec force et dédain ; et, n’ayant d’autre envie
Que la bataille, ô Grecs, je la voudrais tenter !
Il est temps que les cœurs renoncent à douter,
Et tout sera perdu, peuple, si tu n’opposes
La fermeté de l’homme aux trahisons des choses.
Nous sommes de fort près par Némésis suivis,
Tout penche, et c’est pourquoi je vous dis mon avis.
Restons dans ce détroit. Ce qui me détermine,
C’est de sauver Mégare, Égine et Salamine,
Et je trouve prudent en même temps que fier
De protéger la terre en défendant la mer.
L’immense roi venu des ténèbres profondes
Est sur le tremblement redoutable des ondes,
Qu’il y reste, et luttons corps à corps. Rois, je veux
Prendre aux talons celui qui nous prend aux cheveux,
Et frapper cet Achille à l’endroit vulnérable.
Que l’augure, appuyé sur son sceptre d’érable,
Interroge le foie et le cœur des moutons,
Et tende dans la nuit ses deux mains à tâtons,
C’est son affaire ; moi soldat, j’ai pour augure
Le Glaive, et c’est par lui que je me transfigure.
Combattre, c’est démence ? Ah ! soyons insensés !
Je sais bien que ce prince est effrayant, je sais
Que du vaisseau qu’il monte un démon tient la barre ;
Ces Mèdes sont hideux, et leur flotte barbare
Fait fuir éperdûment la flottante Délos ;
Ils ont bouleversé la mer, troublé ses flots,
Et dispersé si loin devant eux les écumes
Que l’eau de l’Hellespont va se briser à Cumes ;
Je sais cela. Je sais aussi qu’on peut mourir.
Un prêtre.
Ce n’est point pour l’Hadès, trop pressé de s’ouvrir,
Que la nature, source et principe des choses,
Tend sa triple mamelle à tant de bouches roses ;
Elle n’a point pour but le monstrueux tombeau ;
Elle hait l’affreux Mars soufflant sur son flambeau ;
Tendre, elle donne, au seuil des jours pleins de chimères,
Pour berceuse aux enfants l’espérance des mères,
Et le glaive farouche est par elle abhorré
Quand elle fait jaillir des seins le lait sacré.
Thémistocle.
Prêtre, je sais cela. Mais la patrie existe.
Pour les vaincus, la lutte est un grand bonheur triste
Qu’il faut faire durer le plus longtemps qu’on peut.
Tâchons de faire au fil des Parques un tel nœud
Que leur fatal rouet déconcerté s’arrête.
Ici nous couvrons tout, de l’Eubée à la Crète ;
C’est donc ici qu’il faut frapper ce roi, contraint
De confier sa flotte au détroit qui l’étreint ;
Nous sommes peu nombreux, mais profitons de l’ombre ;
La grande audace peut cacher le petit nombre,
Et d’ailleurs à la mort nous irons radieux.
Montrons nos cœurs vaillants à ce grand ciel plein d’yeux.
Si l’abîme est obscur, les étoiles sont claires ;
Les heures noires sont de bonnes conseillères,
Ô rois, et je reçois volontiers de la nuit
L’avis sombre qui fait que l’ennemi s’enfuit.
Par le tombeau béant je me laisse convaincre ;
Consentir à mourir c’est consentir à vaincre ;
La tombe est la maison du pâle sphinx guerrier
Qui promet un cyprès et qui donne un laurier ;
Elle se ferme au brave osant heurter sa porte ;
Car, devant un héros, la mort est la moins forte.
C’est pourquoi ceux qui sont imprudents ont raison.
Les deux mille vaisseaux qu’on voit à l’horizon
Ne me font pas peur. J’ai nos quatre cents galères,
L’onde, l’ombre, l’écueil, le vent, et nos colères.
Il est temps que les dieux nous aident, et d’ailleurs
Nous serons pires, nous, s’ils ne sont pas meilleurs.
Nous les ferons rougir de nous trahir. Le sage,
C’est le hardi. Vaincu, moi, je crache au visage
Du destin ; et, vainqueur, et mon pays sauvé,
J’entre au temple et je baise à genoux le pavé.
