La Légende des siècles (page 40)
Il avançait, ayant devant lui le grand voile
Sous lequel le matin glisse sa fraîche étoile ;
Soudain il se courba sous un flot de clarté,
Et, le rideau s’étant tout à coup écarté,
Dans leur immense joie il vit les dieux terribles.
Ces êtres surprenants et forts, ces invisibles,
Ces inconnus profonds de l’abîme, étaient là.
Sur douze trônes d’or que Vulcain cisela,
À la table où jamais on ne se rassasie,
Ils buvaient le nectar et mangeaient l’ambroisie.
Vénus était devant et Jupiter au fond.
Cypris, sur la blancheur d’une écume qui fond,
Reposait mollement, nue et surnaturelle,
Ceinte du flamboiement des yeux fixés sur elle,
Et, par moments, avec l’encens, les cœurs, les vœux,
Toute la mer semblait flotter dans ses cheveux.
Jupiter aux trois yeux songeait, un pied sur l’aigle ;
Son sceptre était un arbre ayant pour fleur la règle ;
On voyait dans ses yeux le monde commencé ;
Et dans l’un le présent, dans l’autre le passé ;
Dans le troisième errait l’avenir comme un songe ;
Il ressemblait au gouffre où le soleil se plonge ;
Des femmes, Danaé, Latone, Sémélé,
Flottaient dans son regard ; sous son sourcil voilé,
Sa volonté parlait à sa toute-puissance ;
La nécessité morne était sa réticence ;
Il assignait les sorts ; et ses réflexions
Étaient gloire aux Cadmus et roue aux Ixions ;
Sa rêverie, où l’ombre affreuse venait faire
Des taches de noirceur sur un fond de lumière,
Était comme la peau du léopard tigré ;
Selon qu’ils s’écartaient ou s’approchaient, au gré
De ses décisions clémentes ou funèbres,
Son pouce et son index faisaient dans les ténèbres
S’ouvrir ou se fermer les ciseaux d’Atropos ;
La radieuse paix naissait de son repos,
Et la guerre sortait du pli de sa narine ;
Il méditait, avec Thémis dans sa poitrine,
Calme, et si patient que les sœurs d’Arachné,
Entre le froid conseil de Minerve émané,
Et l’ordre redoutable attendu par Mercure,
Filaient leur toile au fond de sa pensée obscure.
Derrière Jupiter rayonnait Cupidon,
L’enfant cruel, sans pleurs, sans remords, sans pardon,
Qui, le jour qu’il naquit, riait, se sentant d’âge
À commencer, du haut des cieux, son brigandage.
L’univers apaisé, content, mélodieux,
Faisait une musique autour des vastes dieux ;
Partout où le regard tombait, c’était splendide ;
Toute l’immensité n’avait pas une ride ;
Le ciel réverbérait autour d’eux leur beauté ;
Le monde les louait pour l’avoir bien dompté ;
La bête aimait leurs arcs, l’homme adorait leurs piques ;
Ils savouraient, ainsi que des fruits magnifiques,
Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés ;
Les haines devenaient des lyres sous leurs pieds,
Et même la clameur du triste lac Stymphale,
Partie horrible et rauque, arrivait triomphale.
Au-dessus de l’Olympe éclatant, au delà
Du nouveau ciel qui naît et du vieux qui croula,
Plus loin que les chaos, prodigieux décombres,
Tournait la roue énorme aux douze cages sombres,
Le Zodiaque, ayant autour de ses essieux
Douze spectres tordant leur chaîne dans les cieux ;
Ouverture du puits de l’infini sans borne ;
Cercle horrible où le chien fuit près du capricorne ;
Orbe inouï, mêlant dans l’azur nébuleux
Aux lions constellés les sagittaires bleus.
Jadis, longtemps avant que la lyre thébaine
Ajoutât des clous d’or à sa conque d’ébène,
Ces êtres merveilleux que le Destin conduit,
Étaient tout noirs, ayant pour mère l’âpre Nuit ;
Lorsque le Jour parut, il leur livra bataille ;
Lutte affreuse ! il vainquit ; l’Ombre encore en tressaille ;
De sorte que, percés des flèches d’Apollon,
Tous ces monstres, partout, de la tête au talon,
En souvenir du sombre et lumineux désastre,
Ont maintenant la plaie incurable d’un astre.
Hercule, de ce poing qui peut fendre l’Ossa,
Lâchant subitement le captif, le poussa
Sur le grand pavé bleu de la céleste zone.
