La Légende des siècles (page 41)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Alors il se dressa debout dans le délire

Des rêves, des frissons, des aurores, des cieux,

Avec deux profondeurs splendides dans les yeux.

« Il est beau ! » murmura Vénus épouvantée.

Et Vulcain, s’approchant d’Hercule, dit : « Antée. »

Hercule repoussa du coude ce boiteux.

III

le sombre

Il ne les voyait pas, quoiqu’il fût devant eux.

Il chanta l’Homme. Il dit cette aventure sombre ;

L’homme, le chiffre élu, tête auguste du nombre,

Effacé par sa faute, et, désastreux reflux,

Retombé dans la nuit de ce qu’on ne voit plus ;

Il dit les premiers temps, le bonheur, l’Atlantide ;

Comment le parfum pur devint miasme fétide,

Comment l’hymne expira sous le clair firmament,

Comment la liberté devint joug, et comment

Le silence se fit sur la terre domptée ;

Il ne prononça pas le nom de Prométhée,

Mais il avait dans l’œil l’éclair du feu volé ;

Il dit l’humanité mise sous le scellé ;

Il dit tous les forfaits et toutes les misères,

Depuis les rois peu bons jusqu’aux dieux peu sincères.

Tristes hommes ! ils ont vu le ciel se fermer.

En vain, pieux, ils ont commencé par s’aimer ;

En vain, frères, ils ont tué la Haine infâme,

Le monstre à l’aigle onglée, aux sept gueules de flamme ;

Hélas ! comme Cadmus, ils ont bravé le sort ;

Ils ont semé les dents de la bête ; il en sort

Des spectres tournoyant comme la feuille morte,

Qui combattent, l’épée à la main, et qu’emporte

L’évanouissement du vent mystérieux.

Ces spectres sont les rois ; ces spectres sont les dieux.

Ils renaissent sans fin, ils reviennent sans cesse ;

L’antique égalité devient sous eux bassesse ;

Dracon donne la main à Busiris ; la Mort

Se fait code, et se met aux ordres du plus fort,

Et le dernier soupir libre et divin s’exhale

Sous la difformité de la loi colossale :

L’homme se tait, ployé sous cet entassement ;

Il se venge ; il devient pervers ; il vole, il ment ;

L’âme inconnue et sombre a des vices d’esclave ;

Puisqu’on lui met un mont sur elle, elle en sort lave ;

Elle brûle et ravage au lieu de féconder.

Et dans le chant du faune on entendait gronder

Tout l’essaim des fléaux furieux qui se lève.

Il dit la guerre ; il dit la trompette et le glaive ;

La mêlée en feu, l’homme égorgé sans remord,

La gloire, et dans la joie affreuse de la mort

Les plis voluptueux des bannières flottantes ;

L’aube naît ; les soldats s’éveillent sous les tentes ;

La nuit, même en plein jour, les suit, planant sur eux ;

L’armée en marche ondule au fond des chemins creux ;

La baliste en roulant s’enfonce dans les boues ;

L’attelage fumant tire, et l’on pousse aux roues ;

Cris des chefs, pas confus ; les moyeux des charrois

Balafrent les talus des ravins trop étroits.

On se rencontre, ô choc hideux ! les deux armées

Se heurtent, de la même épouvante enflammées,

Car la rage guerrière est un gouffre d’effroi.

Ô vaste effarement ! chaque bande a son roi.

Perce, épée ! ô cognée, abats ! massue, assomme !

Cheval, foule aux pieds l’homme, et l’homme, et l’homme et l’homme !

Hommes, tuez, traînez les chars, roulez les tours ;

Maintenant, pourrissez, et voici les vautours !

Des guerres sans fin naît le glaive héréditaire ;

L’homme fuit dans les trous, au fond des bois, sous terre ;

Et, soulevant le bloc qui ferme son rocher,

Écoute s’il entend les rois là-haut marcher ;

Il se hérisse ; l’ombre aux animaux le mêle ;

Il déchoit ; plus de femme, il n’a qu’une femelle ;

Plus d’enfants, des petits ; l’amour qui le séduit

Est fils de l’Indigence et de l’Air de la nuit ;

Tous ses instincts sacrés à la fange aboutissent ;

Les rois, après l’avoir fait taire, l’abrutissent,

Si bien que le bâillon est maintenant un mors.

Et sans l’homme pourtant les horizons sont morts ;

Qu’est la création sans cette initiale ?

