La Légende des siècles (page 45)
La troisième, à celui dont l’avis déplaira.
Un se lève. On se tait. C’est Jean de Carrara.
« Ta politique est sage et ta guerre est adroite,
Noble empereur, et Dieu te tient dans sa main droite.
Qui te conteste est traître et qui te brave est fou.
Je suis ton homme lige, et, toujours, n’importe où,
Je te suivrai, mon maître, et j’aimerai ta chaîne,
Et je la porterai.
— Celle-ci, capitaine,
Dit Ratbert, lui jetant au cou son collier d’or.
De plus, j’ai Perpignan, je t’en fais régidor. »
L’archevêque d’Urbin salue, il examine
Le plan de guerre, sac des communes, famine,
Les moyens souterrains, les rapports d’espions.
« Sire, vous êtes grand comme les Scipions ;
En vous voyant, le flanc de l’Église tressaille.
— Archevêque, pardieu ! dit Ratbert, je te baille
Un sou par muid de vin qu’on boit à Besançon. »
Cibo, qui parle avec un accent brabançon,
S’en excuse, ayant fait à Louvain ses études,
Et dit :
« Sire, les gens à fières attitudes
Sont des félons ; pieds nus et la chaîne aux poignets,
Qu’on les fouette. Ô mon roi ! par votre mère Agnès,
Vous êtes empereur ; vous avez les trois villes,
Arles, Rome de Gaule et la mère des Milles,
Bordeaux en Aquitaine et les îles de Ré,
Naple, où le mont Vésuve est fort considéré.
Qui vous résiste essaye une lutte inutile ;
Noble, qu’on le dégrade, et, serf, qu’on le mutile ;
Vous affronter est crime, orgueil, lâche fureur ;
Quiconque ne dit pas : Ratbert est l’empereur,
Doit mourir ; nous avons des potences, j’espère.
Quant à moi, je voudrais, fût-ce mon propre père,
S’il osait blasphémer César que Dieu conduit,
Voir les corbeaux percher sur ses côtes la nuit,
Et la lune passer à travers son squelette. »
Ratbert dit : « Bon marquis, je te donne Spolète. »
C’est à Malaspina de parler. Un vieillard
Se troublerait devant ce jeune homme ; il sait l’art
D’évoquer le démon, la stryge, l’égrégore ;
Il teint sa dague avec du suc de mandragore ;
Il sait des palefrois empoisonner le mors ;
Dans une guerre, il a rempli de serpents morts
Les citernes de l’eau qu’on boit dans les Abruzzes ;
Il dit : « La guerre est sainte ! » Il rend compte des ruses,
À voix basse, et finit à voix haute en priant :
« Fais régner l’empereur du nord à l’orient !
Mon Dieu, c’est par sa bouche auguste que tu parles.
— Je te fais capischol de mon chapitre d’Arles, »
Dit Ratbert.
Afranus se lève le dernier.
Cet évêque est pieux, charitable, aumônier ;
Quoique jeune, il voulait se faire anachorète ;
Il est grand casuiste et très-savant ; il traite
Les biens du monde en homme austère et détaché ;
Jadis, il a traduit en vers latins Psyché ;
Comme il est humble, il a les reins ceints d’une corde.
Il invoque l’esprit divin ; puis il aborde
Les questions : — Ratbert, par stratagème, a mis
Son drapeau sur les murs d’Ancône ; c’est permis ;
Ancône étant peu sage ; et la ruse est licite
Lorsqu’elle a glorieuse et pleine réussite,
Et qu’au bonheur public on la voit aboutir ;
Et ce n’est pas tromper, et ce n’est pas mentir
Que mettre à la raison les discordes civiles ;
Les prétextes sont bons pour entrer dans les villes. —
Il ajoute : « La ruse, ou ce qu’on nomme ainsi,
Fait de la guerre, en somme, un art plus adouci ;
Moins de coups, moins de bruit ; la victoire plus sûre.
J’admire notre prince, et, quand je le mesure
Aux anciens Alarics, aux antiques Cyrus
Passant leur vie en chocs violents et bourrus,
Je l’estime plus grand, faisant la différence
D’Ennius à Virgile et de Plaute à Térence.
Je donne mon avis, sire, timidement ;
Je suis d’Église, et n’ai que l’humble entendement
D’un pauvre clerc, mieux fait pour chanter des cantiques
Que pour parler devant de si grands politiques ;
Mais, beau sire, on ne peut voir que son horizon,
Et raisonner qu’avec ce qu’on a de raison ;
Je suis prêtre, et la messe est ma seule lecture ;
Je suis très-ignorant ; chacun a sa monture
Qu’il monte avec audace ou bien avec effroi ;
Il faut pour l’empereur le puissant palefroi
Bardé de fer, nourri d’orge blanche et d’épeautre,
Le dragon pour l’archange et l’âne pour l’apôtre.