Combattons. —
Combattons. — Comme s’ils entendaient ces paroles
Les vaisseaux secouaient aux vents leurs banderolles ;
Deux jours après, à l’heure où l’aube se leva,
Les chevaux du soleil dirent : Xercès s’en va !
LE GÉANT, AUX DIEUX
LE GÉANT.
Un mot. Si par hasard il vous venait l’idée
Que cette herbe où je dors, de rosée inondée,
Est faite pour subir n’importe quel pied nu,
Et que ma solitude est au premier venu,
Si vous pensiez entrer dans l’ombre où je séjourne
Sans que ma grosse tête au fond des bois se tourne,
Si vous vous figuriez que je vous laisserais
Tout déranger, percer des trous dans mes forêts,
Ployer mes vieux sapins et casser mes grands chênes,
Mettre à la liberté de mes torrents des chaînes,
Chasser l’aigle, et marcher sur mes petites fleurs ;
Que vous pourriez venir faire les enjôleurs
Chez les nymphes des bois qui ne sont que des sottes,
Que vous pourriez le soir amener dans mes grottes
La Vénus avec qui tous vous vous mariez,
Que je n’ai pas des yeux pour voir, que vous pourriez
Vous vautrer sur mes joncs où les dragons des antres
Laissent en s’en allant la trace de leurs ventres,
Que vous pourriez salir la pauvre source en pleurs,
Que je vous laisserais, ainsi que des voleurs,
Aller, venir, rôder dans la grande nature ;
Si vous imaginiez cette étrange aventure
Qu’ici je vous verrais rire, semer l’effroi,
Faire l’amour, vous mettre à votre aise chez moi,
Sans des soulèvements énormes de montagnes,
Et sans vous traiter, vous, princes, et vos compagnes,
Comme les ours qu’au fond des halliers je poursuis,
Vous me croiriez plus bête encor que je ne suis !
JUPITER.
Calme-toi.
VÉNUS.
Calme-toi.Nous avons dans l’Olympe des chambres,
Bonhomme.
LE GÉANT.
Bonhomme.Oui, je sais bien, parce que j’ai des membres
Vastes, et que les doigts robustes de mes pieds
Semblent sur l’affreux tronc des saules copiés,
Parce que mes talons sont tout noirs de poussière,
Parce que je suis fait de la pâte grossière
Dont est faite la terre auguste et dont sont faits
Les grands monts, ces muets et sacrés portefaix,
Vu que des plus vieux rocs j’ai passé les vieillesses,
Et que je n’ai pas moi toutes vos gentillesses,
Étant une montagne à forme humaine, au fond
Du gouffre, où l’ombre avec les pierres me confond,
Vu que j’ai l’air d’un bloc, d’une tour, d’un décombre,
Et que je fus taillé dans l’énormité sombre,
Je passe pour stupide. On rit de moi, vraiment,
Et l’on croit qu’on peut tout me faire impunément.
Soit. Essayez. Tâtez mon humeur endurante.
Combien de dards avait le serpent Stryx ? Quarante.
Combien de pieds avait l’hydre Phluse ? Trois cents.
J’ai broyé Stryx et Phluse entre mes poings puissants.
Osez donc ! Ah ! je sens la colère hagarde
Battre de l’aile autour de mon front. Prenez garde !
Laissez-moi dans mon trou plein d’ombre et de parfums.
Que les olympiens ne soient pas importuns,
Car il se pourrait bien qu’on vît de quelle sorte
On les chasse, et comment, pour leur fermer sa porte,
Un ténébreux s’y prend avec les radieux,
Si vous venez ici m’ennuyer, tas de dieux !
