La Légende des siècles (page 46)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et l'églantier sauvage en fleur dans ce ravin

A pu boire le sang dont ses roses sont faites.

Est-ce donc à cela que servent les prophètes ?

Et Dieu lui répondit :

— D'abord, c'est à cela.

Il faut que la fleur dise à l'aube : me voilà !

L'arbre existe ; il est bon que l'herbe soit épaisse

Afin que la brebis joyeuse s'en repaisse ;

Le ver de terre a droit de vivre ; et le vautour

Dans le banquet du jour et de l'ombre a son tour ;

Le grand ordre ignoré n'exclut pas la belette

De ceux que la mamelle universelle allaite ;

Et moi qui sais que tout a pour racine tout,

Que, si l'un est couché, c'est que l'autre est debout,

Que l'être naît de l'être, et sans fin se transforme,

Et que l'éternité tourne en ce cercle énorme,

Sans quoi dans l'azur noir les soleils s'éteindraient,

Je ne vois pas pourquoi les prophètes seraient

Dispensés de donner leur chair pour nourriture

À l'affamée immense et sombre, la nature.

Et puis ce lapidé sert encore à ceci :

C'est qu'il te fait songer. L'homme passe, obscurci

Par la nuit, par l'hiver, par l'ombre, et par son âme,

Car il met de la cendre où j'ai mis de la flamme ;

Eh bien, puisqu'il est sourd, et puisqu'il est haineux

À ceux qu'il voit venir ayant mon souffle en eux,

Puisqu'il a son plaisir pour loi, pour dieu son ventre,

Il est bon qu'en venant de jouer dans quelque antre

Ses jours, son bien, son cœur, tout, sur un coup de dé,

Soudain il voie à terre un sage lapidé,

Et qu'il compare, ému d'une terreur sacrée,

Les cadavres qu'il fait aux esprits que je crée.

— Et, poursuivit l'Esprit immense, écoute encor.

Quand, tels que des chasseurs menant au son du cor

Leur meute dans le bois sinistre des ténèbres

Les peuples, devant eux poussant ces chiens funèbres,

Haine, Ignorance, Envie, Orgueil, Rébellion,

Ont traqué mon prophète ainsi que le lion,

Quand ils boivent le sang et le vin dans leurs salles,

Adorant, nains hideux, leurs fautes colossales,

Quand le brûleur, soufflant sur un tas de charbon,

Se dit mon prêtre, et quand le mal leur semble bon,

Les mages inspirés parlent aux multitudes,

Comme le sombre vent, du fond des solitudes,

Mais je n'ignore pas que ce n'est point assez.

Le prophète est bien grand, mais ne peut, je le sais,

Dire les mots divins qu'avec la langue humaine ;

Il sied que le prodige et que le phénomène

Apparaisse, et me nomme aux peuples, oublieux

De tout ce que j'ai mis d'obscur sur les hauts lieux ;

Il faut faire entrevoir à l'homme mon mystère,

L'ordre silencieux doit cesser de se taire,

Et, pour le ciel profond, c'est le moment d'avoir

La clameur rappelant les peuples au devoir ;

Un avertissement farouche est nécessaire ;

Votre terre a besoin qu'un verbe altier, sincère,

Innocent, prenne l'ombre effrayante à témoin ;

Alors il faut quelqu'un qu'on entende de loin

Et qui parle plus haut que la voix ordinaire,

Et c'est un des emplois que je donne au tonnerre.

I. Écoute ; — nous vivrons

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Écoute ; — nous vivrons, nous saignerons, nous sommes

Faits pour souffrir parmi les femmes et les hommes,

Et nous apercevrons devant nos yeux, vois-tu,

Comme des monts, travail, honneur, devoir, vertu,

Et nous gravirons l'une après l'autre ces cimes ;

Quand nous serons en bas, loin des sommets sublimes,

Nous dresserons nos fronts ; mais, en haut, nos genoux

Ploieront ; les passions viendront rugir en nous,

Et nous leur servirons d'antres et de repaires ;

Nous pleurerons nos fils, nous pleurerons nos pères,

Nous verrons le cercueil germer dans le berceau ;

Dans nos soifs, nous boirons à Dieu, comme au ruisseau,

Nous deviendrons, après nos deuils et nos attentes,

Des âmes sur le bord du tombeau palpitantes,

Car, pour l'homme ici-bas marqué d'un divin sceau,

Vivre, pleurer, souffrir, c'est devenir oiseau,

Et toutes les douleurs sont les plumes de l'aile,

Nous suivrons la puissance, au néant parallèle,

Ou, plus sages, l'amour qui fuit au fond des bois,

Nous aurons nos espoirs, nos terreurs, nos abois ;

Nous nous emplirons d'ombre ou d'azur la prunelle...