Je poursuis, et je dis qu’il est bon que le droit
Soit, pour le roi, très-large, et, pour le peuple, étroit ;
Le peuple étant bétail et le roi, berger. Sire,
L’empereur ne veut rien sans que Dieu le désire.
Donc, faites ! Vous pouvez, sans avertissements,
Guerroyer les chrétiens comme les ottomans ;
Les ottomans étant hors de la loi vulgaire,
On peut les attaquer sans déclarer la guerre ;
C’est si juste et si vrai, que, pour premiers effets,
Vos flottes, sire, ont pris dix galères de Fez ;
Quant aux chrétiens, du jour qu’ils sont vos adversaires,
Ils sont de fait païens, sire, et de droit corsaires.
Il serait malheureux qu’un scrupule arrêtât
Sa majesté, quand c’est pour le bien de l’État.
Chaque affaire a sa loi ; chaque chose a son heure.
La fille du marquis de Final est mineure ;
Peut-on la détrôner ? En même temps, peut-on
Conserver, à la sœur de l’empereur, Menton ?
Sans doute. Les pays ont des mœurs différentes.
Pourvu que de l’Église on maintienne les rentes,
On le peut. Les vieux temps, qui n’ont plus d’avocats,
Agissaient autrement ; mais je fais peu de cas
De ces temps-là ; c’étaient des temps de république.
L’empereur, c’est la règle ; et, bref, la loi salique,
Très-mauvaise à Menton, est très-bonne à Final.
— Évêque, dit le roi, tu seras cardinal. »
Pendant que le conseil se tenait de la sorte,
Et qu’ils parlaient ainsi dans cette ville morte,
Et que le maître avait sous ses pieds ces prélats,
Ces femmes, ces barons en habits de galas,
Et l’Italie au loin comme une solitude,
Quelques seigneurs, ainsi qu’ils en ont l’habitude,
Regardant derrière eux d’un regard inquiet,
Virent que le Satan de pierre souriait.
LES DEUX MENDIANTS
La taxe au Saint-Empire. — La dîme au Saint-Siège
L’un s’appelle César, l’autre se nomme Pierre.
Celui-là fait le guet, celui-ci la prière ;
Tous deux sont embusqués au détour du chemin,
Ont au poing l’escopette, et la sébile en main,
Vident les sacs d’argent, partagent les maraudes,
Et l’on règne, et l’on fait payer les émeraudes
Des tiares à ceux qui n’ont pas de souliers.
Les dogmes et les lois sont de profonds halliers
Où des tas de vieux droits divins mêlent leurs branches ;
Qui mendie en cette ombre a ses allures franches ;
Nul n’échappe. Arrêtez ! il faut payer, de gré
Ou de force, en passant dans le noir bois sacré.
Les peuples, que l’infâme ignorance ravage,
Ont au front la sueur de l’antique esclavage.
Christ, c’est pour eux qu’au pied de ta croix, tu prias !
Ils sont les travailleurs ; ils sont les parias ;
Ils sont les patients qu’on traîne sur des claies.
Certes, rien ne leur manque ; ils ont beaucoup de plaies,
Beaucoup d’infirmités qu’ils ne peuvent guérir,
Beaucoup de maux, beaucoup de petits à nourrir ;
C’est à ces riches-là que demandent l’aumône
Ce meurt-de-faim, l’autel, et ce pauvre, le trône.
Oh ! certes, je sais bien, moi souffrant et rêvant,
Que tout cet inconnu qui m'entoure est vivant,
Que le néant n'est pas, et que l'Ombre est une Âme ;
La cendre ne parvient qu'à me prouver la flamme ;
Faire voir clairement le ciel, l'éternel port,
La vie enfin, c'est là le succès de la mort ;
Oh ! certes, je voudrais qu'au ténébreux passage
Mon cercueil, esquif sombre, eût pour pilote un sage,
Un pontife, un apôtre, un auguste songeur,
Un mage, ayant au front l'attente, la rougeur
Et l'éblouissement de la profonde aurore ;
Je voudrais qu'à la fosse où meurt le rien sonore,
Un sénateur du vrai, du réel, un magnat
Du sépulcre, un docteur du ciel, m'accompagnât ;
Oui, je réclamerais cette sainte prière !
Devant la formidable et noire fondrière,
Oui, je trouverais bon que pour moi, loin du bruit,
Une voix s'élevât et parlât à la nuit !
Car c'est l'heure où se fend du haut en bas le voile ;
C'est dans cette nuit-là que se lève l'étoile !