« Va, » dit-il. Et l’on vit apparaître le faune,
Hérissé, noir, hideux, et cependant serein,
Pareil au bouc velu qu’à Smyrne le marin,
En souvenir des prés, peint sur les blanches voiles ;
L’éclat de rire fou monta jusqu’aux étoiles,
Si joyeux, qu’un géant enchaîné sous le mont
Leva la tête et dit : « Quel crime font-ils donc ? »
Jupiter, le premier, rit ; l’orageux Neptune
Se dérida, changeant la mer et la fortune ;
Une Heure qui passait avec son sablier
S’arrêta, laissant l’homme et la terre oublier ;
La gaîté fut, devant ces narines camuses,
Si forte, qu’elle osa même aller jusqu’aux Muses ;
Vénus tourna son front, dont l’aube se voila,
Et dit : « Qu’est-ce que c’est que cette bête-là ? »
Et Diane chercha sur son dos une flèche ;
L’urne du Potamos étonné resta sèche ;
La colombe ferma ses doux yeux, et le paon
De sa roue arrogante insulta l’aegipan ;
Les déesses riaient toutes comme des femmes ;
Le faune, haletant parmi ces grandes dames,
Cornu, boiteux, difforme, alla droit à Vénus ;
L’homme-chèvre ébloui regarda ces pieds nus ;
Alors on se pâma ; Mars embrassa Minerve,
Mercure prit la taille à Bellone avec verve,
La meute de Diane aboya sur l’Œta ;
Le tonnerre n’y put tenir, il éclata ;
Les immortels penchés parlaient aux immortelles ;
Vulcain dansait ; Pluton disait des choses telles
Que Momus en était presque déconcerté ;
Pour que la reine pût se tordre en liberté,
Hébé cachait Junon derrière son épaule ;
Et l’Hiver se tenait les côtes sur le pôle.
Ainsi les dieux riaient du pauvre paysan.
Et lui, disait tout bas à Vénus : « Viens-nous-en. »
Nulle voix ne peut rendre et nulle langue écrire
Le bruit divin que fit la tempête du rire.
Hercule dit : « Voilà le drôle en question.
— Faune, dit Jupiter, le grand amphictyon,
Tu mériterais bien qu’on te changeât en marbre,
En flot, ou qu’on te mît au cachot dans un arbre ;
Pourtant je te fais grâce, ayant ri. Je te rends
À ton antre, à ton lac, à tes bois murmurants ;
Mais, pour continuer le rire qui te sauve,
Gueux, tu vas nous chanter ton chant de bête fauve.
L’Olympe écoute. Allons, chante.
Le chèvre-pieds
Dit : « Mes pauvres pipeaux sont tout estropiés ;
Hercule ne prend pas bien garde lorsqu’il entre ;
Il a marché dessus en traversant mon antre.
Or, chanter sans pipeaux, c’est fort contrariant. »
Mercure lui prêta sa flûte en souriant.
L’humble ægipan, figure à l’ombre habituée,
Alla s’asseoir rêveur derrière une nuée
Comme si, moins voisin des rois, il était mieux ;
Et se mit à chanter un chant mystérieux.
L’aigle, qui, seul, n’avait pas ri, dressa la tête.
Il chanta, calme et triste.
Alors sur le Taygète,
Sur le Mysis, au pied de l’Olympe divin,
Partout, on vit, au fond du bois et du ravin,
Les bêtes qui passaient leur tête entre les branches ;
La biche à l’œil profond se dressa sur ses hanches,
Et les loups firent signe aux tigres d’écouter ;
On vit, selon le rhythme étrange, s’agiter
Le haut des arbres, cèdre, ormeau, pins qui murmurent,
Et les sinistres fronts des grands chênes s’émurent.
Le faune énigmatique, aux Grâces odieux,
Ne semblait plus savoir qu’il était chez les dieux.
II
le noir
Le satyre chanta la terre monstrueuse.
L’eau perfide sur mer, dans les champs tortueuse,
Sembla dans son prélude errer comme à travers
Les sables, les graviers, l’herbe et les roseaux verts ;
Puis il dit l’Océan, typhon couvert de baves,
Puis la Terre lugubre avec toutes ses caves,
Son dessous effrayant, ses trous, ses entonnoirs,
Où l’ombre se fait onde, où vont des fleuves noirs,
Où le volcan, noyé sous d’affreux lacs, regrette
La montagne, son casque, et le feu, son aigrette,
Où l’on distingue, au fond des gouffres inouïs,
Les vieux enfers éteints des dieux évanouis.