Et nous nous en irons vers l'étoile éternelle !

II. Ire, non ambire

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Sachons mener à bout, sans égoïsme vain,

Notre travail humain sous le travail divin ;

Si l'orgueil vient, broyons du pied cette couleuvre,

L'homme est l'outil, Dieu seul est l'ouvrier de l'œuvre,

Donc servons pour servir, avec simplicité.

Sans avoir pris de grade à l'université

Et sans être nommé recteur par le ministre,

Le blond soleil dissout l'ignorance sinistre.

Éclairons comme lui, non pour nous, mais pour tous,

Et faisons gravement ce que Dieu fait pour nous.

Je crois ; cela vaut-il qu'on m'adore ? Je pense ;

Cela mérite-t-il aucune récompense ?

Je vois ; mais c'est déjà posséder tout que voir !

Hommes, jusqu'au martyre acceptons le devoir ;

Souffrons, aimons ; soyons l'apôtre, soyons l'ange,

Et ne demandons rien, pas même une louange.

La nature adoucit l'homme par ses rayons,

Elle brille dans l'aigle et dans les alcyons,

Dans l'onde où boit l'oiseau, dans l'herbe où l'agneau bêle,

Et ne tend pas la main quand on dit : qu'elle est belle !

Mai, sans être payé, combat l'hiver qui fuit ;

Le lys n'a pas besoin qu'on le décore, il luit ;

La lavande embaumée où l'abeille se pose

Ne lui vend pas le miel ; quand il produit la rose,

Le rosier fait gratis cette action d'éclat,

L'astre a-t-il attendu jamais qu'on l'appelât

Et que quelque Lindor chantât une romance,

Pour venir de sa flamme éblouir l'ombre immense ?

III. Par-dessus le marché je dois être ravi

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*

Par-dessus le marché je dois être ravi.

Quoi ! des vivisecteurs, à la fois, à l'envi,

Des chimistes, anglais, allemands, tous ensemble,

Loupe et scalpel en main, m'affirment qu'il leur semble

Certain, démontré presque et probable à peu près

Qu'entre l'homme d'Athène et le loup des forêts,

Qu'entre un essaim d'égout et le peuple de France,

Le total fait, il n'est aucune différence ;

Qu'on trouve, en les traitant par les mêmes réchauds,

La même quantité de phosphate de chaux

Dans le plus affreux chien que dans le plus grand homme ;

Que par conséquent Sparte est égale à Sodome ;

Que mon droit pèse autant qu'un souffle aérien,

Et que, fussé-je Eschyle ou Christ, je ne suis rien,

Rien, l'éclair, la vapeur de la locomotive.

Je dois être enchanté de cette perspective ;

Sinon, je suis vraiment bien difficile.

Ah çà !

Consultez Don Quichotte ou bien Sancho Pança,

Depuis quand un marcheur, qui pour sa longue route

N'a rien, est-il tenu d'aimer la banqueroute ?

Depuis quand, grand, petit, satrape ou chevrier,

L'homme qui cherche femme et veut se marier,

L'espérant belle, est-il heureux de l'avoir laide ?

Exigerez-vous donc que les juifs de Tolède

Soient contents d'être cuits tout vivants dans des fours,

Et qu'on me voie errer parmi les carrefours,

Triomphant, plein de joie et d'extase électrique,

Parce que vous m'aurez promis des coups de trique ?

Examinons.

*

Sortir de l'immortalité ;

Être un orang-outang qui, par ancienneté

Ou par faveur, obtient le grade de jocrisse ;

Avoir l'énorme nuit des bêtes pour nourrice,

Être de l'ombre après avoir été du bruit ;

Suivre d'Argens, qui suit la Beaumelle, qui suit

Locke, qui suit Pyrrhon, qui suivait Épicure ;

Me remettre à tourner dans cette roue obscure ;

Recommencer la vieille aventure d'Isis ;

Épousseter ce tas de systèmes moisis

Qui tuaient le scrupule et mettaient au service

De Borgia le crime et de Néron le vice ;

Nier la dignité des hommes au profit

Des despotes à qui le vil troupeau suffit ;

Ne point savoir si rien de ce qu'on pense existe,

Et pourtant affirmer la négation triste ;

Croire qu'aucun soleil n'a jamais vraiment lui ;

Entre deux doutes prendre avec amour celui

Qui m'abaisse et m'emplit de cendre et non de flamme,

Et vouloir être brute ayant le choix d'être âme !

Avoir dans l'infini besoin d'être zéro !

Eh bien non.

*

Non !