Seul sur la terre il a la lueur faciale ;

Seul il parle ; et sans lui tout est décapité.

Et l’on vit poindre aux yeux du faune la clarté

De deux larmes coulant comme à travers la flamme.

Il montra tout le gouffre acharné contre l’âme ;

Les ténèbres croisant leurs funestes rameaux,

Et la forêt du sort et la meute des maux.

Les hommes se cachant, les dieux suivant leurs pistes.

Et, pendant qu’il chantait toutes ces strophes tristes,

Le grand souffle vivant, ce transfigurateur,

Lui mettait sous les pieds la céleste hauteur ;

En cercle autour de lui se taisaient les Borées ;

Et, comme par un fil invisible tirées,

Les brutes, loups, renards, ours, lions chevelus,

Panthères, s’approchaient de lui de plus en plus ;

Quelques-unes étaient si près des dieux venues,

Pas à pas, qu’on voyait leurs gueules dans les nues.

Les dieux ne riaient plus ; tous ces victorieux,

Tous ces rois, commençaient à prendre au sérieux

Cette espèce d’esprit qui sortait d’une bête.

Il reprit :

« Donc, les dieux et les rois sur le faîte,

» L’homme en bas ; pour valets aux tyrans, les fléaux.

» L’homme ébauché ne sort qu’à demi du chaos,

» Et jusqu’à la ceinture il plonge dans la brute ;

» Tout le trahit ; parfois, il renonce à la lutte.

» Où donc est l’espérance ? Elle a lâchement fui.

» Toutes les surdités s’entendent contre lui ;

» Le sol l’alourdit, l’air l’enfièvre, l’eau l’isole ;

» Autour de lui la mer sinistre se désole ;

» Grâce au hideux complot de tous ces guet-apens,

» Les flammes, les éclairs, sont contre lui serpents ;

» Ainsi que le héros l’aquilon le soufflette ;

» La peste aide le glaive, et l’élément complète

» Le despote, et la nuit s’ajoute au conquérant ;

» Ainsi la Chose vient mordre aussi l’homme, et prend

» Assez d’âme pour être une force, complice

» De son impénétrable et nocturne supplice ;

» Et la Matière, hélas ! devient Fatalité.

» Pourtant qu’on prenne garde à ce déshérité !

» Dans l’ombre, une heure est là qui s’approche, et frissonne,

» Qui sera la terrible et qui sera la bonne,

» Qui viendra te sauver, homme, car tu l’attends,

» Et changer la figure implacable du temps !

» Qui connaît le destin ? qui sonda le peut-être ?

» Oui, l’heure énorme vient, qui fera tout renaître,

» Vaincra tout, changera le granit en aimant,

» Fera pencher l’épaule au morne escarpement,

» Et rendra l’impossible aux hommes praticable.

» Avec ce qui l’opprime, avec ce qui l’accable,

» Le genre humain se va forger son point d’appui ;

» Je regarde le gland qu’on appelle Aujourd’hui,

» J’y vois le chêne ; un feu vit sous la cendre éteinte.

» Misérable homme, fait pour la révolte sainte,

» Ramperas-tu toujours parce que tu rampas ?

» Qui sait si quelque jour on ne te verra pas,

» Fier, suprême, atteler les forces de l’abîme,

» Et, dérobant l’éclair à l’inconnu sublime,

» Lier ce char d’un autre à des chevaux à toi ?

» Oui, peut-être on verra l’homme devenir loi,

» Terrasser l’élément sous lui, saisir et tordre

» Cette anarchie au point d’en faire jaillir l’ordre,

» Le saint ordre de paix, d’amour et d’unité,

» Dompter tout ce qui l’a jadis persécuté,

» Se construire à lui-même une étrange monture

» Avec toute la vie et toute la nature,

» Seller la croupe en feu des souffles de l’enfer,

» Et mettre un frein de flamme à la gueule du fer !

» On le verra, vannant la braise dans son crible,

» Maître et palefrenier d’une bête terrible,

» Criant à toute chose : « Obéis, germe, nais ! »

» Ajustant sur le bronze et l’acier un harnais

» Fait de tous les secrets que l’étude procure,

» Prenant aux mains du vent la grande bride obscure,

» Passer dans la lueur ainsi que les démons,

» Et traverser les bois, les fleuves et les monts,

» Beau, tenant une torche aux astres allumée,

» Sur une hydre d’airain, de foudre et de fumée !