I ORPHÉE
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J'atteste Tanaïs, le noir fleuve aux six urnes, Et Zeus qui fait traîner sur les grands chars nocturnes Rhéa par des taureaux et Nyx par des chevaux, Et les anciens géants et les hommes nouveaux, Pluton qui nous dévore, Uranus qui nous crée, Que j'adore une femme et qu'elle m'est sacrée. Le monstre aux cheveux bleus, Poséidon, m'entend ; Qu'il m'exauce. Je suis l'âme humaine chantant, Et j'aime. L'ombre immense est pleine de nuées, La large pluie abonde aux feuilles remuées, Borée émeut les bois, Zéphyre émeut les blés, Ainsi nos cœurs profonds sont par l'amour troublés. J'aimerai cette femme appelée Eurydice, Toujours, partout ! Sinon que le ciel me maudisse, Et maudisse la fleur naissante et l'épi mur ! Ne tracez pas de mots magiques sur le mur.
II SALOMON
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Je suis le roi qu'emplit la puissance sinistre ; Je fais bâtir le temple et raser les cités ; Hiram mon architecte et Charos mon ministre Rêvent à mes côtés ;
L'un étant ma truelle et l'autre étant mon glaive, Je les laisse songer et ce qu'ils font est bien ; Mon souffle monte au ciel plus haut que ne s'élève L'ouragan libyen ;
Dieu même en est parfois remué. Fils d'un crime, J'ai la sagesse énorme et sombre ; et le démon Prendrait, entre le ciel suprême et son abîme, Pour juge Salomon.
C'est moi qui fais trembler et c'est moi qui fais croire ; Conquérant on m'admire, et, pontife, on me suit ; Roi, j'accable ici-bas les hommes par la gloire, Et, prêtre, par la nuit ;
J'ai vu la vision des festins et des coupes Et le doigt écrivant Mané Thécel Pharès, Et la guerre, les chars, les clairons, et les croupes Des chevaux effarés ;
Je suis grand ; je ressemble à l'idole morose ; Je suis mystérieux comme un jardin fermé ; Pourtant, quoique je sois plus puissant que la rose N'est belle au mois de mai,
On peut me retirer mon sceptre d'or qui brille, Et mon trône, et l'archer qui veille sur ma tour, Mais on n'ôtera pas, ô douce jeune fille, De mon âme l'amour ;
On n'en ôtera pas l'amour, ô vierge blonde Qui comme une lueur te mires dans les eaux, Pas plus qu'on n'ôtera de la forêt profonde La chanson des oiseaux.
III ARCHILOQUE
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Le pilote connaît la figure secrète Du fond de la mer sombre entre Zante et la Crète, Le sage médecin connaît le mal qu'on a, Le luthier, par la muse instruit, sait qu'Athana A fait la flûte droite et Pan la flûte oblique ; Moi, je ne sais qu'aimer. Tout ce qu'un mage explique En regardant un astre à travers des cyprès, Dans les bois d'Éleusis la nuit, n'est rien auprès De ce que je devine en regardant Stellyre. Stellyre est belle. Ayez pitié de mon délire, Dieux immortels ! je suis en proie à sa beauté. Sans elle je serais l'Archiloque irrité, Mais elle m'attendrit. Muses, Stellyre est douce. Pour que l'agneau la broute il faut que l'herbe pousse Et que l'adolescent croisse pour être aimé. Par l'immense Vénus le monde est parfumé ; L'amour fait pardonner à l'Olympe la foudre ; L'océan en créant Cypris voulut s'absoudre, Et l'homme adore, au bord du gouffre horrible et vain, La tempête achevée en sourire divin. Stellyre a la gaîté du nid chantant dans l'arbre. Moi qui suis de Paros, je me connais en marbre, Elle est blanche ; et pourtant femme comme Aglaura Et Glycère ; et, rêveur, je sais qu'elle mourra. Tout finit par finir, hélas, même les roses ! Quoique Stellyre, ô dieux, ressemble aux fleurs écloses À l'aurore, en avril, dans les joncs des étangs, Faites, dieux immortels, qu'elle vive longtemps, Car il sort de cette âme une clarté sereine ; Je la veux pour esclave, et je la veux pour reine ; Je suis un cœur dompté par elle, et qui consent ; Et ma haine est changée en amour. Ô passant, Sache que la chanson que voici fut écrite Quand Hipparque chassa d'Athène Onomacrite Parce qu'il parlait bas à des dieux infernaux Pour faire submerger l'archipel de Lemnos.