Je puis tirer un numéro,

Dites-vous, dans ce sac, la nature profonde,

Dans cette loterie insondable, le monde,

Où rien n'a commencé puisque rien ne finit,

Où tout est vie et gouffre, où l'étoile au zénith

Luit comme une paillette aux plis d'une basquine ;

Eh bien, je ne suis point charmé d'avoir ce quine :

Gorille. Et j'aime mieux rester tout bêtement

L'homme, et sentir en moi vivre le firmament.

Quand vous venez me dire : — Un creuset, c'est tout l'homme ;

Le destin est un feu, la fumée est la somme ;

Tout aboutit au même abîme universel ;

La vertu, c'est du sucre, et le crime est du sel ;

Au fond, nulle action n'est mauvaise ni bonne,

Le droit, c'est un journal et l'on s'y désabonne ;

Aujourd'hui pour, demain contre, pas de mépris

Aux méchants, pas de culte aux bons ! — je suis surpris,

J'entends des cris en moi. Quoi ! c'est votre programme !

L'homme est dans un flot sombre une inutile rame !

Quoi ? ni devoir ni droit ! rien n'est vrai, rien n'est faux !

Quoi ! saluer Bismark sous les arcs triomphaux !

Avoir été la France et devenir province !

Quand Poërio meurt dans le bagne du prince,

Trouver sage le prince et fou Poërio !

Vrai, je suis peu tenté par ce scenario.

*

À vous en croire, l'homme au fond est sur la terre

Juste autant que le bœuf, l'onagre et la panthère ;

Dans le premier venu des tigres l'homme est né ;

L'homme est un léopard, mais perfectionné ;

L'homme est parmi les ours la brute aristocrate !

*

Certe, Aristote est grand, mais j'aime mieux Socrate.

Ah ! la science est belle et sublime, et je hais

Quiconque met obstacle à ses profonds souhaits ;

Elle prend dans le piége auguste de ses règles

Les vérités au vol comme on prendrait des aigles,

Elle sonde le fait, le chiffre, l'élément ;

Elle est vaste à ce point qu'il semble par moment

Que son puissant compas fait le tour de l'espace.

Mais pourtant quelque chose en l'homme la dépasse,

C'est la vertu. Quelqu'un est plus grand qu'elle, et va

Où jamais le calcul le plus haut n'arriva,

Quelqu'un sait mieux trouver l'or que roule le fleuve,

Quelqu'un voit mieux, quelqu'un prouve plus que la preuve,

C'est toi, Zénon, qui luis ; c'est toi, Baudin, qui meurs !

Par la sérénité superbe de ses mœurs

Sparte fait plus qu'aucun docteur par sa doctrine.

Quoi ! c'est zéro ce cœur qui bat dans ma poitrine !

Quoi ! la chimie est tout ! Quand j'ai mon résidu,

Un peu de cendre, un peu d'ombre, rien ne m'est dû !

La statique prouvant, non le droit, mais la force,

Le droit n'est pas ! John Brown, Spartacus, Wilberforce,

Demeurent interdits si Biot ne les secourt !

Quoi ! devant Gay-Lussac Mazzini reste court !

Garibaldi ne sait que dire à Lamettrie !

Quoi ! tout, hormis l'algèbre et la géométrie,

Tout, excepté Poinsot, tout, excepté Bezout,

Excepté deux et deux font quatre, se dissout !

Quoi ! le martyre est vain ! l'héroïsme est stupide !

Brutus, brute ! On te jette au gouffre, on te lapide,

Pour avoir défendu, quoi ? ton pays ? niais !

Tibère est fort, donc juste ; et tu calomniais

Tibère. Le scalpel fouille tout fibre à fibre

Sans rien voir qui ressemble à ceci, l'homme libre ;

Donc l'homme libre, ami, n'est pas. L'homme est du vent !

*

Vous m'offrez de ramper ver de terre savant ;

Eh bien, non. J'aime mieux l'ignorance étoilée

De Platon, de Pindare, âme et clarté d'Élée,

Et de ce Dante errant qui baisse factieux

Son œil farouche où tremble une lueur des cieux.

L'homme est par eux aussi lumineux qu'il puisse être.

J'ai lu monsieur Leuret, le sage de Bicêtre

Et je n'ignore pas qu'un poëte est un fou ;

Je sais que Planche crie à Milton : casse-cou !

Qu'avoir fait l'Iliade est, auprès de Nonotte

Et du bon abbé Gaume, une mauvaise note,

Et qu'au nom du bon sens, du bon goût, et de l'art,

Shakspeare est dédaigné par monsieur Baculard ;

Je sais cela, j'en suis tremblant, et pourtant j'ose

Trouver dans tout ce tas de songeurs quelque chose ;

Je vois ce qu'ils ont vu, je crois ce qu'ils ont cru ;

Le visage du vrai là-haut m'est apparu,

Splendide, et ma prunelle en demeure éblouie.