Je le voudrais ! et rien ne me serait meilleur
Qu'une telle prière après un tel malheur,
Ma vie ayant été dure et funèbre, en somme.
Mais, ô Toi ! dis, réponds, parle. Est-ce que cet homme
Qui sait mal, et qui fait exprès de mal savoir,
Qui pour un dogme obscur déserte un clair devoir,
Qui prêche le miracle et rit du phénomène,
Mal penché sur l'angoisse et sur l'énigme humaine,
Qui, d'un côté bassesse et de l'autre fureur,
Flétrit l'escroc forçat et l'adore empereur,
Qui dit au genre humain : Malheur, si tu raisonnes !
Qui damne et ment, qui met l'abîme en trois personnes,
Qui rêve un univers petit, sinistre et noir,
Fait de notre seul globe, et qui ne veut pas voir
Luire en tous tes soleils toutes tes évidences,
Qui crèverait cet œil, l'astre où tu te condenses,
S'il pouvait, et ferait la nuit sur l'horizon,
Qui tarife l'autel, l'antienne, l'oraison,
Qui, par devant superbe et vendu par derrière,
Offre au riche et refuse au pauvre sa prière,
Si le pauvre ne peut le payer assez cher ;
Est-ce que ce vivant à regret, que la chair
Indigne, et qui jadis nia l'âme des femmes,
Qui préfère à l'hymen, aux purs épithalames,
Aux nids, ce suicide affreux, le célibat ;
Qui voudrait qu'à son gré le firmament tombât,
Qui devant Josué soufflette Galilée,
Qui dresse un noir bûcher dans ton ombre étoilée,
Et tâche d'éclipser l'aube au sommet du mont,
Torquemada là-bas, chez nous Laubardemont ;
Qui, dans l'Inde, en Espagne, au Mexique, aux Cévennes,
Saigna l'humanité gisante aux quatre veines,
Qui voit la guerre, et chante un Te Deum dessus,
Qui repaierait Judas et reclouerait Jésus,
Indulgent à qui règne et sévère à qui souffre,
Ayant sous lui l'erreur comme l'onde a le gouffre,
Sorte d'homme terrible où l'on peut naufrager ;
Dis, est-ce que moi, pâle et flottant passager
Qui veux la clarté vraie et non la lueur fausse,
Je dois faire appeler cet homme sur ma fosse ?
Est-ce que sur la tombe il est le bien venu ?
Est-ce qu'il est celui qu'écoute l'Inconnu ?
Est-ce que sa voix porte au delà de la terre ?
Est-ce qu'il a le droit de parler au mystère ?
Est-ce qu'il est ton prêtre ? Est-ce qu'il sait ton nom ?
Je vois Dieu dans les cieux faire signe que non.
I. « Un homme aux yeux profonds passait »
modifier
Un homme aux yeux profonds passait ; un patriarche
Lui demanda : — Combien as-tu de jours de marche,
Ô voyageur qui viens du côté du levant ?
L'homme dit : — Je ne sais. Le vieux reprit : — Le vent,
Ô voyageur qui viens du côté de l'aurore,
T'a-t-il bien poursuivi ? L'homme dit : — Je l'ignore.
Le vieillard dit : — Tu dois avoir près d'Engaddi
Trouvé la caravane allant vers le midi ?
Combien de voyageurs et de bêtes de somme ?
— Je
n'ai rien rencontré ni rien compté, dit l'homme.
— Les hérons gris ont-ils passé dans le brouillard ?
Dit le vieux. L'homme dit : — Je n'ai rien vu, vieillard.
Et le vieillard reprit : — Homme au sombre visage,
Aujourd'hui, dans ta route, as-tu selon l'usage,
Auprès de la citerne entre Édom et Gaza,
Crié trois fois le nom du saint qui la creusa ?
Et l'homme répondit : — Quel saint ? que veux-tu dire ?
Le vieillard repartit : — Homme, est-ce de la myrrhe
Ou du baume qu'on doit en tribut envoyer
Au tétrarque Antipas pour laver son foyer
Et parfumer son lit ? — Je ne sais pas, dit l'homme.
— Quoi ! tu ne connais point le roi que je te nomme ?
— Non. — Le vieillard reprit : — Tu ne distingues pas
Entre le lit de pourpre où se couche Antipas
Et la paille qui sert aux bêtes de litière ?
— Non, dit l'homme.
Ils parlaient auprès d'un cimetière.
L'œil du vieillard tomba sur les fosses ; il dit :
— Tous ces êtres, hélas ! sur qui l'herbe grandit,
Étaient jadis vivants, bruyants, joyeux, utiles ;
Maintenant les voilà tombés chez les reptiles,
Mangés des vers, mêlés à la terre, mêlés
À la cendre, et gisants. — Non, dit l'homme. Envolés.
