La Légende des siècles (page 53)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Hors nous, ont entendu rire Sémiramis ?

Nous, les arbres hautains, nous étions ses amis ;

Nos taillis ont été les parvis et les salles

Où s’épanouissaient ses fêtes colossales ;

C’est dans nos bras, que n’a jamais touchés la faulx,

Que cette reine a fait ses songes triomphaux ;

Nos parfums ont parfois conseillé des supplices ;

De ses enivrements nos fleurs furent complices ;

Nos sentiers n’ont gardé qu’une trace, son pas.

Fils de Sémiramis, nous ne périrons pas ;

Ce qu’assembla sa main, qui pourrait le disjoindre ?

Nous regardons le siècle après le siècle poindre ;

Nous regardons passer les peuples tour à tour ;

Nous sommes à jamais, et jusqu’au dernier jour,

Jusqu’à ce que l’aurore au front des cieux s’endorme,

Les jardins monstrueux pleins de sa joie énorme.

III

Une troisième voix dit :

Une troisième voix dit :— Sésostris est grand ;

Cadmus est sur la terre un homme fulgurant ;

Comme Typhon cent bras, Cyrus a cent batailles ;

Ochus, portant sa hache aux profondes entailles,

Du Taurus fièrement garde l’âpre ravin ;

Hécube est sainte ; Achille est terrible et divin ;

Il semble, après Thésée, Astyage, Alexandre,

Que l’homme trop grandi ne peut plus que descendre ;

La calme majesté revêt Belochus trois ;

Xercès, de Salamine assiégeant les détroits,

Ressemble à l’aquilon des mers ; Penthésilée

A sur son dos la peau d’une bête étoilée,

Et, superbe, apparaît tendant son arc courbé ;

Didon, Sémiramis, Thalestris, Niobé,

Resplendissent parmi les profondeurs sereines ;

Mais entre tous ces rois, entre toutes ces reines,

Reines au sceptre d’or qu’admire un peuple heureux,

Rois vainqueurs ou bénis, se disputant entr’eux

Ces fiers surnoms, le grand, le beau, le fort, le juste,

Artémise est sublime et Mausole est auguste.

Je suis le monument du cœur démesuré ;

La mort n’est plus la mort sous mon dôme azuré ;

Elle est splendide, elle est prospère, elle est vivante ;

Elle a tant de porphyre et d’or qu’elle s’en vante ;

Je suis le deuil triomphe et le tombeau palais ;

Oh ! tant qu’on chantera ce chant : — Oublions-les,

Vivons, soyons heureux ! — aux morts gisant sous terre ;

Tant que les voluptés riront près du mystère ;

Tant qu’on noiera ses deuils dans les vins décevants,

Moi l’édifice sombre et superbe, ô vivants,

Je jetterai mon ombre à vos joyeux visages ;

Jusqu’à la fin des ans, jusqu’au terme des âges,

Jusqu’à ce que le temps, las, demande à s’asseoir,

Mes cippes, mes piliers, mes arcs, l’aube et le soir

Découpant sur le ciel mes frontons taciturnes

Où des colosses noirs rêvent, portant des urnes,

Mon bronze glorieux et mon marbre sacré

Diront : Mausole est mort, Artémise a pleuré.

Les siècles, vénérable et triomphante épreuve,

À jamais en passant verront la grande veuve

Assise sur mon seuil, fantôme saint et doux ;

Elle attend le moment d’aller, près de l’époux,

Se coucher dans le lit de la noce éternelle ;

Elle pare son front d’ache et de fraxinelle,

Et se parfume afin de plaire à son mari ;

Elle tient un miroir qui n’a jamais souri,

Et se met des anneaux aux doigts, et sous ses voiles

Peigne ses longs cheveux d’où tombent des étoiles.

IV

Quand cette voix se tut, à Pise, près de là,

Du haut d’une acropole une autre voix parla :

Je suis l’Olympien, je suis le Musagète ;

Tout ce qui vit, respire, aime, pense et végète,

Végète, pense, vit, aime et respire en moi ;

L’encens monte à mes pieds mêlé d’un vague effroi ;

L’angle de mon sourcil touche à l’axe du monde ;

La tempête me parle avant de troubler l’onde ;

Je dure sans vieillir, j’existe sans souffrir ;

Je ne sais qu’une chose impossible, mourir.

J’ai sur mon front, que l’ombre en reculant adore,

La bandelette bleue et rose de l’aurore.