Ils ont affirmé l'âme ; et tous mes sens, l'ouïe,

Les yeux, rendent chez moi témoignage pour eux.

Sans doute il est bien doux d'être fort malheureux

Et de traîner des fers pendant beaucoup d'années,

Et de se dire : Après les dures destinées,

Après avoir souffert, après avoir pleuré,

Après avoir été de griffes effleuré

Et souffleté par l'aile obscure de l'envie,

Après avoir été juste toute ma vie,

Après avoir au front porté comme un cimier

La probité, j'aurai l'honneur d'être fumier,

Et je serai l'égal dans le sépulcre infâme

De Nisard comme esprit et de Judas comme âme.

Là s'efface l'immense et vaine vision ;

Et tous les hommes, ceux de Tyr, ceux de Sion,

Ceux de Gomorrhe, ceux de Paris, ceux de Rome

Marc-Aurèle, du sang des peuples économe,

Nemrod, tigre accablant la terre de ses bonds,

Ceux qu'on nomme méchants, ceux qu'on appelle bons,

Tous, l'homme de douceur, l'homme de violence,

Et le juge effrayant qui vendit la balance,

Quoi que chacun ait fait, mêlant les pas aux voix,

Tous dans la vaste nuit reçoivent à la fois

Cette absolution sinistre, la poussière.

La mort, spectre masqué, n'a rien sous sa visière.

Le gouffre, où le destin se résout et s'absout,

Arrive à l'innocence effroyable de tout ;

Le bourreau vaut autant que le martyr ; l'asile

S'ouvre à Sforce joyeux comme à Dante imbécile ;

Avec Caligula Jésus est acquitté ;

La justice pourrit avec l'iniquité ;

Et Thersite, Caton, Davus gai, Bacchus sombre,

Font le même néant pêle-mêle dans l'ombre.

Matière, éclipse, songe, oubli. Tout est passé.

Eh bien, soyez surpris, oui, je suis insensé

Jusqu'à ne point vouloir de cette offre. Elle est belle

Certes. Oui, les vivants, vague troupeau qui bêle,

Mordus toute la route et jusqu'à l'abattoir,

Saignent, et je suis un de ceux que le ciel noir

Frappe et n'empêche pas de lutter, nous subîmes

Toute la vaste pluie engouffrée aux abîmes,

Le sort nous meurtrit tous sans jamais dire assez,

Et je dois convenir que vous me proposez

Pour consolation et salaire une place

Dans le cloaque avec tous les rois, populace,

À côté du faussaire, et, près de l'assassin,

La pourriture avec Baroche pour voisin ;

Eh bien non, j'aime mieux, après tant de désastres,

Être avec ce rêveur d'Homère dans les astres.

J'aime mieux croire au bien, au juste, but final,

Avec Tacite, avec Dante, avec Juvénal.

La certitude d'être un miasme me laisse

Vraiment froid, et je pousse à ce point la faiblesse

Que je n'ai nulle joie à penser que je vais

Être on ne sait plus quoi d'obscur qui sent mauvais !

Troppmann ne me fait point plaisir quand il m'avoue

Que je serai sa fange et qu'il sera ma boue ;

Il faut me pardonner ma pauvreté d'esprit,

Mais je ne puis trouver Dupin égal au Christ,

Deutz égal à Bayard, et j'entends le tonnerre

Gronder si je mets Hoche auprès de Lacenaire.

Non, je ne jette point dans le même panier

Ferdinand sept geôlier et Riégo prisonnier.

Je voudrais démolir les deux tours d'injustice,

Celle où Latude expire, et l'aveugle bâtisse

Des rhéteurs confondant Caïn avec Abel,

Renverser la bastille et détruire Babel.

Quoi donc ! boire, manger, jouir, voilons nos faces,

C'est tout ? Alors, pourvu que tu te satisfasses

Et que je me contente, et que, rois, histrions,

Scribes, juges, soldats, prêtres, nous digérions

Nos crimes devenus nos festins et nos joies,

Pourvu que, fiers et fous, vautours parmi les oies,

Nous ayions sous nos pieds les peuples, rions d'eux

Et de nous, cela seul est réel ; et, hideux,

Nous sommes sages, tout étant vide ; alors, hommes,

Quoi qu'il fasse, celui qui, dans l'ombre où nous sommes,

Veut jouir, qui trahit pour jouir, qui meurtrit

Sa patrie, et qui vend sa ville, a de l'esprit,

Et celui qui, romain, meurt dans l'exil pour Rome,

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