Arriver au tombeau, c'est atteindre le faîte. —
Le patriarche alors reconnut un prophète,
Et murmura pensif, à voix basse, pendant
Que ce passant, doré par le rouge occident,
Disparaissait au loin dans le désert sublime :
— Ô savant seulement des choses de l'abîme !</
poem>
===II. « Un grand esprit en marche »===
<poem>
Un grand esprit en marche a ses rumeurs, ses houles,
Ses chocs, et fait frémir profondément les foules,
Et remue en passant le monde autour de lui.
On est épouvanté si l'on n'est ébloui ;
L'homme comme un nuage erre et change de forme ;
Nul, si petit qu'il soit, n'échappe au souffle énorme ;
Les plus humbles, pendant qu'il parle, ont le frisson.
Ainsi quand, évadé dans le vaste horizon,
L'aquilon qui se hâte et qui cherche aventure
Tord la pluie et l'éclair, comme de sa ceinture
Une fille défait en souriant le nœud,
Quand l'immense vent gronde et passe, tout s'émeut ;
Pas un brin d'herbe au fond des ravins, que ne touche
Cette rapidité formidable et farouche.
III. « Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore »
modifier
Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore.
Il semblait avoir pris une flamme à l'aurore
Pour s'en faire une aigrette et se la mettre au front ;
Il ressemblait aux rois que n'atteint nul affront,
Portait le turban rouge où le rubis éclate
Et traversait la ville habillé d'écarlate.
Je le revis dix ans après vêtu de noir.
Et je lui dis :
— Ô toi qu'on venait jadis voir
Comme un homme de pourpre errer devant nos portes,
Toi, le seigneur vermeil, d'où vient donc que tu portes
Cet habit noir, qui semble avec de l'ombre teint ?
— C'est, me répondit-il, que je me suis éteint.
IV. Le Lapidé
modifier
Celui qui parle ici marchait dans une plaine
Sombre au point qu'un sentier s'y distinguait à peine ;
On entendait un bruit de foudre à l'horizon.
Il vit on ne sait quoi d'affreux dans le gazon ;
Un monceau d'ossements, noir sous un tas de pierres.
Alors, lui, le marcheur qui baisse les paupières,
Il s'arrêta, sévère et triste, et dit à Dieu :
— Dieu ! sous votre ciel calme et dans cet âpre lieu
Où le vent vient gronder et l'apôtre se taire,
Dans ce désert voisin d'Horeb, je vois à terre
Quelque chose qui fut un homme, et qui vivait.
C'était un mage ; il eut debout à son chevet,
Tout le temps qu'il vécut, votre esprit formidable ;
Et votre esprit parlait à son âme ; et le sable,
Et la poussière, et l'eau qui coule du rocher,
N'ont jamais empêché ses pieds nus de marcher ;
Il passait les torrents et traversait les plaines ;
Il était sur la terre une de vos haleines ;
Il parlait au pontife, au scribe, au juge, au roi,
Et sa bouche soufflait sur eux le vaste effroi ;
Il ne ménageait pas non plus la sombre foule ;
Il passait, dispersant sa parole, et la houle
A le même frisson sous la trombe, et le bois
Sous l'orage indigné, que l'homme sous sa voix.
Du moins ce fut ainsi tant que vécut ce mage.
En bas son âme, en haut l'astre, étaient du même âge,
Et le peuple à ses pieds songeait dans la cité
Quand il parlait au gouffre avec fraternité.
Si bien que maintenant le voici dans cette herbe.
Le peuple est trop obscur, le prêtre est trop superbe
Pour se laisser longtemps crier par un passant
Qu'il faut aider le faible et bénir l'innocent,
Qu'il faut craindre l'augure et son sceptre d'érable,
Mais que la vérité surtout est vénérable,
Et que les fils d'Adam doivent se dire entre eux
Qu'il s'agit d'être juste et non pas d'être heureux.
Cet homme était sublime et pur dans ses prières ;
C'est pourquoi, je le dis, le voilà sous ces pierres.
Ce mage a cet amas d'affreux cailloux pour lit,
Qui le tua vivant et mort l'ensevelit.
Certes, l'arbre qui près du cadavre s'élève
A plus d'ombrage ayant à ses pieds plus de sève ;
L'herbe est belle, et les vers de terre sont contents ;
Les loups ont, j'en conviens, à manger pour longtemps ;
L'hyène après la chair rongera le squelette ;
J'entends se réjouir dans l'ombre la belette,
Et le corbeau qui hait votre soleil divin ;