IV ARISTOPHANE
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Les jeunes filles vont et viennent sous les saules ; Leur chevelure cache et montre leurs épaules ; L'amphore sur leur front ne les empêche pas, Quand Ménalque apparaît, de ralentir leur pas, Et de dire : Salut, Ménalque ! et la feuillée, Par le rire moqueur des oiseaux réveillée, Assiste à la rencontre ardente des amants ; Tant de baisers sont pris sous les rameaux charmants Que l'amphore au logis arrive à moitié vide. L'aïeule, inattentive au fil qu'elle dévide, Gronde : Qu'as-tu donc fait, qui donc t'a pris la main, Que l'eau s'est répandue ainsi sur le chemin ? La jeune fille dit : Je ne sais pas ; et songe. À l'heure où dans les champs l'ombre des monts s'allonge, Le soir, quand on entend des bruits de chars lointains, Il est bon de songer aux orageux destins Et de se préparer aux choses de la vie ; C'est par le peu qu'il sait, par le peu qu'il envie, Que l'homme est sage. Aimons. Le printemps est divin ; Nous nous sentons troublés par les fleurs du ravin, Par l'indulgent avril, par les nids peu moroses, Par l'offre de la mousse et le parfum des roses, Et par l'obscurité des sentiers dans les bois. Les femmes au logis rentrent, mêlant leurs voix, Et plus d'une à causer sous les portes s'attarde. Femme, qui parles mal de ton mari, prends garde, Car ton petit enfant te regarde étonné. Muses, vénérons Pan, de lierre couronné.
V ASCLÉPIADE
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Vous qui marchez, tournant vos têtes inquiètes, Songez-y, le dieu Pan sait toujours où vous êtes. Amants, si vous avez des raisons pour ne pas Laisser voir quelle est l'ombre où se perdent vos pas, Vous êtes mal cachés dans ce bois, prenez garde ; La tremblante forêt songe, écoute et regarde ; À tout ce hallier noir vous donnez le frisson ; Craignez que vos baisers ne troublent le buisson, Craignez le tremblement confus des branches d'arbre ; La nature est une âme, elle n'est pas de marbre ; L'obscur souffle inconnu qui dans ce demi-jour Passe et que vous prenez pour le vent, c'est l'amour ; Et vous êtes la goutte et le monde est le vase. Amants, votre soupir fait déborder l'extase ; Au-dessus de vos fronts les rameaux frémissants Mêlent leurs bruits, leurs voix, leurs parfums, leur encens ; L'émotion au bois profond se communique, Et la fauve dryade agite sa tunique.
VI THÉOCRITE
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Ô belle, crains l'Amour, le plus petit des dieux, Et le plus grand ; il est fatal et radieux ; Sa pensée est farouche et sa parole est douce ; On le trouve parfois accroupi dans la mousse, Terrible et souriant, jouant avec les fleurs ; Il ne croit pas un mot de ce qu'il dit ; les pleurs Et les cris sont mêlés à son bonheur tragique ; Maïa fit la prairie, il fait la géorgique ; L'Amour en tout temps pleure, et triomphe en tout lieu ; La femme est confiante aux baisers de ce dieu, Car ils ne piquent pas, sa lèvre étant imberbe, — Tu vas mouiller ta robe à cette heure dans l'herbe, Lyda, pourquoi vas-tu dans les champs si matin ? Lyda répond : — Je cède au ténébreux destin, J'aime, et je vais guetter Damœtas au passage, Et je l'attends encor le soir, étant peu sage, Quand il fait presque nuit dans l'orme et le bouleau, Quand la nymphe aux yeux verts danse au milieu de l'eau. — Lyda, fuis Damœtas ! — Je l'adore et je tremble. Je ne puis lui donner toutes les fleurs ensemble, Car l'une vient l'automne et l'autre vient l'été ; Mais je l'aime. — Lyda, Lyda, crains Astarté. Cache ton cœur en proie à la sombre chimère. Il ne faut raconter ses amours qu'à sa mère À l'heure matinale où le croissant pâlit, Quand elle se réveille en riant dans son lit.