Il dit la séve ; il dit la vaste plénitude
De la nuit, du silence et de la solitude,
Le froncement pensif du sourcil des rochers ;
Sorte de mer ayant les oiseaux pour nochers,
Pour algue le buisson, la mousse pour éponge,
La végétation aux mille têtes songe ;
Les arbres pleins de vent ne sont pas oublieux ;
Dans la vallée, au bord des lacs, sur les hauts lieux,
Ils gardent la figure antique de la terre ;
Le chêne est entre tous profond, fidèle, austère ;
Il protége et défend le coin du bois ami
Où le gland l’engendra, s’entr’ouvrant à demi,
Où son ombrage attire et fait rêver le pâtre.
Pour arracher de là ce vieil opiniâtre,
Que d’efforts, que de peine au rude bûcheron !
Le sylvain raconta Dodone et Cithéron,
Et tout ce qu’aux bas-fonds d’Hémus, sur l’Érymanthe
Sur l’Hymète, l’autan tumultueux tourmente ;
Avril avec Tellus pris en flagrant délit,
Les fleuves recevant les sources dans leur lit,
La grenade montrant sa chair sous sa tunique,
Le rut religieux du grand cèdre cynique,
Et, dans l’âcre épaisseur des branchages flottants,
La palpitation sauvage du printemps.
« Tout l’abîme est sous l’arbre énorme comme une urne.
» La terre sous la plante ouvre son puits nocturne
» Plein de feuilles, de fleurs et de l’amas mouvant
» Des rameaux que, plus tard, soulèvera le vent,
» Et dit : — Vivez ! Prenez. C’est à vous. Prends, brin d’herbe !
» Prends, sapin ! — La forêt surgit ; l’arbre superbe
» Fouille le globe avec une hydre sous ses pieds ;
» La racine effrayante aux longs cous repliés,
» Aux mille becs béants dans la profondeur noire,
» Descend, plonge, atteint l’ombre et tâche de la boire,
» Et, bue, au gré de l’air, du lieu, de la saison,
» L’offre au ciel en encens ou la crache en poison,
» Selon que la racine, embaumée ou malsaine,
» Sort, parfum, de l’amour, ou, venin, de la haine.
» De là, pour les héros, les grâces et les dieux,
» L’œillet, le laurier— rose et le lys radieux,
» Et pour l’homme qui pense et qui voit, la ciguë.
» Mais qu’importe à la terre ! Au chaos contiguë,
» Elle fait son travail d’accouchement sans fin.
» Elle a pour nourrisson l’universelle faim.
» C’est vers son sein qu’en bas les racines s’allongent.
» Les arbres sont autant de mâchoires qui rongent
» Les éléments, épars dans l’air souple et vivant ;
» Ils dévorent la pluie, ils dévorent le vent ;
» Tout leur est bon, la nuit, la mort ; la pourriture
» Voit la rose et lui va porter sa nourriture ;
» L’herbe vorace broute au fond des bois touffus ;
» À toute heure, on entend le craquement confus
» Des choses sous la dent des plantes ; on voit paître
» Au loin, de toutes parts, l’immensité champêtre ;
» L’arbre transforme tout dans son puissant progrès ;
» Il faut du sable, il faut de l’argile et du grès ;
» Il en faut au lentisque, il en faut à l’yeuse,
» Il en faut à la ronce, et la terre joyeuse
» Regarde la forêt formidable manger. »
Le satyre semblait dans l’abîme songer ;
Il peignit l’arbre vu du côté des racines,
Le combat souterrain des plantes assassines,
L’antre que le feu voit, qu’ignore le rayon,
Le revers ténébreux de la création,
Comment filtre la source et flambe le cratère ;
Il avait l’air de suivre un esprit sous la terre ;
Il semblait épeler un magique alphabet ;
On eût dit que sa chaîne invisible tombait ;
Il brillait ; on voyait s’échapper de sa bouche
Son rêve avec un bruit d’ailes vague et farouche :
« Les forêts sont le lieu lugubre ; la terreur,
» Noire, y résiste même au matin, ce doreur ;
» Les arbres tiennent l’ombre enchaînée à leurs tiges ;
» Derrière le réseau ténébreux des vertiges,
» L’aube est pâle, et l’on voit se tordre les serpents
» Des branches sur l’aurore horribles et rampants ;
» Là, tout tremble ; au-dessus de la ronce hagarde,
» Le mont, ce grand témoin, se soulève et regarde ;
» La nuit, les hauts sommets, noyés dans la vapeur,
» Les antres froids, ouvrant la bouche avec stupeur,
» Les blocs, ces durs profils, les rochers, ces visages
» Avec qui l’ombre voit dialoguer les sages,
» Guettent le grand secret, muets, le cou tendu ;
» L’œil des montagnes s’ouvre et contemple éperdu ;
» On voit s’aventurer dans les profondeurs fauves
» La curiosité de ces noirs géants chauves ;
» Ils scrutent le vrai ciel, de l’Olympe inconnu ;
» Ils tâchent de saisir quelque chose de nu :
» Ils sondent l’étendue auguste, chaste, austère,
» Irritée, et, parfois, surprenant le mystère,
» Aperçoivent la Cause au pur rayonnement,
» Et l’Énigme sacrée, au loin, sans vêtement,
» Montrant sa forme blanche au fond de l’insondable.