» On l’entendra courir dans l’ombre avec le bruit

» De l’aurore enfonçant les portes de la nuit !

» Qui sait si quelque jour, grandissant d’âge en âge,

» Il ne jettera pas son dragon à la nage,

» Et ne franchira pas les mers, la flamme au front !

» Qui sait si, quelque jour, brisant l’antique affront,

» Il ne lui dira pas : « Envole-toi, matière ! »

» S’il ne franchira point la tonnante frontière,

» S’il n’arrachera pas de son corps brusquement

» La pesanteur, peau vile, immonde vêtement

» Que la fange hideuse à la pensée inflige,

» De sorte qu’on verra tout à coup, ô prodige,

» Ce ver de terre ouvrir ses ailes dans les cieux !

» Oh ! lève-toi, sois grand, homme ! va, factieux !

» Homme, un orbite d’astre est un anneau de chaîne,

» Mais cette chaîne-là, c’est la chaîne sereine,

» C’est la chaîne d’azur, c’est la chaîne du ciel ;

» Celle-là, tu t’y dois rattacher, ô mortel,

» Afin — car un esprit se meut comme une sphère, —

» De faire aussi ton cercle autour de la lumière !

» Entre dans le grand chœur ! va, franchis ce degré,

» Quitte le joug infâme et prends le joug sacré !

» Deviens l’Humanité, triple, homme, enfant et femme !

» Transfigure-toi ! va ! sois de plus en plus l’âme !

» Esclave, grain d’un roi, démon, larve d’un dieu,

» Prends le rayon, saisis l’aube, usurpe le feu ;

» Torse ailé, front divin, monte au jour, monte au trône,

» Et dans la sombre nuit jette les pieds du faune ! »

IV

l’étoilé

Le satyre un moment s’arrêta, respirant

Comme un homme levant son front hors d’un torrent ;

Un autre être semblait sous sa face apparaître ;

Les dieux s’étaient tournés, inquiets, vers le maître,

Et, pensifs, regardaient Jupiter stupéfait.

Il reprit :

« Sous le poids hideux qui l’étouffait,

» Le réel renaîtra, dompteur du mal immonde.

» Dieux, vous ne savez pas ce que c’est que le monde ;

» Dieux, vous avez vaincu, vous n’avez pas compris.

» Vous avez au-dessus de vous d’autres esprits,

» Qui, dans le feu, la nue, et l’onde et la bruine,

» Songent en attendant votre immense ruine.

» Mais qu’est-ce que cela me fait à moi qui suis

» La prunelle effarée au fond des vastes nuits !

» Dieux, il est d’autres sphinx que le vieux sphinx de Thèbe.

» Sachez ceci, tyrans de l’homme et de l’Érèbe,

» Dieux qui versez le sang, dieux dont on voit le fond :

» Nous nous sommes tous faits bandits sur ce grand mont

» Où la terre et le ciel semblent en équilibre,

» Mais vous pour être rois et moi pour être libre.

» Pendant que vous semez haine, fraude et trépas,

» Et que vous enjambez tout le crime en trois pas,

» Moi, je songe. Je suis l’œil fixe des cavernes.

» Je vois. Olympes bleus et ténébreux Avernes,

» Temples, charniers, forêts, cités, aigle, alcyon,

» Sont devant mon regard la même vision ;

» Les dieux, les fléaux, ceux d’à présent, ceux d’ensuite,

» Traversent ma lueur et sont la même fuite.

» Je suis témoin que tout disparaît. Quelqu’un est.

» Mais celui-là, jamais l’homme ne le connaît.

» L’humanité suppose, ébauche, essaye, approche ;

» Elle façonne un marbre, elle taille une roche,

» Et fait une statue, et dit : Ce sera lui.

» L’homme reste devant cette pierre ébloui ;

» Et tous les à-peu-près, quels qu’ils soient, ont des prêtres.

» Soyez les Immortels, faites ! broyez les êtres,

» Achevez ce vain tas de vivants palpitants,

» Régnez ; quand vous aurez, encore un peu de temps,

» Ensanglanté le ciel que la lumière azure,

» Quand vous aurez, vainqueurs, comblé votre mesure,

» C’est bien, tout sera dit, vous serez remplacés

» Par ce noir dieu final que l’homme appelle Assez !