VII BION
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Allons-nous-en rêveurs dans la forêt lascive. L'amour est une mer dont la femme est la rive, Les saintes lois d'en haut font à ses pieds vainqueurs Mourir le grand baiser des gouffres et des cœurs. Viens, la forêt s'ajoute à l'âme, et Cythérée Devient fauve et terrible en cette horreur sacrée ; Viens, nous nous confierons aux bois insidieux, Et nous nous aimerons à la façon des dieux ; Il faut que l'empyrée aux voluptés se mêle, Et l'aigle, la colombe étant sa sœur jumelle, S'envole volontiers du côté des amants. Les cœurs sont le miroir obscur des firmaments ; Toutes nos passions reflètent les étoiles. Par le déchirement magnifique des voiles La nature constate et prouve l'unité ; Le rayon c'est l'amour, l'astre c'est la beauté. Hyménée ! Hyménée ! allons sous les grands chênes. Ô belle, je te tiens, parce que tu m'enchaînes, Et tu m'as tellement dans tes nœuds enchantés Lié, saisi, que j'ai toutes les libertés ; Je les prends ; tu ne peux t'en plaindre, en étant cause. Si le zéphyr te fâche, alors ne sois plus rose.
VIII MOSCHUS
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Ô nymphes, baignez-vous à la source des bois. Le hallier, bien qu'il soit rempli de sombres voix, Quoiqu'il ait des rochers où l'aigle fait son aire, N'est jamais envahi par l'ombre qui s'accroît Au point d'être sinistre et de n'avoir plus droit À la nudité de Néère.
Néère est belle, douce et pure, et transparaît Blanche, à travers l'horreur de la noire forêt ; Un essaim rôde et parle aux fleurs de la vallée, Un écho dialogue avec l'écho voisin, Qu'est-ce que dit l'écho ? qu'est-ce que dit l'essaim ? Qu'étant nue, elle est étoilée !
Car l'éblouissement des astres est sur toi Quand tu te baignes, chaste, avec ce vague effroi Que toujours la beauté mêle à sa hardiesse, Sous l'arbre où l'œil du faune ardent te cherchera. Tu sais bien que montrer la femme, ô Néèra, C'est aussi montrer la déesse.
Moi, quoique par les rois l'homme soit assombri, Je construis au-dessus de ma tête un abri Avec des branches d'orme et des branches d'yeuse ; J'aime les prés, les bois, le vent jamais captif, Néère et Phyllodoce, et je suis attentif À l'idylle mélodieuse.
Parce que, dans cette ombre où parfois nous dormons, De lointains coups de foudre errent de monts en monts, Parce que tout est plein d'éclairs visionnaires, Parce que le ciel gronde, est-il donc en marchant Défendu de rêver, et d'écouter le chant D'une flûte entre deux tonnerres ?
IX VIRGILE
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Déesses, ouvrez-moi l'Hélicon maintenant. Ô bergers, le hallier sauvage est surprenant ; On y distingue au loin de confuses descentes D'hommes ailés, mêlés à des nymphes dansantes ; Des clartés en chantant passent, et je les suis. Les bois me laissent faire et savent qui je suis. Ô pasteurs, j'ai Mantoue et j'aurai Parthénope ; Comme le taureau-dieu pressé du pied d'Europe, Mon vers, tout parfumé de roses et de lys, A l'empreinte du frais talon d'Amaryllis ; Les filles aux yeux bleus courent dans mes églogues ; Bacchus avec ses lynx, Diane avec ses dogues, Errent, sans déranger une branche, à travers Mes poëmes, et Faune est dans mes antres verts. Quel qu'il soit, et fût-il consul, fût-il édile, Le passant ne pourra rencontrer mon idylle Sans trouble, et, tout à coup, voyant devant ses pas Une pomme rouler et fuir, ne saura pas Si dans votre épaisseur sacrée elle est jetée, Forêts, pour Atalante, ou bien par Galatée. Mes vers seront si purs qu'après les avoir lus Lycoris ne pourra que sourire à Gallus. La forêt où je chante est charmante et superbe ; Je veux qu'un divin songe y soit couché dans l'herbe, Et que l'homme et la femme, ayant mon âme entre eux, S'ils entrent dans l'églogue en sortent amoureux.