Ô mortels effrénés, emportés, hagards, fous,

L’urne des jours me lave en vous noircissant tous ;

À mesure qu’au fond des nuits et sous la voûte

Du temps d’où l’instant suinte et tombe goutte à goutte,

Les siècles, partant l’un après l’autre, s’en vont,

Ainsi que des oiseaux volant sous un plafond,

Hébé plus fraîche rit en mes hautes demeures ;

Ma jeunesse renaît sous le baiser des heures ;

J’empêche, en abaissant mon sceptre lentement

Vers le trou monstrueux plein du triple aboîment,

Cerbère de saisir les astres dans sa gueule ;

La chaîne du destin immuable peut seule

Meurtrir ma main égale à tout l’effort des dieux ;

Mon temple offre son mur au nid mélodieux ;

Et c’est du vol de l’aigle et du vol de la foudre,

C’est du cri de l’enfer tremblant de se dissoudre,

C’est du choc convulsif des groupes des typhons,

C’est du rassemblement des nuages profonds,

Que le vieux Phidias d’Athènes, statuaire,

Composa, dans l’horreur sainte du sanctuaire,

L’immense apaisement de ma sérénité.

Quand, dans le saint pœan par les mondes chanté,

L’harmonie amoindrie avorte ou dégénère,

Je rends le rhythme aux cieux par un coup de tonnerre ;

Mon crâne plein d’échos, plein de lueurs, plein d’yeux,

Est l’antre éblouissant du grand Pan radieux ;

En me voyant on croit entendre le murmure

De la ville habitée et de la moisson mûre,

Le bruit du gouffre au chant de l’azur réuni,

L’onde sur l’océan, le vent dans l’infini,

Et le frémissement des deux ailes du cygne ;

On sent qu’il suffirait à Jupiter d’un signe

Pour mêler sur le front des hommes le chaos ;

Que seul je mets la bride aux bouches des fléaux,

Que l’abîme est mon hydre, et que je pourrais faire

Heurter le pôle au pôle et l’étoile à la sphère,

Et rouler à flots noirs les nuits sur les clartés,

Et s’entre-regarder les dieux épouvantés,

Plus aisément qu’un pâtre au flanc hâlé ne jette

Une pierre aux chevreaux broutant sur le Taygète.

V

Les nuages erraient dans les souffles des airs,

Et la cinquième voix monta du bord des mers :

— Sostrate Gnidien regardait les étoiles.

De la tente des cieux dorant les larges toiles,

Elles resplendissaient dans le nocturne azur ;

Leur rayonnement calme emplissait l’éther pur

Où le soir le grand char du soleil roule et sombre ;

Elles croisaient, au fond des clairs plafonds de l’ombre

Où le jour met sa pourpre et la nuit ses airains,

Leurs chœurs harmonieux et leurs groupes sereins ;

Le sinistre océan grondait au-dessous d’elles ;

L’onde à coups de nageoire et les vents à coups d’ailes

Luttaient, et l’âpre houle et le rude aquilon

S’attaquaient dans un blême et fauve tourbillon ;

Éole fou prenait aux cheveux Neptune ivre ;

Et c’était la pitié du songeur que de suivre

Les pauvres nautoniers de son œil soucieux ;

Partout piége et naufrage ; il tombait de ces cieux

Sur l’esquif et la barque et les fortes trirèmes

Une foule d’instants terribles ou suprêmes ;

Et pas une clarté pour dire : Ici le port !

Le gouffre, redoublant de tourmente et d’effort,

Vomissait sur les nefs, d’horreur exténuées,

Toute son épouvante et toutes ses nuées ;

Et les brusques écueils surgissaient ; et comment

S’enfuir dans ce farouche et noir déchirement ?

Et les marins perdus se courbaient sous l’orage ;

La mort leur laissait voir, comme un dernier mirage,

La terre s’éclipsant derrière les agrès,

Les maisons, les foyers pleins de tant de regrets,

Des fantômes d’enfants à genoux, et des rêves

De femmes se tordant les bras le long des grèves ;

On entendait crier de lamentables voix :

— Adieu, terre ! patrie, adieu ! collines, bois,

Village où je suis né, vallée où nous vécûmes !… —

Et tout s’engloutissait dans de vastes écumes,

Tout mourait ; puis le calme, ainsi que le jour naît,

Presque coupable et presque infâme, revenait ;

Le ciel, l’onde, achevaient en concert leur mêlée ;

L’hydre verte laissait luire l’hydre étoilée ;

L’océan se mettait, plein de morts, teint de sang,

À gazouiller ainsi qu’un enfant innocent ;

Cependant l’algue allait et venait dans les chambres

Des navires roulant au fond de l’eau leurs membres ;

Les bâtiments noyés rampaient au plus profond

Des flots qui savent seuls dans l’ombre ce qu’ils font.