» Ô nature terrible ! ô lien formidable
» Du bois qui pousse avec l’idéal contemplé !
» Bain de la déité dans le gouffre étoilé !
» Farouche nudité de la Diane sombre
» Qui, de loin regardée et vue à travers l’ombre,
» Fait croître au fond des rocs les arbres monstrueux !
» Ô forêt ! »
Le sylvain avait fermé les yeux ;
La flûte que, parmi des mouvements de fièvre,
Il prenait et quittait, importunait sa lèvre ;
Le faune la jeta sur le sacré sommet ;
Sa paupière était close, on eût dit qu’il dormait,
Mais ses cils roux laissaient passer de la lumière ;
Il poursuivit :
« Salut, Chaos ! gloire à la Terre !
» Le chaos est un dieu ; son geste est l’élément ;
» Et lui seul a ce nom sacré : Commencement.
» C’est lui qui, bien avant la naissance de l’heure,
» Surprit l’aube endormie au fond de sa demeure,
» Avant le premier jour et le premier moment ;
» C’est lui qui, formidable, appuya doucement
» La gueule de la nuit aux lèvres de l’aurore ;
» Et c’est de ce baiser qu’on vit l’étoile éclore.
» Le chaos est l’époux lascif de l’infini.
» Avant le Verbe, il a rugi, sifflé, henni ;
» Les animaux, aînés de tout, sont les ébauches
» De sa fécondité comme de ses débauches.
» Fussiez-vous dieux, songez en voyant l’animal !
» Car il n’est pas le jour, mais il n’est pas le mal.
» Toute la force obscure et vague de la terre
» Est dans la brute, larve auguste et solitaire ;
» La sibylle au front gris le sait, et les devins
» Le savent, ces rôdeurs des sauvages ravins ;
» Et c’est là ce qui fait que la Thessalienne
» Prend des touffes de poil aux cuisses de l’hyène,
» Et qu’Orphée écoutait, hagard, presque jaloux,
» Le chant sombre qui sort du hurlement des loups. »
« — Marsyas ! » murmura Vulcain, l’envieux louche.
Apollon attentif mit le doigt sur sa bouche.
Le faune ouvrit les yeux, et peut-être entendit ;
Calme, il prit son genou dans ses deux mains, et dit :
« Et maintenant, ô dieux ! écoutez ce mot : L’âme !
» Sous l’arbre qui bruit, près du monstre qui brame,
» Quelqu’un parle. C’est l’Âme. Elle sort du chaos.
» Sans elle, pas de vents, le miasme ; pas de flots,
» L’étang ; l’âme, en sortant du chaos, le dissipe ;
» Car il n’est que l’ébauche, et l’âme est le principe.
» L’Être est d’abord moitié brute et moitié forêt ;
» Mais l’Air veut devenir l’Esprit, l’homme apparaît.
» L’homme ? qu’est-ce que c’est que ce sphinx ? Il commence
» En sagesse, ô mystère ! et finit en démence.
» Ô ciel qu’il a quitté, rends-lui son âge d’or ! »
Le faune, interrompant son orageux essor,
Ouvrit d’abord un doigt, puis deux, puis un troisième,
Comme quelqu’un qui compte en même temps qu’il sème,
Et cria, sur le haut Olympe vénéré :
« Ô dieux, l’arbre est sacré, l’animal est sacré,
» L’homme est sacré ; respect à la terre profonde !
» La terre où l’homme crée, invente, bâtit, fonde,
» Géant possible, encor caché dans l’embryon,
» La terre où l’animal erre autour du rayon,
» La terre où l’arbre ému prononce des oracles,
» Dans l’obscur infini, tout rempli de miracles,
» Est le prodige, ô dieux, le plus proche de vous.
» C’est le globe inconnu qui vous emporte tous,
» Vous les éblouissants, la grande bande altière,
» Qui dans des coupes d’or buvez de la lumière,
» Vous qu’une aube précède et qu’une flamme suit,
» Vous les dieux, à travers la formidable nuit ! »
La sueur ruisselait sur le front du satyre,
Comme l’eau du filet que des mers on retire ;
Ses cheveux s’agitaient comme au vent libyen.
Phœbus lui dit : « Veux-tu la lyre ?
— Je veux bien, »
Dit le faune ; et, tranquille, il prit la grande lyre.