» Car Delphe et Pise sont comme des chars qui roulent,

» Et les choses qu’on crut éternelles s’écroulent

» Avant qu’on ait le temps de compter jusqu’à vingt. »

Tout en parlant ainsi, le satyre devint

Démesuré ; plus grand d’abord que Polyphème,

Puis plus grand que Typhon qui hurle et qui blasphème,

Et qui heurte ses poings ainsi que des marteaux,

Puis plus grand que Titan, puis plus grand que l’Athos ;

L’espace immense entra dans cette forme noire ;

Et, comme le marin voit croître un promontoire,

Les dieux dressés voyaient grandir l’être effrayant ;

Sur son front blêmissait un étrange orient ;

Sa chevelure était une forêt ; des ondes,

Fleuves, lacs, ruisselaient de ses hanches profondes ;

Ses deux cornes semblaient le Caucase et l’Atlas ;

Les foudres l’entouraient avec de sourds éclats ;

Sur ses flancs palpitaient des prés et des campagnes,

Et ses difformités s’étaient faites montagnes ;

Les animaux qu’avaient attirés ses accords,

Daims et tigres, montaient tout le long de son corps ;

Des avrils tout en fleurs verdoyaient sur ses membres ;

Le pli de son aisselle abritait des décembres ;

Et des peuples errants demandaient leur chemin,

Perdus au carrefour des cinq doigts de sa main ;

Des aigles tournoyaient dans sa bouche béante ;

La lyre, devenue en le touchant géante,

Chantait, pleurait, grondait, tonnait, jetait des cris ;

Les ouragans étaient dans les sept cordes pris

Comme des moucherons dans de lugubres toiles ;

Sa poitrine terrible était pleine d’étoiles.

Il cria :

« L’avenir, tel que les cieux le font,

» C’est l’élargissement dans l’infini sans fond,

» C’est l’esprit pénétrant de toutes parts la chose !

» On mutile l’effet en limitant la cause ;

» Monde, tout le mal vient de la forme des dieux.

» On fait du ténébreux avec le radieux ;

» Pourquoi mettre au-dessus de l’Être, des fantômes ?

» Les clartés, les éthers ne sont pas des royaumes.

» Place au fourmillement éternel des cieux noirs,

» Des cieux bleus, des midis, des aurores, des soirs !

» Place à l’atome saint qui brûle ou qui ruisselle !

» Place au rayonnement de l’âme universelle !

» Un roi c’est de la guerre, un dieu c’est de la nuit.

» Liberté, vie et foi, sur le dogme détruit !

» Partout une lumière et partout un génie !

» Amour ! tout s’entendra, tout étant l’harmonie !

» L’azur du ciel sera l’apaisement des loups.

» Place à Tout ! Je suis Pan ; Jupiter ! à genoux. »

V LE TEMPLE

Moïse pour l’autel cherchait un statuaire ;

Dieu dit : « Il en faut deux ; » et dans le sanctuaire

Conduisit Oliab avec Béliséel.

L’un sculptait l’idéal et l’autre le réel.

Joie à la terre, et paix à celui qui contemple ! Écoutez, vous ferez sur la montagne un temple, Et vous le bâtirez la nuit pour que jamais On ne sache qui l'a placé sur ces sommets ; Vous le ferez, ainsi l'ordonne le prophète, Du toit aux fondements et de la base au faîte, Avec des blocs mis l'un sur l'autre simplement, Et ce temple, construit de roche sans ciment, Sera presque aussi haut que toute la montagne. Les forêts qu'un murmure éternel accompagne, L'Océan qui bondit ainsi que les troupeaux Et n'a point de fatigue et n'a point de repos, Les monts sans tache, blancs comme les cœurs sans vice, C'est tout ce que verront du seuil de l'édifice Les hommes qui viendront par cent chemins divers ; Car vous aurez compris qu'il faut que l'univers Ait autour de ce temple une grave attitude. Et vous l'aurez bâti dans une solitude, Afin qu'il soit tranquille, et pour que l'horizon Convienne à cette auguste et farouche maison. Et les hommes, pasteurs, apôtres, patriarches, Regarderont le temple, et monteront les marches, Et sous la haute porte ils baisseront le front. Quand ils seront entrés, voici ce qu'ils verront :