Tristes esquifs partis, croyant aux providences !

Et les sphères menaient dans le ciel bleu leurs danses ;

Et, n’ayant pu montrer ni le port ni l’écueil,

Ni préserver la nef de devenir cercueil,

Les constellations, jetant leur lueur pâle

Jusqu’au lit ténébreux de la grande eau fatale,

Et sous l’onde, et parmi les effrayants roseaux,

Dessinant la figure obscure des vaisseaux,

Poupes et mâts, débris des sapins et des ormes,

Éclairaient vaguement ces squelettes difformes,

Et faisaient sous l’écume, au fond du gouffre amer,

Rire aux dépens des dieux les monstres de la mer.

Les morts flottaient sous l’eau qui jamais ne s’arrête,

Et par moments, levant hors de l’onde la tête,

Ils semblaient adresser, dans leurs vagues réveils,

Une question sombre et terrible aux soleils.

C’est alors que, des flots dorant les sombres cimes,

Voulant sauver l’honneur des Jupiters sublimes,

Voulant montrer l’asile aux matelots, rêvant

Dans son Alexandrie, à l’épreuve du vent,

La haute majesté d’un phare inébranlable

À la solidité des montagnes semblable,

Présent jusqu’à la fin des siècles sur la mer,

Avec du jaspe, avec du marbre, avec du fer,

Avec les durs granits taillés en tétraèdres,

Avec le roc des monts, avec le bois des cèdres,

Et le feu qu’un titan a presque osé créer,

Sostrate Gnidien me fit, pour suppléer,

Sur les eaux, dans les nuits fécondes en désastres,

À l’inutilité magnifique des astres.

VI

Et ceci dans l’espace était à peine dit

Qu’une voix du côté de Rhodes s’entendit :

— Mon nom, Lux ; ma hauteur, soixante-dix coudées ;

Ma fonction, veiller sur les mers débordées ;

Le vrai phare, c’est moi.

Le vrai phare, c’est moi.Rhode est sous mon orteil.

Devant la fixité de mes yeux sans sommeil,

L’hiver blanchit les monts où le milan séjourne,

Le zodiaque vaste et formidable tourne,

L’homme vit, l’océan roule, les matelots

Débarquent sur les quais les sacs et les ballots,

Le jour luit, l’ouragan s’endort ou s’exaspère,

Et, gardien de l’eau bleue en son brumeux repaire,

Sentinelle que nul ne viendra relever,

Je regarde la nuit venir, l’aube arriver,

La voile fuir, le flot hurler comme un molosse,

Avec la rêverie immense du colosse.

Ô tristes mers, l’airain c’est l’immobilité ;

L’airain, ô large gouffre à jamais agité,

C’est la victoire ; il sort de la forge géante ;

Il a Vulcain pour père, ou Lysippe, ou Cléanthe,

Ou Phidias ; il sort, fier, vivant ; après quoi,

Il monte au piédestal comme à son trône un roi,

Et s’empare du temps et de la solitude ;

Et l’airain, c’est le calme, ô vaste inquiétude.

Lui l’immuable, il fut à son heure orageux ;

Dans tes fixes écueils, dans tes rapides jeux,

Tu ne lui montres rien, ô mer, qu’il ne connaisse ;

Il t’égale en durée, il t’égale en jeunesse ;

Il a rongé la cuve ainsi que toi les ports ;

Étant le bronze, il est rocher comme tes bords,

Et flot comme ton onde, ayant été la lave.

Il est du piédestal le triomphal esclave,

Et le piédestal morne et soumis est son chien.

Le ciel auteur de tout, du mal comme du bien,

Amalgame, construit, veut, rejette, préfère,

Et seul crée, et seul fait ce que l’homme croit faire ;

Le ciel, — sans demander si c’est à l’immortel

Ou si c’est au tyran qu’on élève un autel,

Sans s’informer à qui la foule prostitue

Ou consacre l’airain, le marbre, la statue, —

Anime l’ouvrier, fondeur ou forgeron,

Et sur le moule obscur, béant comme un clairon,

Où l’artiste sculpta Cécrops ou Polyphonte,

Penche et fait basculer les chaudières de fonte ;

Eh bien, ce ciel sacré, pur, jamais endormi,

Qui donne au combattant le cheval pour ami,

Au laboureur le bœuf ruminant dans l’étable,

Ô mer, c’est lui qui veut que, saint et respectable,

Le bronze soit formé d’or, de cuivre et d’étain ;

Comme un sage, envoyé pour vaincre le destin,

Étant la souveraine et grande conscience,

Est composé de foi, d’honneur, de patience ;

L’un affronte les ans, et l’autre les bourreaux ;

Et le ciel fait l’airain comme il fait le héros.