X CATULLE
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Que faire au mois d'avril à moins de s'adorer ? Viens, nous allons songer, viens, nous allons errer. Laissons Plaute à Chloé prouver qu'il la désire Par un triple collier de corail de Corcyre ; Laissons Psellas charmer Fuscus par ses grands yeux, Et par l'âpre douceur d'un chant mystérieux ; Laissons César dompter la fortune changeante, Mettre un mors à l'équestre et sauvage Agrigente, Au Numide, à l'Ibère, au Scythe hasardeux ; Ayons le doux souci d'être seuls tous les deux. Nous avons à nous l'air, le ciel, l'ombre, l'espace. Nous ferons arrêter le muletier qui passe, Nous boirons dans son outre un peu de vin sabin ; Et le soir, quand la lune, éclairant dans leur bain La faune et la naïade indistincte, se lève, Nous chercherons un lit pour finir notre rêve, Une mousse cachée au fond du hallier noir. Ô belle, rien n'existe ici-bas que l'espoir, Rien n'est sûr que l'hymen, rien n'est vrai que la joie ; L'amour est le vautour et nos cœurs sont la proie. Quand, ainsi qu'y monta jadis la nymphe Hellé, Une femme apparaît sur l'Olympe étoilé, Les dieux donnent de tels baisers à ses épaules, Qu'une lueur subite éclaire les deux pôles, Et la terre comprend qu'en ce ciel redouté L'humanité s'accouple à la divinité. Aimons. Allons aux bois où chantent les fauvettes. Il faut vivre et sourire, il faut que tu revêtes Cette robe d'azur qu'on nomme le bonheur. L'Amour est un divin et tendre empoisonneur. Laissons ce charmant traître approcher de nos bouches Sa coupe où nous boirons les extases farouches Et le sombre nectar des baisers éperdus. Les cœurs sont insensés et les cieux leur sont dus ; Car la démence auguste et profonde des âmes Met dans l'homme une étoile, et quand nous nous aimâmes Nous nous sentîmes pleins de rayons infinis, Et tu devins Vénus et je fus Adonis. Le tremblement sacré des branches dans l'aurore Conseille aux cœurs d'aimer, conseille aux nids d'éclore. Il faut craindre et vouloir, chercher les prés fleuris Et rêver, et s'enfuir, mais afin d'être pris. Adorons-nous. Ainsi je médite et je chante. Je songe à ta pudeur souveraine et touchante, Je regarde attendri l'antre où tu me cédas ; Pendant que, fatiguée à suivre nos soldats, La Victoire, au-dessus de nous, dans la nuée, Rattache sa sandale, un instant dénouée.
XI LONGUS
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Chloé nue éblouit la forêt doucement ; Elle rit, l'innocence étant un vêtement ; Elle est nue, et s'y plaît ; elle est belle, et l'ignore. Elle ressemble à tous les songes qu'on adore ; Le lys blanc la regarde et n'a point l'air fâché ; La nuit croit voir Vénus, l'aube croit voir Psyché. Le printemps est un tendre et farouche mystère ; On sent flotter dans l'air la faute involontaire Qui se pose, au doux bruit du vent et du ruisseau, Dans les âmes ainsi que dans les bois l'oiseau. Sève ! hymen ! le printemps vient, et prend la nature Par surprise, et, divin, apporte l'aventure De l'amour aux forêts, aux fleurs, aux cœurs. Aimez. Dans la source apparaît la nymphe aux doigts palmés, Dans l'arbre la dryade et dans l'homme le faune ; Le baiser envolé fait aux bouches l'aumône.