Au-dessous d'une voûte en granit, située Si haut qu'il semblera qu'elle est dans la nuée, Entre quatre grands murs nus et prodigieux, Dans une ombre où partout on sentira des yeux, Tout au fond d'une crypte obscure, une statue Se dressera, d'un voile insondable vêtue, Et de la tête aux pieds ce voile descendra ; Et, plus que sur Isis, et plus que sur Indra, Plus que sur le Sina, plus que sur le Calvaire, Les ténèbres seront sur ce spectre sévère, Colosse par une âme inconnue habité ; Et l'on n'en verra rien que son énormité. La figure sera haute de cent coudées, Et d'un seul bloc ; jamais les Indes, les Chaldées, Et les sculpteurs d'Égypte ayant l'énigme en eux, N'auront rien maçonné de plus vertigineux. Nul ne pourra lever le voile aux plis de pierre. Personne ne saura s'il est une paupière Pouvant s'ouvrir, un œil pouvant verser des pleurs, Sous ce masque, et s'il est quelqu'un sous les ampleurs De ce suaire aux yeux humains inabordable ; Et tous contempleront l'Ignoré formidable. Pourtant on sentira que ce spectre n'est pas La haine, le glacier, le tombeau, le trépas ; Qu'il semble un spectre, étant sous le plus lourd des voiles, Mais que ce noir linceul peut-être est plein d'étoiles ; On sentira qu'il aime, et que l'on est devant Le seul être, le seul esprit, le seul vivant. Grands, petits, faibles, forts, le géant et l'atome, Sentiront l'univers présent dans ce fantôme ; D'une peur confiante envahis par degrés, Ils seront effrayés et seront rassurés ; Le vieillard et l'enfant, l'ignorant et le mage, Frémissants, comprendront qu'ils sont devant l'image De la Réalité suprême, et qu'en ce lieu Jéhova, Jupiter et Brahma pèsent peu ; Que là s'évanouit tout dogme et toute bible, Et que rien n'est méchant, quoique tout soit terrible.

Oui, terrible, mais bon ; formidable, mais doux. Dans ce temple, payens, chrétiens, parsis, indous, Tous ceux, fakir, santon, rabbin, flamine, bonze, Qu'une religion tient dans sa main de bronze, Sentiront cette main s'ouvrir et les lâcher.

Le ciel ; de l'idéal pétri dans du rocher, On ne sait quoi de tendre au fond de cette pierre, Une forme de nuit debout sur la frontière De l'inconnu, muette et rigide, et pourtant D'accord avec le monde immense palpitant, L'âme qui fait tout naître et sur qui tout se fonde, Voilà ce que ce temple, en son ombre profonde, Fera vaguement voir à ceux qui passeront. Les autres temples, faits de ce qui se corrompt, Bâtis avec l'erreur, la démence et la fable, Faux et vains, et faisant bégayer l'ineffable, Autels que la raison en montant submergea, Se seront écroulés depuis longtemps déjà Au vaste ébranlement du genre humain en marche ; Mais celui-ci, n'ayant point de koran, point d'arche, Point de prêtres, aucun pontife, aucun menteur, Entouré de l'abîme et seul sur la hauteur, Demeurera debout sur la terre où nous sommes, Et ne craindra pas plus le passage des hommes Que l'étoile ne craint le vol des alcyons. Il n'expliquera point au cœur les passions, À l'esprit le problème, et la tombe à la vie ; Mais il fera germer chez tous l'ardente envie De monter, de grandir, et de voir au delà. Où ? Plus loin. Le zénith que Thalès contempla, Les constellations, ces effrayants fulgores, Que regardaient errer les pâles Pythagores, Les orbes de la vie obscure entre-croisés, La science qui cherche et dit : Jamais assez ! Ne contesteront point ce temple, et, dans l'espace, Par tout le gouffre et par toute l'ombre qui passe Il sera vénéré, n'ayant point ici-bas Aggravé par l'erreur nos douleurs, nos combats, Nos deuils, et n'ayant point de reproche à se faire.

Sous l'âpre voûte ayant la rondeur d'une sphère, La statue, impassible et voilée, aura l'air De rêver, attentive aux forêts, à la mer, Aux germes, à l'azur, aux nuages, aux astres ; Pas de frises aux toits ; aux murs pas de pilastres ; Le granit nu qu'aucun ornement n'interrompt ; Et, rien ne remuant, les hommes trembleront ; Et les méchants seront mal à l'aise ; et les justes, Et les bons, et tous ceux dont les cœurs sont augustes, Les sages, les penseurs, sentiront le plein jour Sur leur âme, leur foi, leur espoir, leur amour, Comme sous le regard d'une énorme prunelle.

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