C’est ainsi que je fus créé comme un athlète ;

Aujourd’hui ta colère énorme me complète,

Ô mer, et je suis grand sur mon socle divin

De toute ta grandeur rongeant mes pieds en vain ;

Nu, fort, le front plongé dans un gouffre de brume,

Enveloppé de bruit et de grêle et d’écume

Et de nuits et de vents qui se heurtent entr’eux,

Je dresse mes deux bras vers l’éther ténébreux,

Comme si j’appelais à mon aide l’aurore ;

Mais il se tromperait s’il croit que je l’implore,

Le matin passager et court du jour changeant ;

Le soleil large et chaud et la lune d’argent

Pour mon sourcil profond ne sont que des fantômes ;

L’étincelle des cieux, l’étincelle des chaumes,

Étoile ou paille, sont pour moi de la lueur ;

La goutte de l’orage est ma seule sueur ;

Je ne suis jamais las ; et, sans que je me courbe,

Vainqueur, je sens frémir sous moi l’abîme fourbe.

Parfois l’aigle, évadé du désert nubien,

Au-dessus de mon front plane, et me dit : C’est bien.

Stable, plus que le gouffre éternel mais mobile,

Plus que les peuples, plus que l’astre, plus que l’île,

Je regarde errer l’eau, l’ombre, l’homme, et Délos ;

J’ai sous mes yeux l’amas mystérieux des flots,

Image des humains, des songes et des nombres ;

Le vaisseau convulsif passe entre mes pieds sombres ;

Le mât frissonnant bat ma cuisse ou mon genou ;

Et l’on voit s’engouffrer, fuyant l’aquilon fou,

Sous l’arc prodigieux de mes jambes ouvertes,

La flotte qui revient du fond des ondes vertes.

Ma droite élève au loin sur ma tête un flambeau ;

La tempête, vautour, le naufrage, corbeau,

Viennent autour de moi s’abattre, et mon visage

Les effraie, et devient sévère à leur passage ;

Le salut me connaît, moi le grand chandelier,

Ainsi que le chameau connaît le chamelier,

Le char Automédon et l’esquif Palinure ;

De même que la scie agrandit la rainure,

La proue en me voyant fend l’eau plus fièrement ;

Comme une fille craint son redoutable amant,

La mer au sein lascif, cette prostituée,

A peur de m’apporter quelque barque tuée ;

Et le flot, dont le pli roule un pauvre nocher,

En s’approchant de moi, tâche de le cacher ;

Je suis le dieu cherché par tout ce qui chancelle

Sur le frémissement de l’onde universelle ;

Le naufragé m’invoque en embrassant l’écueil ;

La nuit je suis cyclope, et le phare est mon œil ;

Rouge comme la peau d’un taureau qu’on écorche,

La ville semble un rêve aux lueurs de ma torche ;

Pour les marins perdus, c’est l’aurore qui point ;

Et je règne ; et le gouffre inquiet ne sait point

S’il doit japper de joie ou rugir de colère

Quand, jusqu’aux profondeurs les plus mornes, j’éclaire

L’immense tremblement de l’horizon confus.

Tais-toi, mer ! Je serai toujours ce que je fus.

Car il ne se peut pas qu’en ma sombre aventure

J’aie à combattre rien dans toute la nature

De plus fort que ton flot terrible dont je ris ;

Car il ne se peut pas, ô gouffre aux tristes cris,

Qu’après avoir fondu les briques des fournaises,

Après s’être roulé sur la pourpre des braises,

Après avoir lassé les soufflets haletants,

Mon fauve airain soit tendre aux morsures du temps ;

Que moi qui brave, roi des vagues éblouies,

Le ruissellement vaste et farouche des pluies,

Moi qui l’été, l’hiver, me dresse sans savoir

Si la bourrasque est dure et si l’orage est noir,

Qui vois l’éclair à peine, ayant pour ordinaire

D’émousser sur ma peau de bronze le tonnerre,

Je sois vaincu, détruit, aboli, ruiné,

Par l’heure, égratignure au sein blanc de Phryné ;

Que jamais rien m’ébranle, et que, parce qu’il passe

Des astres au zénith, des zéphyrs dans l’espace,

Mes muscles, enviés par le granit souvent,

Se déforment ainsi qu’une nuée au vent ;

Et qu’une vaine année arrivant acharnée,

Et rapide, et prodigue, après une autre année,

Une saison venant après une saison,

Janvier remplaçant mai dans le vague horizon,

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