XII DANTE
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Thalès n'était pas loin de croire que le vent Et l'onde avaient créé les femmes ; et, devant Phellas, fille des champs, bien qu'il fût de la ville, Ménandre n'était point parfaitement tranquille ; Moschus ne savait pas au juste ce que c'est Que la femme, et tremblait quand Glycère passait ; Anaxagore, ayant l'inconnu pour étude, Regardait une vierge avec inquiétude ; Virgile méditait sur Lycoris ; Platon Dénonçait à Paphos l'odeur du Phlégéton ; Plaute évitait Lydé ; c'est que ces anciens hommes Redoutaient vaguement la planète où nous sommes ; Agd et Tellus étaient des femelles pour eux ; Ils craignaient le travail perfide et ténébreux Des parfums, des rayons, des souffles et des sèves. Les femmes après tout sont peut-être des rêves ; Quelle âme ont-elles ? Nul ne peut savoir quel dieu Ou quel démon sourit dans la nuit d'un œil bleu ; Nul ne sait, dans la vie immense enchevêtrée, Si l'antre où rêve Pan, l'herbe où se couche Astrée, Si la roche au profil pensif, si le zéphyr, Si toute une forêt acharnée à trahir, À force d'horreur, d'ombre, et d'aube, et de jeunesse, Ne peut transfigurer en femme une faunesse ; Dans tout ils croyaient voir quelque spectre caché Poindre, et Démogorgon s'ajoutait à Psyché. Ces sages d'autrefois se tenaient sur leurs gardes. La possibilité des méduses hagardes Surgissant tout à coup les rendait attentifs ; De la sombre nature ils se sentaient captifs ; Perse reconnaissait dans Églé, la bouffonne Qui se barbouille avec des mûres, Tisiphone ; Et plusieurs s'attendaient à voir subitement Transparaître Erynnis sous le masque charmant De la naïve Aglaure ou d'Iphis la rieuse ; Tant la terre pour eux était mystérieuse.
XIII PÉTRARQUE
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Elle n'est plus ici ; cependant je la vois La nuit au fond des cieux, le jour au fond des bois ! Qu'est-ce que l'œil de chair auprès de l'œil de l'âme ? On est triste ; on n'a pas près de soi cette femme, On est dans l'ombre ; eh bien, cette ombre aide à la voir, Car l'étoile apparaît surtout dans le ciel noir. Je vois ma mère morte, et je te vois absente,] Ô Laure ! Où donc es-tu ? là-bas, éblouissante. Je t'aime, je te vois. Sois là, ne sois pas là, Je te vois. Tout n'est rien, si tout n'est pas cela, Aimer. Aimer suffit ; pas d'autre stratagème Pour être égal aux dieux que ce mot charmant : J'aime. L'amour nous fait des dons au-dessus de nos sens, Laure, et le plus divin, c'est de nous voir absents ; C'est de t'avoir, après que tu t'es exilée ; C'est de revoir partout ta lumière envolée ! Je demande : Es-tu là, doux être évanoui ? La prunelle dit : Non, mais l'âme répond : Oui.
XIV RONSARD
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C'est fort juste, tu veux commander en cédant ; Viens, ne crains rien ; je suis éperdu, mais prudent ; Suis-moi ; c'est le talent d'un amant point rebelle De conduire au milieu des forêts une belle, D'être ardent et discret, et d'étouffer sa voix Dans le chuchotement mystérieux des bois. Aimons-nous au-dessous du murmure des feuilles ; Viens, je veux qu'en ce lieu voilé tu te recueilles, Et qu'il reste au gazon par ta langueur choisi Je ne sais quel parfum de ton passage ici ; Laissons des souvenirs à cette solitude. Si tu prends quelque molle et sereine attitude, Si nous nous querellons, si nous faisons la paix, Et si tu me souris sous les arbres épais, Ce lieu sera sacré pour les nymphes obscures ; Et le soir, quand luiront les divins Dioscures, Ces sauvages halliers sentiront ton baiser Flotter sur eux dans l'ombre et les apprivoiser ; Les arbres entendront des appels plus fidèles, De petits cœurs battront sous de petites ailes, Et les oiseaux croiront que c'est toi qui bénis Leurs amours, et la fête adorable des nids. C'est pourquoi, belle, il faut qu'en ce vallon tu rêves. Et je rends grâce à Dieu, car il fit plusieurs Èves, Une aux longs cheveux d'or, une autre au sein bruni, Une gaie, une tendre, et quand il eut fini Ce Dieu, qui crée au fond toujours les mêmes choses, Avec ce qui restait des femmes, fit les roses.